Seabiscuit
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Seabiscuit
ISBN: 0025192328824
Category: Media > DVDs & Movies
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File Details: 17.5 MB
Language: English
Website: alibris.com
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LES ENFANCES DE TRISTAN noblesse des pièces de
venaison dressées sur les fourches. Alors ils se mirent à la voie en
devisant, tant qu'ils découvrirent enfin un riche château. Des prairies
l'environnaient, des vergers, des eaux vives, des pêcheries et des
terres de labour. Des nefs nombreuses entraient au port. Le château
se dressait sur la mer, fort et beau, bien muni contre tout assaut et
tous engins de guerre; et sa maîtresse tour, jadis élevée par les
géants, était bâtie de blocs de pierre, grands et bien taillés, disposés
comme un échiquier de sinople et d'azur. Tristan demanda le nom de
ce château. « Beau valet, on le nomme Tintagel. — Tintagel, s'écria
Tristan, béni sois-tu de Dieu, et bénis soient tes hôtes! » Seigneurs,
c'est là que jadis, à grand'joie, son père Rivalen avait épousé
Blanchefleur. Mais, hélas ! Tristan l'ignorait. Quand ils parvinrent au
pied du donjon, les fanfares des veneurs attirèrent aux portes les
barons et le roi Marc lui-même. Après que le maître-veneur lui eut
conté l'aventure, Marc admira le bel arroi de cette chevauchée, le
cerf bien dépecé, et le grand sens des coutumes de vénerie. Mais
surtout il 8
LES ENFANCES DE TRISTAN admirait le bel enfant étranger,
et ses yeux ne pouvaient se détacher de lui. D'où lui venait cette
première tendresse? Le roi interrogeait son cœur et ne pouvait le
comprendre. Seigneurs, c'était son sang qui s'émouvait et parlait en
lui, et l'amour qu'il avait porté à sa sœur Blanchefleur. Le soir, quand
les tables furent levées, un jongleur gallois, maître en son art,
s'avança parmi les barons assemblés, et chanta des lais de harpe.
Tristan était assis aux pieds du roi, et, comme le harpeur préludait à
une nouvelle mélodie, Tristan lui parla ainsi : « Maître, ce lai est
beau entre tous : jadis les anciens Bretons l'ont fait pour célébrer les
amours de Graelent. L'air en est doux, et douces les paroles. Maître,
ta voix est habile, harpe-le bien ! » Le Gallois chanta, puis répondit :
« Enfant, que sais-tu donc de l'art des instruments? Si les
marchands de la terre de Loonnois enseignent aussi à leurs fils le jeu
des harpes, des rotes et des vielles, lève-toi, prends cette harpe, et
montre ton adresse. » Tristan prit la harpe et chanta si bellement
que les barons s'attendrissaient à l'entendre. Et Marc admirait le
harpeur venu de ce pays 9
LES ENFANCES DE TRISTAN de Loonnois où jadis Rivalen
avait emporté Blanchefleur. Quand le lai fut achevé, le roi se tut
longuement. « Fils, dit-il enfin, béni soit le maître qui t'enseigna, et
béni sois-tu de Dieu! Dieu aime les bons chanteurs. Leur voix et la
voix de la harpe pénètrent le cœur des hommes, réveillent leurs
souvenirs chers et leur font oublier maint deuil et maint méfait. Tu
es venu pour notre joie en cette demeure. Reste longtemps près de
moi, ami ! — Volontiers, je vous servirai, sire, répondit Tristan,
comme votre harpeur, votre veneur et votre homme lige. » Il fit
ainsi, et, durant trois années, une mutuelle tendresse grandit dans
leurs cœurs. Le jour, Tristan suivait Marc aux plaids ou en chasse, et,
la nuit, comme il couchait dans la chambre royale parmi les privés et
les fidèles, si le roi était triste, il harpait pour apaiser son déconfort.
