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L'auteur réfléchit sur l'évolution de l'analyse du discours, un domaine de recherche qu'il a suivi depuis ses débuts dans les années 1970. Il souligne la transformation de ce champ, passant d'une marginalité à une institutionnalisation, tout en faisant face à des défis contemporains liés à son hétérogénéité et à la nécessité de définir ses contours. Le texte aborde également la distinction entre 'analyse du discours' et 'études de discours', ainsi que les tensions entre différentes approches disciplinaires.

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L'auteur réfléchit sur l'évolution de l'analyse du discours, un domaine de recherche qu'il a suivi depuis ses débuts dans les années 1970. Il souligne la transformation de ce champ, passant d'une marginalité à une institutionnalisation, tout en faisant face à des défis contemporains liés à son hétérogénéité et à la nécessité de définir ses contours. Le texte aborde également la distinction entre 'analyse du discours' et 'études de discours', ainsi que les tensions entre différentes approches disciplinaires.

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Dans un premier temps, je vais me permettre de réfléchir sur l’analyse du

discours à la lumière des nombreuses années passées à travailler dans ce


domaine. Il ne s’agit pas de retracer dans le détail ma carrière de
chercheur, mais de mettre l’accent sur quelques points qui ont une
signification pour cette histoire collective qu’est celle de l’analyse du
discours. À cet égard, ma situation est privilégiée puisque les débuts de mes
recherches ont accompagné le développement de ce nouveau champ. Je dis
son développement et non sa naissance ; la différence est importante. Étant
entré à l’université en 1970, je ne peux légitimement figurer parmi les
pionniers de l’analyse du discours. En revanche, ayant mené des recherches
dans ce domaine pendant une bonne quarantaine d’années, je ne peux
qu’être sensible à son évolution, en tout cas plus sensible que ceux qui sont
entrés plus tardivement, quand ce champ de recherche était déjà
institutionnalisé et largement ouvert aux apports non-francophones.

Le paysage de ce qu’on appelle aujourd’hui « analyse du discours » est en


effet bien différent de celui qui s’offrait à moi quand je me suis inscrit à
l’université Paris X, en octobre 1970. À cette époque, le département de
linguistique de Nanterre était particulièrement en vue et j’étais heureux d’y
entreprendre mes études. Parcourant la liste des coursqui étaient proposés
pour la troisième année de licence, mon œil s’est arrêté sur un
enseignement de premier semestre intitulé « Analyse du discours », auquel
je me suis inscrit. Ce cours était probablement le premier ainsi intitulé qui
fût dispensé dans une université, du moins en France [1]. Cet enseignement
était assuré par Denise Maldidier qui venait d’achever, sous la direction de
Jean Dubois, une thèse de troisième cycle sur le vocabulaire politique de la
guerre d’Algérie dans six journaux quotidiens, recherche qui se réclamait
de l’analyse du discours naissante (Maldidier 1969). C’est d’ailleurs la
caution de J. Dubois qui avait permis qu’on ouvre un tel cours dans le
département de linguistique : un an auparavant, il avait codirigé le
numéro 13 de la revue Langages intitulé précisément « L’analyse du
discours », qui avait consacré l’émergence de la nouvelle discipline.

Il s’agissait d’un cours semestriel de trois heures hebdomadaires qui était


centré sur la méthode de décomposition des textes développée par Harris
(1952) ; en réalité, cette méthode avait été adaptée à une démarche
lexicologique : ce qu’on appelait la méthode des « termes-pivots ». Mais cet
enseignement ne répondait pas du tout à mes attentes du moment. En effet,
pour des raisons qu’il est inutile d’expliquer ici, je m’étais inscrit à ce cours
en espérant trouver des outils pour étudier les Provinciales, c’est-à-dire une
série de textes de polémique politico-religieuse du XVII e siècle. Je me suis
vite aperçu que les recherches qui se faisaient alors dans le champ
émergent de l’analyse du discours n’offraient pas d’instruments adaptés à
mon objet et que mon corpus était exotique dans un champ où c’était
l’étude des textes politiques qui dominait. Il m’a donc fallu inventer mes
propres outils pour mener à bien ma thèse de troisième cycle, soutenue
en 1974 à l’université de Nanterre sous le titreEssai de construction d’une
sémantique discursive.

