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Cahiers Du Cinéma 818 - 03.2025

Le numéro de mars 2025 des Cahiers du Cinéma se concentre sur le film 'Tardes de soledad' d'Albert Serra et inclut des entretiens avec des figures du cinéma comme Patrick Boucheron et Francis Wolf. Il aborde également des critiques de films récents, des réflexions sur l'exotisme et la représentation politique dans le cinéma, ainsi que des hommages à des réalisateurs influents. Le magazine souligne les enjeux contemporains du cinéma face à des questions de représentation et d'identité culturelle.

Transféré par

Rei Ayanami
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Cahiers Du Cinéma 818 - 03.2025

Le numéro de mars 2025 des Cahiers du Cinéma se concentre sur le film 'Tardes de soledad' d'Albert Serra et inclut des entretiens avec des figures du cinéma comme Patrick Boucheron et Francis Wolf. Il aborde également des critiques de films récents, des réflexions sur l'exotisme et la représentation politique dans le cinéma, ainsi que des hommages à des réalisateurs influents. Le magazine souligne les enjeux contemporains du cinéma face à des questions de représentation et d'identité culturelle.

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CAIHNEMRS

BONS JOONHO PATRICK BOUCHERON


MICKEY
17 b 74 #2 RENCONTRE HISTORIQUE

+ Le
UN FILM DE

ALBERT SERRA

TARDES
DE SOLEDAD

Tlérama £e Monde
CAHIERS
MARS 2025/N°818

Couverture: montage photographique réalisé à partir

:INEMA
de Tardes de soledad d'Albert Serra (2024) et d'une vue d'arène.
‘© Dulac Distribution — IStock/Algarabi

Spécial 130 ans


Patrick Boucheron
Une époque de sacrifice Entretien avec Patrick Boucheron ENTR.
Lumière, l'aventure continue de Thierry Frémaux

18 Événement
Tardes de soledad d'Albert Serra
20 Le roi et l'arène par Marcos Uzal
23 L'art comme arène fantôme par Hervé Aubron
24 Une morale de la trahison Entretien avec Albert Serra
32 Bazin, Daney: passes critiques par Pierre Eugène
34 De l'harmonie dans l'effroi Entretien avec Francis Wolf
Mickey 17 de Bong Joonho (2025)

Cahier critique
Mickey 17 de Bong Joonho 74 Chronique
Blue Sun Palace de Constance Tsang Pages arrachées
Le temps de Flushing Portrait de Constance Tsang 74 Décrire, dit-on par Pierre Eugène
Black Dog d'Hu Guan
Quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, 76 Répliques
quelque chose d'emprunté d'Hernän Rosselli 76 Contextualiser: où ça commence, où ça finit?
Peur de la feuille noire Entretien avec Hernän Rosselli Table ronde avec Claire Allouche, Romain Lefebvre,
Peaches Goes Bananas de Marie Losier Raphaël Nieuwjaer et Élodie Tamayo
La Convocation d'Halfdan Ullmann Tondel
Aimer perdre de Lenny et Harpo Guit 82 Ressorties / DVD / Livres
Deux perdants magnifiques Portrait de Lenny et Harpo Guit 82 Porcherie de Pier Paolo Pasolini
Je le jure de Samuel Theis 83 L'incinérateur de cadavres de Juraj Herz
Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel 84 Sculpture et mémoire. Quatre films de Marguerite Duras
Des hommes dans le soleil Entretien avec Mahdi Fleifel de Suzanne Liandrat-Guigues
Notes sur d'autres films 85 Ucho de Karel Kachyna
Hors salles L'Invasion, chroniques de guerre
de Sergueï Loznitsa, Nismet de Philippe Faucon 86 Entretien
Bennett Miller
63 Journal 86 Romantiques robots Entretien avec Bennett Miller
63 Rencontre Entretien avec Ti West
65 Festivals Gérardmer, Rotterdam, Clermont Ferrand, 92 Au travail
Cinéltino Stephen Berkman
68 Image Microsalon 92 Le temps exposé par Vincent Malausa
69 Portrait Susan Seidelman
70 Entretien Lola Lafon à Séries Mania
71 Hommage Bertrand Blier
72 Disparitions
73 Nouvelles du monde
Alfred

Hitchcock
STOCKS LIMITÉS
CAHIERS
ÉDITORIAL

CINEMA Pas de quoi être fiers


[Link]

par Marcos Uzal


RÉDACTION
Rédacteur en chef: Marcos Uzal
Rédacteurs en chet adjoints: Fernando Ganzo
et Chariot Garson
Couverlure: Primo Primo armi les polémiques qui ont récemment sommes plus en 1930, où l’on pouvait
Mise en page: Fanny Muller
Iconographie Carolina Lucibello
Pre la campagne d’Emilia Pérez pour encore rêver à des territoires éloignés, par-
Correction: Alexis Gau les Oscars, celle qui concerne sa représen- fois vierges de cinéma, dont remontaient
Comité de rédaction: Claire Alouche, Hervé Aubron,
‘Olvia Cooper Haran, Pierre Eugène, tation du Mexique est particulièrement des images pétries de fantasmes coloniaux.
Philippe Fauvel, Élisabeth Lequeret, Alice Leroy, intéressante. L'inconséquence politique du Et surtout, le vrai exotisme était formalist
Vincent Malausa, Thierry Méranger, al Sadal,
Al Schweitzer, Élodie Tamayo geste d’Audiard est d’autant moins à il se nourrissait d’esthétiques ct d’imagi-
(Ont collaboré à ce numéro:
Elie Bartin, Hélène Bons, David Faroult,
prendre à la légère que la réaction au naires étrangers, dans une réinvention qui
Gircé Faure, Mathide Grassel, Romain Lefebvre, Mexique ne se manifeste pas que dans n’était pas juste une appropriation,
mais qui
osué Morel, Raphael Nieuwjae, Élle Raufasle,
“lean-Marie Samocki quelques éditoriaux ou critiques; elle a pro relevait d’une vraie connaissance et d’une
voqué la colère jusque dans des salles de fascination (Gauguin ou Sternberg, par
ADMINISTRATION / COMMUNICATION
Responsable marketing: Fanny Parfus cinéma. Pour résumer ce qui est reproché exemple). Un cinéaste est encore travaillé
AAssilanle commerciale: Sophie Ewengue
‘Communication partenariats: au cinéaste, citons Artemisa Belmonte, dont par cette question : Miguel Gomes, dans
communicaion@[Link] la mère et trois oncles ont disparu en 2011 Tabou et Grand Tour, en particulier. Il est
Compablé: complabliteGcahiersducinema
com
à cause de la narco-violence, et qui est à l’antithèse d’Audiard, parce que l’exotisme
PUBLICITÉ
Meciaobs l’origine d’une pétition contre le film : « Les est pour lui une sorte de moteur poétique
4, rue Notre-Dame
-des Victoires — 75002 Paris
acteurs chantent et dansent sur la violence et la qu’il va mettre à l'épreuve dans le voyage.
T +33 1 44 88 97 70 — mai. pnom@mediaobs
com
Directrice générale: Corinne Rougé (93 70) corruption dans notre pays, sur la cruauté des Il sait que ce n’est pas en allant au
Directeur de pubicilé: Romain Provost (89 27)
trafiquants de drogue, et même sur la façon dont Mozambique ou en Birmanie qu'il cessera
VENTES KIOSQUE ils se débarrassent des corps de leurs victimes.» d'y être étranger, mais il assume ce jeu entre
Destination Media, T O1 56 82 12.06
[email protected] On pourrait lui répondre que ça n’est la rêverie romanesque de l’ailleurs et la réa-
{réservé aux déposiaires et aux marchands
qu’un film, et que la narco-violence n'est lité des lieux. C’est toute la différence entre
de joumaur)
pas le sujet d’Audiard, ce que fait Michel le cliché, qui s’accapare, réduit et aveugle, et
ABONNEMENTS
(Cahiers du cinême, service abonnements Guerrin dans un éditorial publié dans Le une forme de déterritorialisation de l’ima-
S70001 - 89861 Avesnes sur Heipe cedex
Monde le 7 février: « On fait un sale pros à ginaire, qui fraye des voies inconnues, ne
1: 03 61 99 20 09. F 08 27 61 22 52
abonnement@[Link] Jacques Audiard, tant Emilia Pérez ne dit rien demande qu’à se perdre.
Suisse Asendia Press Fdigroup SA — Chemin
du Châleau-Bloch, 10 - 1219 Le Lignon, Suisse. du Mexique, de la même façon que la série Dans sa défense d’Audiard, Guerrin
TE #41 22 860 84 O1 Emily in Paris ne dit rien de la capitale.» Sauf pousse sa démonstration jusqu’à accuser les
Belgique: Asendia Press Edigroup
SA - Baslon
‘Tower, étage 20, place du Champ-de-Mars 5, que 30 000 morts et 100 000 disparus par Mexicains offensés par Emilia Pérez de
1050 Bruxeles.
an ce n’est pas tout à fait le même sujet que patriotisme: « Ce procès [en appropriation
TE +32 70 233 34
Tan abonnements 1 an, France Métropolitaine les stéréotypes sur Paris ou la proverbiale culturelle] se double désormais d’une dimension
CIVA 2,10%).
Formule intégrale (papier
+ numérique): 75€ TIC. mauvaise humeur de ses habitants. Guerrin identitaire, voire nationaliste.» Pénible rac-
Formule nomade (100% numérique): 55€ TTC. oublie un autre élément essentiel, c’est que courci où la colère d’une population n’est
arf
à l'étranger: nous consul.
le Mexique n’est pas du tout la France en pas perçue dans son sens politique, pourtant
ÉDITIONS
‘Contact: editions@[Link] termes de représentation: il y a dix mille précisément exprimé, mais à travers un pro-
autres images de Paris que celle d’Emily in cès d’intention qui retourne l’offense en
DIRECTION
Directeur de la publicaion-: Éric Lenoir Paris chaque année sur les écrans, mais bien douteuse agression. À propos de patrio-
Directrice générale: Jui Letniphu
peu du Mexique. Cette domination par tisme, on pourrait mettre en face de ce pré:
64 rue de Turbigo — 75003 Paris
l’image — où les stéréotypes redoublent tendu nationalisme tous les articles et mes-
[Link]
T- O1 53 44 75 77 linvisibilité — participe bien sûr d’autres sages de professionnels de la profession ou
E mal: @[Link] précédé
de l'ile du prénom et du nom de famille
dominations, notamment celle des Etats- d'hommes politiques exprimant la fierté
de voire correspondant. Unis dont le président est extrêmement pour la France qu’Emnilia Pérez soit nominé
Revue éditée par les Cahiers du cinéma, hostile au Mexique, qu’il réduit précisé à tant d'Oscars. Ce cocorico pour quelques
sociélé à respansablilé limitée, au capital
de 18 113,82 euros.
ment à sa violence. statuettes n'est-il pas quelque peu indécent
RCS Paris
B 572 193 738. Gérant: Éric Lenoir Le risque, pourrait-on nous opposer, face à l’état de la culture dans notre pays ?
(Commission paritaire n° 1027 K 82203.

D
ISBN: 9782 37716-1218 serait de n’attendre du cinéma qu’une La gloire à Hollywood d’un seul film, quoi
Dépôt légal à parution.
représentation réaliste et documentée. Mais qu’on en pense, ne pèse absolument rien
Phologravure: Fotimprim Paris.
Imprimé par Rotimpres (Espagne). ce n’est pas l'imaginaire en soi qui est remis face au scandale des coupes budgétaires
Papier: Perlen Value 65/mP.
‘Oieine papier: Suisse.
en cause dans ces critiques du film d’Au- catastrophiques récentes (100 millions d’eu-
Taux fibres recyclés: 62%. diard. On sait combien l’opératique ou ros en décembre) ou de celles qui s’an-
aœm Cericalion: PEFC 100%
Plot: OAAKYT l’exotisme ont été des éléments essentiels noncent, et les nombreux emplois, lieux

@ Nec souten de [el (==


de l’histoire du cinéma à l’heure de filmer culturels et festivals qui s’en trouvent mena-
des contrées lointaines. Mais nous ne cé[Link] pas de quoi être fiers. m

CAHIERS DU CINÉMA
COURRIER DES LECTEURS

TRANSPORTS CRITIQUES

Dans le dernier numéro des Cahiers,


Pierre Eugène, à la suite de Serge Daney,
posait dans sa chronique « Pages arra-
chées» la question du rapport au visible
et à l’invisible, de la part d’imagination
dans le processus d'écriture sur les films.
Cette double question est d’autant plus
prégnante quand il s’agit de films qu’on
ne verra pas, qui n’ont jamais été tour-
nés, en sont restés à l’état de projet, de
rêve. Il y a deux jours, me replongeant
dans de vieux articles archivés (une manie
d’adolescence, jamais guérie), je tombe
par hasard (?) sur un texte d'Antoine de
Baecque (Cahiers n°504) à propos d’un
projet entre le cinéaste japonais Kiju
Yoshida et un jeune producteur, Philippe
Jacquiers, arrière-petit-fils d’un opérateur
des frères Lumière, Gabriel Veyre. Une
fiction ambitieuse, au départ, provisoire- Carlos Diegues (à droite de la caméra, bras croisés) sur le tournage des Héritiers (1969).

ment intitulée Lumière des roses, dont le


financement s’est révélé impossible mais Dancy, «hallucinés», projeter du visible sur profondément «cultivé», au sens euro-
qui a nourri plus tard un documentaire de l’invisible (l’un, le second, absorbant péen du terme. Après son très beau film
du même Yoshida : Réves de cinéma, rêves de l’autre), aboutir à un film dont les mot Les Héritiers, où les militaires au pouvoir
Tokeyo (1995). Beau rêve en effet, à propos seuls donneraient consistance. avaient pu soupçonner quelque rappro-
d’un voyageur et d’un aventurier métho- Il s’agit bien de « transport dans l’écri- chement clairement allusif entre la droi-
dique, capteur d’un réel qu’il ne cessera ture», le mot «transport» étant à entendre tisation autoritaire du régime de Getulio
d'interroger, délaissant le folklore pour une aussi dans le sens classique du xvn° siècle: Vargas et la dérive franchement fasciste du
démarche cthnologique. la manifestation d’une vive émotion, pouvoir des généraux brésiliens après 1968,
Un tel sujet ne pouvait que me ren- d’un sentiment passionné. Victor Segalen Carlos avait dû s’exiler en France pendant
voyer à un contemporain de Veyre, de décontextualisait ses voyages, non pas plus de deux ans, avec son épouse Nara
profil très similaire, Victor Segalen (1878- en substituant les mots au réel, mais en Leäo, une des plus célèbres et talentueuses
1919), poète breton, médecin de marine, posant sur ce dernier une plaque sensible chanteuses de Bossa Nova. C’est grâce à
archéologue, sinologue, auquel j'ai consa- où ils se fondaient pour le révéler «autre». ce couple ami que j'ai aimé le Brésil de
cré un livre en 2024: Victor Segalen, un rêve Ainsi, l'aventure d’écrire sur les films, et les saudade avant même d'y avoir jamais mis
de film. Pierre Eugène, lorsqu'il évoque doutes qu’une telle entreprise peut géné- les pieds. Empathiquement passionnée,
«ces hallucinations vraies qu'inscrivent dans rer: « Constructeur jusqu'ici dans l'imaginaire, avec mes amis et leur musique aussi raffi-
la mémoire les expériences inachevées du [...] ai-je bien le droit de bâtir dans le monde née que populaire, par l joie douloureuse
cinéma», réinventions paradoxalement dense et sensible, où tout effort et toute créa- qu’il donne quand il manque. « Cacà
»
fidèles d’un dialogue, d’une image ou tion, ne relevant plus seulement d’une harmonie Diegues était une merveille de finesse et
d’un plan, fait écho plus loin encore à ce intime, doivent trouver leur justification dans de générosité. Surtout ne l’oubliez pas aux
qui apparaît quand rien n’a été et ne sera le résultat, dans le fait
— ou leur démenti sans Cahiers. Nous avions d’ailleurs fait un très
visible d’un film, sauf une pure projec- appel» (Victor Segalen, Équipée) bel entretien avec lui (n°270, novembre-
tion, une spéculation à partir d’un désir Stéphane Padovani (Redon) décembre 1970, ndir).
de voir, lié au désir d’écrire. Comment Sylvie Pierre Ulmann (Vincennes)
rendre compte de ce rêve? Peut-être en
tendre la trame lacunaire, trouée, en ima- SAUDADE POUR CARLOS
giner quelques instants fulgurants ou ano- Merci d'envoyer votre correspondance
dins, à partir d’un espace-temps traversé Chers Cahiers, à redaction@[Link]
par les personnages, greffer sur ce corps Surtout n’oubliez pas, dans votre rubrique avec pour objet «Courrier des lecteurs »,
impalpable, cette matière transparente, nécrologique (lire page 72), Carlos Diegues, ou à Cahiers du cinéma, Courrier des
des plans d’autres films vus, ceux-là, et le cinéaste brésilien dont je viens d’ap- lecteurs, 64 rue de Turbigo, 75003 Paris.
aimés, mais sans doute aussi partiellement prendre la mort avec une immense tris- Les lettres sont éditées par la rédaction,
oubliés, modifiés ou, pour le dire avec tesse. Dans le Cinéma Novo, c'était le plus également responsable des titres.

CAHIERS DU CINÉMA 6 MARS 2025


"MÉLANCOLIQUE
LES CAFHERS DU

KE-XI WU LEB

PL

SO UN FILM

CONSTANCE TSANG

\ |

PRIX FRENCH TOUCH


DU JURY

feWonde [AU CINÉMA LE 12 MARS| MES


130 ANS DU CINÉMA

Après David Cronenberg et Nan Goldin, nous poursuivons notre série de dialogues autour des
130 ans du cinéma avec l'historien Patrick Boucheron. Le regard de ce spécialiste du Moyen Âge
nous intéresse particulièrement par sa façon de s'inscrire dans la contemporanéité depuis laquelle
il travaille, tout en s’intégrant dans un monde artistique, culturel, d'images. De ses recherches
et travaux théâtraux aux émissions pour Arte (Quand l'histoire fait date, Faire l'histoire), en passant
par un petit rôle dans Zombi Child de Bertrand Bonello et une contribution scénaristique
à la cérémonie d'ouverture des jeux Olympiques, ce professeur au Collège de France est porté
par un débordant désir de transmission, d'adresse, de divulgation, ainsi que, au prix de quelques
polémiques que provoquèrent certains de ses ouvrages (Histoire mondiale de la France,
notamment, qu’il a dirigé en 2017), par un indéniable regard critique.

Une époque de sacrifice


Entretien avec Patrick Boucheron

Quelle place occupe le cinéma pour un historien? Est-ce un outil, un allié une idée tenace. Le problème de l’histoire aujourd’hui, ce
ou juste une invention parmi d'autres à une époque précise? n’est pas la phrase, ce n’est pas le style, c’est le montage, et
Le regard critique sur le cinéma que votre revue défend et cette question fondamentale qui est: où place-t-on la caméra
?
illustre est lié pour moi à une éducation intellectuelle et Politiquement, éthiquement: d’où voit-on les choses? Est-ce
sociale. Même si on n’est pas cinéphile, quand on a eu une qu’on peut changer de point de vue? Est-ce que c’est juste,
vie étudiante, l’art de se disputer, d’argumenter vient grâce moral, possible, beau, souhaitable?
au cinéma. J'ai eu un rapport intimidé et inquict à la ciné-
philie. Intimidé parce que c'était à l’époque le dernier refuge Comment cela se manifeste-t-il dans l'écriture?
de l’encyclopédisme, l’idée qu’on pouvait tout voir avait Georges Duby avait toujours le même plan dans ses livres. Il
quelque chose de merveilleux. Une culture immense, celle y a un éclat, puis il s’efface ct après il revient. Ma règle géné-
du xx: siècle, mais que l’on pouvait appréhender entière- rale est de construire mes livres comme un film de Scorsese.
ment, si on s’en donnait la peine: il y avait là une possibilité Comme Casino (1995).
Au départ, la voiture explose, on ne sait
de prise totale du monde. Alors que je cherche dans l’his- pas pourquoi. On retourne en arrière, puis on revoit la voi-
toire ses insuffisances, ses incomplétudes, et que j'ai choisi le ture exploser et ensuite on la dépasse. Derrière cette construc-
Moyen Âge parce que justement on ne pouvait pas épuiser tion, il y a une philosophie implicite du temps: d’abord, les
toutes ses sources. Jai toujours pensé que le cinéma était, choses nous viennent, dans leur effraction, leur explosivité, puis
dans l'écriture de l’histoire, «l’arrière-pays», au sens poétique on doit rendre compte de cet événement, voir d’où il vient;
d'Yves Bonnefoy, sa salle obscure. Avec Antoine de Baecque, mais comme on n’est pas seulement des antiquaires, on ne se
on à travaillé sur les archives de Georges Duby, médiéviste qui contente pas de ça et on essaie de suivre où il mène après.
n’a jamais écrit un mot sur le cinéma. Mais je me suis rendu
compte qu’il était un cinéphile silencieux. Il allait plusieurs fois Les historiens ont une forme de prudence méthodologique, là où le
par semaine au cinéma,
et c'était un passionné de cinéma japo- cinéma n’a aucun scrupule dans la représentation de l’histoi atrès
nais, en particulier de films de samouraïs. Comment imaginer vite raconté, voire réécrit l'histoire à sa manière.
qu’un médiéviste qui a passé sa vie à écrire sur la chevalerie N'oubliez pas que les deux disciplines sont contemporaines.
n’a pas été impressionné par ce qu’il a vu au cinéma? Mais Quand nous parlons d'histoire aujourd’hui, peu importe qu’on
il n’en parle jamais. La plupart des historiennes et historiens renvoie à Hérodote ou aux mauristes ; dans sa méthode, fonda-
qui m’intéressent, qu’ils théorisent ce rapport ou non, c’est le mentalement,
on parle d’une institution de la fin du x1x° siècle,
cinéma qui les fait historiens. Le cinéma nous a proposé (et inventée dans le même monde industriel que le cinéma, travaillé
peut-être imposé, si on ne fait pas le travail critique qui nous par les nations et le nationalisme. Il y a une inscription nationale
incombe) les formes historiques avec lesquelles on perçoit le très rapide du cinéma une fois passé le moment cosmopolite de
temps. Si on dit que l’histoire s'écrit, elle s’écrit comme on l'attraction de foire, et on le classe alors par nations aussi sûre-
écrit un film, pas comme s’écrit un roman, contrairement à ment que la littérature. Cette contemporanéité entre le cinéma

8 MARS 2025
PatrickBouhenpgaiérMtheuZzodanslbrxeChiàPas,l5févre.
130 ANS DU CINÉMA

L'Amour ouf
de Gilles Lellouche (2024).

Mauvais sang de Leos Carax (1986).

et l’histoire comme institutions nationales n’est pas si pensée précipiter leur discours dans le temps qu’il leur reste. Cette
que ç[Link] suis d’une génération qui s’est intéressée à décloison- obsession du temps qui reste donne une intensité, une gravité
ner l’histoire,à inquiéter ses points de vue, à désoccidentaliser dans leur manière franche de s'adresser — puisque le temps m'est
son regard, et aussi à utiliser le cinéma-monde comme ressource compté, puisque dans quelques mois je suis mort.
d’intelligibilité et d'engagement.
Daney faità ce moment-là (1991-1992) une forme de bilan, il se fait
Comment cette génération s’est-elle formée? historien de son propre itinéraire et, à travers lui, d’une aventure
Dans mon cas, je dis souvent que, plus que des livres, ce sont des encore récente: la cinéphilie née dans les années 1950 et ses
voix qui m'ont appelé à faire ce métier, même si je ne suis pas prolongements jusqu'aux années 1980. Ce qui est aussi une manière
Jeanne d’Are. Celles des prof$, certainement, mais si je cherche de clore cette histoire.
ces voix dans mon imaginaire, j'entends surtout Daniel Arasse Oui, ma génération a eu affaire avec la fascination qu'exerçaient
qui me parle de peinture, et j'entends Serge [Link] à la sur elle des gens qui avaient plutôt envie d’éteindre la lumière
télévision Itinéraire d’un ciné-fils a été un moment fondateur après eux. C’est La Dernière Séance d’Eddy Mitchell! On nous
pour moi. Le point commun avec Arasse, c’est que dans un cas expliquait qu’on était arrivés un peu tard. Dans les années 1980,
comme dans l’autre ils n’ont pas tout leur temps. Ils doivent l’idée de la mort du cinéma coïncide avec celle de la fin de

10 MARS 2025
130 ANS DU CINÉMA

l’histoire. Ces discours de déploration nostalgique auraient pu de mal, mais ce n'est pas ça qui m'intéresse. Ce qui m’inté-
tout simplement nous décourager, nous énerver, mais nous y resse, c’est que c’est un film d'identification générationnelle
avons vu une promesse paradoxale. Qu'est-ce qu'il y avait à et de construction de soi: nous avons eu les nôtres. C’est ça,
la
penser là-dedans? Si je reste sur Daney: la question du récit, transmission. Et ma pratique de l’histoire consiste aussi, d’une
du point de vue et du montage, du champ et du hors-champ. certaine manière, à trouver un moment où je n’aurais pas à
De ce que c’est que prendre position face au monde. Et du fait, arbitrer entre transmettre un savoir et partager une émotion.
j'insiste, qu’il y avait là une gravité. Les Cahiers ont été pour moi, Ce n’est pas que je sois enivré par le tournant émotionnel
étudiant, une école de la gravité et même peut-être de l’austé- de l’histoire actuellement, mais quand même, je ne voudrais
rité morale. C'était sérieux, on ne pouvait pas faire n'importe pas que l’histoire, l’'académique, ne soit qu’une langue morte,
quoi. Il y avait même un côté casse-couilles, trouble-fête. Je un savoir professionnel de rabat-joie systématiques qui nous
suis un fils unique de la bourgeoisie non intellectuelle pour séparent du passé. Il y a des gens qui veulent y adhérer avec
qui le cinéma était une distraction familiale et un moment de enthousiasme et engouement, et il faut faire un chemin avec
fête. J'allais voir avec mes parents des films de Claude Lelouch eux. Pardon pour ce moment d’attendrissement familial, mais
et je les voyais s’enthousiasmer, sans doute moi aussi, et après je moi aussi j'ai vu des films qui m’ont enthousiasmé quand j'avais
lisais les Cahiers et je me disais: «Ah, ben, non.» C’est aussi une l’âge de ma fille, et qui en fait n’ont pas besoin d'être de bons
définition un peu pauvre de la critique que d’être le pompier de films. Pensons, pour la génération d’avant, au Grand Bleu (Luc
nos propres émotions. C’est pour ça que je parle d’un rapport Besson, 1988), ou même à Mauvais sang (Leos Carax, 1986),
intimidé et inquiet, parce qu’il y a quelque chose de paradoxal film qui avait peut-être pour moi cette valeur romantique.
à se dire qu’on va au cinéma pour se couper, pas du monde,
mais de la société. Une valeur plus vaste que celle du cinéma ou de la cinéphilie?
Ça désigne le moment où le jugement critique ou esthétique
Daney disait que le cinéma nous permet d'atteindre le monde sans passer trouve ses limites: parce qu’objectivement, ce qui fait société
par la société. à un moment donné, ce sont des œuvres qui ne sont pas tou-
Exactement, et je le comprends tellement. Mais
je travaille sur jours irréprochables.
Et de même pour le champ de la pensée.
l’histoire médiévale, pas directement sur notre société. Et donc La plupart des livres importants ne sont pas irréprochables,
le cinéma a aussi pour moi un rapport au partage.
Y compris on ne les élirait pas comme les livres qu’on préfère. Mais à
d’hétérogénéité culturelle, parce qu’on peut aimer plusieurs quoi cela servirait-t-il aujourd’hui de dire, face à l’engouc-
choses sans purisme. J'ai deux filles de 15 et 17 ans. La plus ment féministe sur la notion de sorcière, que le livre de Mona
jeune est allée voir cinq fois L'Amour ouf. Ce n’est pas sans Chollet (Sorcières: La Puissance invaincue des femmes, ndlr)
rapport avec ce dont nous parlons: on sait très bien qu’à un n’est pas un très bon livre, et que les sorcières, ça ne s’est pas
moment donné on se construit par des films, par une forme passé comme ça? C’est une mythologie qui se construit sous
d'identification générationnelle. Ce qui est troublant c’est nos yeux, et ce n’est pas notre meilleur rôle que de dire que
qu’il s’agit d’un film d'identification générationnelle décalée les vampires et le comte Dracula, Vlad Dracul, ça ne s’est pas
dans le temps, car il parle des années 1980-90. Pour moi, il passé comme dans les films.À un moment, la puissance de
n’est pas question de ne pas aller voir ce film avec elle, parce l’aujourd’hui, du partage du sensible, comme le dit Jacques
qu’elle se construit. Et là je décroche mon jugement de valeur Rancière, emporte tout. Et quand il le fait,
je ne veux pas être
cinéphilique. Je vois bien ce qu’on peut en dire de bien ou celui qui laisse passer le train.

NPEBRUODCSTI.

CAHIERS DU CINÉMA LL
130 ANS DU CINÉMA

La critique ne cherche pas à éteindre l'émotion, ce que l’on aime de la préfiguration. On peut faire des remakes, mais faire un
en relève toujours. Mais là où la critique et les jeunes spectateurs remake d’un film de préfiguration, c’est con. Donc pendant
qui s’enthousiasment pour L'Amour ouf ne se croisent pas, c'est que le covid, tout le monde regardait Contagion, et c’est dément:
la première ne voit pas les films comme des objets solitaires ça se termine dans un marché de Wuhan!
et indépendants mais comme appartenantà une histoire (le film
de Gilles Lellouche mange d’ailleurs à tous les râteliers). Mais on peut Le covid n'aurait donc pas laissé de traces?
aussi voir ces films comme des symptômes de l'époque, Daney était Elles sont peut-être dans notre régime de sensibilité. Je pense
très fort pour ça, quand, par exemple, il s'interrogeait sur ce que qu’il a abîmé la visualité. On s’est écorché les yeux sur des
le succès du &rand Bleu disait de la jeunesse d'alors. Ce que vous dites écrans dégueulasses avec une image dégradée, sans parler des
sur les sorcières ou Dracula renvoie aussi à la nécessité du mythe, visioconférences. Et on s’y est habitués. La télévision continue,
qui se situe ailleurs que dans une vérité historique, et dont le cinéma non plus par nécessité mais par paresse, à faire intervenir un
a été une grande usine. pauvre expert via Zoom depuis son salon. On voit des gens
C’est ce qu'il y a de merveilleux dans le cinéma et qui en fait mal filmés, avec des décors pourris, déformés, pixellisés. Et en
notre art du contemporain. Il reste au fond la manière la plus même temps, notre écoute s’est aiguisée. On peut s’en aper-
immédiatement partageable de voir venir le temps, au sens de cevoir avec le théâtre, de façon évidente: il fait moins image
Didi-Huberman
: une image ne représente pas le monde, elle et demande plus à s'approcher,
à écouter. Et dans le cinéma
cherche à le transformer en rendant visible les devenirs possibles aussi, je pense. Donc la trace est dans la bande-son. La Zone
du monde. Donc tout cinéma est par définition un cinéma d'intérêt (Jonathan Glazer, 2023), quand même... J'ai l’im-
d'anticipation. Il permet de prolonger les perspectives,
c’est un pression que le cinéma nous demande aujourd’hui de prêter
sismographe mais pas du présent, car il a d'emblée à voir avec davantage l’oreille au monde. Artaud, d’une certaine manière,
une profondeur historique. Il est touchant de voir comment le était admiratif
de la peste comme théâtre idéal, parce que
cinéma muet s’est épris d’une frénésie, comme s’il n’avait déjà comme contagion des émotions, comme partage, on ne peut
pas le temps, et a parcouru en quelques décennies l’histoire pas faire mieux: les corps sont traversés, on comprend qu’on
de l'humanité à plusieurs reprises, comme un essuie-glace. Ce st traversés par le monde. C’est la puissance épidémique. Ce
n’est donc pas un art présentiste, mais un art d'aujourd'hui qui serait une bien pauvre histoire de représentation que de pen-
donne à penser l'actuel au sens de Deleuze. C'est-à-dire non ser à «cinéma et épidémie» comme à une thématique, car ça
pas le guidon sur lequel on a le nez, l'actualité, mais ce que nous se passe aux arrières de nos imaginaires. Qu'est-ce que ça a
sommes en train de devenir. Et tout est important dans cette fabriqué
? Qu'est-ce que ça a bougé? C’est ce type d'histoire-
phrase : le devenir, le train, si l’on veut, mais le nous, surtout. là, qui voit venir le temps, que m'inspire le cinéma, y compris
C’est voir venir le temps collectivement. quand ce n’est pas un rapport direct, illustratif. Par exemple, si
on me demande de parler d’histoire médiévale et de cinéma,
Comment le cinéma construit-il cette vision du temps qui vient? je ne choisirai pas des films en costumes.
En ce moment, je travaille sur la peste noire, à partir des cours
que j'ai fait au Collège de France en 2020 et 2021. J'avais IL y a quelqu'un dont nous n'avons pas encore parlé mais
choisi le thème de cette épidémie, la plus grande catastrophe auquel on ne cesse de songer en vous écoutant: que pensez-vous
démographique de l’histoire de l'humanité, qui entre 1347 de Jean-Luc Godard et de sa vision de l’histoire?
et 1352 tue plus de la moitié de la population européenne, Pour moi, Histoire(s) du cinéma (1988-1998) est la contribution
pour son inactualité historiographique: je m’étonnais qu’on majeure de l’historiographie de la fin du xx° siècle. D'ailleurs,
en parle aussi peu dans les livres. Pourquoi les très grandes il le savait très bien. Quand il reçoit le prix Adorno en 1995, il
causes produisent-elles si peu d'effets? Pourquoi après la peste trouve ça normal, et s'étonne même de ne pas être au CNRS
noire ce n’est pas un «monde d’après», pourquoi ne change-t- ou au Collège de France. Aujourd’hui, on essaie de se deman-
elle pas grand-chose finalement? Et quand je fais mon cours, der, un siècle plus tard, qui de Balzac ou Michelet est le plus
en 2020, je le fais devant un amphithéâtre dépeuplé par une historien. On va souvent dire qu'il s’agit du rapport entre
autre épidémie, le covid. C’est pour ça que l’idée de voir venir l’histoire et la littérature : Michelet est dans les archives et
le temps m'importe: ces objets du passé se trouvent submergés Balzac dans l’histoire d’aujourd’hui. On dit ça mais on ne le
ou fracassés par les assauts du présent. Comme j'ai du mal à croit pas.
Un peu comme quand on dit d’un cinéaste qu'il est
écrire ce livre sur la peste noire, j'aimerais faire un théâtre de «le meilleur sociologue de son temps», comme une formule
la peste, et j'ai aussi pensé à proposer, dans un registre clas- toute faite, mais on sait qu’il n’est pas sociologue. Sauf que
sique d'histoire culturelle, «la peste au cinéma»: Bergman, là, si: avec nos critères d’aujourd’hui sur ce qu'est l'écriture
Cronenberg, Lars von Trier, Jacques Demy.... il y a de quoi de l’histoire, à bien des égards, Balzac est plus historien que
faire un super ciné-club! Mais sur le covid? On a vécu un Michelet. Et ce sera bientôt la même chose avec Godard, pas
truc incroyable il y a cinq ans. Cinq ans après la peste noire, sur l’histoire du cinéma, mais sur l’histoire tout court. L'accent
Boccace avait déjà écrit son Décaméron, et si un extraterrestre tonique dans le titre de son film porte sur Histoire(s): c'est une
venait sur Terre, il s’attendrait à voir plein d'œuvres d’art sur proposition historiographique sur ce que c’est que le temps
le covid, mais il n’y a que dalle. Il a occupé notre discours, au et ce qu’il nous fait quand il passe. Les gens qui m'ont fait
sens de guerre d'occupation, comme Camus qui disait que historien ne l’étaient pas. Foucault fait quelque chose avec
l'épidémie est une occupation du langage et des corps, mais l’histoire, et nous met sur une piste très simple: si on veut
on n’en dit rien. Pourquoi? Parce que le cinéma avait déjà être historien, on ne peut pas se contenter de l’être, il faudra
tout dit par avance. Les films sur le covid existaient déjà. C’est accueillir tout ce qui déborde. Je peux faire une généalogie des
Contagion de Steven Soderbergh (2011), qui est, au sens propre, historiens qui m'ont encouragé et intéressé, ceux qui m'ont

12 MARS 2025
La Zone d'intérêt de Jonathan Glazer (2023).
130 ANS DU CINÉMA

GAUMONT

Histoire(s) du cinéma de Jean-Luc Godard (1988-1999).

aidé à écrire, mais, dans ma pratique, sur ma table d’atelier, qu’en grec ou en allemand? Nous savons bien que n'importe
d’un point de vue de la conception d'ensemble de ce qu’on a quel problème peut se penser depuis n'importe quel endroit
à faire, il y a Foucault et il y a Godard. Godard pour la forme. du monde, dans n'importe quelle langue et selon n'importe
Et Foucault pour le pourquoi. quel corpus. Quand je travaille, je travaille depuis le Moyen
Âge, ct depuis lui j'essaie d'interpréter le monde. Mais je
Le cinéma est resté très ancré dans le x siècle. Et aujourd’hui ne prétends pas qu’il est un privilège d'intelligibilité sur le
on ne peut plus le saisir dans son intégralité, comme vous le disiez. monde d'aujourd'hui.
Avec la pensée grecque ou la philoso-
C'est peut-être pour ça qu'il a du mal à s'imprégner de certaines phie indienne ou les philosophies africaines, ça marche très
révolutions actuelles? bien. Donc nos références sont là, un peu bloquées, il est
Tout à fait. C’est vrai sur la critique de cinéma, même si ce vrai, et on peut les défendre encore, mais en disant qu’il y en
n’est pas à moi de le dire. Sur l’histoire, au fond, c’est la même aura d’autres, et qu’on pourra tout refaire. Et c’est presque
chose. Je vois très bien quel est le reproche poli des jeunes, des indifférent: on a le droit de choisir son corpus, ses envies, ses
vingtenaires, qui disent: « Vous continuez à patouiller sur les mêmes passions, ses collections. Prenez la poésie, par exemple. Je suis
références, le même corpus, vous êtes un peu bloqués, les mecs.» Parce émerveillé par de jeunes autrices comme Laura Vazquez, Eva
que ce sont souvent des mecs... Il y a un truc, pas indépassable, Baltasar: vous pouvez aujourd’hui lire des choses qui sont
mais qui nous dit — et L'Amour ouf n’est pas sans rapport - qu'on totalement installées dans le xxr° siècle. Et cela sans agressivité
n’en a pas fini avec ces années-là, avec les années critiques. Pour à notre égard, nous les mecs nés au xx°. Mais avec une indiffé-
moi, ça reste une ressource d’intelligibilité, un trésor. Et ce n’est rence polie: le xx° siècle n’existe plus. Il est mort. Et dès lors,
pas maintenant qu’on va le lâcher quand d’autres nous tapent la question que pose Mathieu Potte-Bonneville, «comment
dessus sur ces thèmes-là. On pourrait se lasser de la french theory, hériter du xx° siècle ?», est une vraie question, qui est aussi
mais la hargne de ses adversaires, qui est régulièrement alimen- celle du cinéma. Il faut d’abord établir un acte de décès, et
tée, aurait plutôt tendance à aiguiser notre envie.
Du point de discriminer l’héritage.
vue de l philosophie politique qui m'intéresse, les années 1930
et la pensée antifasciste sont indépassables. Ernst Bloch, on le lit, Dans quel sens?
on le relit, on voit cette ressource d’énergie presque insensée et On n’est pas obligés de tout prendre. Il y a des choses qui nous
tragique car, comme dit Walter Benjamin: tant d'intelligence tombent des yeux. C’est passionnant de voir que c’est ça que la
pour un tel désastre. Tout a été pensé dans les années 1930 et cinéphilie comme boys club a quand même du mal à intégrer:
ça n’a rien empêché. Mais raison de plus pour continuer à en il va falloir discriminer l’héritage. Du point de vue des épisté-
parler. Donc, vous avez parfaitement raison, il ÿ a un truc qui mologies féministes et du male gaze, ça ne fait que commencer.
est bloqué, et on peut nous en faire le reproche. Et pour moi, c’est fondamental. Il ÿ a quelque chose dans le
cinéphile qui résiste, parce que les choses qu'on a aimées, on
Ce reproche est-il juste? veut continuer à les aimer, et on a de la peine à y renoncer.
Spontanément,
je pense qu’on peut faire feu de tout bois. Mais l’époque est au sacrifice. Et un sacrifice n’a de sens que si
Combien nous paraissent ridicules aujourd’hui les contro- l’on sacrifie ce que l’on aime. Larguer ce qu’on n’aime pas, ça
verses heideggériennes sur la philosophie qui ne s’énonce s'appelle sortir les poubelles, ce n’est pas difficile. Nabokov.... Je

14 MARS 2025
130 ANS DU CINÉMA

suis né en 1965. Mon écrivain préféré, c’est Nabokov. Et peut- social y compris de soulèvement des imaginaires? Peut-être
être que ce n’est plus possible. Et qu’il faut trouver un moyen, pas en Iran, par exemple. Là-bas, l’histoire est en cours: voir
le cœur léger, de faire un sacrifice. Les Graines du figuier sauvage de Mohammad Rasoulof (2024).

