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L'article de Ha-Joon Chang explore la relation entre les institutions et le développement économique, soulignant l'importance croissante de cette thématique dans la littérature économique. Il critique la tendance des économistes orthodoxes à utiliser l'argument institutionnel pour justifier les échecs des politiques économiques, tout en plaidant pour une meilleure compréhension des fonctions des institutions plutôt que de se concentrer uniquement sur leurs formes. Chang appelle à une diversité institutionnelle et à une approche empirique pour déterminer les meilleures pratiques adaptées aux contextes spécifiques des pays.
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L'article de Ha-Joon Chang explore la relation entre les institutions et le développement économique, soulignant l'importance croissante de cette thématique dans la littérature économique. Il critique la tendance des économistes orthodoxes à utiliser l'argument institutionnel pour justifier les échecs des politiques économiques, tout en plaidant pour une meilleure compréhension des fonctions des institutions plutôt que de se concentrer uniquement sur leurs formes. Chang appelle à une diversité institutionnelle et à une approche empirique pour déterminer les meilleures pratiques adaptées aux contextes spécifiques des pays.
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SUR LA RELATION ENTRE LES INSTITUTIONS ET LE DÉVELOPPEMENT

ÉCONOMIQUE

Ha-Joon Chang

Alternatives économiques | « L'Économie politique »

2006/2 no 30 | pages 53 à 67
ISSN 1293-6146
ISBN 2-35240-005-8
DOI 10.3917/leco.030.0053
Article disponible en ligne à l'adresse :
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L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


Trimestriel-avril 2006
La Banque mondiale
p. 53

Sur la relation
entre les institutions et le
développement économique [1]
Ha-Joon Chang,
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faculté de sciences économiques et politiques,
université de Cambridge.

a question du développement institutionnel, ou [1] Cet article est la version

L « réforme de la gouvernance », a pris de l’importance ces


dernières années. La littérature académique sur les insti-
tutions et le développement a explosé. Et aujourd’hui,
même la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI),
qui négligeaient les institutions, simple « détails » sans influence sur
abrégée d’une communication
au colloque du World
Institute for Development
Economics Research (Wider)
qui s’est tenu
les 17 et 18 juin 2005,
elle-même version révisée
d’un article présenté, sous
le même titre, au colloque
le bien-fondé de la théorie économique orthodoxe, se sont mis à du projet « Institutions
souligner le rôle des institutions dans le développement écono- et développement
économique, théorie,
mique. Par exemple, le FMI a beaucoup insisté sur la réforme des histoire et expériences
institutions de gouvernance des entreprises et sur les lois traitant contemporaines » du Wider,
qui s’est tenu à Helsinki,
de la faillite pendant la crise asiatique de 1997, tandis que le rapport les 18 et 19 avril 2005.
Je remercie les participants
annuel de la Banque mondiale pour 2002, Construire des institutions au colloque pour leurs
pour le marché, se penchait sur le développement institutionnel, commentaires, qui m’ont
été fort utiles. Merci
même si c’était d’un point de vue relativement étroit, comme à UNU-Wider de nous avoir
l’indique son titre. autorisés à publier
cette version raccourcie.

La nouvelle attention accordée par la littérature orthodoxe aux


institutions ne doit évidemment pas être considérée comme le
résultat d’un simple réveil universitaire. Il s’agit plutôt d’une tentative
de surmonter les échecs répétés des politiques orthodoxes dans ›››

Avril-mai-juin 2006
L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang

p. 54 le monde réel. Malgré les résultats désastreux des mesures radicales


comme celles prônées par les programmes d’ajustement structurel
dans les pays en développement et par les programmes « big-bang »
de transition dans les anciens pays communistes, les économistes
orthodoxes refusent d’admettre la conclusion qui paraît la plus
évidente : les politiques orthodoxes et les théories sur lesquelles
elles s’appuient sont fausses.