Rétrospectivement, je me dis que la marginalité initiale dans laquelle je me


suis trouvé condamné par le choix d’un tel objet de recherche s’est révélée
productive. Mon travail dans les années qui ont suivi a en effet consisté à
proposer par étapes un élargissement de l’analyse du discours qui la rende
capable d’intégrer des types de corpus qui étaient très périphériques dans
les années 1960-1970. Les analystes du discours avaient à cette époque
tendance à investir les corpus délaissés par les facultés de lettres : au
premier chef le discours politique, qui en particulier sousl’influence du
marxisme était alors considéré comme la voie d’accès royale à l’ensemble
du paysage intellectuel, mais aussi par la suite les médias, au fur et à
mesure que se développaient les études de « communication ». En
travaillant au long des années 1970 sur le discours religieux j’ai été amené
à mettre l’accent sur diverses problématiques qui ont pris de l’importance à
partir des années 1980 : en particulier sur le rôle constitutif que joue
l’interaction dans la construction des identités énonciatives (au-delà de la
simple démarche contrastive qui prévalait alors), sur la notion de
compétence discursive (à une époque où ce qui était d’ordre cognitif était
suspect dans l’analyse du discours francophone), sur les relations entre
corps et énonciation à travers la question de l’ethos, sur le caractère central
des genres de discours et de la scène d’énonciation, sur l’indissociabilité
entre communauté et discours.

Parallèlement, je me suis lancé en 1974 – avec une grande inconscience –


dans la rédaction de ce qui était peut-être le premier manuel qui prétendait
décrire le champ de l’analyse du discours, restreinte pour l’essentiel aux
travaux francophones. Une fois l’ouvrage publié, il m’est progressivement
apparu que le fait d’écrire une Initiation aux méthodes de l’analyse du
discours (titre imposé par l’éditeur, conformément aux objectifs de la
collection) s’éloignait du projet d’analyse du discours tel que le concevaient
certains. La « manuélisation » n’est pas une opération innocente, même s’il
est indéniable qu’elle consacre un champ de recherche. On peut comparer
cela aux effets qu’a « l’outillage » – avec des grammaires et des
dictionnaires – d’une variété linguistique qui accède au statut de langue
officielle. Encore aujourd’hui l’analyse du discours est partagée entre une
tendance qui va dans le sens de sa « didactisation » et une tendance qui met
l’accent sur son pouvoir de mise en question d’un certain nombre de
présupposés des sciences humaines et sociales. Ce qui recoupe pour une
bonne part la distinction actuelle entre ceux qui privilégient la « théorie du
discours » et ceux qui cherchent avant tout à analyser des fonctionnements
discursifs (Angermuller, Maingueneau & Wodak 2014 : 5-6).

La rédaction de cette Initiation aux méthodes de l’analyse du discours n’a


pas été non plus sans incidence sur son auteur. En rédigeant un tel ouvrage,
je me suis placé dans la première génération d’analystes du discours. Je
veux dire la première génération où l’on a pu se présenter comme
spécialistes d’un domaine académique reconnu et pas seulement comme un
pionnier d’une entreprise nouvelle. Il serait en effet tout à fait inapproprié
de dire que les penseurs dont les travaux ont fortement contribué à
l’émergence des études de discours (Bakhtine,Althusser, Goffman, Foucault,
Austin…) sont des analystes du discours, ou même des analystes du
discours avant la lettre. Il s’agit d’individus dont une partie de l’œuvre a
inspiré et légitimé les études de discours, non de chercheurs qui ont
systématiquement intégré leur activité dans le cadre du discours. On peut
en dire autant de Michel Pêcheux lui-même, bien qu’il ait élaboré un
programme informatique qu’il décrivait comme une « analyse automatique
du discours » (1969). Il voyait dans cette entreprise moins l’élaboration
d’une méthode au sein d’une discipline constituée qu’une sorte de dispositif
critique à l’égard des présupposés dominants en sémantique et en
psychologie sociale, qu’il jugeait idéalistes, au sens marxiste. Sa démarche,
qui relevait plutôt de ce qu’on appellerait aujourd’hui la « théorie du
discours », visait à lutter politiquement à l’intérieur du champ théorique, et
non à définir les contours d’une discipline académique.
En France, au début des années 1970, ce qu’on appelait l’« analyse du
discours » était un phénomène marginal et qui se voulait dissident, mais
cette marginalité était compensée par le sentiment qu’avaient ses
promoteurs d’être portés par la conjoncture intellectuelle. Leur intervention
se nourrissait, par mille fils visibles ou invisibles, du structuralisme, de la
psychanalyse lacanienne, du marxisme althussérien, de l’archéologie de
Foucault, voire du déconstructionnisme de Derrida, en dépit des
divergences profondes entre ces courants de pensée. Il est inévitable que
l’on ressente quelque nostalgie à l’égard de cette époque où les entreprises
qui visaient à emporter des bastions universitaires jugés vermoulus étaient
à la fois très peu visibles sur le plan institutionnel mais hégémoniques sur le
plan intellectuel, où l’innovation conceptuelle et le militantisme allaient de
pair.