Ce sujet est d'autant plus fort que cet ébranlement auquel fait face En même temps MeToo a bouleversé le monde parce que ça venait
une certaine cinéphilie n'est pas le fruit d’un événement historique du cinéma, justement. Parce qu'on s'accrochaità un imaginaire de stars
extérieur; il vient, presque pour la première fois, du cinéma lui-même, sur lesquelles on a appris des choses, des actes commis, qui nous
avec MeToo. ont bouleversés.
Avec Antoine de Baecque, on a fait en 2024 au Collège de Si j'entends ce que vous dites et qui me semble très juste et
France et à l'École normale supérieure des rencontres autour très fort, même dans une conception apocalyptique qu’on ne
du sujet «Le cinéma va-t-il disparaître ?». Depuis la démarche démentirait pas et qui n’irait pas sans affectation ni sans pose,
historiciste qui est celle d'Antoine, on peut montrer que cette si le dernier acte du cinéma, c’est ce soulèvement mondial
interrogation est constitutive du cinéma, qu’il s’est toujours des imaginaires, ce désenchantement majeur, si l’art de
posé cette question et qu’il s’en sortira. Mais en même temps l’enchantement du monde finit par déciller le monde, ce serait
pas forcément: il y a aussi des choses qui disparaissent. La une belle fin.
théologie politique est fondée sur la formule «le roi est mort,
vive le roi», jusqu’au moment où on n’a plus de roi. Ça peut Et pas un recommencement
? Ce que vous disiez sur les poétesses,
aussi arriver pour le cinéma. ça ne pourrait pas se produire dans un cinéma post-MeToo,
qui regarderait déjà vers autre chose?
Le cinéma pourrait donc sor de l’histoire, à partir du moment Encore faudrait-il qu'il ne soit pas un cinéma cinéphile.
où il n’a plus le rôle central q eu dans la société entre les années On en est quand même loin pour l'instant. Tous les grands
1920 et 1970? créateurs dont on aime parler, Lynch, Carax, leurs films sont
Si vous le prenez en termes industriels et culturels d’usine sursaturés par l’histoire du cinéma, jusqu'à la gueule. Un film
à rêves et de machine à construire nos représentations du qui viendrait innocent de l’histoire du cinéma, sans références,
monde, c'est sûr qu’il ne l’est plus. Il suffit de lire la capita- qui larguerait les amarres sans agressivité, je ne sais pas si c’est
lisation boursière, ça fait un moment que l'industrie du jeu facile à imaginer, y compris pour des raisons industrielles. Un
vidéo a dépassé celle du cinéma. Mais ça, c’est aux Etats- film innocent, donc, du xx° siècle, l'ayant totalement oublié.
Unis, pas en Inde. On a tout à fait intérêt aujourd’hui à sor- Dire que le cinéma est un art du xx° siècle revient à dire qu’il
tir de ce vis-à-vis étouffant franco-américain, du point de est jeune, mais aussi qu'il est coupé en deux, comme le siècle,
vue théorique, artistique, littéraire, cinématographique. On par la Shoah, ce qui en fait un art encore plus jeune. Et on
est totalement sidérés par le spectacle trumpiste qui reprend, serait bien inconséquent de penser qu’on en a fini avec cette
ce spectacle qu’on adore détester, comme disait Daney de la question-là.
télévision. Ça ne va pas du tout. Il faudrait qu’on s'intéresse
plus à une grande démocratie comme celle de l’Inde. Et aux Entretien réalisé par Fernando Ganzo et Marcos Uzal à Paris,
cinémas du monde. Est-ce que le cinéma a perdu son rôle le 5 février

eGauMoNT

CAHIERS DU CINÉMA 15
d’une colline jusqu’au premier plan le

unsrmT
long d’une route en zig-zag; une ving-
taine de gamins souriant agglutinés dans
le cadre exécutent ou simulent des exer-
cices individuels de gymnastique ; des
enfants noirs et blancs se baignent dans
une rivière africaine dans une lumière
qui fait luire l’eau et les peaux: tant de
plans sublimes ouvrent la voie à Griffith,
Murnau, Eisenstein, Keaton, Ford. Mais
130 ans de cinéma n’en ont pas épuisé
la splendeur intrinsèque, leur force pri-
mitive, ce secret perdu auquel Renoir,
Eustache ou Pialat disaient qu'il fallait
sans cesse retourner.

À l'inverse, on peut se demander si


l’on ne s’en éloigne pas de plus en plus,
si ce geste n’est pas intimement lié au
siècle qui le vit naître, alors qu’il a depuis
été détourné dans d’autres inventions,
formats, pratiques. On se surprend régu-
lièrement, par exemple, à voir davantage
de cinéma Lumière dans l’amateurisme

Lumière, l'aventure continue ! de Thierry Frémaux d’une vidéo YouTube ou TikTok, où


souffle cent fois plus de spontanéité,
de hasard, d’instinct du cadre que dans

La source beaucoup de films vus en salle. Et puis,


il arrive souvent que les émotions les
plus fortes nous ramènent à l'évidence
par Marcos Uzal des débuts du cinéma : récemment, la
beauté extatique d’une nature indomp-
table dans Au cœur des volcans de Werner
l’occasion des 130 ans de l’inven- 35 mm).Voilà pour le passage en revue Herzog, ou celle qui se révèle dans la
tion du cinématographe — le film de ce qui fait que le film est signé Thierry disponibilité et la rêverie de la contem-
sort exactement le jour anniversaire du Frémaux, mais il conviendra lui-même plation dans Sept promenades avec Mark
tournage de La Sortie de l'usine Lumière que sa grande beauté réside dans les vues Brown de Pierre Creton etVincent Barré.
à Lyon —, Lumière, l'aventure continue! dont son travail est l’écrin.À propos de Ou encore, les plans fixes qui composent
(qui fait suite à Lumière! L'aventure com- personnalisation, on regrette au passage L'Invasion de Sergueï Loznitsa, enregis-
mence, 2016) propose un programme de que les opérateurs (connus ou ano- trant les conséquences d’une guerre sur
120 vues Lumière restaurées, pour la plu- nymes) à l’origine de beaucoup de ces le quotidien d’un peuple en survie, telles
part inédites depuis leur réalisation (là où vues ne soient pas plus mis en avant, le qu’elles se manifestent dans mille détails
le premier film en offrait une sélection de film étant essentiellement à la gloire de concrets plus parlants que n’importe
plus connues). L'emballage a ses défauts: Louis Lumière. quel commentaire.
avant tout, trop de texte, qui ne laisse Outre ces questions de sauce et de On pense à tout cela en voyant les
jamais le temps au spectateur d’être seul signature, l'important est de pouvoir voir vues Lumière, c’est dire s’il n’y a rien
face aux images. Mais, outre quelques ou revoir ces films dans d’excellentes de plus urgent à faire que de retourner
adresses inutiles aux passants ou acteurs conditions et d’être encore et toujours à cette merveilleuse source pour savoir
(pour souligner un regard caméra où un sidéré par leur beauté intacte. Il n’est pas où nous en sommes avec le cinéma et
geste) et adjectifs soulignant la beauté nouveau de le dire, mais le vérifier reste où le cinéma en est avec nous. m
d’un plan, le texte a plutôt l’avantage de un enchantement: les vues Lumière
rester assez factuel sans s’emballer dans contiennent en germe tout le cinéma à LUMIÈRE, L'AVENTURE CONTINUE!
un lyrisme creux. Et quitte à ne pas lais- venir. Quasiment toutes les dimensions France, 2024
ser de place au silence (c'est dommage), ou possibilités d’un plan — cadre, pro- Réalisation Thierry Frémaux
il est plutôt de bon goût de choisir la fondeur de champ, durée, travellings.... — Montage Jonathan Cayssials, Simon Gemel,
musique d’un compositeur contempo- y sont déjà pensées. Toutes les règles y Thierry Frémaux
rain des frères Lumière, Gabriel Fauré. sont déjà établies et transgressées. Une Production Sorties d'Usine Productions,
À quelques exceptions près, le montage charge militaire très géométriquement Institut Lumière, CNE, MK2
respecte la durée intégrale des vues, et alignée part de la ligne d'horizon jusqu’à Distribution Ad Vitam
leur restauration est magnifique (même s'approcher très près de la caméra; une Durée 1h44
si, forcément, on rêverait de les voir en reconstitution de bataille va du haut Sortie 19 mars

16 MARS 2025
GRAND PARTENAIRE
4

FESTIVAL INTERNATIONAL
LILLE [HAUTS-DE-FRANCE
91 > 28 MARS 2025
GRATUIT

D EN —

CAHIERS
CINEMA
ÉVÉNEMENT

Le roi et l’arène
par Marcos Uzal

our beaucoup de spectateurs, la avec lui-même face à une réalité bien La corrida est montrée ici à travers
découverte de Tardes de soledad plus complexe que les clichés qu’elle un point de vue proprement cinémato-
sera aussi leur première confrontation charrie. Il faudrait se garder d'y cher- graphique, c’est-à-dire comme on ne la
avec une corrida. En général, lorsque cher la métaphore d'autre chose, ou voit jamais in situ,
et comme on ne l'avait
l’on parle de ce sujet, la question est même une image exemplaire de la jamais vue avant. Albert Serra ne filme
d’être pour ou contre, or ce n’est pas corrida, notamment parce que le film “jamais les gradins où se tiennent pour-
le problème du film de Serra, qui peut ne se centre que sur un seul torero, le tant des éléments essentiels: la présidence,
convaincre aussi bien les aficionados Péruvien Andrés Roca Rey; avec un l'orchestre, et surtout le public, qui per-
que les détracteurs — notamment par la autre, il aurait été différent tant la forte çoit tout autre chose que le spectateur du
place qu’il accorde à la souffrance du personnalité de chaque matador joue film. Le choix formel le plus marquant est
taureau. Il laisse surtout le spectateur dans la tauromachie. l'usage du plan rapproché quasi exclusif,

MARS 2025
ÉVÉNEMENT

là où le dispositif de l’arène impose le sang, le sable, la boue, l’agonie du tau- l'existence (« La vie ne pèse rien», dit au
plan d'ensemble, c’est-à-dire la possib reau, le corps du torero quand il n’est torero, en pleine corrida, un membre
lité de voir le corps du torero et celui plus seulement une silhouette fardée, ses de sa cuadrilla). Ce souffle se mani-
du taureau en entier et dans un même expressions marquées, ses habits tachés et feste notamment sur le visage et dans
espace, dans un même champ visuel et déchirés —, mais aussi de sa part de mor- le regard du torero, dont les expressions
depuis un même axe. Le cœur du com- bidité et de délire. Il fait avec la corrida vont du mimétisme animal à l’extase, ce
bat appelé faena, soit la série de passes ce qu’il faisait avec Don Quichotte dans qui n'exclut pas une forme de théâtra-
exécutées avec la muleta qui s'achève par Honor de cavalleria, avec les Rois Mages lité consciente, ou même une certaine
la mise à mort de l’animal, n’est jamais dans Le Chant des oiseaux ou avec le démence. Juan Belmonte, le torero qui
montré ici dans son intégrité spatiale et Roi Soleil dans La Mort de Louis XIV: dans les années 1910 révolutionna la
temporelle. En abolissant la distance et en il ramène des êtres, des rituels ou des corrida, disait: « Si tu veux bien toréer,
transgressant l'échelle dictée par l'arène, récits sacrés à une matérialité originelle, oublie que tu as un corps.» C’est cet oubli
ainsi qu’en cassant la continuité de l’ac- non pas en les désacralisant mais en se du corps par le torero que parvient à sai-
tion par le montage, Serra défait donc la situant avant le mythe, avant la sublima- sir Serra à certains moments, moins dans
scénographie de la corrida, son équilibre, tion ou, au contraire (mais ça revient au les gestes de son art (en partie escamotés
son harmonie, sa temporalité propres.
À même), dans leur crise terminale, rendus par le cadre), que dans les manifestations
travers des variations sur quelques motifs, à la matière par la mort imminente. Honor de cet état second dans ses traits, les tor-
condensés, déplacés, répétés, il assume de cavalleria montrait Don Quichotte et sions de sa bouche, ses yeux fixes. La
ainsi de trahir une forme pour la trans- Sancho Panza avant qu'ils aient été écrits solitude évoquée dans le titre réside là:
poser dans une autre. par Cervantes, ou tels qu’ils existeraient tout a beau être visible, il se produit chez
Et que nous montre-t-il que l’on ne dans les interstices du roman. De même, le torero, et entre lui et le taureau, un
voit jamais de si près dans une arène? La ‘Tardes de soledad montre la corrida avant phénomène impartageable, dont nous
brutalité du corps-à-corps dépouillé de qu’elle ne soit musique, poésie ou danse ne sommes que les témoins. Il existe
sa sublimation, la crudité d’une corrida (puisqu'elle a souvent été comparée à ces en espagnol un mot intraduisible pour
dont on aurait soustrait l’accomplisse- arts): la corrida décomposée, dépoétisée, nommer cet état extatique : le duende.
ment plastique et spectaculaire. C’est une toute crue. Federico Garcia Lorca lie le flamenco
sorte de sacrilège, un peu comme si dans Ainsi, à nouveau, Serra parvient à et la corrida dans cette force qui pos-
un ballet on donnait à voir la tension des filmer du transcendant mais sans trans- sède et traverse le musicien, le danseur
muscles des danseurs, la concentration de cendance, à toucher au métaphysique en ou le torero lorsque leur art atteint au
leurs visages, leur sueur, les plis du col- ne s’attachant qu’au physique. Il rejoint sublime. Contrairement à «la muse» ou
lant, plus que la chorégraphie. Mais, bien là un aspect essentiel de la corrida, si à «l'ange», le duende vient de l’intérieur,
sûr, quelque chose d’essentiel en ressort. on la considère comme un rituel sacré: c’est un pouvoir que l’on a en soi et avec
Si Serra va au-delà du point où la cor- la mort physique (risquée et donnée) lequel on se bat: « On sait seulement qu’il
rida doit normalement être vue, c’est y est défiée droit dans les yeux pour brile le sang comme une pommade d’éclats de
pour s’approcher de sa concrétude — le éprouver le vertige métaphysique de verre, qu’il épuise, qu’il rejette toute la douce

CAHIERS DU CINÉMA 21
géométrie apprise, qu’il brise les styles, qu’il le rend donc uniquement présent dans que soulignent ici les scènes d'habillage).
s'appuie sur la douleur humaine qui n’a pas cette «solitude sonore» du torero. Mais ce langage témoigne plus encore
de consolation», écrit Garcia Lorca. Libre Dans les scènes de préparation ou de la dimension populaire et rurale de
à chacun de trouver cette vision de l’art de retour en voiture après la corrida, la corrida, également sensible dans le
trop romantique, mais c’est bien cette on voit comment cet état singulier du phrasé et les accents entendus. Et sur-
sorte de transe douloureuse et indicible torero, entre transe et concentration, se tout, ces phrases lancées où ces mono-
qui est en jeu et en acte dans ce que prolonge partout. Andrés Roca Rey ne logues exaltés appartiennent au régime
Serra saisit de si près. regarde presque jamais les autres,
ou très de parole propre aux films de Serra, qui
Le choix de ne pas montrer la foule furtivement, conservant un regard quasi relève de la litanie plus que du dialogue,
dans les gradins accentue bien sûr ce halluciné, comme s’il continuait à voir où pèse moins le sens des mots, plus
sentiment de solitude. Plus profondé- le taureau en face de lui. Il en va de ou moins audibles, que le ton de celui
ment, cela renvoie à une vérité de ce même pour ses gestes et expressions, qui qui parle, son caractère musical, répé-
qu’éprouve le torero : non seulement le gardent l’empreinte de la précision et titif, parfois incantatoire. Comme pour
public est souvent un autre «adversaire», de la gravité tauromachiques. On com- Sancho Panza,
la grossièreté assumée des
mais il existe pour lui d’une manière prend que même en dehors de l'arène membres de la cuadrilla est le pendant
essentiellement sonore. Pour évoquer tout est rituel et superstition pour un nécessaire à la noblesse du torero; leur
l’art de toréer, José Bergamin parle de torero. Il faut voir, par exemple, com- présence fervente et leurs mots adula-
«musique silencieuse», de «musique tue», de ment il observe et retourne un bon- teurs, toute cette adoration quasi amou-
«musique pour les yeux» (expressions qui bon entre ses doigts avant de le mettre reuse, servent d’abord à le maintenir sur
rappellent d’ailleurs celles qu’utilisaient dans sa bouche, comme s’il effectuait son piédestal symbolique, à alimenter
Epstein ou Gance pour parler du cinéma là une sorte de mini-corrida. La cua- l'ivresse d’absolu indispensable à la folie
dans les années 1920), qui s’effectue dans drilla et les assistants qui l’accom- d’être matador. m
une «solitude sonore». En d’autres termes, pagnent sont comparables à une cour,
le torero entend en lui autre chose, et c’est-à-dire qu’ils ne comblent pas sa TARDES DE SOLEDAD
c'est pourquoi, rappelle Bergamin, il se solitude mais, au contraire, la cernent, Espagne, France, Portugal, 2024
rend sourd aux clameurs et réactions la protègent, la vénèrent. On pense à Réalisation, scénario Abert Serra
bruyantes du public qui le dérangent ceux qui entourent le roi dans La Mort Image Artur Tort Pol
plus qu’elles ne le stimulent. Les «olé» de Louis XIV et, plus encore, à Sancho Son Jordi ibas Suris
seraient une manière triviale, presque Panza. Il ne faudrait pas prendre trop à Montage Albert Serra, Artur Trt Pujol
enfantine,
de s’accorder à sa «musique»; la lettre ce qu'ils disent, ces déclarations Musique Marc Verdaguer
ct il arrive régulièrement qu’un moment lyriques où il est beaucoup question de Production Andergraun Films, Rosa Fimes,
de grâce s'accompagne d’un silence total «cojones
». Certes,
se manifeste là un viri- Lacima Producciones, Idéale Audience
et soudain de la foule, ce que l’on per- lisme qui n’est pas étranger à cet univers Distribution Dulac
çoit dans une scène du film. En mainte- où, cependant, l'ambiguïté sexuelle est Durée 2h05
nant le public dans la bande-son, Serra ostensible (la fameuse féminité du torero, Sortie 26 mars

22 MARS 2025
ÉVÉNEMENT

Sans entrer dans le vieux débat sur la nature de la corrida, le dernier film d'Albert Serra permet d'affiner
la vision du cinéaste espagnol sur l’art, déployée au fil de son œuvre.

L'ART COMME ARÈNE FANTÔME


par Hervé Aubron

€ la vie du toréro Andrés Roca Rey, de son passé comme de Liberté, le haut représentant (à particule) de la République
de son existence en dehors de l’arène, nous ne saurons rien. française en Polynésie dans Pacfiction: partout des figures d’aris-
Pendant la corrida, en vertu de cadres et de sons très serrés, qui tocrates, mais hagardes, à la dérive, toujours à deux doigts de
peuvent parfois évoquer les tortures auscultées aux jumelles s'effondrer et comme mises à nu dans leur vulnérabilité. Ces
à la fin de Salé, le public est quasi éludé, absent. L’arène, dès seigneurs déchus incarnent sans doute pour Serra sa concep-
lors, devient un espace presque aberrant, qui est peut-être tion du cinéma: il met lui-même à l'épreuve ses privilèges de
celui de l’art aujourd’hui, comme sans arrière-fond : une zone cinéaste, en se plaçant à la crête entre toute-puissance (son côté
encore en apparence distincte mais au public bizarrement mégalo) et impouvoir, lâcher prise (sa propension à laisser long-
invisible, une aire qui était autrefois «séparée
», «spécialisée», temps tourner les caméras numériques sans exacte directive, à
en Occident tout au moins («l'exception culturelle»),
mais qui démultiplier les rushes, et toute la part inattendue que cela peut
apparaît désormais comme solitaire et spectrale, au bord de la capter). En cela, le cinéaste, et vraisemblablement le cinéma,
dissolution, comme si elle retournait paradoxalement, car la relèvent pour lui d’un pouvoir vide ou d’un roi nu, en effet.
technologie numérique y est pour beaucoup, à une indistinc- Ces considérations taraudaient probablement Jean-Luc
tion archaïque (le terme est pour le moins adapté à la corrida). Godard lorsqu'il signait Détective (1985), où des «stars» (ainsi
C'est cela que Serra filme: l’art (si l’on veut bien prendre le créditées au générique) erraient, absentes à elles-mêmes dans
point de vue d’un aficionado) comme un athlétisme ou une les limbes d’un palace. Les scènes d’hôtel, dans Tardes de sole-
religion qui gaspille de l'énergie et de la vie (les taureaux sale- dad, rappellent ce film (où s’entrainait, dans sa chambre, le
ment achevés et dégagés à la chaîne) et dont les fidèles sont boxeur Stéphane Ferrara). La même année que Détective, son
désormais invisibles, sans que l’on sache s’ils sont fervents ou premier rôle, Johnny Hallyday avait pour hit Le Chanteur aban-
devenus agnostiques, où ils sont, si même ils existent. donné. Andrés Roca Rey est aussi une étoile esseulée, l’idole
Au moment de Pacifiction, on avait émis l'hypothèse que le n’est plus qu’une chose lorsque son assistant l’habille en le
cinéma d’Albert Serra consistait en une «dynastie de rois nus» hissant sur son dos pour bien tendre ses collants de lumière,
(Cahiers n°792). Quichotte, les Rois mages, Louis XIV agoni- comme il le ferait d’un polochon ou comme il farcirait une
sant, le mondain Casanova, Dracula, les marquis partouzards saucisse étincelante. m

FEaLPMRSG
CAHIERS DU CINÉMA 23
ÉVÉNEMENT

Une morale de la trahison


Entretien avec Albert Serra

Pourquoi avoir consacré un film à la corrida? étions obsédés par cette possibilité de filmer le taureau en train
La base, c’est que je n’ai rien à en dire: je filme donc pour voir de mourir, malgré la dureté de la situation. On perdait tout
ce qui se passe. Comme, dans la corrida, le torero met sa vie sens critique, on devenait plus sensibles à une certaine beauté,
en jeu, je présume qu’il y a là un enjeu sérieux, qu’il ne le fait plus mystérieuse.
pas pour rien. J'ai toujours eu une curiosité, une fascination.
Pourtant je n’y suis allé que petit, vers 10-12 ans avec mon père, Combien de caméras avez-vous uti es, et comment
et dans des corridas provinciales de bas niveau. Je n’y suis pas étaient-elles disposées?
retourné pendant trente ans, jusqu’à il y a cinq ou six ans, quand Cela dépendait de l’arène où nous étions: certaines consacrent
par hasard je me suis lié d'amitié avec l’impresario d’un torero une plateforme spéciale aux caméras de télévision, avec une
célèbre à la retraite, José Tomäs. Parler avec lui m’a donné envie vue bien dégagée, mais ces plateformes, sauf exception, étaient
de faire ce film, en collaboration avec l’université de Barcelone. occupées, nous ne pouvions y accéder. Le processus a été assez
Pendant toutes ces années,
je ne regardais pas de corrida mais complexe. Nous avons d’abord étudié la question avec sept ou
je lisais à son propos — des articles, des livres théoriques, Michel huit opérateurs, expérimentés dans le filmage de corrida depuis
Leiris, Georges Bataille... J'ai même organisé une conversa- trente ans. Je ne regarde les rushes de mes films qu’à la fin du
tion au Centre Pompidou avec le peintre et sculpteur Miquel tournage, et je n'utilise jamais de combo, mais là, cette étape de
Barcelé, le philosophe Francis Wolff
et le torero Luis Francisco recherche était nécessaire. Elle nous a permis de nous rendre
Esplé!. C’est un peu comme lire les Cahiers au lieu d’aller voir compte que les caméramen les plus faibles étaient les «experts»:
les films: une façon indirecte d'apprendre, qui fonctionne bien leurs plans ne duraient pas assez, peut-être parce qu'ils corres-
pour moi. En tournant ‘Tärdes de soledad, une sorte de vibration pondaient au rythme haché d’une retransmission live. On ne
me faisait chercher ce que normalement on ne voit pas, et qui sentait ni mystère, ni poésie, ni dimension narrative. J'ai donc
doit me venir de ces lectures. Pour moi, la corrida n’est pas essayé de travailler avec des opérateurs cinéma pour pouvoir
violente, elle est sacrificielle. Les gens admirent les rituels qui dialoguer sur des bases proches, même si je ne les connais-
persistent dans le tiers-monde, y voient une pureté, alors que sais pas auparavant. On est revenus à mon nombre habituel de
la corrida leur apparaît comme scandaleuse. La caméra est à caméras, trois ou quatre (depuis mes débuts je tourne avec trois
pour voir ce qui n’est pas visible à l'œil nu. La mort du taureau, opérateurs et trois preneurs de son, sans assistant caméra). On se
on l’a vue dans d’autres films, mais avec les caméramen nous glissait où on pouvait, parfois quelqu'un nous faisait une petite

24 MARS 2025
Albert Serra photographié par Richard Dumas pour les Cahiers à Paris, le 10 février.

CAHIERS DU CINÉMA
ÉVÉNEMENT

vesoaun

place sur une plateforme, sinon nous achetions des billets. Cela manière intuitive, ce n'étaient pas des idées, même pas des
nous forçait à être créatif, à réfléchir davantage, ctà apprendre intentions de mise en scène. Je pense au moment, au début
de corrida en corrida où mieux se placer, même s'il y avait à d’une faena, où le taureau regarde exactement dans l’axe de
chaque fois une part de hasard. la caméra, sans bouger ni être distrait. Cette image a résonné
car on n'avait jamais vu cette interpellation triste, cette soli-
À quel moment avez-vous «trouvé
» le film? tude prémonitoire : le taureau est le seul à ne pas savoir qu'il
Au montage, avec Artur Tort Pujol, notre obsession a été de va mourir. Autre exemple: on s’est aperçus que dans certains
tenir l’équilibre entre violence et spiritualité, humanité et cadres, en plongée, on ne voit pas la barrière de l'arène, seu-
transcendance, humour et ironie, esthétique et anthropolo- lement le torero entouré de sable, et là, l’impression est forte
gie. Mais avant, il est vrai que des images faisaient saillie de de quelque chose d’atavique — on pourrait être dans le désert,

26 MARS 2025
ÉVÉNEMENT

dans le couloir du bas, on n’entendait rien,à cause de la clameur


du public. Nous avons donc équipé la cuadrilla de micros HE il
n’y a que Roca Rey qui a refusé certains jours, pour que l’on
n’entende pas sa peur, son hésitation,
sa frustration — j’ai dû lui
parler, le convaincre.
Au début, il a dit oui à tout, mais au bout
d’un moment il trouvait des prétextes.

Laisser la foule hors champ, c'est aussi redéfinir l'arène comme


un espace métaphysique.
Oui,
ça relève du même rejet du pittoresque et de la recherche
d’une certaine abstraction formelle, sans aller jusqu’au forma-
lisme de Zidane, un portrait du xxf siècle de Douglas Gordon
et Philippe Parreno. Je voulais conserver un aspect narratif,
doux mais cohérent, pour lequel le terme de «description» me
semble adéquat. Ne pas composer un équilibre entre les élé-
ments dont
je partais,
ce serait de la provocation,
une pose arty
ou une recherche de sensationnalisme,
ou encore une torsion
injuste. Par exemple, dans la récurrence du mot «œuilles» dans
les remarques de la cuadrilla, j'ai coupé certaines occurrences,
parce que je crois que ces termes restent humoristiques, ils
ne sont pas le signe d’une «masculinité toxique
»! Il fallait
aussi faire comprendre sans didactisme la forte codification
de la corrida, son déroulement. On voit clairement que l’on
a filmé cinq corridas différentes, mais la structure de chacune
est arbitraire, parce qu’on tente de montrer des choses diffé-
rentes dans chacune. Chaque corrida met à mort six taureaux
chaque après-midi, c’est répétitif en soi, et la plupart des fois,
rien d’intéressant ne se passe — ce que personnellement, j'aime,
et que je ne cherche pas à gommer. Assister à une corrida,
c’est attendre que la magie arrive. Certains très grands toreros
ne vivent que trois ou quatre moments extraordinaires. On
sacrifie tout, et même sa vie, pour un seul moment de grâce;
c’est une folie, une idée radicale. Je crois qu’on le comprend
dans le film
: à la fin, Roca Rey sort par la porte, la musique
continue sur le générique, il rentrera par la même porte le
lendemain, c’est une circularité sans fin.

Ce refus du pittoresque, et la quête de cet équilibre, font penser


au cinéma de Frederick Wiseman.
Peu de mois avant de commencer à monter, Artur Tort Pujol
et moi avons vu son dernier film, Menus plaisirs. J'aime évidem-
ment Frederick Wiseman et ses films; dans un long entretien
qu'il a donné à Paris Review en 2018, il évoque sa méthode, qui
est aussi celle que j'ai employée dans mes fictions. Mais parfois,
en voyant les rushes, on se disait « Non, ça c’est trop Wiseman»:
quand le plan d’après donne une information complémen-
taire, cela amène à démultiplier ces embranchements, et à faire
des films à rallonge.
Au contraire, je cherche une intensité iso-
lée. Chaque plan doit avoir sa propre unité, je note tous ceux
que j'aime, mais je me fous de les relier: l'intuition est rapide
et arbitraire.

Cela fait penser à Chantal Akerman, qui parle de « fragments d'intensité».


Oui, complètement. Une image à côté de l’autre change un peu
cette impression d'intensité originale, bien sûr. Je regarde tout
et je prends des pages et des pages de notes. Sur les sept à huit
cents heures tournées, on a pu en écarter d'emblée deux cents,
Pour que nous, public de cinéma, retrouvions cette intensité, vous faites celles qui concernaient un autre torero dont, assez tôt, on a
entendre, pas seulement voir, l'entourage proche du torero. compris que la photogénie manquait, ou n’exhalait pas le même
En fait, même à deux ou trois mètres du torero et son équipe, mystère que Roca Rey. Aussi, Roca est très grand, 1 mètre 88,

CAHIERS DU CINÉMA 21
ÉVÉNEMENT

et on a découvert seulement au début du montage que, bien Cette bulle d’abstraction, qui donne une unité esthétique au film,
que nous aimions les grandes arènes parce qu’elles sont plus correspond à une idée de l’art comme déconnecté de la société?
dangereuses, le taureau y a l'air moins puissant visuellement Oui, un art qui n’a pas de comptes à rendre de sa proximité à
s’il est petit — ce qui évidemment ne veut rien dire car certains n'importe quel aspect de la société, moral ou autre. Je m'atten-
toreros meurent avec des taureaux inoffensifs en apparence, dans dais d’ailleurs, en filmant, à ce que certains éléments ressortent:
de petites arènes, parce qu’ils se sentent plus en confiance. On un homoérotisme beaucoup plus marqué, par exemple. Je pen-
a donc retranché deux cents autres heures où le taureau était sais que l’on irait au-delà du pertinent, qu’une tendresse plus
trop petit dans une arène trop grande, plus une cinquantaine forte passerait, pas gay mais ambigué, au sein de la cuadrilla, dans
d'heures qui concernaïent de jeunes toreros avec des taureaux les corps,
la fascination, y compris physique.
dans les champs et dont il n’est resté que les deux plans qui
ouvrent le film. C'était pourtant une belle idée, ces deux jours, Est-ce pour cela que vous avez aussi filmé l'habitacle de la voiture
très chers (150 000 euros) parce que tout, même les night bal- où voyagent le torero et sa cuadrilla?
loons lumineux, devait être protégé, et que chaque caméra était Non, c’est parce que la voiture est comme un vaisseau spatial.
enveloppée de bottes de paille. C’étaient des aspirants toreros
qui s’entraînaient, comme dans les livres mythiques du siècle On voit aussi que, même parmi les siens, Roca se tient isolé.
dernier où de jeunes paysans faisaient des passes clandestines la Avec lui, le mystère perdure, on ne peut pas saisir ses enjeux à un
nuit (ce qu’on peut voir aussi dans le premierfilm de Carlos Saura, Les niveau personnel, on scrute son visage. Je crois avoir une sorte
Voyous, 1960, ndlr). C’est interdit, car un taureau doit être élevé d’instinct avec les acteurs non professionnels, j'ai senti chez les
dans des prés immenses, alimenté de manière spéciale pendant membres de sa cuadrilla une poésie populaire ancrée presque
quatre ans, mais jamais habitué au combat. Pendant la corrida, génétiquement dans une façon d’être dans le monde complète-
il est déboussolé, et il a tendance à revenir du côté d’où il est ment perdue, qui subsiste à l’état de vestige. Avec l’autre équipe,
arrivé. C’est au centre de l'arène qu’il est plus dangereux, il n’a on voyait aussi des gens non connectés directement avec le réel,
plus de repères. C’est pour ça que les toreros préfèrent ne pas mais dans celle-ci,
il y a du Lorca, quand ils disent «avec quelle
toréer au centre, d’autant plus que l’aide arrive plus lentement vérité
tu as tuë...» ou «la vérité pleine !» ou «la vie ne pèse rien»
— ce
s'ils sont blessés, elle peut prendre quinze secondes de plus, qui ne veut pas dire qu’elle ne vaut rien, mais qu’il faut la jeter,
c’est-à-dire plusieurs coups de corne potentiellement mortels. la mépriser, l'utiliser pour en faire quelque chose de grand: la
préserver seulement ne sert à rien.
Comme Roca Rey est grand, la longue focale donne l'impression
que la corne frôle son aine tout le temps. Roca Rey a-t-il apprécié ardes de soledad?
Oui, le risque de filmer de loin est d’aplatir ou de perdre le 11 voulait absolument le voir avant sa projection au festival de
point, mais cette perspective crée une sinuosité, une promiscuité Saint-Sébastien — il en avait le droit par contrat —, alors même
du corps du taureau et du torero. Comme Roca, connu pour que le son n’était pas encore monté ni mixé. Il est très difficile
son courage, torée parfois au centre, ça nous a permis de filmer de regarder un film qui est encore en cours de fabrication, il
dans le sable, sans barrière. Cet isolement correspond à l’idée faut faire abstraction de toutes les scories qui vont disparaître.
d’entrer dans un cauchemar visuel, fermé. Il a été choqué par certaines phrases qu’il prononçait, même

28 MARS 2025
ÉVÉNEMENT

Albert Serra pendant le tournage de ardes de soledad


à Séville.

si je lui disais qu’on ne les entendrait pas une fois le montage de ses remarques concernait l’ordre des corridas, qu’on avait
achevé. Je me souviens qu’il n’aimait pas non plus une scène à changé: la première dans le film, où il a un certain succès, était
Madrid où il est sifflé par la foule. J'ai tenté de le rassurer en lui en fait la dernière de la saison, et celle qui termine le film, où il
disant qu’on enlèverait les sifflets. est mis en difficulté, était en réalité la première. Il trouvait cette
reconstruction injuste, car il avait terminé la saison en beauté.
Mais qu'est-ce qui lui déplaisait ? L'image qui était renvoyée de lui? Pour moi, il est important de commencer par une corrida
Je pense que c'était d’abord une impression générale liée aux dans laquelle il est blessé, parce que d’un point de vue narrati
mauvaises conditions de cette projection. Le son est primordial cela génère d'emblée une tension. Je comprenais sa déception,
dans un film il lui donne son unité, son organicité, sa sensualité, mais je ne voulais pas pour autant gâcher le film. Après, on a
il fait tenir les plans ensemble. Plus fondamentalement, Roca organisé une projection pour toute la cuadrilla pendant que
Rey trouvait qu’il y avait trop de violence. Cela peut sembler Roca était en voyage, et eux ont adoré le film, surtout parce
ironique de sa part, mais il est soucieux de son image et de la qu’ils ont vu la rigueur, l'absence de folklore et de spectacle.
représentation de la corrida en général. Il regrettait aussi qu'il J'étais rassuré qu’ils voient cela, car j'avais travaillé au montage
n’y ait pas de triomphe. Il est le plus grand torero actuellement, avec le concours de cet impresario de mon village que j'avais
et le film, selon lui, ne rend pas justice à sa personne. On a donc consulté quand j'avais la moindre hésitation. Ils trouvaient tout
eu une discussion très intéressante ct épineuse. Il me disait par de même que le film montrait trop de violence, et craignaient
exemple qu’il est connu comme un torero qui «tue très bien». qu’il ne nuise à l’image de la tauromachie. Mais de mon point
L'estocade est acte de foi, parce que le torero perd le regard du de vue, il est moins question de violence que de mort et de
taureau, avec sa cape il l’attire vers le bas et se place au-dessus sacrifice, quelque chose de plus trouble qui confère un carac-
de lui pour pouvoir le transpercer. C’est un instant fatidique, tère transcendant au rituel. Sinon, on serait au Cirque du Soleil,
certains toreros ferment les yeux à ce moment-là parce qu'on et ça n’aurait aucun intérêt. Quand j'ai fait des demandes de
ne peut qu’espérer que le taureau va tendre l’échine. Roca est financement, j'ai parfois essuyé des refus au motif que le film
connu pour exceller dans ce geste-là, mais dans le film on le ne donnait pas le point de vue des opposants à la tauromachie.
voit peu. Il voulait aussi couper toute la séquence de l'arène Mais ce n’est pas le sujet. C’est la même chose du point de
sous la pluie, parce qu’il n’aimait pas la façon dont il y toréait. vue du torero, le film n’est pas un portrait à sa gloire. J'ai fini
Mais pour moi, c’est d’une poésie incroyable, avec les visages par élaborer une théorie du documentaire qui, selon moi, doit
et les cheveux trempés,
le sable transformé en boue. Une autre toujours trahir son objet.

CAHIERS DU CINÉMA 29
ÉVÉNEMENT

Cette théorie de la trahison va à rebours de toute une histoire économie du découpage, dans les séries par exemple, vise l’effi-
du documentaire qui est une quête de vérité. cacité et nous fait perdre l'habitude de percevoir la complexité
C’est une quête théorique, je crois au contraire que le docu- des images: toute image est traduite en idée. Or tout le travail
mentaire, comme la fiction, est obsédé par le mensonge. du spectateur consiste à entrer dans la densité du plan,
à réajus-
ter constamment son regard. Quand tu observes une situation
Mais parfois la vérité n'est-elle pas dans l'artifice de la mise en scène à l'œil nu et que la caméra la filme, tu te rends compte qu’elle
ou du montage? ne perçoit pas du tout les choses comme ton œil, elle n’a pas de
Sur le tournage de La Mort de Louis XIV, on avait des hésitations cerveau, elle est sans intuition ni idée préconçue, elle a un tout
sur le degré de familiarité que le roi pouvait avoir avec son valet. autre rapport aux événements. C’est la raison pour laquelle je
Il existe peut-être des sources historiques sur ce point, mais on n'utilise en général pas de combo, je ne crois qu’à ce qui s'im-
ne les avait pas trouvées, alors chacun y allait de son hypothèse prime dans l’œil de la caméra. La caméra trahit les intentions
jusqu’à ce que Léaud dise:
« Bon, on commence! Si c'est beau, c'est des personnes qu’elle filme parce que son regard est amoral. Il
vrai.» Et je me suis dit: oui, arrêtons de discuter. ne s’interrompt pas, il ne recule pas.

Même si vous savez qu’ensuite le film peut être perçu selon d'autres C’est aussi une leçon qui vaut pour le montage, non?
critères, comme un film viriliste à l'époque de MeToo ou bien comme Oui, parce que dans le montage il y a l'arbitraire des choix que
une apologie de la cruauté envers les animaux? j'ai faits au détriment d’autres éléments. Le dernier plan d’une
Ce n’est pas mon problème.

Reste-t-il une place pour une morale du documentaire?


Une morale de la trahison. C’est un absolu pour moi, le docu-
mentaire doit toujours trahir son objet. C’est une hygiène: ne
pas se laisser piéger par une idée préconçue du film mais tra-
vailler à partir des images que l’on a.

Le choix d'ouvrir le film par le taureau seul crée aussi un contrepoint


avec toutes les morts ensuite.
Il y a d’abord un miroir tendu entre l’animal et l’humain, et
ensuite une série de regards, celui du public, qui est hors champ
mais qui est constamment désigné par le torero et sa cuadrilla,
celui de la caméra avec lequel le torero joue en permanence,
par exemple dans la voiture, où il est très conscient d’être filmé.
C’est différent dans l’arène, quand il est concentré sur le regard
du taureau et que son visage est défiguré par des mimiques qui
l’animalisent, alors que le taureau, lui, s’humanise dans l’agonie.
Ce que cette proximité privilégiée avec le torero et le taureau
m'a appris au cours de ce film, c’est que la tauromachie est une
ode à la vie, parce qu'elle prend acte de ce que la mort est sans
cesse incorporée à la vie.

Cette idée que la plénitude de la vie ne s'apprécie que dans l'expérience


de la limite et de la mort fait penser à Georges Bataille.
De là à faire un film sur l'abjection, il n’y a qu’un pas. Et c’est
une chose qui me plaît. De mon film sur Casanova, Histoire de
ma mort, j'aimais dire que c'était un film sur la beauté de l'injus-
tice et l'injustice de la beauté.

Comme Liberté.
Exactement, le libertinage comme programme politique,
comme exercice radical de la liberté, jusque dans l'injustice.
Et on peut trouver de la beauté dans l'injustice.

Dans l'injustice ou dans la transgression?


Dans l'injustice, car la violence est subie par certains, comme
par le taureau ici.À New York, où j'ai présenté ‘Tardes de soledad,
une spectatrice est venue me dire que le film l'avait bouleversée
alors qu’elle est végane. « Vous m'avez corrompue», m'a-t-elle dit.
Peut-être la visée du cinéma est-elle de corrompre le specta-
teur et de le faire adhérer à des valeurs qu’il réprouve. C’est
très nietzschéen comme expérience. Aujourd’hui, une certaine

30
ÉVÉNEMENT

scène et le premier de la suivante doivent avoir une correspon- En tout cas, la corrida m’a appris beaucoup de choses. Par
dance organique, rythmique, sensuelle. En plus, ici, la répétition exemple, que le taureau de combat est le seul animal au
produit une liberté. Dans la répétition, tout trouve sa place, tu monde qui, quand il est attaqué, continue à charger. Tous les
n’es plus contraint par une logique dramaturgique. Ce temps- autres animaux cherchent à fuir, lui, il s’obstine dans l’attaque,
là appartient à la corrida, parce qu’elle donne une intensité à avec une détermination qui relève de l’irrationalité, d’une
une perception dont est dénuée la banalité du quotidien. Mais logique sacrificielle. Les toreros, c’est un peu pareil, ils ne
il appartient aussi au cinéma, parce qu’il nous restitue la sensibi- vivent plus que pour l'arène, c’est la raison pour laquelle la vie
lité à la beauté de l’espace et du temps que nous ne savons plus quotidienne n'apparaît jamais dans le film, parce qu’elle n’a
percevoir. Dans la peinture classique, il existe une telle beauté pas la même intensité. Pour moi, le cinéma agit de manière
des espaces, mais le cinéma seul sait nous donner cette expé- similaire, c’est la vie stylisée. La vie pleinement vécue dans
rience esthétique du temps avec le rythme interne des images la stylisation.
et celui du montage.
1 «Albert Serra, Toros!s, 27 avril 2013, accessible en ligne sur Dailymotion.
On a le sentiment que votre rapport à la corrida est une métaphore
de votre cinéma en général. Même dans Pacifiction, Magimel
nous apparaît rétrospectivement comme un taureau tournant en rond Entretien réalisé par Charlotte Garson et Alice Leroy à Paris,
au ralenti sur son île. le 10 février.

CAHIERS DU CINÉMA
ÉVÉNEMENT

Tardes de soledad réactualise à nouveaux frais quelques théories des deux plus fameux critiques
des Cahiers, passionnés par la corrida cinématographique.