Les barons le chérissaient, et, sur tous les autres, comme l'histoire
vous l'apprendra, le sénéchal Dinas de Lidan. Mais plus tendrement
que les barons et que Dinas de Lidan, le roi l'aimait. Malgré leur
tendresse, Tristan ne se consolait pas d'avoir 10
LES ENFANCES DE TRISTAN perdu Rohalt son père, et son
maître Gorvenal, et la terre de Loonnois. Seigneurs, il sied au
conteur qui veut plaire d'éviter les trop longs récits. La matière de ce
conte est si belle et si diverse : que servirait de l'allonger ? Je dirai
donc brièvement comment, après avoir longtemps erré par les mers
et les pays, Rohalt le Foi-Tenant aborda en Cornouailles, retrouva
Tristan, et, montrant au roi l'escarboucle jadis donnée par lui à
Blanchefleur comme un cher présent nuptial, lui dit: « Roi Marc,
celui-ci est Tristan de Loonnois, votre neveu, fils de votre sœur
Blanchefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan tient sa terre à grand
tort; il est temps qu'elle fasse retour au droit héritier. » Et je dirai
brièvement comment Tristan, ayant reçu de son oncle les armes de
chevalier, franchit la mer sur les nefs de Cornouailles, se fit
reconnaître des anciens vassaux de son père, défia le meurtrier de
Rivalen, l'occit et recouvra sa terre. Puis il songea que le roi Marc ne
pouvait plus vivre heureusement sans lui, et comme la noblesse de
son cœur lui révélait toujours le parti le plus sage, il manda ses
comtes et ses barons, et leur parla ainsi : 11
LES ENFANCES DE TRISTAN « Seigneurs de Loonnois, j'ai
reconquis ce pays et j'ai vengé le roi Rivalen par l'aide de Dieu et par
votre aide. Ainsi j'ai rendu à mon père son droit. Mais deux hommes,
Rohalt et le roi Marc de Cornouailles, ont soutenu l'orphelin et
l'enfant errant, et je dois aussi les appeler pères; à ceux-là,
pareillement, ne doisje pas rendre leur droit? Or, un haut homme a
deux choses à lui : sa terre et son corps. Donc, à Rohalt que voici,
j'abandonnerai ma terre : père, vous la tiendrez, et votre fils la
tiendra après vous. Au roi Marc, j'abandonnerai mon corps; je
quitterai ce pays, bien qu'il me soit cher, et j'irai servir mon seigneur
Marc en Cornouailles. Telle est ma pensée; mais vous êtes mes
féaux, seigneurs de Loonnois, et me devez le conseil : si donc l'un
de vous veut m'enseigner une autre résolution, qu'il se lève, et qu'il
parle! » Mais tous les barons le louèrent avec des larmes, et Tristan,
emmenant avec lui le seul Gorvenal, appareilla pour la terre du roi
Marc. 12
Il LE MORHOLT D'IRLANDE Tristrem seyd : « Ywis, Y wil
défende it as knizt. » (Sir Tristrem.) QUAND Tristan y rentra, Marc et
toute sa baronnie menaient grand deuil. Car le roi d'Irlande avait
équipé une flotte pour ravager la Cornouailles, si Marc refusait
encore, ainsi qu'il faisait depuis quinze années, d'acquitter un tribut
jadis payé par ses ancêtres. Or, sachez que, selon d'anciens traités
d'accord, les Irlandais pouvaient lever sur la Cornouailles, la
première année trois cents livres de cuivre, la deuxième année trois
cents livres d'argent fin, et la troisième trois cents livres d'or. Mais,
quand revenait la quatrième année, ils emportaient trois cents
jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de l'âge de quinze ans,
tirés au sort entre les familles de Cornouailles. Or, cette année, le roi
avait envoyé vers Tintagel, pour porter son message, un chevalier
géant, 13
LE MORHOLT D'IRLANDE le Morholt, dont il avait épousé la
sœur, et que nul n'avait jamais pu vaincre en bataille. Mais le roi
Marc, par lettres scellées, avait convoqué à sa cour tous les barons
de sa terre, pour prendre leur conseil. Au terme marqué, quand les
barons furent assemblés dans la salle voûtée du palais et que Marc
se fut assis sous le dais, le Morholt parla ainsi : « Roi Marc, entends
pour la dernière fois le mandement du roi d'Irlande, mon seigneur. Il
te semont de payer enfin le tribut que tu lui dois. Pour ce que tu l'as
trop longtemps refusé, il te requiert de me livrer en ce jour trois
cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de l'âge de quinze
ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles. Ma nef, ancrée
au port de Tintagel, les emportera pour qu'ils deviennent nos serfs.
Pourtant, — et je n'excepte que toi seul, roi Marc, ainsi qu'il
convient, — si quelqu'un de tes barons veut prouver par bataille que
le roi d'Irlande lève ce tribut contre le droit, j'accepterai son gage.
Lequel d'entre vous, seigneurs cornouaillais, veut combattre pour la
franchise de ce pays? » Les barons se regardaient entre eux à la 14
LE MORHOLT D'IRLANDE dérobée, puis baissaient la tête.
Celui-ci se disait : « Vois, malheureux, la stature du Morholt
d'Irlande : il est plus fort que quatre hommes robustes. Regarde son
épée : ne saistu point que par sortilège elle a fait voler la tête des
plus hardis champions, depuis tant d'années que le roi d'Irlande
envoie ce géant porter ses défis par les terres vassales? Chétif, veux-
tu chercher la mort? A quoi bon tenter Dieu ? » Cet autre songeait:
«Vous ai-je élevés, chers fils, pour les besognes des serfs, et vous,
chères filles, pour celles des filles de joie? Mais ma mort ne vous
sauverait pas. » Et tous se taisaient. Le Morholt dit encore : « Lequel
d'entre vous, seigneurs cornouaillais, veut prendre mon gage? Je lui
offre une belle bataille : car, à trois jours d'ici, nous gagnerons sur
des barques l'île Saint-Samson, au large de Tintagel. Là, votre
chevalier et moi, nous combattrons seul à seul, et la louange d'avoir
tenté la bataille rejaillira sur toute sa parenté. » Ils se taisaient
toujours, et le Morholt ressemblait au gerfaut que l'on enferme dans
une cage avec de petits oiseaux : quand il y entre, tous deviennent
muets. 15
LE MORHOLT D'IRLANDE Le Morholt parla pour la troisième
fois : « Eh bien, beaux seigneurs cornouaillais, puisque ce parti vous
semble le plus noble, tirez vos enfants au sort et je les emporterai !
