Université Québec Montréal
Université Québec Montréal
MÉMOIRE
PRÉSENTÉ
COMME EXIGENCE PARTIELLE
DE LA MAÎTRISE EN HISTOIRE
PAR
JOHN BROUCKE
MAI 2015
UNIVERSITÉ DU QUÉBEC À MONTRÉAL
Service des bibliothèques
Avertissement
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supérieurs (SDU-522 - Rév.01-2006). Cette autorisation stipule que «conformément à
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intellectuelle. Sauf entente contraire, [l 'auteur] conserve la liberté de diffuser et de
commercialiser ou non ce travail dont [il] possède un exemplaire.»
REMERCIEMENTS
Je tenais tout d'abord à remercier Christopher Goscha pour son aide dans
l'élaboration de ce mémoire. Ses connaissances encyclopédiques sur l'historiographie
française sur la guerre d'Indochine ont été sans précédent. Je tiens aussi à remercier
Greg Robinson pour l'aide qu'il m'a fournie lors de la préparation de ce mémoire.
Vous avez tous les deux énormément contribué à mon développement intellectuel, et
je vous en serais toujours reconnaissant.
Mes parents ont toujours été là pour moi lors de ma maitrise, même s'ils
vivent à des milliers de kilomètres. Je vous remercie tous les deux pour avoir cm en
m01.
Je tiens aussi à remercier mes amis. Merci Édith Champagne, Gabriel Séguin,
Sophie Misserey, Jean-Claude Pouliot, Nicholas Steeves, Mathieu Langevin, Renaud
Cyr, Laurence Belcourt, Julien Bujold, Geoffroy Leroux, Tzveta Todorova, et Kim
Dagenais (deux mots). Sans vous, cette aventure n'aurait pas été possible
TABLE DES MATIÈRES
LISTE DES
ABBRÉVIATIONS... .... ... ...... ..... .... .... ....... .... .. ..... ... .... ... ........... Vll
CHAPITRE 1
«NON PAS ÇA!» DE L'ÉCOLE COLONIALE À
L'ANTICOLONIALISME............ .... ........... ........ ............... ...... ... ... .......... .. ...... ... . 17
1.1 Les intellectuels français face à la guene d' Indochine... ... ......... ......... ... 17
1.2.2 Mus, l'Orientaliste ...... ... ............. ........... ... .. ....... ... ................. 21
1.3 Le« Viêt-Narn »de Paul Mus.......... ................. .......... ............... ......... 39
1.3.1 Faire voir le « Viêt-Nam » à travers la Sociologie d 'une
guerre .... .... .... .... ... .... .......... ......... ...... ... .... .. .... .......... ...... .... ........... .. 39
1.3.2 Le Viêt-Nam du village............ ... .. ............ ..... ..... ....... ........... 41
1.3.3 Une tradition vietnamienne de résistance forgée
par l 'occupation chinoise...... ...... ...... ........ ...................... .... ............ 45
CHAPITRE2
MUS ET SES DISCIPLES: LES VIÊT-NAMS DE PHILIPPE DEVILLERS
ET JEAN LACOUTURE.................. .. ..... .. .... .... ..... ........ ... ...... ...... .. ............ ..... .. ... 57
2.1 Devillers : de fervent colonisateur à anticolonialiste convaincu ... .. ... 58
2.2 Le Viêt-Nam de Devillers .... .... . ... ... ...... ..... . ... ...... .... .... . ... ... 67
2.2.1 Devillers entre Hô Chi Minh et Bao Dai .. ... .. ... ... ...... ... ... ... ... 69
2.3 Jean Lacouture et Hô Chi Minh, une biographie sympathisante .. ...... ... 83
2.3.1 De la Seconde Guerre mondiale à la Guerre d'Indochine ...... 83
V
2.4 Lacouture face à Hô Chi Minh, communiste et nationaliste ..... ... ... ...... . 87
2.5 Paul Mus aux États-Unis.... ...... .... ..... ... .............. ................ ..... ............. 95
CHAPITRE 3
LE TRANSFERT TRANSATLANTIQUE: MUS AUX ÉTATS-UNIS ET
SES ÉMULES ANTI GUERRE. ... ........ ............ ....... .. ....... ................. .. ............. ... .. 98
3.1 Fran ces FitzGerald, la réelle héritière de l' orientaliste français ... ......... 1OO
3.1.2 Une histoire familiale ancrée dans le Viêt-Nam.. ...... ..... ....... 101
3.1.3 Viêt-Nam, une dure introduction au métier de journaliste. ... 102
3.1.4 La rencontre avec Mus ...... .. ... ...................... ..... ............. ......... 105
3.2 Fire in the Lake : Mus en version américaine ? . ... ... ... .. .... ... ... ... ... ... ... .. 106
3.2.1 Le confucianisme, seul élément de lecture concevable du Viêt-
Nam pour Hô Chi Minh .......... ............... ................. .......................... 108
3.2.2 Ngo Dinh Diem, le Vietnamien faussaire .. ... ..... ......... ... ...... ... 110
3.3 Mus sur l'écran antiguerre : Emile de Antonio.. ... ........... .... ...... ... ... ..... 121
3.4 Jn the Year of the Pig, un documentaire à contre-courant........ ............. 123
CONCLUSION...... ... ...... .. ... ....... ..... ........................... .................... .......... ...... ......... 132
BIBLIOGRAPHIE. ....... .. .. .................................... ................... .. ...... ... ... ...... ...... .. 137
LISTE DES FIGURES
Figure 3.1. Photo tirée du documentaire In the Year of the Pig, de Emile de
Antonio.1968 États-Unis, E-One film... ...... . ... .. ... ... ....... .... .. .. .. .. .. 98
LISTE DES ABRÉVIATIONS
Nos intellectuels se divisent en deux groupes. Le premier inclut Paul Mus lui-même.
Ce célèbre spécialiste de l'histoire Vietnamienne rompt publiquement avec la guerre
d'Indochine en 1949 et publie deux livres très critiques de l'engagement français
contre le gouvernement dirigé par Ho Chi Minh. Il inspire d'autres auteurs très
connus dont Philippe Devillers et Jean Lacouture, lesquels empruntèrent les idées et
arguments anti guerres. Le deuxième groupe inclut également Paul Mus, mais dans
un sens transnational en fait, car Mus s'installe à l'Université de Yale où il travaille
jusqu'en 1969. Sa plus célèbre émule dans ce transfert transatlantique fut Frances
Fitzgerald. Elle dédia à Mus son livre antiguerre Fire in the Lake, et a reçu le prix
Pulitzer. '
<<Quelle est donc l'originalité de cette culture sino-vietnamienne? Elle paraît avoir emprunté à
son voisin du Nord la force de vaincre ses adversaires du Sud. Mais où a-t-elle puisé celle de
résister à son propre modèle, et d'en rejeter la domination politique, après des siècles
d'assujettissement? Dès que commence le Viêt-Nam, le maître mot de ses problèmes
historiques paraît justement se trouver dans cet état de résistance, qui associe de façon
paradoxale à d'étonnantes facultés d' assimilations une irréductibilité nationale à l'épreuve des
défaites, des démembrements et des conquêtes. Un millénaire, et plus, d'annexion pure et
simple à la Chine, du IIe siècle avant J-C. au Xe siècle après, loin d'être venu à bout de l'user,
paraît l'avoir renforcée. » 1
"In general, arnicability characterized relations between China and Viêt-Nam during these
thousand years. Having been a Chinese province and a popular destination for Chinese
emigrants during the preceding thousand years, Viet-Nam had thoroughly absorbed the
customs, ideas, and religions of China. From the Time of its independence through the middle
of the twentieth century, Viêt-Nam remained a follower of China in the realrns of culture and
politics. Although the Vietnamese at times resented Chinese influence and feared excessive
Chinese meddling in Viêt-Nam' s affairs, as is typical when one nation domina tes another,
tbese emotions were not strong enough to either prevent collaboration or create serious
hostility." 2
Les deux v1s1ons ci-dessus de l'histoire vietnamienne ne peuvent pas être plus
différentes l'une de l'autre. La première provient de l'ouvrage Viêt-Nam : sociologie
d'une guerre, de Paul Mus. Publié en 1952, cet ouvrage présente un Viêt-Nam
héroïque, peuplé d'irréductibles paysans qui résistent encore et toujours à
l'envahisseur depuis plus de 1000 ans, dont Hô Chi Minh est l'ultime représentant.
La deuxième description de l'histoire du Viêt-Nam, parue en 2006, provient de
Triumph Forsaken, de Mark Moyar, qui essaie de déconstruire la vision de Mus sur la
guerre du Viêt-Nam en réhabilitant Ngo Dinh Diem, et insiste sur la collaboration
éternelle du Viêt-Nam avec la Chine.
1
Paul Mus., Viêt-Nam: sociologie d'une guerre. Paris., Éditions du Seuil, 1952., p. 19.
2
Mark Moyar, Triumph Forsaken: The Viet-Nam War, 1954-1965, New York, Cambridge University
Press, 2006, p.3 .
---·-·--------- ------------------------------------------
2
Ces deux livres représentent à beaucoup d'égards les deux écoles qui ont dominé, et
dominent encore l'historiographie de la guerre du Viêt-Nam. L'ouvrage de Mus a
marqué les débuts de l'historiographie dite orthodoxe sur la guerre du Viêt-Nam, qui
sera l'objet de ce mémoire de maîtrise. Cette école est composée d'intellectuels de
diverses professions (tels des historiens, journalistes et écrivains) qui, à travers leurs
livres et actions politiques, ont pris position contre l'intervention occidentale au Viêt-
Nam entre 1945, avec le début de la guerre française, et 1975 , avec la fin de la guerre
américaine marquée par la «chute de Saigon ». Cette historiographie ne se limite pas
seulement aux auteurs américains, bien au contraire. Un certain nombre de Français
se sont opposés à la guerre dite «française » en Indochine, et leurs travaux allaient
avoir des retombées directes, sur leurs homologues américains opposés à la guerre
«américaine».
Ils ont été entendus. En effet, plusieurs intellectuels américains, notamment Frances
FitzGerald, empruntent et adoptent les idées de Mus lors du contexte antiguerre aux
États-Unis. Nous allons ainsi découvrir que ces intellectuels n 'existaient pas
uniquement dans un univers hermétique, et leurs idées dépassèrent le cadre national.
Que ce soit des Français ou des Américains, les intellectuels antiguerre pa1tagent un
certain nombre de points d'analyse. Ils vont développer, sans nécessairement le
savoir, une certaine idée du Viêt-Nam qui ne cadre pas forcément avec la réalité.
Cette construction de l'histoire du Viêt-Nam par ces intellectuels se traduit par une
division du pays en deux unités distinctes : un Viêt-Nam révolutionnaire incarné par
le personnage de Hô Chi Minh au Nord, face à un Viêt-Nam factice et collaborateur
dirigé par Ngo Din Diem dans le Sud, et ces deux Viêt-Nam sont opposés à travers
les livres produits dans l'historiographie. Hô Chi Minh est considéré comme un vrai
patriote vietnamien, confucéen, qui a reçu le mandat du ciel après la vacance du
pouvoir provoquée par la chute des Français en 1945, et il représente le vrai Viêt-
Nam qui se trouve dans les villages, l'unité réelle du pays qui a toujours résisté aux
3
L'école orthodoxe ne s'est pas développée en vase clos. Ce mémoire vise à montrer
comment un lien transatlantique se noua entre les intellectuels français et américains.
Les intellectuels français comme Paul Mus vont influencer le développement d'une
école dite 01thodoxe aux États-Unis d'Amérique. Les Américains tentèrent de
comprendre le pays dans lequel leur gouvernement partit en guerre afin de combattre
un ennemi qui leur était totalement étranger, tant dans l'univers mental que dans les
méthodes de combats. À travers la personne de Frances FitzGerald, les arguments de
la future école orthodoxe seront dérivés de l'analyse française, développée par ces
intellectuels français. FitzGerald a dédié son livre Fire in the Lake à Mus. Elle a reçu
le prix Pulitzer pour cet ouvrage, et ce livre est considéré comme la bible de l'école
orthodoxe jusqu'à nos jours. L' impact de Mus et ses émules, Devillers et Lacouture
sur FitzGerald conclura notre étude sur cet échange intellectuel et les retombées
historiographiques.
0.1 La guerre qui ne passe pas : une bataille historiographique très américano-
centrée.
qui l'ont combattue. Deux livres en particulier mettent en relief la bataille très
américano-américaine de cette guerre qui ne passe pas, mais qui montre aussi à quel
point les influences transatlantiques que nous proposons d'étudier dans ce mémoire
ont été minimisées. Il s ' agit de The Viêt-Nam Wars de l' orthodoxe Marilyn B.
Young, et Triumph Forsaken, du révisionniste Mark Moyar. Ces deux livres offrent
les arguments clés de chaque courant, et nous pourrons ainsi comprendre quels
messages sont véhiculés à travers les livres de chaque école. L'historiographie faite
ici n ' est pas mise en avant pour traiter de l'opposition entre les orthodoxes et les
révisionnistes. L'étude est faite pour montrer que ce débat qui semble être si
américano-centrée doit beaucoup, côté orthodoxe, aux idées transatlantiques, en
l'occurrence, celles de Mus et de ses disciples.
