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Smiling Country

Le document présente un livre intitulé 'Smiling Country', disponible en téléchargement sur alibris.com, avec des détails sur son format, sa taille et son état. Il contient également des extraits poétiques évoquant des thèmes de l'enfance, de la nature et de la lutte des classes, illustrant des sentiments de joie et de révolte. Le texte souligne l'importance de la solidarité et de la dignité des travailleurs face à l'oppression.

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Smiling Country

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Smiling Country

ISBN: 9780312864712
Category: Media > Books
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Language: English
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Maintenant, les petits sommeillent, tristement.
Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant,
Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible:
Les tout petits enfants ont le cœur si sensible!...
Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux,
Et dans ce lourd sommeil met un rêve joyeux,
Un rêve si joyeux que leur lèvre mi-close,
Souriante, paraît murmurer quelque chose.
Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond,
Doux geste du réveil, ils avancent le front.
Et leur vague regard tout autour d'eux repose.
Ils se croient endormis dans un paradis rose...
Au foyer plein d'éclairs chante gaiement le feu;
Par la fenêtre, on voit là-bas un beau ciel bleu;
La nature s'éveille et de rayons s'enivre;
La terre, demi-nue, heureuse de revivre,
A de frissons de joie aux baisers du soleil,
Et, dans le vieux logis, tout est tiède et vermeil,
Les sombres vêtements ne jonchent plus la terre,
La bise sous le seuil a fini par se taire:
On dirait qu'une fée a passé dans cela!...
—Les enfants, tout joyeux, on jeté deux cris... Là,
Près du lit maternel, sous un beau rayon rose,
Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose.
Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs,
De la nacre et du jais aux reflets scintillants,
Des petits cadres noirs, des couronnes de verre,
Ayant trois mots gravés en or: «a notre mère!»

[Fin 1869.]

LE FORGERON
I

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant


D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant,
Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche,
Et prenant ce gros-là dans son regard farouche,
Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour
Que le peuple était là, se tordant tout autour
Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale.

Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle,


Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet,
Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait
Car ce maraud de forge aux énormes épaules
Lui disait de vieux mots et des choses si drôles,
Que cela l'empoignait au front, comme cela!

«Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la


Et nous piquions les bœufs vers les sillons des autres.
Le Chanoine, au soleil, filait des patenôtres
Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or;
Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor;
Et l'un, avec la hart, l'autre, avec la cravache,
Nous fouaillaient. Hébétés comme des yeux de vache,
Nos yeux ne pleuraient plus. Nous allions, nous allions;
Et quand nous avions mis le pays en sillons,
Quand nous avions laissé dans cette terre noire
Un peu de notre chair... nous avions un pourboire:
On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit,
Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.
«Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises.
C'est entre nous. J'admets que tu me contredises.
Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin,
Dans les granges entrer des voitures de foin
Énormes; de sentir l'odeur de ce qui pousse,
Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse;
De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain,
De penser que cela prépare bien du pain?...
Oh! plus fort on irait, au fourneau qui s'allume,
Chanter joyeusement en martelant l'enclume,
Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu,
Étant homme à la fin, de ce que donne Dieu!
Mais, voilà, c'est toujours la même vieille histoire...

«Mais je sais, maintenant! Moi, je ne peux plus croire,


Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon
marteau,
Qu'un homme vienne là, dague sous le manteau,
Et me dise: «Mon gars, ensemence ma terre»;
Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre,
Me prendre mon garçon, comme cela, chez moi!
Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi?
Tu me dirais: «Je veux»? Tu vois bien, c'est stupide.
Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide,
Tes officiers dorés, tes mille chenapans,
Tes palsembleus bâtards tournant comme des paons?
Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles
Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles,
Et nous dirions: «C'est bien; les pauvres, à genoux!»;
Nous dorerions ton Louvre en donnant nos gros sous,
Et tu te soûlerais, tu ferais belle fête,
Et ces Messieurs riraient, les reins sur notre tête?
«Non. Ces saletés-là datent de nos papas.
Oh! le Peuple n'est plus une putain. Trois pas,
Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière.
Cette bête suait du sang par chaque pierre;
Et c'était dégoûtant, la Bastille debout
Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout
Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre!
Citoyen, citoyen, c'était le passé sombre
Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour!
Nous avions quelque chose, au cœur, comme l'amour;
Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines,
Et, comme des chevaux, en soufflant des narines,
Nous allions fiers et forts, et ça nous battait là!
Nous marchions au soleil, front haut, comme cela,
Dans Paris; on venait devant nos vestes sales;
Enfin, nous nous sentions hommes! Nous étions pâles
Sire; nous étions soûls de terribles espoirs.
Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs,
Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne,
Les piques à la main, nous n'eûmes pas de haine.
Nous nous sentions si forts: nous voulions être doux!