Mais je ne croyais pas que ce pays ne fût habité que par des serfs. »
Alors Tristan s'agenouilla aux pieds du roi Marc, et dit : « Seigneur
roi, s'il vous plaît de m'accorder ce don, je ferai la bataille. » En vain
le roi Marc voulut l'en détourner. Il était si jeune chevalier : de quoi
lui servirait sa hardiesse? Mais Tristan donna son gage au Morholt, et
le Morholt le reçut. Au jour dit, Tristan se plaça sur une courtepointe
de cendal vermeil, et se fit armer pour la haute aventure. Il revêtit le
haubert et le heaume d'acier bruni. Les barons pleuraient de pitié
sur le preux et de honte sur eux-mêmes. « Ah ! Tristan, se disaient-
ils, hardi baron, belle jeunesse, que n'ai-je, plutôt que toi, entrepris
cette bataille? Ma mort jetterait un moindre deuil sur cette terre!... »
Les cloches sonnent, et tous, ceux de la baronnie et ceux de la gent
menue, vieillards, enfants et femmes, pleurant et priant, escortent
Tristan jusqu'au 16
LE MORHOLT D'IRLANDE rivage. Ils espéraient encore, car
l'espérance au cœur des hommes vit de chétive pâture. Tristan
monta seul dans une barque et cingla vers l'île Saint-Samson. Mais le
Morholt avait tendu à son mât une voile de riche pourpre, et le
premier il aborda dans l'île. Il attachait sa barque au rivage, quand
Tristan, touchant terre à son tour, repoussa du pied la sienne vers la
mer. « Vassal, que fais-tu? dit le Morholt, et pourquoi n'as-tu pas
retenu comme moi ta barque par une amarre ? — Vassal, à quoi
bon? répondit Tristan. L'un de nous deux reviendra seul vivant d'ici :
une seule barque ne lui suffit-elle pas? » Et tous deux, s'excitant au
combat par des paroles outrageuses, s'enfoncèrent dans l'île. Nul ne
vit l'âpre bataille, mais par trois fois, il sembla que la brise de mer
portait au rivage un cri furieux. Alors, en signe de deuil, les femmes
battaient leurs paumes en chœur, et les compagnons du Morholt,
massés à l'écart devant leurs tentes, riaient. Enfin vers l'heure de
none, on vit au loin se tendre la voile de pourpre; la barque de
l'Irlandais se détacha de l'île, et une clameur de détresse retentit : «
Le Morholt! le Morholt I » Mais, comme la barque 17
LE MORHOLT D'IRLANDE grandissait, soudain, au sommet
d'une vague, elle montra un chevalier qui se dressait à la proue;
chacun de ses poings tendait une épée brandie : c'était Tristan.
Aussitôt vingt barques volèrent à sa rencontre, et les jeunes
hommes se jetaient à la nage. Le preux s'élança sur la grève, et,
tandis que les mères à genoux baisaient ses chausses de fer, il cria
aux compagnons du Morholt : « Seigneurs d'Irlande, le Morholt a
bien combattu. Voyez : mon épée est ébréchée, un fragment de la
lame est resté enfoncé dans son crâne. Emportez ce morceau
d'acier, seigneurs : c'est le tribut de la Cornouailles! » Alors il monta
vers Tintagel. Sur son passage, les enfants délivrés agitaient à
grands cris des branches vertes, et de riches courtines se tendaient
aux fenêtres. Mais quand, parmi les chants d'allégresse, aux bruits
des cloches, des trompes et des buccins, si retentissants qu'on n'eût
pas ouï Dieu tonner, Tristan parvint au château, il s'affaissa entre les
bras du roi Marc; et le sang ruisselait de ses blessures. A grand
déconfort, les compagnons du Morholt abordèrent en Irlande.
Naguère, quand il rentrait au port de Weisefort, le 18
LE MORHOLT D'IRLANDE Morholt se réjouissait à revoir ses
hommes assemblés qui l'acclamaient en foule, et la reine sa sœur, et
sa nièce, Iseut la Blonde, aux cheveux d'or, dont la beauté brillait
déjà comme l'aube qui se lève. Tendrement, elles lui faisaient
accueil, et, s'il avait reçu quelque blessure, elles le guérissaient; car
elles savaient les baumes et les breuvages qui raniment les blessés
déjà pareils à des morts. Mais de quoi leur serviraient maintenant les
recettes magiques, les herbes cueillies à l'heure propice, les philtres?