Aujourd’hui aussi les études de discours sont profondément en prise sur la


conjoncture intellectuelle, mais les chercheurs ont à un bien plus faible
degré le sentiment de contester un monde universitaire sclérosé. Quand on
dit aujourd’hui « analyse du discours » on ne pense pas du tout à la même
chose que dans les années 1970. Au lieu d’entreprises très localisées et
ambitieuses, on a affaire à un immense champ de recherche globalisé qui
traverse de multiples disciplines. Même l’analyse du discours dite
« critique » est un champ reconnu à l’échelle internationale (Wodak et
Meyer, eds, 2001 ; Van Dijk 2008 ; Fairclough 2003 ; Chouliaraki et
Fairclough 1999) ; bien souvent, elle s’appuie sur des organismes officiels
soucieux de lutter contre certains dysfonctionnements sociaux : racisme,
« réchauffement climatique », « exclusion »…
Parallèlement, on assiste à une forte atténuation des conflits : entre les
chercheurs qui se réclament de l’analyse du discours et ceux qui la récusent
ou l’ignorent, mais aussi entre les multiples courants à l’intérieur des
études de discours. Cette baisse de la conflictualité est étroitement liée à
l’institutionnalisation de ce champ de recherche, avec tout ce que cela
implique pour les stratégies des acteurs. On pourrait évoquer à ce propos
les travaux de Tony Becher (1989), qui analyse les sciences de l’Homme en
termes de « territoires » habités par des « tribus » repliées chacune sur ses
présupposés : les sciences de l’Homme utiliseraient des stratégies
d’isolement qui permettent plus facilement d’échapper à la mise en
concurrence brutale des théories.

2. Problèmes actuels
Si l’analyse du discours ne bénéficie plus de l’aura que confère la volonté de
contester un ordre établi, si elle est installée dans le paysage des sciences
humaines et sociales, elle n’en est pas moins confrontée à de redoutables
défis, bien différents de ceux des années 1970. Je vais en signaler quatre.

2. 1. Analyse du discours et études


de discours
N’importe quel ouvrage d’introduction aux travaux qui se réclament de
problématiques discursives est obligé de commencer par le constat que le
champ est immense et hétérogène, à l’image du terme « discours », dont le
sens semble difficilement contrôlable. Pour sortir de cette difficulté, les
auteurs de manuels, après avoir pris acte de l’hétérogénéité du champ, se
contentent de présenter une ou plusieurs « approches », mais ne se
risquent pas à cartographier un tel espace dans son ensemble. Non
seulement ils ne s’y risquent pas, mais beaucoup y répugnent, car cela leur
semble aller à l’encontre des exigences de la recherche, qui pour eux ne
doit se laisser enfermer dans aucune frontière, récuser tout
« dogmatisme ». L’idée que l’étude du discours serait un espace
foncièrement « post-disciplinaire » vient conforter cette attitude.