«Et, depuis ce jour-là, nous sommes comme fous!


Le tas des ouvriers a monté dans la rue,
Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue
De sombres revenants, aux portes des richards.
Moi, je cours avec eux assommer les mouchards;
Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule,
Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle;
Et, si tu me riais au nez, je te tuerais!

«Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais


Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes
Pour se les renvoyer comme sur des raquettes,
(Et tout bas les malins se disent: «Qu'ils sont sots!»),
Pour mitonner des lois, coller des petits pots
Pleins de jolis décrets roses et de droguailles,
S'amuser à couper proprement quelques tailles,
Puis se boucher le nez quand nous marchons près
d'eux,
(Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux!),
Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes...
C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes!
Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats
Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les plats
Que tu nous sers, bourgeois, quand nous sommes
féroces,
Quand nous brisons déjà les sceptres et les
crosses?...»

II

Il le prend par le bras, arrache le velours


Des rideaux et lui montre, en bas, les larges cours
Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule,
La foule épouvantable avec des bruits de houle,
Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer,
Avec ses bâtons forts et ses piques de fer,
Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges:
Tas sombre de haillons saignant de bonnets rouges.
L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout
Au roi pâle et suant qui chancelle debout,
Malade à regarder cela.

«C'est la crapule,
Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule.
Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux!
Je suis un forgeron; ma femme est avec eux,
Folle: elle croit trouver du pain aux Tuileries.
On ne veut pas de nous dans les boulangeries.
J'ai trois petits. Je suis crapule.—Je connais
Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets,
Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille.
C'est la crapule.—Un homme était à la Bastille,
Un autre était forçat, et, tous deux, citoyens
Honnêtes; libérés, ils sont comme des chiens:
On les insulte; alors, ils ont là quelque chose
Qui leur fait mal, allez! C'est terrible et c'est cause
Que, se sentant brisés, que, se sentant damnés,
Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez.
Crapule.—Là-dedans sont des filles, infâmes
Parce que vous saviez que c'est faible les femmes,
Messeigneurs de la cour, que ça veut toujours bien;
Vous leur avez craché sur Pâme, comme rien;
Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule.

«Oh, tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle


Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont,
Qui, dans ce travail-là, sentent crever leur front:
Chapeau bas, mes bourgeois, oh! ceux-là sont les
Hommes
Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes
Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir,
Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir,
Chasseur des grands effets, chasseur des grandes
causes;
Où, lentement vainqueur, il domptera les choses
Et montera sur Tout, comme sur un cheval.
Ô splendides lueurs des forges! Plus de mal,
Plus!.... Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible!
Nous saurons! Nos marteaux en main, passons au
crible
Tout ce que nous savons; puis, Frères, en avant!
Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant
De vivre simplement, ardemment, sans rien dire
De mauvais; travaillant sous l'auguste sourire
D'une femme qu'on aime avec un noble amour.
Et l'on travaillerait fièrement tout le jour,
Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne;
Et l'on se sentirait très heureux, et personne,
Oh! personne surtout, ne vous ferait ployer!
On aurait un fusil au-dessus du foyer...

«Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille!