3
Marilyn B. Young, The Viêt-Nam Wars: 1945-1990. New York, Harper Collins , 1990, p. 8.
6
Hô est donc présenté comme une figure rassembleuse au Viêt-Nam, qui unit sous son
aile toute la société. Il aurait essayé de rentrer en contact avec les États-Unis dès 1945
avec une lettre adressée au président Truman. Le leader vietnamien n'a jamais reçu
4
de réponse de la part de la Maison-Blanche. Malgré l'agressivité de la France à
reconquérir le Viêt-Nam, Hô a tout de même essayé de négocier avec la France, sans
succès, ce qui rendit la guerre inévitable, alors qu ' elle aurait pu être évitée dès ses
débuts. 5
The United States had created South Viêt-Nam and its leader; it was now clear that any
opposition to Diem would be understood as a hostile act, an attack on America' s Baby. "This
· is our offspring, » Senator Kennedy said in 1956, «and if it falls victim to any of the perils
that threaten its existence - Communism, political anarchy, poverty and the rest, then the
United States, with some Justification, will be held responsible, and our prestige in Asia will
sink to a new low". But, in fact, what the United States had labored mightily to produce was
not a democratic, independent new nation-state but an autocratie mling family held in place
by foreign power. 6
Diem est ici considéré comme une extension pure et simple de l'état-major américain.
La dichotomie entre les deux Viêt-Nam est exacerbée dans cet ouvrage, puisque
l'introduction des deux Viêt-Nam est brève. Le livre penche clairement vers le Viêt-
Nam de Hô Chi Minh, dans la mesure où il est de facto présenté comme un
nationaliste alors que Diem est tout simplement dépersonnalisé et traité tel un
4
Ibidem, p. 14.
5
Ibidem, p. 18.
6
Jbidem, p. 59.
7
instrument créé de toutes pièces à l'étranger. Young mmumse les actions des
communistes, en évitant d'aborder les massacres commis et l'échec de la réforme
agraire par les Viêt-Minh en particulier. Alors que les actions arbitraires de l'armée
américaine, ainsi que l'incompétence de l'année du Sud sont maintes fois soulignées,
7
le Front, lui, est considéré comme tme armée très efficace.
7
Ibidem , p. 73 .
8
Ibidem , p. 24.
8
Le livre Triumph Forsaken :The Viêt-Nam War, 1954-1965 de Mark Moyar est
l'ouvrage qui représente le mieux ce courant. Partisan de la guerre du Viêt-Nam,
Moyar travaille pour l'année américaine lors des guerres récentes au Moyen-Orient.
Le livre couvre une période plus limitée que The Viêt-Nam Wars de Young, de 1954 à
1965. Alors que les orthodoxes ont mobilisé un passé pour défendre leurs critiques de
la guerre, Moyar s'engage à déconstruire l'idée du Viêt-Nam résistant en mobilisant à
son tour l'histoire du pays, afin de défendre la légitimité de l'intervention américaine.
L'auteur considère que les Vietnamiens ont toujours été soumis aux Chinois. La thèse
voulant que Hô Chi Minh soit un défenseur du Viêt-Nam inspiré d'une résistance
éternelle est réfutée, puisque la Chine n'est pas un État antagoniste, mais une
influence positive :
In general, amicability characterized relations between China and Viet-Nam during these
thousand years. Having been a Chinese province and a popular destination for Chinese
emigrants during the preceding thousand years, Viet-Nam had thoroughly absorbed the
customs, ideas, and religions of China. From the Time of its independence through the middle
of the twentieth century, Viet-Nam remained a follower of China in the realms of culture and
politics. Although the Vietnamese at times resented Chinese influence and feared excessive
Chinese meddling in Viet-Nam's affairs, as is typical when one nation dominates another,
these emotions were not strong enough to either prevent collaboration or create serious
hostility. 9
Moyar affirme que très peu d'attaques ont été orchestrées contre le Viêt-Nam lors des
mille ans de cette histoire de résistance, dans la mesure où le Viêt-Nam aurait
toujours été un vassal de la Chine. Les conflits au Viêt-Nam furent des guerres
civiles, plutôt que des guerres de résistance. Dans ce contexte de guerre du Viêt-Nam,
cette notion prend toute son importance, puisque la thèse de l'auteur définit le conflit
entre Diem et Hô comme une guerre civile, Hô étant le réel collaborateur avec la
Chine communiste. Si le conflit est une guerre civile, alors toute cette mythologie
9
Moyar, 2006, p.3.
9
nationaliste s'effrite. Dans cette analyse, Diem devient un nationaliste réel, chevalier
du seul Viêt-Nam légitime.
Moyar tente de renverser l'argument de Young et des orthodoxes afin de montrer que
la guene américaine au Viêt-Nam a été légitime. Cette justesse du conflit implique
que l'État dirigé par Hô Chi Minh n'est pas légitime, puisqu'il serait à la botte des
communistes. Le régime de Ngo Dinh Diem est mené par un nationaliste véritable,
selon l'auteur. Contrairement à sa réputation, Diem ne serait pas un collaborateur qui
suivait tous les ordres des Américains, mais il aurait été un grand patriote vietnamien
qui connaissait le terrain et qui était contraint à travailler avec l'armée américaine
10
malgré lui. Moyar consid_ère Diem comme un chef d'État efficace puisque :
He had taken control of a disintegrating country and sewn it together. He had overcome the
enmity of the army and the sects, the intrigues of the French, and the contempt of two
American ambassadors, and he had fended off the Cornmunists. Steering through the deep
water [Link] the shoals of Maoist barbarism on the one side and Western liberalism on the
other, Diem had suppressed the opposition without resort to the extensive slaughter employed
by the Communists in the North. Many able nationalists, including a significant nwnber of
former Viet Minh, had rallied to his side. 11
Had Diem lived, the Viet Cong could have kept the war going as long as they continued to
receive new manpower from North Viêt-Nam and maintained sanctuaries in Cambodia and
Laos_,but it highly doubtful that the war would have reached the point where the United States
needed to introduce several hundred thousand of its own troops to avert defeat, as it would
under Diem's successors. Quite possibly, indeed, South Viêt-Nam could have survived under
Diem without the help ofU.S. ground forces. 12
10
Ibidem . p. 40-47.
11
Ibidem, p. 59.
12
Ibidem, p. 286.
10
La mort de Diem marque la fin d'un espoir de contrer les communistes selon l'auteur.
L' erreur de l' état-major américain a été d'ordonner l'assassinat de Diem, puisque les
autres leaders qui le suivirent furent incompétents. Cette absence de légitimité des
successeurs de Diem a entraîné l'intervention des Américains au Viêt-Nam, et un
nombre trop important de morts américains.
Le plus grand oubli de ces différentes approches est l'évacuation des influences
extérieures au Viêt-Nam. L'américano-centrisme de l'analyse développée par les
orthodoxes et révisionnistes américains est problématique puisqu 'ils ne se
concentrent que sur cette période américaine de la guerre, en minimisant
dangereusement les origines de la guerre occidentale. L'expérience française de la
11
guerre est totalement absente de cette historiographie, alors qu'à la base, la majorité
des concepts qui ont été utilisés par les Américains ont connu leurs genèses à travers
les intellectuels français. Le mouvement orthodoxe doit beaucoup aux intellectuels
français, qui n'ont pourtant pas leur juste place au panthéon des auteurs antiguerre.
Ce bilan historiographique a été ainsi érigé afin de montrer les failles de ces
courants intellectuels américains, qui ont tendance à minimiser l'importance du
travail effectué par les intellectuels français.
0.2 Une approche transatlantique: l'influence des Français sur l 'école orthodoxe
américaine.
Ce bref bilan nous montre bien à quel point l'historiographie des écoles orthodoxe et
révisionniste donne l'impression d'un débat américano-américain. Mais ces débats
n'existaient pas en vase clos. Ce fut particulièrement le cas en ce qui concerne l'école
orthodoxe. Certains auteurs américains très influents se sont appuyés sur les écrits
d'une génération de Français, surtout l'orientaliste français, Paul Mus, afin de
développer leurs critiques de la guerre américaine. Si Viêt-Nam : sociologie d'une
gue1re de Mus est devenu le symbole de la dissidence française, Frances FitzGerald
est son héritière avec Fire in the Lake. Il s'agit d'un chapitre inédit de l'historiographie
de la génération antiguerre aux États-Unis.
L'impact de Paul Mus sur Frances Fitzgerald sert de notre étude de cas sur cet
échange intellectuel, et les retombées historiographiques, puisque Fire in the Lake est
devenu un best-seller, et aura un impact énom1e (en tant que document fondateur)
jusqu'à nos jours de l'école orthodoxe aux États-Unis. L'adaptation de Mus par
FitzGerald devient une grille d'analyse populaire sur le Viêt-Nam, chère aux
orthodoxes afin de dénoncer l'ingérence américaine dans un pays qui se trouve à des
milliers de kilomètres. Mais l'analyse de Mus ne fut pas la seule source d' inspiration
majeure pour cette école orthodoxe.
dans la région, politique qui ne s'inscrivait pas dans un conflit de Guerre froide
selon eux. La création des deux Viêt-Nam et de leurs oppositions sera au centre de
l'analyse effectuée avec la constrnction d'un Viêt-Nam résistant face à l'envahisseur
contre la vision de l'utilité de l'intervention au Viêt-Nam qui visait à endiguer le
communisme international (dont Hô Chi Minh était un agent) promu par les
partisans del 'intervention américaine.
Nous voyons émerger de cette connexion transatlantique l'existence de« deux Viêt-
Nam ». Cette double constrnction peut nous éclairer sur la création d'un courant
historiographique qui a révéré ce Viêt-Nam révolutionnaire de Hô Chi Minh à nos
jours, et vilipendé le Viêt-Nam collaborateur de Diem. À travers la lecture de ces
différents ouvrages, deux questions se sont dégagées de l'analyse. La question la
plus importante qui sera abordée dans ce mémoire portera sur la création des deux
Viêt-Nam : dans quelle mesure les intellectuels étudiés ont-ils voulu opposer un
Viêt-Nam plus «authentique » à l'image de celui présenté par le gouvernement
américain dans le but précis de mettre en cause, ou soutenir, l'intervention
occidentale au Viêt-Nam de 1945 à 1975? Afin de contester la guerre américaine,
les intellectuels ont privilégié certains faits tels que le nationalisme de Hô Chi Minh,
tout en minimisant certaines actions de la République démocratique du Viêt-Nam.
En parallèle, l'analyse du Sud Viêt-Nam en tant que suppôt des États-Unis a été
négative. L'intérêt d'opposer ces deux Viêt-Nam se trouve dans le projet véhiculé
par les orthodoxes. ·Le fil conducteur de cette question pennettra de relier les trois
chapitres ensemble, afin de créer une analyse cohérente.
Paul Mus a été un exemple pour ses émules français et américains. Il s'est improvisé
en lanceur d'alerte, alors qu'il était un des plus brillants hauts fonctionnaires de
l'administration coloniale française. McAlister et Fitzgerald ont suivi l'exemple de
Mus quant à sa participation à la guerre. L'utilisation extensive des concepts établis
14
par Mus n'est pas innocente car celui-ci a acquis une légitimité sans précédent,
grâce à son parcours au sein de l'État et son retournement contre la guerre. Lors du
transfert des connaissances transatlantiques, serait-il possible de parler d'un modèle
« musien » d'engagement politique pour cette école orthodoxe? Ce sujet est
totalement inédit dans l'historiographie. Ma contribution sur le sujet serait de mettre
en lumière la création d'une critique sur la guerre qui s'est déplacée outre-
Atlantique à travers la présence de Mus sur le sol américain et son influence sur la
contestation de la guerre, ainsi que le poids du présent sur le passé. Dans ce
mémoire, nous suivons le parcours de Paul Mus de la France aux États-Unis, à
travers les différentes personnes qui ont été inspirées par son travail. La particularité
de cette étude est le champ spatio-temporel : nous ne nous intéressons pas seulement
à l'historiographie française ou américaine, mais nous faisons le lien entre les deux,
puisqu'elles sont reliées à travers Mus, qui est un fil conducteur entre les deux
continents.
Le mémoire est divisé en trois chapitres. Le premier chapitre traite de Paul Mus,
l'intellectuel français qui a été l'instigateur de cette école intellectuelle à travers son
parcours, de !'École coloniale à l'anticolonialisme. Le deuxième chapitre traite des
ouvrages de Philippe Devillers et Jean Lacouture, les émules françaises de Mus. Le
troisième chapitre traite des auteurs américains, ces intermédiaires qui vont
s'inspirer de Mus pour critiquer la guerre américaine. À travers cette démonstration,
nous espérons montrer le transfert transatlantique effectué à partir de Paul Mus, qui
a amené ses concepts aux États-Unis lors de la guerre américaine, et comment les
intellectuels américains ont utilisé ces concepts pour dénoncer l'action militaire au
Viêt-Nam. On ne peut pas comprendre l'école dite orthodoxe aux États-Unis
d'Amérique aujourd'hui, sans la libérer de son carcan américano-centré, en la
situant dans un contexte plus large, c'est-à-dire l'échange intellech1el transatlantique
entre la France et les États-Unis.