Si cette question est largement minorée – en tout cas davantage que dans
d’autres champs des sciences humaines et sociales –, c’est sans doute en
partie parce que ceux qui travaillent sur le discours peuvent appartenir à
des disciplines très diverses. De ce fait, beaucoup ne se considèrent pas
comme appartenant avant tout au champ des études de discours. Un
« psychologue discursif » (Edwards et Potter 1992 ; Edwards 2004) par
exemple développe que c’est davantage avec les psychologues qu’il est
amené à débattre qu’avec les analystes du discours. On pourrait endire
autant d’un sociologue, d’un historien, d’un spécialiste de littérature, etc.,
quand ils mobilisent des concepts et des méthodes d’analyse du discours.

Il me paraît néanmoins difficile de voir se développer indéfiniment le champ


des études de discours sans jamais s’interroger sur les principes tacites qui
le règlent, en se contentant de dire qu’il se trouve au « carrefour » de
l’ensemble des sciences humaines et sociales et qu’il est constitué de
multiples « approches ». Certes, il n’est pas question de définir a priori ce
qu’est la « véritable » analyse du discours et d’exclure, ou d’ignorer, ceux
qui n’en font pas, mais il me paraît souhaitable de regarder si les études de
discours ne laissent pas apparaître des lignes de force qui permettent
d’organiser ce paysage de prime abord chaotique.
Une première difficulté tient au terme même d’analyse du discours. Je viens
d’utiliser l’étiquette « études de discours », au lieu de celle d’« analyse du
discours ». Les deux termes ne sont pas équivalents. L’emploi de plus en
plus fréquent de « Discourse Studies » [2], sur le modèle des nombreuses
« Studies » anglo-saxonnes, s’explique précisément par la volonté de
prendre acte de la diversité de cet immense champ sans avoir à prendre
parti sur la question de savoir si on peut l’organiser, et, si oui, comment.

Le terme « Discourse Studies » présente l’avantage immédiat d’asseoir une


distinction entre « théorie du discours » et « analyse du discours », comme
le montre le titre du Discourse Studies Reader que j’ai co-édité
(Angermuller, Maingueneau et Wodak 2014 : 5). Johannes Angermuller
explicite ainsi cette distinction : « Discourse Studies is organized around
characteristics split between two ideal-typical strands : one focusing on
discourse as an intellectual and epistemological problem of social, political
and cultural theory, the other on the analytical and methodological
challenges of studying discourse as a material and empirical object »
(2015 : 511). La plupart des travaux qui en philosophie, en science politique
en études féministes ou postcoloniales se réclament d’une perspective
discursive relèvent de la « théorie », alors que les spécialistes de sociologie
ou de sciences du langage ont tendance à privilégier les méthodes d’analyse
de corpus. La distinction est parfaitement pertinente ; elle a néanmoins
l’inconvénient de donner une extension considérable au terme « analyse du
discours », qui se trouve dès lors recouvrirune diversité considérable de
courants de recherche. Pour ma part, (Maingueneau 1995, 2014), je suis
tenté de restreindre le domaine de l’analyse du discours, qui est alors
appréhendée comme une « discipline du discours » caractérisée par un
point de vue spécifique sur le discours. Plus exactement, il me semble que
le champ des recherches sur le discours est soumis à une double tension :
d’une part entre disciplines du discours et courants (il y a de multiples
courants d’analyse des conversations ou de rhétorique, par exemple),
d’autre part entre une logique disciplinaire et une logique « territoriale »
(Boutet et Maingueneau 2005) qui groupe les chercheurs de multiples
champs autour d’un même objet socialement sensible : les usages du Web,
la publicité, l’échec scolaire, le chômage, la vaccination, les partis
politiques, etc.

Quelles que soient les solutions que l’on y apporte, ce type de problème ne
me semble pas pouvoir être éludé aussi facilement qu’on ne le fait
communément en disant « there are many different approaches to discourse
analysis » (Gee 2005 : 5). Il faut prendre en compte les contraintes
imposées par le fonctionnement de la recherche : la science est une activité
sociale qui se réalise à travers des communautés de diverses natures,
nécessaires à la légitimation des résultats et à leur stabilisation comme à la
construction de l’identité et de la notoriété des chercheurs. C’est aussi une
activité inscrite dans l’histoire, et à ce titre elle accorde une place
essentielle à la tradition, sous la double modalité d’un certain nombre de
présupposés épistémologiques qui font l’objet d’une transmission. En
d’autres termes, il serait souhaitable que les spécialistes du discours
appliquent davantage leurs concepts et leurs méthodes à leur propre champ
d’activité.