Que te disais-je donc? Je suis de la canaille.
Il reste des mouchards et des accapareurs.
Nous sommes libres, nous! Nous avons des Terreurs
Où nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à
l'heure,
Je parlais de devoir calme, d'une demeure...
Regarde donc le ciel!—C'est trop petit pour nous;
Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux...
Regarde donc le ciel!—Je rentre dans la foule,
Dans la grande canaille effroyable qui roule,
Sire, tes vieux canons sur les sales pavés.
Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés!
Et si, devant nos cris, devant notre vengeance,
Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France,
Poussaient leurs régiments en habits de gala,
Eh bien, n'est-ce pas, vous tous: Merde à ces chiens-
là!»

III
Il reprit son marteau sur l'épaule.

La foule
Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle.
Et, dans la grande cour, dans les appartements
Où Paris haletait avec des hurlements,
Un frisson secoua l'immense populace...
—Alors, de sa main large et superbe de crasse,
Bien que le roi ventru suât, le Forgeron,
Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front.

[Avril 1870.]

SOLEIL ET CHAIR

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,


Verse l'amour brûlant à la terre ravie.
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
Que la terre est nubile et déborde de sang,
Que son immense sein soulevé par une âme
Est d'amour comme Dieu, de chair comme la femme,
Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons,
Le grand fourmillement de tous les embryons.

Et tout croît, et tout monte!

Ô
Ô Vénus, ô
déesse!
Je regrette les temps de l'antique jeunesse,
Des satyres lascifs, des faunes animaux,
Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux
Et dans les nénuphars baisaient la nymphe blonde.
Je regrette les temps où la sève du monde,
L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts
Dans les veines de Pan mettaient un univers;
Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre;
Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre
Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour;
Où, debout sur la plaine, il entendait autour
Répondre à son appel la Nature vivante;
Où les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante,
La terre, berçant l'homme, et tout l'Océan bleu
Et tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu.
Je regrette les temps de la grande Cybèle,
Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle
Sur un grand char d'airain, les splendides cités:
Son double sein versait dans les immensités
Le pur ruissellement de la vie infinie.
L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie,
Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux.
Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux.

Misère! maintenant il dit: Je sais les choses,


Et va, les yeux fermés et les oreilles closes.
Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est
roi,
L'Homme est dieu! Mais l'Amour, voilà la grande Foi!
Oh! si l'homme puisait encore à ta mamelle,
Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle!
S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté
Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté
Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume,
Montra son nombril rose, où vint neiger l'écume,
Et fit chanter, déesse aux grands yeux noirs
vainqueurs,
Le rossignol aux bois et l'amour dans les cœurs!

II

Je crois en toi, je crois en toi, divine mère,


Aphroditè marine!—Oh! la route est amère,
Depuis que l'autre dieu nous attelle à sa croix.
Chair, marbre, fleur, Vénus, c'est en toi que je crois!
Oui, l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste;
Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus charte,
Parce qu'il a sali son fier buste de dieu
Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu,
Son corps olympien aux servitudes sales!
Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles
Il veut vivre, insultant la première beauté!
Et l'idole où tu mis tant do virginité,
Où tu divinisas notre argile, la Femme,
Afin que l'homme pût éclairer sa pauvre âme
Et monter lentement, dans un immense amour,
De la prison terrestre à la beauté du jour,
La Femme ne sait plus même être courtisane!
—C'est une bonne farce! Et le monde ricane
Au nom doux et sacré de la grande Vénus.

III

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus!...


Car l'Homme a fini, l'Homme a joué tous les rôles.
Au grand jour, fatigué de briser des idoles,
Il ressuscitera, libre de tous ses dieux,
Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux.
L'idéal, la pensée invincible, éternelle,
Tout le dieu qui vit sous son argile charnelle
Montera, montera, brûlera sous son front.
Et quand tu le verras sonder tout l'horizon,
Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte,
Tu viendras lui donner la rédemption sainte.
Splendide, radieuse, au sein des grandes mers
Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers
L'Amour infini dans un infini sourire;
Le Monde vibrera comme une immense lyre
Dans le frémissement d'un immense baiser...

—Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser,


Ô splendeur de la chair! ô splendeur idéale!
Ô renouveau d'amour, aurore triomphale
Où, courbant à leurs pieds les dieux et les héros,
Callypige la blanche et le petit Éros
Effleureront, couverts de la neige des roses,
Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds
écloses!

