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UN PACTE AVEC LE ROI ELFE

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Nenad Savic


Pour ceux qui ont besoin d’une pause et d’un autre verre.
Chapitre premier

Les Elfes ne viennent dans notre monde que pour deux raisons :
la guerre et les épouses. Dans les deux cas, leur apparition est
synonyme de mort. Et cela se passe aujourd’hui.
Je tends une main tremblante vers le pot suivant. Mon réconfort
et mon calme sont cachés dans les pots de plantes séchées alignés
sur les étagères de ma boutique. Si je cherche bien, si je les explore
davantage, si je persiste à mélanger leurs contenus, il se peut que je
trouve un semblant de paix. Il me reste deux cataplasmes, une
potion de sommeil, un fortifiant et plusieurs baumes apaisants à
préparer, ce qui représente environ cinq heures de travail. Et je n’ai
que deux heures devant moi.
Si la Reine humaine n’est pas découverte à Capton, ce sera la
guerre. Une guerre qui conduira à la destruction de l’humanité par la
puissante magie des Elfes. Afin de respecter le traité et de garantir la
sécurité de l’humanité pour un siècle de plus, nous devons la
trouver. Pour elle, bien entendu, ce sera quasiment un arrêt de mort.
C’est l’absence de reine qui rend nerveuse toute la ville, moi y
compris.
La clochette de la porte d’entrée m’arrache à mon travail et à ma
méditation.
— Désolée, mais je ne suis ouverte que pour les urge…
Je me fige en reposant sur le comptoir un lourd pot contenant
des racines de valériane. Il y a un reflet familier sur le verre, un
homme aux cheveux châtains et au regard de biche portant un sac
lourd. Je relève vite la tête pour confirmer ma première impression.
— Luke ! Qu’est-ce que tu fais ici à cette heure ?
Luke porte des vêtements plus traditionnels que son habituelle
tenue de Gardien de l’Orée. Son pantalon foncé est bien repassé et
sa tunique bleu ciel immaculée. Les Gardiens de l’Orée entretiennent
le temple et la forêt bordant la ville, au pied de la grande montagne.
Ce sont eux qui s’occupent des Elfes, d’habitude, et qui empêchent
les habitants de Capton de traverser accidentellement l’Orée, la
barrière qui sépare notre monde des terres des Elfes et de la magie
sauvage.
J’oublie aussitôt mon travail, relevant le plateau du comptoir pour
passer de l’autre côté. Luke pose son lourd sac et me prend dans ses
bras. Notre étreinte est plus longue qu’un simple câlin entre amis.
Il desserre un peu les bras, mais ne me lâche pas complètement.
Il me prend par la taille, et je ne sais pas quoi faire de mes mains.
Je décide finalement de les poser sur ses épaules, alors que j’ai
envie de lui toucher le torse.
— Il fallait que je passe te voir, dit-il en me caressant la joue.
Je relève le menton et déglutis difficilement. J’ai envie de
l’embrasser.
Cela fait au moins six mois que j’ai envie de l’embrasser. Depuis
qu’il m’a accompagnée dans les marais gelés pour trouver des
racines d’hiver. Depuis qu’il m’a confié que l’absence de Reine
humaine lui donnerait le triple de travail, l’empêchant de passer du
temps avec moi.
J’avais probablement déjà envie de l’embrasser à l’époque où,
enfant, je ne connaissais pas la signification de ce mot, lorsque nous
jouions dans les bois, au tout début de notre amitié. Désormais, je
ressens le besoin de l’embrasser, ce qui rend les choses encore plus
difficiles à supporter. Si je l’envisageais seulement comme un ami, je
serais capable de l’embrasser – plusieurs fois, même – par jeu, pour
voir, ou simplement parce qu’il me le demanderait. Je pourrais lui
tenir compagnie sans avoir des papillons dans le ventre.
Ce besoin, cependant, rend insupportables les moments que
nous passons ensemble. Parce que je ne peux pas l’embrasser,
justement. Si je le faisais, ce serait trop cruel… pour nous deux.
— Bon, eh bien, tu m’as vue !
Je m’écarte en lissant mon tablier. En sa présence, je suis en
guerre contre moi-même. Je souffre à chaque seconde. J’ai envie
qu’il me reprenne dans ses bras, mais ce désir m’est interdit. Je le
sais au plus profond de moi-même. Je n’ai pas de temps à lui
consacrer, le devoir m’appelle. En tant qu’ami, il me prend déjà trop
de temps.