Ils ont d’abord essayé de soutenir que, pour réussir, il fallait que
les réformes politiques soient menées sur une plus grande échelle.
Lorsque ce fut le cas, et que les résultats ne se sont toujours pas
améliorés, ils ont commencé à dire que les réformes demandaient
du temps pour faire leur effet. Après
quinze ou vingt ans de réformes, cette
L’argument institutionnel ligne de défense a été difficile à tenir.
est mobilisé comme moyen de protéger C’est pourquoi, aujourd’hui, les éco-
les principes fondamentaux nomistes orthodoxes se servent des
de la science économique orthodoxe, institutions pour expliquer pourquoi
face à son incapacité à expliquer les « bonnes » politiques économiques
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ce qui se passe dans le monde réel. fondées sur les théories « correctes »
ont échoué avec une telle régularité.
En parlant d’institutions déficientes,
ils peuvent soutenir que leurs politiques et leurs théories n’ont
jamais été mauvaises, et que si elles n’ont pas fonctionné, c’est
parce que les pays dans lesquels ils les ont expérimentées n’avaient
pas les bonnes institutions pour que ces « bonnes » mesures donnent
des résultats. En d’autres termes, l’argument institutionnel est
mobilisé comme moyen de protéger les principes fondamentaux
de la science économique orthodoxe, face à son incapacité à expli-
quer ce qui se passe dans le monde réel.

Dans le présent article, nous examinons comment la théorie sur


[2] Sur ce problème le rôle des institutions peut être améliorée par une critique du dis-
de définition, cf. Van Arkadie
[1990]. Van Arkadie souligne cours orthodoxe actuel sur les institutions, et nous mettons l’accent
que les institutions sur quelques-unes de ses principales questions théoriques. Avant
sont utilisées pour signifier
à la fois les « règles du jeu » d’aborder le cœur du sujet, il est utile d’examiner pourquoi l’étude
et les « organisations ». de la relation entre les institutions et le développement écono-
Alors que le premier sens
du terme est devenu mique est si difficile. Le problème est qu’il n’existe pas de définition
le plus courant depuis
que Van Arkadie écrivit des institutions largement admise – si nous ne pouvons pas nous
cet article, nous utilisons mettre d’accord sur ce que nous entendons par institutions, il est
encore des expressions
comme « les institutions difficile d’imaginer que nous nous accordions sur ce qu’elles sont
de Bretton Woods », censées faire, par exemple promouvoir le développement écono-
qui prend le mot
dans son second sens. mique [2]. Il est possible, dans une certaine mesure, de contourner

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L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang
ce problème en disant que les institutions doivent remplir certaines p. 55
fonctions pour promouvoir le développement économique, et qu’il
existe certaines formes d’institutions qui remplissent au mieux ces
fonctions. Mais il n’y a malheureusement pas d’accord sur ce que
sont ces fonctions « essentielles », ni s’il y a une incontestable adé-
quation entre celles-ci et des formes particulières d’institutions.
De plus, même si nous pouvons nous mettre d’accord sur une liste
de fonctions essentielles pour le développement économique, ceci
n’implique pas un consensus sur les types et les formes d’institutions
nécessaires pour remplir ces fonctions.

Formes versus fonctions


Un gros problème que la littérature orthodoxe sur les institutions et
le développement ne parvient pas à surmonter est son impossibi-
lité à distinguer clairement entre les formes et les fonctions des
institutions.

Si nous regardons, par exemple, les articles de Kaufmann et al.


[1999 ; 2002 ; 2003], qui compilent tous les indicateurs majeurs
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sur la « gouvernance » (ou sur la qualité institutionnelle), on voit que
ces indicateurs mélangent souvent des variables qui reproduisent
les différences entre les formes des institutions (c’est-à-dire la
démocratie, l’indépendance des juges, l’absence de propriété de l’E-
tat) et les fonctions qu’elles assurent (c’est-à-dire l’Etat de droit,
le respect de la propriété privée, l’applicabilité des contrats, le
maintien d’une stabilité des prix, la prévention de la corruption).

