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ÉDITORIAL

Ce que la chanson ne dit pas


Yves-Charles Zarka

P.U.F. | Cités

2004/3 - n° 19
pages 3 à 5

ISSN 1299-5495
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Pour citer cet article :


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Zarka Yves-Charles, « Éditorial » Ce que la chanson ne dit pas,
Cités, 2004/3 n° 19, p. 3-5. DOI : 10.3917/cite.019.0003
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Éditorial
Ce que la chanson ne dit pas
YVES CHARLES ZARKA
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La chanson est un art mineur, mais d’une importance majeure. C’est
son paradoxe. Quatre paroles, trois notes de musique, elle ne suppose ni la
formation, ni les connaissances des arts comme la peinture, la musique ou
la poésie. Il y a, certes, un peu de tous ces arts dans la chanson, mais on ne
saurait la juger au nom de leurs principes. Certaines chansons sont poéti- 3
ques, d’autres ne le sont pas, mais ce n’est pas le degré de poéticité qui
rend une chanson plus ou moins marquante. Certaines chansons plaisent Éditorial
alors que leur texte est proprement indigent. Ce qui fait pourtant la magie
d’une chanson, c’est qu’elle touche immédiatement notre intimité et
qu’elle peut avoir en même temps un effet considérable d’entraînement
collectif. Elle évoque en nous des sentiments de joie ou de tristesse,
d’espoir ou de désespoir sans que les objets de ces sentiments ne nous
affectent présentement. On peut ainsi expliquer que l’évocation de la tris-
tesse ou du désespoir peut plaire autant que celle de la joie et de l’espoir.
Plaire, distraire, émouvoir sont les principales fonctions de la chanson.
Son histoire est aussi ancienne que les cultures des sociétés humaines, au
point que l’on pourrait faire une histoire de ces sociétés à travers celle de
leurs chansons, s’il n’était si difficile de retrouver les façons de chanter
anciennes et même plus récentes, mais antérieures aux techniques
d’enregistrement de la voix. L’histoire de la chanson reste néanmoins
centrale pour rendre compte au moins de certains moments de crises
sociales ou politiques particulières, ou lorsqu’elle a servi à mobiliser les
énergies et les volontés dans une révolution, la résistance à une occupa-
Cités 19, Paris, PUF, 2004
tion, la formation d’une identité nationale. L’histoire de La Marseillaise
constitue une part de l’histoire moderne de l’identité française.
La chanson dit donc beaucoup plus de choses qu’on ne croit, beaucoup
plus de choses qu’on n’en perçoit immédiatement sur les êtres, les
passions et les rapports sociaux. Certaines chansons d’Édith Piaf ou de
Maurice Chevalier, malgré le plaisir que l’on éprouve toujours à les
entendre, paraissent d’un autre temps parce que les relations entre les
sexes se sont beaucoup modifiées depuis quelques décennies. D’autres
chansons, des mêmes interprètes ou d’autres, sont en revanche d’une
signification permanente. C’est sans doute ce qui fait que l’adaptation au
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goût musical du jour de chansons anciennes suscite autant d’intérêt.

L’être humain a toujours chanté. Cette affirmation n’est évidemment


ni physique, ni historique mais métaphysique. Elle veut dire qu’il appar-
tient à l’être de l’homme de chanter, tout autant qu’il appartient à son
être ou à son essence de parler. L’un des plus beaux textes de philosophie
sur le chant est l’Essai sur l’origine des langues de Rousseau. Chanter, dit
Rousseau, fut la première façon de parler. Cette originarité du chant est la
marque que l’homme n’est pas seulement un être de besoin mais aussi un
4 être de désir : à côté de la main et de l’outil, il y a la voix et le chant où se
déploie la vie relationnelle. Voici la manière inimitable dont le dit Rous-
Éditorial seau : « Toutes les passions rapprochent les hommes que la nécessité de
chercher à vivre force à se fuir. Ce n’est ni la faim, ni la soif, mais l’amour,
la haine, la pitié, la colère qui leur ont arraché les premières voix. Les
fruits ne se dérobent point à nos mains, on peut s’en nourrir sans parler,
on poursuit en silence une proie dont on veut se repaître ; mais pour
émouvoir un jeune cœur, pour repousser un agresseur injuste la nature
dicte des accents, des cris et des plaintes : voilà les plus anciens mots
inventés, et voilà pourquoi les premières langues furent chantantes »
(Essai, chap. II). Ce chant originaire, forme primitive de la parole, est irré-
médiablement perdu. Nous gardons des traces de cette perte : la substitu-
tion de nouvelles façons de chanter à l’ancienne et de nouveaux rapports
entre la parole et le chant. C’est ainsi que doit se comprendre la différence
entre les langues méridionales et les langues septentrionales. Certaines
langues restent donc plus chantantes que d’autres, plus généralement les
hommes et les femmes chantent toujours, chantent aussi, pour se dire
réciproquement leurs sentiments et leurs passions. S’ils ne chantent pas,
du moins ils associent leurs émotions présentes ou passées à des chansons.
Mais on ne perçoit plus l’originarité du chant. C’est pourquoi chanter
peut paraître une activité accessoire, accidentelle, futile ou de simple
divertissement. Certains rigorismes moraux ou religieux effrayants ont
ainsi imaginé qu’on devait interdire à l’homme de chanter. Ce détour
métaphysique avait, dans mon esprit, pour objet d’expliquer le caractère
essentiel et intime de notre être au chant. Ce que la chanson ne dit pas,
mais qu’elle touche au plus profond de nous.

Ce n’est donc pas un hasard si tous les aspects de la vie relationnelle


sont liés au chant : rapport à soi, rapport aux autres, rapport à Dieu.
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Certains des textes fondateurs de la civilisation sont des chants : l’Iliade et

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l’Odyssée, par exemple, ou la Bible qui a été et est encore chantée – le
Pentateuque, les Psaumes, etc. On peut chanter seul ou en chœur, depuis
le chœur de la tragédie grecque jusqu’à la chanson d’aujourd’hui en
passant par l’opéra. De ces façons de chanter, la chanson est la plus
commune, au sens où elle est la plus populaire. La chanson est aussi une
manière pour le peuple de se parler à lui-même et de s’entendre. C’est ce
qui explique sans doute le mode de diffusion rapide et le succès sans nul
autre pareil des chansons.
De la chanson à texte à la chanson dépourvue de texte et réduite pour 5
ainsi dire à l’onomatopée, ce qui fait le succès des vagues successives de
chansons, en particulier au XXe et en ce début de XXIe siècle, c’est la capa- Éditorial
cité pour certaines chansons d’opérer des identifications et des reconnais-
sances collectives : les vagues yéyé, pop ou disco ont ce caractère.
L’industrie, qui accompagne aujourd’hui la chanson, s’en est aperçue et
exploite ce phénomène par la production artificielle d’effets de mode :
standardisation des interprètes, des rythmes et des contenus. Il reste néan-
moins cette chose que l’on ne fabrique pas, mais qui doit être cultivée et
travaillée : le talent. L’industrie de la chanson pourra faire des succès
éphémères, elle ne fera pas un grand talent, qu’elle pourra en revanche
exploiter. Du moins, je me plais à le croire.

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