Il gisait mort, cousu dans un cuir de cerf, et le fragment de l'épée
ennemie était encore enfoncé dans son crâne. Iseut la Blonde l'en
retira pour l'enfermer dans un coffre d'ivoire, précieux comme un
reliquaire. Et courbées sur le grand cadavre, la mère et la fille,
redisant sans fin l'éloge du mort et sans répit lançant la même
imprécation contre le meurtrier, menaient à tour de rôle parmi les
femmes le regret funèbre. De ce jour, Iseut la Blonde apprit à haïr le
nom de Tristan de Loonnois. Mais, à Tintagel, Tristan languissait : un
sang venimeux découlait de ses blessures. Les médecins connurent
que le Morholt avait enfoncé dans sa chair un épieu empoisonné, 19
LE MORHOLT D'IRLANDE et, comme leurs boissons et leur
thériaque ne pouvaient le sauver, ils le remirent à la garde de Dieu.
Une puanteur si odieuse s'exhalait de ses plaies que tous ses plus
chers amis le fuyaient, tous, sauf le roi Marc, Gorvenal et Dinas de
Lidan. Seuls, ils pouvaient demeurer à son chevet, et leur amour
surmontait leur horreur. Enfin, Tristan se fit porter dans une cabane
construite à l'écart sur le rivage; et, couché devant les flots, il
attendait la mort. Il songeait : « Vous m'avez donc abandonné, roi
Marc, moi qui ai sauvé l'honneur de votre terre? Non, je le sais, bel
oncle, que vous donneriez votre vie pour la mienne; mais que
pourrait votre tendresse? il me faut mourir. Il est doux, pourtant, de
voir le soleil, et mon cœur est hardi encore. Je veux tenter la mer
aventureuse... Je veux qu'elle m'emporte au loin, seul. Vers quelle
terre? je ne sais, mais là peut-être où je trouverai qui me guérisse.
Et peut-être un jour vous servirai-je encore, bel oncle, comme votre
harpeur, et votre veneur, et votre bon vassal. » Il supplia tant, que le
roi Marc consentit à son désir. Il le porta sur une barque sans rames
ni voile, et Tristan voulut qu'on déposât seulement sa harpe près de
lui. A quoi bon 20
LE MORHOLT D'IRLANDE les voiles que ses bras n'auraient
pu dresser? A quoi bon les rames? A quoi bon l'épée? Comme un
marinier, au cours d'une longue traversée, lance par-dessus bord le
cadavre d'un ancien compagnon, ainsi, de ses bras tremblants,
Gorvenal poussa au large la barque où gisait son cher fils, et la mer
l'emporta. Sept jours et sept nuits, elle l'entraîna doucement.
Parfois, Tristan harpait pour charmer sa détresse. Enfin, la mer, à
son insu, l'approcha d'un rivage. Or, cette nuit-là, des pêcheurs
avaient quitté le port pour jeter leurs filets au large, et ramaient,
quand ils entendirent une mélodie douce, hardie et vive, qui courait
au ras des flots. Immobiles, leurs avirons suspendus sur les vagues,
ils écoutaient; dans la première blancheur de l'aube, ils aperçurent la
barque errante. « Ainsi, se disaient-ils, une musique surnaturelle
enveloppait la nef de saint Brendan, quand elle voguait vers les îles
Fortunées sur la mer aussi blanche que le lait. » Ils ramèrent pour
atteindre la barque : elle allait à la dérive, et rien n'y semblait vivre,
que la voix de la harpe; mais, à mesure qu'ils approchaient, la
mélodie s'affaiblit, elle se tut. et, quand ils accostèrent, les mains de
Tristan étaient retombées inertes sur les cordes frémis21
LE MORHOLT D'IRLANDE santés encore. Ils le recueillirent
et retournèrent vers le port pour remettre le blessé à leur dame
compatissante, qui saurait peut-être le guérir. Hélas! ce port était
Weisefort, où gisait le Morholt, et leur dame était Iseut la Blonde.
Elle seule, habile aux philtres, pouvait sauver Tristan; mais, seule
parmi les femmes, elle voulait sa mort. Quand Tristan, ranimé par
son art, se reconnut, il comprit que les flots l'avaient jeté sur une
terre de péril. Mais, hardi encore à défendre sa vie, il sut trouver
rapidement de belles paroles rusées. Il conta qu'il était un jongleur,
qui avait pris passage sur une nef marchande : il naviguait vers 1
Espagne pour y apprendre l'art de lire dans les étoiles; des pirates
avaient assailli la nef : blessé, il s'était enfui sur cette barque. On le
crut : nul des compagnons du Morholt ne reconnut le beau chevalier
de l'île Saint-Samson, si laidement le venin avait déformé ses traits.