En réaction à cette confusion, certains soutiennent que les


variables de « fonction » doivent donc être préférées aux variables
de « forme ». Par exemple, Aron [2000, p. 28] propose que, dans
l’étude de l’impact des institutions sur le développement écono-
mique, on puisse utiliser ce qu’elle appelle les « mesures de la
performance ou de la qualité » pour les institutions (ou pour ce
que nous pourrions appeler les variables de fonction), telles que « le
respect des contrats, les droits de propriété, la confiance et la liberté
civile », plutôt que des variables qui « décrivent simplement les
caractéristiques ou les attributs » des institutions (ce que l’on pour-
rait appeler les variables de forme). Autrement dit, les fonctions
assurées par les institutions sont plus importantes que leurs formes.

Des formes particulières d’institutions ne garantissent pas des


résultats particuliers, comme on le voit dans les nombreux cas d’échec
de transplantation d’institution. En d’autres termes, les formes ›››

Avril-mai-juin 2006
L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang

p. 56 institutionnelles n’ont sans doute pas une importance déterminante,


puisque la même fonction peut être assurée par différentes formes
d’institutions. Il ne faut toutefois pas aller trop loin dans l’accent mis
sur les fonctions. Même si une forme spécifique ne garantit pas qu’un
ensemble donné de fonctions vont être assurées, négliger complè-
tement la forme rend la tâche difficile lorsqu’on cherche à proposer
des mesures concrètes. On se trouve dans la position d’un diététicien
qui préconiserait un « régime sain et équilibré » sans dire à ses
patients ce qu’ils devraient manger et en quelle quantité. La primauté
donnée aux « bonnes » institutions peut se révéler vide de sens si
elle n’est pas complétée par quelques explications des formes à
retenir. La littérature orthodoxe fait habituellement l’erreur inverse
– elle se focalise beaucoup trop sur des formes particulières.

Un tel surinvestissement dans la forme est patent dans le débat


sur les soi-disant « institutions standard mondiales » (pour une
critique de cette notion, cf. Chang [2005]). Les défenseurs d’insti-
tutions standard mondiales croient
qu’il existe des formes particulières
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Les défenseurs d’institutions (pour la plupart anglo-américaines)
standard mondiales croient qu’il existe d’institutions que tous les pays
des formes particulières (pour la doivent adopter s’ils veulent survivre
plupart anglo-américaines) d’institutions dans un monde qui continue à se
que tous les pays doivent adopter. globaliser : la démocratie politique,
un pouvoir judiciaire indépendant,
une administration professionnelle,
avec dans l’idéal des recrutements ouverts et flexibles, un secteur
public limité, surveillé par un régulateur indépendant du pouvoir poli-
tique, un marché des valeurs développé avec des règles facilitant les
acquisitions et les fusions hostiles, une réglementation financière
qui encourage la prudence et la stabilité grâce à une banque centrale
indépendante et le respect des ratios prudentiels de la Banque des
règlements internationaux, un système de gouvernance d’entre-
prise protégeant les actionnaires, des institutions de marché du
travail garantissant la flexibilité.

Cette forme-fétiche a conduit à un dangereux rejet de la diversité


institutionnelle, ce qui est stupide à la lumière de ce qui se fait en
matière de biodiversité. Cette transformation du discours orthodoxe
sur les institutions en une autre « pensée unique » est réellement
regrettable. Rappelons que les économistes hétérodoxes avaient
initialement attiré l’attention sur le rôle des institutions et les avaient
introduites dans leurs analyses afin de montrer les limites de la

L’Economie politique n° 30
L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang
pensée unique répandue par les économistes orthodoxes en matière p. 57
de politique économique. La façon dont leurs formes institution-
nelles favorites sont diffusées par les puissants est encore plus
problématique. Les « institutions standard mondiales » sont de
plus en plus fréquemment imposées à des pays réticents par le
biais de ce que Kapur et Weber [2000] appellent « les condition-
nalités liées à la gouvernance » des institutions de Bretton Woods
et des gouvernements donateurs.