BAZIN, DANEY':
PASSES CRITIQUES
par Pierre Eugène

i André Bazin avoue n’avoir jamais vu de corrida, ses lec- pour recréer une continuité, Bazin, contredisant sa réputation
teurs se souviennent de «Morts tous les après-midi» (Cahiers de naïf amateur du réel, défend le bluff d’un «plus» de réa-
n°7, décembre 1951 ; repris avec modifications dans Qu'est-ce lité: « Myriam vise d’abord au réalisme physique. La supercherie du
que le cinéma ?), ce grand texte autour du documentaire de montage tend à la vraisemblance du découpage.» Ce qui l’intéresse
Pierre Braunberger et Myriam Borsoutsky (alias Myriam, surtout est que «la tragédie tauromachique», sa « liturgie» et le
également monteuse du film): La Course de taureaux (1951). «triangle mystique entre la bête, l’homme et la foule» semblent
Commençant par louer la «diabolique» habileté de la mon- encore plus difficiles à transposer au cinéma qu’un spectacle
teuse qui associe des plans de taureaux et de passes différents théâtral. Si le film y parvient pourtant, c’est, dit Bazin, «parce

PCEOTWUMRBEIS

32 MARS 2025
ÉVÉNEMENT

torero durant plusieurs années, elle double ses vues docu-


mentaires d’autres totalement fictionnelles. Mais même dans
ce tour de passe-passe, le réel garde ses droits: « Car enfin ce
n'est point un scénariste qui a inventé cette histoire: c'est le tau-
reau lui-même. En blessant Procuna, il en a fait dévier le cours.
L'eñt-il tué, comme Manolete, le film finissait autrement !» (Le
Parisien libéré,
28 octobre 1957). Derrière l’homme, l’animal —
agent suprême, masqué mais imparable, du réel — est bien le
véritable scénariste.
Contrairement à Bazin, Serge Daney voit très tôt des
corridas (prévoyant d’aller en Espagne dans ce but dès ses
20 ans) jusqu’à sa maturité (évoquant dans Persévérance une
errance à Ronda, capitale de la tauromachie). Le jeune ama-
teur d’astrologie faisait aussi attention au signe du Taureau:
cette «force taureau» d’un camarade évoquée dans des notes
privées de 1967 («Très dangereux pour moi, alors je parle trop»)
et celle d’un « Rossellini (marqué par son signe astrologique, celui
des élans tenaces, le Taureau)» (Cahiers n° 186, janvier 1967). Le
19 juin 1986, envoyé avec une équipe de Libération couvrir
la Coupe du monde à Mexico, il prend la tangente ct relate
une corrida «terne» et dépeuplée par le foot, observant le
théâtre social qui s’y joue. Mais c’est une autre, médiatisée
par la télé et racontée dans sa série « Le salaire du zappeur»,
qui lui permet de théoriser un peu, à partir de la faena: « Si
la mise à mort dit qu’il faut en finir (le plus vite possible), la faena
est, au contraire, un présent qui s’installe [...]. L'homme toréant,
seul, arrache au taureau circonspect un peu de temps qu’il offre au
public. On appelle temple la capacité qu’il a parfois de ralentir le
mouvement et de basculer dans une autre durée. [....] La corrida, en
ce sens, est cinématographique. Mélange de précipitation moche (les
passes de peén) et de temple beau à crier (en général “olé !”), de
temps perdu (profane) et de temps conquis (sacré), elle a une chose
en commun avec le cinéma: la tentation du ralenti.» (Libération,
La Course de taureaux
de Pierre Braunberger et Myriam Borsoutsky (1951). 27 octobre 1987). La «modulation» du temps par la corrida
permet de «vrais» ralentis, à l'inverse du trucage cinémato-
qu’il m°en restitue l'essentiel, son noyau métaphysique
: la mort». graphique, raison pour laquelle les effets visuels opérés par la
Cet unique et crucial passage de vie à trépas, le cinéma seul télévision révèlent son souci de prélever une « dîme d'images
peut le conserver et, surtout, le recommencer. L’étrangeté de en plus» sur une réalité qui lui échappe (même si elle montre
la répétition cinématographique, acceptée inconsciemment une corrida in extenso). Car le rituel de la corrida, explique
ailleurs, choque devant la mort car elle produit alors une Dancey, «est un rituel intimiste et rapide. Cette intimité est partagée
«obscénité, non plus morale comme dans l’amour [la petite mort du par des milliers, mais elle reste une intimité. Cette rapidité est par-
sexe], mais métaphysique». Ce vacillement de notre perception fois ralentie à en mourir (de plaisir), elle reste une rapidité. Le reste
devant la brisure scandaleuse du continuum sensible redouble est décoratifs. On comprendra à ces lectures comment Albert
le réel d’une émotion vertigineuse, «multipli[ant] la qualité du Serra, ce passeur de corrida qui inscrit les pouvoirs intimes
moment originel par le contraste de sa répétition». du cinéma en rivalité avec ceux du spectacle, cherche, mateur
Les années suivantes, Bazin continue de chroniquer des matador, ses propres moyens de profanation. m
corridas cinématographiques et apprécie dans un repor-
tage en Cinérama (procédé de triple projection panora-
mique) comment le plan extralarge « embrassant les gradins et
l'arène» permet de «situer parfaitement les rapports de la bête et À LIRE
de l’homme
!» (France Observateur, 26 mai 1955) — préfigu-
ration des analyses célèbres de «Montage interdit» (Cahiers André Bazin Serge Daney
n°65, décembre 1957), où Charlot dans la cage au lion Écrits complets, Macula, 2018: «Tristes morts dans l'après-midi»,
remplacera le torero. Mais, encore une fois, Bazin n'aime atickes n°899, 1781, 2157, 2159, Libération, 19 juin 1986 (repris
le réel au cinéma que comme un travesti plus convaincant 2425, 2437, ML. dans La Maison Ciném a
et le Monde,
#.3,POL 2012.
que nature. Comme dans la fiction Après-midi de taureaux de
«Le too parles comes », Libération,
Ladislao Vajda (1956), qui fait jouer de vrais matadors («les
27 actobre 1987 (repris dans
meilleurs acteurs du monde»), et surtout dans Torero de Carlos
Le Salaire
du Zappeur, PO. 1993).
Velo (1956), reconstituant la vie du Mexicain Luis Procuna.
La société de production de films d’actualités ayant filmé le

CAHIERS DU CINÉMA 33
ÉVÉNEMENT

Professeur émérite à l'École normale supérieure (Paris), Francis Wolff, spécialiste


de philosophie antique et auteur entre autres de Dire le monde et Pourquoi la musique
?
a publié en 2007 l'ouvrage somme Philosophie de la corrida.

De l'harmonie dans l’effroi


Entretien avec Francis Wolff

Qu'est-ce qui vous a le plus frappé dans 7ardes de soledad? fondement de toutes les autres. Mais c’est aussi un archaïsme
C’est l'extrême densité dramatique de la lutte à mort, notam- historique, car le film réduit la passe à une esquive. Le torero
ment dans les passages filmés à Madrid. Serra n’a gardé que les évite de justesse la charge grâce au leurre, au risque, par-
rushes de Séville, Santander, Bilbao et Madrid, mais les affron- fois, de se retrouver en mauvaise posture. Ça, c’est une vision
tements à Madrid sont les plus impressionnants. Il n'y a pas de archaïque de la tauromachie, une tauromachie essentielle-
musique. Et surtout, la solitude de Roca Rey y est plus évidente. ment défensive qui remonte à ses origines jusqu’au début du
Une partie importante de l'arène lui est hostile, le gradin 7, xx® siècle. Or, dans les années 1910, avec la «révolution de
qui se veut le plus radical et exigeant. Le torero lutte en per- Belmonte», qui fonde la corrida moderne, la charge du tau-
manence sur deux fronts à la fois: contre le taureau et contre reau cesse d’être évitée pour être au contraire provoquée et
cette partie du public qui ne cesse de le huer et de tourner en devenir la matière même que l’homme modèle, en la condui-
dérision ce qu’il fait. On le voit à plusieurs reprises lancer un sant, l’allongeant, la pacifiant, la ralentissant. Le film s'efforce
regard hagard et haineux à cette partie de l'auditoire, ce qui ne au contraire de montrer la part irréductible de la sauvagerie
fait que redoubler les vociférations. animale comme de la brutalité du geste humain.

Aviez-vous déjà vu la corrida ainsi filmée? Quelles en sont les conséquences à vos yeux?
On ne l’a jamais filmée à cette hauteur, au ras du sable, et avec Le taureau est essentiellement vu comme un adversaire
un cadrage aussi serré. On ne voit jamais la charge complète indomptable, voire un ennemi à éliminer à tout prix. «Un
du taureau, ni une passe du début à la fin, ni une série com- “salopard” qui veut me prendre, me tuer.» La cuadrilla et le
plète enchaînée. On voit essentiellement le corps-à-corps, sans torero ne le traitent qu’en ces termes. C’est plutôt rare dans
le début ni la fin de l’assaut, du geste, dont le sens est volon- la réalité de la corrida. Car les moments de franche hostilité
tairement gommé. On ne voit pas non plus la corrida, la fête, verbale laissent souvent la place à des discours plus amènes:
en somme le spectacle, ce qu'Aristote appelait les «assaison- on cherche la «collaboration» du taureau, avec lequel on
nements». Ni le rituel, ces gestes symboliques stéréotypés qui s'efforce de créer une «œuvre commune» (la faena). Autre
protègent de l’imprévisibilité et participent du sens du drame. conséquence, le torero est vu comme une figure surhumaine,
L'affrontement est réduit à l'instant où le taureau frôle le torero, le héros risque-tout d’une épopée extravagante dont la qualité
où celui-ci esquive la charge, ou au contraire ne peut pas l’éviter. unique est d’être «couillu». La métaphore des huevos revient
Tout ce qui rendrait cette lutte à mort intelligible est occulté: constamment dans les propos de la cuadrilla. Tout cela est
la stratégie, les emplacements, les terrains, les positions; bref, la cohérent avec la personnalité et la tauromachie propres de
technique extrêmement complexe de la tauromachie. Le film Roca Rey, qui permet, mieux qu’un autre, d'exprimer ce
réduit l'affrontement entre un homme et un animal à sa dimen- virilisme brut exacerbé.
sion nue la plus archaïque.
Comment le film dialogue- avec votre intérêt pour la corrida
Qu'entendez-vous par archaïque
? comme philosophe?
Archaïsme d’abord des émotions: l’effroi face au danger, Je trouve qu’il rend puissamment raison de ce qui échappe à
la crainte de la blessure, la peur de la mort, c’est la part la toute raison dans la corrida — et peut-être aussi dans l’existence
plus archaïque dans notre système d'émotions. Elle est au humaine en général le corps, l’effroi, la violence, le meurtre.

34 MARS 2025
Mais il n’a pas pour vocation de transmettre le propre de l’émo- etc. En revanche, les scènes dans la voiture sont entièrement
tion tauromachique. Ce qui la rend pour moi incomparable à nouvelles. Il y a des livres, dont le plus célèbre est celui de Jean
toute autre, c’est qu’elle fusionne deux émotions ordinaire- Cau, Les Oreilles et la Queue, où plus récemment Le Chauffeur
ment incompatibles. Elle crée de la beauté sur fond de peur de Juan de Jean-Michel Mariou, qui traduisent l'ambiance quo-
de la mort. Il n’y a aucun autre art capable de transformer en tidienne d’une cuadrilla, mais ça n’a jamais été filmé avec cette
une fraction de seconde une sensation d’effroi en admiration proximité et cette vérité. On entend surtout les éloges exaltés
pour l'harmonie d’un geste. Car ordinairement, pour éprouver et sincères du torero par la cuadrilla. Cela renforce sa solitude:
un sentiment de beauté, il faut que nous soyons complète- souvent muet, toujours habité de ce qu'il a fait, inquiet de ce
ment apaisés, sans crainte pour nous-mêmes ou pour autrui, qu’il devra encore faire.
en somme dénués de toute pression vitale. Il est vrai que, sans
la peur, la corrida serait morne et insipide. Mais la peur seule Le sang est peut-être le motif esthétique principal?
ne nous donne aucune sensation propre à la corrida. J'ai cou- Le film insiste beaucoup, peut-être trop, sur l’agonie du taureau.
tume de dire que le «olé» est fait du «oh» de la tension suivi du Même les ultimes réactions physiologiques du taureau déjà mort
«lé» de l'apaisement, lorsque la beauté surgit de son contraire. sont encore plein cadre. Ce n’est pas l'aspect le plus glorieux
Le torero a transformé la ligne droite mortelle en une courbe du spectacle de l'arène.
À tel point que je pense que certaines
admirable. La lutte à mort est transfigurée en une œuvre que organisations anti-corridas ont validé le film en se disant qu’il
créent ensemble le torero par son immobilité et le taureau par montre combien c’est un spectacle barbare. Il est vrai que
sa mobilité domptée. Cette part de l'émotion taurine est déli- l’image de l’agonie met au défi toute argumentation. Mais,
bérément occultée par Albert Serra, qui s’en tient à la tension dans l'optique d’Albert Serra déjà évoquée, montrer la mort
extrême de l'affrontement. dans toute sa crudité me semble, je ne dis pas éthiquement, mais
cinématographiquement défendable.
Il y a aussi les scènes dans la voiture et ce moment de l'habillage
qui brisent le film. Tardes de soledad
va sortir dans un monde majoritairement hostile
La scène d'habillage ne m’a pas paru nécessaire, c’est un cliché à la corrida.
de tous les documentaires sur la corrida depuis La Course de Encore plus en Espagne qu’en France. C’est que là-bas l'enjeu
taureaux de Pierre Braunberger et Myriam Borsoutsky (1951). en est directement politique et pas seulement éthique:
la droite
Les poncifs en sont connus: le cérémonial, le silence lourd est pour, pour de mauvaises raisons, et la gauche est contre, pour
d’appréhension, les étreintes vaguement homoérotisées entre d’aussi mauvaises raisons. En France, c’est une défense régionale
le torero et son valet d’épée qui serre au maximum le costume, contre l’uniformisation culturelle. Donc défendable parce que

CAHIERS DU CINÉMA 35
ÉVÉNEMENT

CDBERSAHOL.
MU

Parie avec elle de Pedro Almodôvar (2002).

minoritaire. En Espagne, elle est attaquée parce qu’elle n’est à abattre. L'idée que la corrida illustre le duel d’un homme
pas minoritaire, mais toujours associée à un discours national solitaire face à la sauvagerie naturelle est une interprétation
réactionnaire. Les prix reçus par le film en Espagne permettent possible de la corrida. Mais tout dépend de ce qu’on lui
peut-être d'attendre un regain de légitimité intellectuelle que la fait dire moralement. Pendant longtemps, elle servait à glo-
corrida a perdue depuis la movida, au tournant des années 1970- rifier le torero: il incarne la supériorité de l'intelligence sur
80. C’est la dernière période de l’histoire de l'Espagne (ou la brutalité, David contre Goliath. Mais, avec la sensibilité
plutôt de Madrid) où la corrida a bénéficié d’un snobisme moderne qui prête à l'animal les vertus des dominés, cette
intellectuel, par opposition à la pop et aux produits de consom- même interprétation implique une morale contraire: c’est
mation de l’industrie culturelle. Comme avec le flamenco, la une barbarie dans laquelle on se débarrasse sans raison d’un
movida avait la volonté de récupérer des éléments historiques être vivant innocent.
de la culture espagnole en les débarrassant du franquisme. On
le voit chez Almodôvar. Depuis, c’est la catastrophe. La corrida Le torero José Tomäs, considéré comme le plus grand de sa génération,
est l’un des arguments de Vox, parti d’extrême droite qui défend avait il y a quelques années soulevé une question intéressante
tout ce qui est traditionnel en réinventant sans cesse un passé en refusant de diffuser ses faenas à la télévision: l'irreprésentabilité de la
mythifié. Un intellectuel de gauche ne peut plus aller aux arènes tauromachie.
en Espagne sans se cacher. Cela fait en effet penser à Claude Lanzmann qui était justement
un aficionado, notamment dans sa période Simone de Beauvoir,
Comment crit le film dans cette histoire parallèle à la corrida qui est et qui avait tenu, à la fin de sa vie, à aller voir José Tomäs.
celle de sa représentation artistique? Derrière la position éthique de ce torero, il y avait l’idée que
Il fait date. Il y a des artistes prestigieux aujourd’hui derrière chaque après-midi devait être un événement singulier où les
la corrida, comme Miquel Barcelé, mais ce que le film repré- deux adversaires allaient jusqu’au bout d'eux-mêmes, et où le
sente, c’est surtout le rond de l'arène. La nouveauté artistique public devait avoir conscience que la contingence du drame
du film, c’est le motif
du corps-à-corps sans merci. En cela, le était irrépétable. La tauromachie a en effet quelque chose
film pourrait aussi faire penser à la série «La Tauromachie» de d'irreprésentable. C’est un art de la présentation plutôt que de
Goya. Chez Picasso, c'était un thème central mais il retenait sur- la représentation. Elle touche à une vérité dont les autres arts
tout la violence plastique du couple taureau/cheval. Cela faisait ne font que rêver. Elle se vit dans l'éclair de l'instant et transmet
longtemps qu’on n’avait pas vu un grand artiste se pencher sur le sentiment de l’irréversible, de la vie à la mort sans retour.
cet art, et justement par son côté le moins «art», en refusant
tout esthétisme, toute courbure enjolivante. Tardes de soledad rappelle la façon qu'a la corrida d’indexer
notre rapport aux autres animaux à chaque moment de l’évolution
La solitude du film pourrait aussi être celle du taureau? de la société.
Dans votre entretien avec Serra en janvier 2024 (Cahiers Pas seulement aux animaux. Elle pose à chacun la question de
n° 805), il affirme vouloir montrer, davantage que la solitude, son rapport avec la mort. La corrida repose sur deux principes:
la souffrance du torero, pas celle de l'animal. Le pluriel de l'animal doit mourir, mais il arrive qu’il ne meure pas; l'homme
«tardes», que n’exprime pas le français «après-midi», l'indique ne doit pas mourir, mais il arrive qu’il meure. Plus précisément:
aussi. Mais qu’on puisse voir une solitude de l’autre combat- sans le risque de mort du torero, la mort de l’animal serait
tant serait justifié, puisqu'il est montré comme l’adversaire insensée, injustifiable. Son éthique est celle-ci: seul celui qui a

36 MARS 2025
ÉVÉNEMENT

mis sa propre vie en jeu a le droit de tuer l'animal respecté. En Vous évoquiez l'homoérotisme; à la base du rituel de la corrida se trouve
cela, pour moi la corrida est éthiquement plus défendable que aussi une forme de travestissement.
l'abattage industriel. Elle renoue avec quelque chose de très Les lectures genrées de la tauromachie sont nombreuses.
archaïque dans nos sociétés: le respect qu’on a pour l'animal L'anthropologue britannique Julian Pitt-Rivers en a fait la
n'empêche pas sa mise à mort, mais celle-ci doit s'accompagner base de son interprétation. Le problème classique est de savoir
de rituels propitiatoires et, dans certains cas, de la mise en jeu de qui est l’homme et qui est la femme. L'ambiguité sexuelle des
soi. Ce fil extrêmement ténu, le film le montre magnifiquement. deux adversaires est évidente. D'un côté, le taureau,
la corne
pénétrante, phallique, à l'agressivité naturelle, face à l’homme,
Dans quelles circonstances arrive-t-il que le taureau ne meure pas? vêtu de couleurs vives, qui s’enroule par ruse dans sa cape cha-
Dans deux cas. Il peut être gracié, en cas de bravoure toyante comme pour séduire le taureau. Mais progressivement
exceptionnelle. Il faut la demande du public, l’accord du tout s’inverse, selon une interprétation banale et classique. La
président, de l’éleveur et du torero. Les taureaux graciés sont corrida exprimerait le rapt par l’homme de la puissance virile
rachetés par l’éleveur pour servir de reproducteurs. Par ailleurs, du taureau, accompli dans la mise à mort, geste de pénétration
il arrive que le torero ne parvienne pas à tuer le taureau dans mâle par excellence. La corrida serait donc fondée sur cette
le temps réglementaire, qui est de quinze minutes. Si le taureau ambiguïté: qui va pénétrer l’autre? Le film ne montre pas ça.
est toujours debout après ce temps, le torero doit se retirer, La personnalité de Roca Rey et le regard que Serra porte sur
couvert de déshonneur, le taureau a vaincu, si je puis dire, et lui insistent au contraire sur la virilité exacerbée du torero, à
il est conduit dans les coulisses. Blessé, il ira à l’abattoir et à la où d’autres toreros, par exemple celui qui a disparu au montage,
boucherie comme ses congénères tués dans l’arène. En cas de Pablo Aguado, jouent sur l’équivocité de leur gestuelle et de leur
grave coup de corne qui met un torero, voire deux toreros, hors tauromachie. Ici, c’est un combat entre machos. D'ailleurs le
de combat,
ils sont remplacés par un collègue.
Au cas, rare, où les film se garde bien de toute interprétation, de toute symbolique,
trois seraient à l’infirmerie, la corrida est arrêtée. Mais, comme de toute herméneutique. Heureusement! Il veut montrer ce
on voit dans le film, le pundonor du torero fait que, même blessé qu’il montre et rien d’autre.
et au bord de l’évanouissement,
il n’abandonne pas l’arène tant
qu’il n’a pas pu tuer son adversaire. Entretien réalisé par Fernando Ganzo à Paris, le 7 février.

MAPDVB0UENSLRÉIT,
Francisco de Goya y Lucientes, El diestnisimo estudiante de Falces, embozado burla al toro con sus quiebros, planche n°14 de la série
«La Tauromachie», entre 1815 et 1816, estampe, Pelit Palais, musée des Beaux-arts de la Ville de Paris.

CAHIERS DU CINÉMA 37
FILMS DU MOIS CAHIER CRITIQUE

0EB2MaNRTOS
EN SALLES
Bridget Jones: folle de lui de Michael Morris 5 Mickey 17 de Bong Joonho
Bonjour l'asile de Judith Davis 5
Maman déchire d'Émilie Brisavoine 5

5 MARS Tous les autres


Black
Dog d'Hu Euan 4

s’appellent Robert
Les Filles du Ml d'yman El Amir et Nada Riyadh 5
Mickey 17 de Bong Joonho 3
Peaches
Goes Bananas de Marie Losier 46
Le Système Victoria de Syivain Desclous 5
‘Anna de Marco Amenta, Brujeri — Sarcellre de Christopher Murray,
Dans la cuisine des Heuyende Stéphane L-Cuong, Du Sang par Yal Sadat
dans la nee d'Eott Lester, jet
de burce Le Secret
de Mhéops
de Barbara Schubz

12 MARS [SH le monde, pour quoi faire? La versions de lui-même. Mickey est un
L'Age imminent
de Ciara Serrano Liorens É question hante les blockbusters des «consommable»: un volontaire régulière-
et erard Simé Bimeno
années 2020,
à en croire les relents dépres- ment expédié vers une mort certaine pour
Blue Sun Palace de Constance Tsang 4
La Convocation” d'Halfdan Ulmann Téndel 41 si des happy ends. Ici, Anya Taylor-Joy tester les chances de survie sur Niflheim,
Parthenope
de Paolo Sorrentino 57 roule sur ses oppresseurs mais revient hostile colonie où des créatures grouillent
Reine mère de Manele Lab 57 à la case départ (Furiosa) ; là, Timothée sous le permafrost — des tardigrades géants,
The Last Showpirl
de Gia Coppola 5
Chalamet terrasse les Harkonnen sans dont la monstruosité dodue rappelle Okja.
Vers un pays inconnu
de Mahdi Fiefel m2
Belin té 42 d'Andreas Dresen, Black Bar Diares de Sora, toutefois éviter l’embrasement de l’Empire Sans cesse tué et ressuscité dans un corps
Délcalisés
d'A et Redouane Bougheraba, Jeunesse imaginaire (Dune: Deuxième partie) ; quant à Margot neuf mais identique (on n'arrête pas le
de Ruandra Gubemat, On ra d'Emya Baron, The Insider
Robbie, en clouant le bec du mascu Ken, progrès), Mickey se décline à l’envi. Il
de Steven Soderbergh
elle accède au monde réel où l'attend une charbonne, crève et se relève sans faire
promotion discutable — un rendez-vous d'histoires, jusqu’au jour où la dix-sep-
19 MARS chez le gynéco (Barbie). La main com- tième mouture de sa personne survit à la
Au pays de nos frères
de Raha Amirtazli É patissante des films se pose sur l'épaule dix-huitième. Deux Pattinson pour le prix
et Alireza Ghasemi du spectateur, gratifié d’excuses pronon- d’un, dans le même champ: vieux comme
Baby
de Marcelo Caetano #4
cées avec un sourire chagrin: on a scruté les tout premiers VFX, le tour de force est
La Cache
de Lionel Baier 5
L'Échappée belle de Pamela Var 5 l’époque et, désolé, c’est tout l'espoir aujourd’hui banal. La vraie prouesse, c’est
J'ai vu trois lumières noires de Santiago Lozano Avarez 56 qu’on a trouvé. donc de trouver une âme et une raison
Lumière, l'aventure continue de Thierry Frémaux 16 Au contraire de ces vieilles franchises, d’être valable à ce kamikaze doublonnant.
Magma de Cyprien Vial 5
Mickey 17 édifie une mythologie neuve Réinventer Mickey, en somme: on n’est
Quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, #4
quelque chose d'emprunté d'Hernén Rossel (tirée d’un roman d’Ashton Edward paru certes pas chez Disney, mais le choix du
Vermiglo
de Maura Delpero 58 en 2022) et se frotte à des questions d’au- prénom traduit la difficulté d’élire une
Aïcha
de Mehdi M Barsaou, All Knights de Barry Levinson, Blladone tant plus existentielles, découlant de la pré- mascotte universelle au xxI° siècle.
d'Alanté Kavailé, Blanche Neige
de Marc Webb, Ma mère, Dieu
et
cédente.À quoi bon un héros de plus? La solution gît en partie dans le rire.
Sive Vartan de Ken Scot,Prosperde Yohann Cloaguen, Radio Prague,
es ondes de a révolte de ir Mâdl,Sarinde
Laura Domso Toro Pour sauver quoi? La Corée dont Bong Le burlesque cinglant fait accepter la
Joonho est le contemporain, déchirée par part absurde de cette épopée volontaire-
une crise politique? L'Occident anémié, ment démonétisée — la mort est abolie,
26 MARS
écartelé entre mille promesses d’apoca- et avec elle le sens de l’aventure. Il s’agit
Aimer perdre d'Harpo et Lenny Euit 4 lypse? La belle affaire, se dira un jeune aussi de moquer une ère jumelle de la
Covas
do Barroso, chronique d'une lutte collective 55
public au fatalisme grandissant, parfois nôtre, où la tech semble tout donner à
de Paulo Carneiro
Je le jure
de Samuel Theis st las des superhéros (encore présents dans l’homme (jusqu’à l’immortalité) sans lui
Tardes de soledad d'Albert Serra 2 le paysage industriel, mais quelque peu ouvrir d'autre dessein que l'expansion
Fils de de Carlos Abascal Peiro, Las demäs d'Alexandra Hyland, Le Garçon
estompés). Et si un nouveau messie peut d’un empire laid et anthracite, tout en
de Zabou Breitman et Florent Vassault, Le Joueur
de go de Kazuya
Shiraishi, Lire Lolita à Téhéran d'Eran Riklis, Manas de Mariana Brennand, néanmoins exister, allez savoir quel visage machines pas moins froides que les plaines
Novocaine
de Dan Berk
et Robert Olsen, Sex
de Dag Johan Haugerud, lui donner. Vaut-il mieux, pour déplacer les givrées de Niflheim, ce Groenland imagi-
Some Rain Must
Fall de Qin Yang, The Grill d'Alonso Ruirpalacios
foules, l’accorder à une virilité great again? naire que l'Amérique future n’en finit plus
Faut-il à l'inverse (dé)construire l’arché- d’annexer. Incarné par un tandem d’im-
type pour en faire un rempart à la défer- buvables nababs (Toni Collette et Mark
lante droitière? Ruffalo, en constant surrégime), ce volet
En propulsant Robert Pattinson dans satirique est ce qu’il y a de plus convenu
cet outre-monde astral, ce futur saumâtre ici: Bong rechausse les gros sabots allégo-
sous perfusion des technocrates, Bong riques de Snowpiercer, Okja ct Parasite. Plus
esquisse une réponse. Voire plusieurs, folle est sa manière de tâtonner dans ce
puisque le personnage charrie diverses tunnel blafard de post-fantasy - nommons

Film (co)produit ou distribué par une société dans laquelle


l'un des actionnaires
des Cahiers du cinéma 2 une participation. MARS 2025
ainsi le genre qu'il invente, où l’héroïsme Le regard de ces héroïnes est celui du film: rejetons velus galopent sans fin dans l’ar-
agonise dans l'imagerie dystopique des on ne sait plus trop quel Pattinson il faut rière-plan, démultipliés comme autant de
sagas young adult. aimer et applaudir. 0 et de 1 dans une matrice informatique.
Avec sa sérigraphie warholienne Le plaisir teinté d’angoisse que l’on Alors la messe est dite, avec une mélan-
composée de petits Pattinson aux varia- retire de ce spectacle tient aussi à l’écrin colie rigolarde: héros et icônes n’ont plus
tions notables (l’un est sensible et hési- installé pour mener une telle batterie qu’à accepter leur destin reproductible
tant, quand l’autre est fruste et agressif), de tests. Vaisseaux et stations spatiales et interchangeable, au-devant d’un para-
Bong semble s’observer dans la quête évoquent une usine de néons et de métal digme technologique abolissant la fron-
d’un modèle chevaleresque en phase avec où se fabrique une masculinité sans bous- tière entre vie et trépas. Dans le block-
son temps, c’est-à-dire changeant, jetable, sole, et où les murs paraissent rire de ces buster du futur, tel le Petit Prince, Robert
remplaçable par son propre reflet — ou gigues de pantin. La trappe vorace où les Pattinson «aura l’air d’être mort, et ce ne sera
par une IA dupliquant son image, lot corps «en trop» de Mickey sont avalés pas vrai». m
contemporain des stars. Ne sachant que comme dans un vide-ordures fonctionne
faire de Mickey et de Robert, mâles blancs à la fois comme la bouche et l’anus du MICKEY 17
à la beauté conventionnelle, éphèbes des film — on y entre, on en sort, Pattinson Corée du Sud, États-Unis, 2025
étoiles enchaînés aux standards pop-cultu- se vomissant ou se chiant lui-même pour Réalisation Bong Joonho
rels des années 2000, l’auteur s’amuse à rebooter la machine épique. Miroir de Scénario Bang Joonho
spéculer. Assumer leur virilité normative, cette condition aberrante, le tardigrade, {d'après le roman d'Eward Ashton)
ou au contraire la triturer: les versions finalement pas si méchant, présente un Image Darius Khondji
concurrentes du personnage sont autant museau qui évoque en soi un anus: le Montage Yang Jinmo
d’hypothèses, de ratures griffonnées sur le monstre se moque donc de se trouver Décors Fiona Crombie
brouillon qu’est le corps de Pattinson, ex- un visage et une identité, lui. Et s’il est Costumes Catherine George
mannequin pour l’industrie de la mode, présenté comme le rival de l’homme au Musique Jung Jaeil
aujourd’hui mis au service d’une chimie jeu de la survie, c’est peut-être que son Interprétation Robert Pattinson, Toni Colette,
de l’image. Son rapport aux compagnes corps s’est adapté à un avenir (souhai- Mark Ruffalo, Naomi Acke, Anamaria Vartolomei
d’infortune (Naomi Ackie et Anamaria table?) où l’être préserve son intégrité en Production Barunson ERA, Plan B Entertainment,
Vartolomei) est volatile : elles sont des se détachant de toute individualité. L'idée Warner Bros. Pictures
alliées, des rivales en agilité et des love resplendit lorsque Mickey rencontre la Distibution Warner Bros. Pictures
interests; maïs les enjeux romantiques sont reine mère des bestioles. Pattinson semble Durée 2h19
parasités par le dédoublement de Mickey. minuscule face à elle, tandis que ses petits Sortie 5 mars

CAHIERS DU CINÉMA 39
CAHIER CRITIQUE

intermittences pour suivre Cheung


dans son quotidien, des surcadrages très
appuyés donnent le sentiment paradoxal
d’être exclu du dehors. L'intérieur du
bâtiment absorbe la richesse du monde
tout en en protégeant ses habitants. La
démultiplication des cadrages, dont aucun
n’est répété à l'identique, approfondit et
agrandit le décor. Le couloir au centre
du salon devient une zone structurante
qui offre équilibre et solidité à l’espace.
Tentures et rideaux assouplissent les
arêtes. L'unité du plan rassemble les per-
sonnages et crée d’intenses effets de pré-
sence. Tsang ne passe d’un point de vue
à un autre qu’une seule fois, au moment
de la disparition de Didi, renforçant alors
les obstacles au regard et construisant
la séquence sur un hors-champ qui en
accentue le vide et la violence.
Blue Sun Palace de Constance Tsang Mais les effets de la durée du plan
changent peu à peu : elle finit par affai-
blir l’espace et l'ouvrir à la fragilité et à

Et là-bas, la corruption du temps. Le salon dépé-


rit et perd de son énergie centripète.
Les corps s’éloignent les uns des autres.

quel pays y a-t-il? L'architecture sépare les figures humaines.


Les seuils, les escaliers ne mènent nulle part.
Les sons d’écoulement et de tuyauterie
en viennent à remplacer la rumeur du
par Jean-Marie Samocki monde, avec ses bruits de circulation et
ses klaxons. On passe du cinéma d’Hou
Hsiaohsien à celui de Tsai Mingliang,
vec Une langue universelle, Matthew lié doucement mais fermement aux rap- riche en gouttelettes et suintements
[Rankin a récemment présenté la ville ports de pouvoir. divers, dont l'influence devient patente,
de Winnipeg comme une extension La cinéaste sonde surtout le chagrin renforcée par la présence de son acteur
canadienne de la campagne iranienne: irréparable du déracinement. Elle impose fétiche, Lee Kangsheng, toujours fascinant
en reprenant une partie de la grammaire une structure clivée, délibérément désé- par sa douceur et l'évidence transparente
des films d’Abbas Kiarostami, il trans- quilibrée, trouée au bout d’une trentaine de ses gestes. Les marques de l'hommage
forme les paysages urbains en débris de minutes par une ellipse violente. La renforcent la mélancolie: les images que
d’un fantôme de Perse, et critique avec première partie montre comment Didi Tsang convoque sont de la même matière
une distance ironique certaines dérives (Haipeng Xu), masseuse, et Cheung (Lee que le monde qu’elle réinvente, vouées à
nord-américaines. Constance Tsang se Kangsheng), ouvrier dans le bâtiment, se voiler puis à se dissoudre dans la nuit
détourne plus radicalement encore de apprennent à s'aimer avant que Didi ne implacable du présent. m
l'Amérique. Bien que Blue Sun Palace ait disparaisse brutalement. La seconde se
été entièrement tourné sur la Côte est recompose autour d’une de ses collègues, BLUE SUN PALACE
des États-Unis, essentiellement dans le Amy (Wu Kexi), qui retrouve Cheung ct États-Unis, 2024
quartier new-yorkais de Flushing, dans tombe amoureuse de lui, sans savoir si le Scénario, réalisation Constance Tsang
le Queens, il veille à désoccidentaliser les deuil qu'ils vivent tous les deux a pris pour Image Norm Li
lieux et les ambiances jusqu'aux formes objet Didi ou, plus largement, leurs illu- Son BeuffStrasser
de la mise en scène, qui ne se rattachent sions: vivre comme à Taïwan mais loin Montage Caïn Carr
que lointainement au cinéma indépen- de l'Asie, se construire une bulle hors du Décors Evaline Wu Huang, Jamie Weiss
dant américain. Dès les séquences d’ou- temps et du monde, croire que la solitude Costumes Ava Yuriko Hama
verture, New York est méconnaissable, est une tristesse contingente qui s’oppose Musique Sami Jano
spectral, et les marques de l’Asie s’accu- au sentiment d’exister. Interprétation Wu Kex, Lee Kangsheng, Haipeng Xu,
mulent, de la nourriture aux chansons du Tsang reste majoritairement à l’in- Lit ao, Zhang Lu, Janet Hsieh
karaoké, en passant par la langue, puisque térieur du salon de massage,
à tel point Production Big Buddha Pictures, Field Trip Productions
les personnages conversent en mandarin, que le lieu semble ne posséder aucune Distribution Nour Films
l'anglais ne surgissant de manière provo- extériorité. La rue n’est même jamais Durée 1h57
catrice que pour les questions d’argent, visible. Quand la caméra en sort par Sortie 12 mars

40 MARS 2025
CAHIER CRITIQUE

il fallait < qu'on tombe amoureux des person-


PORTRAIT. Pour son premier film, présenté à la Semaine de la critique nages» pour mieux sentir ensuite l'absence
en 2024, Constance Tsang concilie l’artisanat du cinéma indépendant de Didi, confie la cinéaste, qui a donc choisi
américain avec une vie d'enfant d'immigrés hongkongais et un goût ses interprètes dans une logique de comédie
pour le cinéma d'auteur européen. romantique, plaçant aux côtés de Xu Haipeng le
mythique Lee Khangsheng. Tsang l'a contacté

Le temps de Flushing directement sur Instagram pour lui proposer le


rôle, en raison, on le devine, de son amour pour
les films de Tsai Mingliang, mais aussi de la
façon « totalement unique dont Lee comprend
Fi": la ville dans laquelle on a grandi tout bâtiment avec laquelle ma mère travaillait, et le temps et dont il l'évoque à l'écran». Car un
en donnant le sentiment qu'on ne l'a jamais qui sont restés des amis de la famille.» Son même principe rythmique domine tout le film y
vue ainsi: si c'est bien cette ambition qui a expérience est celle d'un autre New York, où le compris après son tournant narratif. « La scène
animé Constance Tsang quand elle tournait cantonais comme langue maternelle domine, qui fait tout basculer nous a posé beaucoup de
dans le quartier new-Yorkais de Flushing, c'était l'anglais arrivant presque par surprise dans Blue questions, souligne Tsang, il fallait qu'elle reste
surtout pour elle une façon de s'accorder à ses Sun Palace, à des passages clés qui sont autant dans le même langage, alors que la violence
personnages et, par extension, à l'ambiance de retours étranges à la réalité (souvent brutale) surgit. Nous avons décidé de rester minimaux
dans laquelle elle a été élevée. < Mes parents du migrant. et efficaces. La caméra devient une présence.
sont venus d'Hong Kong dans les années 1980, Le repère géographique compte moins ici Je voulais qu'il y ait quelque chose de spirituel
explique-t-elle. Ma mère travaillait dans l'immo- qu'un repère émotionnel que Tsang installe dans ce mouvement, qu'il signale la présence
bilier, elle gérait surtout des immeubles occu- très tôt, dès les premières séquences d'un de Didi dans le reste du film.»
pés par la communauté chinoise. Quand j'étais film qui débute comme une histoire d'amour Modeler la durée, l'espace, autrement dit
petite, je l'accompagnais pour la collecte des entre un ouvrier et une masseuse, avant que le resituer le cadre comme socle de la mise en
loyers. C'est ainsi que j'ai rencontré beaucoup récit ne bifurque à sa première demi-heure et scène, en privilégiant le plan fixe et, si possible,
de gens comme les personnages du film, et qu'un générique d'ouverture tardif annonce un en faisant comcider temps de la prise et celui
certains commerces, comme l'entreprise de changement foncier. Dans un premier temps, de la séquence. Ce principe esthétique, Tsang
le choisit par goût (« J'aime le langage cinéma-
tographique qui me laisse découvrir le monde
àl'écran»), mais aussi pour des questions bud-
gétaires: « /! y a un mélange entre mon désir
et les voix de mes producteurs me rappelant
qu'‘on n'a pas assez de temps!» Car finan-
cer le film indépendant d'une débutante et en
langue étrangère est aujourd'hui loin d'être une
évidence aux États-Unis. Depuis les premiers
brouillons en 2019, Tsang a eu le temps de
modifier totalement la nature de son récit, de le
retravailler comme un texte littéraire. Ce qui fait
sens pour une jeune femme rêvant d'être écri-
vaine et arrivée au cinéma presque par hasard.
« C'est
au lycée que j'ai pu voir La Bataille d'AI-

ger et des films de la Nouvelle Vague qui m'ont


fait basculer dans la cinéphilie. Puis il y a eu
une série de tentatives avant l'école de cinéma:
j'aimais écrire, j'aimais la photo, mais je n'étais
pas très douée, et je me suis rendu compte que
faire des films me permettait de donner vie à
mes idées par l'intermédiaire de personnes plus
douées que moi, confie-t-elle. Depuis, certains
films l'accompagnent toujours, avec Béla Tarr
comme moteur premier d'un désir que Chantal
Akerman (< Quand j'ai vu Jeanne Dielman j'ai
compris ce que le cinéma pouvait être»), Éric
Rohmer et Robert Bresson ont fini de modeler.
De quoi filmer un salon de massage comme le
lieu d'un travail du temps. m
Fernando Ganzo

Propos recueillis en visioconférence,


le 6février

ai
CAHIER CRITIQUE

Black Dog de Guan Hu

Le dernier des cynophiles


par Thierry Méranger

lack Dog impressionne dès son pre- conte dystopique, par décrire la décrépi- est ailleurs: forcé d'intégrer une brigade
mier plan, qui transforme la beauté tude d’une ville où l’on ne procrée plus, de chasseurs de chiens (dont le chef est
désolée du désert de Gobi en un terrain quasiment vidée de ses femmes et de ses incarné par le cinéaste Jia Zhangkc), Lang
de jeu cinématographique sans pareil.À enfants. Il brosse non sans audace poli- s'attache au plus féroce d’entre eux, un
l'extrémité d’un lent panoramique qui a tique le tableau d’un territoire laissé pour lévrier noir. Le scénario, qui s'approche
d’abord permis de repérer un car dans compte par le pouvoir central chinois, et un temps du buddy movie homino-canin,
la profondeur de champ, une meute de qui, figé dans l'éternel présent désaturé s'attache à multiplier les parallèles entre les
chiens au galop envahit plaine et écran des années 1980, semble vivre le trauma deux proscrits, fiers, solitaires et épris de
avant de provoquer le dérapage du véhi- d’un abandon post-olympique avant liberté, qui se sont rencontrés en pissant
cule, renversé dans un nuage de pous- même les festivités nationales liées aux au coin du même immeuble. Le couple
sière. La maîtrise du chevronné Guan J.O. de 2008. Un lieu où la parole, désin- fait penser à d’autres tandems mixtes de
Hu repose d'emblée sur une épure carnée, est d’abord celle de haut-parleurs cinéma, la référence fondatrice à Chaplin
narrative et une vista formelle qui rap- dont l’écho fait résonner les directives étant la plus évidemment convoquée. Si
pellent la séquence des Quattro volte de officielles dans les rues désertes. Où les Black Dog, nouvelle Vie de chien, navigue
Michelangelo Frammartino où un acci- entreprises de nettoyage urbain (destruc- ainsi de la satire sociale au burlesque et
dent provoqué par un chien permet à tion des immeubles vétustes, traque des au tragique, c’est Le Cirque, dont le motif
un troupeau de chèvres d’envahir un chiens errants) paraissent d’autant plus est deux fois repris — à travers la visite
village dont les habitants sont partis en absurdes que la ville ne semble pas vivre d’une troupe itinérante avec hquelle Lang
procession. Loin de toute gratuité, l’uni- dans la perspective d’un repeuplement. sympathise et la garde du z00 où il prend
cité virtuose du plan, en Chine du Nord C'est dans ce contexte qu’un passager soin des derniers animaux captifs — qui lui
comme en Calabre, métaphorise la fin mutique débarque du bus accidenté. Son tient lieu de matrice. On songe en par-
d’un règne et l’avènement d’un autre, le retour profil bas au pays repose sur la trame ticulier à une réécriture de la séquence
«remplacement» de l'humain par l’ani- conventionnelle du film de réinsertion: chaplinienne de la cage, dont Bazin fit
mal. Si la littérature a parfois abordé cette motard et musicien pop, tendance Pink l'éloge dans « Montage interdit». Chez
question (le fascinant Demain les chiens Floyd, Lang (Eddie Peng) sort de prison et Guan, l’homme et le tigre figurent bien
de Clifford D. Simak, notamment), le rentre chez lui pour vivre sous la menace dans le même plan — comme, le plus sou-
cinéma s’en est trop peu emparé hors du vengeresse de Hu, parrain local dont la vent Lang et son lévrier —, où ils s’appri-
paradigme simiesque, à l'exception du profession de boucher — sa ferme de ser- voisent l’un l’autre. Mais aussi et surtout,
très beau Gorge cœur ventre de Maud Alpi. pents produit viande et venin — dit tout de le félin finira libéré ct prendra possession
Black Dog commence ainsi, à la limite du son rapport aux animaux. Mais l'essentiel des rues, en compagnie des chiens eux
aussi délivrés du chenil, au moment où
les humains auront choisi d’abandonner la
ville, en procession bien sûr, pour observer
une éclipse. m

BLACK DOG (GOU ZHEN)


Chine, 2024
Réalisation Euan Hu
Scénario Euan Hu, Ge Rui, Wu Bing
Image Gao Weizhe
Son Fu Kang
Montage Li Weiwen
Direction artistique Huo Tingriao, Li Chang
Musique Breton Vivian
Interprétation Eddie Peng, Tong Liya, Jia Zhangke,
Zhang Yi, Zhou You
Production Zhu Wen
Distibution Memento Distribution
Durée 1hSS
Sortie 5 mars

42 MARS 2025
pour source une enquête (les bandes-
son d'écoutes policières réelles) pour en
raconter une autre, intime celle-là.
Au
passage, le cinéaste-monteur signe un
petit traité d'écriture scénaristique à partir
du réel: le documentaire, ça s’hallucine. Il
suffit d'évoquer, à partir des vidéos d’un
mariage, l'absence momentané du marié
à la noce ou la mélancolie d’une jeune
mère pour que le romanesque sorte des
pores de la VHS la plus banale. Tout un
cosmos surgit de ces traces par la loupe
grossissante de la voix off de Mari, avec sa
généalogie, ses demi-dieux, tel El Chino,
le mentor d’Hugo, ouvert par les chirur-
giens qui n’ont pas pu le soigner, puis
refermé «comme le loup à la fin du Petit
Chaperon rouge». Le quotidien lève en
mythe comme une pâte, mais c’est sur-
tout grâce au liant qui irrigue tous les
rapports affectifs et connecte la sphère
intime au hors-champ politique argen-
tin: circulation permanente de l'argent,
Quelque chose de vieux, quelque chose de neuf, mais aussi son sac et son ressac entre

quelque chose d’emprunté d’Hernân Rosselli une abstraction chiffrée et l’encombre-


ment concret des liasses incessamment
collectées, cachées, volées, recomptées.