— Avec les Gardiens, vous devez être très occupés. Il faut
préparer l’arrivée de la délégation elfe, ce soir. On sortira en forêt
demain.
À condition qu’il y ait un demain.
— J’ai envie qu’on y aille maintenant, me dit-il d’un ton que je
croyais réservé à mes rêves. Mais j’aimerais qu’on aille plus loin que
la forêt.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
Je retourne derrière le comptoir où j’ajoute quelques plantes
séchées dans un de mes biens les plus précieux : une bouilloire en
argent.
C’est un des deux cadeaux que j’ai reçus de Luke. Cette
bouilloire, il me l’a offerte quand j’ai obtenu mon diplôme
d’herboriste à l’académie de Lanton, de l’autre côté du détroit. Quant
à son premier cadeau, c’est le collier qu’il m’a offert quand j’étais
petite et qui ne m’a jamais quittée. Les deux sont sublimes.
Comme la plupart des objets elfiques. Ils sont rares, aussi. En
général, je m’efforce de dissimuler le collier sous mes vêtements,
histoire de ne pas attirer l’attention. Pas question que Luke soit
accusé de favoritisme.
— J’aimerais partir loin, dit-il en montrant le sac à ses pieds. J’ai
préparé tout ce qu’il faut pour voyager. Un bateau nous attend au
port.
Je secoue la tête comme pour remettre ses mots dans l’ordre et
les rendre intelligibles.
— Voyager ? Un bateau ?
— On commencera par Lanton, bien sûr. Tu y as gardé des liens
depuis l’académie, n’est-ce pas ? On pourrait loger chez certains de
tes vieux amis.
Il me propose cela sur le ton de la conversation, comme s’il
s’agissait d’une promenade sur les falaises, au sud de la ville. Il me
regarde droit dans les yeux, cependant, et c’est ce qui me permet de
dire qu’il est sérieux. L’effroi a un goût métallique.
— Après, on verra bien. Ça te dirait d’explorer les grands déserts
du Sud ? Ou bien les montagnes d’ardoise de l’Ouest ?
Je me force à rire. J’aimerais croire qu’il plaisante.
— Qu’est-ce qui te prend ? On ne peut pas partir comme ça. J’ai
des obligations, ici. Et toi aussi, d’ailleurs ! Qui réparera les os,
stoppera les fièvres et tiendra la Faiblesse à distance, si je m’en
vais ?
Enfin, pour cette dernière, je ne peux pas faire grand-chose. La
Faiblesse continue d’empoisonner la vie des habitants de Capton ;
j’ai beau me donner du mal, elle est toujours là.
— Notre travail, c’est ce que nous faisons, pas ce que nous
sommes. Rien ne nous oblige à demeurer ici. Nous ne sommes pas
comme les anciens, qui sont obligés de rester à proximité du fleuve,
de l’Orée, pour ne pas mourir. Nous, on peut partir. Sans problème.
— Même si c’était vrai, les Elfes arrivent aujourd’hui. J’ai un
boulot à finir devant la mairie. Je ne peux pas laisser tomber tout le
monde. M. Abbot a besoin de sa tisane, et Emma de son fortifiant,
autrement, son cœur…
Luke s’avance et pose les coudes sur le comptoir.
— Luella, il faut partir, dit-il à voix basse en désignant l’étage du
regard.
— Mes parents ne sont pas encore réveillés.
Leur chambre se trouve juste au-dessus de la boutique, et je n’ai
entendu aucun bruit depuis deux heures que je suis à mon poste.
— Les Gardiens n’ont toujours pas trouvé la Reine humaine. Et
puis, de toute façon, la lignée perd de sa magie depuis un bout de
temps.
Il paraît que le pouvoir de la Reine, lorsque celle-ci meurt, se
transmet à une autre. Personne ne sait ce qui se passerait si les
Elfes ne trouvaient pas de nouvelle reine à prendre. Cela ne s’est
jamais produit.
— Certains de mes collègues Gardiens pensent qu’elle n’est pas
ici, que la magie s’est dissipée. Raison de plus pour partir tant que
c’est possible.
