Guillaume de Lorris, Le Roman de la rose, vers 1230 : v.
2225-2289
(traduit par Jean Dufournet, 1999)
La première partie du roman raconte les aventures d'un jeune homme pour séduire un
bouton de rose, métaphore de la femme aimée. Dans ce passage, le dieu Amour lui enseigne les
règles de la fin'amor.
1. Je veux maintenant te résumer ce que je t'ai dit, car la parole est plus facile à retenir
quand elle est brève. Celui qui veut faire d'Amour son maître doit être courtois et
sans orgueil, qu'il soit toujours élégant et gai, et réputé pour sa largesse. Ensuite, je
te donne cette pénitence: que nuit et jour, sans regret, l'amour occupe tes pensées.
5. Penses-y toujours et sans cesse, et rappelle-toi l'heure délicieuse dont la joie tarde
tant pour toi. Pour que tu sois un parfait amant, je veux et commande que tu aies mis
tout ton cœur en un seul lieu si bien qu'il n'y soit pas à moitié, mais entièrement,
sans tricher car je n'aime pas partager. Quand on disperse son cœur en de
nombreux endroits, on n'en donne partout qu'une petite part ; mais je ne redoute rien
10. de celui qui en un seul lieu met tout son cœur. Pour cette raison, je veux que tu le
mettes en un seul lieu, mais garde-toi bien de le prêter, car si tu l'avais prêté, ce
serait à mes yeux une infamie. Donne-le au contraire sans restriction, ton mérite en
sera plus grand : l'avantage qu'on retire d'une chose prêtée est vite rendu et
acquitté, mais pour une chose qu'on a donnée, grande doit être la récompense.
15. Donne-le donc totalement, et fais-le de bonne grâce : l'on doit faire grand cas de ce
qu'on donne avec le sourire, et je n'accorde pas la moindre valeur à ce qu'on donne
à contrecœur. Dès que tu auras donné ton cœur comme je te l'ai dit dans mon
prêche, ce sera alors pour toi le temps des aventures qui pour les amants sont
douloureuses et dures. Souvent, quand tu te souviendras de ton amour, tu seras
20. contraint de t'éloigner des gens pour qu'ils ne puissent remarquer les maux qui te
serrent le cœur. Tu t'en iras tout seul de ton côté. Ce sera alors le temps des soupirs
et des plaintes, des frissons et d'autres douleurs en grand nombre. De plusieurs
manières tu seras tourmenté, tantôt brûlant et tantôt glacé, tout rouge un moment et
à un autre livide. Jamais tu n'eus d'aussi mauvaises fièvres, ni quotidiennes, ni
25. quartes. Tu auras, avant de t'en aller, éprouvé toutes les douleurs de l'amour. Il
t'arrivera aussi, et plus d'une fois, que, tout à tes pensées, tu sois absent à toi-même
et qu'un long moment tu sois comme une statue muette qui ne bouge ni ne remue,
sans bouger ni pieds ni mains ni doigt, sans te déplacer et sans parler.
Le texte médiéval
Maintenant te vueil recorder
Qu'a mes dis tu dois accorder
Car la parolle estant moult griefve
A retenir quant elle est briefve
Qui d'amours veult faire son estre
Bien saige sans orgueil doit estre
De cointise soit bien garni
Gaillard de largesse fourni
Apres t'en joings par pénitence
Que jour et nuyt sans repentance
A bien aymer soit ton penser
Toujours pense la sans cesser
Et recorde de la doulce heure
Dont la joye tant te demeure
Et affin que vray Amant soyes
Je te commande que tu ayes
En ung seul lieu ton cueur assis
Ferme constant et bien rassis
Sans barat et sans tricherie
Fraude ne nulle tromperie.
Qui en maintz lieux son cueur départ
Par tout en a petite part
Mais de celluy pas ne me doubte
Qui tient en ung lieu s'amour toute
Pource vueil qu'en ung lieu la mettes
Et qu'en autre part ne la prestes
Car si tu l'avoyes prestée
Elle seroit tost dégastée
Mais donne la en don tout quicte
Tu en auras plus gran mérite
Car bonté de chose prestée
Est tost rendue et acquitée
Mais de chose donnée en don
Doit estre moult grant le guerdon.
Or donnes la donc quictement
Et le fais débonnairement
Car on a la chose plus chiere
Qui est donnée a belle chiere
Peu doit estre ou rien guerdonnée
La chose par regret donnée
Quant tu auras ton cueur donné
Ainsi que je t'ay sermonné
Lors te viendront les adventures
Qui aux amans sont tres fort dures,
Souvent quant il te souviendra,
De tes amours te conviendra
Partir des jeux faisant devoir
Que nul ne puisse apercevoir
Le mal que tu souffres et l'angoisse
A une seullement t'adresse.
En maintes manieres seras
Travaillé, grant mal sentiras,
Une heure chault a l'autre froit
Passer te fault par ce destroit,
Vermeil une heure l'autre palle
Tu n'euz oncques fievre si malle
Ne quotidianes ne quartes.
Tu auras bien ains que tu partes
Les douleurs d'Amours essayées :
Tes forces y seront ployées
Tant qu'en pensant te troubleras
Et une grant piece seras
Ainsi comme est l'ymaige mue
Qui ne se crosle ne ne mue
Sans piedz sans mains sans doys crosler
Sans yeulx mouvoir et sans baller.