Loto fiction Malgré l’histoire économique récente


du pays, Quelque chose. tient à distance
l'argent comme sujet. MacGufñin recou-
par Charlotte Garson vert par les dynamiques familiales, le nerf
de la guerre subit une heureuse défla-
tion, comme le butin dans le récent Los
u milieu du film, quelque chose de portant leur propre nom sans jouer leur delineuentes. Mari, «compteuse» du film,
rond: en plongée,
à travers un objectif propre rôle, et les images de surveillance est un as du calcul mental, mais depuis
fish-cye,
Ale (Alejandra Cänepa), «ban- qui quadrillent les alentours du domi- l'enfance, elle ne fait de son don qu’un
quière» de paris de loto clandestins dans cile-bureau des Felpeto, Hernän Rosselli seul usage, aussi gratuit que poétique: en
la province de Buenos Aires, reçoit un bat les cartes au montage en virtuose du quelques secondes, elle peut dénombrer
intermédiaire qui a eu le malheur d’hé- contrepoint. Le tempo de Bach version les lettres d’une phrase prononcée — soit
berger un nouveau concurrent. Le ton MIDI seconde la régularité métrono- la façon la plus pudique d'apprendre à
feutré et les baisers transmis à l'épouse mique des tirages de la loterie et celle décrypter un secret de famille. m
de l'interlocuteur ne trompent pas sur la des sommes empruntées, investies et
menace palpable : Quelque chose..., ouvert redistribuées, proférées au téléphone ou QUELQUE CHOSE DE VIEUX, QUELQUE CHOSE DE NEUF,
comme un film de famille raconté en off tapotées sur ordinateur par l’escouade QUELQUE CHOSE D'EMPRUNTÉ (ALGO VIEJO, ALGO NUEVO,
à partir de vidéos préexistantes, bascule que mène Mari. ALGO PRESTADO)
à cet instant dans le film de gangsters, À travers le découpage vertigineux de Argentine, Portugal, Espagne, 2024
sans garantie d’ailleurs qu'il y restera. Ce plans vieux, neuf et empruntés, il s’agit Réalisation, scénario Hernän Rossel
cadrage-æœilleton rappelle aussi « quelque moins pour Rosselli de broder une his- Imâge Joaquin Neira
chose d’emprunté»: une bague de sa tante toire familiale sur fond de trafics et de Son Nahuel Palenque, Martin Scaglia
qu’Ale portait à son mariage, et qu’elle a, blanchiment que de détricoter fictive- Montage Hernän Rossel, Federico Rotsten,
on le voit plus tard, donnée à sa fille Mari ment une famille de l’intérieur: Mari, Jimena Garcia Molt
(Maribel Felpeto). Le chaton en forme de inquiétée à la mort de son père par la Décors Micaela Lauro
pupille qui éloigne le mauvais œil s'offre photo Facebook d’un jeune homme Costumes Sofia Davies
en métaphore réflexive d’un film dans qui lui ressemble, revisite mentale- Interprétation Maribel Felpeto, Alejandra Cânepa,
lequel la diffraction des régimes d'images ment le lien qui unit ses parents. Ainsi Juiiara Simoes Risso, Leandro Menendez,
complexifie la notion de point de vue. le cinéaste qui invente l’histoire des Javier Abril Rotger, Marcelo Barbosa, Hugo Felpeto
Entre celles tournées par feu le bookma- Felpeto à partir de home movies attribue- Production 36 Caballos
ker Hugo Felpeto, père de Mari et fré- t-il à son héroïne, comme en miroir, une Distibution Les Achimistes
nétique filmeur amateur, les séquences activité herméneutique. C’est l’origina- Durée 1h40
au présent interprétées par des actrices lité de sa démarche que de prendre aussi Sortie 19 mars

CAHIERS DU CINÉMA 43
CAHIER CRITIQUE

Peur de la feuille noire


Entretien avec Hernän Rosselli

Vous racontiez dans notre numéro de janvier chose qu'avec les réseaux sociaux: les leur propre rôle, comme La terre tremble de
votre rencontre avec les home movies de la moments de joie et de bonheur laissent Visconti. Nous avons beaucoup discuté
famille Felpeto. Votre film y ajoute des scènes hors champ les crises et les problèmes. sur la place de cette scène au montage.
au présent, sans qu’on sache trop si la base Mon dispositif
me permettait d’articuler D'un point de vue de cohérence narra-
documentaire influence la fict on ou le contraire. passé et crise actuelle, de raconter le off tive, elle aurait pu être placée bien avant.
Comment avez-vous conçu ce dialogue? des archives. Il y a des passages d’une syn- Mais je voulais que le public continue à se
Quand Maribel, actrice principale du film chronie étonnante, mais surtout je savais poser des questions. J'imaginais un spec-
et amie de longue date, m'a montré ce que ce dispositif serait sans faille, que je tateur idéal qui entrerait dans une salle
qu'avait filmé son père Hugo entre 1985 pouvais reconstruire tout un passé de fic- de cinéma sans savoir grand-chose: quelle
et 2000, en tant que monteur de métier tion. Cette histoire de jeune femme qui serait la première image qu’il verrait? Et
(Rosselli a monté entre autres des films de épouse un homme plus âgé et se retrouve la deuxième ? Je me demandais comment
Sergio Wolf
ou Nicolés Prividera, ndlr), j'y ai dans un récit qui lui est imposé puis en il découvrirait petit à petit un monde
tout de suite vu mille possibilités, car il dépression post-partum fait émerger inconnu où l'impression de réel serait très
y avait une forme de mise en scène, un une vérité documentaire cachée dans forte avant que la fiction ne commence
choix des angles très réfléchi. J'ai d’abord les archives. à s'imposer.
eu avec eux un entretien très intime sur
leur relation, puis j'ai écrit un traitement Vous avez deux matières, mais aussi deux temps, La musique étonne beaucoup: des pièces
documentaire. On parlait beaucoup de d'où un vertige à voir les mêmes personnes de Bach en un format MIDI qui garde l’épique,
cinéma, ils étaient contents d’évoquer les à vingt ans d'écart en un changement de plan. les violons en moins.
grands classiques pour la classe ouvrière Oui, c’est un grand rêve du cinéma de Je trouvais le matériau en même temps
de banlieue que sont Les Affranchis, Le fiction, qui demande souvent beaucoup très proche et habité par un souffle
Parrain, Il était une fois en Amérique, Scarface. de moyens : maquillage, changement de saga familiale. Cela m’évoquait la
Je me suis rendu compte que les films de d'acteurs, retouches numériques.
À for- musique baroque, et j'ai commencé
gangsters utilisent souvent une structure tiori quand on veut reconstruire toute à penser à Bach. Un de ses adagios,
en parallèle, avec un passé fondateur une époque. J'ai eu de la chance: comme «Marcello», fonctionnait bien comme
et un présent en crise. C’est là que j’ai les Felpeto avaient une véritable vocation leitmotiv, mais Spielberg s’en est très bien
pensé au cadre de fiction du business des politique, ils se filmaient très souvent servi dans The Fabelmans,
j'ai donc aban-
paris sportif clandestins, que je connais devant le JT, ou tout simplement dans donné l’idée.
Je suis alors tombé sur un
très bien grâce à ma mère. J'ai proposé à la rue. youtubeur américain qui explique avec
Maribel et à ses parents de jouer dans les la technologie numérique les fugues de
scènes au présent, qui sont marquées par À quel moment avez-vous prévu que Bach et, par curiosité, je lui ai demandé
cette approche documentaire initiale, ce le spectateur isse la nature du film? le fichier MIDI de l’adagio qu’il utili-
souffle de leurs vraies vies. Le moment important, c’est la scène où sait. Il m'a répondu: «Je l'envoie tout Bach
Alejandra menace un voisin comme un en numérique.» Ça m'a pris deux ans de
Avez-vous atteint une limite au moment gangster. Jusqu’alors, le film peut passer tout écouter
! J'étais déjà en train de
d'exploiter les images? pour un documentaire, ou tout au plus chercher d’autres sources plus contem-
Avec les films de famille, il arrive la même comme une fiction dont les acteurs jouent poraines, urbaines. Et un jour j'ai intégré

44 MARS 2025
presque par erreur un de ces fichiers. Ce
son purement numérique marchait très
bien avec la vibration téléphonique de
la bande-son.

Comment avez-vous eu accès aux écoutes


téléphoniques et aux images des descentes
policières?
Quelqu'un lié au monde des paris
clandestins, déçu de ses rapports avec
le gouvernement, m'a proposé de me
retrouver dans une station-service muni
d’un disque dur, et il m”y a téléchargé les
écoutes. Ça m'a permis d'écrire beaucoup
de scènes, mais aussi de lier le montage. En
ce qui concerne les images, un nouveau
ministre a mis en ligne une sélection de
captations des descentes pour la presse.
Il voulait marquer le coup par rapport à
son prédécesseur, ce qui était en partie
juste et en partie hypocrite, car toute
la classe politique se sert des paris pour
financer différentes choses, de la police
aux campagnes électorales. Dès que j'ai
vu ces images, j'ai su que ce serait la fin
de mon film.

Vous avez évoqué certains films de gangsters;


aviez-vous d’autres références en ce qui
concerne le rapport aux archives?
Comme monteur, je travaille souvent à
partir de found footage, comme pour Adiés
a la memoria de Nicoläs Prividera. Après,
j'ai pensé à La Guerre d’un seul homme
d’Edgardo Cozarinsky. On pourrait aussi
parler de José Luis Guerin. J'aime com-
parer mon travail à celui d’un romancier:
je n'ai pas peur de la feuille blanche, mais Hernän Rossel photographié par Sebastiän Arpesella pour les Cahiers à Buenos Aires, le 7 février.

de la feuille noire, trop remplie, parce que


depuis Mauro (2014), mon premier film, Et le cinéma n’est pas une exception: a changé ma vie de cinéaste. L'idéal pour
j'ai toujours filmé comme dans un docu- quand il a fallu payer une taxe à Edison moi serait d’avoir la même conscience
mentaire d’observation. pour filmer, les producteurs sont partis sur que Jean Renoir, celle d’une généra-
la Côte ouest, ce qui a poussé Edison à tion qui percevait déjà la différence de
Mauro racontait l'histoire d’un faussaire, embaucher des gros bras pour leur mettre méthode entre Zanuck et Chaplin. Mon
ce sont les paris clandestins... La circulation la pression. Cette notion d’être mi-pion- prochain texte, pour Revista de cine (où
frauduleuse de l'argent est un sujet important niers mi-voyous est restée ancrée dans écrivent des cinéastes comme Mariano Llinäs,
dans le cinéma argentin, mais chez vous elle le cinéma. Rodrigo Moreno ou Alejo Moguillanski, ndlr)
apparaît comme une métaphore de votre façon tournera, comme souvent, autour de
de «trafiquer
» le matériau. Vous pratiquez depuis longtemps un travail cette histoire artisanale qui traverse tout
En Argentine, on vit dans une fiction d'écriture critique. Comment s’articule- le cinéma,
y compris pour des auteurs qui
brisée. L’inflation change, notre réa- à vos films? font partie de l’industrie. J'aime penser à
lité change tout le temps, ces bouts de Les deux personnes qui m'ont le plus la fin de carrière d'Orson Welles, qui par-
papier changent constamment de valeur, influencé, Fernando Martin Peña et courait l’Europe avec une table de mon-
alors que ça devrait être une convention Quintin, ne sont pas cinéastes, mais res- tage portative pour finir ses films. Rien ne
à laquelle on ne pense plus. Mais sinon, pectivement historien-archiviste et cri- serait plus important pour le cinéma que
oui, je pense que le cinéma a vocation à tique. Le premier se penche sur le passé d'écrire une grande histoire des méthodes
pousser les limites de la légalité. Quand du cinéma, le deuxième sur l’actualité de production.
je parle des paris clandestins, je rappelle voire l’avant-garde. Connaître l’histoire du
toujours que, dans le libéralisme, toute cinéma, comprendre ce moment où c'était Entretien réalisé par Fernando Ganzo
activité commence dans la clandestinité. un art nouveau où tout était à inventer, en visioconférence, le 3 février.

CAHIERS DU CINÉMA 45
CAHIER CRITIQUE

Four Women de Julie Dash (1975), aussi

Fau punk et turgescente que la chorégraphie


de la danseuse L. Martina Young
chanson de Nina Simone) était autrefois
(sur la

impétueuse et mélancolique. Dans les


deux cas, le geste pousse à la sédition.
C'est aussi avec une chanson reve-
nante, « Fuck the Pain Away», que le
récit dépasse la seule succession des vécus
d’une tournée, de ces courtes scènes de
tour bus ou d’appropriations d'espaces
éphémères avec les autres musiciennes. Et
l'envers est surprenant: la découverte de la
famille Nisker et d’une sœur bien aimée
atteinte d’une maladie auto-immune dont
Merrill s'occupe dès qu’elle le peut. Où
l’on comprend que l'énergie débordante
de l'artiste lui vient aussi de celle qui
en est privée, sur un air bouleversant de
Burt Ives.
«Baiser la douleur pour s’en débarrasser.»
C'est l'agitation du bassin de Peaches avec
tels ou tels attributs qui nous revient, cette
après le titre, la musicienne cana- son processus de création. Les corps sont sexualité superbement débraillée et vieil-
dienne Merrill Nisker, alias Peaches, autant intimes que performants, et leur lissante, et la pacotille qui rend les choses
aurait un devenir bananes. Le fruit est motilité est toujours interrogée avec cette toujours plus facétieuses, gaies, ludiques,
ici présent comme motif (une congelée, sincérité sans détour, des pieds à la tête sur cet electroclash hardi. Les relations SM
une autre ingurgitée ou un sac-ceinture (la cinéaste fait souvent des panoramiques jouées avec les danseurs et danseuses en
en forme de. banane) et symbole phal- verticaux pour saisir tout le corps). Son concert, les mises en scène bravant la ter-
lique: sa puissance génésique (et éner- geste s'attache à ce qu'il y a de plus reur avec ces visages infantiles déformés
gétique) serait aussi celle de Peaches, excentrique, de plus fou, de plus singu- qui servent de spalières aux costumes
qui se l’appropricrait, en devenant elle- lier en l’autre, avec une attention portée Tout détail ravive la vigueur de la perfor-
même banane. Au fruit et à cette idée à ce qui brouillerait et libèrerait l’iden- mance et transcende l’âge de l'interprète.
féministe — s’octroyer cet attribut que tité sexuelle. La pêche comme vulve, la Et à lâpreté sonore répond la douceur du
le patriarcat garde bien au chaud dans banane comme vit: de sa parole saillante, 16mm et Super 8. L'amitié de Losier pour
la culotte —, ajoutez du porridge, et drôle et vulgaire, reposant sur son mili- Peaches se confondrait presque avec le
vous obtenez une séquence matricielle, tantisme mordant, Peaches pervertit les discours amoureux, provocateur et tendre
une rencontre entre Peaches et Genesis genres et les rôles qui y sont associés. que tient le compagnon de la chanteuse
P-Orridge, icône de la transgression, fil- Comme dans ce condensé, très at, d’un lors d’une partie de ping-pong : «J'aime
mée par Losier en 2006. En découle un concert où elle lance, après avoir cherché tout ton être maladroit, canadien, original,
film fait au long cours (dix-sept ans), ses mots avec le public parisien, en bon contrasté, futile, chiant et détestable. » m
comme La Ballade de Genesis et Lady français: « Putain de grossefoufoune
!» Mais
Jaye (2011). Depuis plus de vingt ans, la Peaches n’est pas que virilisme inversé, PEACHES GOES BANANAS
cinéaste filme les artistes qui l’attirent, la cons ou godemichés, malgré tous ses France, Belgique 2024
troublent, avec un goût pour le marginal, artefacts de textiles ou de papier mâché. Réalisation, Image, Son Marie Losier
la beauté adventice, l’underground, sou- Car elle tient son nom du quatrième Montage Aël Dallier Vega, Rémi Gerard

24pReruEs
vent musical, d’Alan Vega à Felix Kubin, personnage cité par Nina Simone dans Production Tamara Films, Michigan Films
en passant par The Residents (sujet de sa chanson «Four Women», celui qui est Distribution Norte
Barking in the Dark, son dernier film en «en colère». Peaches Goes Bananas devien- Durée 1h13
date), avec l’amitié comme moteur de drait alors une suite contemporaine au Sortie 5 mars er

46 MARS 2025
CAHIER CRITIQUE

La Convocation d'Halfdan Ullmann Tondel

Pesanteurs et grâces
par Pierre Eugène

lisabeth (Renate Reinsve) est convo- qu'ils ne peuvent que dériver (côté cou- scrutent en miroir leurs propres bouilles
quée à l’école de son fils Armand, lisses) vers l’imaginaire, la mémoire et le fermées d’enfants spectraux sont autant
désertée en cet après-midi de début de fantasme, tout en accaparant (côté scène) d’images-écran.
vacances d’été. Le temps est à l’orage et la le fonctionnement réflexe des corps. La Au grenier ou au sous-sol, silence de
mère crispée,
la jeune enseignante (Thea caméra tourne lentement autour des l’introspection. Dans les salles de cours,
Lambrechts Vaulen) qui la reçoit, douce interlocuteurs, moins pour scruter des de torves approches de désir (sous un
et un peu fébrile, minimise et temporise, expressions de vérité que pour cerner la climatiseur par temps moite) ou d’ac-
jusqu’à l’arrivée d’un couple de parents pesanteur influant sur leurs souffles, rai- cès de brutalité (dans le bleu mat d’un
hostiles: Sarah et Anders (Ellen Dorrit dissant les poses, dessaisissant tout proto- vidéoprojecteur allumé dans l’obscu-
Petersen et Endre Hellestveit). L'affaire est cole. Les discussions se retrouvent mal- rité). Dans les couloirs, des irruptions
ténébreuse, grave mais peut-être anodine, menées et différées par des manifestations oniriques et malaisantes de comédie
délicate en tout cas, au point qu’il faut physiques incontrôlables (saignement de musicale: Elisabeth se met à danser avec
prendre le temps, soupeser chaque mot de nez d’une administratrice ou fou rire un agent d’entretien immigré (regard
ces faits rapportés que personne n’a vus (et d’Elisabeth), écho à l'alarme détraquée de en biais sur ces histoires familiales bien
qu’on ne verra pas), mais dont aucun, une l'établissement. Dans ces pauses forcées, blanches) et, plus tard, se retrouvera cares-
fois informé, ne pourra ignorer la charge, les personnages errent dans le bâtiment sée jusqu’à l'agression par un groupe de
les conséquences et les troubles, dont le déserté, confrontés au passé qui affleure. parents d’élèves. Thermodynamisme de
film jouera jusqu’au bout et à huis clos L'école n’est en effet pas que celle de la violence, qui électrise et polarise le
les prolongations, menant d’une convic- leurs enfants, mais aussi de leur enfance, corps social comme un orage — à l’ins-
tion à une autre, faisant monter, descendre l'œil du cyclone des générations. Comme tar de la pessimiste scène de «sortie» de
puis dévier les enjeux d’une probléma- chez Hitchcock (citation de Vertigo avec l’école, qui montre aussi que gracier un
tique bien contemporaine: l’«agression un zoom sur le chignon d’Elisabeth, individu implique toujours, pour le sodius,
sexuelle» d’un enfant de 6 ans (Armand) écrasement des perspectives du pay- d’en condamner un autre. Noir mais sans
sur un autre. sage extérieur ou à travers les fenêtres, accabler ses personnages, le film délaisse
Ces obscurs faits in absentia, objets qui évoquent Marnie), la mise à plat est ainsi le réalisme des causes morales pour
d’un théâtre de paroles et d’un pro- une manière de se confronter à l’obtu- la fugue fantastique et fantasmatique de la
cès en responsabilité d’Armand et de sa sité d'images qui sourdent de violence. violence, qui, fuyant sans cesse, désarticule
mère, intéressent le cinéaste (pas petit- Et les vieilles photos de classe accro- entre ses pesanteurs et ses grâces les corps
fils d’Ingmar Bergman pour rien) en ce chées aux murs où les parents d’élèves et les temps. m

LA CONVOCATION (ARMAND)
Norvège, Pays-Bas, Suède, Allemagne, 2024
Réalisation, scénario Halfdan Uimann Ténde!
Image PA Uvik Rokseth
Décors Mirjam Veske
Costumes Alva Brosten
Son Mats Lid State
Montage Robert Krantz
Musique Ella Van Der Woude
Interprétation Renate Reinsve, Ellen Dorit
Petersen, Endre Helletveit,
Thea Lambrechts Vaulen, Bystein Rgger,
Vera Veljovic, Assad Siddique
Production Eye Eye Pictures
Distibution Tandem
Durée 1h57
Sortie 12 mars

CAHIERS DU CINÉMA 41
CAHIER CRITIQUE

Lanners) ou d’inconnus glanés dans le


Aimer perdre d'Harpo et Lenny Guit Bruxelles souterrain, les regards posés
sur Armande sont duels. Tous trahissent
un légitime agacement envers la tornade

De mal en pigeon humaine qui joue de mauvais tours à son


entourage; en même temps, ils repré.
sentent l’austère jugement du destin qui
par Yal Sadat s’abat injustement sur elle. Dès lors, le
moteur qu'est la galère, déjà à l’œuvre
dans Fils de plouc et réaffirmé ici comme
omment soigner» sont les mots qu'ins- le pigeon mais aussi Ronnie, sémillant système burlesque et motif obsessionnel
«U crit Armande, l’anti-héroïne d’Aimer échalas qui agit sur elle comme un porte- (« C’est quoi, cette galère
?» est la première
perdre, dans la barre de [Link] d’es- bonheur; formant un duo gagnant, ces réplique), acquiert une dimension poli-
prit, Google suggère la suite. Comment flambeurs discount se jettent dans une tique: la galérienne bouscule, salit, pro-
soigner quoi? Une angine? Un pana- frénétique virée nocturne entre casino et fite — mais la société en face fait pareil,
ris? Non: un pigeon. Celui qu’elle a caniveau. Le pigeon convalescent comme comme ses ex et soupirants toujours prêts
recueilli alors qu’il stagnait au milieu de métaphore du care que la joueuse néglige à monnayer en nature leurs dépannages.
la route, placide, dépressif. Les noms de pour elle-même, en revanche, évoque La galère façon Guit ne suscite aucun
petits bobos s’affichant à l’écran éclairent moins les Safdie que Showing Up de Kelly apitoiement, mais une solidarité pas-
tout de même l’allégorie : qui veut sau- Reichardt, où Michelle Williams soignait sant par une mise en scène accordée
ver autrui se retrouve surtout devant ses un colombidé. Influence bien plus loin- au défaut magnifique d’Armande
: son
propres plaies, ses propres tares. Et l'oiseau taine, certes, mais Aimer perdre prolifère énergie sourde et aveugle. Comme elle,
de personnifier un double évident de la autour du même doute que suscite la Aimer perdre ne tient en place (modèle
protagoniste — si évident que son nom lose au féminin chez Reichardt: de la pour un cours de nu, elle est répriman-
complet est Armande Pigeon. baby-sitter pour animaux et de la société dée car elle parle et frétille), tourne comi-
Harpo et Lenny Guit n’ont pas peur qui la regarde s’embourber dans ses quement en rond (tels les aéromodélistes
d’être littéraux, leur cinéma étant bran- problèmes, qui est le boulet? Ce doute au nez en l’air, dont elle voudrait tirer
ché à un cerveau comico-épileptique qui hante l’odyssée chancelante d’Armande, profit), n’écoute rien des mises en garde
se moque bien, à raison, de jouer au fin jalonnée d’enjeux prosaïques — lorsqu'on (une comédie d'action aussi pauvre que
psychologue. Pas plus qu'ils n’ont peur de survit en comptant sur le hasard, le tri- l’héroïne
: risqué, mais les auteurs tentent
tirer sur des ficelles usées par d’autres — vial est capital: un sandwich au camem- leur chance eux aussi) afin de mieux
tels que les frères Safdie, influence reven- bert barboté dans un frigo se change en foncer bille en tête par-delà les conven-
diquée dont semble provenir l’ossature graal. Qu'il s'agisse de Catherine Ringer tions, avec le même regard de taureau que
du récit. Combinarde bruxelloise vivant (logeuse maternelle au verbe haut), de l'actrice Maria Cavalier-Bazan, révéla-
aux dépens des autres, parieuse fauchée et Melvil Poupaud (noctambule cupide et tion électrique dont la grâce hyperner-
malchanceuse (logique), Armande croise crasseux comme pourrait en jouer Bouli veuse tranche finalement avec l'oiseau
apathique du début. Avec ses lorgnades
foudroyant autrui par en dessous, Maria/
Armande se rend aimable et haïssable,
gagnante et perdante, arnaqueuse arna-
quée, si bien qu’elle brouille le regard:
allez savoir qui est la vraie, le vrai
pigeon(ne) de cette histoire.

AIMER PERDRE
Belgique, France, 2024
Réalisation, scénario Harpo Gui, Lenny Guit
Image Kinan Massarani
Son Armance Durix
Montage Guillaume Lion
Décors Margot Clavel
Costumes Justine Struye
Musique Simon Hanes
Interprétation Maria Cavalier-Bazan,
Catherine Ringer, Melvil Poupaud, Mickaël Zindel,
Maximilien Delmell, Clare Bodson
Production Roue Libre Production
Distibution UFD Distribution
Durée 1h26
Sortie 26 mars

MARS 2025
CAHIER CRITIQUE

PORTRAIT. Après la surprise Fils de plouc en 2021, Harpo et Lenny Guit continuent
de plonger leurs mains dans l'essence du cinéma comique.

Deux perdants magnifiques

U ne conception nutritionnelle du cinéma

ZARLNS
mijote chez les frères Guit. Le médium est
pour eux un tube digestif infini où circulent
les formes les plus variées à brasser librement,
même en disposant d'un budget famélique.
Faire bombance de potache et de slapsticken
dépit des vaches maigres, et au sein d'un éco-
système belge plutôt post-Dardenne ou post-
Striptease, c'est le pari qu'ils assument.
De nutrition, il est question dans Fils de
plouc (2021) et Aimer perdre. Le premier
décrivait la calamiteuse course de deux frères
à Bruxelles pour trouver une quelconque
pitance, étant affamés par leur mère (il
s'agissait également de localiser Jack-Janvier,
le chien chéri de cette dernière). Ces deux
jocrisses faisaient de parfaits alter-egos pour
les auteurs — l'un était joué par Harpo -, pos-
sédés eux-mêmes par une fringale d'images
déflagrantes. Dans Aimer perdre, la dèche des
parieurs du dimanche donne une importance
aux denrées plus ou moins ragoûtantes glanées
pour se sustenter en attendant de décrocher le
jackpot. Selon Harpo, « le manger symbolise la
galère, et amène la comédie dans un contexte
de misère. Pasolini fait ça avec la scène des
pâtes d'Accattone: la manière dont le person-
nage invente un mensonge pour garder toute
la marmite pour lui, c'est drôle et parlant à
la fois. On adore manger avec Lenny, et pour
nous l'alimentation dit tout d'un personnage».
De fait, l'hérome d'Aimer perdre
a elle aussi sa
scène de spaghettis, où l'arrabbiata fait passer
du plaisir aux larmes. < Dans le film, raconte
Lenny, on ne sait pas trop quand Armande est
vraiment triste et quand elle triche pour obte-
nir ce qu'elle veut. On a voulu combiner ce
doute avec sa façon de manger.» l'ambiguïté
du personnage n'en ressort que mieux. « Et
puis, la bouffe, ça invite presque les odeurs et
le toucher dans l'image, ainsi bien sûr que le Harpo et Lenny Gui.

vomi et le caca», ajoute Harpo avant d'inter-


rompre l'entretien — il vient de faire brûler le Non que le tandem soit prédestiné à la nous a tout montré, et la comédie est ce qui
plat qu'il préparait. En s'attaquant à un projet, même disette que leurs personnages: le cinéma a le plus marché sur nous, se souvient Lenny.
les frères nourrissent toujours le fantasme de et sa machinerie ne représentent pas tout à fait Maïs on ne s'en est pas rendu compte tout de
montrer le film en odorama, comme l'une de une terra incognita pour les fils du cinéaste fran- suite. Enfants, on s'est mis à faire de petits
leurs idoles, John Waters. Puis se souviennent çais Graham Guit (Les Kidnappeurs en 1998, films de tous les genres. Quand on déclenchait
qu'il leur faudrait augmenter la voilure pour Le Pacte du silence en 2003), qui a pris soin le rire en les montrant, une adrénaline parti-
y arriver. de cultiver leur jardin cinéphile. < Notre père culière nous poussait à empiler les gags, au

CAHIERS DU CINÉMA 49
CAHIER CRITIQUE

point qu'encore aujourd'hui, même quand on Harpo. À la fin des projections, on vient nous genre suppose un pas de côté: les personnages
montre une scène qui n'est pas censée être dire:“Vous appelez ça du cinéma? Et pourquoi de pantins gratuitement secoués par chaque
drôle, l'absence de rires nous déçoit: on se la caméra tremble?”, mais lorsque des gens péripétie cèdent la place à une trublionne dont
dit qu'on aurait dû inclure un gag, juste pour aiment ou détestent, c'est pour les mêmes rai- les déboires — égrenés sans jugement, pas si
voir si le public suit.» sons et c'est rassurant.» Une entièreté qui rap- loin de Sans toit ni loi ou de Girifriends de
D'où peut-être leur goût de l'indécidable, pelle leurs modèles issus de la comédie amé- Claudia Weill, référence assumée — sont plus
entre comique et sérieux mais aussi entre ricaine: Waters donc, mais aussi le duo phare délicats à filmer, comme l'est sa nudité. Quant
diverses formes d'humour au sein du même de la chaîne Adult Swim, Tim et Eric. Les duet- aux fluides qu'elle sème sur son passage, ils
plan — «un prout et un jeu de mots subtil tistes américains partagent avec leurs cousins leur sont forcément moins familiers, comme
peuvent cohabiter», comme le résume Lenny, français (et belges d'adoption) une façon de l'avoue Lenny: < La menstruation est un ter-
expliquant que leurs comédies se réécrivent viser par-delà la parodie scato pour atteindre, reau de blagues aussi fertile que tout autre
au montage, les trouvailles faisant apparaître au moyen d'une action rythmique scandée phénomène physique; l'explorer supposait une
parfois des gags ex nihilo en postproduction. par des raccords tranchants, une poétique de collaboration avec Maria. On voulait se proje-
Car production il y a, «pré» ou «post»: les la surchauffe. « Billion Dollar Movie de Tim et ter loin de nous, co-écrire avec elle pour voir
frères sont accompagnés depuis Fils de plouc Eric, ça a été un déclic: on s'est dit qu'on jusqu'où on pouvait rire de ça mais aussi de
par David Borgeaud (de la bien nommée Roue voulait faire la même chose toute notre vie, la galère, qui la fascine comme nous. C'est
Libre Production), même s'ils évitent de trop s'amuse Harpo. Ce que ça donne est quand l'inconnu qui nous motivait.» Là est le mérite
se professionnaliser par rapport au temps de même différent, et il faut dire que nos courts de ces funambules suspendus quelque part
«leurs petits films». Quoique entourés par des avaient déjà ce côté surréaliste avant. Tourner entre Varda et Adult Swim, qui fait d'eux d'au-
techniciens rémunérés et des figures identi- en Belgique colle de toute façon cette éti- thentiques expérimentateurs: le désir d'inédit
fiées (Amalric avait ouvert le bal des caméos quette. Mais on ne l'a jamais cherchée: simple- est leur unique carburant, et tant mieux si ce
prestigieux dans Fils de plouc), les Guit se ment, depuis tout petits, on nous répète que ce dernier est affreusement salissant. m
heurtent parfois à la tiédeur des guichets régio- qu'on fait a un goût bizarre. On veut juste réali- Yal Sadat
naux et du CNC, prévisible du fait du registre ser des films normaux, et ça ne marche pas!»
peu lisible dans lequel ils s'inscrivent. « On Avec Aimer perdre, les Guit révisent leurs Propos recueilli par visioconférence
sait qu'on déroute, mais on avance, soutient propres leviers burlesques. Le changement de le 10 février

50 MARS 2025
CAHIER CRITIQUE

Le choix de l'instance d’appel (où seule


la peine, non le crime, est réévaluée),
comme celui d’un récit et d’une mise en
scène privilégiant l’évidement, a pour
mérite d’éviter tout sensationnalisme. Le
pouvoir vertical de la juge se diffracte en
influence, via des commentaires «pédago-
giques» pendant les délibérations.
Mais cet effort pour horizontaliser
le film de prétoire génère un statisme
qui finit par grever Je le jure. Une fois
gommée la solennité judiciaire et aplani
l’espace antagonique du tribunal, le
film stagne dans une aporie, écho à son
accusé coincé (il ne semble pas com-
prendre qu’il doit convaincre à nou-
veaux frais les jurés) et à Fabio perdu
dans les limbes amoureuses et familiales.
On voit bien qu’en étant aussi médusé
par le déni du jeune homme, c'est à son
propre désir contrarié d'évolution que
Fabio se confronte. Son cauchemar où il
Je le jure de Samuel Theis voit son aimée incendiée souligne lour-
dement combien, pour citer l’avocat de
la défense, le spectacle du feu peut être

Peine à revoir pour le pyromane un «moyen de ressentir


une émotion». Maïs cet entrelacs entre la
lente transformation psychologique du
par Charlotte Garson protagoniste et celle, plus lente encore,
de l’accusé buté, se révèle aussi entravante
que structurante. Ultime empêchement
ans Anatomie d’une chute, Samuel Theis son entourage) dans un cénacle d'acteurs extra-cinématographique: Je le jure est
D n’est jamais vu au tribunal tout en boi- de métier qui typent rapidement chaque le premier film dont le tournage, boule-
series qui sert de décor central au film. Et membre de la cour et du jury (Saadia versé par la mise en examen du cinéaste
pour cause: il tient chez Justine Triet le Bentaïeb, piquante avocate chez Triet, après une accusation de viol portée par
rôle du mort, autour de la chute duquel côtoie Micha Lescot en prof frôlant la un technicien, s’est poursuivie à distance,
s’étoilent plaidoiries et hypothèses — parano islamophobe). Le récit lui-même et a engagé la production à mettre à dis-
suicide, accident, meurtre. Derrière la joue de cette juxtaposition, faisant pré- position des exploitants des informations
caméra aussi, il ménage dans Je le jure céder le procès à Metz d’une partie de sur l'affaire en cours. =
un fort retrait à son protagoniste, Fabio chasse alentour avec rap allemand à l’au-
(Julien Ernwein), ouvrier du bâtiment toradio et banquet festif au retour. Cet JE LEJURE
tiré au sort pour déterminer la peine d’un ancrage dans sa Moselle natale, Samuel France, 2025
pyromane d’origine ivoirienne qui fait Theis le déployait dès Party Girl, dont le Réalisation Samuel Theis
appel d’un précédent verdict (douze ans rôle principal revenait à sa mère, revue Scénario Samuel Theïs, Marie Dosé,
de réclusion dus à la mort d’un pompier à l’arrière-plan de Petite nature et accro- Gilles Marchand, Marcia Romano
dans l'incendie). Le juré taiseux au regard chant à nouveau le regard ici. Imäge Jonathan Ricquebourg
intensément bleu incarne une écoute La partition entre des acteurs aux per- Son Mathieu Vilien
réticente (il veut d’abord échapper à sa sonnages surdessinés et le sfumato des Montage Nicolas Desnaison, Esther Lowe
convocation) mais de plus en plus atten- gens du cru produit un effet de profon- Musique Maud Beftray
tive, oblitérée par le désespoir de l’accusé. deur qui tient du tableau davantage que Décors Mia Pré
Fabio n’est pas seulement l’homme de de la dramaturgie, et qui s'inscrit dans Costumes Rachèle Raouit
peu de mots: il n'arrive ni à dire qu’il un projet de mise à plat du film de pro- Interprétation Julien Ermwein, Marie Masala,
l'aime à son amante plus âgée que lui, ni cès, raboté en-deçà de toute prétention Maria Fois, Louise Bourgouin, Micha Lescot
à avouer à sa famille qu’il entretient cette au genre et au suspense. Choix ingé- Emmanuel Salinger, Saadia Bentaïeb,
relation. Les cadrages obstrués, encombrés nieux, le jury apparaît par exemple pour Souleymane Cissé, Sophie Eulemin, ed Zada,
d’objets en amorce, traduisent la panique la première fois non pas au tribunal mais Antonia Buresi, Eva Huault
du taciturne jeté dans l'arène rhétorique. dans une prison surpeuplée, cette visite Production Avenue B
L'idée est belle, et le casting redouble ce inaugurale avec la juge rappelant la réa- Distibution Ad Vitam
phagocytage dans sa façon de sertir un lité matérielle qui git derrière les années Durée 1h50
groupe de non-professionnels (Fabio et égrenées abstraitement lors d’un verdict. Sortie 26 mars

CAHIERS DU CINÉMA 51
CAHIER CRITIQUE

Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

La possibilité d’un exil


par Olivia Cooper-Hadjian

semble tenir à sa capacité à déléguer l’avi-

24AuMoRs lissement. Seule Athénienne face à eux,


Tatiana (Angeliki Papoulia) paraît aussi
forte que vulnérable, et l'évaporation du
personnage est de ces mystères que le film
a le courage de respecter. Refüsant l’idéa-
lisation comme la simplification, Mahdi
Fleifel révèle par contraste une tendance
répandue à gommer les aspérités des per-
sonnages dont on prétend défendre la
cause. Son film, au contraire, tire sa force
politique de l’âpreté de la description des
tréfonds dans lesquels l'exil peut mener
des hommes ordinaires, sans pour autant
se complaire dans la moindre surenchère.
De bout en bout, il tient la ligne délicate
d’une frontalité pudique et nous invite
à suivre Reda et Chatila jusqu’au bout
de l'impasse morale dans laquelle ils se
levé dans le camp de réfugiés palesti- légèrement à distance de l’action, expres- trouvent. Dans la droite lignée des néo-
niens Aïn El-Héloué, au Sud-Liban, et sion d’un regard solidaire mais indépen- réalistes italiens, il fait le pari que nous
parti au Danemark à 7 ans avec sa famille, dant, qui ne juge pas, mais analyse. saurons voir en ces personnages nos frères,
Mahdi Fleifel s’est d’abord fait connaître Nous rencontrons Reda et Chatila même quand leurs actions deviendront
avec un documentaire, À World Not Ours au moment où tant d’autres cinéastes difficilement défendables. Fleifel refuse de
(2012), tourné dans le camp qu’il avait préféreraient détourner le regard. Face faire de la dénonciation de l'injustice un
quitté. Il y filmait un ami d’enfance à une situation déjà critique (la drogue loisir bourgcois: éprouver
la condition de
retrouvé plus tard à Athènes — sujet de consommée par le premier engloutit réfugié n’a pas ici pour but de conforter
Xenos (2013). Deux autres courts, À régulièrement le pactole, ce qu’il com- les bonnes consciences, mais implique
Man Returned (2015) et 3 Logical Exits pense en se livrant à la prostitution), les de se laisser atteindre par l'horreur qui
(2020), se concentraient sur un autre cousins sont forcés de se positionner: advient autour de nous, quitte à en garder
jeune homme, tiraillé entre le camp et subir l'abjection dans laquelle ils baignent, les cicatrices. =
l’Europe, décédé depuis d’une over- où y participer. Leur relation avec le petit
dose. Reda (Aram Sabbah) et Chatila Malik (Mohammad Alsurafa), qui solli- VERS UN PAYS INCONNU (IL 'ALM MEHUL, NU ARD MEHULD
(Mahmood Bakri), les deux cousins qui cite leur aide, témoigne de cet endroit Royaume-Uni, Alemagne, France, Grèce, Pays Bas, 2024
essaient de quitter Athènes dans Vers un où le cinéaste les saisit: l'enfant suscite Réalisation Mahdi Fil
pays inconnu, sont issus de cette abondante chez eux une tendresse réelle, qui ne Scénario Fyzal Boulifa, MahdiFlïfel, Jason MeColgan
matière documentaire. La connaissance pèse toutefois pas bien lourd face à leur Image Thodoros Mihopoulos
intime de la réalité dépeinte par Mahdi propre tentative de survie. La lucidité du Son Martin Hernandez
Fleifel dépouille son regard de toute naï- regard de Fleifel s’exprime d’abord à tra- Montage Halim Sabbagh
veté. L'infâmie contenue dans la situation vers celle des personnages les uns envers Décors loanna Soulele
d’exil n’est pas l'horizon que le récit va les autres. Si les réfugiés palestiniens for- Costumes Konstantina Mardiki
chercher à dévoiler, mais la donnée de ment un milieu, celui-ci n’a rien d’un Musique Nadah El Shah
base de cette fiction, qui voit les cou- tout homogène au sein duquel l'amitié Interprétation Mahmood Bar, Aram Sabbah,
sins chercher des moyens de rassembler serait la règle. Vue au prisme de la clan- Angeliki Papouli, Mohammad Alsurafa, Monzer Rayahnëh,
l'argent nécessaire pour s'envoler vers destinité,
la ville aussi gagne de nouvelles Mouataz Ashaltouh, Mohammad hassan
l'Allemagne. Bien que ses comédiens dimensions, souvent nocturnes. Tandis Production Nakba Fiimborks, Inside Out Fins,
soient pour la plupart non profession- que Reda apparaît d’abord comme celui Salaud Morisset, Homemade film, Studio Ruba
nels, l’ancrage de la fiction dans le réel dont les faiblesses entravent le projet Distibution Eurozoom
exempte Fleifel de surjouer le natura- d’exil, la suite du récit complique cette Durée 1h46
lisme. La caméra 16 mm, placide, se tient première impression: la force de Chatila Sortie 12 mars

52 MARS 2025
CAHIER CRITIQUE

Des hommes dans le soleil


Entretien avec Mahdi Fleifel

Pourquoi avez-vous décidé de tourner C’est aussi un film de genre, un thriller... envisagé au départ d'insérer au montage
à Athènes? C’est lié à ma passion pour le cinéma du des images des statues d’Athéna et d’autres
En 2012, j'ai terminé le documentaire Nouvel Hollywood: Scorsese, Coppola, dieux grecs, comme dans Le Mépris de
À World Not Ours, tourné pendant Friedkin,
De Palma. J'adore l'énergie qui Godard, mais j'ai dû renoncer à la plupart
plusieurs années dans le camp de réfugiés se dégage de ces films, leur description d’entre elles faute de temps.
palestiniens Aïn El-Héloué au Sud- abrupte de la ville, leur vision souvent
Liban, où j'ai passé une partie de ma tragique de la masculinité. Des œuvres Vers un pays inconnu n'aborde pas le conflit
jeunesse. J'y faisais le portrait de trois comme Mean Streets, Le Convoi de la israélo-palestinien. Pourquoi ce choix?
jeunes Palestiniens qui s’interrogeaient peur où Délivrance sont très importantes Je pense que le film traite plus précisé-
sur leur vie dans le camp, leur avenir au pour moi. Une autre source d’inspira- ment de l’une des conséquences de ce
Liban et l’éventualité d’un départ vers tion est Pixote, la loi du plus faible d'Héctor confit — l'exil. Disons que je ne suis pas un
l'Europe. L'un d’eux, Abu Eyad, un ami Babenco (1981), que j'ai visionné avant Palestinien «de l’intérieur».
Je n’ai jamais
d'enfance, a effectivement fini par partir le tournage avec mon chef opérateur, vécu en Palestine, je n’ai jamais connu
à Athènes. C’est lui qui m’a fait connaître Thodoros Mihopoulos. C’est un grand l'occupation et l'oppression que le conflit
cette incroyable communauté d’exilés film sur la jeunesse brésilienne désœuvrée engendre. Je ne me sens pas légitime pour
palestiniens dans la ville, des jeunes gens et la violence engendrée par la nécessité en parler. Je suis un exilé palestinien. Je
sans statut légal, en proie à la précarité, de survivre. connais bien l’exil, que ce soit à Dubaï
survivant grâce à des petites combines, où je suis né, dans le camp de réfugiés
rêvant de partir ailleurs. J'ai tout de suite On pense évidemment au: au Liban, ou au Danemark où je réside
eu l’idée de faire un film sur eux et tragédie grecque. depuis plusieurs décennies. Il était donc
avec eux. Vers un pays inconnu est aussi un conte normal que
je parle de cette condition
moral et une tragédie. Il montre que, que je connais de près, même si la mienne
Vers un pays inconnu aurait pu être dans des conditions de survie extrêmes, n’a jamais été aussi dure que celle de mes
un documentaire, mais vous avez choisi n’importe qui peut être poussé à trahir personnages.

finalement la fiction. ses principes moraux et à commettre des


La plupart des acteurs sont des non- actes qu’il n'aurait jamais commis dans Entretien réalisé par Ariel Schweitzer
professionnels qui jouent pratiquement des conditions normales. Par ailleurs, j'ai au Festival de Cannes, le 21 mai 2024.
leur propre rôle. Je les ai filmés dans les
lieux qu’ils fréquentaient au quotidien, en
bénéficiant de leur confiance et de leur
désir de participer au projet. Mais à un
moment, j'ai voulu aller plus loin. L'idée
n’est venue de tourner une nouvelle
version du roman de Ghassan Kanafani
Des hommes dans le soleil (1963), chef-
d’œuvre de la littérature palestinienne,
magistralement adapté au cinéma par
Tawfiq Saleh dans Les Dupes (1972).
Dans le roman, les réfugiés palestiniens
trouvent la mort étouffés dans un camion
en plein désert. Je voulais reprendre cette
trame en la plaçant dans un contexte
contemporain et dans cette jungle
urbaine qu’est Athènes. Mais
je me
suis rendu compte qu'il était beaucoup
plus difficile de produire une fiction
qu'un documentaire, et j'ai mis plus de
dix ans pour trouver le financement.
Entretemps, je me suis éloigné du roman
en développant d’autres pistes narratives.
Mais l’influence de Kanafani est toujours
là, à un certain niveau.