Il serait facile de critiquer la pensée unique du discours sur les


institutions standard mondiales et de dire que nous ne devrions
pas nous laisser enfermer dans des formes, mais il faudrait alors que
nous soyons capables de présenter un menu dans lequel les déci-
deurs politiques puissent faire leur choix (en ayant bien entendu
conscience qu’il y a place pour l’innovation). Pour proposer un tel
menu, il faut avoir une connaissance empirique des diverses formes
d’institutions qui remplissent les mêmes fonctions dans différents
contextes.
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Il serait aussi facile de reprocher à l’approche fonctionnaliste
d’être trop abstraite. Les fétichistes de la forme peuvent au moins
faire des suggestions concrètes, même s’il ne s’agit que de décalquer
une forme particulière d’institution en vigueur dans un autre pays.
Les fonctionnalistes, eux, n’ont rien de concret à avancer. On peut
facilement déclarer que les pays doivent vivre dans un Etat de droit
ou disposer d’une administration professionnelle, mais comment les
décideurs politiques vont-ils mettre ces suggestions en pratique ?
Une fois encore, il est difficile de dire quoi que ce soit à ce sujet
sans connaître le fonctionnement réel des institutions.

En fin de compte, notre réflexion sur le rôle des institutions dans


le développement économique doit se préoccuper d’un certain équi-
libre entre les formes et les fonctions – sans ignorer l’importance
des formes institutionnelles, nous ne devons pas recommander des
choses vagues comme « un bon système de droits de propriété ».

Théories du changement institutionnel


Persévérance institutionnelle et actions humaines
Dans les théories dominantes, une fois que les institutions sont en
place, elles sont perçues comme la perpétuation de certains modèles
d’interaction entre les hommes et, considérées comme déter-
minées par des choses immuables (ou pour le moins très difficiles
à changer), tels le climat, les ressources naturelles et la tradition ›››

Avril-mai-juin 2006
L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang

p. 58 culturelle, ces modèles deviennent à peu près impossibles à modifier,


ce qui introduit dans le débat une tendance au « fatalisme ».

C’est ainsi, par exemple, que le climat tempéré des Etats-Unis


est censé avoir fait de la petite propriété terrienne l’institution natu-
relle, ce qui a ensuite conduit à de plus grandes exigences en matière
de démocratie et d’éducation, alors que le climat tropical de nomb-
reux pays d’Amérique latine a engendré une agriculture dominée
par de grandes propriétés, ce qui a produit les résultats inverses
[Engerman et Sokoloff, 1997]. Au Japon,
pays à haute densité de population
On voit la France comme un pays et sujet à des catastrophes naturelles,
dont la culture et les institutions on trouve un autre exemple : la culture
ont toujours été dirigistes. du riz, censée avoir incité à l’émer-
En fait, entre la chute de Napoléon gence d’institutions qui favorisent la
et la Seconde Guerre mondiale, coopération, rendant possible un capi-
le « laisser-faire » y régnait. talisme japonais fondé sur cette der-
nière pratique. Un dernier exemple :
celui du Botswana. Sa culture poli-
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tique portée au consensus, avec une forte influence de la base,
aurait conduit ses leaders, après la décolonisation, à créer un système
complet de droits de propriété favorisant le développement écono-
mique [Acemoglu et al., 2003].

Cela dit, nous souhaitons évidemment des institutions pérennes.


Elles sont censées être stables – sinon elles n’ont aucun intérêt.
Ce qui provoque un inévitable mécanisme d’autorenforcement par
le jeu de la relation entre les institutions et l’économie. Mais cette
vision pose de nombreux problèmes.

Le premier, sur ce terrain, est que le système institutionnel d’un


pays comporte plusieurs facettes, et peut donc être décrit comme
favorable au développement, ou défavorable, avec toutes les nuances
que l’on peut imaginer, selon les dimensions que l’on choisit de
mettre en avant. Et les explications qui reposent sur la culture et les
institutions (vues comme l’incarnation des valeurs culturelles)
peuvent facilement dégénérer en rationalisations a posteriori.