IV

Ô grande Ariadnè, qui jettes tes sanglots


Sur la rive, en voyant fuir là-bas, sur les flots,
Blanche sous le soleil, la voile de Thésée,
Ô douce vierge, enfant qu'une nuit a brisée,
Tais-toi! Sur son char d'or bordé de noirs raisins,
Lysios, promené dans les champs phrygiens
Par les tigres lascifs et les panthères rousses,
Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses.
Zeus, taureau, sur son cou berce comme une enfant
Le corps nu d'Europè, qui jette son bras blanc
Au cou nerveux du dieu frissonnant dans la vague;
Il tourne lentement vers elle son œil vague;
Elle laisse traîner sa pâle joue en fleur
Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt
Dans un divin baiser, et le flot qui murmure
De son écume d'or fleurit sa chevelure.
Entre le laurier rose et le lotus jaseur,
Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur,
Embrassant la Léda des blancheurs de son aile;
Et, tandis que Cypris passe, étrangement belle,
Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins,
Étale fièrement For de ses larges seins
Et son ventre neigeux brodé de mousse noire,
Héradès le Dompteur, qui comme d'une gloire,
Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion,
S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!...
Par la lune d'été vaguement éclairée,
Debout, nue et rêvant dans sa pâleur dorée
Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus,
La Dryade regarde au ciel silencieux...
Dans la clairière sombre, où la mousse s'étoile,
La blanche Séléné laisse flotter son voile,
Craintive, sur les pieds du bel Endymion,
Et lui jette un baiser dans un pâle rayon...
La Source pleure au loin dans une longue extase...
C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase,
Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé...
Une brise d'amour dans la nuit a passé...

Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands


arbres,
Majestueusement debout, les sombres marbres,
Les dieux, au front desquels le bouvreuil fait son nid,
Les dieux écoutent l'Homme et le Monde infini.

[Mai 1870.]

OPHÉLIE

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles,


La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles.
On entend dans les bois lointains des hallalis.

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie


Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir;
Voici plus de mille ans que sa douce folie
Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle


Ses grands voiles bercés mollement par les eaux.
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule.
Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle.


Elle éveille parfois, dans un aulne qui dort,
Quelque nid d'où s'échappe un petit frisson d'aile.
Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

Ô pâle Ophélia, belle comme la neige,


Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté!
C'est que les vents tombant des grands monts de
Norwège
T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté.

C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure,


À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits;
Que ton cœur entendait la voix de la Nature
Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits.

C'est que la voix des mers, comme un immense râle,


Brisait ton sein d'enfant trop humain et trop doux;
C'est qu'un matin d'avril un beau cavalier pâle,
Un pauvre fou, s'assit muet à tes genoux.

Ciel, Amour, Liberté: quel rêve, ô pauvre Folle!


Tu te fondais à lui comme une neige au feu.
Tes grandes visions étranglaient ta parole.
—Et l'Infini terrible effara ton œil bleu.

III

Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles


Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis,
Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles,
La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys!

[Juin 1870.]

BAL DES PENDUS


Au gibet noir, manchot aimable,
Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

Messire Belzébuth tire par la cravate


Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel,
Et, leur claquant au front un revers de savate,
Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!

Et les pantins, choqués, enlacent leurs bras grêles.


Comme des orgues noirs, des poitrines à jour,
Que serraient autrefois les gentes damoiselles,
Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah, les gais danseurs qui n'avez plus de panse!


On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs!
Hop, qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse!
Belzébuth, enragé, râcle ses violons!

Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale!...


Presque tous ont quitté la chemise de peau.
Le reste est peu gênant et se voit sans scandale.
Sur les crânes la neige applique un blanc chapeau.

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées.


Un morceau de chair tremble à leur maigre menton.
On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées,
Des preux raides heurtant armures de carton.

Hurrah, la bise siffle au grand bal des squelettes!


Le gibet noir mugit comme un orgue de fer!
Les loups vont répondant, des forêts violettes.
À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres


Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés
Un chapelet d'amour sur leur pâles vertèbres!
Ce n'est pas un moustier ici, les trépassés!