Mais quand, après quarante jours, Iseut aux cheveux d'or l'eut
presque guéri, comme déjà, en ses membres assouplis, commençait
à renaître la grâce de la jeunesse, il comprit qu'il fallait fuir; il
s'échappa, et, après maints dangers courus, un jour il reparut
devant le roi Marc. 22
III LA QUÊTE DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR En po dore
vos oi paiée O la parole do chevol, Dont je ai puis eu grant dol. (Lai
de la Folie Tristan.) IL y avait à la cour du roi Marc quatre barons, les
plus félons des hommes, qui haïssaient Tristan de maie haine pour
sa prouesse et pour le tendre amour que le roi lui portait. Et je sais
bien vous redire leurs noms : Andret, Guenelon, Gondoïne et
Denoalen ; or le duc Andret était, comme Tristan, un neveu du roi
Marc. Connaissant que le roi méditait de vieillir sans enfants pour
laisser sa terre à Tristan, leur envie s'irrita, et, par des mensonges,
ils animaient contre Tristan les hauts hommes de Cornouailles : «
Que de merveilles en sa vie ! disaient les félons; mais vous êtes des
hommes de grand sens, seigneurs, et qui savez sans doute en
rendre raison. Qu'il ait triomphé du Morholt, voilà déjà un beau
prodige; mais par quels 23
LA QUETE enchantements a-t-il pu, presque mort, voguer
seul sur la mer? Lequel de nous, seigneurs, dirigerait une nef sans
rames ni voile? Les magiciens le peuvent, dit-on. Puis, en quel pays
de sortilège a-t-il pu trouver remède à ses plaies? Certes, il est un
enchanteur. Oui, sa barque était fée et pareillement son épée, et sa
harpe est enchantée, qui chaque jour verse des poisons au cœur du
roi Marc ! Comme il a su dompter ce cœur par puissance et charme
de sorcellerie! Il sera roi, seigneurs, et vous tiendrez vos terres d'un
magicien!» Ils persuadèrent la plupart des barons : car beaucoup
d'hommes ne savent pas que ce qui est du pouvoir des magiciens, le
cœur peut aussi l'accomplir par la force de l'amour et de la
hardiesse. C'est pourquoi les barons pressèrent le roi Marc de
prendre à femme une fille de roi, qui lui donnerait des hoirs; s'il
refusait, ils se retireraient dans leurs forts châteaux pour le
guerroyer. Le roi résistait et jurait en son cœur qu'aussi longtemps
que vivrait son cher neveu, nulle fille de roi n'entrerait en sa couche.
Mais, à son tour, Tristan, qui supportait à grand'honte le soupçon
d'aimer son oncle à bon profit, le menaça: que le roi se rendît à la
volonté de sa baronnie; sinon, il 24
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR abandonnerait la cour, il
s'en irait servir le riche roi de Gavoie. Alors Marc fixa un terme à ses
barons ; à quarante jours de là, il dirait sa pensée. Au jour marqué,
seul dans sa chambre, il attendait leur venue et songeait tristement :
« Où donc trouver fille de roi si lointaine et inaccessible que je
puisse feindre, mais feindre seulement, de la vouloir pour femme? »
A cet instant, par la fenêtre ouverte sur la mer, deux hirondelles qui
bâtissaient leur nid entrèrent en se querellant, puis, brusquement
effarouchées, disparurent. Mais de leurs becs s'était échappé un long
cheveu de femme, plus fin que fil de soie, qui brillait comme un
rayon de soleil. Marc, l'ayant pris, fit entrer les barons et Tristan, et
leur dit : « Pour vous complaire, seigneurs, je prendrai femme, si
toutefois vous voulez quérir celle que j'ai choisie. — Certes, nous le
voulons, beau seigneur; qui donc est celle que vous avez choisie? —
J'ai choisi celle à qui fut ce cheveu d'or, et sachez que je n'en veux
point d'autre. — Et de quelle part, beau seigneur, vous vient ce
cheveu d'or? qui vous l'a porté? et de quel pays? 25
LA QUETE — Il me vient, seigneurs, de la Belle aux
cheveux d'or; deux hirondelles me l'ont porté; elles savent de quel
pays. » Les barons comprirent qu'ils étaient raillés et déçus. Ils
regardaient Tristan avec dépit; car ils le soupçonnaient d'avoir
conseillé cette ruse. Mais Tristan, ayant considéré le cheveu d'or, se
souvint d'Iseut la Blonde. Il sourit et parla ainsi : « Roi Marc, vous
agissez à grand tort; et ne voyez-vous pas que les soupçons de ces
seigneurs me honnissent ? Mais vainement vous avez préparé cette
dérision ; j'irai quérir la Belle aux cheveux d'or. Sachez que la quête
est périlleuse et qu'il me sera plus malaisé de retourner de son pays
que de l'île où j'ai tué le Morholt : mais de nouveau je veux mettre
pour vous, bel oncle, mon corps et ma vie à l'aventure. Afin que vos
barons connaissent si je vous aime d'amour loyal, j'engage ma foi
par ce serment : ou je mourrai dans l'entreprise, ou je ramènerai en
ce château de Tintagel la Reine aux blonds cheveux. » Il équipa une
belle nef, qu'il garnit de froment, de vin, de miel, et de toutes
bonnes denrées. Il y fit monter, outre Gorvenal, cent 26
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR jeunes chevaliers de haut
parage, choisis parmi les plus hardis, et les affubla de cottes de bure
et de chapes de camelin grossier, en sorte qu'ils ressemblaient à des
marchands; mais sous le pont de la nef, ils cachaient les riches
habits de drap d'or, de cendal et d'écarlate, qui conviennent aux
messagers d'un roi puissant. Quand la nef eut pris le large, le pilote
demanda : « Beau seigneur, vers quelle terre naviguer? — Ami,
cingle vers l'Irlande, droit au port de Weisefort. » Le pilote frémit.