Le meilleur exemple en est le confucianisme. Si l’on retient l’im-


portance qu’il donne à l’éducation, à la notion de « mission divine »
(qui donne à la base la possibilité de s’exprimer et justifie les chan-
gements de dynastie), à la frugalité, etc., on ne peut pas trouver
de meilleur terreau pour le développement économique. Mais si

L’Economie politique n° 30
L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang
l’on met l’accent sur sa nature hiérarchique (supposée brimer la p. 59
créativité), son penchant pour la bureaucratie, son mépris des
artisans et des marchands, il est impossible de trouver pire. De la
même façon, il serait facile de prendre le contre-pied de Acemoglu
et al. [2003] et d’identifier les facteurs antidéveloppement de la
culture traditionnelle et des institutions du Botswana si ce pays
connaît des échecs.

Le second problème posé par cette explication orthodoxe, c’est


que, dans la culture et les institutions d’un pays, on trouve toujours
plus d’une « tradition ». On voit aujourd’hui la France comme un
pays dont la culture et les institutions ont toujours été dirigistes, au
moins depuis Colbert. En fait, entre la chute de Napoléon et la
Seconde Guerre mondiale, le « laisser-faire » y régnait – peut-être
plus, par certains côtés, que dans la très libérale Grande-Bretagne
[Kuisel, 1981 ; Chang, 2002].

L’important est que, pour la France, le libéralisme n’était pas


une culture étrangère importée depuis l’autre côté de la Manche.
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Même si beaucoup d’Anglo-Saxons considèrent que le libéralisme
est leur unique contribution à la civilisation mondiale, il est en fait
tout aussi français que le dirigisme – et remonte au moins à la ten-
dance libertaire de la Révolution française. La France s’est préci-
pitée dans le libéralisme au XIXe siècle en réaction à la période
napoléonienne, et est revenue à sa tradition dirigiste après les
humiliations des deux guerres mondiales.

Dans la mesure où un pays a plus d’une « tradition » dans sa


culture et ses institutions, les choix politiques et les idéologies qui
les influencent jouent un rôle important dans la détermination de la
voie qu’il va suivre pour son développement.

En outre, dans le long terme, les « traditions » ne sont pas immua-


bles. Les cultures et les institutions elles-mêmes changent, souvent
de façon spectaculaire. Par exemple, contrairement à une croyance
aujourd’hui répandue en Occident, la culture islamique était plus
tolérante, plus tournée vers la science, plus favorable au commerce
que les civilisations chrétiennes, au moins jusqu’au XVIe siècle. Un
autre exemple : les sociétés confucéennes – et la Chine elle-même,
plus récemment – ont remis en cause leur déterminisme culturel
pour transformer leurs « traditions » (considérées comme anti-
développement jusque dans les années 1950) et réaliser les plus
grands miracles économiques de l’histoire de l’humanité. ›››

Avril-mai-juin 2006
L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang

p. 60 La culture et les institutions évoluent aussi à cause des influences


réciproques entre le développement économique et les changements
culturels et institutionnels, avec des chaînes de causalité complexes.
Dans les théories dominantes, pour lesquelles les individus naissent
avec une « préférence » prédéterminée, la causalité va de la culture
et des institutions vers le développement économique. Mais à partir
du moment où l’on accepte le rôle « constitutif » des institutions, on
commence à comprendre que la cau-
salité peut fonctionner dans l’autre
Avant d’avoir atteint sens – du développement économique
un haut degré d’industrialisation, vers les changements institutionnels et
des peuples comme les Allemands vers la « préférence » individuelle
et les Japonais étaient décrits [Chang et Evans, 2005]. Par exemple,
par les voyageurs comme paresseux, l’industrialisation rend les gens plus
irrationnels et incapables « rationnels » et plus « disciplinés ».
de se servir de machines. En témoigne le fait qu’avant d’avoir
atteint un haut degré d’industriali-
sation, des peuples comme les Alle-
mands et les Japonais étaient décrits par les voyageurs venant de
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pays plus avancés comme paresseux, irrationnels et même congé-
nitalement incapables de se servir de machines, ce qui est loin des
stéréotypes raciaux des temps modernes.