Qui ne se souvient pas que la presse ne s'en était pas tenue là? On n'a point oublié l'émotion
avec laquelle nous avons alors évoqué une fois de plus la tragique histoire des tortures
infligées aux nôtres, du rapt, du viol, et du massacre. Or, en l'espèce, tout cela était faux et
bien au contraire, quand les faits ont été connus, on a dû constater que nos adversaires avaient
montré autant de correction et même d'humanité que d'habileté militaire : pourquoi devrions-
. pwsque
nous !e taire, . c ' est vrai"?. 13
Si la guerre d'Algérie a mobilisé beaucoup d'intellectuels français - tel que Jean Paul
Sartre, Pierre Vidal-Naquet à gauche et Raymond Aron à droite- le conflit en
Indochine n'a pas eu le même impact pour ces familles politiques. Mis à part la revue
Esprit, dirigée par Jean-Marie Domenach, qui a condamné la torture en Indochine
lors des années 30, et certains intellectuels du pa1ti communiste qui ont dénoncé le
colonialisme avant la Seconde Guerre mondiale à travers des articles dans la presse
engagée et des manifestations lors du conflit en Indochine, les critiques sur la guerre
étaient peu nombreuses. Les condamnations du conflit ne furent jamais aussi vives
que celles qui se produisirent lors de la guerre d'Algérie. L'importance de cette
situation s'exprime par un désintérêt palpable au sein de cette classe d'intellectuels
français lors du conflit en Indochine. Il n'y a jamais eu de mouvement antiguerre
organisé comme lors de la guerre d'Algérie, où celle contre les Américains au Viêt-
Nam.
13
Paul Mus, "Les Vietnamiens aussi sont des hommes.» Témoignage Chrétien, Vendredi 11
novembre 1949, no. 279, p. l.
18
Né dans le Sud de la France de parents tous deux instituteurs, Paul Mus venait d'une
famille républicaine. Son père, Cyprien Mus, était un dreyfusard et franc-maçon. Il
14
Christopher E. Goscha, Historical DÏctiona1y of the Jndochina War (1945-1954). An international
and InterdiscipUnary Approach. Copenhagen, Nordic lnstitute of Asian Studies, 2011 , p. 229.
19
s'est mis au service de la nr République comme instituteur, carrière qui a aussi été
15
celle de la mère de Paul Mus. Le grand philosophe républicain philosophe Émile
Chartier, plus connu sous le nom d'Alain était si proche de la famille qu'il devient le
parrain de Mus et son professeur de lycée. Cette mise en contact avec, à la fois des
idées humanistes et l'amour de la République, influença le jeune Mus qui passera sa
jeunesse en Indochine, à Hanoi. Il avait une connaissance personnelle du Viêt-Nam,
et son affection pour le peuple vietnamien sera présente dans ses différents travaux à
16
travers le temps.
La boussole morale du jeune Paul Mus a été fortement influencée par Alain.
L'expérience de guerre d'Alain a marqué Mus. Pour le philosophe, il était nécessaire
d'aller à la guerre afin de prouver son amour pour la Patrie. Il devint artilleur sur le
17
front de l'Ouest. Cette expérience mènera Alain à réfléchir sur l'expérience
humaine en temps de guerre à travers une série d'articles publiés dans la collection
Mars ou la guen·e jugée. Il était profondément antimilitariste tout en étant patriote. 18
Bien que ces deux principes puissent paraître antinomiques, elles ne l'étaient guère
pour Alain, puisque celui-ci s'engagea de son plein gré dans l'am1ée française lors de
la déclaration de guerre en 1914, à l'âge de 46 ans. Après la guerre, Alain redevint
professeur, il enseigna en khâgne au Lycée Henri-IV à Paris, ou Mus a passé son
baccalauréat en philosophie.
Paul Mus rentra en France en 1919 afin de commencer ses études universitaires.
L'expérience d'Alain sur le champ de bataille le marqua. Il dira de son mentor : « ma
15
Cet engagement envers la République est important chez les Mus, puisque Cyprien Mus, son père, a
profité de la politique française d'éducation qui permettait aux bons élèves d'accéder à une ascension
sociale impossible auparavant. Cyprien Mus était aussi un membre de la Ligue des Droits de l'Homme.
16
Ibidem, p. 17.
17
Ibidem, p. 42.
18
Bernard Halda, Alain. Paris, Classiques du XXe siècle, 1965, p. 39.
20
génération a été de bonne heure mise en garde, par Alain mieux que par personne,
contre ces conventions, favorables aux déraisons collectives et aux conformistes,
19
maniable à qui fait son jeu sur ce dernier. » Les expériences militaires d'Alain et
Mus sont comparables, puisque celui-ci suivra un parcours similaire à son tour lors de
la Deuxième Guene mondiale.
Alain accordait beaucoup d' impottance à «la vérité», une source à laquelle Mus
puisa allégrement. Il encourage le fait même de devenir un objecteur de conscience si
cela devient nécessaire. Cette «vérité »est primordiale pour l'homme selon Alain, et
le mensonge affaiblit les institutions de la société, telle la justice. Cette quête pour la
vérité est d'ailleurs expliquée par Alain dans Éléments de philosophe; De la
Sincérité:
Lorsqu'on a prouvé, par raisons abstraites ou par sentiment, qu'il n'est jamais pennis de
mentir, il se trouve que l'on a mal servi la cause de la vertu ; car il est connu qu'une loi
inapplicable affaiblit un peu l'autorité des autres lois. Peut-être vaudrait-il inieux régler les
discours d'après la loi supérieure de la justice ; mais il y a aussi un mal à soi-même et une
déchéance dans le mensonge ; il y a donc une vertu de sincérité, qui toutefois n'est pas située
au niveau des discours ordinaires. De là vient que tant de mensonges sont excusés et
20
quelques-uns même loués et certainement honorables.
Le mensonge était ainsi pourfendu par Alain, mais les leçons du philosophe traitaient
aussi du respect de l' Autre. Selon André Maurois, Alain inculquait « l 'honeur de
21
l'hypocrisie, le désir de comprendre, le respect de l'adversaire.» Ces principes
seront la base del 'éveil de la dissidence de Mus contre le gouvernement français, lors
de ses futurs articles dénonçant les mensonges d'État sur la politique française lors de
la guerre d'Indochine.
19
Goscha, 2007, p. 271.
20
Ibidem, p. 272.
Quant à la citation, elle peut être retrouvée dans Alain, « De la sincérité » dans Éléments de
philosophie Paris, Folio essais, 1991 , p. 308.
21
Goscha, 2007, p. 272.
21
Après avoir fini le lycée, le jeune Paul Mus se consacre à l'étude de l'Asie. Sa
fonnation universitaire le mène à devenir un spécialiste del' Asie. Après avoir obtenu
sa Licence de philosophie en 1922, Mus continua ses études avec un diplôme en
philosophie à ! 'École Pratique des Hautes Études à Paris. Ses capacités intellectuelles
le firent remarquer par deux directeurs successifs de !'École Française d'Extrême-
Orient (EFEO). Lorsqu'il postula pour un poste de membre temporaire de l'EFEO, il
fut accepté deux semaines après son envoi de demande. Paul Mus et son épouse
Suzanne Godbille (avec qui il se maria en 1924) partirent pour Hanoi en juillet 1927
pour son poste à l'EFEO. Il sera« secrétaire bibliothécaire» en 1929 à l'EFEO, qu'il
tiendrajusqu'en 1935.
Mus ne s'intéressait pas au Viêt-Narn dans son champ d'études. Comme les
orientalistes de son époque, il traitait du passé et des religions indiennes, vues dans
ses différentes publications telles que sa thèse de doctorat sur Barabudur. Esquisse
d'une histoire du bouddhisme fondée sur la critique archéologique des textes, «La
mythologie primitive et la pensée de l'Inde », dans le Bulletin de la société française
de philosophie et « La notion de temps réversible dans la mythologie bouddhique »
22
dans }'Annuaire de l'École Pratique des Hautes Études. Il ne traitait pas de la
période contemporaine, jugée trop sensible.
22
Aucun auteur, "Paul Mus.» École Française d' Extrême Orient. (En ligne :
[Link] accédé le 29 avril 2015.)
22
n'est pas né avec Hô Chi Minh. L'insurrection de Yên Bai organisée en février 1930
par le Vi~t Nam QuÔc Dân Dàng (VNQDD - le Parti nationaliste vietnamien) contre
différentes casernes situées dans le Nord du Viêt-Nam a été une importante révolte
contre le pouvoir colonial. D'autres endroits ont aussi été touchés: en 1930-31 ,
d' importantes émeutes ont frappé les provinces de Nghe An et Ha Tinh. La répression
française fut sanglante. Plus de 2000 personnes furent arrêtées, et 52 personnes furent
exécutées pour la mutinerie de Yen Bay, dont le célèbre nationaliste Nguyen Thai
Hôc. 23
Yên Bai n'a pas été la seule tentative de révolte par des nationalistes vietnamiens.
Alors que les révoltes contre les corps constitués de février 1930 ont été un échec
retentissant, le Parti communiste a mobilisé les paysans pauvres, domestiques et
ouvriers agricoles en situation précaire. Ces mouvements se transformèrent en
émeutes prônant le renversement de l'État colonial français et l'instauration d'un
régime communiste, inspiré de l'Union Soviétique. La répression de l'État français
fut sans précédent: 99 % des cadres communistes responsables de ces révoltes furent
24
exécutés au début de l'année 1932. Ces révoltes ont secoué le pouvoir colonial,
prouvant que les Vietnamiens étaient contre la colonisation de leur pays. Dans ce
contexte, Paul Mus ne s'était jamais exprimé sur ce sujet, alors qu'il a grandi au Viêt-
Nam.
23
Ngo Van, Viét-Nam , 1920-1945. Révolution et conh"e-révolution sous la domination coloniale. Paris,
Éditions L'insomniaque, 1995, p. 141 -144.
24
Martin Bernai, "The Nghe-Tinh Soviet Movement 1930-1931. Past and Present, no. 92, août 1981
Oxford University Press, p. 155.
23
25
Davidi Chandler, "Un sketch biographique" dans dans Paul Mus {1902-1969) : L'espace d 'un
Regard. (dir. Par David Chandler et Christopher E. Goscha) Paris, Les Indes Savantes, 2007, p. 24-
25.
24
L'occupation japonaise de l'Indochine dès 1940 mit à mal l'État colonial en Asie du
Sud-Est. Après la capitulation du gouvernement français contre l'Allemagne nazie en
juin 1940, le Nord de l'Indochine est devenu la première région en Asie du Sud-est à
être occupée par des troupes japonaises. Le Japon se préparait à une riposte
américaine, après l'attaque de Pearl Harbor. L'accord Kato-Darlan, signé à Vichy le
29 juillet 1941 et l'accord militaire de défense de l'Indochine par les Japonais, signé
par l'amiral pétainiste Jean Decoux le 9 décembre 1941 après le coup de force des
Japonais à Pearl Harbor, a divisé l'Indochine en deux zones, Nord et Sud. Le Nord a
26
Ibidem, p. 26-27.
27
Ibidem, p. 28.
25
été placé sous la responsabilité française alors que le Sud a été mis sous la
28
responsabilité de l'armée japonaise.
Mus se trouvait au Viêt-Nam lors du coup de force des Japonais, le 9 mars 1945. Ce
coup de force perturba fortement sa mission, et les troupes françaises furent mises
hors de combat par l'armée nippone. Plusieurs milliers de soldats réussirent à
s'échapper. Afin de légitimer ce coup de force parmi les différentes populations
colonisées, le Japon déclare aux différentes élites du Viêt-Nam, Cambodge et Laos
qu'ils sont dorénavant indépendants.
28
Ralph B. Smith, "The Japanese Period in Indochina and the Coup of9 march 1945." Journal of
Southest Asian Studies, Vol. 9, no.2, Japan and the Western Powers in Southeast Asia, septembre
1978- p. 268.
29
Le pacte Molotov-Ribbentrop stipulait la neutralité entre l'Union Soviétique et l'Allemagne nazie. Il
a été rompu après le début de l'opération Barbarossa, c'est-à-dire l'invasion de l'Union Soviétique par
l'Allemagne.
30
Goscha, 2011, p. 485.
26
... Ce nationalisme, qu 'on a parfois révoqué en doute, existe, et il est même singulièrement
tenace. Seulement, il ne faut pas le chercher là où il n'est pas. Tel que l'histoire l'a façonné, il
est d'origine et de nature surtout rituelle et sociale. Il n'est ni agressif, ni militariste tout au
moins sous la forme où il est largement répandu dans les masses. En matière proprement
politique, il n'est exacerbé, à ce niveau, par aucun irrédentisme; il n'est pas hanté non plus par
l'image précise d'w1e gloire nationale perdue, que l'on se représenterait sous la fonne de
conquêtes assujettissant les pays voisins pour un temps plus ou moins long. Ce n'est point
d 'ailleurs que le nationalisme allllamite soit philosophique par nature : il n'avait, à cette
, . aucune vocation
mo derat1on, . prea ' lable. 31
Recherché par les Japonais, Paul Mus devait rejoindre l'année française. Blessé lors
de ce voyage, Mus s'en alla d'abord vers Diên Biên Phu le 21 mars, où le général
Sabatier avait rassemblé les forces disponibles. Le professeur s'envola ensuite vers
Calcutta afin d'exercer sa nouvelle fonction auprès de l'armée française : «conseiller
politique délégué auprès du général Sabatier», bien qu'il n'ait guère influencé les
décisions de celui-ci. Tout ce parcours a cependant marqué Mus à jamais; car celui-ci
31
Paul Mus, « note sur la crise morale franco-indochinoise » dans L'espace d 'un regard : L 'Asie de
Paul Mus (1902-1969.) (Dirigé par David Chandler et Christopher E. Goscha) Paris, Les Indes
Savantes, 2007, p. 307.
