RSi riches sont les mythes qui demeurent attachés à la personne de
Muad’Dib, l’Empereur Mentat, et à celle de sa sœur Alia, qu’il est difficile de
percer à jour la nature véritable des êtres. Avant tout, il exista un homme né
sous le nom de Paul Atréides, et une femme appelée Alia. Sur leur chair
s’exercèrent les effets du temps et de l’espace. En dépit de leurs pouvoirs
visionnaires qui les affranchissaient des limitations ordinaires de ce temps, de
cet espace, ils demeuraient d’ex-trace humaine et les expériences qu’ils
vécurent furent bien réelles de même que les traces qu’ils laissèrent dans la
réalité. Pour mieux les comprendre, il convient d’admettre que la catastrophe
qu’ils connurent fut une catastrophe pour la race humaine tout entière. Ainsi
donc, l’œuvre que voici est dédiée, non à Muad’Dib ou à sa sœur, mais à leurs
héritiers, à nous tous.
En dédicace à L’Index de Muad’Dib tel qu’il fut retranscrit de la Tabla
Memorium du Culte de l’Esprit Mahdi.
Le règne de l’empereur Muad’Dib suscita plus d’historiens que toute autre ère
de l’Histoire de l’humanité. Nombre d’entre eux défendaient avec une âpreté
jalouse leur point de vue particulier et sectaire mais leur existence même est
révélatrice de l’impact produit par cet homme qui régna sur tant de mondes
divers et qui éveilla tant de passions.
Certes, il portait en lui tous les germes de l’Histoire, idéaux, idéalisés. Né
Paul Atréides au sein d’une Grande Famille des plus anciennes, il reçut
l’éducation prana bindu de sa mère Bene Gesserit, Dame Jessica, et acquit
ainsi un contrôle total de ses muscles et de son système nerveux. Mais avant
tout, il était un mentat. Ses capacités intellectuelles dépassaient celles des
ordinateurs mécaniques prohibées par la religion. Muad’Dib était le kwisatz
haderach, celui que les Sœurs du Bene Gesserit recherchaient depuis des
générations au travers de leur programme de sélection génétique, celui qui
pouvait être « en plusieurs lieux à la fois », le prophète, l’homme par lequel le
Bene Gesserit espérait contrôler le destin de toute l’humanité. Cet homme,
Paul Muad’Dib, devint l’Empereur Muad’Dib et contracta dans le même temps
un mariage blanc avec la fille de l’Empereur Padishah qu’il venait de vaincre.
Vous avez très certainement consulté d’autres études sur cette période
et vous en connaissez les faits principaux. Songez alors au paradoxe, à l’échec
implicite qu’elle recelait. Certes, les farouches Fremen de Muad’Dib balayèrent
les forces de Shaddam IV, les légions des Sardaukar, celles des Grandes
Maisons, des Harkonnen, ainsi que des mercenaires levés grâce à l’argent du
Landsraad. Muad’Dib terrassa la redoutable Guilde Spatiale et plaça sa propre
sœur, Alia, sur le trône spirituel que le Bene Gesserit avait cru à sa portée. Mais
il fit d’autres choses encore. Ses missionnaires de la Qizarate portèrent la
croisade religieuse au sein des étoiles en un jihad qui dura douze années
standard et qui rassembla la plus grande partie de l’univers humain sous une
unique bannière. Tout cela parce que la mainmise d’Arrakis, la planète Dune,
conférait à Muad’Dib, le monopole de cette monnaie suprême : l’épice
gériatrique, le Mélange, le poison qui donne la vie, qui perce le Temps. Le
Mélange, sans lequel les Révérendes Mères ne pouvaient espérer poursuivre
leurs observations de la nature humaine, leur contrôle de l’esprit. Le Mélange,
sans lequel les Navigateurs de la Guilde ne pouvaient affronter l’espace, sans
lequel des milliards et des milliards de citoyens de l’Empire étaient condamnés
à mourir. Le Mélange, sans lequel Paul Muad’Dib ne pouvait être prophète.
Nous savons que ce moment de suprême puissance portait en lui le germe de
son anéantissement et nous ne pouvons en déduire qu’une chose : toute
divination absolue et précise est mortelle. Selon d’autres histoires, Muad’Dib
fut victime de tous ceux qui complotèrent contre lui : la Guilde, les Sœurs du
Bene Gesserit, ainsi que les amoralistes scientistes du Bene Tleilax et les
subterfuges de leurs Danseurs-Visages.