Tristan ne savait-il pas que, depuis le meurtre du Morholt, le roi
d'Irlande pourchassait les nefs cornouaillaises? Les mariniers saisis, il
les pendait à des fourches. Le pilote obéit pourtant et gagna la terre
périlleuse. D'abord Tristan sut persuader aux hommes de Weisefort
que ses compagnons étaient des marchands d'Angleterre venus pour
trafiquer en paix. Mais, comme ces marchands d'étrange sorte
consumaient le jour aux nobles jeux des tables et des échecs et
paraissaient mieux s'entendre à manier les dés qu'à mesurer le
froment, Tristan redoutait d'être découvert, et ne savait comment
entreprendre sa quête. Or, un matin, au point du jour, il ouït une 27
LA QUETE voix si épouvantable qu'on eût dit le cri d'un
démon. Jamais il n'avait entendu béte glapir en telle guise, si
horrible et si merveilleuse. Il appela une femme qui passait sur le
port : « Dites-moi, fait-il, dame, d'où vient cette voix que j'ai ouïe?
ne me le cachez pas. — Certes, sire, je vous le dirai sans mensonge.
Elle vient d'une bête fière et la plus hideuse qui soit au monde.
Chaque jour, elle descend de sa caverne et s'arrête à l'une des
portes de la ville. Nul n'en peut sortir, nul n'y peut entrer, qu'on n'ait
livré au dragon une jeune fille; et, dès qu'il la tient entre ses griffes,
il la dévore en moins de temps qu'il n'en faut pour dire une
patenôtre. — Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas de moi, mais
dites-moi s'il serait possible à un homme né de mère de l'occire en
bataille. — Certes, beau doux sire, je ne sais; ce qui est assuré, c'est
que vingt chevaliers éprouvés ont déjà tenté l'aventure; car le roi
d'Irlande a proclamé par voix de héraut qu'il donnerait sa fille Iseut
la Blonde à qui tuerait le monstre; mais le monstre les a tous
dévorés. » Tristan quitte la femme et retourne vers sa nef. Il s'arme
en secret, et il eut fait beau voir sortir de la nef de ces marchands si
riche 28
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR destrier de guerre et si
fier chevalier. Mais le port était désert, car l'aube venait à peine de
poindre, et nul ne vit le preux chevaucher jusqu'à la porte que la
femme lui avait montrée. Soudain, sur la route, cinq hommes
dévalèrent, qui éperonnaient leurs chevaux, les freins abandonnés,
et fuyaient vers la ville. Tristan saisit au passage l'un d'entre eux par
ses rouges cheveux tressés, si fortement qu'il le renversa sur la
croupe de son cheval et le maintint arrêté : « Dieu vous sauve, beau
sire! dit Tristan; par quelle route vient le dragon? » Et quand le
fuyard lui eut montré la route, Tristan le relâcha. Le monstre
approchait. Il avait la tête dune guivre, les yeux rouges et tels que
des charbons embrasés, deux cornes au front, les oreilles longues et
velues, des griffes de lion, une queue de serpent, le corps écailleux
d'un griffon. Tristan lança contre lui son destrier d'une telle force
que, tout hérissé de peur, il bondit pourtant contre le monstre. La
lance de Tristan heurta les écailles et vola en éclats. Aussitôt le
preux tire son épée, la lève et l'assène sur la tête du dragon, mais
sans même entamer le cuir. Le monstre a senti l'atteinte 29
LA QUETE pourtant; il lance ses griffes contre l'écu, les y
enfonce et en fait voler les attaches. La poitrine découverte, Tristan
le requiert encore de l'épée, et le frappe sur les flancs d'un coup si
violent que l'air en retentit. Vainement : il ne peut le blesser. Alors, le
dragon vomit par les naseaux un double jet de flammes venimeuses
: le haubert de Tristan noircit comme un charbon éteint, son cheval
s'abat et meurt. Mais, aussitôt relevé, Tristan enfonce sa bonne épée
dans la gueule du monstre : elle y pénètre toute et lui fend le cœur
en deux parts. Le dragon pousse une dernière fois son cri horrible et
meurt. Tristan lui coupa la iangue et la mit dans sa chausse. Puis,
tout étourdi par la fumée acre, il marcha, pour y boire, vers une eau
stagnante qu'il voyait briller à quelque distance. Mais le venin distillé
par la langue du dragon s'échauffa contre son corps, et dans les
hautes herbes qui bordaient le marécage, le héros tomba inanimé.