2. 2. Internet
En ce qui concerne les objets d’analyse, le défi le plus évident auquel sont
confrontées aujourd’hui les études de discours, comme d’ailleurs l’ensemble
des sciences humaines et sociales, c’est bien évidemment le développement
d’internet et l’interpénétration croissante des diverses technologies de la
communication, phénomènes eux-mêmes étroitement indissociable de la
globalisation, dont ils sont l’un des moteurs. Qu’ils le veuillent ou non, les
spécialistes du discours sont bien obligés de se confronter à cette nouvelle
donne, d’adapter leurs concepts et leurs méthodes aux contraintes
spécifiques de ces nouveaux objets. Les problématiques du discours se sont
développées dans les années 1960, en Europe principalement autour du
texte écrit, et aux USA principalement autour des interactions orales. C’est
aussi une période dominéepar le développement de puissants réseaux de
télévision à l’échelle de chaque nation. Il est normal que les présupposés et
les concepts de ce nouveau champ de recherche aient été profondément
marqués par cette conjoncture. Or, par une ironie de l’histoire, c’est au
moment où les études de discours accèdent à une grande visibilité que se
reconfigure l’univers dans lequel elles ont émergé : internet et la
multimodalité généralisée subvertissent en effet cette distinction même
entre écrit et oral et délogent la télévision de la position centrale qu’elle
occupait, obligeant les chercheurs qui travaillent sur la communication à
repenser l’ensemble de leurs catégories. Même les corpus écrits ou oraux
traditionnels sont soumis à de nouvelles modalités.

Cette transformation concerne non seulement les objets d’analyse, mais


aussi les conditions mêmes de la recherche. L’accès aux corpus se fait de
plus en plus à travers des bases de données ; il en va de même pour les
logiciels de traitement de ces données. Et que dire des archives mêmes ?
Qu’en sera-t-il par exemple des corpus dans quelques décennies, lorsque
l’immense majorité des énoncés pertinents aura transité par le web et que
seule une part minime aura pu être stockée ?
La puissance d’innovation d’internet est si grande qu’il est facile de se
donner à peu de frais un certificat de modernité sans procéder à un
« aggiornamento » conceptuel. On voit par exemple se développer des
« humanités numériques » qui mobilisent les instruments mis à leur
disposition par les nouvelles technologies, mais sans que cela, bien souvent,
s’accompagne d’une mise à jour épistémologique. Sous les habits séduisants
de la nouveauté on risque de faire perdurer des pratiques d’analyse qui
ressortissent en fait à des techniques d’analyse de contenu. Ces dernières
entendent en effet « accéder au sens d’un segment de texte en traversant sa
structure linguistique » (Pêcheux 1969 : 4) ; ce précisément contre quoi
s’étaient développées les problématiques d’analyse du discours.

Il faut le reconnaître, il est difficile d’évaluer jusqu’à quel point les


nouvelles technologies mettent en cause les présupposés des études de
discours. Le bon sens voudrait que l’on évite deux écueils symétriques. Le
premier consiste à disqualifier comme obsolète tout ce qui s’est fait avant le
développement de l’univers numérique. Pris dans le mouvement vertigineux
de l’innovation, certains ne cessent, de manière plus ou moins performative,
de mettre en évidence les nouvelles pratiques qui, selon eux, périment
irréversiblement les cadres de pensée antérieurs. On ne compte plus les
essais qui disent « la fin de » telle ou telle catégorie que l’on pensait
inamovible : le texte, le sujet, la lecture, le sens, l’État, la société, l’individu,
l’actualité, le lien social… Mais il existe aussil’écueil symétrique, qui
consiste à s’arc-bouter sur les présupposés auxquels sont accoutumés les
analystes du discours, à postuler que d’une certaine façon tout a déjà été dit
dès l’origine. On adopte ainsi une attitude proche de l’herméneutique
religieuse qui consiste à chercher, par une lecture appropriée, dans des
textes jugés fondateurs les réponses à des problèmes dont on peut douter
qu’ils puissent être pensés à travers leurs catégories.