27
vient de découvrir les aspirations d'un peuple, et cette prise de conscience va aller à
l'encontre de son poste de fonctionnaire colonial.
De par ses activités pendant la Seconde Guerre mondiale, Paul Mus se trouve au
service de l'État gaulliste. Le gouvernement français lui offra la direction de l'École
Nationale de la France d'Outre-Mer (ENFOM), anciennement l 'École Coloniale,
qu'il accepta. Cette École avait pour but de former les futurs fonctionnaires
administratifs de l'Empire français. Bien que les détails exacts de cette nomination de
Mus ne soient pas officiellement connus, David Chandler offre l'hypothèse que les
activités de l'orientaliste dans la Résistance, son travail en Afrique ainsi que la bonne
réputation qu'il avait auprès des proches du général de Gaulle étaient en grande partie
les raisons principales de cette affection. 32 À travers cette nomination, Paul Mus
devient un élément primordial de l'Empire colonial.
Mus doit composer avec la ligne officielle du gouvernement malgré ses positions sur
le nationalisme vietnamien. Il partit vers Paris durant l'été 1945 afin d'organiser les
33
troupes sous le nouveau responsable de l'Indochine, le général Leclerc. Après la
reddition des Japonais en août 194 5, de Gaulle envoya Leclerc en Indochine, et le
vice-amiral Georges Thierry d'Argenlieu fut nommé haut commissaire. Mus fut
nommé conseiller politique de Leclerc, qui se rendit à Tokyo afin de signer l'acte de
reddition lors du 2 septembre 1945. Cette nomination est problématique pour Mus,
puisque Leclerc, bien qu'au courant de l'existence d'un nationalisme vietnamien,
avait comme objectif de rétablir l'Empire colonial en Indochine, ordre qu' il avait reçu
32
Chandler_,2007, p. 34.
33
Ibidem, p. 30.
28
Les analyses émises par Paul Mus quant au nationalisme vietnamien se confirmeront.
Les nationalistes vietnamiens ont compris que le 9 mars était un mouvement décisif
dans leur lutte pour la libération du Viêt-Nam. Après l'annonce de la reddition
nipponne, une Convention nationale nomma Hô Chi Minh à la tête d'un
gouvernement provisoire de salut national, le 16 et 17 août 1945. Le 25 août,
l'empereur Bao Dai abdiquait, créant une vacance officielle du pouvoir pour le peuple
vietnamien. Cette situation requiert un nouveau chef pour le Viêt-Nam, et ce chef
devient Hô Chi Minh. Le 2 septembre 1945 marque la déclaration d'indépendance du
Viêt-Nam, par Hô Chi Minh, à Hanoi. Un nouveau nom est donné au pays, qui
35
devient dorénavant la République Démocratique du Viêt-Nam. Le nationalisme
vietnamien commença à obtenir des résultats concrets avec cet acte.
Après une période de combat contre les Japonais, Mus commence à affirmer
publiquement son respect pour les Vietnamiens. Alors qu'il était dans la région de
Mytho afin de négocier avec un comité local dans le but de rencontrer les Français de
la région dans le village de Ben Tre, il avait remarqué un panneau de bienvenue
rédigée par les habitants du village. Les villageois y avaient inscrit :
Vive la France
Vive la Paix
34
Goscha, 2011 , p. 271.
35
Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochina, An Ambiguous Colonization, 1858-1954. University
ofCalifornia Press, Berkeley, 2009,, p. 340-341.
29
Mus effaça « la seconde ligne, que l ' on remplaça par les mots : Vive le Viêt-Nam. À
ces patriotes qui s'étaient si profondément ouverts à nous ... nous devions bien cela.
C'est ainsi que dans leurs villages, le nom que leur pays a choisi de se donner fut
36
pour la première fois accepté par nous. » Cette action montre les débuts officiels
d'un Paul Mus respectueux des revendications nationalistes, et il serait même
possible d'avancer qu'il commença à devenir un sympathisant de la cause
nationaliste. L'utilisation du tenne « Viêt-Nam »par Mus n'est pas anodine. Le terme
« Viêt-Nam »est subversif: puisqu' il légitime l' idée d'un État indépendant, séparé de
la sphère coloniale française. Tandis que l ' amiral D'Argenlieu refuse d'admettre
l'existence de ce pays, allant jusqu'à bannir le nom de cette nation, Mus affirme
dorénavant son existence, et accepte sa légitimité, alors qu ' il était un agent du
gouvernement français lors d'une opération militaire dont le but final était la
reconquête du Viêt-Nam. 37
36
Chandler, 2007, p. 33.
37
Ibidem, p. 35.
38
Ibidem p.33.
30
Le gouvernement français essaie de garder son contrôle sur l'Indochine par tous les
moyens possibles. Une des solutions envisagées n'était cependant pas inédite, car elle
39
date originellement de la Première Guerre mondiale : la solution Bao Dai. Malgré
l'échec de cette première solution Bao Dai, le gouvernement français a voulu
renouveler l'expérience. La création de la République Démocratique du Viêt-Nam
(RDVN) a créé une onde de choc, étant la première colonie française déclarant son
indépendance. La solution royaliste est ainsi redevenue possible, afin de contrer les
nationalistes. Même si Bao Dai, après avoir abdiqué en août 1945, est devenu
conseiller pour le nouvel État vietnamien, les administrateurs coloniaux tels Léon
Pignon et Jean Cousseau ne voyaient pas cette situation comme iITéparable. En juillet
46, alors que les groupes antifrançais et anticommunistes furent éliminés les uns
après les autres, les Français commencèrent à vouloir convaincre Bao Dai de revenir
au Viêt-Nam, après son départ en avril 1946. L'Amiral Thierry D'Argenlieu voulait
contrer Hô Chi Minh par cette solution nationaliste, et Pignon avec Cousseau
40
s'occupèrent de l'organisation de ce retour.
Dans cette administration coloniale, Léon Pignon avait une grande importance.
Formé dans le contexte de la loi coloniale, Pignon a commencé sa carrière coloniale
en 1932. Lors de la Seconde Guerre mondiale, Pignon a rejoint les forces du général
de Gaulle en 1942, après le débarquement allié en Afrique. II exerça une influence
39
Goscha, 2011 , p. 53.
40
Ibidem, p. 54.
31
Dans ce contexte, Paul Mus contirme son ascension dans l' Empire colonial français .
En 1946, il obtient la chaire des «civilisations d' Extrême-Orient » à !'École
Nationale, qu'il va diriger jusqu'en 1949. 42 La transfonnation de 1'01ientaliste en
fonctionnaire colonial est donc effectuée; en plus d'une vie militaire au service de la
France gaulliste en hldochine, mais dans une administration où les différents acteurs
sont partisans d'une ligne dure, cette montée de Mus ne peut qu ' être de plus en plus
problématique. Le général Leclerc était très attentif à ses conseils. Leclerc quitta la
région après avoir défilé avec les troupes coloniales à travers Hanoi. Son remplaçant,
l'amiral d'Argenlieu, était bien moins réceptif envers l' intellectuel. Mus remplacera
Léon Pignon, l'ex-conseiller du haut commissaire, élaborateur de la solution Bao Dai.
Ainsi, atteignit-il de hautes responsabilités dans l'appareil d'État colonial.
41
Ibidem,p . 382.
42
Chandler, 2007, p.34.
32
pacifique sont anivées. Cette solution royaliste est mise de côté., car elle n'était pas
politiquement mûre, et aucun Vietnamien nationaliste respecté n'a rejoint le camp du
prince. La différence d'approche sur le Viêt-Nam entre Paul Mus et Léon Pignon est
cependant significative : Mus reconnaît le nationalisme de Hô alors que Pignon nie
son existence à cause du fait communiste. 43
Paul Mus va vivre une contradiction tout aussi puissante que celle du 9 mars 1945,
lorsque le gouvernement Bollaert l'enven-a en Asie pour rencontrer Hô Chi Minh. La
rencontre avec Hô en mai 1947 a été organisée afin de discuter d'une possible
adhésion à l'Union Française et d'un retour de contrôle français au Viêt-Nam. Mus,
malgré ses sympathies envers le projet nationaliste, s'est retrouvé piégé à cause de
43
Daniel Varga, « Léon Pignon et Paul Mus. Deux spécialistes du Viêt-Nam à la croisée des chemins.
Une étude menée à partir de rencontres informelles tenues à Hanoi au printemps 1947. »dans Paul
Mus (1902-1969): L'espace d'un Regard. (dir. Par David Chandler et Christopher E. Goscha, Paris,
Les Indes Savantes, 2007, p. 250-254.
44
Il est important de noter que Ramadier menait un gouvernement de coalition entre le parti centriste,
MRP, le parti socialiste SFIO et le Parti Communiste français .
45
Goscha, 2011 , p. 65.
33
son poste dans un État colonial où il était directeur de l 'École coloniale. Les
conditions de l'armistice réclamées par l'État français sont inacceptables pour le
leader Viêt-Minh: la cessation imminente des hostilités, la remise de la majorité de
l' annement Viet-Minh, la circulation libre des troupes françaises sur le territoire
vietnamien, et la libération des prisonniers et déserteurs emprisonnés par le Viêt-
46
Minh. À ces conditions, Hô répondra « Si nous acceptions cela, nous serions des
lâches. Dans l'Union Française, il n ' y a pas de place pour les lâches. »47 Pour Hô
agréer aux conditions du gouvernement français aurait tout simplement été une
nouvelle phase de collaboration avec l'État colonial, qui aurait continué la
domination du Viêt-Nam. Mus était déçu de cette rencontre avec le chef des Viêt-
Minh. Cependant, il · a aussi été impressionné de cette rencontre avec le
48
révolutionnaire et cette appréciation influencera les écrits de Mus sur celui-ci.
L ' échec de ces négociations mit fin à la carrière politique de Paul Mus dans
l'administration coloniale. La poursuite du conflit s 'était confinnée avec les échecs
de négociations avec Hô Chi Minh. Malgré la fin de la carrière politique de Mus, son
devoir de fonctionnaire colonial continue. Son poste à la direction de l'ENFOM
occupa la majorité de son temps. Selon David Chandler, il est fort probable que Mus
ait commencé à réaliser que son poste à l 'ENFOM n'était pas pour lui, puisqu' il ne
pouvait plus faire l'apologie de la reconquête de l'Empire colonial français . 49
46
Varga, 2007, p. 256.
47
Philippe Devillers, His toire du Viêt-Nam de 1945 à 1952.. Paris, Éditions du Seuil, 1952, p. 389-390.
48
Chandler, 2006, p. 36.
49
Idem.
34
Alors que Mus enseignait à l'École Nationale de la France d'Outre Mer, Léon Pignon
fit son retour officiel au Viêt-Nam. Pignon était au Cambodge lors du mandat de
Bollaert. Cependant, son éloignement du Viêt-Nam ne l'a pas empêché de négocier
avec Bao Dai afin de créer un courant contre-révolutionnaire, qui mènerait à un État
vietnamien profrançais. 5
°Cette solution Bao Dai a été accélérée après la nomination
de Pignon au poste de haut commissaire de la France en Indochine. Bao Dai discuta
avec Pignon à Cannes en 49, et le prince vietnamien exprima clairement son point de
vue sur le sujet:
Faites cesser le néo protectorat et donnez-nous notre véritable indépendance_ Rendez nous la
Cochinchine afin de concrétiser l 'unité du Viêt-Nam ... La France a tort de retenir d'une main
ce qu'elle prétend dom1er de l 'autre. Elle a tort, et c'est le peuple vietnamien qui supporte les
51
conséquences de cette erreur, plus, de cette faute !
Bao Dai affama son refus d'être une marionnette française, et il avança clairement un
discours nationaliste. Les accords de l'Élysée, signés le 8 mars 1949 offrent en
théorie l'indépendance et l'unité du pays, en tant qu' «État associé». 52 Cependant,
cette solution ne fesait que museler Bao Dai et les nationalistes vietnamiens, et elle
rejettait l'idée même d'un nationalisme authentique. 53 Et avec l'anivée au pouvoir de
Mao Zedong en Chine, le gouvernement français ne va plus considérer Hô Chi Minh
comme un nationaliste, mais uniquement comme un agent communiste
internationaliste. Avec Pignon, la guerre, auparavant locale, va s'inscrire dans un
contexte plus large : la lutte internationale contre les communistes.
50
Goscha, 2011 , p. 383.