CAHIERS DU CINÉMA 53
L'Age imminent
du collectif Collectiu Vigilia
Espagne, 2025. Avec Miquel Mas Martinez,
Antonia Fernändez Mir, Nunu Sales. 1h14.
Sortie le 12 mars.
À 18 ans, Bruno (Miquel Mas Martinez)
est aux portes de sa vie d’adulte tandis
que sa grand-mère Natividad (Antonia
Fernändez Mir), avec qui il vit, perd peu
à peu son autonomie. Réalisé à leur sortie
d'école par un groupe de six étudiants de
l’Université Pompeu-Fabra de Barcelone,
L'Age imminent n’est pas constitué, comme
FLUNS
on pourrait s’y attendre, d’une suite de
séquences mises en scène à tour de rôle, Lorsque le jeune Mohammed se fait l'adolescence à la maturité, le réalisateur
et ne se contente pas non plus de mettre dévorer des yeux par le policier l’exploi- de Corpo Elétrico (2017) sait incarner la
en récit l’entreprise commune elle-même. tant quotidiennement en marge de ses romance, du cru au tendre, entre aplomb
De façon plus concentrée, il fait d’un lien études, la répétition de ces séquences et séducteur et vulnérabilité, dans l’épais-
familial entre deux personnages le noyau des contrechamps sur le visage prédateur seur de la chair comme à fleur de peau.
nécessaire à l'implication égalitaire de annonce l'agression à venir. De même, la La photographie de Joana Luz et Pedro
chacun. Celui-à s'exprime en dehors du fracture sociale entre Leila et la famille Sotero (chef opérateur de Kleber Men-
carcan de la métaphore, grâce au travail qu’elle sert est assénée au gré d’un plan donça Filho), à l’affut de reflets et d'écrans
patient de plans fixes jamais démonstratifs, large trop éloquent:la façade extérieure de dans l'écran, permet au désir de se diffrac-
attentifs à des gestes, des mines, opposant la maison révèle la servante seule à l'étage ter, se diffuser. Le film opère des glisse-
sans fioriture la douceur du jeune homme en train de préparer la chambre d'amis ments inattendus, entre effractions de vio-
à la mauvaise foi aussi inquiétante que pendant que tout le monde s’amuse dans lence (abus des policiers, clients, amants) et
drôle de Nati. Se détournant des centres, le salon. Ce manichéisme assumé laisse saillies de douceur — d’interludes solaires
à cheval entre les âges et les langues (les néanmoins percevoir çà et là un regard chez un couple lesbien en instants d’em-
personnages s’expriment alternativement chaleureux qui fait de certains gestes dis- pathie surgis dans les scènes de sexe tarifé.
en castillan et en catalan), le film frotte crets des actes chargés de sens et d’ouver- Sa sensualité frontale et sa volonté de saisir
l'espace-temps suspendu des scènes d’inté- ture. L’émotion surgit ainsi de la discrétion l'énergie de la métropole (les extérieurs
rieur au quartier périphérique de Barce- de Leila pour enterrer son mari en pleine privilégient le téléobjectif pour placer
lone que Bruno, livreur de pizza avant de nuit dans le jardin bourgeois, ou encore les acteurs en situation) semblent ancrer
devoir laborieusement chercher un autre des récits lacunaires en langue des signes Baby dans un cinéma brésilien contem-
travail, parcourt à vélo. De sa fabrication par Qasem à sa femme malentendante lors porain enclin à frayer des voies nouvelles
collective, le film garde ainsi ce qu’il vise d’une cérémonie dédiée aux martyrs, afin pour représenter l’érotisme et le corps
d’universel (grandir, vieillir, veiller les uns de lui cacher momentanément la mort social. Caetano propose toutefois une
sur les autres) autant qu’un terreau local, au combat de leur fils. La préservation de inflexion gentrifiée et instagrammable de
le moment de bascule qu’il exprime avec l'intimité comme question de survie. cette tendance: plus ornementale dans ses
retenue étant inséparable d’une époque et Elie Bartin images, plus lisse dans sa dramaturgie. On
d’une région singulières. est loin du geste renversant de Gustavo
Mathilde Grasset Vinagre qui, dans À rosa azul de Novalis
Baby (2019), faisait de l’anus une nouvelle ori-
de Marcelo Caetano gine du monde.
Au pays de nos frères Brésil, France, 2025. Avec Joäo Pedro Mariano, Élodie Tamayo
de Raha Amirfazli et Alireza Ghasemi Ricardo Teodoro, Ana Flavia Cavalcanti. 1h47. Sortie
Iran, France, Pays-Bas, 2025. Avec Hamideh le 19 mars.
Jafari, Bashir Nikzad, Mohammad Hosseini. 1h35. Baby, c'est l'alias de Wellington (Joäo Pedro Bonjour l'asile
Sortie le 19 mars. Mariano), fraîchement sorti d’une prison de Judith Davis
À travers trois histoires réparties sur vingt pour mineurs, à 18 bougies souflées. Por- France, 2025. Avec Judith Davis, Claire Dumas,
ans (2001, 2011, 2021), Au pays de nos trait de la jeunesse queer de Säo Paulo, le Maxence Tual. 1h47. Sortie le 26 février.
_fières s'attaque à la question de l’intégra- film tend un miroir à la génération précé- Jeanne (Judith Davis), travailleuse sociale
tion des réfugiés afghans en Iran à l’échelle dente, quand l’innocente beauté du jeune citadine surmenée, retrouve son amie
des membres d’une même famille. Les homme passe dans les bras de ses aînés, Élisa (Claire Dumas), dessinatrice et jeune
exactions ou drames subis par Moham- dont l’hallucinant Ronaldo, charismatique mère néorurale également débordée avec
med, Leila puis Qasem sont relégués hors dealer et prostitué (Ricardo Teodoro). qui elle s’est brouillée, lorsque toutes
champ, mais cette dimension allusive est C’est dans les attractions, attachements, deux trouvent asile au tiers-lieu l’« HP»
compromise par une mise en tension sur- distances et incompréhensions entre ces (cHospitalité permanente»), convoité par
signifiante au point de rendre grossières deux générations que loge l'émotion du le promoteur local (Nadir Legrand). Tout
les représentations des rapports de force. second long de Marcelo Caetano. De en dressant un tableau des dissonances

54 MARS 2025
CAHIER CRITIQUE

cognitivo-politiques de ses protagonistes chirurgie esthétique parvient à faire rire qui tend son micro de sociologue aux
inspirées des expériences de leurs inter- d’un rajeunissement de lèvres raté qu’elle ouvriers. Ce pittoresque évite la gratuité,
prètes, les discours frontalement enga- surjoue du côté du figement, sous les non grâce à l’inutile dispositif
de mise en
gés de Bonjour l'asile, littéralement « face moqueries de sa gynéco (Emma Thomp- abyme que Baier lui appose, mais parce
publie», offrent un contrechamp paradoxal son). Ses petits pas avancent tâtonnants qu’il réussit à faire exister son décor cen-
au salmigondis de luttes collectives, de spi- vers un monde contemporain où survit à tral : un appartement de la rue de Gre-
ritualité New Age et de parades arlequi- demi le séducteur Daniel Cleaver (Hugh nelle que chaque génération se révèle
nisantes qui attachent à l’HP les dimen- Grant), désormais comique parce que incapable de quitter, comme aimantée
sions aussi bien loufoque et utopique simultanément gênant et ridicule. S'il y par la cache qui y abrita le grand-père
qu’intrinsèquement transitoire (donc a plaisir et frustration mêlés, ils naissent pendant la guerre. Cet espace à la fois
au fond conservatrice) du carnaval. Plus plutôt de l'aspiration persistante de Brid- matériel et fantasmé, le film l’évoque puis
qu’une véritable alternative questionnée get Jones à rentrer dans le rang et à for- le laisse de côté régulièrement, parvenant
pour elle-même, le tiers-lieu devient un mer famille dans un monde sans bordel à faire de ce centre vide une boîte de
ailleurs militant gentiment fantasmé par où Dieu existe. Ils culminent tous deux Pandore historique.
les (ex-)Franciliens, une étape nécessaire dans un Nouvel An qui frôle l’apoplexie Charlotte Garson
à la maturation de leurs propres dilemmes sous ses allures de cérémonie des adieux
où reconnexion à la nature, aux autres et aux sourires frénétiques. La recette de la
à soi entrent en une champêtre synergie. relative réussite qu’est Folle de lui tient Covas do Barroso, chronique
Malgré certaines séquences très drôles (les alors moins à la franche comédie qu’au
apparitions de l’alter-ego beauf d'Élisa, drame bourgeois. d’une lutte collective
l'atelier de déconstruction masculine, les Hélène Boons de Paulo Carneiro

faux spots publicitaires), calées sur un Portugal, Uruguay, 2025. Avec Aida Fernandes,

tempo théâtral, la pathologisation annon- Maria Loureiro, Elisabete Pires. 1h17.

cée par le titre de Bonjour l'asile contamine La Cache Sortie le 26 mars.


aussi bien le monde extérieur capitaliste de Lionel Baïer Drôle de projet que cette reconstitution, à
que l'HP lui-même, interrogeant le bal Suisse, Luxembourg, France, 2025. mi-chemin entre le documentaire et la fic-
masqué social sans trop s’aventurer dans la Avec Dominique Reymond, Michel Blanc, tion, du combat d’un petit village portugais
complexité qu'il dissimule. William Lebghil. 1h30. Sortie le 19 mars. contre une entreprise britannique voulant
Circé Faure Dix ans après Les Grandes Ondes (à ouvrir des mines de lithium. Contraire-
l’ouest), où des reporters suisses sillon- ment au pragmatique titre français, l’ori-
naient le Portugal en combi Volkswagen ginal donne le ton de l'étrange dialectique
Bridget Jones: folle de lui en pleine Révolution des œillets, Lio- à l’œuvre. À Savana e a montanha (la savane
de Michael Morris nel Baier injecte le même ton guilleret et la montagne) renvoie tant à l’opposi-
Royaume-Uni, 2025. Avec Renée Zellweger, à une demi-page du livre de Christophe tion entre deux biomes opposés qu’à l’'im-
Leo Woodall, Chiwetel Ejiofor. 2h04. Boltanski, La Cache. De la saga des Bol- mixtion de Savannah Resources dans ce
Sortie le 12 février. tanski, juifs de l'Est convertis au catho- territoire rugueux et agricole censément
Bridget Jones, veuve, a désormais deux licisme et grands intellectuels parisiens, protégé. Un nom de société qui sied bien
enfants et la cinquantaine bien tassée. le film prélève un instant T, Mai 68, à la mentalité de la «loi du plus fort» mise
Mais depuis le premier opus (2001), elle pendant lequel les parents du narrateur à l’œuvre ici pour contraindre les locaux à
s'apprête aussi à fêter son quart de siècle. militent tandis que son oncle plasticien accepter cette transformation des paysages
Folle de lui est la plus intéressante des trois voit son vernissage déserté pour cause et de leur qualité de vie. L’audace de Paulo
suites car s’y pose la question de l’épui- d’échauffourées. Baier prend un plai- Carneiro est de se laisser guider par ces
sement d’un type de personnage fémi- sir gourmand à préférer l’anecdote à ce irréductibles paysans dans la valorisation
nin qui fut jadis de son temps et qui ne qu'il appelle «la grande Histoire [qui] va de leur lutte, entre suivi du quotidien —
l’est plus tout à fait, comme lorsque les débarquer»: l'épisode d’une patiente du les chevaux de Carlos Libo se promenant
héroïnes de Sex and the City refirent sur- grand-père (Michel Blanc dans son der- à flanc de montagne, la production du
face en 2021 dans And Just Like That. La nier rôle) se fourrant une cuillère dans miel — et mise en scène de l'opposition
maladroite complexée par son surpoids le rectum est traité avec la même verve au gré de rencontres nocturnes et autres
supposé et obsédée par l'amour est désor- allègre qu’une publicité pour le Bour- stratagèmes (les deux motards qui piègent
mais une maman bordélique complexée sin, un aphorisme d’un autre oncle lin- les véhicules des ouvriers repéreurs et la
par sa nounou et séduite par un amant guiste («en linguistique, le mensonge n'existe décoration du village façon western). On
de 29 ans qui demande l’autorisation pas») ou la démission de Jean-Louis pense par instants aux errances absurdes et
d’embrasser (« La génération qui demande !», Barrault du Théâtre de l'Odéon. Par- métaphysiques de Tout droit jusqu’au matin
lance-t-elle ravie). La formule Bridget fois, ce goût du détail ouvre une brèche de Guiraudie, la voix off en moins, et on
Jones se maintient notamment grâce à vers cette «grande Histoire» ; à d’autres se laisse emporter par les chants révolu-
l'acidité de certaines répliques et au sens moments, les saynètes se limitent à com- tionnaires entonnés en chœur au cours
du burlesque de Renée Zellweger, toute poser des portraits affectueux, comme de processions. Malheureusement, en ne
en sourires et vacillements. La comé- celui de l’aïeule russe dite «L’Arrière- montrant jamais l'ennemi, ce carnaval
dienne qui se prit des volées de bois vert Pays» (Liliane Rovère) ou de la grand- militant finit par s’épuiser. Le panneau
misogynes à la suite de ses opérations de mère à pied-bot (Dominique Reymond) «Wanted» sur lequel est dessiné le visage

CAHIERS DU CINÉMA 55
CAHIER CRITIQUE

d’un inconnu perd en sens tandis que la un coin de rue transformé en scène, une contentent de reculer d’un pas à mesure
série de portraits des habitants sur leurs cour de justice fictive proclame les décrets que José s'approche d’elles en constitue
tracteurs reste gravée dans nos mémoires. autorisant à se marier par amour et à por- l'exemple frappant. Les infinies possi-
E.B. ter des robes, sous les regards amusés ou bilités de dissimulations et de jeux de
médusés de l’assistance. L'attribution de distances offertes par la jungle, véritable
l’Œil d’or à Cannes (ex æquo avec Ernest protagoniste de cette histoire (et double
L'Échappée belle Cole, photographe de Raoul Peck) doit de José dans son ambivalence de bienfai-
de Pamela Varela sans doute beaucoup à cette audace qui trice et fossoyeuse), ne sont plus seule-
France, 2024. Avec Astrid Adverbe, franchit un nouveau stade quand l’une ment investies par les différents groupes
Dimitra Kontou, Mariana Giani. 1h28. des interprètes reverse un peu de fiction armés qui s’y affrontent, mais par la tran-
Sortie le 19 mars. dans la réalité en passant la corde qui sert sition entre vivants et morts, que seule
Au cœur de l’été, un van en panne force de rampe pour marcher en robe parmi vient interrompre la plaie d’une fosse
une poignée d’amis, petite troupe de le public. Mais le rêve d’émancipation pelletée par des chercheurs d’or. Bien
comédiens et de musiciens, à attendre artistique et personnelle est lui-même qu’efficace, cet imaginaire apparaît hélas
dans une maison de campagne. Dans ce mis à l'épreuve de l'emprise patriarcale. un peu rebattu et, en l’absence de plus
temps libéré du pragmatisme: délassements Attaché à trois trajectoires, le récit s’in- d’audace visuelle ou narrative, donne un
solitaires, discussions et lectures au soleil, fléchit sensiblement en son milieu, les air de déjà-vu à une communauté afro-
répétitions d’une mise en scène des Trois scènes riantes et l’élan collectif
du début colombienne pourtant bien trop absente
Sœurs de Tchékhov et multiples concerts laissant place à la stase. La voix grave de des écrans. Reste malgré tout une force
improvisés, balades dans la campagne et Monika s’estompe dans le mariage, les pas documentaire au sein du film: celle des
le château non loin, dont le propriétaire de danse d'Haydi s’interrompent dans des chants traditionnels et des nombreux
fantasque a chargé son homme à tout faire, fiançailles. En choisissant de s’ouvrir et de paysages sonores et visuels, dont J'ai vu
violoncelliste à ses heures,
de trouver une se refermer avec les pas de Majda, suivie trois lumières noires fait résonner les propres
durite de remplacement. Tourné entre les jusque dans un bus où elle se trouve seule puissances «surnaturelles».
deux confinements, ce film chaleureux parmi les hommes, le film prend le parti CE
improvise ses microfictions croisées (que de la force motrice d’un rêve qui trans-
traversent aussi un poète mélancolique, gresse la frontière du village pour avoir
des villageois pourvus d’étranges masques une chance de se réaliser. Mais, plus que Magma
et un angelot enfant) dans un cénacle de dans des tours volontaristes ou les touches de Cyprien Vial
fantaisie, en fixant ses plans-fenêtres pour soignées de l'écriture, les meilleures scènes France, 2025. Avec Marina Foïs, Théo Christine,
les ouvrir tout grand aux respirations de ont lieu dans une proximité domestique. Mathieu Demy. 1h25. Sortie le 19 mars.
ses personnages et à l'inspiration des cor- De la lutte pour une télécommande à un Il ne faut pas s’attendre à de spectaculaires
respondances poétiques, intellectuelles, lin- père soucieux que sa fille garde le contrôle éruptions devant Magma: passé l'ouverture
guistiques et musicales qui les entourent. sur sa vie, en passant par un fiancé tolé- enfumée sur l’imposante Soufrière, le vol-
Sur le modèle du petit ver du poète ama- rant «jouant» avec un naturel confon- can guadeloupéen s’apparenterait presque
teur de pêche à la ligne («une éponge à dant le mari traditionnel, Les Filles du Nil à un MacGuffin pour creuser le véritable
odeur, tu peux le parfumes il sent très bon»), ce saisit Les luttes et renoncements intimes. sujet du film, à savoir le portrait nuancé
cinéma artisanal de la proximité sensible et Amour, amitié, les liens affectifs y donnent d’une volcanologue en instance de départ,
affective, attentif aux bruits et présences de de la force autant qu'ils alimentent la Katia (Marina Foïs), tiraillée entre son
ce qui vit tout près (le situationniste Raoul servitude volontaire. attachement affectif à l’île et son sérieux
Vaneigem, hédoniste et libertaire, habitant Romain Lefebvre scientifique lors d’une crise aux lourdes
du coin, est évoqué), cherche à qui et quoi conséquences pour les habitants. Foïs y
s’aimanter intérieurement pour palier à campe un personnage très proche de la
l'immobilisme politique. Jusqu'à son final, J'ai vu trois lumières noires gendarme de L'Année du requin, soit une
où la célèbre chanson «Je survivrai», récrite, de Santiago Lozano Alvarez experte qui perd peu à peu pied ct sa cré-
devient «Je la suivrai». Colombie, France, Allemagne, Mexique, dibilité face à une menace insondable — le
Pierre Eugène 2024. Avec Jesüs Maria Mina, Juliän Ramirez, capricieux volcan, dont les toussotements
Carlo Hurtado. 1h27. Sortie le 19 mars. engendrent leur lot de tâtonnements des
En titrant ainsi son film, Santiago Lozano pouvoirs publics, tantôt trop prudents,
Les Filles du Nil Âlvarez le place sous le signe du para- tantôt pas assez. S'il est à ce titre possible
de Nada Riyadh et Ayman El Amir doxe tout en renvoyant au passage entre d'envisager Magma comme une allégo-
Égypte, France, Danemark, Qatar, Arabie saoudite, le monde des vivants et celui des morts. rie du covid doublée d’un ersatz pâlot de
2024. Documentaire. 1h24. Sortie le 5 mars. À rebours de cette image évanescente, Pacifiction — ici aussi, il est question d’aus-
Les filles de la troupe de théâtre amateure J'ai vu trois lumières noires travaille en effet culter les restes du colonialisme français —,
«Panorama Barsha» ont un rêve: devenir bien plus la matérialité des apparitions ces multiples couches de sens peinent à
comédiennes, danseuses, chanteuses. Dans qui parsèment le parcours de José de Los donner une densité au scénario, qui rabat
leur village du sud de l'Égypte et leur Santos (Jesûs Maria Mina), guérisseur et la spécificité de son décor sur une étude
communauté religieuse copte, ce rêve est veilleur funéraire, vers la mort que lui psychologique et un vernis de vérisme
aussi un moyen de subvertir en actes les a annoncée son fils décédé. La scène, scientifique (les graphiques et simulations
règles sociales. On l’aperçoit quand, dans très simple, où quelques silhouettes se se substituent à la cinégénie volcanique).

56 MARS 2025
avec un évêque hideux, ce qui provoque
le «miracle de San Gennaro»). Plus irri-
tante que ce systématisme à deux coups
est la mise en abyme du spectateur que le
tartuffe propose, ricanant sous un masque
d’empathie. Le mentor de Parthenope
montre à sa disciple le fils adulte qu’il a
élevé seul: c’est une baudruche «faite d’eau
et de sel»,
un couch potato géant biberonné
à la télé. Ainsi le cinéaste envisage-t-il son
publie, inepte tas d'émotions (l’eau et le
sel de ses larmes). «Il est magnifique», lâche
Parthenope devant le monstre que le film
Jusqu'au bout, le film cherche sans succès, sans jamais verser dans le narcissisme ou le nous invite à rester.
comme son héroïne, sa place et son iden- pathos. C’est aussi sa limite, car cette parole Ch.G.
tité: le dénouement joue consécutivement d'enfant dit avec plus de clairvoyance ce
la carte de la retenue austère (la seule scène que l'adulte en quête de modèles ne sait
d’action reste hors champ) et du lyrisme plus formuler sans l’aide de toutes sortes Reine mère
face à la vision d’une piteuse coulée de de médiateurs,
y compris une caméra. Sans de Manèle Labidi
boue numérique. doute le joyeux chaos cassavetesien de ces France, Belgique, 2025. Avec Camélia Jordana,
Josué Morel films «de famille» a-t-il besoin de cette Sofiane Zermani, Damien Bonnard. 1h33.
lucidité de l'enfance pour surmonter l’âge Sortie le 12 mars.
adulte, et regarder au fond de l’abime sans Pour dépeindre les ravages du racisme
Maman déchire y basculer. ordinaire, Manèle Labidi (Un divan à Tunis)
d'Émilie Brisavoine Alice Leroy brosse un double portrait de personnages
France, 2024. Documentaire. 120. féminins. La mère, Amel (Camélia Jor-
Sortie le 25 février. dana),
ne trouve pas un travail à la mesure
Émilie Brisavoine a une manière bien à Parthenope de ses compétences et pense même se
elle de faire de ses films une thérapie sau- de Paolo Sorrentino renommer Amélie. Sa fille, Mouna (Rim
vage, entraînant sa famille dans un jeu où Italie, France, 2024. Avec Celeste Dalla Porta, Monfort), que l’enseignante de l’institu-
chacun est libre de questionner sa place, Stefania Sandrelli, Silvio Orlando. 2h17. tion catholique appelle Manon, traverse
son rôle et son histoire. Il y a eu Pauline Sortie le 12 mars. son CM2 avec la honte de ses origines.
s'arrache (2015), avec sa demi-sœur adoles- « Prenez garde à toute entreprise qui réclame Pendant un cours d’histoire où elle s’en-
cente qui jouait des coudes pour exister des habits neufs»: la phrase du Walden nuie, Charles Martel (Damien Bonnard),
entre ses arsouilles de parents, voici Maman de Thoreau pourrait servir à découra- celui «qui a repoussé les Arabes en 732», lui
déchire, qui la met face à la caméra, aux ger de passer cent trente-sept minutes apparaît et devient son ami imaginaire.
côtés de son fière et de sa mère dans une devant l’épuisant défilé d’objets de luxe Avec lui, elle combat les pédocriminels
vertigineuse quête de leurs enfances abi- qui entourent la petite Parthénope dès sa qu’elle croise dans les parcs, distingue la
mées. Cette fois encore quelque chose de naissance dans la baie de Naples. Produite légende de la réalité historique et apprend
la forme explosive et espiègle du montage, par une marque de haute couture, cette à s’assumer. Bien que le récit se situe à
sautant des VHS du grand-père paternel énième antiphrastique grande bellezza du la fin des années 1980, la reconstitution
aux vidéos en ligne de développement petit maître transalpin narre en goinfre la se limite à des détails (une intervention
personnel, parvient à déjouer la cruauté vie d’une beauté sublime et richissime qui, télévisée de George Bush, d’anciens
de ce qui se joue. Car l'ironie et la légè- non contente de végéter auprès d’un frère modèles de véhicules) pour conserver des
reté de la forme féraient presque oublier la incestueux, décrochera les meilleures notes résonances actuelles. Toutefois, ce versant
violence ordinaire des relations familiales, à son diplôme d'anthropologie. Sorrentino, politique plein de colère peine à s’articu-
celle des grands et petits traumas que ni lui, n’obtiendra jamais un tel diplôme: ler à la volonté de fantaisie. Les moments
Émilie ni son frère ne veulent léguer à chargeant la barque des références ciné- d’enchantement, grâce aux claquettes de
leurs enfants à leur tour, mais aussi celle philes (rien moins qu’un Carrosse d’or la comédie musicale ou à la magie d’une
d’un dispositif de tournage qui risque à pour ouvrir et clore cette pantalonnade), séance de désenvoûtement, sont décon-
tout instant d’aggraver les déchirements au il frotte sans obtenir d’étincelle les pon- nectés les uns des autres. Amel et Mouna
lieu de les apaiser. C'est un travail d'équi- cifs contraires, vestale et putain, riches et partagent finalement peu de séquences, et
libriste que d'avancer sur ce fil tendu au- pauvres, beaux et laids, débutante (Celeste la mise en scène ne leur donne que tar-
dessus du vide, suspendu entre les sou- Dalla Porta) et star (Stefania Sandrelli). divement un espace pour se regarder et
venirs qu’égrènent les pages d’un jour- Maquillant comme à l’accoutumée sa s’écouter. Elle juxtapose les tonalités plu-
nal intime écrit dans l'enfance et un âge vulgarité en traité du vulgaire, le cinéaste tôt que de créer des circulations au sein
adulte dont on cherche le mode d'emploi. prétend subsumer la pornographie de son de la même scène, rendant difficile l’unité
La force du film ressort de cet improbable regard dans une sacralisation répétitive entre la légèreté du conte et l’amertume
dialogue que le montage parvient à inven- («Ti es si belle. ») suivie d’une profana- de la dénonciation.
ter entre la cinéaste et l’enfant qu’elle était, tion grotesque (la jeune femme copule Jean-Marie Samocki

CAHIERS DU CINÉMA 57
CAHIER CRITIQUE

Le Système Victoria également une portée éthique à son geste: Vermiglio, un village perdu dans les mon-
de Sylvain Desclous il ne s’agit pas seulement de glamouriser tagnes du Trentin, Maura Delpero tient à
France, 2024. Avec Damien Bonnard, leanne Balibar, différemment ou de sortir de l'oubli une distance le chaos de l’Histoire. Premières
Cédric Appietto. 1h41. Sortie le 5 mars. star, mais d'offrir une dignité d’artiste à règles, remise des diplômes, accouche-
Étouffé par les exigences de son employeur, une professionnelle dont le talent n’a pas ments: cycles et cérémonies rythment
David Kolski (Damien Bonnard) est sur été célébré. Une scène de casting ouvre cette petite communauté. Autour de l’ins-
le point d'abandonner le chantier d’un le film comme une vidéo promotionnelle tituteur Cesare (Tommaso Ragno), incar-
gratte-ciel lorsqu'il rencontre Victoria destinée à la réhabiliter, et le personnage nation d’une autorité trop inflexible, les
(Jeanne Balibar), une DRH qui travaille de Shelly dessine une forme d’autopor- personnages masculins n’ont pas d’autre
en Belgique. Telle une bonne fée, elle lui trait: son numéro à Las Vegas n’est peut- choix que l'érosion ou la disparition.
prodigue des conseils qui l'aident à retrou- être pas du grand art, mais la showgirl tient D'abord hiératique et contemplative, la
ver courage et détermination. À partir de à le faire bien, avec cœur et jusqu'au bout, mise en scène se libère au fur et à mesure
la trame d’un roman d'Éric Reinhardt, qui alors qu’elle apprend la fermeture de son que les trois filles de Cesare font l’ap-
a aussi collaboré au scénario, Sylvain Des- club. L’éloge tourne cependant court. prentissage de la liberté. Elle évite de se
clous multiplie plongées et contre-plon- Coppola n’exploite jamais la dimension laisser figer par ce monde fétichisé où le
gées pour faire de la tour une zone dan- spectaculaire de son sujet. En privilégiant sacré innerve les choses quotidiennes. La
gereuse et oppressante, rendant incertaine le gros plan, elle contourne systématique- lumière de Mikhaïl Krichman, chef opé-
la frontière entre ascension et chute. Les ment les scènes de danse et empêche le rateur pour Andreï Zviaguintsev, permet
scènes avec Victoria, au contraire, offrent jeu d’Anderson de se déployer, malgré son à Delpero de se détourner de l’extase
à David une horizontalité inespérée: tout omniprésence à l’image, trop peu attentive romantique (la neige ici n’est qu’une
en étendue et profondeur de champ, tra- en vérité à ses gestes ou à ses regards. La muraille oppressante) sans jamais tomber
versé par les signes de la séduction, l’espace cinéaste se concentre sur des à-côtés qui dans l’abstraction. Elle cultive l’ordinaire,
invite à la sensualité et non plus à l'affron- remplissent artificiellement l’ensemble: le domestique, l’individuel, se référant à
tement. Par ses silences et ses intonations, scènes de mélodrame sans tension, ins- la peinture hollandaise, en particulier à
Balibar rend piquante chacune de ses tants documentaires tout juste esquissés en Vermeer, par son sens des nuances chro-
interventions. Mais ce balancement, trop caméra à l'épaule, déplacements dans la matiques et la construction visuelle des
systématique, fait échouer l’'hybridation ville abstraits et filmés en contrejour façon intérieurs. Malgré un nombre important
entre la description sociale et la tension clip. Quant à l’élégie, comme la cruauté de personnages, son lyrisme fuit l’épo-
d'un récit de manipulation. Portée essen- est laissée de côté, la poétisation des corps pée et la virtuosité polyphonique pour se
tiellement par des dialogues surlignés, la par des jeux de strass ou de lumière résoudre dans un mélodrame émouvant,
dénonciation du capitalisme méconnaît condamne les chairs à se déréaliser dans pudique, murmuré. La cinéaste construit
la dimension physique du travail ouvrier un ersatz de féérie. des espaces-temps où la rumeur du
pour s'intéresser surtout à la libido contra- J-MS. monde et la poésie des frémissements
riée du petit-bourgeois. À peine visibleà prennent le pas sur la parole. La musique
l'image, k tour si convoitée renvoie davan- que vénère Cesare joue un rôle décisif:
tage à une caricature d'objet phallique Vermiglio, ou la mariée grâce à de fréquents montages parallèles,
qu'à un enjeu politique, ce qu'illustre aussi elle rassemble les êtres au sein d’un pay-
l'apprentissage sexuel de David. Celu des montagnes sage impassible. En mixant à la fin de
passe d’une forme d'incomplétude (dans la de Maura Delpero Vermiglio les soupirs d’un nourrisson à
première scène de lit, il est victime d’une lialie, France, Belgique, 2024. Avec Roberta Rovelli, un nocturne de Chopin, Delpero révèle
panne d’érection) à la réalisation de ses Tommaso Ragno, Martina Scrinzi. 1h59. la force archaïque de son cinéma: non
fantasmes (un «plan» bisexuel dans un Sortie le 19 mars. pas seulement des codes sociaux disparus,
club échangiste). Ce symbolisme suranné Bien que le récit ne démarre que lorsque mais un au-delà du langage, une mélanco-
finit par ôter toute pertinence critique à Pietro (Giuseppe De Domenico), un lie à l'origine de toute existence.
la trajectoire du personnage. jeune déserteur, se réfugie fin 1944 à J-MsS.
J-MSS.

The Last Showgirl


de Gia Coppola
États-Unis, 2024. Avec Pamela Anderson, Jamie Lee
Curtis, Dave Bautista. 1h29. Sortie le 12 mars.
The Last Showginl s'inscrit dans la lignée de
films récents (The Substance, Babygirl, Maria)

WBOLAeRDxFUtKY
qui explorent d’autres régimes d’iconisa-
tion, voire de ré-iconisation, en prenant en
compte frontalement l’âge, la carrière plus
ou moins erratique, ou les transformations
physiques de leur actrice. En choisissant
Pamela Anderson, Gia Coppola donne The Last Showgirl de Gia Coppola.