La bonne attitude se situe nécessairement entre ces deux extrêmes. D’un


côté on ne saurait accorder un crédit absolu aux théoriciens du discours qui
sont antérieurs au développement des nouvelles technologies, croire donc
que les concepts seraient indéfiniment valides. Mais d’un autre côté il faut
aussi se refuser aussi à croire qu’internet disqualifie irrévocablement les
présupposés théoriques antérieurs. Le problème est qu’il n’existe aucun
consensus sur ces présupposés, aucun moyen assuré de dire si l’on se
trouve ou non dans la continuité de tel ou tel penseur.

2. 3. La question des corpus


Le troisième point que j’aimerais souligner est davantage lié à mes
préoccupations personnelles. Comme je l’ai dit plus haut, au début de mon
parcours en analyse du discours je me suis trouvé en marge du champ par
le seul fait que je m’intéressais au discours religieux (circonstance
aggravante, à un corpus du XVII e siècle). Par la suite, j’ai élargi ma réflexion
à un ensemble plus vaste, les « discours constituants » (Maingueneau et
Cossutta 1995 ; Maingueneau 1999), profondément différents des types de
textes qui fournissent la très grande majorité des corpus étudiés par les
analystes du discours.

Le problème est que, quelque quarante ans plus tard, les choses ne
semblent pas avoir fondamentalement changé. Le discours religieux, le
discours philosophique, le discours littéraire, et plus largement ce qui
relève de l’esthétique, sont très peu étudiés par les analystes du discours (il
en va différemment pour la « théorie du discours » qui, elle, entretient des
liens étroits avec la réflexion sur l’art, en particulier dans les études
postcoloniales ou féministes). Certes, le discours scientifique est très étudié,
mais c’est le plus souvent dans une perspective de linguistique textuelle, au
sens large, de langue de spécialité ou de rhétorique contrastive où l’on
compare des articles de différentes disciplines ou de différentes traditions
intellectuelles ; en d’autres termes, ces travaux sont beaucoup plus orientés
vers l’étude des propriétés des textes que vers le discours, l’intrication de
contenus et de pratiques à travers lesquelles s’organisent des
communautés.

Non seulement, la situation n’a pas fondamentalement changé par rapport


aux années 1970, mais on peut même dire qu’en Europe elle s’est aggravée,
avec la multiplication des travaux sur les médias et le web, d’une part, et la
pénétration progressive des travaux sur la conversation menés aux États-
Unis. Certes, ces problématiques interactionnistes ont considérablement
enrichi notre appréhension du discours, mais elles ont aussi eu pour
conséquence d’ériger implicitement en situation de référence l’oralité en
face à face, d’instituer une « norme dialogique » (Paveau 2010) à l’aune de
laquelle sont évaluées les autres pratiques discursives. Ce présupposé a pu
lui-même s’appuyer sur ceux qui ont permis de fonder la linguistique du
XXe siècle, qui, pour s’écarter des approches philologiques, a fait de la
primauté de l’oral un des piliers de sa démarche. Or, même s’ils intègrent
un grand nombre de pratiques orales, les discours constituants sont
communément perçus avant tout comme des ensembles de textes écrits qui,
circonstance aggravante, semblent relativement détachés des conflits
sociaux contemporains.
Outre le web, dont l’importance va croissant, les études de discours
investissent massivement deux grands ensembles de données : les
interactions conversationnelles et les corpus institutionnels de type
politique, médiatique et scolaire au sens large. Les deux tendances se
combinent d’ailleurs souvent, par exemple quand on étudie les interactions
dans des contextes institutionnels (professeur-élève, médecin-patient…).
Cela s’explique par la demande sociale, mais aussi par le fait que les
analystes du discours ont tendance à s’intéresser à des textes dont la
relation à la société semble immédiate, c’est-à-dire, dans les faits, à des
productions verbales qui sont en général délaissées par les facultés de
lettres. On voit ainsi perdurer les partages traditionnels qui distribuent
l’étude des productions verbales en lectures herméneutiques de textes
patrimoniaux réservées aux « humanités » et en textes pris en charge par
les départements de sciences sociales : entretiens, articles de presse, tracts,
documents administratifs...