Depuis le traité signé par les Elfes et les humains il y a trois mille
ans, Capton a donné une Reine par siècle, sans faute. La trouver n’a
jamais été difficile, puisque c’est la seule humaine à posséder de la
magie. Mais cette fois, aucune jeune femme de la ville n’a jamais
réparé quelque chose par la pensée, ni fait pousser des plantes dans
un sol mort, ni même forcé des animaux à lui prêter allégeance.
Cela fait cent un ans que la dernière Reine humaine a été choisie,
et la ville souffre à cause de cela.
— Raison de plus pour que je ne parte pas. La Faiblesse se
répand. Les gens meurent jeunes, autour de cent dix ans. Je me
dois de faire mon possible pour que ça s’arrête.
Et si la guerre doit éclater, nous aurons besoin de guérisseurs. Je
ne dis rien de tout cela, cependant. J’ai trop peur.
— S’il n’y a pas de reine, tu n’y pourras rien. La connexion de la
ville avec l’Orée se meurt, et les gens mourront aussi. Notre
espérance de vie ne dépasse même plus vraiment celle des gens qui
vivent hors de notre île. (Luke me prend par les mains.) Les Elfes
arrivent, et j’ai fait un rêve terrible. S’il te plaît, partons.
— Luke… (Je caresse la barbe de trois jours, toute dorée, qu’il
arbore toujours. Je me demande s’il se la laisse pousser ou s’il la
tond soigneusement. En tout cas, j’aime bien.) Tu as l’air de ne pas
avoir dormi. En plus, tu es stressé, et la journée va être longue. Je
vais te préparer un fortifiant et une potion à prendre ce soir pour
dormir.
— Je n’ai pas dormi parce que j’ai préparé notre départ. La
guerre va éclater. (Luke passe sous le comptoir. Je suis coincée : le
comptoir d’un côté, les étagères chargées de plantes séchées de
l’autre, Luke devant moi et pas de sortie derrière.) Il faut partir, te
mettre en sécurité.
— Luke, dis-je d’une voix incertaine. (J’aimerais croire qu’il
plaisante, mais je vois bien qu’il est sérieux.) Je ne peux pas partir
comme ça.
— Bien sûr que tu peux. (Son ton me glace. La manière dont il
me regarde me coupe le souffle. Je dois penser à respirer.) Je veux
partir avec toi, passer plus de temps avec toi, Luella. Tu sais que…
que je t’aime depuis longtemps.
J’ouvre et referme la bouche plusieurs fois. Oui, je sais. Et je
l’aime aussi. J’ai souvent rêvé de ce moment. Dans mes rêves,
toutefois, je porte quelque chose de plus joli qu’une tunique de
travail, et je ne sens pas l’huile de lavande.
Comme je ne réponds pas, son enthousiasme retombe.
— Écoute, je me disais que… enfin, je croyais…
— Je t’aime aussi. (À peine ai-je prononcé cette phrase, que mes
sensations reviennent. Mes pieds cessent de me picoter, et mon
corps tout entier éclate de rire.) Je t’aime depuis que je suis toute
petite.
— Alors, viens avec moi, Luella, lance Luke en me caressant les
mains avec les pouces.
Mon âme s’envole au plafond, mais mes pieds sont profondément
enracinés dans la terre de ces gens que j’ai juré de servir.
— Tu sais que je ne peux pas, je chuchote.
— Mais tu m’aimes.
— Oui.
— Alors, allons-y, insiste-t-il en tirant sur mes poignets.
— Je ne peux pas ! (Je ne bouge pas. Sa mine devient
subitement sombre.) J’en ai envie, Luke. J’aimerais bien pouvoir
partir, mais c’est impossible. Cette ville a tellement investi en moi. Je
me dois d’être là quand les gens auront besoin de moi.
Les habitants de Capton ont payé mes années d’études à
l’académie car mes parents n’en avaient pas les moyens. Ils ont pris
en charge mes frais de logement. Ils m’ont donné de l’argent
durement gagné.
— En plus, je continue d’une voix plus douce, si on ne trouve pas
la Reine humaine et si le Conseil n’arrange pas les choses avec les
Elfes, nous n’aurons nulle part où aller. L’humanité sera condamnée.
Je préfère rester avec les nôtres pour affronter l’avenir, quel qu’il
soit.