Mais, voilà qu'au milieu de la danse macabre


Bondit, par le ciel rouge, un grand squelette fou.
Emporté par l'élan, tel un cheval se cabre,
Et se sentant encor la corde raide au cou,

Il crispe ses dix doigts sur son fémur qui craque


Avec des cris pareils à des ricanements,
Puis, comme un baladin rentre dans la baraque,
Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable,


Dansent, dansent les paladins,
Les maigres paladins du diable,
Les squelettes de Saladins.

[Juin 1870.]

LE CHATIMENT DE TARTUFE

Tisonnant, tisonnant son cœur amoureux sous


Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée,
Un jour qu'il s'en allait effroyablement doux,
Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu'il s'en allait—«Orémus»—un méchant


Le prit rudement par son oreille benoîte
Et lui jeta des mots affreux, en arrachant
Sa chaste robe noire autour de sa peau moite.
Châtiment!... Ses habits étaient déboutonnés,
Et, le long chapelet des péchés pardonnés
S'égrenant dans son cœur, saint Tartufe était pâle.

Donc, il se confessait, priait, avec un râle.


L'homme se contenta d'emporter ses rabats.
—Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas.

[Juillet 1870.]

VÉNUS ANADYOMÈNE

Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête


De femme à cheveux bruns, fortement pommadés,
D'une vieille baignoire émerge, lente et bête,
Montrant des déficits assez mal ravaudés,

Puis le col gras et gris, les larges omoplates


Qui saillent, le dos court qui rentre et qui ressort.
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates,
Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor.

L'échine est un peu rouge; et le tout sent un goût


Horrible étrangement. On remarque surtout
Des singularités, qu'il faut voir à la loupe.

Les reins portent deux mots gravés: Clara Venus.


—Et tout ce corps remue et tend sa large croupe,
Belle, hideusement, d'un ulcère à l'anus.

27 Juillet 1870.
II

CE QUI RETIENT NINA

LUI:

Ta poitrine sur ma poitrine,


Hein! nous irions,
Ayant de l'air plein la narine,
Aux frais rayons

Du bon matin bleu qui vous baigne


Du vin de jour?...
Quand tout le bois frissonnant saigne,
Muet d'amour,

De chaque branche, gouttes vertes,


Des bourgeons clairs,
On sent dans les choses ouvertes
Frémir des chairs.

Tu plongerais dans la luzerne


Ton long peignoir,
Divine avec ce bleu qui cerne
Ton grand œil noir,

Amoureuse de la campagne,
Semant partout
Comme une mousse de champagne
Ton rire fou,
Riant à moi, brutal d'ivresse,
Qui te prendrais
Comme cela,—la belle tresse,
Oh!—qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise,


Ô chair de fleur
Riant au vent vif qui te baise
Comme un voleur,

Au rose églantier qui t'embête


Aimablement,
Riant surtout, ô folle tête,
À ton amant!...

Dix-sept ans! Tu seras heureuse.


Oh! les grands prés,
La grande campagne amoureuse!
—Dis, viens plus près...

Ta poitrine sur ma poitrine,


Mêlant nos voix,
Lents nous gagnerions la ravine
Et les grands bois;

Puis comme une petite morte,


Le cœur pâmé,
Tu me dirais que je te porte,
L'œil mi-fermé.

Je te porterais palpitante
Dans le sentier;
L'oiseau filerait son andante
Au noisetier.

Je te parlerais dans ta bouche;


J'irais pressant
Ton corps comme un enfant qu'on couche,
Ivre du sang

Qui coule bleu sous ta peau blanche


Aux tons rosés,
Et te parlant la langue franche
—Tiens!—que tu sais.

Nos grands bois sentiraient la sève,


Et le soleil
Sablerait d'or fin leur grand rêve
Sombre et vermeil.

Le soir?... Nous reprendrons la route


Blanche qui court,
Flânant comme un troupeau qui broute
Tout alentour.