51
François Guillemot, Dai Viêt, indépendance et révolution au Viêt-Nam. L 'échec de la troisième voie
(!93~-1955) Les Indes Savantes, Paris, 2012, p . 451.
- Ibidem, p. 452.
53
Ibidem, p. 464.
35
Alors que le gouvernement ne l'a pas écouté, Témoignage Chrétien a trouvé en Mus
un lanceur d'alerte. Le journal a découvert un expert colonial qui, à travers son
parcours de résistant et haut fonctionnaire, a toujours été fidèle envers l'État.
Cependant, l'expert colonial ne peut plus soutenir la ligne du gouvernement. Il
annonce dès son premier article: «Grâce soit rendue à Témoignage Chrétien de ce
qu'il a ôté des seules mains de l'opposition politique : dans ces colonnes, les faits
prennent leur véritable sens. Le signataire des présentes lignes s'est toujours refusé à
alimenter une polémique politique vaine par son caractère même. Mais ici, il
55
décharge sa conscience. » L'influence d'Alain, l'homme qui prônait la recherche de
la vérité, transparaît dans cette déclaration. L'importance de cette conscience est
primordiale dans sa première sortie publique, puisque l'orientaliste rompt
officiellement avec la politique de reconquête qu'il a dû soutenir pendant les cinq
années précédentes. À travers cette sortie médiatique, Mus ne va plus décevoir les
enseignements de son parrain.
54
Sabine Rousseau « La réception des écrits de Paul Mus sur la guerre <l'Indochine dans les milieux
chrétiens français», dans Paul Mus (1902-1969) : L'espace d 'un Regard. (dir. Par David Chandler et
Christopher E. Goscha, Paris, Les Indes Savantes, 2007,, p. 261.
55
Paul Mus, « Un témoignage irrécusable sur l'Indochine : NON, PAS ÇA! »Témoignage Chrétien,
12 aout 1949, n. 266, p. l.
- - - - -- - - - - - - - - - --------- -----------------------------------
36
Cette prise de parole publique est sévère envers le gouvernement. Le premier article
de Mus va confirmer les accusations de torture dès 1946 envers les Viêt-Minh par le
gouvernement français, publiées par Cheragay. Il allait ainsi «rétablir la vérité » sur
ce sujet qu'il ne pouvait plus cautionner. L'indignation de Paul Mus, cet «ancien
conseiller du haut commissaire français et professeur au Collège de France », est
évidente lorsqu'il dénonce le traitement des prisonniers vietnamiens. Provenant d'une
personne qui a cautionné le système à travers sa participation à la reconquête, la
rnpture est dorénavant officiel, et le retour en arrière est impossible pour Mus.
Mus profite de ce nouveau statut de dissident afin de s'exprimer sur les sujets qui le
concernent. Le lanceur d'alerte critique ouvertement la Solution Bao Dai qui, selon
lui, mène le Viêt-Nam «au centre du problème» puisque l'ancien roi rendait
hommage aux victimes de la répression française envers les Vietnamiens. Le
problème avec l'hommage rendu se traduit dans les ripostes démesurées de l'État
français contre les Vietnamiens qui combattaient pour leur indépendance. La contre-
attaque ne va pas décourager les Vietnamiens de leurs combats, bien au contraire:
Mais nous constatons chaque jour - je viens d'en rappeler la preuve toute fraîche - que les
Vietnamiens se solidarisent très largement avec les combattants vietnamiens du 19 décembre.
Si notre dossier était authentique, une telle attitude nous montrerait qu'il n'y a plus d'issue.
Mais faisons courageusement la lumière et faisons-la égale des deux côtés. On peut
comprendre que les Vietnamiens se solidarisent avec leurs « résistants » du 19 décembre, si
les «atrocités » se réduisent à quelques crimes en eux-mêmes inexcusables, mais très peu
nombreux, comme nous-mêmes nous nous déclarons solidaires de nos combattants, malgré
des crimes en eux-mêmes inexcusables, comme les tortures de Dan Tieng, et d'autres, dont on
56
pourrait allonger la liste.
Le temps n'est plus à l'accusation mutuelle quant aux prémisses du conflit selon Mus,
et celui-ci prône la réconciliation entre la France et le Viêt-Nam afin« que l' on puisse
56
Ibidem, p.2.
,-
'
37
57
fixer, et d'où l'on puisse repartir.» Malheureusement, dans les médias français, de
nombreux mensonges furent publiés afin de diaboliser les Vietnamiens, souvent
présentés comme des tueurs sanguinaires. Selon Mus, la manipulation médiatique de
l'État français envers les nationalistes vietnamiens était des plus machiavéliques, et il
cherche à rétablir la vérité sur ce sujet, afin de pouvoir revivifier la possibilité du
dialogue entre l'État français et les nationalistes. En cherchant à sensibiliser le public
et à trouver la vérité dans les informations provenant d'Indochine, une possibilité de
pourparler serait à nouveau envisageable.
La dissidence de Paul Mus continue dans Témoignage Chrétien de 1949 à 1950. Dans
d'autres articles, il va tout d'abord dénoncer le mensonge de l'État sur les massacres
commis par les Viêt-Minhs à Hanoi, l'épisode des «vêpres hanoïennes » du 19
décembre 1946. 58 En faisant une enquête minutieuse Mus va ainsi prouver que
quatre-vingts pour cent des reportages sur ce sujet ont été falsifiés par la propagande
française. 59 Afin d'en finir avec cet ignoble traitement médiatique, Mus suggéra que
les Vietnamiens devraient être considérés comme un peuple conscient de ses
responsabilités. 60 L'optique finale de Mus était surtout d' «aller à la vérité», comme
le disait Alain. Cette vérité est primordiale afin d'être capable de «rompre le cycle
infernal, il faut ici s'interdire le moindre mouvement de passion, dans un sens comme
61
dans un autre, et ne pas adopter trop aisément l'attitude du redresseur de torts. »
Cette recherche de la vérité visait à atténuer les haines, afin d'arriver à un règlement
de cette guerre, qu'il eut tant de mal à vivre en tant que« vieux colonial. »
57
Ibidem, p.2.
58
200 Français auraient été exécutés par le Viêt-Minh à Hanoi.
59
Finalement il n 'y aurait eu que 37 morts français .
6
°
61
Chandler, 2007, p. 37.
Paul Mus, « Comment a commencé le drame d'Haiphông. »Témoignage Chrétien, 18 novembre
1949, p.2.
38
Le gouvernement français n'était pas content de voir un de ses plus brillants éléments
se retourner contre lui. Léon Pignon exprima son mécontentement au ministre de la
France d'Outre-Mer Paul Coste-Floret. Bien qu'il apprécie son objectivité, la
déclaration de Mus irrite le haut commissaire:
J'ajoute enfin que sans chercher à entamer une polémique sur la valeur des affirmations de M.
Mus et sur les résultats que nous pouvons attendre sur le plan moral d' une action, qui semble
désormais systématique, je crois qu'il est de mon devoir de souligner que son attitude
provoque dans tous les milieux français d'Indochine, et surtout panm les militaires,
étonnement et irritation étant donné surtout ses fonctions actuelles.
Mus continua sa dissidence. Depuis qu'il a déchargé sa conscience, il n'a plus peur.
La prise de position publique de Mus contre la guerre lui coûta ses fonctions de
direction de l'École Nationale de la France d'Outre-Mer, et il fut remplacé par
l'ancien directe~r de l'ENFOM, Paul Bouteille. 63 Cette rupture lui permettra de
64
s'exprimer librement sur le conflit en Indochine dès 1950. À travers ce parcours
académique et étatique, un intellectuel engagé est né à l'intérieur du gouvernement.
Et il continue d'ailleurs de critiquer l'action du gouvernement français avec sa plume.
62
Léon Pignon, Articles de M Paul Mus parus dans « Témoignage Chrétien. » Saigon, le 26
novembre 1949. Library ofCongress, Washington, D.C. Archives privées de Paul Mus.
63
Daniel Hémery, « Paul Mus et la décolonisation, » dans Paul Mus (1902-1969) : L 'espace d 'un
Regard. Les Indes Savantes, Paris, 2007, p. 233 .
64
Chandler, 2007, p. 37.
39
1.3.1 Faire voir le« Viêt-Nam »à travers Viêt-Nam: sociologie d'une guerre.
Étant libéré de ses fonctions étatiques, Paul Mus pouvait se consacrer à sa nouvelle
mission : faire voir le « Viêt-Nam » aux Français. Afin d'exprimer son indignation,
Mus va écrire deux livres magistraux : Viêt-Nam : sociologie d'une guerre et Destin
65
de l'Union Française. Mus ne descendra pas dans les rues comme manifestant; il
va plutôt attaquer le système à partir de l'Académie, en tant que membre haut placé
du célèbre Collège de France et son poste de visiting professor à l'Université de Yale.
Viêt-Nam : sociologie d 'une guerre est un des livres fondateurs de l'historiographie
sur la guerre du Viêt-Nam. Écrit en 1952, le livre est la consécration de la rupture
entre l'intellectuel et l'ancien fonctionnaire en Mus. La date est primordiale pour la
simple raison que Mus publia ce livre après son écartement de l'École Nationale alors
que la France est encore en guerre contre le Viêt-Minh.
Le livre a une mission précise : tirer l'alarme pour le public français afin ql,le le
conflit finisse le plus rapidement possible. Le titre de l'ouvrage est subversif dans ce
contexte de colonisation. Le terme « Viêt-Nam » est associé à l'idée d'un État
indépendant, et il est proscrit dans l'Empire colonial. Cette affinnation de l'existence
d'un Viêt-Nam, celui que Paul Mus va définir dans son livre, promeut l'idée d'un
peuple qui doit prendre son indépendance.
Le livre dégage quatre idées principales sur le Viêt-Nam. Mus développe (dans son
œuvre) l'existence de la réelle unité du pays qui est le village· une tradition historique
de résistance forgée par l'occupation chinoise, la légitimité du nationalisme de Hô
40
Le concept du Viêt-Nam éternel est central dans Viêt-Nam : sociologie d'une guerre.
L'auteur évoque une nation peuplée par une population appartenant à un territoire,
qui est l'apogée d'une« épopée ethnique. »66 Ce Viêt-Nam n'est pas juste une nation,
il est une façon de vivre :
Les paysages ouverts., semés de villages, qui en résultent, restent pourtant un fait naturel :
c'est celui d'une manière de vivre. Ils correspondent, selon M. Pierre Gourou, à la mise en
valeur par l'homme la mieux adaptée aux circonstances de sol et de climat au niveau d' une
civilisation artisanale en zone tropicale. Aussi voit-on que l'expansion vietnamienne a
présenté, dans l'histoire, l'unité et la continuité d'une espèce naturelle. C'est une sorte de
madrépore agricole et communautaire, aux éléments unifom1es et juxtaposés. Ils
bourgeonnent et s'étendent spontanément dans les directions ou le milieu se montre favorable,
c' est-à-dire jusqu' aux lisières de la « moyenne région », partout où le riz se cultive sous l'eau.
Comme dans l'exemple de la colonie madréporique, la souche entière reparaît là où le
système s'est propagé. Dans ces rizières d'aspects unis, la contexture vietnamienne ne s'altère
ni se détaille. C'est un fait humain, total, agricole, social, religieux et culturel. Le Viêt-Nam,
bien que vaincu militairement, dans la passé, par les Chams, guerriers entreprenants, a non
seulement, à la longue, battu, mais déraciné ses rivaux. Un peu comme l'Islam, sans peut-être
autant de tolérance ethnique, il n'apporte pas avec lui une économie, une foi ou un droit
séparés, mais la vie complète. Elle façonne le pays, à sa ressemblance. Là où ce mode de vie
67
parvient, le Viêt-Nam est fait; l'expérience prouve que c'est pour ne plus se défaire.
Nous voyons dans cette citation l'essence même du Viêt-Nam éternel : une façon de
vivre façonnée par un environnement qui lui est propre, et qui protégera toujours ses
habitants, et finira toujours par gagner contre les envahisseurs. Ce Viêt-Nam, comme
nous le voyons, est d' ailleurs habitué aux conquêtes des envahisseurs, mais la
présence de ceux-ci est toujours éphémère.
66
Idem. Viét-Nam: sociologi.e d 'une guerre. Paris, Éditions du Seuil, 1952, p. 17
67
Ibidem, p. 18.
41
Le Viêt-Nam est, avant toute chose, w1e manière d'être et d'habiter dont l' expression et
l'instrument d 'expansion sont le village, puis le foisonnement des villages, et enfin Wle nappe
uniforme de villages rizicoles, carroyant, une fois pris, le pays qu'il avait à prendre soit sur la
. sur d' autres peuples. 68
nature sauvage, s01t
Ce village n'avait que très peu de comptes à rendre à l'État royal avant la
colonisation. Une conception de l'État civil à l'occidentale n'a été introduite qu'à
partir de l'invasion des Européens. En tant qu'unité géographique, le village était très
autonome. L'État royal n'avait pas l'administration nécessaire afin de s'ingérer
concrètement dans les affaires du village, mis à part pour la récolte d'impôts et la
demande d'envoyer des candidats pour l'année nationale. Dans cette lecture de
l'histoire du Viêt-Nam présentée dans le livre, Paul Mus établit une structure
sociétale particulière, totalement en dehors du champ lexical occidental par rapport à
l'État. 69 Cet exercice de définition de l'histoire vietnamienne et du village sert à
montrer comment ce pays a été transfonné depuis le changement de paradigme qui se
produisit lors du XIXe siècle, c'est-à-dire l'arrivée de l'Empire colonial français.