— On trouvera un moyen, insiste-t-il, mais je secoue la tête. Si tu
m’aimes vraiment comme je t’aime, nous nous contenterons de cet
amour.
— Mais…
Il ne me laisse pas le temps de finir ma phrase. Il franchit la
distance qui nous sépare, me prend par la taille d’une main, pose
l’autre sur ma joue. Il relève mon visage, et je ne résiste pas. Je
n’en ai pas envie.
Ses lèvres trouvent les miennes et je ferme les yeux.
Sa barbe est rugueuse sur mon visage, mais je le remarque à
peine. Je ne pense qu’à l’embrasser. En matière de baiser, comment
sait-on si on en fait trop ou pas assez ?
Soudain, je regrette de ne pas avoir cédé aux garçons de
l’académie, de ne pas les avoir laissés m’apprendre à embrasser
lorsqu’ils ont découvert que j’étais complètement inexpérimentée.
Mais j’attendais ce moment-là, ces lèvres-là.
Il s’écarte subitement. Je suis mal à l’aise, frustrée. Rien ne se
passe vraiment comme je l’avais imaginé. Je ne plane pas, mon
cœur ne bat pas la chamade. Quelque chose en moi est comme
détaché… triste ?
J’entends un « hum ! » discret derrière nous. Luke se retourne.
Je suis écarlate alors que je croise le regard rieur de ma mère, qui a
les mêmes yeux noisette que moi. Je suis déjà gênée et, pour ne
rien arranger, ma bouilloire se met à siffler. Ma potion de sommeil
est en train de déborder sur le comptoir.
— Oh !
Je me dépêche de nettoyer. Mère me rejoint en riant et retire la
bouilloire du feu.
— Luke, quel plaisir de te voir. Tu restes pour le petit déjeuner ?
— Pourquoi pas ? répond-il dans un grand sourire.
Avec un peu de chance, le besoin de se remplir l’estomac lui fera
oublier son projet fou. Quand il sera repu, il réfléchira à tête
reposée.
— J’ai du travail, leur fais-je remarquer inutilement.
— On ne travaille pas l’estomac vide, remarque ma mère en
rangeant une mèche rousse – du même roux clair que moi – dans
son chignon. Fais donc une pause, ma fille. Il y a peu de chances
qu’une personne meure par manque de soin durant les vingt minutes
qu’il te faudra pour manger un scone et un œuf à la coque.
— Je me laisserais bien tenter par vos scones, madame Torrnet.
— Pour toi, c’est Hannah, Luke, tu le sais bien ! glousse ma mère
en levant les yeux au ciel. Suivez-moi donc à l’étage.
Une assiette de scones trône au centre de la table, parfumés à la
lavande et à l’orange. La diversité des plantes qui poussent sur notre
île est incroyable. Excessive. Elle devrait être impossible, mais la
source d’eau principale de la ville traverse l’Orée, où l’impossible
devient possible.
Père est attablé, les lunettes posées sur le bout du nez, à
compulser des documents. Sans doute relit-il le discours qu’il va
prononcer devant l’Hôtel de ville.
— Bonjour, Luke, dit-il sans lever les yeux. (Luke est un habitué
de notre cuisine depuis que nous avons appris à marcher. Il y est
autant à sa place que la cocotte en fer de ma mère ou mes plantes
aromatiques, sur le rebord de la fenêtre de derrière.) Je ne
m’attendais pas à te voir aujourd’hui. Mais c’est aussi le jour où tu
escortes Luella en forêt.
— Oui, je pensais faire ça avant le lever du soleil, histoire de
pouvoir retourner à ma mission au plus vite, explique Luke d’un ton
badin, en s’asseyant et en se servant un scone.
Heureusement, il garde pour lui son projet de m’enlever.
— Que comptent faire les Gardiens au sujet de la présente
situation ? demande Mère, qui s’affaire autour d’un poêlon.
Notre cuisine est tout en longueur ; elle traverse la maison
comme elle traverserait un navire.
— Mère…
— Nous faisons notre possible pour trouver la Reine humaine,
répond calmement Luke.
— Peut-être qu’il ne devrait pas y avoir de Reine humaine,
remarque Mère.
— Hannah…, intervient Père.
— C’est la vérité, Oliver, et tu le sais. Le Conseil est mauvais, tout
comme les Gardiens, ajoute-t-elle, aussi bouillante que l’eau d’où
elle sort des œufs.