Une autre raison, peut-être plus importante, d’un changement


culturel et institutionnel est, pour paraphraser Marx, que ce sont les
hommes qui changent les institutions, mais pas de leur propre
mouvement, ni dans un contexte institutionnel qu’ils auraient libre-
ment choisi [3]. Dans la théorie dominante, c’est impossible parce
qu’il n’y a pas de réelle capacité d’action chez l’homme. Les intérêts
matériels qui poussent les peuples à changer les institutions (par
exemple, la pression qu’exercent de petits fermiers indépendants en
[3] « Les hommes
faveur de la démocratie) sont prédéterminés par des conditions
font leur propre histoire, économiques (voire naturelles) « objectives », et les hommes n’ont
mais ils ne la font pas
de leur propre mouvement, pas de vrai « choix » [Chang et Evans, 2005]. Autrement dit, nous ne
ni dans des conditions sommes que des porteurs de « memes » [4] culturels – comme la
choisies par eux seuls »,
K. Marx, Le 18 Brumaire culture « démocratique » du Botswana ou l’« éthique du travail » de
de Louis Bonaparte [NdT]. Confucius. Pourtant, en réalité, chacun fait des choix qui ne sont pas
[4] « Meme » : unité totalement déterminés par ses intérêts économiques « objectifs ».
élémentaire de culture
ou de signification, analogue Les idées, et les institutions qui les incarnent, ont une influence
mental du gène, inventé sur la façon dont les gens perçoivent leurs intérêts. En fin de compte,
par Richard Dawkins
in The Extended Phenotype : l’intérêt « objectif » n’existe pas, et les idées auxquelles ils croient
the Gene as a Unit poussent même parfois les individus à aller à l’encontre de leurs
of Selection. Oxford, Oxford
University Press, 1983 [NdT]. propres intérêts « objectifs ».

L’Economie politique n° 30
L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang
En bref, nous ne pouvons nous écarter du déterminisme culturel p. 61
et institutionnel qui prévaut dans le discours dominant que si nous
comprenons la complexité de la culture et des institutions et si
nous acceptons l’importance de la capacité d’action de l’homme
dans le changement institutionnel. C’est seulement en admettant
que la culture et les institutions ont de multiples facettes, et qu’il
existe des « traditions » culturelles en concurrence dans une société,
que nous pouvons commencer à comprendre que les croyances et
les actions des personnes comptent vraiment.

Imitation, adaptation et innovation


en développement institutionnel
Si l’on considère les institutions comme des « technologies pour le
management social », on peut défendre l’utilisation du schéma de
« rattrapage » proposé par Alexander Gerschenkron pour comprendre
le développement institutionnel dans les pays en développement.
Autrement dit, les pays qui sont les derniers à se développer peuvent
importer les institutions de ceux qui ont depuis longtemps atteint un
stade de développement avancé, et disposer de cette façon de
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« meilleures » institutions sans payer les mêmes « prix ».