Or, il me semble que c’est rester en deçà des pouvoirs de l’analyse du


discours que de reconduire une division qui n’a pas de fondement
épistémologique. Les ouvrages d’introduction à l’analyse du discours ne
disent d’ailleurs jamais explicitement que les textes religieux ou littéraires,
par exemple, ne relèvent pas de leur domaine de compétence, mais ils les
excluent pratiquement à travers les problématiques qu’ils développent et
les exemples qu’ils commentent. Certes, il est plus facile à un analyste du
discours d’étudier des magazines que des traités de théologie ou des
poèmes, mais plutôt que de choisir entre l’étude des
« discoursconstituants » et celle de Facebook ou des conversations, il serait
plus pertinent de prendre acte du fait que dans l’univers du discours
l’ensemble des aires de production sémiotique interagissent.
Il est indéniable qu’une appréhension du discours dans toute sa diversité a
un coût en termes d’apprentissage pour les chercheurs, qui en général ne
sont pas familiers de certains types de discours. Si les corpus politiques liés
aux élections (tracts, programmes, débats médiatiques…), par exemple,
sont tellement étudiés, c’est qu’ils présentent divers avantages pour les
analystes. Non seulement, en s’appuyant sur une culture partagée, ils
intéressent a priori un public large, ce qui va donner davantage d’audience
à la recherche, mais encore ce sont des textes qui, élaborés par des
locuteurs experts, sont passibles d’une approche de type stylistique ; en
outre, ils peuvent être aisément mis en relation avec le contexte socio-
historique de leur production par le simple fait qu’ils s’organisent autour de
stratégies de positionnement dans un champ bien défini. En revanche, alors
même que les conflits qui se réclament du religieux sont aujourd’hui au
cœur des débats de société, tant sur le plan national qu’international, les
travaux sur ce sujet issus de l’analyse du discours sont très rares. Les
spécialistes de sciences politiques mettent en évidence les conflits sociaux
qui sous-tendent le religieux, les historiens des religions parlent des
contenus doctrinaux, les psychologues s’efforcent d’expliquer les processus
de « radicalisation » des jeunes, mais le discours religieux dans la
complexité de ses pratiques n’est que marginalement pris en compte.

La défiance de l’analyse du discours à l’égard de ce qui peut sembler


ressortir aux corpus des facultés de lettres va bien au-delà des discours
constituants. Elle s’étend à des problématiques connexes. Par exemple, le
développement d’internet pose des questions d’une brûlante actualité sur la
question de l’auctorialité ; pourtant, les travaux d’analyse du
discours – même ceux qui s’appuient sur les théories de l’énonciation – ont
largement ignoré cette problématique, sans doute parce qu’elle était
traditionnellement gérée par les études littéraires ou philosophiques. C’est
d’autant plus surprenant que cette question est profondément discursive :
non seulement elle met en cause la coupure entre ce qui serait linguistique
(l’énonciateur) et ce qui serait hors du langage (l’individu socialement
définissable), mais encore elle noue étroitement les réflexions d’ordre
linguistique avec des problématiques médiologiques et juridiques.

2. 4. La globalisation
Le quatrième et dernier point que j’aimerais mentionner, ce sont les effets
de la globalisation sur les études de discours. Cette globalisation concerne
tous les champs du savoir, mais elle prend inévitablement un tour différent
pour chacun. Dans les sciences exactes, par exemple, cela fait bien
longtemps que l’espace national n’est plus pertinent. Mais en matière
d’étude du discours, il en va différemment. Le développement des
problématiques discursives s’est effectué dans les années 1960-1970 autour
de trois pôles essentiellement – nord-américain, français, britannique – qui
étaient des espaces intellectuels nationaux. Aujourd’hui le paysage a
considérablement changé ; même si l’on parle par exemple d’analyse
« française » du discours, cela ne désigne pas les chercheurs français, ni
même francophones, mais des réseaux transnationaux qui regroupent des
chercheurs partageant un certain nombre de présupposés et de méthodes.