68
Ibidem, p. 20.
69
Ibidem, p. 23.
42
Les politiques villageoises et les augures campagnards, dans le secret des communes, n'ont
donc jamais manqué de ressources mentales pour suivre, selon leurs vues, frustes et
incomplètes, et pourtant pénétrantes - à la manière paysanne - l'évolution de la situation. La
vie publique existe, derrière l'écran des bambous. Seulement, elle suit d'autres voies et elle
offre d 'autres réactions, sur un autre rythme que la nôtre. On entrevoit déjà, à travers ce qui
précède, comment et dans quelles limites, pour elle, le succès fait preuve; pourquoi aussi le
peuple s'attend spontanément à ce qu'un parti qui se saisit du pouvoir, au nom d 'une raison
d'État radicalement nouvelle, ne compose en rien avec ce qui l'a précédé. Les valeurs établies
72
sont renversées effacées. L'État change non seulement d'allure, mais de base.
70
Ibidem , p. 26.
71
Idem
72
Ibidem, p.29- 30.
43
Ce changement de paradigme doit ainsi être créé par des personnes qui n'ont jamais
collaboré avec la colonisation, car celles-ci étaient reliées à l' ancien système qui ne
fonctionne plus. Pour forcer ce changement, Hô Chi Minh s'impose comme le seul
choix, puisqu'il n'a pas participé à l'ancien État, ce qui va lui pennettre d'adopter un
nouveau compo1tement, libéré des erreurs de l'ancien pouvoir.
Quand l'univers confucéen est parti en morceaux, et avec lui lll1 État religieux, au choix de
nos connaissances positives et de nos institutions laïques, la masse paysanne s'est vue réduite
à l' infrastructure sociale. Celle-ci est demeurée solide sous nos solutions, pour elle manquait
pourtant une superstructure qui de quelque manière l'eût conciliée, en pleine liberté nationale,
avec un nouvel âge. Au contraire, l'élite, formée à nos côtés, mais d' abord en subordination
dans les emplois annexes s'est retrouvée associée, et pendant longtemps assez pauvrement, à
lllle superstructure qui ne lui appartenait pas, mais qui pourtant la déracinait de ses traditions
73
fondamentales. C'était l'infrastructure, à son tour, qui leur faisait défaut.
73
Ibidem, p. 145.
44
Selon Mus, la ville n'est que l'œuvre des Européens. Il élabore l'idée que la structure
urbaine n'est pas réellement vietnamienne, puisque la «masse vietnamienne,
débranchée d'activités qui commençaient à devenir les siennes, s'est reconnue en
74
dehors de nos centres, dans son habitude ancestrale encore proche.» Cette
conception de la ville est bien sûr opposée au village, et la dichotomie entre ces deux
Viêt-Nam est agrandie à travers cette confrontation entre les deux structures. La ville
en tant que telle n'est que le symbole de la colonisation française dans ce pays, qui
comprenait «nos auxiliaires, nos employés, et une fraction croissante de la
population vietnamienne. »75 La guerre a marqué le début d'un départ massif des
Vietnamiens vers les campagnes, fuyant l'imposture afin de rejoindre ce Viêt-Nam
légitime. La guerre a d' ailleurs détruit l'infrastructure créée par les Français, et le
Viêt-Nam véritable redevient local, sans réel lien avec le centre urbain.
La ville est ainsi le meilleur symbole de la colonisation pour l'auteur. Il n'est pas
possible pour l'Empire d'avoir un Viêt-Nam villageois, et il va tout faire pour garder
sa mainmise sur les Vietnamiens. En effet, l'Empire colonial s'est construit à travers
le contrôle administratif, téléguidé dans ses centres urbains. Le Viêt-Nam villageois a
compris l'importance de cette dichotomie, et il a combattu la ville en quittant ces
centres urbains, symboles mêmes de la puissance des envahisseurs :
Le début du conflit franco-vietnamien les a dépeuplés. À mesure que nous récupérions les
chefs-lieux, les consignes de la République Démocratique et de ses comités étaient
l'évacuation : le vide se faisait autour de nous. La vie du pays se retirait dans les campagnes.
Le Viêt-Nam, vers le milieu de 1947, vivait sur lui-même, dans son aspect ancien, routes
76
coupées, ponts détruits, et les maisons à étages jetées à bas.
74
Op cit, p. 13.
75
Ibidem, p. 280.
76
Ibidem, p. 281.
45
La meilleure façon de combattre l'envahisseur est de rejeter son modèle urbain. Cette
urbanisation est négative, dans la mesure où elle agit tel un parasite envers les
77
villages, qui doivent lui fournir de la nourriture malgré eux. L'Empire colonial est
ainsi le vecteur de l'urbanisation, qui va à l'encontre du paysage vietnamien et de son
caractère rural. Alors que la structure urbaine moderne est artificielle au Viêt-Nam, la
volonté des Français de garder leur emprise sur le territoire vietnamien repose sur une
solution qui est tout aussi illégitime politiquement, telle la ville moderne qui est
étrangère pour les Vietnamiens, contrairement aux villages traditionnels qui
composent le vrai Viêt-Nam.
Après avoir posé les bases de la structure sociale et culturelle du Viêt-Nam qu'est le
village, Paul Mus pose les bases historiques de la défense du territoire vietnamien. Le
défenseur ultime de ce Viêt-Nam n'est nul autre que Hô Chi Minh, le nouveau père
de la nation vietnamienne. Hô Chi Minh s'inscrit dans une tradition de résistance
vietnamienne. Afin de définir la légitimité même des nationalistes, Mus explique ce
qu'est selon lui le Viêt-Nam qu'ils défendent, c'est-à-dire ce Viêt-Nam du village. Ce
village est l'unité géographique qui représente le mieux le Viêt-Nam. Ce« sanctuaire
inviolable» qu'est le village fait en sorte de rendre impossible une occupation sur le
long tenne. Ce village a cependant été forgé par l'influence des Chinois, qui ont été
les premiers envahisseurs, laissant leurs marques culturelles. L'auteur explique que
les Vietnamiens ont résisté aux Chinois pendant deux mille ans.
Quelle est donc l'originalité de cette culture sino-vietnanùenne? Elle paraît avoir emprunté à
son voisin du Nord la force de vaincre ses adversaires du Sud. Mais où a-t-elle puisé celle de
résister à son propre modèle, et d'en rejeter la domination politique, après des siècles
d'assttjettissement? Dès que commence le Viêt-Nam, le maître mot de ses problèmes
historiques paraît justement se trouver dans cet état de résistance, qui associe de façon
paradoxale à d'étonnantes facultés d'assimilations une irréductibilité nationale à l'épreuve des
défaites, des démembrements et des conquêtes. Un millénaire, et plus, d'annexion pure et
77
Idem .
46
simple à Chine, du rie siècle avant J-C. au Xe siècle après, loin d'être venu à bout de l'user,
• ren fiorcee.
parait l ' avoir
A ' 78
Le Viêt-Nam ne peut pas être défini sans l'influence que les Chinois eurent sur le
pays. La puissance asiatique est restée au Viêt-Nam pendant assez longtemps afin de
laisser un impact qui est palpable. Cette influence dans la société vietnamienne est
ressentie à travers les différents apports philosophiques et culturels tels le
confucianisme et le bouddhisme.
Mais tout autre devient le comportement de ces mêmes masses si dociles, quand s'annonce
une révolution, et l'Occident n 'a pas fini de s'en étonner. À l'instant où une vertu (nous
dirions un système) paraît épuisée, et où l'on voit une autre qui se prépare à s'y substituer, les
abus précédents, jusque-là supportés, s'éclairent d'une lumière nouvelle. C'est alors le
moment, et c'est seulement alors le moment, où, à l'aide d'un nouveau principe, il s'agit de
leur porter remède. À une extrême patience succède ainsi un comportement d' intolérance. On
tolérait tout. On ne supporte plus rien. C'est que très exactement les valeurs anciennes ne sont
. 79
1 de 3eu.
pus
Dans ce contexte, le pouvoir n'a pas le droit à l'erreur. S'il montre sa faiblesse, alors
le changement devient inévitable, puisqu'il a failli au maintien de la stabilité. Dans
78
Ibidem p. 19.
79
Ibidem p. 27.
47
Après avoir établi cette histoire de la résistance des Vietnamiens face aux Chinois,
Mus va définir Hô Chi Minh, le révolutionnaire. Cet historique de résistance dans la
vie du révolutionnaire est selon Mus plus qu'assez pour prouver que son nationalisme
est légitime. Questionner ce fait serait non seulement contre-productif, mais serait
également une erreur monumentale. La définition du révolutionnaire est primordiale
dans l'œuvre de Mus, puisqu'il va devenir l'incarnation de ce Viêt-Nam éternel. Le
Viêt-Nam de Hô Chi Minh devient légitime à travers le parcours du révolutionnaire :
À cet égard, et pour comprendre la suite, on ne redira jamais assez quels grands présages
étaient apparus en 1945. La rapide montée au pouvoir de la République Démocratique du
Viêt-Nam, voulue et accomplie par un groupe d' hommes, a reçu de ces circonstances tme
consécration : elle a revêtu, aux yeux de sa masse, une légitimité qui débordait de beaucoup
ce groupe et ses efforts réels. N ' oublions pas, en nous plaçant au point de vue des hommes du
commun, dans la rizière, que le dernier sceau lui avait alors été mis par le souverain en
personne quand, après son abdication, il avait déclaré vouloir entrer comme simple particulier,
dans les rangs de ce nouveau peuple. Quelle mutation, offerte à la réflexion confucéenne, et
comme on pouvait penser que l'on voyait là éclater au grand jour la puissance du nouveau
système, cette « vertu » révolutionnaire, appuyée sur un monde nouveau en conflit avec
l'ordre ancien, vertu mûrie dans l'opposition et l'exil, pour porter ses fruits à l'heure du destin
!81
80
Ibidem, p. 26. ·
81
Ibidem , p. 33.
48
Ce sacrifice est ainsi reconnu et apprécié par le peuple du Viêt-Nam, le vrai, qui vit
dans les rizières. Cette reconnaissance du peuple le rend d'autant plus impo1tant qu'il
en devient le représentant. ..
Hô Chi Minh ne serait pas le renouveau tant attendu sans la chute de l'ancien
système, finalisée par l'abdication de l'Empereur. En effet, l'administration française,
qui avait auparavant le contrôle du pays, a connu sa fin lors du 9 mars 1945, avec
l'agression japonaise. La suite des événements confirme la chute de l'ancien statu
quo, puisque l'empereur Bao Dai, chef légitime du Viêt-Nam, a abdiqué.
L'abdication de Bao Dai, étant associée au régime français et japonais, est
symbolique, car elle représente la fin d'un règne provenant de l'extérieur, et le besoin
ultime d'instaurer un nouveau pouvoir:
La seule trace qui subsistât de la dynastie des Nguyên était une retentissante adhésion à
l'ordre nouveau, quand elle avait dû lui céder la place. Le grand sceau de l'État, pris à Huê à
cette occasion, avait été transféré à Hanoi et remis au.x mains du Président Hô Chi Minh;
l'intérêt de ces formalités était en particulier que la République Démocratique se posait ainsi
en héritière de l'indépendance conférée par les Japonais à !'Empereur Bao Dai, au moment
82
même où ils allaient tomber.
82
Ibidem, p. 79-80.
49
Ce renouveau tant désiré par les Vietnamiens s'est présenté sous la forme de Hô Chi
Minh. Ce « Jacquou-La-Patrie - comme il faudrait traduire son ancien nom de guerre
pour lui garder la saveur familière et sentimentale qu' il a en vietnamien - devenu le
83
Président d'un gouvernement, et en face de lui, le chef de la dynastie N guyêm> est
défini dans le livre comme le seul chef possible pour le Viêt-Nam. Ce représentant de
la patrie vietnamienne éternelle est encensé par Mus, qui le décrit en tant qu 'homme
plus grand que nature, et pourtant si sage:
Au lieu de comparer des effectifs, de totaliser les hommes, les annes et les millions, toutes
données concrètes, le Jacques vietnamien, demeuré dans les bornes de son horizon
traditionaliste, serait plutôt porté à interroger le destin et l'adaptation des hommes à ce destin.
Il se demande si tel chef, tel type d'homme et d' action, est conforme à ce je ne sais quoi qui
n' a pas de nom dans notre langue, mais qui, dans la sienne, se dit Thién Minh. Nous
84
traduisons faiblement ces mots par la «volonté du ciel », ou : « le mandat céleste ».
83
Ibidem, p. 32.
84
Idem.
85
Op cit, p. 31.