Les bons vergers à l'herbe bleue,


Aux pommiers tors,
Comme on les sent toute une lieue,
Leurs parfums forts!

Nous regagnerions le village


Au ciel mi-noir,
Et ça sentirait le laitage
Dans l'air du soir;

Ça sentirait l'étable pleine


De fumiers chauds,
Pleine d'un rhythme lent d'haleine
Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière,


Et tout là-bas
Une vache fienterait fière,
À chaque pas.

Les lunettes de la grand'mère


Et son nez long
Dans son missel, le pot de bière
Cerclé de plomb

Moussant entre les larges pipes


Que crânement
Fument des effroyables lippes
Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes


Tant, tant et plus,
Le feu qui claire les couchettes
Et les bahuts,

Les fesses luisantes et grasses


D'un gros enfant
Qui fourre, à genoux, dans les tasses
Son museau blanc

Frôlé par un mufle qui gronde


D'un ton gentil
Et pourlèche la face ronde
Du cher petit,

Noire et rogue au bord de sa chaise


—Affreux profil—
Une vieille devant la braise.
Qui fait du fil:

Que de choses nous verrions, chère,


Dans ces taudis,
Quand la flamme illumine claire
Les carreaux gris!

Et puis, fraîche et toute nichée


Dans les lilas,
La maison, la vitre cachée
Qui rit là-bas...

Tu viendras, tu viendras, je t'aime.


Ce sera beau!
Tu viendras, n'est-ce pas? et même...

ELLE:

Mais le bureau?

15 Août 1870.

À LA MUSIQUE

Place de la Gare, Charleville.

Sur la place taillée en mesquines pelouses,


Square où tout est correct, les arbres et les fleurs,
Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs
Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

L'orchestre militaire, au milieu du jardin,


Balance ses shakos dans la valse des fifres:
Autour, aux premiers rangs, parade le gandin,
Le notaire pense à ses breloques à chiffres.
Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs,
Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames,
Auprès desquelles vont, officieux cornacs,
Celles dont les volants ont des airs de réclames.

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités,


Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme,
Fort sérieusement discutent les traités,
Puis prisent en argent et reprennent: «En somme...»

Étalant sur son banc les rondeurs de ses reins,


Un bourgeois à boutons clairs, bedaine flamande,
Savoure son onnaing d'où le tabac par brins
Déborde,—vous savez, c'est de la contrebande!

Le long des gazons verts ricanent les voyous,


Et, rendus amoureux par le chant des trombones,
Très naïfs et fumant des roses, les pioupious
Caressent les bébés pour enjôler les bonnes.

—Moi, je suis, débraillé comme un étudiant,


Sous les marronniers verts les alertes fillettes.
Elles le savent bien et tournent en riant
Vers moi leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot; je regarde toujours


La chair de leur cou blanc brodé de mèches folles;
Je suis, sous leur corsage et les frêles atours,
Le dos divin après la courbe des épaules.

Je cherche la bottine et je vais jusqu'aux bas;


Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres.
Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas.
Et je sens des baisers qui me viennent aux lèvres.
[Août 1870.]

COMÉDIE EN TROIS BAISERS

Elle était fort déshabillée,


Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres jetaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise,


Mi-nue, elle joignait les mains.
Sur le plancher frissonnaient d'aise
Ses petits pieds si fins, si fins.

Je regardai, couleur de cire.


Un petit rayon buissonnier
Papillonner dans son sourire
Et sur son sein: mouche au rosier!

Je baisai ses fines chevilles.


Elle eut un long rire très mal,
Qui s'égrenait en claires trilles,
Une risure de cristal.

Les petits pieds sous la chemise


Se sauvèrent: «Veux-tu finir!»
La première audace permise,
Le rire feignait de punir.

Pauvrets palpitant sous ma lèvre,


Je baisai doucement ses yeux.
Elle jeta sa tête mièvre
En arrière: «Oh! c'est encor mieux!

Monsieur, j'ai deux mots à te dire...»


Je lui jetai le reste au sein,
Dans un baiser qui la fit rire
D'un bon rire qui voulait bien...