58 MARS 2025
FO PRRSENTE

CAVALIER E

MICHAEL
ZINDEL

INATTENDU,
DÉCHAÎNÉ !
LES INROGKS

CATHERIN
RINGER
HORS SALLES CAHIER CRITIQUE

L'Invasion, chroniques de guerre de Sergueï Loznitsa

Lignes de vie
par Raphaël Nieuwjaer

u’advient-il à une société lorsqu’est Russie depuis 2014 —, raconter la «nais- concitoyens, il laisse entrevoir comment
déclarée la guerre? Elle s’aligne. Files sance d’une nation» relève peut-être un imaginaire commun et des traditions
pour obtenir les rations alimentaires. d’une nécessité vitale. Traversées par une s’inventent. Ainsi de cet alignement de
Haies pour saluer les combattants morts. colère froide et une tristesse infinie devant véhicules hors d'usage, prises de guerre
Rangs pour apprendre à manier les fusils. tant de vies gâchées, ces Chroniques ne dont la contemplation intriguée est, pour
Une telle organisation semble naturelle- craignent pas de verser dans l’allégorie. les habitants de la capitale, devenue un
ment s’accorder à la manière de Sergueï Vers l fin du premier épisode, un soldat motif
de promenade.
Loznitsa, adepte du plan fixe et du décou- et une jeune femme ceinte d’un drapeau Les lignes alors bifarquent, ondulent,
page anguleux. Son mixage même corres- bleu et jaune s’étreignent longuement se muent en pointillés. La messe dite, les
pond à ce moment où l’individualité tend au milieu d’une artère piétonne de Kyiv. honneurs rendus, Loznitsa revient aux tré-
à s’abolir dans un destin collectif. Sans pro- Ponctué par le plan d’une église éventrée teaux ayant soutenu le cercueil du héros.
venance discernable, les voix deviennent dont la croix ne paraît se maintenir que Sur le trottoir, ils s’imposent comme un
une émanation du plan — c’est-à-dire de la par miracle, le huitième épisode s’attache fragment de réel non assimilable au récit
communauté. Déjà dans Maïdan (2014), le aux gestes patients d’une vieille dame national, écho de cette mort qui ne sera
cinéaste avait figuré l'épisode révolution empilant les briques de sa maison bom- jamais entièrement justifiée par un quel-
naire de 2013-2014 selon le principe de bardée, figure exemplaire de la résistance conque combat. La politique du cinéaste
l’eucharistie, le culte des martyrs accom- populaire. se loge là, dans ces écarts, parfois minimes,
plissant l’unité du peuple. Baptèmes, Si juste soit la cause, à s’en tenir à entre les choses et les symboles, entre les
mariages, enterrements: rien d'étonnant à ce régime figuratif, L’Invasion ne serait corps et la cause qui les requiert. C’est
ce que les cérémonies scandent L’Invasion, que propagande. Or, Loznitsa sait aussi ce qui lui permet de montrer une action
chroniques de guerre, déclinaison en vingt- prendre ses distances. D'abord d’une militante visant à épurer les bibliothèques
huit épisodes-séquences du long métrage façon qui a pu, ailleurs, se donner des particulières des ouvrages imprimés en
présenté à Cannes l'an dernier, L'Invasion, airs de supériorité éthique (Austerlitz et russe comme une agonie, un massacre
également disponible sur Arte. sa visite d’Auschwitz-Birkenau parmi la mécanisé, et le labeur du ravitaillement
Loznitsa, cinéaste officiel? Non, foule des badauds) : s’il intègre la mul- comme une partie de campagne, avec
s’il s’agit de le considérer aux ordres titude des smartphones et caméras cap- ses vélos filant vers l’horizon et ses baï-
de l’État. Mais patriote, certainement. tant pour leur propre compte concerts gneurs au pied d’un pont détruit. Écarts
Anachronique, réactionnaire, le mot fait folkloriques, rites et vestiges, c’est parce qui ne sont pas les scories d’un quotidien
ici trembler, à juste titre. Dans la conjonc- que le documentariste y trouve surtout qui malgré tout continue, mais la raison
ture historique qui est celle de l'Ukraine — le relais de sa propre pratique. Filmant ce même de la lutte — des ouvertures démo-
indépendante depuis 1991, agressée par la que filment les passants, les anonymes, ses cratiques, des élans vitaux. m

L'INVASION, CHRONIQUES DE GUERRE


THE INVASION)
Pays-Bas, France, États-Unis
Réalisation, scénario Sergueï Loznitsa
Image Evgeniy Adamenko,
Piotr Pawlus
Montage Danielius Kokanauskis,
Sergueï Loznitsa
Son Vladimir Golovitski
Production Atoms & Void, Current
Time TV, Arte France Cinéma
Durée 28 épisodes entre 5
et20 minutes
Diffusion Arte

MARS 2025
CAHIER CRITIQUE

Nismet
de Philippe Faucon

Stations libres
par Romain Lefebvre

abine, Samia, Fatima. Avec la série


Nismet, Philippe Faucon ajoute une
pièce à sa liste de récits biographiques
déjà bien fournie. En adaptant l’his-
toire réelle de Nismet Hrehorchuk (co-
autrice et actrice), il s'attache à une tra-
jectoire adolescente qu’il prend comme
à son habitude soin d'inscrire dans un
jeu constant entre les institutions (l’aide
sociale à l’enfance, l’école, la justice...)
et les communautés (le voisinage se
montrant à la fois vigilant — c’est-à-dire
disposé aux ragots et au racisme — et soli-
daire). Partant du domicile, où Nismet
(Emma Boulanouar) subit la présence de
Denis (Théo Costa-Marini), le compa-
gnon violent et manipulateur de sa mère
qui multiplie les tentatives d’agression
sexuelle sur elle, la minisérie est ainsi
traversée par un enjeu clair: la conquête champ-contrechamps marquent ici la la vaisselle en dit long sur le souci de
de l'autonomie. distance entre le corps et les regards Faucon de comprendre chaque action,
Si Denis s’empare de la clef de la des clients, faisant du même coup voir sans exception, au niveau du quotidien.
chambre de Nismet ou du portable de sa la singularité de Faucon, l’un des rares Nismet s'ouvre dans un bus. Un autre
mère, les institutions imposent elles aussi cinéastes à concevoir et filmer le strip- plan montre la jeune femme patientant à
leur contrôle. Deux scènes fonctionnent tease comme une stricte activité profes- un arrêt. Plus que jamais, le travail de ce
ainsi en miroir: l’une où la jeune fille, sionnelle, différemment encore de Sean cinéaste pourrait se décrire comme un
interdite de sortie par Denis, saute du Baker ou, en France, Lucie Borleteau. La art de la station, alternance d’arrêts et de
balcon, et l’autre où elle s’introduit par figure du patron, exposant les conditions déplacements dans un espace social déter-
ce même balcon dans l'appartement placé de travail dans une parole méthodique, miné, mais qui fait également place à des
sous scellé par la police. Nismet égraine est sur ce point exemplaire (jusque dans mouvements émancipés. Le temps d’un
de la sorte les mouvements et les gestes une scène où sa façon de scruter le corps plan où Nismet, en boîte, danse seule, ou
rusés de la fugue et du contournement. de Nismet, si elle laisse percevoir une d’un autre dans un café où, comme elle
Après un passage par une cave et des réification structurelle et oppressante, le dit à son éducatrice, elle aimerait res-
foyers, l'obtention d’un studio marque traduit un «coup d'œil» appréciateur ter quelques instants, tranquille, avant de
un nouveau départ cependant doublé plus qu’une concupiscence). rentrer au foyer. Station simple et émou-
d’une nouvelle charge : devant à la fois Le point d'orgue du récit, le meurtre vante, où s'affirme le besoin vital d’un
travailler pour sa propre liberté et pour de Denis par la mère, suit lui aussi une temps et d’un espace à soi. æ
celle de sa mère qui se retrouve en prison, forme d’évidement. Filmé comme l’exact
Nismet alterne le travail d’aide-soignante contraire d’un «crime passionnel»,
il s’ac- NISHET
avec la danse dans un club de strip-tease. complit après des plans où la mère, pilant Réalisation Philippe Faucon
Cette voie aurait pu être traitée des médicaments, disposant des couteaux, Scénario Philippe Faucon, Nismet Hrehorchuk
comme un renoncement. Elle appa- prépare méticuleusement son acte, sans Imâge Laurent Fénart
raît au contraire comme une décision agitation visible. C’est que les corps, s'ils Montage Sophie Mandonnet
volontaire à travers laquelle prendre le peuvent être la surface d'expression d’une Son Fabien Luth, Didier Leclerc
contrôle sur les hommes. Les scènes intériorité, sont aussi des conduits traver- Interprétation Emma Boulanouar,Loubna Abida,
de danse figurent un retournement sés de mécanismes invisibles qui relèvent Théo Costa-Marii, Arthur Legrand, Nismet Hrehorchuk
de la première apparition de la mère alors davantage de relations entre les Production Mef One, Istiga Films, Arte France, Pictanovo
de Nismet, assise sur un canapé entre plans et les personnages. Que le crime Durée
4 épisodes entre 36 et 42 minutes
les mains baladeuses de Denis. Les soit suivi par un plan de la mère faisant Diffusion [Link]

CAHIERS DU CINÉMA 61
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LES FILMS LES,


PLUS ATTENDS
Di

N°816 L Janvier 2025 N°17 | Février 2025


JOURNAL-CAHIERS

Peari de Ti West (2022)

RENCONTRE. Réalisateur de la trilogie X, montrée en sa présence à Gérardmer, sur Hollywood est peut-être
Ti West apparaît aujourd’hui comme l’un des plus brillants auteurs de cinéma le même.
de genre et l’un des plus passionnants cinéastes états-uniens.
Voyez-vous votre cinéma comme

Les mystères de Ti West


nostalgique
?
Non, si ce n’est dans une cer-
taine conception de la produc-
tion. Mais il se trouve que le
Vous hésitez à vous présenter réalisateur ou de monteur, je m'y Ce que j'ai vécu m'a appris genre de films que j'aime ne se
comme un «auteur», pourtant suis habitué. que, quand trop de gens sont fait plus trop; j'essaie de combler
vous êtes producteur, scénariste, impliqués, on risque de se sen- ce vide pour moi, et, espérons-le,
réalisateur et monteur de vos films. C'est aussi une façon de garder tir trahi par l'expérience vécue, pour le public. Quand j'ai fait
En tant que cinéphile,
je com- le contrôle. L'expérience douloureuse et il devient très difficile de s’en ‘The House of the Devil, beaucoup
prends que je suis probablement de Cabin Fever
2, dont vous vous détacher émotionnellement et ont loué l'authenticité de l'esprit
un auteur au sens français du êtes senti dépossédé, n'a pu que psychologiquement. eighties. J'ai apprécié le compli-
terme, même s’il est difficile de vous en convaincre... ment, mais j’essayais d’abord
parler de soi de cette manière. Oui,
il est difficile de lâcher prise. Vous évoquez Lynch quelques jours de reconstituer une époque
Écrire, diriger, monter et pro- À présent, j'ai plus d'expérience, après sa disparition... à l'écran. De tous mes films,
duire ne sont rien d’autre que et il y a des choses que
je gérerais David Lynch était unique, nous MaXXXine est celui qui célèbre
des extensions de ce même plus facilement, même si je ne savons que ce cinéma ne se fera le plus un certain Hollywood,
boulot qu'est le filmmaking, qui vois pas l'intérêt de faire un film plus. Mulholland Drive est un qui je pense est mort.
consiste à essayer de s'approcher si on ne maîtrise pas la façon grand film. Je l'ai vu quand
au plus près de ce qu’on a en dont on le fait. David Lynch, j'étais à New York University, Vous avez plusieurs fois
tête. J'aime et déteste à la fois tra- à qui on demandait comment mais je n’y ai pas tellement évoqué un goût pour la Nouvelle
vailler de cette façon. Mais ayant il savait qu’un film était fini, pensé en faisant ma trilogie. Vague française.
commencé ainsi parce que je ne répondait: « Quand on sent qu’il Nos perspectives sont très diffé- Comme beaucoup de gamins
connaissais pas de scénariste, de est fait (when it feels done)». rentes, même si notre sentiment des banlieues américaines, je

CAHIERS DU CINÉMA 63
JOURNAL

suis entré en cinéma via les Vous réalisez, comme Hitchcock,


vidéoclubs et les jaquettes des des épisodes de séries.
films d'horreur. Puis j'ai com En travaillant pour la télévision,
mencé à m'intéresser aux films j'ai tourné dans toutes les
du point de vue de leur fabri- circonstances et les conditions
cation au moment de l'essor possibles. J'ai aussi appris à dire
du cinéma indépendant des beaucoup avec peu et à ne
années 1990, avec des gens tourner que ce dont j'ai besoin.
comme Soderbergh, Tarantino Je continue donc à réaliser des
ou Kevin Smith qui donnaient épisodes, par exemple pour
l'impression qu’on pouvait d’un Poker Face (disponible sur TF1+,
seul coup sortir de chez soi et nd), il y a quelques mois, parce
tourner. C’est alors que j’ai que j'aime Rian Johnson, son
découvert la Nouvelle Vague : showrunner, et Natasha Lyonne,
des œuvres qui jouaient avec la vedette de cette série. Quand
la forme et avec l'expérience vous faites vos propres films, vous
cinématographique, comme les devez penser à une idée, l'écrire,
films indépendants américains chercher l'argent, c’est deux ans
de l'époque. Pour X, j'ai inventé de traumatisme. Du point de vue
le personnage du réalisateur RJ du réalisateur, cette activité n’est
qui essaie de convaincre ses amis peut-être pas aussi créative, mais
d’accepter les expériences de je ne me suis jamais senti limité.
filmage qui l’inspirent, même Il faut juste prendre certaines
si, dans le contexte d’un film idées, en faire ce qu’il y a de
pornographique, c’est stu- mieux et y mettre un peu de soi.
pide! Avec MaXXXine, qui se
déroule en 1985,
je me suis Une connexion moins attendue dans
demandé comment continuer votre parcours est votre rencontre
à développer cette dimension avec Kelly Reichardt.
méta. Quand je me suis rendue Je ne serais pas en train de film, The Roost. Kelly m'a fait à A24 l’idée de Pearl et ils ont
compte que
Je vous salue, Marie vous parler aujourd’hui si je rencontrer la personne qui a aimé. Il fallait que Mia accepte
de Godard avait donné lieu la n'avais pas été son étudiant à la changé ma vie! d'y rester quatre mois de plus
même année aux États-Unis à School of Visual Arts de New pour tourner un deuxième
un mouvement de protestation, York. À l’époque, elle n’avait Vos relations ont-elles évolué film dont le scénario n'existait
comme le film dans le film, je fait que River of Grass et Ode. avec A24, qui produit et distribue pas encore. Comme elle devait
me suis dit que la boucle des Elle apportait ses propres VHS votre trilogie? jouer une version plus âgée de
références était bouclée! et nous montrait des films Elles n’ont pas changé. Je les son personnage, je lui ai proposé
d’avant-garde dont je n’avais connaissais depuis longtemps. Ils de le développer ensemble : je
La référence à Hitchcock que jamais entendu parler, comme me disaient qu'ils auraient aimé n’envisageais pas un prequel sans
vous assumez dans MaXXXine Superstar de Todd Haynes. Elle faire The House of the Devil, et l'impliquer. Je pensais que, même
vous rapproche aussi de la invitait aussi parfois des amis je leur répondais que je n'avais si le deuxième film ne se tour-
critique française de la période cinéastes à discuter avec nous. plus d'idée ni d’envie de film nait pas, ce serait au moins une

de la Nouvelle Vague. Elle nous avait promis la visite d'horreur. Et puis, un jour, j'ai eu bonne backstory pour X.
Oui, c’est vrai. Cela a com- du réalisateur Larry Fessenden, l’idée d’un film hard.
Je leur ai
mencé avec le scénario de X dont j'avais vu Habit, qui l'avait envoyé le scénario en leur disant IL n'y aura pas de suite à la trilogie?
et le personnage du réalisateur, produite et avait joué dans River que c’était sans doute un peu Il ne faut jamaïs dire jamais, mais
qui parle d’Hitchcock et de of Grass. Devant mon insistance, 100 much pour eux. Mais ils ont le prochain film ne prolongera
Carpenter. Mais aussi parce elle à fini par me donner son répondu aussitôt qu’ils voulaient sûrement pas X. J'ai deux ou
que Psychose, qui est sans doute numéro, je l'ai appelé et, pour le faire. Le covid nous a amenés trois projets différents. Ces cinq
le premier grand slasher, plane faire plaisir à Kelly, il a accepté à faire deux films quasiment en dernières années ont été très
sur MaXXXine. En regardant que nous prenions un café. Je même temps, X et Pearl, et ils chargées. J'ai réalisé trois films
Psychose, on comprend le lui ai montré mes courts et il a m'ont toujours soutenu, sans d'affilée et j'ai eu un bébé.
Je
travail d’Hitchcock parce qu’il été très encourageant. Quelques essayer d'imposer un point de n'ai pas envie d’avoir un film à
vous le montre, quand il dirige années plus tard, en fin d’études, vue créatif. l'affiche tous les six mois, les gens
la caméra vers un accessoire je lui ai dit que je ne savais plus pourraient se lasser!
important qui se trouve hors quoi faire. Il m'a répondu que si Comment avez-vous été amené
cadre, par exemple. Il a été le la seule chose qui me manquait à imaginer Pearl
et à le coécrire Entretien réalisé par Thierry
premier à montrer la mécanique pour faire un long était un peu avec Mia Goth? Méranger au festival du film
du film, et il le faisait mieux d’argent, il m’en donnerait. Voilà Juste avant de tourner X en fantastique de Gérardmer,
que quiconque. comment
j'ai fait mon premier Nouvelle-Zélande, j'ai présenté le 1° février.

64 MARS 2025
JOURNAL

FESTIVAL. La 32° édition du festival du film fantastique,


sous ascendant lynchien, a permis de distinguer
en compétition trois films remarquables.

Gérardmer, festival
à la bûche
GS où l’on s'étonne film entier, n’a pas manqué de
que le jumelage avec Twin diviser. Le public, de fait, a lar-
Peaks n’ait pas encore été offi- gement préféré un autre (bon)
ciellement célébré,
a été durant film de facture plus classique,
cinq jours le cadre idéal d’un le flippant Oddity de l’Irlandais FESTIVAL. À la 54° édition du Festival international
hommage informel à David Damian McCarthy, déjà auteur du film de Rotterdam, qui s’est tenue du 30 janvier
Lynch, dont le portrait a été lon- du prometteur Caveat en 2020. au 9 février, découverte de deux beaux essais
guement applaudi lors de l’ou- À la base de cette réussite fris- consacrés à des fils sauvés par l’art.
verture.
En témoigne d’abord le sonnante, le double rôle de
film auquel le jury présidé par Carolyn Bracken, interprétant
Vimala Pons a décerné le Grand
Prix, l’étonnant In a Violent
deux jumelles, dont l’une — mal-
voyante mais extralucide — tente
Rotterdam, salut des fils
Nature. En totale adéquation de venger le meurtre de sa sœur.
avec le décor Iynchéo-vosgien Clefs de la réussite du film, un ans Back to the Family de ses parents séparés, personnages
environnant (conifères, lac, appareil photo à déclenchement Sharunas Bartas, dont la pre- hauts en couleur incarnant tout
bâches et scierie), le Canadien retardé, un mystérieux manne- mière projection publique a eu un tempérament gitan. Au cœur
Chris Nash réaffute la trame du quin de bois, et, surtout, une lieu à Rotterdam, une jeune du film, un secret révélé pro-
slasher classique d’une cruauté exploitation remarquable de femme, Simona, retourne dans gressivement et qui explique
éminemment malaisante. C’est l’espace de jeu à deux étages le village où elle a grandi pour en quoi la musique de Cortés
pourtant indépendamment de la grange restaurée où s’est se rendre au chevet de sa grand- est d’abord une façon de com-
de la violence extrême de ses déroulé le crime initial. Un mot mère mourante. Elle y retrouve bler le silence, de sublimer
séquences chocs que s'opère enfin sur l’autre film fort de la sa mère alcoolique et un beau l'indicible.
le travail de distension. À la compétition, Les Maudites de père dont on comprend qu’il Le formidable D Is for
manière d’un Van Sant sylvestre Pedro Martin-Calero — déjà vu à a autrefois abusé d’elle. Bartas Distance de Christopher Petit
ou d’une Reichardt gore, la nar- Cinemed sous son titre espagnol dépeint une Lituanie rurale (réalisateur du mythique Radio
ration progresse en faisant la part El Ilanto —, parabole féministe minée par la pauvreté, l'alcool, On) et Emma Matthews offre
belle à latente d’un paroxysme multigénérationnelle et histoire la misère. Ce pourrait être sor- quant à lui le point de vue des
dont on ne sait, jusqu’au der- de fantômes qui n'aurait pu dide s’il ne s’en dégageait une parents sur le silence de leur
nier moment, s’il sera montré naître sans l'emprise lynchienne. vérité chez les acteurs, que l’on fils, Louis. Celui-ci est atteint
et comment cette exploration Thierry Méranger sent eux-mêmes cabossés par d’une forme violente et com-
de l’infilmé culmine dans une l'existence, avec cet art qu’a le plexe d’épilepsie qui, associée
séquence finale déceptive et In à Volt Nature
et Odcity sont cinéaste de scruter les visages. à une prise trop importante
passionnante qui, à l’image du disponibles sur La plateforme Insomnia. Mais il n°y aura pas l'ombre de médicaments, a engendré
d’un espoir, et le passage de chez lui une perte de mémoire
Simona n'aura rien changé à la et des dérèglements de la per-
vie de cette famille qui reflète ception. Dans un montage foi-
probablement l'abandon de tout sonnant qui convoque Lewis
un peuple. Carroll et William Burroughs,
Versant solaire de la désu- les réalisateurs mêlent pam-
nion familiale, La guitarra fla- phlet politique (contre le sys-
menca de Yerai Cortés d’Antôn tème de santé britannique et
Âlvarez (alias C. Tangana, le capitalisme), réflexion sur les
musicien espagnol qui signe rapports entre technologie et
ici son premier film) est une subconscient et, surtout, plon-
enquête sur l’origine des com- gée dans les dédales de la « réa-
positions du jeune guitariste de lité intérieure », de imaginaire,
flamenco éponyme, dont tous et donc de l’art, puisqu'on y
les morceaux sont liés à des découvre que Louis est devenu
êtres ou événements intimes. un peintre extraordinaire.
In a Violent Nature de Chris Nash (2024). On y rencontre en particulier Marcos Uzal

CAHIERS DU CINÉMA 65
PBROLDUCETINS
d’une suite d’aphorismes sur
une colère contemporaine, un
général «attentat au bonheur».
Club Bunker des artistes
M+M (Marc Weis et Martin
De Mattia), conçu comme le
second volet d’une trilogie
inaugurée par Mad Locataire
(sélectionné à Clermont-
Ferrand en 2019), étouffe ces
voix humaines en déléguant
à d’autres figures, silencieuses,
un même pouvoir d’inquié-
tude. Des mantes religieuses et
des phasmes sont filmés par une
caméra 3D macroscopique dans
un décor miniature aux murs
Papillon de Florence Miailhe (2024). tagués, glauque et abandonné.
Divisé par six fondus au noir
Offerte comme un «portrait mouvant du monde» et de son lot comme de lents battements
de cauchemars, la 47° édition du Festival international du court de paupières, le film parvient
métrage de Clermont-Ferrand a laissé une large place à l'expression à faire du comportement et
d’une colère explosive et d’une violence en basse continue. de la mobilité des insectes les
manifestations d’un état second

Clermont-Ferrand, à feu et à sang


où se côtoient, dans l’amalgame
des espèces, la sexualité et la
cruauté. Leur vie de mantes et
de phasmes pleinement retrou-
L' somptueux film d’anima- et la cadence agressive du tra- l'artificialité diffuse et d’autant vée à la fin du film, au cœur
tion en peinture à l'huile fic routier, tonitruant, voisin de plus cauchemardesque. Conçu d’une forêt, a priori libérée de
de Florence Miailhe, Papillon, cette petite exploitation agricole en animation 3D à partir d'un l’analogie, émeut autant qu’elle
fait glisser sur une toile vernie en manque de main-d'œuvre. logiciel de création de jeux fait encore craindre une rixe,
le nageur juif algérien Alfred Comme un pendant aux vidéo, La Fille qui explose du une guerre des gangs. Comme
Nakache, de la Méditerranée fictions des autres sélections, la duo Caroline Poggi et Jonathan dans Who Loves the Sun d’Ar-
aux piscines olympiques, compétition Labo réunit des Vinel donne au mal-être de son shia Shakiba, où la dense fumée
jusqu’au camp nazi où il a films «au croisement de différentes personnage la forme de désinté- noire d’une raffinerie de pétrole
été déporté.
À l’image de ces disciplines artistiques, mélangeant les grations littérales et répétitives, vient lécher l’écran et faire
imbrications de traits et de cou- _genres, sortant de la sacro-sainte nat- d’un corps certes immortel mais palpiter la pollution comme
leurs, de cette fluidité aqueuse, ration, allant chatouiller l’art vidéo», aussi composite, boyaux sortis une créature autonome, l’hu-
nombre de films ont montré comme la présente Calmin et bouche cousue, d’une vie main s’insinue, même absent, à
une violence fondue, non diluée Borel, qui la coordonne depuis ruinée sans game over, là encore où persiste une forme ou une
mais cruellement intégrée au sa création en 2000. Elle per- rythmée par une voix offà la autre d’agression.
quotidien des personnages,à met aujourd’hui à la dystopie de première personne, calme, faite Mathilde Grasset
leur imaginaire, et régulièrement venir griffer l’image de manière
enceinte d’une forme d’humour frontale, quitte à la faire exploser.
larvé. Violence de la guerre au Dans La Théorie de l'égrégore, le
Liban dans Et s’ils bombardaient souvenir de La Jetée de Marker
ici ce soir ? (Samir Syriani), où est égratigné par l'intelligence
un couple pragmatique dis- artificielle avec laquelle ont été
serte sur le meilleur emplace- fabriquées les images du film
ment de son lit pour éviter de d’Andrea Gatopoulos
: tandis
recevoir, en cas d’explosion, des qu'une voix off raconte une épi
éclats de verre; violence éco- démie de morts brutales causées
nomique de l'Angleterre post- par la lecture ou la prononci
Brexit dans Rhubarbe, rhubarbe tion de certains mots inconnus,
(Kate McMullen), qui oppose des images immobiles en noir
en des plans répétitif et de plus et blanc défilent, intégrant des
en plus courts la culture noc- bouts d’éléments identifiables
turne, empreinte de magie, de (bâtiments, visages) et d’autres
ces plantes éclairées à la bougie, aux contours indistincts, à
renuso

FESTIVAL. Du 21 au 30 mars, la 37° édition de Cinélatino consacre un focus de Carvalho (lire Cahiers n° 807)
aux cinéastes issus des peuples originaires d'Amérique latine. et Kinra de Marco Panatonic.
Tourné presque intégralement

À Toulouse, retour aux pays natals en quechua, ce premier long


métrage péruvien accompagne
le déracinement d’Atogcha,
qui doit quitter son hameau
Lirniente travail d’une Mexique, au Chili,
au Pérou, au phonèmes imageants percent montagneux pour suivre des
poignée de festivals, parmi Brésil et en Guyane française comme survivance indigène études d'ingénierie dans la
lesquels Brésil en mouvements en huit longs métrages et une face au projet d’effacement ville de Cuzco. Panatonic
depuis 2005 en Île-de-France séance de courts. sanguinaire mené au cours sculpte son film par un fort
et le Ciné Alter’ Natif à Nantes En traversant l’ensemble, des processus de colonisation. ancrage terrestre, exacerbé par
depuis 2009, nous ont permis un premier étonnement sur- Réhabiter la langue originelle, des plans-séquences fixes qui
d'accompagner un changement vient: comme l'espagnol et redonner un visage humain honorent la durée des rituels.
de paradigme majeur de ce le portugais sont des idiomes aux siens: ces deux mouve- Ses personnages font sans cesse
siècle: la naissance et le déploie- lointains! Dans Bajo sospecha: ments vont de pair avec une corps avec leur environnement,
ment d’un cinéma réalisé par Zokunentu (2022), la voix de clarté sagement colérique dans laissant émerger des bas-relief
des cinéastes autochtones, le plus son réalisateur, Daniel Diaz Bajo sospecha : Zokunentu. L'art paysagers. S'il y a beauté du
souvent au sein de leurs com- Oyarzän, Mapuche chilien, ne du portrait filmé, dans la conti lieu, ce n’est pas par exaltation
munautés respectives. Ces films manque pas de dire à ce sujet: nuité des peintures de l'oncle champêtre mais bien au nom
déjouent, vengeance historique, «Aujourd’hui, la langue [le mapu- du cinéaste, Bernardo Oyarzün, d’un quotidien communautaire,
le piège ethnographique qui fit dungun, ndlr] est un chemin de annihile la violence du délit de dont la temporalité est guidée
trop souvent des mal nommés reconstruction. Beaucoup d’entre faciès dont les descendants de par les nuances saisonnières.
«Indiens» des objets filmés. Ils nous n’ont nulle part où revenir, Mapuches sont encore les vic- Quand Atoqcha, récemment
investissent le cinéma comme ni dans le temps, ni dans l’espace. times, au cours de ratonnades diplômé, décide de rentrer au
une forme expressive, dans la Vivre une autre langue est la seule policières ou par le racisme village, se donne à entendre
continuité des cosmovisions manière d’habiter cet immense ordinaire. Deux titres de 2023 avec lui l'écho plus ample des
ancestrales des peuples en ques- dépouillement.» L'éloquence de se centrent patiemment sur les horizons des cinémas autoch-
tion, déboussolant les repères des la langue filmée vient ainsi sus- élans d’une communauté : l’ex- tones d'Amérique latine: dans
cinéphiles. La programmation citer un territoire qui précède traordinaire La Tiansformation de des sociétés empreintes de colo-
«Regards et voix indigènes» l’image. Elle soutient les liens Canuto coréalisé par le cinéaste nialité, la terre mère demeure
conçue par le festival Cinélatino communautaires au présent, Mbyä Guarani Ariel Kuaray le territoire d’avant, parlée en
cette année s'approche de com- tout en invitant à remonter les Ortega avec le réalisateur et guarani ou aymara.
munautés autochtones situées au temporalités précoloniales. Les anthropologue brésilien Ernesto Claire Allouche

CAHIERS DU CINÉMA 67
JOURNAL

IMAGE. Installé au Parc floral de Paris, le Micro Salon la pornographie; constituer sa des idées, non protégeable, mais
de l'Association française des directrices et directeurs propre base de données à partir qu'une combinaison de prompts
de la photographie cinématographique (AFC) de laquelle l'ordinateur génère pouvait donner lieu à une œuvre ori-
a réuni pour la 25° année chefs opérateurs, fabricants des images, afin d’éviter les ginale si l’on parvenait à démontrer
et loueurs de matériel. Quelques jours avant multiples biais imposés par les la part de créativité humaine néces-
le sommet de VIA à Paris et son contre-sommet datasets préconstitués; inventer saire pour l’obtenir. Cette position
simultané, une table ronde a été organisée pour ses modèles ou programmes, sera progressivement adoptée ailleurs,
interroger les répercussions des avancées c’est-à-dire déterminer la notamment en France. »
technologiques dans la création audiovisuelle. manière dont l’IA répond aux En plus de la paternité des
demandes; choisir et monter, si œuvres, pose également question,
l’on reste dans le domaine de de façon plus diffuse, la nature

Au Micro Salon, l’image animée, les plans ainsi


obtenus: comme dans n’im-
souvent obscure des données
constitutives des datasets: rien

du lien et de l'IA
porte quel autre processus de ne vient garantir qu’elles sont
création, alors qu’on pourrait libres de droits, au point de limi-
croire que tout devient à la ter l'usage de l’IA par les grands
fois possible et formaté, l'artiste studios d’effets spéciaux et les
C= à la fois un sujet de de travailler de concert avec un réali- se confronte avec l'IA à un plateformes, qui craignent de
préoccupation et un pro- sateur, un chef décorateur et un chef ensemble de contraintes autant perdre la propriété de l’œuvre.
blème encore inexistant costumier pour inventer un univers qu'il jouit d’une certaine marge Si l'on comprend que les cartes
Parmi la vingtaine de groupes et émouvoir avec des images». de manœuvre. sont rebattues sans cesse, les
de travail de l’'AFC, il en est En ce qui concerne l'IA Au-delà des innovations — freins à l'usage de l'IA généra-
un exclusivement consacré à générative, si à large échelle elle VIA peut désormais, par tive sont ainsi autant juridiques
l'intelligence artificielle; mais, ne fait pas le poids face à l’ori- exemple, générer des images que techniques et culturels — le
pour Yves Cape, chef opéra ginalité des visions d’artistes à partir de photographies ou réel, qu’elle nappe d’une inquié-
teur de Guillaume Nicloux, et à la subtilité des acteurs, se de plans existants —, les inter- tante artificialité, lui résiste, et «on
Cédric Kahn, Michel Franco ou dessine néanmoins aujourd’hui, rogations les plus brûlantes aura toujours besoin d'admirer des
Bruno Dumont et trésorier de pour ceux qui choisissent de sont d’ordre juridique. Lucie acteurs en chair et en os, de se relier à
l'association, «l'IA n’a pas encore travailler avec elle, une manière ‘Walker, juriste de la postpro- l'humain grâce au dnéma, comme
généré d'outils de création suscep- singulière de créer, dotée de duction, explique : «I y a encore le formule Vincent Mathias,
tibles d’être utilisés sur les plateaux méthodes et d’enjeux propres. quelques mois, le bureau du copy- directeur de la photographie. À
de tournage. Elle peut servir avec Ruser à coup de paraphrases right américain considérait qu’une terme, on peut penser que l’IA
finesse à l'étalonnage, afin d'éviter dans les instructions textuelles œuvre, pour être protégée par le droit générative menace moins le
des tâches fastidieuses, et éventuelle- (les « prompts») données à la d'auteur, devait être intégralement cinéma et les chefs de poste que
ment au moment de la préparation machine pour contourner la créée par l'artiste lui-même. Les les petites mains dont les tâches
du film, pour se donner quelques rigidité des restrictions, variables choses évoluent en ce moment: il sont progressivement automa-
idées et communiquer avec un réali- en fonction des moteurs de y une dizaine de jours, un rapport tisées, ainsi que le milieu plus
sateur, mais c'est tout. Je ne suis pas fabrication d’images, visant à de ce même bureau a établi qu'un standardisé de la publicité.
très inquiet: on aura toujours besoin limiter par exemple le gore ou prompt isolé relevait du domaine Mathilde Grasset

68 MARS 2025
JOURNAL

PORTRAIT. Le mythique Recherche Susan désespérément (1985) reste l'arbre qui des équipes de sécurité pour
cache la forêt de la belle filmographie de Susan Seidelman, à l'honneur au festival éloigner la foule. Mais le film
de la Cinémathèque française à Paris, du 5 au 9 mars. produit par deux femmes (et
pour cette raison contraint à ne

Susan Seidelman, material girl


‘pas dépasser un budget de 5 mil-
lions de dollars) compte aussi des
seconds rôles de choix, comme
John Türturro ou Laurie Metcalf,
avec un héritage destiné à finan- ainsi qu’un jeune directeur de la

acPEsRON0DUTGyHL
cer son mariage, son premier photographie dont c’est le pre-
long, Smithereens (1982), consti- mier film de studio, Ed Lachman,
tue un précieux document sur rencontré sur une piste de danse
la scène no wave du Lower au festival de Telluride.
East Side où circulent cinéastes, « Si j'ai préféré Madonna à
musiciens et performeurs. Melanie Griffith et Jamie Lee
Richard Hell, de Television et Curtis, c’est parce qu’elle était le
TheVoidoids, y tient un rôle sur personnage», confie Seidelman,
mesure, mais c’est Susan Berman, qui lui montre ensuite les films
moue insolente d’enfant des de Barbara Stanwyck. Pour
rues, qui porte le film sur ses son film suivant, Et la femme
fiêles épaules. Son personnage, créa l'homme parfait (1987),
raconte Seidelman, « doit beau- Rosalind Russell est l’un des
coup à la Cabiria de Fellini et au modèles d’Ann Magnuson qui
Doinel de Truffaut». Comme Les s’éprend d’un androïde dans
400 Coups, Smithereens se ter- une romance SF en avance sur
mine par un arrêt sur image sur son temps. Comme les héroïnes
le regard perdu de Berman, et des comédies screwball, celles
le même plan reviendra quinze de Seidelman ont le verbe haut
ans plus tard à la fin de l’épi- et s'appliquent à dynamiter
sode pilote de Sex and the City, l’image du bonheur domes-
véritable concentré des motifs de tique — parfois littéralement,
son œuvre. comme Roseanne Barr qui fait
Sélectionné à Cannes, sauter sa maison dans She-Devil.
Smithereens propulse sa réalisa Dans cette comédie d'émancipa-
trice vers l’industrie. « Un an à tion, deux femmes se trouvent
lire des projets sans intérêt, et puis à nouveau aux antipodes l’une
Recherche Susan désespérément de l’autre — Meryl Streep en
m'est arrivé comme s’il m'était écrivaine à succès de romans
directement adressé. L'histoire soft-porn, et Barr en ména-
m'a rappelé Céline et Julie vont gère incapable trompée par son
en bateau, que j'avais découvert navet de mari qui lui préfère
C ‘omme beaucoup de ses per- coudre, la voilà partie pour New. quelques années plus tôt» — la scé- les charmes de la première.
sonnages, Susan Seidelman York début 1974. Elle intègre la nariste Leora Barish, qui travail- Seidelman a l'intelligence d’en
à préfèré fuir le destin morose Tisch School, dans une promo- lera ensuite sur Golden Eighties faire des alliées; à la fin, Barr est
que lui promettait la vie pavil- tion qui compte cinq femmes d’Akerman, s’en est effective- devenue une femme indépen-
lonnaire dans la banlieue de pour trente hommes, «fous aspi- ment inspiré. Comme ce der- dante et Streep une meilleure
Philadelphie où elle est née. Il sant à devenir
le prochain Godard». nier et She-Devil, la diable (1989), écrivaine. Leur trajet vaut aussi
faut dire que la contre-culture De la Nouvelle Vague, ce sont le film débute dans un salon de pour la cinéaste qui résume ainsi
des années 1960 n’était pas les actrices qu’elle préfère, Anna coiffure où Rosanna Arquette son parcours: « Beaucoup d’enté-
vraiment arrivée jusque-là. Karina, Stéphane Audran, Juliet s'applique à devenir une épouse tement, de l'indépendance et un peu
Adolescente, Seidelman se voit Berto ou Bulle Ogjer, parce idéale tout en rêvant d’une vie de chance.»
devenir créatrice de mode tout que, confie-t-elle, «leurs rôles sont moins assommante. Madonna, Alice Leroy
en rêvant à d’autres vies sur les autrement plus troublants que œux dans son premier vrai rôle au
écrans de cinéma. C’est à que la des Américaines à la même époque». cinéma, l’entraîne tel le lapin Propos recueillis
cueillent Ms. Magazine, la revue L'un de ses courts suit un tel per- blanc de Lewis Caroll dans un en visioconférence, le 12 février.
fondée par Gloria Steinem, et sonnage cherchant à échapper à New York plus fantaisiste et
La Femme mystifiée de Betty l'ange du foyer. Sélectionné aux pop que punk. Seidelman sait Rétrospective et care blanche à Susan
Friedan: il y a donc une vie Student Academy Awards, il prendre le pouls de son époque: Sedelmän du 7 au 9 mars, en sa présence,
possible hors du mariage et du convainc Seidelman qu’elle est en plein tournage, Madonna sort 12: édition du Festival de La Cinémathèque,
foyer. Abandonnant sa machine à sur la bonne voie. Autoproduit Like a Virgin et il faut embaucher Cinémathèque française Paris.

CAHIERS DU CINÉMA 69
JOURNAL

ENTRETIEN. Présidente du jury du Panorama international de la 16° édition


deSéries Mania, qui se tiendra à Lille du 21 au 28 mars, Lola Lafon a construit un
prolongement entre son travail de romancière et son goût quotidien des séries.

L'horizon en série de Lola Lafon


Comment travail et séries comme dans le cinéma, ce qui The Swans m’a chavirée par la des portraits de femmes aussi
s'articulent-ils dans la vie m'intéresse est la forme. Et ces finesse avec laquelle Gus Van peu conventionnels.
d'une romancière? dernières années, j'ai découvert Sant raconte ce que c’est que
Avant la période d'écriture, je que plein de séries ont aussi ce d’être un écrivain au milieu de la Avez-vous l'impression que
lis beaucoup. Mais pas quand souci-là. Ça m'a ouvert des hori- grande bourgeoisie, ce moment les séries sont davantage en prise
j'écris. Je commence le matin, zons narratif. Par exemple, The où Truman Capote est dévoré et avec le monde que les films?
et au moment de faire une pause Good Fight, dont les showrunners veut l'être. Mon dernier coup de Oui, et ça me trouble beaucoup.
pour déjeuner je n’arrive pas à Robert et Michelle King mêlent cœur est La mesfas, que j'ai eu Parce que je suis très cinéphile.
lire, or je veux rester dans la l'actualité absolue à une forme envie de revoir en entier une fois Dès mes 13 ans, quand
je suis
fiction, et donc je regarde un de loufoquerie. Ou 1 May Destroy la série finie, en particulier pour. arrivée en France, mon refuge a
épisode avant de reprendre le You de Michaela Coel dans sa apprécier le travail de l’ellipse, été l'Action Christine et l'Action
travail. Il y a un passage d’une façon d’aborder la violence que je pratique beaucoup dans Écoles à Paris. Le cinéma me
narration à une autre, une forme sexuelle avec une sorte d’échap- mes récits. semblait indépassable, mais je me
d’enquillement. Dans le roman, pée burlesque. Plus récemment, suis rendu compte que peu à peu
Cherchez-vous une continuité ce qu’on me proposait s’adres-
entre ce que vous lisez ou regardez sait moins aux adultes — le mar-
et le travail en cours? ché avait peut-être changé.
Au
Mes livres demandent beau- contraire, les séries présentaient
coup de documentation, mais une complexité, loin de l’idée
ça fait partie du travail. Dans qu’elles ne seraient qu’une forme
une lecture au réveil, je cherche de divertissement. En matière de
plutôt une musique, un rythme female gaze, elles ont une lon-
de l’encre. Pour les séries, en gueur d'avance.
revanche, je cherche des théma-
tiques ou des formes narratives L'écriture de films
qui m’intéressent par rapport à ou des séries vous intéresse-t-elle
mon livre. C’est peut-être pour comme pratique?
ça que la minisérie est sans Dans mes adaptations,
je n’ai
conteste mon format préféré qu’un rôle de consultante
: il
c’est ce qui s'approche le plus faut que les gens qui adaptent
de la possibilité d’un roman. fassent leur travail. La seule
Quelques-uns de mes romans exception est Quand tu écouteras
sont en cours d’adaptation, et cette chanson (diffusion le 4 mars
parfois la question s’est sérieuse- sur France 2, ndlr), où j'ai été
ment posée: faire un film ou une coautrice avec Mona Achache.
minisérie? Ce travail sur cinq ou Mais j'ai grandi dans un amour
six heures ouvre beaucoup de du cinéma qui m'interdit de
possibilités dans l'élaboration penser que je suis capable d’en
des personnages. Par exemple, faire, c’est un métier qui n’est
Anatomie d’un divorce: j'ai lu le pas le mien! L'écriture des séries,
roman que Taffÿ Brodesser- rarement un exercice solitaire, est
Akner a elle-même adapté et presque le contraire du travail
j'étais sidérée : la profondeur du romancier. J'adorerais voir
narrative avait été parfaitement comment travaillent ces pools
conservée, alors qu’en tant que de scénaristes, comment ont été
romanciers, les adaptations ciné- écrites les séries de David Simon
matographiques nous déçoivent par exemple, en particulier Show
toujours un peu, c’est normal. La Me a Hero.
série turque Bir Baskadir m'a sur-
prise aussi: je me suis demandé Propos recueillis par
depuis combien de temps le Fernando Ganzo
cinéma ne m'avait pas présenté au téléphone, le 15 février

MARS 2025
JOURNAL

DISPARITION. Bertrand Blier est mort le 20 janvier à l’âge de 85 ans. se suicident» (entend-on),
Il laisse une œuvre dont certains signes extérieurs de modernité ont cette division originaire entre
surtout masqué une violence misogyne et morbide. chosification du féminin et
pseudo-désarroi du masculin

Bertrand Blier, buffet froid


est reconduite. Mais cela se
matérialise par une vulgarité
de la caractérisation. On compte
beaucoup de «salopes», leitmotiv

HRSTOEL
obsessionnel chez Blier jamais
clairement critiqué, voire une
«merveilleuse salope», l'épouse
trompée enviée par tous les
hommes (Carole Bouquet) dans
‘Tiop belle pour toi (1989), mais
aussi des «houdins», silhouettes
«un peu tartes», telle la secrétaire
au physique supposément ingrat
(Josiane Balasko) qui se sent
es:
revivre quand une foule mas-
culine la déshabille du regard.
Quant aux hommes, ce
sont des «cons», dépossédés de
leur puissance sexuelle, voués à
accepter l’usure du temps, fas-
cinés par leur propre mort. Les
Bertrand Blier (à droite) dirigeant Carole Laure, Michel Serrauit et Gérard Depardieu sur le tournage Acteurs (2000) sonne le requiem
de Préparez vos mouchoirs (1978). d’une époque révolue. Seule
change la forme de l’errance que
0: peut s'étonner d’une cer- contraignent une jeune mère misogyne de ce monde reste prend leur déchéance. Circulaire
taine influence du cinéma (Brigitte Fossey) à des attou- identique, explicitée dès l’ou- dans Buffetfroid (1979), l'explo-
de Bertrand Blier: sur Nicolas chements, reniflent des culottes verture: d’un côté, le gyné- ration d’un univers déserté et
Bedos (La Belle Époque), de petite fille. Jean-Claude viole cologue avec baguette, pâté et hostile devient labyrinthique à
Guillaume Canet (Lui), Albert même Pierrot avant qu'ils ne chiroubles, emblème d’une partir de Notre histoire (1984),
Dupontel (Adieu les cons) ou roulent dans les dunes comme si franchouillardise à protéger; de mais recule devant le fantastique.
Quentin Dupieux (Au poste !, de rien n’était. Toutes ces scènes l’autre, une patiente, muette, les L'effort onirique est bloqué et
Le Deuxième Acte). Dès qu’une sont pourtant tournées comme jambes écartées, qui se gratte la rendu caduc par une hypervisi-
expérimentation narrative se des séquences de comédie, enve- vulve en gros plan et provoque bilité de la conscience formelle:
veut sophistiquée et se greffe à Loppées par la liberté grandilo— le dégoût du médecin. La figure regards caméra, commentaires à
un ton gouailleur ou à des situa- quente des acteurs et l’outrance féminine est réduite à son sexe, la troisième personne, juxtapo-
tions brutales, le pirandellisme des dialogues. Ni subversion rattachée à une voracité que sitions de points de vue contra-
assez reconnaissable de Blier ni sortie de l’ordre bourgeois: l'enveloppe charnelle camoufle. dictoires. Cet univers ne plonge
s'étend. Pourtant, son cinéma ce burlesque banalise l’agressi: En contrepoint, les hommes se jamais dans l’enfer baroque
porte un regard épouvantable sur vité des pulsions sexuelles par comportent comme des enfants du fantasme (à la différence
les différences de genre, diffici- des gros plans complaisants sur effrayés et écœurés, alors que de Fellini) et évite l’étrangeté
lement admissible aujourd’hui. des expressions libidineuses et les jeunes garçons sont admi- poétique de la cruauté (loin de
Dès Les Valseuses (1974), la les intègre à l’ordre social. Des rés pour leur vitalité sexuelle Buñuel, Blier est très peu surréa-
représentation des personnages ellipses brutale effacent la mon- (Préparez vos mouchoirs, en 1978). liste dans son montage comme
féminins est marquée par des tée de la violence pour la rendre S’il existe un rôle féminin com- dans ses images). On pourrait
formes constantes de rabaisse- acceptable et normale. plexe dans l’œuvre de Blier, ce à la rigueur le rapprocher de
ment et d’humiliation. Pierrot Le vernis libertaire masque serait, de façon inattendue, celui Marco Ferreri, mais celui-ci
(Patrick Dewaere) et Jean- un repli réactionnaire. Avec d’Antoine, interprété par Michel fait de la femme le «futur» de
Claude (Gérard Depardieu) Calmos (1976), Blier ne fait Blanc dans Ténue de soirée (1986). l’homme, et les place ensemble
commencent par agresser une plus mine de filmer la jeunesse. Bien qu’héritées de l’anti- dans la même évolution civili-
femme contre la porte de son Deux bourgeois insérés socia- théâtre des années 1950, ces sationnelle. Pour Blier, le passé
immeuble. Les rapports entre lement, Bouvard et Pécuchet figures unidimensionnelles ont est homme. L'énergie libidinale,
hommes et femmes sont régu- seventies, incarnés par Jean-Pierre perdu progressivement toute de plus en plus raréfiée, asservit
lés par la question du viol et Marielle et Jean Rochefort, charge polémique. Lorsque, l’autre ou s’en défait, à l’inté-
par l'argent : Jean-Claude et veulent à tout prix fuir leurs dans son dernier film, Convoi rieur d’une plainte finalement
Pierrot vendent Marie-Ange épouses présentées comme des exceptionnel (2019), «les femmes inconséquente.
(Miou-Miou) à un garagiste, vampires insatiables. La division sont toutes désirées et les hommes Jean-Marie Samocki