50
Pour paraître avec chance de succès devant le peuple, instance suprême, en messager du
destin, un parti doit lui présenter toutes les marques de sa nussion, et le signe entre tous que
l'on attend de lui, est en ce cas l'aisance, la fluidité de son succès. Tout doit lui réussir,
comme par miracle. Les moyens militaires, financiers, factieux, policiers sont - dans
l'opinion populaire, sinon dans les faits une considération secondaire: ils se mettront d'eu,x-
86
mêmes dans la main de celui qui a reçu le «mandat du ciel. »
Selon Mus, alors que l'État français a délaissé le peuple vietnamien, le Viêt-Minh
s'est distingué des nationalistes. En effet, le Viêt-Minh en tant que résistance est là
pour poursuivre le combat des Vietnamiens depuis la nuit des temps face à cet
envahisseur. Mus considère que Hô Chi Minh est un nationaliste, et non pas un
marxiste. Cette notion est primordiale dans son œuvre, car celui-ci aurait reçu le
mandat du ciel. Ce mandat du ciel se traduit par une légitimité cosmique pour diriger
l'espace dans lequel se trouvent les Vietnamiens.
86
/dem.
87
Ib;dem , p.233-248.
51
d'honorer les esprits, et «l'emplacement devint ainsi un lieu saint, non certes d'une
88
rébellion marxiste, mais du patriotisme vietnamien. »
88
Ibidem p. 322.
89
Ibidem, p. 52.
52
Selon Mus, le confucianisme fournit non seulement les éléments de langages, mais
aussi les concepts qui mèneraient le Viêt-Minh à résister face aux Français. Les
éléments de partage du communisme étaient déjà présents dans la société
confucéenne, donc la répartition des richesses est un concept vietnamien pour Hô Chi
Minh, et non pas un concept communisant. De plus, Hô aurait compris qu'il devait se
transfonner en un leader plus rassembleur que communiste, malgré le fait qu'il ait été
90
fonné dans cette idéologie durant sa jeunesse.
Cette analyse de Mus par rapport à Hô Chi Minh ne prend pas en compte sa
participation active au Parti Communiste. Celui-ci a été impliqué d'abord dans le
Parti Socialiste à Paris, au congrès de Tours (Hô fut signataire de la création du Parti
Communiste français), et bien sûr dans ses différents séjours à Moscou. Alors que Hô
était déjà dès les années 20 un pamphlétaire, nationaliste et anticolonialiste, Mus ne
parle pas du passé clairement communiste du leader vietnamien. Son expérience en
tant que communiste professionnel qui a été l'un des fondateurs du Parti Communiste
Indochinois à Hong Kong en 1930 est aussi absente de l'analyse. Cet oubli est
problématique; alors que Hô s'est constrnit en tant que nationaliste, mais aussi en tant
que communiste, Mus le dépeint comme un produit du confucianisme vietnamien.
L'élément plus problématique de cet oubli se révèle lorsque le passé formateur du
révolutionnaire vietnamien est réellement pris en compte. Cet oubli est possiblement
volontaire, puisque la presse de l'époque se concentrait sur l'aspect communiste de
Hô, alors que Mus constrnit son argumentation sur le nationalisme légitime du leader
90
Ibidem p. 248-282.
53
Il n'a pas suffi au gouvernement de S.M. Bao Dai d 'entrer en scène pour se trouver intégré à
une nation cohérente, rangée derrière lui, disposée à se mettre à l'œuvre sous sa conduite et où
la résistance n'aurait plus été une tache de dissidence. Il faut renoncer aux imaginations
optimistes qui nous peignaient trois millions de Vietnamiens en annes, rien que dans le Sud
du pays, qui auraient vécu dans l'attente de ce gouvernement pour s'y rallier. Ne trouverait-on
pas beaucoup de ce que nos alliés nomment wishful thinking, tme pensée complaisante à son
désir, dans les perspectives de félicité et de facilité qu' une partie de notre presse se traçait à
91
elle-même, lorsqu'elle insistait pour faire adopter cette solution?
Mus fait comprendre à son lecteur qu'il n'y a tout simplement pas de soutien
populaire pour Bao Dai. L'empereur n'est qu'une création médiatique qui ne pourra
jamais diriger un État.
Selon Paul Mus, il est impossible de considérer Bao Dai comme nationaliste.
L'ancien Empereur a toujours été l'agent du système colonial :« Si l'empereur Bao
Dai s'adresse à elle (la résistance) pour la rallier et si l'on a été le chercher pour cela,
il faut bien pourtant qu'elle ait existé avant lui( ... )En face d'elle, il y avait le
Gouvernement général et la Fédération Indochinoise : soit exactement ce dont Bao
91
Ibidem, p. 68.
54
Dai a dû depuis « libérer» son peuple .» 92 Bao Dai n'avait aucun enracinement parmi
la population, et pire encore, il fait partie de cette fameuse élite déconnectée de la
réalité vietnamienne. Selon l'ex haut fonctionnaire, l' idée de le garder au pouvoir afin
de libérer les Vietnamiens est une « allusion encore à des coups de baguette magique,
c'est toujours pour un avenir aussi lointain, aussi sanglant. » 93 Selon Mus, la solution
Bao Dai est non seulement illégitime, mais elle est dangereuse, dans la mesure où une
guerre non nécessaire ne ferait que continuer si ce paradigme ne s'effritait pas à
travers le temps.
Les autres types de nationalistes sont brièvement analysés dans Viêt-Nam : sociologie
d 'une guerre. Cependant, ils ne font pas le poids comparé au récepteur du nouveau
mandat du ciel, Hô Chi Minh. Par exemple, l 'allié de Bao Dai à l'époque, Ngo Dinh
Diem, n 'est pas épargné de la critique de Mus dans Viêt-Nam: sociologie d'une
guerre. Bien qu'il deviendra célèbre plus tard, Diem était encore considéré comme un
grand leader catholique à l'époque. Mus va définitivement dire que Diem qu'il est un
des «plus influents leaders nationalistes, très à droite de tous les gouvernements
formés par l'Empereur », donc Mus ne reconnaît pas que les Viêt-Minh en tant que
nationalistes. 94
Diem ne peut guère être un chef accompli, car il est obsédé par le communisme.
L'anticommunisme primaire de Diem l'aveuglait dans la mesure où il ne
reconnaissait pas le sacrifice effectué par les soldats de Hô Chi Minh dans la
libération du pays contre les Japonais. Cette division entre les nationalistes « semble
la raison de leurs malheurs (les Vietnamiens); une nation pour eux est la réunion de
92
Ibidem, p. 68-69.
93
Ibidem, p. 360.
94
Ibidem, p. 166.
55
ceux qui ont leur chance ensemble. » À travers la personne de Diem, Mus reconnaît
l'existence de nationalistes hors Hô Chi Minh, mais il reproche au leader catholique
et aux autres nationalistes de ne former «aucun plan d'avenir qui ne réserve une
place d'honneur à la Résistance. » Ainsi, tant que les non-communistes ne
reconnaissent pas les sympathisants de Hô Chi Minh en tant que résistants légitimes,
la situation va empirer au Viêt-Nam.95 Cette division des forces nationalistes ne va
aider personne dans le pays. Le refus même de travailler avec les communistes à
cause d'une possibilité d'influence de Moscou s'avère contre-productif, puisque le
Viêt-Minh a été la Résistance contre les Japonais : il a prouvé par son action qu' il est
sincère dans sa démarche.
Mus considère les Viêt-Minh comme étant les représentants réels de la population
vietnamienne. La raison de ce respect du Viêt-Minh de la part de l'auteur s'explique
par la volonté de l'organisation vietnamienne de négocier avec l'État français pour
cesser les hostilités, alors que ce dernier minimisait publiquement l' importance du
Viêt-Minh. Mus utilise les mots Viêt-Minh et RDVN. Cependant, lorsque
l'intellectuel français parle de l'État vietnamien, il utilise le terme officiel pour le
désigner, c'est-à-dire la RDVN, alors que le terme Viêt-Minh est utilisé lors
d'analyses sur les troupes de la RDVN.
95
Ibidem, p. 296.
56
Pendant toute son histoire, le Viêt-Nam a conservé cette cellule sociale. Peut-être aux yeux de
certains de nos contemporains ne représente-t-elle pas un exemple parfait de démocratie. Elle
a au moins donné au peuple vietnamien une habitude fortement emacinée d'autonomie à
l'égard du pouvoir central dont l'interférence dans la vie privée de chacun a été ainsi réduite
au minimum. Tout n'était pas parfait, certes, sur le plan communal, mais les rapports des
habitants entre eu.x étaient beaucoup moins impersonnels qu' ils ne le sont aujourd'hui par
exemple dans nos villages d' Europe. Le village était une véritable communauté, une famille
96
élargie, et comme dans celle-ci l' autorité y était en général de nature patriarcal.
La citation ci-dessus serait à sa place dans une publication de Paul Mus. Et pourtant
elle n'a pas été écrite par l'orientaliste français . Mus ne fut pas non plus le seul à
critiquer le gouvernement français lors de cette guerre en Indochine. L'impact de la
dissidence de Mus sur la sphère intellectuelle française ne va pas se faire ressentir
directement. Le journaliste Philippe Devillers écrivit en même temps un livre qui
critique la conception française de la guerre. Devillers développa une analyse
historique du fiasco en Indochine. Quelques années plus tard, le journaliste et
biographe Jean Lacouture écrivit une des premières biographies sur Hô Chi Minh.
Ces deux autres intellectuels eurent un parcours similaire à Mus puisqu'ils
travaillèrent pour l'État. Devillers et Lacouture allaient développer une critique de la
guerre dans leurs articles et ouvrages respectifs. Leurs séparations avec le
gouvernement les affranchissent de la politique coloniale, afin de contester la guerre.
96
Philippe Devillers, Histoire du Viét-Nam de 1945 à 1952.. Paris, Éditions du Seuil, 1952, p. 21.
58
Ces intellectuels ne vivaient pas en vase clos. Ils se rencontrèrent sur le champ de
bataille en Indochine, et ils continuèrent de se parler après la fin de la guerre
d'Indochine. Un dialogue se créera entre Lacouture et Mus. Le professeur de Y ale
répondra à Lacouture dans un livre sur Hô Chi Minh. À travers ces ouvrages, une
historiographie se construit sur cette guerre. Ces trois intellectuels poseront les piliers
d'une lecture hostile à l'intervention française, qui se transformera au fil des années
en intervention américaine. Comme nous le verron s lors du chapitre suivant, plusieurs
intellectuels américains opposés à leur guerre au Viêt-Nam s'appuieront très souvent
sur les travaux de Mus et de ses émules.
Tel Paul Mus et Jean Lacouture, Philippe Devillers a été un témoin direct de la guerre
d ' Indochine. Diplômé de !'École Libre des Sciences Politiques de Paris en 1939, et
de l 'École supérieure d'organisation professionnelle (1942) et Licencié en droit en
1943 , Devillers a conunencé sa carrière au Ministère de la Production industrielle en
97
1942 et 1944 pour l'État français . Il était surtout connu pour son travail de
journaliste. Il a couvert pour la presse de l ' armée française les événements qui ont
mené aux débuts de la guerre d'Indochine le 19 décembre 1946. Cependant, son
expérience en Indochine a été un pur produit du hasard. Le 19 août 1945, Devillers
entendit parler d'une période de recrutement pour l'année du général Leclerc, qui
s'en allait en Indochine peu après, alors qu'il attendait à Paris sa mutation vers un
régiment basé à Pontoise. Le 22 août, il accepta de partir et il fut muté au régiment de
Pontoise au Corps Expéditionnaire Français en Extrême Orient (CEFEO). Cette
section de l'armée avait pour mission de mettre fin à l'occupation japonaise, et de
97
Aucun auteur (en ligne : [Link] accédé
le 19 août 2014.)
59
98
Philippe Devillers, Vingt Ans, et plus, avec le Viêt-Nam : souvenirs et écrits (1945-1969) Paris,
Éditions Les Indes Savantes, 2010 p. 13.
99
Idem
100
Jean Lacouture et Youssef, Nos Orients : le rêve et les conflits. Paris, Les Éditions du Rocher, 2009,
p. 26.
101
Devillers, 2010, p. 35.
60
Alors que Devillers était un fervent défenseur de l'Empire français, il va, petit à petit,
devenir l'un des plus grands défenseurs du nationalisme vietnamien. Lors de son
arrivée à Saigon, les thèses sur le confüt étaient confuses, autant chez les militaires
français que chez les civils, et pourtant« on se battait cependant déjà dans la rizière,
contre le "Viêt-Minh". L'ennemi, c'était lui, le Viêt-Minh terroriste, les
Communistes. Il fallait, nous disait-on, les liquider si l'on voulait rétablir la sécurité
et la paix auxquelles aspirait toute la population. »102 Le manque d'infonnations sur
ces fameux Viêt-Minhs dérangeait cependant le jeune homme, qui se demandait
«chaque jour: pourquoi les Annamites s'étaient-ils donc révoltés? Avant de juger, je
103
voulais d'abord comprendre. » Cette quête d'information mena Devillers à faire
des recherches sur l'histoire vietnamienne contemporaine. Nous pouvons établir un
certain parallèle entre Mus qui recherchait « la vérité » et Devillers qui «voulait
comprendre.»