Or, sachez que le fuyard aux rouges cheveux tressés était
Aguynguerran le Roux, le sénéchal du roi d'Irlande, et qu'il convoitait
Iseut la Blonde. Il était couard, mais telle est la puissance de l'amour
que chaque matin il 30
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR s'embusquait, armé, pour
assaillir le monstre; pourtant, du plus loin qu'il entendait son cri, le
preux fuyait. Ce jour-là, suivi de ses quatre compagnons, il osa
rebrousser chemin. Il trouva le dragon abattu, le cheval mort, l'écu
brisé, et pensa que le vainqueur achevait de mourir en quelque lieu.
Alors il trancha la tête du monstre, la porta au roi et réclama le beau
salaire promis. Le roi ne crut guère à sa prouesse; mais, voulant lui
faire droit, il fit semondre ses vassaux de venir à sa cour, à trois
jours de là : devant le barnage assemblé, le sénéchal Aguynguerran
fournirait la preuve de sa victoire. Quand Iseut la Blonde apprit
qu'elle serait livrée à ce couard, elle fit d'abord une longue risée,
puis se lamenta. Mais, le lendemain, soupçonnant l'imposture, elle
prit avec elle son valet, le blond, le fidèle Perinis, et Brangien, sa
jeune servante et sa compagne, et tous trois chevauchèrent en
secret vers le repaire du monstre, tant qu'Iseut remarqua sur la
route des empreintes de forme singulière : sans doute, le cheval qui
avait passé là n'avait pas été ferré en ce pays. Puis elle trouva le
monstre sans tête et le cheval mort; il n'était pas harnaché selon la
coutume d'Irlande. Certes, un étranger avait tué ledragon;
maisvivait-il encore? 31
LA QUETE Iseut, Perinis et Brangien le cherchèrent
longtemps; enfin, parmi les herbes du marécage, Brangien vit briller
le heaume du preux. Il respirait encore. Perinis le prit sur son cheval
et le porta secrètement dans les chambres des femmes. Là, Iseut
conta l'aventure à sa mère, et lui confia l'étranger. Comme la reine
lui ôtait son armure, la langue envenimée du dragon tomba de sa
chausse. Alors la reine d'Irlande réveilla le blessé par la vertu d'une
herbe et lui dit : « Etranger, je sais que tu es vraiment le tueur du
monstre. Mais notre sénéchal, un félon, un couard, lui a tranché la
tête et réclame ma fille Iseut la Blonde pour sa récompense. Sauras-
tu, à deux jours d'ici, lui prouver son tort par bataille? — Reine, dit
Tristan, le terme est proche. Mais, sans doute, vous pouvez me
guérir en deux journées. J'ai conquis Iseut sur le dragon; peut-être
je la conquerrai sur le sénéchal. » Alors, la reine l'hébergea
richement, et brassa pour lui des remèdes efficaces. Au jour suivant,
Iseut la Blonde lui prépara un bain et doucement oignit son corps
d'un baume que sa mère avait composé. Elle arrêta ses regards sur
le visage du blessé, vit qu'il était beau, et se 32
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR prit à penser : « Certes,
si sa prouesse vaut sa beauté, mon champion fournira rude bataille!
» Mais Tristan, ranimé par la chaleur de l'eau et la force des
aromates, la regardait, et songeant qu'il avait conquis la Reine aux
cheveux d'or, se mit à sourire. Iseut le remarqua et se dit : «
Pourquoi cet étranger a-t-il souri? Ai-je rien fait qui ne convienne
pas? Ai-je négligé l'un des services qu'une jeune fille doit rendre à
son hôte? Oui, peut-être a-t-il ri parce que j'ai oublié de parer ses
armes ternies par le venin. » Elle vint donc là où l'armure de Tristan
était déposée : « Ce heaume est de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui
faillira pas au besoin. Et ce haubert est fort, léger, bien digne d'être
porté par un preux. » Elle prit l'épée par la poignée : « Certes, c'est
là une belle épée, et qui convient à un hardi baron. » Elle tire du
riche fourreau, pour l'essuyer, la lame sanglante. Mais elle voit
qu'elle est largement ébréchée. Elle remarque la forme de l'entaille :
ne serait-ce point la lame qui s'est brisée dans la tête du Morholt?
Elle hésite, regarde encore, veut s'assurer de son doute. Elle court à
la chambre où elle gardait le fragment d'acier retiré naguère du
crâne du Morholt. Elle 33
LA QUETE joint le fragment à la brèche; à peine voyait-on
la trace de la brisure. Alors elle se précipita vers Tristan, et, faisant
tournoyer sur la tête du blessé la grande épée, elle cria : « Tu es
Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, moncheroncle.