— Euh… on pourrait prendre notre petit déjeuner
tranquillement ? je demande.
J’en ai assez d’entendre que les Gardiens accusent le Conseil de
ne pas chercher la Reine humaine plus activement en interrogeant
les habitants de la ville, ou que le Conseil accuse les Gardiens de ne
pas partager leurs reliques elfiques et leurs histoires susceptibles
d’aider à identifier la Reine humaine.
Père est convaincu que les Gardiens cachent quelque chose. Luke
affirme le contraire et dit que le Conseil rechigne à divulguer
certaines informations au temple. Tous les deux attendent que je
prenne leur parti, alors que tout ce qui m’intéresse, c’est la santé
des habitants de l’île. Je refuse d’avoir un cheval dans cette course.
— S’il n’y a pas de Reine humaine, alors nous mourrons de mille
manières horribles. Les Elfes useront de leur magie sauvage pour
nous écorcher, nous changer en animaux de la forêt, faire cailler
notre sang ou pire. Personne n’a envie de cela, j’imagine, insiste
Père en feuilletant ses documents.
— Nous mourons déjà, remarque Mère en disposant les œufs sur
un plateau, qu’elle pose sur la table. Tu as entendu parler de la
Faiblesse. Hommes et femmes tombent comme des mouches. Nous
mourons comme les gens du continent.
— Dès qu’il y aura une Reine humaine, l’ordre sera rétabli et le
traité respecté, dit Père. Et ce sera la fin de la Faiblesse.
— Est-ce vrai ? demande Mère à Luke. Sommes-nous certains
que la situation reviendra à la normale ?
— C’est ce que disent les textes, confirme Luke en écalant un
œuf.
Elle soupire et attrape un scone, qu’elle coupe en deux en
marmonnant.
— Cette idée de Reine humaine me révulse, dit-elle, mais s’il faut
en passer par là, finissons-en. Mon cœur saigne quand je pense à la
famille qu’on va priver de son enfant…
Mère serre ma main sur la table. Normalement, je ne risque pas
grand-chose. Historiquement, les reines ont été désignées alors
qu’elles avaient entre seize et dix-sept ans. Je me rappelle l’époque
où mes parents me surveillaient comme un couple de faucons. Par
chance, il n’y a aucune trace de magie en moi.
— Quelle terrible manière de marier sa fille, conclut-elle.
— À propos de mariage…, intervient Luke. Luella ne vous a rien
dit ?
Mes parents se tournent vers moi. Je les regarde successivement,
Luke et eux. Je ne sais pas du tout de quoi il parle.
— Elle ne nous a pas dit quoi ? s’étonne Père.
— Luella a accepté de m’épouser.
Chapitre 2

Je recrache ma gorgée d’eau dans ma tasse.


— Luella, tu aurais dû nous en parler ! s’exclame Mère en
joignant les mains. C’est une formidable nouvelle !
— Je te croyais trop occupée avec ta boutique pour penser à ces
choses-là, s’étonne Père alors que je n’ai pas fini de cracher mes
poumons. Est-ce que ça va ?
— Eh bien… (Je tousse.) Fausse route, désolée.
L’épouser ? Quand lui ai-je donné mon accord ? Jamais, en fait !
Je lance à Luke un regard oblique. Il sourit jusqu’aux oreilles.
Je ne peux pas me marier. Je le lui ai déjà dit. Je l’ai même dit à
tout le monde, histoire que les amies de ma mère cessent de se
mêler de mes affaires.
Je n’ai pas le temps de me marier. Je n’ai pas de temps à
consacrer à Luke, quelle que soit la nature de notre relation. En
réalité, je n’ai jamais réfléchi au mariage.
J’ai dix-neuf ans et, depuis toujours, je sais que je suis destinée à
vivre avec mes arbres et mes herbes, et non avec un homme. Et
cette perspective m’a toujours plu et comblée. Le mariage ? La
maternité ? Les fonctions d’épouse ?
J’ai des sujets de préoccupation plus importants. Maintenir les
gens en vie, par exemple.
— Mère, Père, veuillez nous excuser, dis-je en me levant. J’ai des
visites à effectuer avant d’aller à l’Hôtel de ville, et Luke a du travail
aussi. On va en forêt tout de suite ? je demande à Luke en lui
lançant un regard appuyé.