Elle était fort déshabillée,


Et de grands arbres indiscrets
Aux vitres penchaient leur feuillée
Malinement, tout près, tout près.

[Septembre 1870.]

ROMAN

On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans.


Un beau soir,—foin des bocks et de la limonade,
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants!—
On va sous les tilleuls verts de la promenade.

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin.


L'air est parfois si doux qu'on ferme la paupière.
Le vent chargé de bruits—la ville n'est pas loin—
A des parfums de vigne et des parfums de bière.

II
Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon
D'azur sombre encadré d'une petite branche,
Piqué d'une mauvaise étoile qui se fond
Avec de doux frissons, petite et toute blanche.

Nuit de juin! Dix-sept ans!... On se laisse griser.


La sève est du champagne et vous monte à la tête.
On divague; on se sent aux lèvres un baiser
Qui palpite, là, comme une petite bête.

III

Le cœur fou robinsonne à travers les romans,


Lorsque, dans la clarté pâle d'un reverbère,
Passe une demoiselle aux petits airs charmants
Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père.

Et comme elle vous trouve immensément naïf,


Tout en faisant trotter ses petites bottines,
Elle se tourne alerte et d'un mouvement vif.
Sur vos lèvres, alors, meurent les cavatines.

IV

Vous êtes amoureux, loué jusqu'au mois d'août!


Vous êtes amoureux: vos sonnets la font rire.
Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût.
—Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire.

Ce soir-là, vous rentrez aux cafés éclatants,


Vous demandez des bocks ou de la limonade...
On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans
Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

23 Septembre 1870.

RÊVÉ POUR L'HIVER

À Elle.

L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose


Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'œil pour ne point voir par la glace


Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée.


Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou,

Et tu me diras: «Cherche!» en inclinant la tête,


Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
—Qui voyage beaucoup.

En wagon, 7 octobre 1870.


LE MAL

Tandis que les crachats rouges de la mitraille


Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu,
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu;

Tandis qu'une folie épouvantable broie


Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant,
—Pauvres morts dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature, ô toi qui fis ces hommes saintement!—

Il est un Dieu qui rit aux nappes damassées


Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or,
Qui dans le bercement des hosannas s'endort

Et se réveille quand des mères, ramassées


Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir,
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir.

[Octobre 1870.]

RAGES DE CÉSAR

L'Homme pâle, le long des pelouses fleuries,


Chemine en habit noir et le cigare aux dents.
L'Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries,
Et parfois son œil terne a des regards ardents.

Car l'Empereur est soûl de ses vingt ans d'orgie.


Il s'était dit: Je vais souffler la Liberté,
Bien délicatement, ainsi qu'une bougie.
La Liberté revit: il se sent éreinté.

Il est pris. Oh! quel nom sur ses lèvres muettes


Tressaille? quel regret implacable le mord?
On ne le saura pas: l'Empereur a l'œil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes,


—Et regarde filer de son cigare en feu,
Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu.

[Octobre 1870.]

AU CABARET-VERT

Cinq heures du soir.

Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines


Aux cailloux des chemins; j'entrais à Charleroi.
Au Cabaret-Vert, je demandai des tartines
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bien heureux, j'allongeai les jambes sous la table


Verte; je contemplai les sujets très naïfs
De la tapisserie. Et ce fut adorable
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

—Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!—


Rieuse, m'apporta des tartines de beurre,
Du jambon tiède dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse


D'ail, et m'emplit la chope immense avec sa mousse
Que dorait un rayon de soleil arriéré.

[Octobre 1870.]

L'ÉCLATANTE VICTOIRE DE SARREBRUCK

REMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR!

(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à


Chaleroi: 35 centimes).

Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose


Bleue et jaune, s'en va, raide sur son dada
Flamboyant; très heureux,—car il voit tout en rose,—
Féroce comme Zeus et doux comme un papa.

En bas, les bons pioupious, qui faisaient la sieste


Près des tambours dorés et des rouges canons,
Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste
Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms.

À droite, Durnanet, appuyé sur la crosse


De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse,
Et: «Vive l'Empereur!». Son voisin reste coi.