CAHIERS DU CINÉMA 71
JOURNAL

DISPARITIONS

Lionel Soukaz (Journal Annales, 1991-2013): Carlos Diegues (Wenders, Hitchcock, Bresson,
Le combat de Lionel Soukaz environ 2 000 heures Carlos Diegues, mort le Antonioni, Visconti, Tourneur)
contre l'oppression aujourd'hui déposées à la BnF. 14 février à 84 ans, fut l'un ou à un sujet (le scénario),
homosexuelle, dès son Intime, militant, politique, des plus importants et où il fait collaborer critiques
militantisme au FHAR artiste, il documente les luttes représentants du Cinema Novo et écrivains. Il a ensuite
{Front homosexuel d'action et les amitiés que Soukaz côtoie brésilien. 11 consacre son notamment écrit dans Vertigo,
révolutionnaire, fondé et dont il se nourrit; des extraits premier long métrage à Ganga Trafic et Les Cahiers de Tinbad.
en 1971), s'est élargi à toutes en sont toujours visibles sur sa Zumba (1963), figure mythique Il quittait le moins possible
les oppressions (coloniales, chaîne Dailymotion. de la révolte des esclaves la rive gauche de Paris,
impérialistes, racistes, sexistes, Sa programmation dans du x siècle (qu'il retrouvera semblait connaître tout du jazz
transphobes...). Nourrie le mémorable cycle «Jeune, dans Quilombo, en 1984). et avoir tout vu, tout lu.
des cinémas expérimentaux dure et pure» en 2000 Dans La Grande Ville (1966), Ses goûts étaient libres de toute
et les enrichissant en retour, à la Cinémathèque française une jeune femme du Nordeste chapelle. Il est mort le 2 février
la recherche formelle prolonge donne un second souffle découvre la dureté de Rio de à 77 ans. Il était le plus
le refus des normes. à son œuvre, déclenchant Janeiro où elle croyait trouver secret des hommes.
Elle se déploie sous des formes d'autres projections, le bonheur. Plus ambitieux,
sans cesse réinventées dès des rencontres, des recherches Les Héritiers (1969) est une Marianne Faithfull
les premiers films des universitaires et publications saga familiale se déroulant de C'est d'abord en tant que
années 1970. Le Sexe des autour de ses films. la révolution de 1930 au coup chanteuse qu'apparaît Marianne
anges (1977) convoque Cette redécouverte a permis d'État militaire de 1964, Faithfull au cinéma, interprétant
un réservoir de clichés que l'œuvre soit en bonne à travers laquelle il explore avec <As Tears Go By» dans

homoérotiques pour les partie préservée des aléas un regard critique l'évolution Made in USA de Godard
subvertir avec une joyeuse d'une vie délibérément en politique de son pays. Il réalise (1967) et «Hier ou demain»
ironie politique dans des marge de la société, et parfois ensuite des films moins de Serge Gainsbourg dans
orgies de sexe explicite. présentée dans des institutions austères où s'expriment souvent Anna de Pierre Koralnik (1967).
Race d'Ep (1978-79), conçu culturelles (Cinémathèque un humour insolent et toute Elle trouve de véritables rôles
avec Guy Hocquenghem, française, Anthology Film sa passion pour la culture dans Qu'arrivera-t-il après?
traverse un siècle d'histoire Archive à New York, Mucem, populaire brésilienne: Quando o de Michael Winner (1967)
de l'homosexualité qui culmine Palais de Tokyo, Cinémathèque Carnaval Chegar (1972), avec et surtout La Motocyclette
dans une évocation Iyrique royale de Belgique.....). Chiquo Buarque, qui en écrit la de Jack Cardiff (1968), où
des dragues clandestines. Lié au collectif L'Etna, musique ; Jeanne la Française elle est la vedette principale
Ses déboires avec la censure Soukaz renoue alors avec (1973), où Jeanne Moreau aux côtés d'Alain Delon.
inspirent à Lionel Soukaz le cinéma argentique et incarne une prostituée dans un Sa traversée du désert
un pamphlet la défiant, /xe expérimental dansun dialogue bordel de Säo Paulo; Xica da l'éloignera un temps du cinéma,
(1980), où les provocations fécond avec d'autres cinéastes. Silva (1976), son plus gros où elle fera un retour en 1993
explosent dans une profusion Parmi ces films courts succès, histoire d'une esclave dans When Pigs Fly de Sara
rapide d'images augmentée animés par une vitalité révoltée, maitresse d'un riche extracteur Driver. On la voit alors dans
par un dispositif de double en 2002: Texas Chainsaw de diamant au x siècle, des personnages secondaires —
écran 16 mm et de Political Massacre et 1 Live et premier film brésilien ayant intimité de Patrice Chéreau
détournements de chansons in à Bush World. pour protagoniste une actrice (2001), Marie-Antoinette
populaires. Censuré à son tour, De sa rencontre en 2008 noire (Zezé Motta); ou encore de Sofia Coppola (2006) -,
lxe conquiert son autorisation avec le cinéaste et historien Bye Bye Brasil (1980), sur à l'exception d'/rina Palms
grâce à deux ans de Stéphane Gérard naissent trois saltimbanques itinérants, de Sam Garbarski (2007),
mobilisation collective, et sa des films-installations pétris proposant leur spectacle où elle est une femme d'âge mûr
restauration en 35 mm par les dans la matière du Journal aux pauvres sans télévision. trouvant un moyen de financer
Archives françaises du film lui Annales et offrant un regard (Lire aussi le courrier un traitement médical pour son
rendra justice un quart de siècle indispensable sur l'époque des lecteurs, page 6.) petit-fils en offrant ses services
plus tard. Aujourd'hui, les traversée: En corps + (2021) dans un sex-shop de Londres.
Mutins de Pangée rendent ces et Artistes en Zone Troublés Jean Durançon Elle est morte le 30 janvier
films accessibles en ligne. (2023). Un autre était Après avoir publié un excellent à 78 ans. As fears go by.
L'épidémie de sida décime déjà en chantier quand Lionel livre sur Georges Bataille Marcos Uzal
les amis et les amants de Soukaz est mort dans son en 1976 (Gallimard), Jean
Lionel, lui-même séropositif. sommeil, à 71 ans, le 4 février Durançon crée en 1981 la Nous reviendrons sur la mort
Sa caméra l'accompagne alors à Marseille, où il résidait formidable revue Caméra/Stylo, de Souleymane Cissé
tous les jours pour un depuis quelques années. dont chaque numéro (sept en et sur celle de Richard Dindo
monumental journal filmé David Faroult tout) est consacré à un cinéaste dans notre prochain numéro.

72 MARS 2025
JOURNAL

NOUVELLES DU MONDE

AFRIQUE après l'investiture de Donald EUROPE moral et son suivi psychologique.


Trump, Disney a remanié Son avocate Fanny Colin
Omerta au Maroc sa stratégie DEI (diversité, Bruel au CNC à annoncé sa volonté de faire
Maroc. En janvier dernier, équité, inclusion), en modifiant France. Le 5 février, Gaëtan appel (Le Monde).
l'Association des rencontres les disclaimers automatiques Bruel, ex-directeur de la Villa
méditerranéennes du cinéma de certains films anciens, Albertine et du cabinet de la Commedia dell’Arte?
et des droits de l'homme dont Peter Pan et Dumbo, qui ministre de la Culture, a été France. À l'été 2024,
(ARMCDH) publiait un rapport alarmaient depuis 2020 sur nommé président du CNC pour Bemard-Henri Lévy entamait sa
sur les violences sexistes dans les «descriptions négatives et/ trois ans. Rappelons que la loi 32° année en tant que président
le milieu du cinéma marocain. ou maltraitances de personnes de finances adoptée le 6 février du conseil de surveillance d'Arte
Sur les 60 professionnels ou cultures » : « Ces stéréotypes prévoit un prélèvement France, après la modification
contactés, 15 ont répondu étaient mauvais alors et le de 450 millions d'euros sur des statuts de la chaîne pour
(parmi lesquels 13 femmes) , sont aujourd'hui. Plutôt que la trésorerie du CNC. en repousser la limite d'âge
et 80% déclaraient avoir vécu ou de retirer ce contenu, nous à 70 ans. Il est aujourd'hui visé
été témoin d'une forme de VSS voulons informer sur son impact Ruggia condamné par une enquête préliminaire
dans leur carrière. Interrogée par néfaste, en tirer des leçons France. Lundi 3 février, le pour prise illégale d'intérêts:
RFI, une actrice marocaine et susciter des discussions cinéaste Christophe Ruggia a été Arte aurait substantiellement
témoigne anonymement de pour créer ensemble un avenir condamné à quatre ans de prison subventionné ses documentaires
l'absence de véritable libération plus inclusif. Disney s'engage dont deux ferme pour agression à quatre reprises, entre 2011
de la parole dans le milieu, à créer des histoires aux thèmes sexuelle sur mineure, en ayant et 2022. La chaîne publique
qu'elle associe au manque inspirants et ambitieux qui «profité de son ascendant» sur a aussi financé 12 productions
d'instances judiciaires et de reflètent la riche diversité de la victime. 1! lui est également des Films du Lendemain
prise en charge des faits l'expérience humaine à travers interdit d'exercer un métier en (qu'il a présidées jusqu'en
dénoncés, malgré l'effort de le monde.» On peut désormais lien avec des mineurs pendant 2012) et acquis les droits
certaines actrices et des lire la version antérieure cinq ans, et il devra verser de diffusion de Bosna!, dont
militantes féministes de ce disclaimer, beaucoup 50000 euros d'indemnités à il est coauteur (Mediapar.
marocaines. plus courte: «Ce programme Adèle Haenel pour son préjudice Circé Faure
est présenté comme créé

AMÉRIQUE à l'origine. 11 peut contenir


des représentations culturelles
Ce que parler veut dire obsolètes.» (Variety)
États-Unis. Dâvid Jancsô,
monteur de The Brutalist de
ASIE
Brady Corbet (10 nominations
aux Oscars) a créé la polémique Le coup 78
Corée. En conférence de presse
ukrainienne Respeecher pour à Séoul pour la promotion
améliorer la prononciation de Mickey 17, Bong Joonho
hongroise d'Adrien Brody et de a exprimé son inquiétude
Felicity Jones. Pour Dominic vis-à-vis de l'importance
Lees du site The Conversation, croissante de l'IA dans
la controverse serait liée non l'écriture de films: < Je veux
pas à l'usage — désormais faire un “coup 78" toutes les
banal — de l'IA, mais au manque deux pages de mes scénarios»,
de transparence sur celui-ci, a-til déclaré, en référence au
dans un contexte où l'absence coup qui a permis à Lee Sedol
d'IA dans le processus artistique de battre AlphaGo en 2016.
devient un atout: «Aucune Il est aussi revenu sur son
IA générative n'a été utilisée prochain film, un premier long
dans la fabrication de ce film», métrage d'animation autour
pouvait-on lire au générique des rapports entre les créatures
d'Heretic, sorti en novembre des profondeurs et les humains,
dernier. annoncé comme le film coréen
le plus cher de l'histoire
Disney rétropédale et adapté du roman de Claire
États-Unis. Quelques semaines Nouvian Abysses (Screen Daily).

CAHIERS DU CINÉMA
CHRONIQUE

PAGES ARRACHÉES. L'écriture sur les films, ou à partir d’eux,


est une opération délicate, paradoxale et inventive.
Cette nouvelle chronique de lectures interroge ses tours
et détours, ses méthodes et ses fabulations.

Décrire, dit-on
par Pierre Eugène

«Plus le langage gagne du terrain, plus l'image en perd.»


(Emmanuel Hocquard)

D:: un vieux numéro de la revue Ça cinéma (n°20, 1980) coordonné par Jean Louis Schefer
et Raoul Ruiz, on trouve sans référence cette «description d’un film par un Indien de la Tèrre de Feu»:

Klaxon-aller / argent-porte-aller / klaxon-beaucoup-lumière / beaucoup-lumière-obscurité / lumière


plusieurs-pluie / pluie-tête / pluie-œil-beaucoup / plusieurs-bagarre / personne-quelqu’un / klaxon-
éclat de rire / personne-tête-pluic / pluie-pluie-personne / blanche-éclat de rire-plusieurs / blanche-
blanche / main-blanche-cheveux / plusieurs-incendie-cheveux / personne-blanche / blanche-blanche /
personne-klaxon / rire-rire-blanche / yeux-lumière-rien / klaxon-klaxon / nuit-aller / nuit-nuit-
plusieurs / klaxon-personne-nuit.

Dénichée ou inventée, cette onirique description littérale évoque l'exigence de simplicité au cœur de
la poésie objectiviste. Celle de Charles Reznikoff, par exemple, qui déclarait: «Je vois une chose ; elle
m'émeut. Je la transcris comme je la vois. Je m’abstiens de tout commentaire dans ma façon d’en parler. Si j'ai bien
décrit l’objet, il y aura bien quelqu'un pour en être ému à son tour ; mais aussi quelqu'un pour dire: “Mais, bon
Dieu, qu'est-ce que c’est que ça?” Peut-être les deux auront-ils raison.»
Contrairement à la critique littéraire qui peut citer un passage de texte, à la critique picturale
ou musicale qui peut reproduire une image ou une partition, le film, comme la réalité, est «inatable»
(comme disait Raymond Bellour en 1975 dans un article d’obédience sémiologique, «Le film
introuvable»). Décrire, a fortiori pour un critique soumis à la faillibilité de sa mémoire et aux contraintes
du calibrage, achoppe souvent sur une mortifiante impression de fausseté, un sentiment d’imposture:
les flous de l’inexhaustivité trahissent la subjectivité du regardeur, et semblent contraindre le lecteur à
sortir du texte pour aller y voir sur le motif ou,
à défaut, se contenter de la puissance hallucinatoire
(mais insuffisante) d’un photogramme. L'écriture tend donc à dériver vers un jeu d’allers et de retours,
où le texte désigne l’absence du film, fait figure de rébus voire d’image-écran. Un criant aveu de filiation
avec la parole cinéphile, reprojetant ses souvenirs à la sortie de la salle.
Dans L'Écriture et la Projection (De l'incidence éditeur, 2024), Marie Martin analyse, à la suite
des travaux de Marie-Claire Ropars, cette notion de «projection» jouant entre textes ct films
dans un corpus d’écrivains et de poètes : Pierre Alferi, Christine Montalbetti, Jérôme Game,
Nathalie Léger.... Au dispositif technique — projection vers l'écran réfléchie vers le spectateur — répond
la projection fantasmatique et affective du spectateur, qui inscrit ses tropismes sur le film et le transforme
en retour. Ces réflexions en miroir sont redoublées dans les textes, qui recueillent la trace d’un film à
travers la mémoire, les émotions et les tropes de l’écrivain, et opèrent sur le lecteur revenant au film.
On comprendra alors comment cette notion qui fait siens les jeux d’écarts et de mouvements, les
principes techniques et psychologiques du cinéma et de l'écriture, se révèle fertile.
La mort de David Lynch a donné récemment aux critiques l’occasion de se repencher sur cette œuvre
qui, comme l’écrivait Marcos Uzal dans le dernier numéro des Cahiers, avait la «volonté d'atteindre, comme
d’autres grands cinéastes qu’il admirait (Buñuel, Godard), un visible illisible, iréductible au langage». Se posant

74 MARS 2025
Vampyr
de Carl Theodor Dreyer (1932).
FOUMBNST
à contre-courant des fans mués en détectives herméneutes, pointant chaque détail des œuvres pour les
expliquer, Uzal évoquait au contraire leur énigmatique force sensorielle. Dans un ensemble publié à la
suite de ce texte, la demande faite à quelques rédacteurs d'évoquer un plan marquant de l’œuvre
lynchienne tenait paradoxalement de l'évidence cinéphile (tant c’est bien au niveau du plan que son
œuvre frappe les sens) et d’une difficulté d'écriture insondable. Le point commun de ces courts textes
est leur choix de plans tous fortement hybrides, enchässés, louchant: surimpressions visuelles ou
mémorielles, images auratiques et hypnotiques façon «test de Rorschach» (Élodie Tamayo) — des plans
en somme quasi impossibles à décrire «platementy, tant ils se projettent déjà en eux-mêmes, se réfractent
en abyme. Les décrire revient à raconter un rêve, donc à projeter ce qu’il en reste au stade du réveil,
laissant dans l’ombre une bonne part de leur force descriptive, celle que Lynch (se refusant à toute
interprétation) semble avoir transcrite lui-même comme un relais branché sur des ondes occultes.
Le fantasme de la description, d’un texte carrant de «purs» morceaux de films retranscrits hors de
toute subjectivité, chercherait à passer le cinéma en se passant d’auteur (écrivain, lecteur ou cinéaste).
Echo à cette reproduction mécanique, «inhumaine» du médium qui intéressait tant Bazin. Contre
l'imagerie (cette description finie, bloquée) qu'il appelait aussi «le visuel», Daney opposait «l’image»
(parfois le plan) comme « à la fois un manque et un reste»: ce qu’elle enregistre dépasse sa signification
première (il en reste toujours quelque chose) mais elle est aussi l'appel à d’autres images (qui lui
manquent) où elle se projette. On peut d’ailleurs se demander si les cinéastes qui ont passionné la
critique ne sont pas, plus que les penseurs ou les raconteurs, ceux qui ont le plus travaillé les puissances
abyssales de la description: ces cinéastes de l’évidence (description documentaire de la réalité mouvante
dans sa sur-signifiance : Rossellini, Rivette, Hong Sangsoo....) ou de l’evidence (preuves, objets et détails
mis à plat ct littéralisés jusqu'à crever l'écran: Lang, Hitchcock, Lynch.
Si la description, cette sœur siamoise et rivale des interprétations projectives, reste pour la critique
une éfhique (soit un horizon hors d'atteinte), c’est justement parce qu’elle ouvre, dans son impossibilité
même, quelque chose comme un espace d’altérité irréductible, détaché de toute subjectivité intime ou
sociale:une marge d’incomplétude librement ouverte aux projections des autres. En ce sens, décrire
est peut-être une manière d'approcher au plus près le geste de cinéma. m

CAHIERS DU CINÉMA 15
RÉPLIQUES

La nécessité de contextualiser ne cesse d’être rappelée dans les débats actuels autour
de films considérés comme problématiques, notamment d’un point de vue féministe
ou décolonial. En tant que critiques qui, par ailleurs, présentons régulièrement des films
en salle, et, pour certains d’entre nous, enseignons ou programmons, nous passons
notre temps à nous coltiner à la <contextualisation», pour la penser, y contribuer,
en définir les termes, mais aussi la défaire pour revenir aux formes. Quatre plumes
régulières des Cahiers en discutent, en s'appuyant notamment sur leurs propres
expériences en salle ou en cours.

CONTEXTUALISER
Où ça commence, où ça finit?

par Claire Allouche, Romain Lefebvre, Raphaël Nieuwjaer et Élodie Tamayo

mew

16 MARS 2025
RÉPLIQUES

Élodie Tamayo: La façon dont on emploie le terme «contextua- demande particulière de contextualisation que l’on a du mal
lisation» aujourd’hui change de l'usage traditionnel de cette à rapporter à l’activité critique en général. L'opposition qui a
notion en histoire du cinéma, où elle renvoie plutôt au fait émergé entre contextualisation et expérience esthétique des
de remonter à la source du contexte dans lequel le film a été films me semble être elle-même contextuelle, et il y a tout à
pensé, produit, pour essayer de comprendre quelles étaient les gagner à penser les articulations de ces opérations plus que
conditions d’avènement de telle ou telle chose. Qu'est-ce qui les oppositions (il n’y a d’ailleurs qu’à voir les rubriques des
a rendu possible tel geste et dans quel faisceau culturel s’insère- livrets pédagogiques du CNC pour «Ma classe au cinéma»
t-il? Il me semble qu’aujourd’hui la demande de contextua- pour trouver un exemple d’articulation). Les images sont des
liser un film consiste moins à le resituer dans la période où il objets multidimensionnels et multiprises pour une parole qui
a été produit que dans l’époque contemporaine, c’est-à-dire s’y branche. Il y a par moments des prises plus nécessaires que
penser ce que le film signifie pour nous désormais. Il y a un d’autres, mais en fait davantage qu’en droit.
déplacement du curseur: on cherche davantage à enquêter sur Claire Allouche: Si l’on considère la contextualisation unique-
les spécificités d’un temps qu’à interroger l’écart entre cette ment comme un monologue qui fait autorité en amont de la
espèce d'étoile morte que serait un film du passé et la lumière projection, on annule en partie la possibilité d’une expérience
qui nous en parvient au présent. Quand est réclamé un débat cinématographique par le spectateur. On prend le risque de
public à la Cinémathèque française sur Le Dernier Tango à Paris, radier le film à venir plutôt que de le problématiser. La pro-
je ne pense pas que le sens de la demande soit d’avoir un dis- blématisation a plus de chances d’opérer une fois que tout le
cours historique du film par les programmateurs. Il s'agirait monde dans une salle a vu le même film, mais évidemment
plutôt de resituer le film dans le débat public, les paroles et les de manières bien différentes. Nous sommes à un moment
affects contemporains. Soit presque l'inverse d’une démarche de l’histoire du cinéma et des débats d'idées où la séance
historienne. Mais qui est tout aussi intéressante. L'une n’étant de cinéma apparaît encore comme une étape privilégiée de
pas exclusive de l’autre, d’ailleurs, au contraire. débat critique. Ni les plateformes ni les réseaux sociaux ne
Raphaël Nieuwjaer: On pourrait élargir la notion, et parler de fais- rendent possible cette véritable coexistence dissensuelle. C’est
ceaux de contextualisation. Puisque l'exemple est voué à deve- l’un des rares espaces-temps où l’on peut penser collective-
nir canonique, déplions-le. La projection du Dernier Tango à la ment et publiquement un film dans le vif de sa projection,
Cinémathèque, dans le cadre d’une rétrospective consacrée à et pas un film imaginé qui nous déplaît par principe ou une
Marlon Brando, inscrit déjà le film dans un double contexte — approximation sur la base de souvenirs lointains. Pour qu’un
une histoire institutionnelle du cinéma, considérée ici à tra- débat ait lieu, encore faut-il qu’existe une écoute réelle. Dans
vers le parcours d’un acteur. Par leur demande, les associa- ce cas, il me semble que le rôle critique tient du chef d’or-
tions féministes ont mis au jour ce qu’un tel cadrage excluait chestre en pleine polyphonie : orienter la problématisation
implicitement: une réflexion sur la manière de montrer ce de la réception, tout en acceptant les détonations. Une pen-
film aujourd’hui, à l’aune de Me Too et alors que l'expérience sée critique contemporaine de révision, relecture, tentative de
de Maria Schneider est devenue emblématique des violences rapprochements de films du siècle dernier, peut difficilement
sexistes et sexuelles. Pour la direction de la Cinémathèque, émerger en ligne droite car analyser ce qui nous dérange, nous
l'histoire semble l’autre nom d’une clôture de l’objet sur lui- révolte ou nous émeut (cela arrive aussi!) n’est pas synonyme
même.À mon sens, cela coupe l’œuvre de ce qui la rend de jugement.
vivante, active. La visibilité de celle-ci ne cesse en effet de se
construire au croisement d’une multitude de perceptions, dans Pour une critique hybride
une conversation en direct ou en différé. Il n”y a pas de vision ÉT.: Cette demande de débat remet en avant la fonction orale
pure. Le rapport au film est fatalement oblique, plurivoque, de la critique et des dialogues qu’elle impulse. On renoue
problématique — c’est ce qui motive la critique. Maintenant, ainsi avec l’un des sens premiers du mot «contextualiser», qui
une question simple: pourquoi la scène du viol est-elle depuis veut dire faire assemblée, réunir, tisser ensemble. Le cinéma,
toujours désignée comme celle de la «motte de beurre»? N'y disons, est à nouveau convoqué comme fait collectif, notam-
a-t-il pas un sourire entendu,
un plaisir à demi-confessé, dans ment autour de ce moment crucial qu’est la séance.
Je parle de
l'usage de cette expression? Ne nous place-t-elle pas d'emblée «moment», mais c’est aussi le lieu qui est impliqué, car situer
du côté du personnage masculin, et même de Brando acteur — quelque chose suppose de s'inscrire dans un site, un espace
son usage des accessoires, qui en l’état accessoirise aussi sa par- social. Donc s'attacher au contexte invite à questionner les
tenaire féminine? Si on la comparait avec la scène du gant de lieux du film : de sa réception à sa fabrication, depuis le lieu
Sur les quais, que verrait-on exactement? Voilà peut-être une du tournage. Ce qui revient sur le devant de la scène, c’est
façon de commencer à penser le film en situation(s). de penser tous les lieux du cinéma en dehors de l’objet film
Romain Lefebvre: Que «les formes ne vont pas sans les mots qui les lui-même, tous ses contextes, tous ses espaces d’inscription.
installent dans la visibilité», comme l’écrit Jacques Rancière Ce n’est pas une idée nouvelle, mais réaffirmer une circula-
dans Le Destin des images, me semble certain. En prenant à par- tion primordiale entre l’esthétique d’un film et les conditions
tie la critique, Judith Godrèche pointait que celle-ci s’insère concrètes de son existence me paraît intéressant. Cela me
dans un continuum social où s’exerce de la domination, et semble aussi remettre au centre du dialogue le public, par-
j'y ai vu une bonne nouvelle: cela rappelle que la critique fois oublié ou minoré dans les écrits sur le cinéma, et que les
et ses discours forment les imaginaires, donc qu’elle importe, histoires féministes, notamment, ont cherché à combler, en
alors qu’elle est souvent négligée. Mais en se focalisant sur s’attachant à la figure manquante de la spectatrice.
des films perçus à juste titre comme problématiques puis sur RN.: Pour revenir au ‘Tango, il s’est dessiné une solution à deux
la figure sociale de l’auteur, le débat s’est figé autour de cette voix: d’un côté, le discours de la cinéphilie, de l’autre celui

CAHIERS DU CINÉMA 17
RÉPLIQUES

Bande de files de Céline Sciamma (2014).

CHIANREGMO

ÿ all
plus’de péché maihteñant.
\
Salañstes de Lemine Ouid Mohamed Salem et François Margolin (2016).

du féminisme. Ce qui me semble symptomatique du fait que, le flanc à cet argument souvent brandi pour discréditer les
en France, le travail de théorisation féministe a finalement approches militantes : que le film servirait de prétexte pour
peu irrigué la critique. Alors que celle-ci a toujours avancé traiter de sujets de société. Or l’héritage de Laura Mulvey, à
en s’hybridant à d’autres champs de recherche, que ce soit la cet endroit, me paraît clair: ce sont autant les représentations
sémiologie, le structuralisme ou la psychanalyse, il y a vis vis que le médium (le point de vue de la caméra, exemplaire-
du féminisme et des études de genre une réticence particu- ment, et celui du public, qu’il induirait) qui sont au cœur du
lière, sous prétexte que les films ne seraient plus vus que dans propos. Et puis l'articulation entre critique, cinéphilie et fémi-
une perspective «sociétale» ou morale. De telles réflexions nisme commence à prendre en France. Le ciné-club mensuel
devraient pourtant nous permettre d'appréhender avec plus d'Hélène Frappat au MK2 Beaubourg se revendique comme
de précision,
de subtilité, les structures symboliques justement cinéphile et féministe, autour de concepts comme le gasli-
à l’œuvre. ghting ou l'ironie et la performativité féminines. Le Forum
ÉT.:Je ne suis pas certaine que ce soit encore si vrai, cette des images, institution certainement cinéphile, travaille aussi
étanchéité. D'abord parce qu’il me semble que les théories des axes éditoriaux sur la lecture féministe de l’histoire du
féministes du cinéma (depuis les années 1970) prêtent peu cinéma. Ce qui me pose question, c’est le temps qu'il a fallu

18 MARS 2025
RÉPLIQUES

pour renouer avec des idées et des échanges qui s’exprimaient irréprochables de l’autre. Les cinéastes colombiens Luis Ospina
déjà dans les années 1970: celles qui unissaient les théories et Carlos Mayolo parlent de films venimeux et de films anti-
féministes anglo-saxonnes et la critique de cinéma française, dotes. Cette idée est davantage dialectique que dogmatique,
par exemple entre Raymond Bellour et Janet Bergstrom, ou elle permet de penser critiquement les films en relation, et
encore les éclairages féministes de Serge Daney et Thérèse non en stérile opposition. Par exemple, quand on décide de
Giraud dans les Cahiers de 1974-1976. programmer Le Dernier Tango à Paris, outre la question du débat,
pourquoi ne pas montrer à la suite un «film antidote»? Je pense
L'adresse et l'écoute à L'Amour violé de Yannick Bellon, réalisé peu après, mais ça
RL: Ceux qui construisent les regards ont un regard eux-mêmes pourrait en être un autre. Contextualiser, c’est être au cœur
construit et positionné socialement. Un article d’Acrimed ana- de ce qui fait exister un film, mais aussi interroger ses bords et
lysant la réception de Bande defilles de Céline Sciamma a mon- ce qui nous amène à en toucher d’autres. Il est important de
tré comment une partie de la critique répercutait des visions penser en quoi un film peut être problématique en son temps
stéréotypées de la banlieue. Il est d’autant plus important d’évi- ou a posteriori, mais aussi de voir comment d’autres films lui
ter le monopole de la parole pour laisser place à une pluralité répondent, en donnant d’autres horizons.
de regards, à des «regards oppositionnels», comme l’a formulé RL: Il y a des cas qui font violence et appellent une prévention,
bell hooks. La question de la contextualisation doit se mêler à voire font se demander s’il convient de montrer des images ou
celle de l'adresse et de l’écoute. Le lieu de la projection amène pas. On se souvient que le documentaire Salafistes de Lemine
aussi à modifier les interventions. La demande sociale n’est pas Ould Mohamed Salem et François Margolin n’avait pas été
la même à Paris que dans certaines villes où les spectateurs diffusé à la télévision car il reprenait des discours et des vidéos
peuvent appartenir à un spectre politique varié voire antago- de propagande de Daesh, sans travail du point de vue ouvrant à
niste. Prendre la parole du haut de sa connaissance et de ses une distance. Mais c’est encore un exemple limite. Les réflexions
convictions peut compliquer la «médiation». de Marie-José Mondzain selon lesquelles il ne faut pas penser
CA: Toute la difficulté de contextualiser un film auprès d’un la violence en termes de contenu mais de symbolisation ou
public précis est de prendre position sans imposer une grille de régime passionnel me semblent fondamentales pour se dire
de lecture rigide, laquelle risque autant de refermer le film que toute représentation d’un acte violent n'implique pas une
sur lui-même que d’entraver la possibilité d’un débat réel. Il y reproduction de la violence si, par la façon de filmer, par l'arti-
a un équilibre à tenir entre contribuer à construire un regard culation au sein d’un récit, on ménage une place pour un recul
lucide sur des œuvres, avec une conscience contemporaine, critique. Car la représentation, au-delà d’une fonction première
et accepter que ces œuvres nous débordent toujours d’une de procurer du plaisir, est là pour permettre une réélaboration
manière ou d’une autre. Je ne veux pas non plus tomber dans affective et cognitive du rapport au monde, ce qui inclut les
un romantisme formaliste, juste spécifier que la salle de cinéma rapports de genres et des violences dont le cinéma ne doit pas
n’a pas vocation à devenir un tribunal. Le travail critique est renoncer à porter la trace à son endroit (sans en produire sur
de démêler les fils problématiques d’un film, pas de cliver l’his- son tournage). Mais cela signifie se demander avant de montrer
toire du cinéma avec des films abjects d’un côté et des films un film s’il comporte des scènes qui, au cours du visionnage,

Do

CAHIERS DU CINÉMA 19
RÉPLIQUES

ce qui peut être caractérisé comme une agression sexuelle.


M'intéressait précisément le moment d'incertitude quant à ce
qu’on voit. Des étudiantes m’ont dit après la projection qu’elles
auraient aimé être averties du contenu. Il me semblait que l'effet
de trouble en serait dissipé. Je crois que c'était naïf de ma part.
Dans aucun des textes que j'ai lus sur le film, au demeurant
tous écrits par des hommes, ce moment n’est présenté comme
une agression sexuelle. Pour les étudiantes, au contraire, il n°y
avait aucun doute.
ÉT.: De mon côté, j'ai été amenée à présenter de nombreux
films tournés dans le contexte de la Grande Guerre, et l'enjeu
consiste souvent à essayer de défaire l’idée reçue du film de
propagande, pour ne pas appréhender ces films comme de purs
«lavages de cerveau», mais retrouver les ambiguïtés à l’œuvre
jusque dans ce type d’objet. Plus largement, la question que je
La Sociale de Gilles Perret (2016). me pose souvent et dont jaime discuter en salle ou en cours,
c’est le degré d’anachronisme conscientisé, ou poétisé, disons
peuvent produire un choc que la parole qui suivra ne permet- par un objet. La façon dont un film a pu lui-même se penser en
trait pas tout à fait de surmonter. La question d’une scène de décalage avec son temps voire en regard de sa postérité.
meurtre dans Bowling Saturne de Patricia Mazuy avait été débat- RL: J'ai récemment présenté un film de Nicolas Philibert avec
tue dans la table ronde des Cahiers n°806. On se trouve parfois une psychologue, ou La Sociale de Gilles Perret avec un spécia-
face à une zone grise qui implique une délibération : je ne sais liste de la Sécurité sociale. Ces expériences de binômes peuvent
pas si je préviendrais des spectateurs avant une séance du film, faire éprouver en tant que critique une sorte de complexe d’in-
mais il est clair que cette scène ferait l’objet d’une discussion. fériorité, car la répartition des questions et des paroles est sou-
vent en défaveur du critique, les questions d’image se trouvant
Prévenir ou guérir reléguées derrière les questions sociales, plus familières pour le
RN.: Durant un cours à l’université,
j’ai montré un extrait de public. Mais c’est là où, sans se bercer d’illusions sur la toute-
Dionysus in ‘69. Brian De Palma y monte en split-screen une puissance de l'expérience sensible, il y a quelque chose à penser
double captation des Bacchantes d'Euripide mis en scène par sur l'articulation des prises de parole et l'apport des films et de
The Performance Group. Comme d’autres à l’époque, l troupe la critique. Est-ce qu’on croit à une sorte d'autonomie relative
de Richard Schechner entend y brouiller la frontière entre la (tout est dans le «relative») des œuvres et à la productivité d’une
scène et la salle, les acteurs et les personnages, les personnages et analyse esthétique? Gilbert Simondon parle dans Imagination
le public. Dans ce qui se veut une cérémonie orgiaque advient et invention de « causalité circulaire des images», ce qui veut dire

SEAT

80 MARS 2025
La ciénaga de Lucrecia Martel (2001).
SANARVOFDNS.A
que les images découlent de conditions de production, mais Passagers du Roissy-Express de François Maspero et Anaïk Frantz.
qu’en même temps elles sont plus vastes que ces conditions, Situer sans restreindre, tel est le défi. Il ne s’agit pas de résumer
et infusent dans le réel, sont des «germes» qui ajoutent quelque Alice Diop au fait qu’elle est une femme noire qui a grandi
chose au monde. S’il existe des œuvres à contextualiser, la valeur en périphérie, mais dire que ce cinéma-l existe aujourd’hui
de certains films, comme Nous d’Alice Diop, tient aussi à des en France, ce n’était pas rien pour des spectateurs brésiliens :
opérations de décontextualisation. D'un côté, le film est réalisé cela dit que le film participe aussi à un régime de visibilité, et
par une cinéaste noire venant de banlieue comme réponse à c’est une autre manière de mettre en forme un montage spa-
un contexte politique national. Mais d’un autre, en réunissant tial.À l'inverse, quand je présente des films latino-américains
dans son montage des réalités sociologiques variées qui ne se en France, je me demande souvent s'ils naissent libres et égaux
côtoient pas dans la géographie réelle, Nous produit une image en droit de constituer un événement cinématographique! J'ai
de la France qui ne lui préexiste pas. On peut alors se demander souvent l'impression qu’il faut davantage défendre le fait qu’il
si rabattre cette image sur un discours sociologique ne serait pas existe un cinéma latino-américain et pas juste des films. C’est-
annuler son effet. Un critique peut aussi conduire le regard à à-dire qu’il existe des histoires du cinéma latino-américain, des
ne pas chercher un message et un discours, mais à se frotter aux moments d'invention formelle sidérants, qui ne sont absolument
questions qui émergent entre les plans. On peut juger utile de pas contradictoires avec une prise sur le réel. Et qu'un film
se tenir à l’indétermination des images si l’on vise un renouveau latino-américain, pas plus qu’un film français ou états-unien, n’a
des imaginaires. le devoir d'être ambassadeur de son pays selon une vision faci-
CA: À ce titre, j'ai la sensation qu'il existe une responsabilité lement décryptable à l'étranger. Par exemple, pourquoi quand
critique paradoxale pour les films qui ont été «minorisés» dans on présente La cénaga de Lucrecia Martel en 2024, film majeur
une perspective hégémonique de l’histoire du cinéma: l'éclai- du cinéma argentin, il faut forcément qu’un spectateur se sente
rage culturel, historique et/ou géographique est parfois une autorisé à raconter une anecdote d’un ami à lui en Colombie,
première étape nécessaire pour donner à voir ce qui se joue alors que l’on pourrait s'attacher à des forces très concrètes
d’audacieux sur un plan formel dans un film. L'absence de réfé- du film, la manière dont une génération d'adultes privilégiés
rent avéré peut nous perdre, alors que cette désorientation est vacille et ne trouve le repos que dans la boue? Pourquoi cette
une chance pour faire bouger les lignes, puisqu'on ne ressasse difficulté à apprécier la puissance cinématographique d’un film
pas du connu. J'ai présenté Nous d'Alice Diop au Brésil, à un réalisé dans un contexte que l’on méconnaît? Contextualiser
public qui ne connaissait pas la ligne de RER B. Je me devais les spécificités d’un cinéma étranger, c’est aussi un mouvement
de restituer dans le même élan le trajet du film et la réalité du critique pour rendre plus saillantes ses fulgurances formelles et
territoire traversé, comment Nous vient resignifier l’aventure des ce qu’elles peuvent relever de politique. m

CAHIERS DU CINÉMA 81
SORTIES DVD LIVRES

EeMALDNG)

forme qui interdit de réduire Porcherie à une


parabole politique simpliste: le film fonctionne
Porcherie comme une machine à désorienter (et donc à

de Pier Paolo Pasolini (1969) stimuler) l'interprétation.