— Oui ! intervient Mère. On s’occupe de la vaisselle. Amusez-
vous bien.
Elle rayonne, tandis que Père me regarde avec méfiance.
Cela m’embête de laisser mes parents faire la vaisselle alors qu’ils
ont déjà préparé le petit déjeuner, mais j’ai besoin de respirer. De
parler à Luke, aussi, de régler cette histoire de mariage. Je l’entraîne
au rez-de-chaussée, dans la boutique, devant son sac débile posé à
côté de la porte, puis dans le matin frais de Capton.
— Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? je m’emporte en lui
faisant face, dans la rue. Un mariage ?!
— Tu as dit que tu m’aimais.
— Je n’ai pas beaucoup d’expérience, mais il y a une différence
entre dire à quelqu’un qu’on l’aime et vouloir l’épouser.
Il penche la tête sur le côté et, un sourire doux aux lèvres, pose
les mains sur mes épaules.
— N’est-ce pas ce que tu as toujours voulu ?
— Quoi ?
— Toi et moi, ensemble. Nous nous aimons, Luella. Depuis des
années. Je suis ce qu’il y a de mieux pour toi.
— Ce n’est pas le problème…
Il me prend par le bras et m’entraîne dans la rue flanquée de
maisons.
— Il est temps pour toi de profiter un peu de la vie et de penser
à autre chose qu’à ton travail.
— Mon travail me rend heureuse.
— Et moi non ?
— Si, mais…
Il m’embrasse sur le bout du nez pour me faire taire.
— Dans ce cas, je suis tout ce dont tu as besoin. Ton père pourra
nous marier lui-même…
Luke parle de soie, de fleurs et de toasts comme nous gravissons
l’escalier étroit qui conduit au chemin caillouteux serpentant
paresseusement sur la falaise, au-dessus de l’océan. Au loin, la
rivière se jette dans le vide, plongeant dans la mer écumante. Ses
eaux bleu vif sont sous la protection des Gardiens, tout comme la
forêt vers laquelle nous nous dirigeons.
Notre île est petite. Elle se trouve juste en face de Lanton, sur le
continent. Capton, notre ville solitaire, est sise à l’abri d’une baie. J’ai
grandi dans ce mince ruban coincé entre la montagne et la mer. Une
forêt de séquoias noueux tapisse le paysage entre la grande
montagne qui nous domine et la ville. Le temple forme un genre de
pont entre les deux.
Les historiens de Capton disent que le temple a été construit
dans un lointain passé, avant la guerre qui a précédé la signature du
traité, mais j’ai du mal à imaginer qu’une structure aussi ancienne
puisse être toujours debout. Il est plus probable qu’un des Gardiens
originels l’ait bâti pour abriter son ordre.
Un chemin surplombé d’arches part du flanc du temple. Ce
chemin, je ne l’ai jamais arpenté car je n’en ai pas le droit, même
escortée d’un Gardien. Il est réservé à la Reine humaine et aux Elfes.
Luke me dit qu’il se déroule à travers les parties les plus sombres de
la forêt, jusqu’au pied de la montagne.
C’est le chemin qui mène à l’Orée, la frontière entre le monde
humain et les terres sauvages et magiques.
Capton est un peu un entre-deux ; en tout cas, j’en suis venue à
voir les choses comme cela. La ville se trouve du côté humain, non
magique de l’Orée. Notre proximité avec cette frontière et la rivière
qui la traverse donne à notre île une grande diversité biologique et
une longue espérance de vie à ses habitants. Le prix à payer,
cependant, est la Reine humaine. Pour honorer le traité, nous
devons donner l’une des nôtres chaque siècle. Pour le bien de
l’humanité, Capton doit porter ce fardeau.
Pour la énième fois, je me demande à quoi ressemble l’Orée. Si
je me retrouvais face à ce lieu mythique, aurais-je conscience de voir
la frontière entre l’humanité et la magie sauvage ? L’air y est-il
électrique comme dans les instants qui précèdent un orage d’été ?
Le vent me secouerait-il comme sur une corniche ? Pourrais-je
franchir la limite sans même m’en rendre compte pour ne plus
jamais revenir, comme dans les histoires qu’on raconte aux enfants ?
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