Par exemple, il a fallu plusieurs siècles de crises financières aux [5] Le besoin d’un prêteur
de dernier ressort,
pays actuellement développés avant qu’ils ne créent une banque et donc d’une banque centrale,
centrale [5]. Les pays émergents, qui ont introduit cette institution à a été perçu au moins dès
le XVIIe siècle, mais ce n’est
des niveaux moins avancés de leur développement, se sont trouvés qu’après des centaines
en meilleure posture pour affronter les crises financières que ne d’années de crises
financières inutiles
l’étaient les pays aujourd’hui développés lorsqu’ils en étaient au que les pays aujourd’hui
développés ont fini par
même stade. fonder la banque centrale
(entre la deuxième moitié
du XIXe siècle et la première
Grâce à l’imitation institutionnelle, les pays en développement moitié du XXe). La plupart
bénéficient donc d’une meilleure qualité de démocratie politique, de des économistes partisans
d’un libre fonctionnement
droits de la personne et de développement social que celle atteinte des marchés pensaient
jusque-là qu’une banque
par les pays aujourd’hui développés à des niveaux similaires de centrale serait nocive parce
développement économique (c’est-à-dire avec le même revenu par qu’elle créerait ce que
nous appelons maintenant
tête) [Chang, 2002, chap. 3]. un « aléa moral »
dont auraient pu profiter
les emprunteurs
Par exemple, en 1820, avec un niveau de développement légèrement [Chang, 2000].
supérieur à celui de l’Inde d’aujourd’hui, le Royaume-Uni n’avait encore
que peu des institutions les plus fondamentales dont dispose la « plus
grande démocratie du monde » – le suffrage universel (il n’existait pas
même pour les hommes), une banque centrale, l’impôt sur le revenu,
le principe de la responsabilité limitée, un droit moderne de la faillite,
une administration professionnelle, une réglementation boursière ›››

Avril-mai-juin 2006
L’Economie politique

a-t-elle vraiment changé ?


La Banque mondiale
Ha-Joon Chang

p. 62 sérieuse, et même une amorce de droit du travail (le Royaume-Uni


n’avait que deux ou trois règles minimales et mal appliquées sur le
travail des enfants dans quelques métiers).

Prenons un autre exemple : en 1875, l’Italie avait un niveau de


développement comparable à celui du Pakistan d’aujourd’hui, mais ni
suffrage universel pour les hommes, ni administration professionnelle,
ni même un système judiciaire à peu près indépendant et compétent,
ou une banque centrale ayant le monopole de l’émission de la monnaie
et des règles de concurrence – institutions dont le Pakistan dispose
depuis des décennies. Il est clair que la démocratie n’y est pas exem-
plaire, mais le suffrage universel existe au Pakistan, même si la
possibilité de l’exercer est souvent suspendue.

Prenons encore un exemple : en 1913, les Etats-Unis étaient par-


venus à un niveau de développement identique à celui du Mexique
d’aujourd’hui. Mais leur niveau de développement institutionnel était
loin derrière ce que nous voyons dans ce dernier pays. Les femmes
étaient encore légalement privées du
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droit de vote et les Noirs et autres
En 1913, les Etats-Unis minorités ethniques l’étaient de facto
étaient parvenus à un niveau dans de nombreuses régions du pays.
de développement identique La loi fédérale sur les faillites avait été
à celui du Mexique d’aujourd’hui. promulguée quinze ans plus tôt (1898)
Mais leur niveau de développement et le pays ne reconnaissait les copy-
institutionnel était loin rights étrangers que depuis une ving-
derrière ce que nous voyons taine d’années (1891). Les Etats-Unis
dans ce dernier pays. venaient juste de se doter d’un sys-
tème bancaire central fort incomplet,
et d’un impôt sur le revenu (1913). Le
pays devrait encore attendre un an pour disposer de règles légales
de concurrence (la loi Clayton, en 1914) à peu près sérieuses (sans
aller jusqu’à dire qu’elles étaient de « grande qualité »). Il n’y avait
pas non plus de règles sur le commerce des valeurs mobilières ou sur
le travail des enfants ; dans ces domaines, les lois existant dans
quelques Etats étaient de mauvaise qualité et très peu appliquées.

Bien sûr, l’imitation institutionnelle suffit rarement à garantir la


réussite d’un développement institutionnel, tout comme une imi-
tation technologique suffit rarement à garantir le succès d’un déve-
loppement technologique. En fait, une institution officielle sem-
blant bien fonctionner dans un pays avancé peut ne donner de bons
résultats que parce qu’elle s’appuie sur un ensemble d’institutions

L’Economie politique n° 30
L’Economie politique

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La Banque mondiale
Ha-Joon Chang
officieuses. Par exemple, il sera difficile d’introduire la TVA dans p. 63
des pays où les gens n’ont pas l’habitude de demander ni d’éta-
blir des reçus. Et il sera impossible d’introduire un système de pro-
duction à flux tendu dans des pays où l’on ne sait pas ce qu’est la
ponctualité « industrielle », etc. Dans ces conditions, introduire
l’institution officielle ne va pas produire les résultats souhaités,
parce qu’il manque au pays importateur les institutions informelles
nécessaires à son fonctionnement.