Soit d’un côté une intrigue moderne, nouée
Version restaurée en salles le 5 mars.
autour de Julian Klotz (Jean-Pierre Léaud, inquié-
Bien qu’il ne jouisse pas de la même réputation, tant de normalité), fils d’industriel allemand aux
Porcherie s’auréole, dès son titre, d’un halo malsain mœurs inavouables, incapable de se résoudre
semblable à celui de Salô ou les 120 Journées de à épouser Ida (Anne Wiazemsky), soixante
Sodome. Car ce mot, «porcherie», porte atteinte huitarde convaincue mais pas moins bourgeoise
au spectateur, le souille avant même sa vision que lui. Une crise de catatonie lui évite d’abord
de l’œuvre, autodésignée sale et indigeste. Le de choisir, mais un autre mariage se contracte sur
malaise contenu dans le film n’a pourtant jamais son dos, liant l’entreprise de son père (Alberto
à voir avec l’image seule. Son générique rassure Lionello) et la multinationale d’un criminel
d’abord, en plantant un décor redondant — une nazi (Ugo Tognazzi), au visage lifté comme un
vraie porcherie, tout ce qu'il y a de plus banal. Berlusconi avant l'heure. De l’autre côté, un
Mais en fond musical, les arpèges de harpe nous monde originaire, volcanique, dans lequel un
piègent déjà, puisqu'il s’agit de l'hymne du autre jeune homme (Pierre Clémenti) se livre au
III: Reich. Devant les cochons pâles et inno- cannibalisme, bientôt suivi d’une troupe de dis-
cents sur lesquels défilent les noms de l’équipe ciples tout aussi barbares. Version mythologique
artistique, on pense alors pour de bon aux corps ou rêvée de la première histoire? Même si Julian
nus et séquestrés de Salô. Si le film est resté et son ancêtre se ressemblent (ils sont, à égalité,
jusqu'ici inappropriable, l’un des moins consi- rebelles et scandaleux), cette gémellité n’épuise
dérés de son auteur, il le doit sans doute à cet art pas le stock de relations possibles entre l’un et
de l’allusion à double détente, compliqué par sa l’autre bloc. Le meurtre d’une femme et le jet de
construction atypique: deux récits s’y cognent sa tête dans un cratère, par exemple, s’incrustent
et s’y abîment en un montage parallèle, créant au milieu du récit fait par Hans, l'assistant du père
un faisceau d’échos et d’allégories que le specta- Klotz, de la collecte par son futur partenaire de
teur doit pister à ses risques et périls. C’est cette crânes de Juifs pendant la Shoah. Sans compter les

82 MARS 2025
RESSORTIES
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gros plans «décapitant» eux aussi les personnages, modèle, Karl Kopfrkingl (Rudolf Hrusinsky),
répétés durant la partie allemande. Comme dans auquel on restera chevillés, d'autant plus mena-
un cadavre exquis qui n'aurait plus de règles, çante que de longues notes chantées par un chœur
l'analogie grignote, se fraye sans cesse un chemin l'entourent comme un souffle venu d’outre-
entre ce qui est dit et ce qui est montré. tombe. Toute l’histoire de L’Incinérateur de cadavres,
Bien plus que par sa soif de détourner les adapté du roman de Ladislav Fuks, est là, dans ces
sacrements chrétiens en les prenant au pied de la premiers plans et leur mélange d’enfermement, de
lettre (par exemple l’eucharistie : «mangez, ceci prédation et de prosaïsme corporel: Kopfrkingl,
est mon corps...»), c’est par la fausse alternative employé dans un crématorium pragois, nourri par
entre les deux époques que le film nous donne ses lectures bouddhistes et le nazisme ambiant, est
peu à peu la sensation terrible d'être, aujourd’hui obsédé par la mort, la disparition de la souffrance
encore, pris en tenaille, empêtrés dans la fange des et des corps. Il se prépare, au moment de l’inva-
fascismes invisibles. Et si le but était de nous faire sion de la Tchécoslovaquie en 1938, à collaborer
préférer la violence grave et primitive à celle, lar- avec les Allemands, au point de tuer lui-même son
vée et rigolarde, des nouveaux porcs capitalistes, épouse et son fils, dont il est dit que leur sang est
c’est réussi : on se sent objectivement «mieux» «à un quart juifo.
avec les cannibales. Les plans aérés du désert Kopfikingl rechigne à assommer lui-même des
lavent les yeux de la laideur de la villa néoclas- carpes, qu’il finit certes par manger, gâte sa chatte
sique, filmée avec une symétrie suffocante
; le d’une assiette de lait après avoir tué son épouse,
silence et les cris se savourent après les dialogues s’émeut du sort des chevaux pendant la Première
retors et les voix postsynchronisées de ses occu- Guerre mondiale. L’Incinérateur de cadavres a été
pants. Pointe même, chose rare chez Pasolini, une tourné au moment du Printemps de Prague, et
beauté venue des accidents du réel (le paysage, le fait la jonction entre deux périodes du commu-
visage et les gestes étonnants de Clémenti) et non nisme tchécoslovaque: celle de la collectivisation,
de l’idée que la caméra s’en est fait à l'avance. de 1948 à 1968, avec ses condamnations à mort;
Élie Raufaste celle de la normalisation, moins meurtrière et plus
insidieuse, instaurant un climat de peur et de chan-
tage. Le joug politique auquel s'adapte à l'excès
Kopfrkingl, c’est donc autant celui du nazisme
dont Herz a été l’une des victimes, déporté avec
sa famille à l’âge de 10 ans, que celui du com-
L'Incinérateur de cadavres munisme contemporain du film, qui l’interdira

de Juraj Herz juste après sa sortie en salles pendant vingt ans,


jusqu’à la révolution de Velours. La dévotion sau-
Blu-ray, Malavida/Potemkine.
vage du personnage peut donc s’annoncer par
En très gros plans, panthères, serpents, rhinocé- des poils des mammifères, la prédation en ques-
ros ou crocodiles s’agitent derrière les grilles d’un tion est celle particulièrement retorse qu’exerce
00. Aux pelages et aux écailles s’entremêlent les l’homme sur l’homme, comme dans les films de
morceaux d’un visage, rides d’un front graisseux, Jan Svankmajer, formé avant lui à la même école
bouche fine, œil ou oreille. La nervosité des ani- que Herz, la Faculté de théâtre de Prague, dépar-
maux et du montage tranche d’emblée avec le tement marionnettes. Dans Historia naturae (suita)
calme de la voix off, celle du père apparemment (1967), dont on retrouve dans L’Incinérateur,

eroeManEAI

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quasiment à l'identique, le gros plan récurrent s’attarder sur les quatre films de Marguerite Duras
sur une bouche qui mâche, la dévoration canni- où apparaît la sculpture. Ceux-ci poussent l’idée
bale est le point d’aboutissement de l’évolution cinématographique de la modernité à son comble
illustrée des espèces. dans cette disjonction du sonore et du visuel si
Si l’art de la marionnette, plus que l'esprit caractéristique. Pour Liandrat-Guigues et «comme
de la Nouvelle Vague tchécoslovaque dont l’ambitionne Duras, il est souhaitable de faire entendre
Herz est le compagnon, semble partout présent ou d’amener à penser cette disparition [du lien de
dans le film, c’est que l’horreur psychologique l’homme avec le monde] au cours d’une expérience
s’adosse sans arrêt à une manipulation concrète: intérieure que peutfavoriser le recours à la sculpture par
Kopfikingl, en vampire tactile, pose régulière- son mutisme, sa densité, son obscurité ou sa friabilité et
ment sa main sur la nuque de ses proches, filmée son effritement».
de près; il finit par pendre au bout d’une corde Le trauma de la guerre se loge dans le travail
sa femme et son collègue comme des pantins. cinématographique de l’écrivaine de la période
Corps et identités sont interchangeables
: Vlasta 1976-1982, que Liandrat-Guigues met en rela-
Chramostovä incarne à la fois l’épouse et la tion directe avec la découverte des fameuses
maîtresse
; la foule réagit de manière identique à pages qu’elle avait rédigées plus jeune, retrouvées
un match de boxe ou une attraction foraine; les tardivement, et donnant son livre le plus saisis
marionnettes suppliciées autour desquelles celle- sant: La Douleur (1985), d’après les souvenirs de
ci s'organise sont incarnées par de vrais acteurs. son mari Robert Antelme, déporté en 1944. « La
Mais Kopfrkingl tire surtout les ficelles du film diversité des formes statuaires recrée, de film en film, ce
lui-même : de gros plans sur son visage et sa voix que Douleur veut dire pour Duras. Sortant du rôle de
omniprésente, hypnotique, président aux ellipses décor
ou de motif omemental, la sculpture relève d’une
et aux changements de décors. Ils donnent au “brocante” d'objets qui “sont doués d’éternité, de
film, par-delà une logique générale de fragmenta- tristesse si vous voulez”, dit-elle.» En une écriture
tion, une fluidité cauchemardesque. Les fréquents aussi dense que claire — là où les textes de Duras
effets déformants de fish-eye rendent évidente en voix off sont souvent lacunaires et implexes —,
la vision subjective, notamment au moment des telle une enquête (parfois dans le noir d’un film —
meurtres, par laquelle le monde se met à gesti- plans noirs ou passages assombris de Césarée — où
culer depuis le regard à la fois pathologique ct dans l’invisibilisation d’une sculpture — Le Navire
banalisé du personnage. L'inventivité foisonnante Night), Liandrat-Guigues décèle des points
de la mise en scène exprime donc paradoxale- d’achoppement ou, justement, de discordances, a
ment la claustration et l’asservissement, comme si priori irréconciliables entre bande image ct bande
elle ne pouvait faire autrement, malgré la fenêtre son (dans Césarée ou Le Dialogue de Rome). Les
de dégel politique qui l'a permise, que de rendre films, difficilement prompts à se laisser cerner,
compte d’une suffocation. s'ouvrent à l'analyse :ainsi, quand elle décrit, plan
Mathilde Grasset par plan, une obscurité et une statue abandonnée
dans Son nom de Venise dans Calcutta désert, quatre
pages font émerger les idées les plus sombres de
l'Histoire: la torture, le four crématoire et l’allu-
sion à la déesse Léthé qui «offre la coupe de l'oubli».

Sculpture et mémoire.
Quatre films de Marguerite Duras
de Suzanne Liandrat-Guigues
Presses universitaires de Rennes, « Épures », 2024.
Une incise, en gravure, est un motif ciselé dans
la matière. Dans les films de Marguerite Duras,
c’est la voix off qui tenterait d’inciser la surface,
de se déposer sur le film et sur les sculptures
qui apparaissent à l’image. Comme une entre-
prise de raccorder ou d’unifier les choses, en un
oxymor vertigineux.
L'essai de Suzanne Liandrat-Guigues est une
suite à son Cinéma et saulpture. Un aspect de la moder-
nité des années soixante, paru en 2002. L'autrice
reprend là où elle en était restée avec L'Année der-
nière à Marienbad d'Alain Resnais, Méditerranée de
Jean-Daniel Pollet, Le Mépris et Une femme mariée
de Jean-Luc Godard, pour sauter une décennie et

84 MARS 2025
Fsauore ae
Car Duras nous met face à un «double effondrement, dans leur villa pragoise après une soirée mondaine,
matériel et mémoriel» du monde. Le livre invite à les personnages du haut fonctionnaire et de son
une fouille qui donne forme, biographie de Duras épouse se parlent avec une familiarité amère,
à l'appui,
à cette «matière commune animée d’un oscillent entre indifférence et mépris l’un envers
continuel remuement»: dans cet ensemble de films, l'autre. Lui s'aperçoit vite, face aux portes ouvertes
la sculpture est « l’autrement dit», la destruction, et à l'électricité coupée, qu’on s’est introduit chez
l'histoire du génocide juif et le «choix des seulp- eux. Il tente, avec peine, de détruire ce qui le rat-
tures variant les styles, les époques, les usages et les tache à son ministre de tutelle, dont il vient d’ap-
fonctions, est à l'image de la déportation démultipliée prendre le limogeage. L'obscurité des intérieurs,
conçue par Duras». L'écrivaine-cinéaste affirmait dans cette première partie paranoïaque, est alors
en 1982: « Ce qui m'intéresse, c'est de faire entendre régulièrement brisée par les flash-back blanchâtres
un texte accompli au cinéma. » (Le Monde extérieur. et chaotiques de la fête où l’homme, en caméra
Outside 2.) Ce court livre a le grand mérite de subjective, relit la moindre interaction sociale à la
mieux faire entendre ses films, et de «faire conso- lumière de son angoisse.
ner les inconcliables historiques dans cette communauté Le film ne s'intéresse donc pas du tout à des
des souffrances». dissidents ou à des persécutés: son protagoniste se
Philippe Fauvel retrouve traqué à domicile par un système qu'il a
activement soutenu. Le spectacle cru et violent du
couple en crise devient alors notre vrai film de
surveillance. «L'oreille» si souvent évoquée pour-
rait aussi bien être celle du fils, invisible, écoutant
depuis sa chambre. Banalité de l’intrusion: avant
Ucho même la découverte des mouchards, leur présence
de Karel Kachyna (1970) est admise comme un fait probable, qui redessine
les limites du public et du privé (les toilettes, la cui-
Version restaurée 4K en salles le 12 mars.
sine, la salle de bains) au sein de la maison. Ici, on
Interdit avant même sa sortie dans la Tchéco- crie ses quatre vérités à l’autre, là, on reste modéré.
slovaquie des débuts de la «normalisation
» sovié- Sous son pessimisme de circonstance, Ucho abrite
tique, Ucho (L'Oreille) dut attendre vingt ans pour en fait une noirceur morale peu engageante, qui
être montré au public à Cannes, en 1990. Une jaillit dès que ces limites sont transgressées, ce que
censure qui n’a rien d’étonnant, car si son récit fait la femme à plusieurs reprises, d’abord mou-
n’est pas daté, le film dénonce explicitement, outre lin à paroles, ivre et inconsciente du danger, puis
les méthodes d'espionnage des services de ren dénonciatrice lucide (et battue comme telle) des

LoAesuaN
seignement, de nombreuses tares du Parti (cor- compromissions de son mari. Le plus tragique
ruption, débauche, antisémitisme). Son originalité étant que la peur se révèle finalement la clef iro-
est de déplier ce constat politique en huis clos nique du remariage, seule émotion partageable et
et depuis l’intérieur d’un couple, lui-même par- motrice du couple.
venu à un stade avancé de délabrement: de retour Élie Raufaste

CAHIERS DU CINÉMA
ENTRETIEN

SOPEAURT®
eu nwes

Romantiques robots
Entretien avec Bennett Miller

Ü n cinéaste de la pellicule revenant au daguerréotype: ma recherche: le chaos, l'instabilité, la confusion nous poussent
radical repli vers les ancêtres de l'image à reposer ces mêmes questions, qui produisent un état d'esprit
cinématographique? Sans doute, si les photographies dont viennent les images que j’expose.
exposées par Bennett Miller depuis 2023 dans les galeries
Gagosian (voir Cahiers n°800) n'étaient pas hallucinées Et cet état d'esprit demeure serein ?
grâce à un algorithme. Prises dans les brumes indécidables On peut toujours être pessimiste quant aux utilisations qui
d'un noir et blanc qu'on jurerait argentique, ces images seront faites de l'A ; mais d’abord, cela dépend de vos opinions
échappent au simple sentiment vintage pour s'inscrire dans sur la nature humaine, et ensuite, vivre dans la peur n’a pas de
une temporalité autre. Les expérimentations de l'auteur de sens à mes yeux. De la même façon, je n’entretiens a contrario
Truman Capote (2005) et Foxcatcher (2014) sont le fruit aucun enthousiasme bidon. La curiosité est ma seule boussole.
d'une intuition qui poursuit l'artiste depuis bien avant la
démocratisation de programmes comme DALL-E
: l'IA pousse Traversées par les notions d'absence et de vide, vos images semblent
l’homme dans ses retranchements existentiels. Miller lui fait pourtant faire écho à une angoisse largement partagée à propos
subir en retour le même traitement, afin de faire émerger de cette technologie.
un ensemble de situations ineffables, d'époques sans nom Je ne suis pas sûr qu’il s'agisse d’une angoisse, dans mon cas.
ni datation (pas si loin, au fond, des vrais-faux biopics qui D'une fascination, c’est plus certain. Quoi de plus fascinant, de
bornent sa carrière de metteur en scène, hélas en jachère). fait, que cette quête technologique d’un plus grand pouvoir,
En présentant son travail à la Galerie Paris Cinéma Club dont on ne sait pas vraiment quoi faire? Nous nous voyons
en même temps qu'une rétrospective de ses quatre longs comme l'espèce la plus intelligente, et tout à coup, nous ren-
métrages dans les salles du même réseau, il nous offrait controns une entité à même de nous supplanter. Rien ne
l’occasion de tisser des liens insoupçonnés entre ses films me passionne davantage que ce chamboulement identitaire.
et ce nouveau pan de son œuvre. L'angoisse que vous lisez dans ces images serait plutôt due au
geste que je décline: convoquer ou reconstituer un passé qui
n’a jamais existé instille forcément un sentiment d’anxiété,
En exposant à New York, vous parliez aux Cahiers de la « question de mélancolie.
fondamentale» que soulevait à vos yeux l'IA générative: « À quoi
ressemblerait
un monde meilleur
?» Depuis, la technologie a encore Une des choses qui frappent devant votre travail, c’est la difficulté
progressé. La question reste-t-elle la même? de décrire certains éléments, comme ce personnage au costume
Oui, et elle n’a que davantage de sens. La technologie avance si peut-être inspiré des habits traditionnels amérindiens dont on ne sait
vite, et le mystère ne fait que croître. Ce qui m'intéresse, c’est si les jambes dansent ou se dédoublent. Or, précisément, tout ici
l'imprévisibilité des conséquences. On peut prédire de quoi l'IA procède d'une description verbale, c’est-à-dire des prompts donnés
sera capable dans tel nombre d'années, mais pas les utilisations à la machine.
qui en seront faites. C’est un phénomène récurrent dans l’his- C’est cela qui est intéressant: je ne sais pas si je pourrais décrire
toire de la technique: une invention change le monde, mais pas ces motifs même lorsqu'ils existent; ce que je sais, c'est qu'au
dans le sens prévu à l’origine. Sans bien savoir comment nom- moment du tout premier prompt qui ébauche une image, j'ai
mer l'ère dans laquelle nous sommes, j'ai le sentiment qu’elle formulé plusieurs références comme «photographie vintage»,
s'achève. De notre vivant, nous verrons l’avènement d’une autre «daguerréotype», «danse native-américaine». Je n'aurais pas su
ère et l’explorerons à tâtons. C’est cet entre-deux qui motive nommer le type spécifique de danse, mais il doit bien exister!

86 MARS 2025
ENTRETIEN

ATOEGRNH8SID
Msueo

Je donne aussi quelques indications formelles, comme «objec- sur le langage. Si je vous demande d'imaginer un ours polaire à
tif de 50 mm» ou «plaque photographique»,
afin d'établir une fourrure rouge en train de nager dans une mer de lait, vous ne
esthétique générale. Mais le but du jeu, c’est de faire appa- pourrez pas vous empêcher de le visualiser alors que vous n'avez
raître des éléments que je n’aurais pas pu verbaliser — ni moi, jamais rien vu de tel. C’est parce que nous avons tous un réseau
ni personne. C’est la parfaite définition d’un espace-temps langagier tissé de concepts qui peuvent se combiner de diverses
historique qui n'existe pas: les objets qu'il a engendrés n’ont manières, sans même convoquer la mémoire. La machine fonc-
pas de nom. tionne, de ce point de vue, comme nos cerveaux. L'image ne
renvoie à rien de vécu, et pourtant la conceptualisation reste
Cela pose la vieille question du rapport entre image et langage de façon possible.
À partir de là, on peut créer en allant à rebours de
inédite: rien n’est abstrait dans ce que vous révélez, mais tout semble notre conception culturelle commune: l’art comme produit de
chercher à échapper aux mots. l'expérience personnelle, la plus intime possible. Ce qui reste
Ces images ne s’enracinent pas dans une expérience subjec- personnel avec l’IA, c’est le choix de l'image qui vous touche
tive mais dans une synthèse verbale, elle-même fondée sur un le plus. J'ai des centaines de versions de chaque photographie,
corpus de savoir gigantesque; cela met en évidence la manière jamais exactement pareilles; et pourtant celle que j’expose in
dont l'imagination se détache de l'expérience pour se rabattre fine me semble être la bonne.

88 MARS 2025
ENTRETIEN

€GAT0MBLHEN7OSRUD

À l'origine de vos recherches se trouve un projet de documentaire Pour les cinéastes, l'irruption de l'IA peut avoir l'air d’une révolution
qui vous a fait rencontrer Sam Altman, le PDG d'Open AI, et d’autres naturelle: la mise en scène consiste à créer par le biais de
leaders de ce marché. Quel est votre sentiment par rapport à leur «commandes », et surtoutà décrire ce que l'on cherche.

discours sur l'avenir de l'IA générative? Oui, c’est ce que je crois très fermement. Cette technologie est
Le film est bloqué en raison de vétilles juridiques, mais il finira faite pour les cinéastes: quand on met en scène, on «prompte»
par être vu. Altman et ses pairs sont très doués pour proje- absolument tout! On envoie des requêtes aux acteurs, au chef
ter sur plusieurs années les fonctionnalités de leurs produits. opérateur, au monteur. Et surtout, on attend de ces colla-
En revanche, ils n’émettent aucune prédiction valable quant borateurs qu’ils soient imaginatifs, peut-être même davantage
à l'impact culturel de cette technologie. Lorsqu'ils en parlent, qu’on ne l’est soi-même. Or, à supposer que l'IA générative
ils font évidemment preuve d’optimisme. Mais dès lors que soit imaginative — et au fond je ne le suppose même pas:
je suis
les gens de la Silicon Valley esquissent la société du fatur, je ne certain qu’elle l’est —, elle fait une parfaite collaboratrice. Ce
tends pas particulièrement à les croire: ce n’est pas leur travail. que je dis peut sembler choquant, mais c’est simplement que
C’est à nous, utilisateurs et artistes, qu'importe cette question l'imagination est un peu plus mécanique qu’on ne le croit. Elle
culturelle, celle de l’impact sur les métiers en général et sur la n’est d’ailleurs pas une fin en soi: ce qui importe, c’est l’utili-
création en particulier — eux s’en moquent. sation qu’en font les artistes pour rendre compte d’un rapport

CAHIERS DU CINÉMA 89
ENTRETIEN

accomplir une chose alors qu’on est en vérité occupé par une
autre: on s’imagine faire du base-ball, et en fin de compte on
fait des maths. Et de fait, le sport aux États-Unis est depuis
longtemps révolutionné par les statistiques. L'art est en train de
connaître le même sort. Mais cette magie arithmétique rend
justement la discipline romantique. Notez que la fin du film
montre qu’il existe un autre monde en dehors de ce système
abstrait, un monde composé de liens humains plus organiques,
et réellement importants. C’est le sens de l’épilogue où Pitt,
seul au volant de sa voiture, insère un CD dans l'autoradio
pour écouter la chanson chantée par sa fille: l'émotion qu'il
avait laissée de côté rejaillit enfin.

Foxcatcher semblait convoquer ce « passé inexistant» que vous


explorez aujourd'hui: c'était moins un biopic factuel du magnat
John du Pont qu'une interprétation cauchemardée, pas si loin des
faits parfois «hallucinés» par l'IA.
Oui, c’est comme le nez de Steve Carrell qu’on a agrandi

6PALasconrR
grâce à une prothèse — et non à une retouche numérique —
pour lui donner un visage plus aquilin. C’est un arrangement
par rapport à la réalité, une légère exagération du physique de
John du Pont. Le personnage aurait fonctionné sans cet ajout
d’apparence anecdotique, qui demeure important: ce sont
les détails surinterprétés qui permettent de saisir les implica-
tions psychologiques d’une affaire, d’un fait divers. Si c'était

DNETOR
la stricte vérité qui m'intéressait, j'aurais épousé une carrière
scientifique; Dieu en a décidé autrement! En effet, la trame
narrative de Foxcatcher avance en obéissant moins aux règles
de dramaturgie ordinaire qu’à la dynamique du cerveau de du
Pont et des personnages qui l’entourent — sa mère, le lutteur

Ps2DATo0EnLy5e
qui devient son poulain et sa chose, le frère de ce dernier.
Le film se construit à partir du sens caché derrière les détails,
et non en fonction d’une intrigue. Là encore, comme avec
V'IA, c’est une affaire de connexions illogiques a priori, mais
productrices de sens. Je laisse les personnages vivre à l'écran,
au monde, ou tout simplement pour produire quelque chose dans leur bizarrerie, j'essaie de capter les micro-informations
de beau. L'imagination de la machine, supérieure à la mienne, que donnent leurs corps, leur façon de bouger et de se par-
me sert à atteindre cet objectif; son intelligence, beaucoup ler; alors, comme par magie, on voit apparaître des tensions
moins. Car l'idée d'œuvres super-intelligentes,
à la pointe dans impalpables liées à la différence de classes sociales, au désir
leur exécution comme dans la façon de percevoir ce qu’elles de pouvoir, de contrôle sur les êtres, etc. Comme sur mes
montrent, ne m'intéresse pas. Les films qui se veulent astucieux photographies réalisées avec DALL-E,
les détails inexplicables
ou experts — de leur objet ou de l’art cinématographique en transportent le sens de façon plus efficace que la narration et
soi —, c’est pire qu’ennuyeux. le contexte.

Vu de loin, il n’était pas évident qu'un cinéaste du 35 mm comme vous Truman Capote porte en grande partie sur l'écriture de non-fiction, qui est

Lc1u8te
s'intéresse de si près à cette technologie. Mais, en se penchant sur une négociation entre véracité et stylisation: écrire, c'est creuser ce
vos films, on voit par exemple que Le Stratège raconte la réinvention même écart, dont témoignent vos travaux actuels, entre l'image du passé
du monde par les modèles statistiques. et le sens qu'ony plaque au présent.
Absolument,
c’est quelque chose qui importait autant à Aaron C'est en effet la poétique de Capote qui est le vrai sujet du
Sorkin qu’à Steven Zaillian et à moi-même, en co-écrivant Le film. Difficile pour moi de le revoir: il est imprégné du deuil
Stratège. Le mot de la fin est prononcé par le protagoniste que de Philip Seymour Hoffman; mais ce rapport à la non-fiction
joue Brad Pitt: « Comment ne pas voir le base-ball defaçon roman- continue de m'interroger. Il m'arrive d’ailleurs de deman-
tique ?» En compensant le manque d'argent de son équipe par der à Chat GPT : « Comment Truman Capote aurait-il écrit cette
une stratégie basée sur des prédictions matheuses, ce manager histoire ?» Comme beaucoup de monde, j'aime m’amuser à
démystifie le sport, le réduit à des 0 et des 1, de façon froide produire des pastiches d'écrivains, qu’il s'agisse de Capote
et calculatrice
; il laisse les émotions à distance, bluffe ceux ou de Theodore Roosevelt, et l’on se rend compte à quel
qui n’y comprennent rien, et redéfinit ainsi ce qu’on appelle point chaque discours est en soi une négociation intertextuelle
le succès. Mais si l’on peut mathématiser ainsi le base-ball, avec d’autres discours. Mais si vous «promptez» le style de
c'est-à-dire l'âme des États-Unis, c’est bien qu’elle existe. Le quelqu'un, vous séparez forme et contenu de façon aberrante.
romantisme reste valide. L'histoire raconte comment on croit Le style, c’est le contenu même, et c’est aussi le médium qui

90 MARS 2025
ENTRETIEN

le rend possible. Les pastiches que l'IA permet de réaliser en que l’IA relèverait d’une tricherie... Eh bien, je ne vois pas
deux clics nous font mesurer à quel point le style reste un en quoi les «prompteurs» aux idées originales n'auraient pas
véhicule. Vous pouvez imiter une patine, une tonalité à la per- de mérite. Par exemple, revenons à la question du style: le
fection, ça ne vous dira jamais ce que vous transportez, ct d’où peintre David Salle a entraîné la machine à imiter son propre
à où. La duplication comme défi technique ne m'intéresse pas; style, en gavant l'algorithme de ses tableaux jusqu'à ce qu'il
encore une fois, c’est le chamboulement existentiel qui est sti- puisse peindre de façon autonome. Le moment intéressant,
mulant; quand on voit la machine se substituer à notre travail, c’est lorsque Salle trie les propositions : « Non, ça, ce n’est pas
la question nous frappe violemment: pourquoi créons-nous, vraiment moi... Ça, oui, c'est moi !» L'ordinateur ne peut pas
pourquoi avons-nous besoin de l’art, et pour atteindre qui
? engendrer une œuvre sans discussions orchestrées par l'artiste;
Du moment que l’on arrive à comprendre nos motivations et s’il le peut, alors ce n’est pas une œuvre qui m'intéresse. Je
profondes et que celles-ci dépassent les raisons mercantiles ou me fous de ce qu’un ordinateur tout seul peut avoir à raconter.
purement alimentaires, alors l’IA est ramenée à sa nature de
simple outil. Débattre des moyens avec lesquels on a concrétisé Votre premier film, le document The Cruise, arpentait un New York
sa vision première, c’est proche d’une perte de temps. dont l'his semblait perdue, ravivée vaille que vaille par les récits
du guide dont vous emboîtiez le pas. Il en ressortait un même hiatus entre
C’est pourtant un fort enjeu dans le cinéma, surtout depuis le verbe et images, et une nostalgie pour un passé qui, lui, a bien existé.
mouvement social survenu à Hollywood autour de l'IA. Je n’y avais pas pensé en ces termes, mais c’est juste. Je m'inté-
La grève est survenue parce qu’il y avait une crainte concer- resse à Timothy, un personnage marginal connecté à l’histoire
nant les emplois au sein de l’industrie, éventuellement mena- et à l’âme d’un lieu, des gens qui l’ont habité ; tout cela est
cés par les machines. Quels abus sont perpétrés par les déci- tombé dans l'oubli pour les passagers de son bus. Ils se fichent
deurs? C’est une question importante, mais ce n’est pas la pas mal des récits débités par leur guide! Il est lui-même
mienne au moment où j'expérimente.
Et si c’est le problème hors du temps, de son temps. La modernité n’est pas tendre
du mérite artistique qu’on veut soulever, en sous-entendant avec les romantiques de son espèce. En rencontrant Timothy,
j'ai vite compris qu’il m’offrait un grand sujet documentaire,
avec sa passion furieuse, sa façon de lutter pour entretenir un
rapport poétique à l’existence, tout en restant un excentrique
total aux yeux de la société. J'ai revu le film récemment, et
c'est frappant à quel point le New York que Tim traverse en
évoquant les fantômes qui l'ont peuplé a fini par devenir lui-
même. fantomatique. Depuis, le 11 Septembre à installé des
barrages symboliques ou concrets à travers la ville, banalisant
la surveillance, le contrôle des déplacements, l’intrusion dans
l'intimité. On s’est habitué à montrer son permis de conduire
pour pénétrer dans tel immeuble. Le rapport de Tim à la ville
est libre, extrêmement mobile, comme si les rues étaient le
prolongement de son être ;je crois qu’une telle relation à New
York appartient au passé.

L'autre parallèle avec votre travail récent est l’utilisation


d’une technologie alors neuve : vous avez tourné en Mini DV.
En 1998, année oùj'ai présenté The Cruise dans divers festi-
vals, c'était une anomalie. La plus grosse part du budget a été
allouée au gonflement du film en 35 mm, car les projecteurs
numériques n’existaient pas. Deux ans auparavant, ce docu-
mentaire n’aurait pas été possible, car la Mini DV n'existait pas
non plus; or c’est l'extrême liberté du dispositif technique qui
m'a permis de saisir celle de Timothy — sans aucune équipe. Le
seul autre film usant de ce format, cette année-là, était Festen.
Dans les deux cas, la Mini DV a déclenché une foule de com-
mentaires méprisants ou, au mieux, pessimistes : partout, on
déplorait la démonétisation du cinéma, et personne ne vou-
lait investir dans des projets analogues. Sundance a refusé The
Cruise. Les années suivantes, le festival s’est retrouvé inondé de
films en ce format qui est presque devenu un cliché du cinéma
indépendant! La technologie évolue vite, les perceptions aussi:
c’est pourquoi je me garde de toute prévision quant aux rela-
tions artistiques entre IA et cinéma, ne serait-ce que sur une
petite poignée d'années.

Entretien réalisé par


Yal Sadat à Paris, le 17janvier.

CAHIERS DU CINÉMA
AU TRAVAIL

Stephen Berkman et sa chambre au collodion humide de fabrication française (circa 1850), dans son sludio en lumière naturelle à Pasadena, Californie.

92 MARS 2025
AU TRAVAIL

Le temps
EXPOSÉ

‘artiste et photographe américain


Stephen Berkman s'est fait connaître
pour une aventure d’une ampleur
peu commune: retracer à l’aide
de clichés supposés anciens l’histoire
de Shimmel Zohar, un mystérieux
photographe juif oublié ayant œuvré aux
débuts de cet art. Armé de sa caméra
grand format en bois et de lentilles
ancestrales, ressuscitant des techniques
d'époque (plaques de verre au collodion
humide, studio vitré et laboratoire
chimique), ce primitif contemporain est
l’auteur d'un conte photographique au
long cours oscillant entre anthropologie,
onirisme et humour incisif, condensé
dans le livre monumental Predicting
the Past — Zohar Studios: The Lost Years,
paru en 2020. En parallèle, Berkman
a travaillé dans une sorte d’univers
parallèle d'Hollywood: c'est lui qui
a pris les nombreux clichés «anciens»
vus dans des productions aussi diverses
que L'Assassinat de Jesse James par
le lâche Robert Ford, Wonder Woman
ou Killers of the Flower Moon. De cette
œuvre de l'ombre prolongeant son
travail d'artiste, brièvement exposée
à Arsenicgalerie à Paris fin 2024, cet
homme discret n’a que très peu parlé.
Il nous en livre quelques secrets.

CAHIERS DU CINÉMA
«J'ai étudié le cinéma et la mise en
scène, mais je me suis passionné pour les
anciennes techniques photographiques
très tôt, dès 15 ans. Pour moi, les pho-
tographies ont toujours été comme les
images d’un film, et je considère les
miennes comme des single-frame films
(films d’un seul photogramme).
J'ai
conçu Predicting the Past, mon livre sur le
studio Zohar, comme un véritable film
qui ne serait constitué que d'images fixes,
en l’accompagnant de textes et en tra-
vaillant une narration très particulière. Je
me suis longtemps intéressé aux premiers
films muets, à l’histoire du cinéma et de
la photo, ainsi qu'aux photogrammes de
films perdus. L'intérêt de cette notion
de single-frame film, dans mon travail, est
d’évoquer quelque chose au-delà de ce
que vous pouvez voir dans le cadre. Je
suis très intéressé par les photographies
qui montrent ce qui n'existe pas. Lors
de ma première expérience au cinéma,
sur Retour à Cold Mountain (Anthony
Minghella, 2003),
je devais réaliser de
nombreux portraits, des années 1860
notamment.
J'ai pris une première pho-
tographie de Nicole Kidman avant le
tournage, et j'ai tout de suite senti qu’il
se passait quelque chose. En regardant sur
le verre dépoli, au moment de la pho-
tographier, elle était déjà parfaitement
expressive malgré la fixité du support. La
participation des acteurs est fondamentale
dans ce processus. Jude Law, sur le même
tournage, m'a dit que lorsqu'il regardait
son ferrotype (plaque de tôle vernie qui pré.
sente une image positive directe, ndlr) il voyait
vraiment son personnage transparaître. Il
m'appelait
“le voyageur temporel”. C’est
ce que vous auriez ressenti au xx siècle À À + éme ITS | a À “
en voyant votre photographie pour la Nicole Kidman (Ada Monroe), ferrotype réalisé par Stephen Berkman pour Retour
à Cold Mountain
d'Anthony Minghella (2003), Miramax

Retour
à Cold Mountain d'Anthony Minghella (2003).

94 MARS 2025
elles saisissent les acteurs dans une émo-
tion particulière. Dans les portraits de Brad
Pitt que j'ai réalisés pour L'Assassinat de
Jesse James par le lâche Robert Ford (Andrew
Dominik, 2007), on sent, je crois, un mys-
tère profond qui échappe au film. Lorsque
je travaille, je n’ai pas d’obturateur, j’en-
lève juste le capuchon de l'objectif pour
exposer la pellicule. Comme on ne peut
travailler qu’une plaque de verre à la fois,
on se retrouve dans une temporalité très
éloignée de celle du tournage.
C'est tout un cheminement de don-
ner de la profondeur à un portrait par
ce procédé, qui en combinant le temps
d'exposition, l'objectif choisi et le travail
avec les acteurs, permet d'ouvrir une autre
dimension au film. Je suis toujours très
impressionné par la façon dont les acteurs
peuvent projeter leur personnage sur la
plaque. J'ai l'impression que l’on peut
atteindre par la photographie un endroit
différent de celui où vous projettent des
images en mouvement. J'espère que mes
photographies apparaissent comme des
fragments d’une autre partie du film, plus
profonde. Pour moi, une photographie est
un moment distillé. Ma technique donne
le temps d'examiner quelque chose, car
l’œil de la caméra capte des informa-
tions que l'œil humain ne peut pas voir.
Ce travail me fait me sentir enfermé dans
un cocon à l’abri du tournage. Quand
je photographie quelqu'un, le bruit qui
m’entoure disparaît, on se sent à la fois
immergé à l’intérieur du monde du film
et séparé de lui.»

Amerindian dream
«Pour Killers of the Flower Moon (Martin
Scorsese, 2023), le plus important était
Brad Pitt (Jesse James), ferrotype réalisé par Stephen Berkman pour L'Assassinal de Jesse James d'évoquer cette époque (les années 1920,
par le lâche Robert Ford d'Andrew Dominik (2007), Warner Bros. ndir) et de travailler sur des visages abso-
lument authentiques. Dans mon ouvrage
première fois. Sur cette première expé- de poussière d'époque, et il y n'avait vrai- Predicting the Past, je n'ai photographié
rience, je me sentais comme un photo- ment pas d’autre moyen d’obtenir cette que des anonymes. L'idée était la même
graphe itinérant de l’époque, parce que qualité de ferrotype. Ce fut aussi le cas pour filmer les Osage. Il s’est passé
je pouvais circuler et photographier les pour Wonder Woman (Patty Jenkins, 2017) quelque chose d’unique sur le film de
autres acteurs et les décors incroyables de et toutes ces productions à très grande Scorsese. J'avais l'impression que c'était
Dante Ferretti.» échelle: j'ai toujours eu l'impression de une sorte de portail pour voyager vers
travailler entre deux mondes parallèles une autre époque, une immersion totale
Émulsion, émotion mais complémentaires. Ce qui est drôle, dans cette communauté, cette culture.
«Mon travail est presque antithétique c’est que le réalisateur est habitué aux J'avais aussi en tête le livre de Roman
de l'approche hollywoodienne, où tout scènes d'action et que pour moi, précisé Vishniac, Un monde disparu, qui parle
consiste à aller aussi vite que possible. Sur ment, il ne doit pas y avoir d'action, mais des Juifs dans les années 1930. J'ai tou-
le tournage de Retourà Cold Mountain, au contraire une suspension. Lorsque je jours eu cette idée à l'esprit de mondes
j'avais l'impression qu'ils avaient toute la photographie, tout doit être immobile, ou et de cultures perdus. La culture Shtetl,
technologie à leur disposition, et pour- simuler l’immobilité. Même sans appré- la culture juive d'Europe de l'Est, par
tant j'étais là avec mon vieil appareil, un cier le film original pour lequel ces images exemple, me passionne, mais elle a sans
objectif des années 1860 encore couvert ont été faites, on peut y être sensible tant doute été romancée. On ne peut jamais

CAHIERS DU CINÉMA 95
(2023)

vraiment revenir à ces moments-là. Pour


les Osage, c'était la même chose : en
observant leurs portraits, on comprend
que c’est un monde perdu, même si la
tribu existe toujours. Un peu comme
quand Edward Curtis a photographié
les Amérindiens à la fin du x1x® siècle. Il
savait qu'il saisissait sur pellicule un mode
de vie en voie d’extinction.
Et les visages
qu’il a photographiés, je ne pense pas
qu’on puisse les retrouver aujourd’hui,
parce que la nutrition et l’exposition aux
éléments étaient différentes
Edward Curtis utilisait des plaques
sèches (plaque de verre recouverte de géla-
tine d'argent séchée, ndlr), et j'ai repris
cette technique qui donne un rendu plus
propre qu'avec celle des plaques humides
au collodion que j'ai utilisée sur d’autres
films. Cela produit un type de néga-
tif très différent et une luminosité plus
authentique. Scorsese a d’ailleurs récréé
un studio de photographie typique de
l’époque pour Killers of the Flowver Moon,
dans lequel j’apparais en photographe.
Pourquoi a-t-il pris la peine de faire cela?
Parce qu’il voulait ce niveau d’authen-
ticité et cette dimension concrète, arti-
sanale, qu’on ne pouvait pas obtenir en
truquant une photo numérique. Il y avait
donc une volonté d'atteindre ce que j'ap-
pellerais une sorte de “totem”
de la chose
réelle. Le cinéma n’est alors plus vraiment
un simulacre. Il s’agit d’aller au-delà du
film et de créer quelque chose qui n’est
Wiliam Belleau (Henry Roan), plaque sèche (émulsion de gelatine) réalisée par Stephen Berkman pour Killers pas une simulation, mais qui a sa réalité
of the Flower Moon de Marlin Scorsese (2023), Apple Studios. spécifique. L'histoire, dans sa densité et sa
matérialité, n’est d’une certaine manière
qu’une affaire d'exposition au temps.»

Propos recueillis par Vincent Malausa


en visioconférence, le 27 janvier
Remerciements à Christophe de Fabry
et Laurent Mannoni.

MARS 2025
9S1HU3AIV
LE CINÉ-CLUB
Le 11 mars à 20h au Cinéma du Panthéon, Paris Présentation et débat par la rédaction des Cahiers.
50 places offertes aux abonnés
Mauvais sang de Leos Carax (1986) (une place par abonnement)
Réservez vite en mentionnant votre numéro
En présence de Patrick Boucheron d'abonné à: cineclub@[Link]

PRÉSENTATIONS ET DÉBATS
Le 5 mars à 20h au Centre des Arts, Le 9 mars à 11h15 au Grand Action, Paris Paris, Ariel Schweitzer présente Halisa
Enghien-les-Bains Dans le cadre de Visions Nordiques, de Sophie Artus, suivi d'un dialogue avec
Dans le cadre de son ciné-club «Le miracle Élodie Tamayo présente Les Amoureux la réalisatrice.
Capra », Charlotte Garson présente de Mai Zetterling.
Vous ne l'emporterez
pas avec vous. Le 26 mars à 16h30 au cinéma Les Toiles,
Le 9 mars à 20h au Ciné Centre, Dreux Saint-Gratien
Le 5 mars à 20h au Ciné Centre, Dreux Dans le cadre du 22° festival Regards Romain Lefebvre présente 7ardes de soledad
Dans le cadre du 22° festival Regards d’ailleurs — Filmer le Brésil, Thierry Méranger d'Albert Serra, en partenariat avec le GNCR.
d'ailleurs — Filmer le Brésil, Thierry Méranger présente La Chute du ciel d'Eryk Rocha et
présente Orfeu Negro de Marcel Camus. Gabriela Carneiro da Cunha, en sa présence. Le 27 mars à 16h30 au cinéma Les
Montreurs d'images, Agen
Le 6 mars à 20h à la Cinémathèque Le 10 mars à 20h au cinéma L'Archipel, Dans le cadre des Rencontres nationales
française, Paris Paris Répertoire, Charlotte Garson participe au temps
Pierre Eugène présente Jardin d'été
de Shinji Pierre Eugène et Marie Anne Guerin présentent d'échange organisé par l'Afcae et le Collectif
Sômai au Festival de la Cinémathèque. leur ciné-club « Deux dames sérieuses ». 50/50 sur la question: « Comment regarder les
films d'hier avec les yeux d'aujourd'hui ? »
Le 6 mars à 20h au Majestic Passy, Paris, Le 15 mars à 20h au Ciné Centre, Dreux
et le 9 mars à 18h à l'Arc en Ciel, Ganges Dans le cadre du 22° festival Regards Le 27 mars à 20h au Ciné Centre, Dreux
Dans le cadre du festival Best of Doc, d'ailleurs — Filmer le Brésil, Thierry Méranger Dans le cadre du 22° festival Regards
Romain Lefebvre présente Black Harvest présente Les Bonnes Manières de Marco Dutra d'ailleurs — Filmer le Brésil, Thierry Méranger
de Robin Anderson et Bob Connolly. et Juliana Rojas. présente Je suis foujours là de Walter Salles,
en sa présence.
Le 6 mars à 20h30 au Méliès, Montreuil Le 16 mars à 20h au Ciné Centre, Dreux
Olivia Cooper-Hadjian présente Peaches Goes Dans le cadre du 22° festival Regards
Bananas de Marie Losier, en sa présence. d'ailleurs — Filmer le Brésil, Thierry Méranger
Nous adressons nos félicitations à la rédactrice
présente Bacurau de Kleber Mendonça Filho,
des Cahiers Mathilde Grasset, lauréate
Le 8 mars à 18h aux Cinémas de Millau en sa présence (sous réserve).
du Prix Jeune Critique du Syndicat français de
Dans le cadre du festival Best of Doc,
Romain Lefebvre présente Sauve qui peut Le 19 mars à 20h au Majestic Passy, Paris
d'Alex Poukine. Dans le cadre du Festival du cinéma israélien de
LE CONSEIL DES DIX

cotalions: _ @ inutile
de se déranger à voi à la rigueur A
à voir #Ack à voir absolument AokAok chef-d'œuvre

Jacques Jean-Marc Jacques | Frédéric | Sandra Olivia Femando ... Charotte Val | Marcos
Mandelbaum Lalanne Morice =& Onana CooperHadjlan Ganzo Garson | Sadat

À El i 4 ë ë ë

Vers un pays inconnu


hi Fee) t É È 4

Blue Sun Palace (nsc Tan) 4 t É È 4

Black Dog Gr) 4 4 + 4 4

Les Fils
du M an E ni ad) 4 4 4 4 *

L'Âge imminent (Colt Via) * 4

La Cache (Lol Baie *k *

Bonjour l'asile (ut Davis) * +

Je jure Game . x

Porcherie Pier Pa Pad) #kk LES #kk #kkx Hot AkX A


Jacques Mandelau (Le Mon, an ar Lalane (es cpl) Jacques
Mie (ranch Mecer (An, ane Onaa (Liérati,Ovia Coper-ajan Femando Can, Chrt Garon, Val Sata, Mars La {Cali ciné).

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* Parution HS avril et novembre. ** 11 prélèvements par année.


Le prix de référence se compose du tarif kiosque de la revue à 7,90 €/n° et du HS à 12,90-€/n° + frais de ports
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BIMITRA RONTOU
NARIANA GIANI
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IQ dar” “4h
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