C’est là une évolution dont il est difficile de mesurer les conséquences. Que
se passe-t-il quand les chercheurs ne s’appuient plus sur les présupposés
qu’impose une tradition scientifique localisée, enracinée dans une histoire,
une tradition qui, au-delà de l’étude des productions verbales, imprègne de
vastes secteurs du savoir ? Dorénavant, dans un même pays on voit
coexister des courants issus de traditions nationales très diverses, ce qui
peut provoquer aussi bien une ignorance réciproque qu’une hybridation
plus ou moins consciente. Ceux qui se réclament des études de discours
sont obligés, bon gré mal gré, de prendre position par rapport à l’extrême
fragmentation qui en résulte. Ils sont partagés entre la tentation de
s’attribuer le monopole du savoir (« seul le type d’analyse du discours que
je pratique étudie véritablement le discours »), la tentation du relativisme
(« tout le monde a raison ») ou encore à l’éclectisme (« il y a une part de
vérité dans chacun »). Mais ce sont là des attitudes auxquelles personne,
dans les faits, ne peut réellement se tenir.

Dès lors qu’on assiste au désancrage des présupposés épistémologiques à


l’égard des traditions culturelles, sur quelles bases peut se structurer
durablement un champ de recherche qui serait transnational ? Il est
intéressant de noter que la globalisation des études de discours a suscité
depuis quelques années un effort de réancrage dans des traditions
culturelles à travers le Journal of Multicultural Discourses ; son directeur,
Shi-xu, universitaire chinois, avance que les études de discours sont
typiquement « occidentales » et plaide pour le développement de
recherches qui non seulement se donneraient de nouveaux objets, ignorés
par le « mainstream » des études de discours, mais le feraient avecdes
présupposés épistémologiques différents. Pour lui, « the researcher should
unlearn the universalist, monological and imperialist theoretical discourse,
on one hand, and on the other, search for, study and re-interpret unfamilar,
foreign theoretical ideas » (Shi-Xu 2011 : 212).

Il est difficile d’évaluer si le projet de recréer des frontières


épistémologiques qui soient fondées sur des aires culturelles a réellement
un avenir ; on peut aussi considérer que ce n’est là qu’une revendication
transitoire, une manière pour de nouveaux entrants dans le champ de
marquer leur différence.

3. Conclusion
Dans la mesure où le champ des études de discours est relativement récent,
qu’il ne peut pas remonter à un ou deux fondateur(s) reconnu(s), qu’il se
situe au carrefour de multiples disciplines, il évolue sans cesse. On est bien
obligé de s’interroger régulièrement sur son identité ou, plus trivialement,
de se demander à quel titre les recherches que l’on mène à un moment
donné en relèvent. En un demi siècle le monde a considérablement changé :
ce qui devait constituer par la suite le champ des études de discours a
émergé en différents endroits d’un monde qui était structuré par la guerre
froide entre le bloc soviétique et le monde occidental, dans un monde
d’oralité, d’écrit imprimé et de télévision.

Réfléchir ainsi sur l’évolution des études de discours, ce n’est pas


seulement s’inscrire dans une tradition caractéristique des analystes du
discours francophones qui – et ceci dès la fin des années 1970 (Guilhaumou
et Maldidier 1979 ; Marandin 1979 ; Courtine et Marandin 1981 ;
Pêcheux 1983) – ont opéré des retours critiques sur l’émergence et le
développement de leur domaine. Il ne s’agit pas seulement, en effet, de
contester certains présupposés d’ordre épistémologique (les relations entre
énonciation et subjectivité, le statut de l’interdiscours, la conception que
l’on peut se faire d’une formation discursive, de la subjectivité ou du sens)
ou certaines méthodes, mais de prendre acte de la transformation des
conditions de sa propre parole. À moins de récuser ce qui légitime son
entreprise, l’analyste du discours doit accepter que sa recherche soit aussi
du discours, avec tout ce que cela implique.

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Mots-clés éditeurs : diversité du discours, école française d’analyse du


discours, études de discours, globalisation, histoire de l’analyse du discours,
Internet
Date de mise en ligne : 24/05/2017
https://doi.org/10.3917/ls.160.0129
https://shs.cairn.info/revue-langage-et-societe-2017-2-page-129?lang=fr

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