Il en est d’autres encore qui accordent un rôle important aux espions qui
s’étaient glissés dans la demeure de Muad’Dib. Ils mettent l’accent que le rôle
du Tarot de Dune qui obscurcit les pouvoirs prophétiques de Muad’Dib ou sur le
fait qu’il dut accepter l’aide d’un ghola, un être rappelé d’entre les morts et
conditionné pour le détruire. Mais il ne faut point oublier que ce ghola était
Duncan Idaho, le lieutenant du Duc Leto Atréides, qui avait trouvé la mort en
sauvant le jeune Paul et sa mère. Toutes les études, pourtant mettent en
lumière la cabale de la Qizarate, conduite par Korba le Panégyriste. Elles nous
dévoilent en détail le plan qui visait à faire un martyr de Muad’Dib et à
présenter un faux coupable en la personne de Chani, sa concubine fremen.
Mais lequel de ces faits peut-il vraiment nous donner la clé des événements
tels qu’ils furent rapportés par l’Histoire ? Seule la nature mortelle du pouvoir
prophétique nous permet de comprendre l’échec d’une puissance aussi
étendue. Il reste à espérer que d’autres histoires sauront apprendre quelque
chose de cette révélation. Muad’Dib. Une analyse historique, par Bronso d’Ix.
Il n’existe nulle séparation entre les dieux et les hommes : les uns et les
autres se mêlaient parfois sans distinction possible. Proverbes de Muad’Dib.
Sans cesse, les pensées de Scytale, le Danseur-Visage tleilaxu, le
ramenaient à la pitié, une pitié imprégnée de remords et qui s’opposait à la
nature meurtrière du complot qu’il essayait de former. La mort ou le malheur
de Muad’Dib ne m’apportera que des regrets, songeait-il. Bien sûr, il se devait
de dissimuler de telles pensées à ses conjurés. C’était là, cependant, une
qualité caractéristique des Tleilaxu : ils s’identifiaient à la future victime. Dans
un silence maussade, il se tenait à l’écart des autres. Depuis quelque temps, ils
discutaient de l’emploi éventuel d’un poison psychique. Avec véhémence, avec
chaleur, mais aussi avec cette politesse aveugle et soumise que les adeptes
des Grandes Ecoles adoptaient pour tout ce qui touchait de près à leur dogme.
« Alors que vous croyez l’avoir embroché, vous vous apercevez qu’il n’est pas
même blessé ! » C’était la vieille Révérende Mère Gaius Helen Mohiam du Bene
Gesserit qui venait de parler ainsi. Elle était l’hôtesse des conjurés sur Wallach
IX. Sa silhouette roide, drapée de noir, immobile dans le fauteuil à suspenseur,
à gauche de Scytale, évoquait celle d’une sorcière. Elle avait rejeté son aba en
arrière et, sous une mèche de cheveux argent, son visage était un masque de
cuir sombre où seuls vivaient les yeux, au fond des orbites profondes. Ils
conversaient en mirabhasa, le langage des émotions subtiles, fait de
consonnes élidées et de voyelles mêlées. Edric, le Navigateur de la Guilde,
répondit à la sentence de la Révérende Mère par un sourire marqué de
courtoisie et d’une délicieuse politesse dédaigneuse. Il flottait dans une cuve
de gaz orange à quelques pas de Scytale, au centre du dôme transparent que
le Bene Gesserit avait fait dresser spécialement pour cette entrevue. Le
représentant de la Guilde Spatiale avait une apparence vaguement humanoïde.
Sa longue silhouette pouvait tout aussi bien être celle de quelque poisson.
Chacun de ses lents mouvements faisait apparaître les nageoires de ses pieds,
les membranes de ses mains, tandis qu’une pâle émanation orangée s’élevait
des évents ménagés dans la cuve, faisant flotter dans le dôme le parfum du
Mélange… Etrange poisson en un étrange océan.
« Si nous continuons de la sorte, nous paierons notre stupidité de notre
mort ! » Le quatrième conjuré venait d’intervenir. Epouse de l’ennemi commun,
elle n’était en fait admise qu’à titre potentiel dans la conspiration. De plus, se
dit Scytale, elle était l’épouse mais non la compagne de Muad’Dib. Elle se
tenait non loin de la cuve où dérivait Edric. Elle était blonde, grande et belle,
revêtue d’une robe de fourrure de baleine bleue. De simples anneaux d’or
brillaient à ses oreilles. Il émanait d’elle une certaine grandeur aristocratique
mais Scytale pouvait lire dans la tranquillité étudiée de son visage les effets du
contrôle Bene Gesserit. Il détourna ses pensées des nuances du langage pour
se préoccuper de celles de leur situation. Tout autour du dôme se déployaient
des collines ocellées de neige qui reflétait la clarté bleuté du petit soleil à
présent au méridien. Pourquoi ici précisément ? se demanda Scytale. Il était
rare que le Bene Gesserit fît quelque chose sans raison. Le dôme, par
exemple : un espace plus conventionnel, plus confiné, aurait réveillé la
claustrophobie du représentant de la Guilde dont les inhibitions résultaient
naturellement de son milieu naturel : l’espace interstellaire. Mais la
construction même de ce dôme à son intention équivalait à pointer l’index sur
sa faiblesse principale.