Meursdoncàtontour!» Tristan fit effort pour arrêter son bras;
vainement; son corps était perclus, mais son esprit restait agile. Il
parla donc avec adresse : « Soit, je mourrai ; mais pour t'épargner
les longs repentirs, écoute. Fille de roi, sache que tu n'as pas
seulement le pouvoir, mais le droit de me tuer. Oui, tu as droit sur
ma vie, puisque deux fois tu me l'as conservée et rendue. Une
première fois, naguère, j'étais le jongleur blessé que tu as sauvé
quand tu as chassé de son corps le venin dont l'épieu du Morholt
l'avait empoisonné. Ne rougis pas, jeune fille, d'avoir guéri ces
blessures ; ne les avais-je pas reçues en loyal combat? ai-je tué le
Morholt en trahison? ne m'avait-il pas défié? ne devais- je pas
défendre mon corps? Pour la seconde fois, en m'allant chercher au
marécage, tu m'as sauvé. Ah ! c'est pour toi, jeune fille, que j'ai
combattu le dragon... Mais laissons ces choses : je voulais te
prouver seulement que, m'ayant par 34
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR deux fois délivré du péril
de la mort, tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y
gagner louange et gloire. Sans doute, quand tu seras couchée entre
les bras du preux sénéchal, il te sera doux de songer à ton hôte
blessé, qui avait risqué sa vie pour te conquérir et t'avait conquise,
et que tu auras tué sans défense dans ce bain. » Iseut s'écria : «
J'entends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt a-
t-il voulu me conquérir? Ah! sans doute, comme le Morholt avait
jadis tenté de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, à ton
tour, par belles représailles, tu as fait cette vantance d'emporter
comme ta serve celle que le Morholt chérissait entre les jeunes
filles... — Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles
ont volé jusqu'à Tintagel pour y porter l'un de tes cheveux d'or. J'ai
cru qu'elles venaient m'annoncer paix et amour. C'est pourquoi je
suis venu te quérir par delà la mer. C'est pourquoi j'ai affronté le
monstre et son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils d'or de
mon bliaut; la couleur des fils d'or a passé : l'or du cheveu ne s'est
pas terni. » Iseut rejeta la grande épée et prit en mains 35
LA QUETE le bliaut de Tristan. Elle y vit le cheveu d'or et se
tut longuement; puis elle baisa son hôte sur les lèvres en signe de
paix et le revêtit de riches habits. Au jour de l'assemblée des barons,
Tristan envoya secrètement vers sa nef Perinis, le valet d'Iseut, pour
mander à ses compagnons de se rendre à la cour, parés comme il
convenait aux messagers d'un riche roi : car il espérait atteindre ce
jour même au terme de l'aventure. Gorvenal et les cent chevaliers se
désolaient depuis quatre jours d'avoir perdu Tristan ; ils se réjouirent
de la nouvelle. Un à un, dans la salle où déjà s'amassaient sans
nombre les barons d'Irlande, ils entrèrent, s'assirent à la file sur un
même rang, et les pierreries ruisselaient au long de leurs riches
vêtements d'écarlate, de cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient
entre eux : « Quels sont ces seigneurs magnifiques? Qui les connaît?
Voyez ces manteaux somptueux, parés de zibeline et d'orfroi ! Voyez
à la pomme des épées, au fermail des pelisses, chatoyer les rubis,
les béryls, les émeraudes et tant de pierres que nous ne savons
nommer! Qui donc vit jamais splendeur pareille ? D'où viennent ces
seigneurs ? A qui sont-ils? » Mais les cent chevaliers se 36
DE LA BELLE AUX CHEVEUX D'OR taisaient et ne se
mouvaient de leurs sièges pour nul qui entrât. Quand le roi d'Irlande
fut assis sous le dais, le sénéchal Aguynguerran le Roux offrit de
prouver par témoins et de soutenir par bataille qu'il avait tué le
monstre et qu'Iseut devait lui être livrée. Alors Iseut s'inclina devant
son père, et dit : « Roi, un homme est là, qui prétend convaincre
votre sénéchal de mensonge et de félonie. A cet homme prêt à
prouver qu'il a délivré votre terre du fléau et que votre fille ne doit
pas être abandonnée à un couard, promettez-vous de pardonner ses
torts anciens, si grands soient-ils, et de lui accorder votre paix et
votre merci? » Le roi y pensa et ne se hâtait pas de répondre. Mais
ses barons crièrent en foule : « Octroyez-le, sire ! octroyez-le ! » Le
roi dit : « Et je l'octroie ! » Mais Iseut s'agenouilla à ses pieds : «
Père, donnez-moi d'abord le baiser de merci et de paix, en signe que
vous le donnerez pareillement à cet homme! » Quand elle eut reçu
le baiser, elle alla chercher Tristan et le conduisit par la main 37