Aussi, tout comme une technologie importée doit être adaptée


aux conditions locales, il faut un certain degré d’adaptation pour
qu’une institution importée fonctionne. Le meilleur exemple est celui
de la très importante réforme des institutions du Japon de l’ère Meiji
(pour plus de détails, cf. Westney, 1986,
chap. 1). Contraints par les Américains
en 1853 d’ouvrir leur pays, les Japonais Tout comme une technologie
comprirent qu’il leur fallait importer importée doit être adaptée aux conditions
des institutions occidentales s’ils vou- locales, il faut un certain degré
laient s’industrialiser. Après avoir soi- d’adaptation pour qu’une institution
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gneusement examiné l’Occident, ils importée fonctionne.
importèrent les institutions pouvant
être, à leurs yeux, les plus efficaces
sous condition de quelques ajustements locaux – la marine de guerre
et la poste de Grande-Bretagne, l’Armée et le code pénal prussiens, le
code civil français, la banque centrale belge, etc. Ils importèrent
également le système scolaire américain, mais l’abandonnèrent en
faveur d’une combinaison des systèmes allemand et français, après
qu’il se fût révélé mal adapté à leur pays.

S’il suffisait d’imiter et d’adapter, d’autres pays auraient aussi [6] Les keiretsu, groupes
industriels réunissant
bien réussi que le Japon. Aux institutions importées, les Japonais ont dans un même ensemble
ajouté le système de l’emploi à vie, le syndicat maison, le réseau un fournisseur et ses
sous-traitants, sont issus
pérenne de sous-traitants, les groupements d’entreprise sous la des conglomérats
forme des zaibatsu avant-guerre et des keiretsu après-guerre [6], d’avant-guerre, les zaibatsu,
alliances financières
ainsi que bien d’autres institutions qui n’appartiennent qu’à eux. autour d’une famille
bénéficiant de puissants
appuis politiques [NdT].
On retrouve la même histoire d’innovation institutionnelle dans
beaucoup d’autres « success stories » – l’innovation américaine
dans l’organisation des entreprises, avec la firme multi-divisionnelle
et les pièces standardisées interchangeables, allemande en matière
de gouvernance d’entreprise avec la cogestion, nordique dans les
relations sociales, avec le « salaire solidaire », la négociation salariale
centralisée, etc. ›››

Avril-mai-juin 2006
L’Economie politique

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p. 64 Dans bien des pays, l’innovation institutionnelle a donc été un fac-


teur important de réussite économique.

Cela ne signifie évidemment pas que l’on peut changer la culture


et les institutions à volonté. Jacoby [2000] montre bien le rôle de la
légitimité dans le processus de changement institutionnel. Si la
nouvelle institution ne possède pas un minimum de légitimité poli-
tique dans la société où elle est implantée, elle ne fonctionnera
pas. Et pour gagner une légitimité, elle doit avoir quelques affinités
avec la culture et les institutions existantes, ce qui limite les possi-
bilités d’innovation institutionnelle.

La nature même du sujet rend improbable que nous disposions


bientôt d’une théorie complète des institutions capables de traiter
correctement tous les problèmes théoriques que nous avons
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L’Economie politique n° 30
L’Economie politique

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La Banque mondiale
Ha-Joon Chang
soulevés. Mais le premier pas dans la construction d’une telle théorie p. 65
est d’identifier les problèmes mal résolus par la théorie actuellement
dominante. Pour progresser dans cette voie, il faut un travail sur
les concepts de base plus sérieux, dégagé de toute idéologie, et
une meilleure connaissance des expériences historiques et contem-
poraines. ■
Traduction de Marc Mousli
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Avril-mai-juin 2006

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