Un schako surgit, comme un soleil noir!—Au centre,


Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre
Se dresse, et, présentant ses derrières: «De quoi?...»

[Octobre 1870.]
LA MALINE

Dans la salle à manger brune, que parfumait


Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise
Je ramassais un plat de je ne sais quel mets
Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise.

En mangeant j'écoutais l'horloge, heureux et coi.


La cuisine s'ouvrit avec une bouffée,
Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi,
Fichu moitié défait, malinement coiffée.

Et, tout en promenant son petit doigt tremblant


Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc,
En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats près de moi, pour m'aiser.


Puis, comme ça,—bien sûr pour avoir un baiser!
Tout bas: «Sens donc, j'ai pris une froid sur la joue.

Charleroi, octobre 1870.

III

MES PETITES AMOUREUSES


Un hydrolat lacrimal lave
Les cieux vert-choux:
Sous l'arbre tendronnier qui bave
Vos caoutchoucs,

Blancs de lunes particulières


Aux pialats ronds,
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons!

Nous nous aimions à cette époque,


Bleu laideron:
On mangeait des œufs à la coque
Et du mouron!

Un soir, tu me sacras poète,


Blond laideron:
Descends ici que je te fouette
En mon giron!

J'ai dégueulé ta bandoline,


Noir laideron;
Tu couperais ma mandoline
Au fil du front.

Pouah! nos salives desséchées,


Roux laideron,
Infectent encor les tranchées
De ton sein rond!

Ô mes petites amoureuses,


Que je vous hais!
Plaquez de foufïes douloureuses
Vos tétons laids!

Piétinez mes vieilles terrines


De sentiment;
Hop donc,—soyez-moi ballerines
Pour un moment!...

Vos omoplates se déboîtent,


Ô mes amours!
Une étoile à vos reins qui boitent,
Tournez vos tours!

Est-ce pourtant pour ces éclanches


Que j'ai rimé?
Je voudrais vous casser les hanches,
D'avoir aimé!

Fade amas d'étoiles ratées,


Comblez les coins!
—Vous crèverez en Dieu, bâtées
D'ignobles soins!

Sous les lunes particulières


Aux pialats ronds
Entrechoquez vos genouillères,
Mes laiderons!

Mai 1871.

L'HOMME JUSTE

(fragment)

..............................................

Le Juste restait droit sur ses hanches solides:


Un rayon lui dorait l'épaule; des sueurs
Me prirent: «Tu veux voir rutiler les bolides?
Et, debout, écouter bourdonner les flueurs
D'astres lactés, et les essaims d'astéroïdes?

«Par des farces de nuit ton front est épié,


Ô Juste! Il faut gagner un toit. Dis ta prière,
La bouche dans ton drap doucement expié;
Et si quelque égaré choque ton ostiaire,
Dis: Frère, va plus loin, je suis estropié!»

Et le Juste restait debout, dans l'épouvante


Bleuâtre des gazons après le soleil mort:
«Alors, mettrais-tu tes genouillères en vente,
Ô Vieillard? Pèlerin sacré! barde d'Armor!
Pleureur des Oliviers! main que la pitié gante!

«Barbe de la famille et poing de la cité,


Croyant très doux: ô cœur tombé dans les calices,
Majestés et vertus, amour et cécité,
Juste! plus bête et plus dégoûtant que les lices!
Je suis celui qui souffre et qui s'est révolté!

«Et ça me fait pleurer sur mon ventre, ô stupide,


Et bien rire, l'espoir fameux de ton pardon!
Je suis maudit, tu sais! je suis soûl, fou, livide,
Ce que tu veux! Mais vas te coucher, voyons donc,
Juste! Je ne veux rien à ton cerveau torpide.

«C'est toi le Juste, enfin, le Juste! C'est assez!


C'est vrai que ta tendresse et ta raison sereines
Reniflent dans la nuit comme des cétacés,
Que tu te fais proscrire et dégoises des thrènes
Sur d'effroyables becs-de-cane fracassés!

«Et c'est toi l'œil de Dieu! le lâche! Quand les plantes

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