...«choqués (lui et ses collègues) par la haine, le mépris et le désir de revanche sur les
Annamites qui animaient nombre de Français de Saigon. C'est le caractère même et les
propos de ces « colonialistes » qui, je crois, suscitèrent en nous une compréhension
sympathique des revendications vietnamiennes. Ils commencèrent à me rendre, contrairement
à mes traditions familiales antimilitariste et anticolonialiste. 104
102
Ibidem , p.34
103
Ibidem, p. 35.
104
Ibidem, p. 63.
61
Devillers cherchait à créer un dialogue pour une solution pacifique à cette guerre. En
décembre 1945, il créa avec Lacouture et deux autres soldats le journal Paris-Saigon.
Le journal avait comme objectif de fournir à la population française de Saigon des
nouvelles de la France, ainsi que créer une plate-forme pour conduire un débat
sincère sur une solution pacifique pour la guerre d'Indochine. 105 Ce journal
s'inscrivait dans une ligne éditoriale pacifique, qui voulait créer une solution au
conflit où la France aurait encore sa place dans ce nouvel État vietnamien. Cependant,
cette ligne était en contradiction totale avec l'objectif gaulliste de reconquête de
l'Empire colonial français.
105
Devillers, 2010, p. 70.
106
Ibidem , p. 193.
62
Il manquait à Devillers une certaine perspective nationaliste sur le sujet. Il n'était pas
un sympathisant communiste. Cette méfiance envers le communisme le mènera à
l'historien Ngo Ninh Nhu, le frère de Ngo Dinh Diem. Nhu, un nationaliste
vietnamien catholique, brièvement conservateur des Archives et Bibliothèques
d'Indochine, avait une profonde amertume envers l'État colonial français et les
communistes.108 Entre le 22 février et le 26 avril 1948, plusieurs rencontres se firent
entre les deux hommes, et Devillers, dans ses mémoires récentes, remercie Nhu pour
les nouvelles connaissances acquises :
107
Devillers, 2010, p. 209.
108
Christopher E. Goscha, Historical Dictionary ofthe Indochina War (1945-1954). An international
and Interdisciplinmy Approach. Copenhagen, Nordic Institute of Asian Studies, 2011, p. 314.
63
Je dois beaucoup à Nhu, qui m'a fait saisir l'origine et l'essence du nationalisme vietnamien,
face la Chine d'abord, puis à la France. J'en conçus une grande admiration pour le peuple du
Viêt-Nam, pour son patriotisme profond; j'admis la légitimité de sa résistance à la
« colonisation : occidentale, française en particulier. Mes réflexions de Hué avaient été
confirmées. Je pouvais désormais tout replacer dans une perspective solide, retracer avec
sympathie la lutte de ce peuple pour la reconquête de son unité et de son indépendance. 109
Nous constatons à travers les écrits de Devillers une transformation : celle d'un
homme qui a commencé en tant que militaire impérialiste, à un intellectuel sensible
aux revendications des nationalistes vietnamiens. Cependant, l'intérêt de Nhu envers
Devillers à cette époque n'était sûrement pas altruiste: entre 1947 et 1948, Diem et
Nhu, déjà importants dans la politique vietnamienne, essayèrent d'influencer la
solution Bao Dai, à leur avantage. 110 Nhu n'était pas le seul nationaliste qu'il ait
rencontré, il fit la connaissance de Tran Van An, Ngo Dihn Luyen, Buu Loc et Dac
Khê. 111 Nhu a cependant eu le plus d'influence sur la connaissance de Devillers, et
ses travaux sur le sujet refléteront l'influence de cette histoire nationaliste.
109
Devillers, 2010, p. 226.
ll O Edward Miller, Misalliance: Ngo Dinh Diem, the United States, and the Fate ofSouth Viét-Nam.
Cambridge, Harvard University Press, 2013, p. 43.
lll Ibidem, p. 240.
112
Certains dirigeants du journal tel Rémy Roure et Olivier Merlin ne l'aimaient guère, trouvant qu'il
avait« des tendances vietnamophiles».
Devillers, 2010, p. 209.
64
situation où il travaillait pour un État qui était encore colonialiste, alors qu 'il ne l'était
plus. Il va questionner en 1949, dans le journal Hautes Études Américaines, non pas
la légitimité de Bao Dai, mais la réelle efficacité du personnage en tant que chef du
gouvernement, puisque :
Comment Bao Dai pourra-t-il surmonter ces obstacles, s'il n'a ni finances, ni armée, ni même
administration? Et comment pourra-t-il résister à l'offensive probable du Viêt-Minh si la
France ne lui a pas donné, pendant qu ' il est encore temps, les moyens matériels et moraux
d'être le vrai leader national? Croit-on qu'après ce qui s'est passé depuis 1945, les
combattants du maquis se rallieront à un régime où la Sûreté française demeurerait toute-
puissante? Tout laisse à penser au contraire que l'esprit de résistance du Viêt-Minh va se
durcir devant la tentative de division et que l'effort militaire de la France, loin de se relâcher,
devra s'accroître. L 'influence de Bao Dai en souffrira d'autant, à moins qu'il ne le refuse,
qu 'il entre en contact avec Hô Chi Minh pour devenir, presque fatalement , son prisonnier.
Quelle serait alors la position du gouvernement français? 113
Nous avons ici un fonctionnaire qui questionne publiquement la politique suivie par
son gouvernement. Pour Devillers, questionner la possibilité de Bao Dai en tant
qu'homme de gouvernement, ainsi que le soutien que la France est prête à donner à
celui-ci montre déjà une certaine autonomie face à la ligne officielle du
gouvernement.
Devillers est un des premiers intellectuels français non communistes après Mus à
s'opposer à la guerre. Nous devons tout de même reconnaitre que la réception
publique des propos de Devillers n'ai pas eu le même impact que les prises de
position de Mus, puisqu'elle n 'a pas créé de tollé public. Les révélations de la
pratique de la torture par le gouvernement français, publiées dans Témoignage
Chrétien, ont définitivement radicalisé la critique de Devillers par rapport au manque
de volonté du gouvernement français de négocier avec la République Démocratique
113
Philippe Devillers, «Les Chances de la Solution Bao Dai » dans Hautes Études Américaines, no.
64, mars 1949 (dans Vingt ans et plus avec le Viêt-Nam: 1945-1969 de Philippe Devillers, Les Indes
Savantes, Paris, 2010, p. 259.)
65
du Viêt Nam. !1 4 Bien qu'il n'ait pas réagi directement aux propos de Deragay et Mus
quant aux dénonciations sur la torture, le contexte de la guerre et son opinion quant à
la futilité de la reconquête ont été exprimés dans son journal privé, où il s'est dit dès
avril 1949:
À quoi se raccrocher. Parfois, le vertige me prend devant ce vide ... Dans ce drame qui me
tient tant à cœur, que suis-je maintenant? Un témoin, et un témoin qui se sent devenir
impitoyable. On ne peut plus espérer que les fonctionnaires ou les responsables de mon pays
ne comprennent jamais à temps des problèmes de cet ordre. Il n'y a donc pas de chance qu'ils
acceptent de ma part, des conseils ou avis. C'est donc du côté où est la liberté et la justice que
je dois aller, là où les hommes seront probablement si ingrats, mais peu importe. Je serai en
paix avec moi-même, j 'aurai la paix en moi. 11 5
Cet extrait provient de son journal privé, et il n'a été publié que bien après sa
rédaction, contrairement à ce que Mus a accompli dans Témoignage Chrétien.
Cependant, par l'entremise de cet extrait, nous remarquons un parallèle avec la
carrière de Mus. Car si Mus cherchait la vérité, Devillers cherchait la justice. À pa1tir
de ce moment, Devillers préparait sa dissidence, car il devait avoir une argumentation
irréprochable. Cette situation au Viêt Nam était déjà extrêmement problématique,
mais elle allait prendre une nouvelle tournure, dictée par l'actualité internationale.
4
!1 Ibidem, p. 265 .
115
Ibidem, p. 267.
----·------------ ------------------------------
66
116
Devillers, 2010, p. 278-281.
117
Goscha, 2011 , p. 82
118
Ibidem, p. 133 .
119
Devillers, 2010, p. 289.
120
Goscha, 2011 , p. 140.
- - - - - -- ----- --------- - - ---------------------------------
67
général Leclerc, afin d'éviter les arguments proposés par le Parti Communiste
français. Leclerc ne pouvait guère être soupçonné de complaisance envers le
communisme. Malgré ses critiques, Devillers pensait encore en 1950 que la France
pouvait négocier avec Hô Chi Minh, en passant par Bao Dai. Et il écrivait déjà le
manuscrit de son futur livre. 121
L 'Histoire du Viêt Nam de 1940 à 1952 est sorti en 1952, alors que la guerre
d'Indochine était encore en cours. Ce livre fut publié par les Éditions du Seuil, reliées
au journal anticolonialiste Esprit, dirigé par Jean Marie Domenach. Les Éditions du
Seuil ont aussi publié le livre Viêt-Nam: sociologie d 'une guerre, de Mus et les
comparaisons entre les deux livres subversifs ne s'arrêtent pas là: les conclusions,
bien qu'elles diffèrent sur certains points, ont pour but de négocier afin de laisser une
réelle autonomie aux Vietr1an1iens, pas un État télécommandé de Paris. Tel Viêt-Nam:
sociologie d'une guerre, L 'Histoire du Viêt-Nam de 1940 à 1952 de Devillers critique
l'action française en Indochine, mais pas nécessairement pour les mêmes raisons.
Lors de la guerre d'Indochine, les livres qui traitèrent du Viêt Nam furent rares.
L 'Histoire du Viêt Nam à 1952 de Devillers a été écrit afin de combler cette lacune et
d'écrire l'histoire du pays pour un public qui la connaissait si peu.
Devillers dévoile dans son livre le statut du Viêt Nam avant la conquête effectuée par
les Français. Le pays n 'a pas été colonisé pendant deux siècles avant la conquête
française. Ses liens de suzeraineté avec l'empereur de Chine étaient respectueux et il
122
n'y aurait pas eu de relation entre dominants et dominés. Avant cette époque, il y
121
Devillers, 2010, p. 299.
122
Idem. Histoire du Viét-Nam de 1945 à 1952. Paris, Éditions du Seuil, 1952, p. 1O.
68
eut certes une domination chinoise qui dura pendant 1000 ans, de 111 av. Jesus-
Christ jusqu'à l'an 939 de notre ère. Tel Mus, Devillers introduit la notion de
l'introduction du mandat du ciel, c'est-à-dire la «conception centralisatrice du
royaume fondée sur le culte de l'Empereur », sans cependant y accorder une si grande
importance philosophique: Devillers traite de l'application d'un système politique
centralisateur au Viêt Nam. Malgré cette domination et cette centralisation, les
123
Vietnamiens démontrèrent une résistance envers les Chinois.
Selon Devillers, le règne des Chinois n'était pas connu pour sa bonté ou un
quelconque respect de la population locale. Les administrateurs abusèrent de leurs
pouvoirs assez fréquemment et la population vietnamienne se rebella maintes fois.
Bien que les actions entreprises envers les Chinois ne fussent pas toujours
fructueuses, une tradition de résistance, nous dit Devillers, s'est établie envers
l'envahisseur dès le premier siècle de notre ère:
Pamli ces révoltes, il faut citer, car leur souvenir ou leurs légendes demeurent vivaces dans
ces traditions populaires, celles des sœurs Trung, contemporaines de Tibère et qui sont
considérées comme des héroïnes nationales, celle de Ly-bôn, en 641 , qui rendit pour 60 ans
son indépendance · au pays, celle enfin de Ngô-Quyen, en 938, qui devait libérer
124
définitivement cette fois, l' Annam de la domination chinoise.
123
Ibidem, p. 12-13.
124
Ib;dem, p. 14.
69
uniquement le produit de leur. temps, mais ils s'inscrivent dans un courant millénaire
de l'histoire vietnamienne.
C'est l'histoire du temps présent qui occupe Devillers avant tout. À travers son livre,
Devillers cherche tout d'abord à contester le bien-fondé de la colonisation pour les
Vietnamiens. Afin de prouver ce point, il va développer une histoire nationaliste qui
débute officiellement avec la conquête française, puisque celle-ci a divisé l'élite des
lettrés en deux camps. Le premier camp croit encore au pouvoir de la monarchie,
malgré l'emprise des Français. L'empereur reste le représentant du ciel et son
honneur doit être défendu. Selon ces lettrés, leur pays peut tirer des éléments positifs
125
Ibidem, p. 21.
70
En somme, 10 à 11 .000 Européens, à des titres divers (mais à des postes souvent subalternes),
occupent le sommet de la pyramide du pouvoir au Viêt-Nam. Ils «coiffent » véritablement ce
pays de 22 millions d'habitants : les fonctionnaires (quelques centaines) tiennent tous les
leviers de commandes administratives et techniques. De même, quelques centaines de colons,
de commerçants ou de « bourgeois » européens (en liaison avec les Chinois souvent) tiennent
tous les points vitaux de l'économie, dans l'agriculture et l' industrie comme le commerce ou
la banque. Et ils tiennent aussi les leviers politiques, car ils ont le droit de vote (les Indiens et
127
les petits fonctionnaires forment la majorité du corps électoral)
Dans cette structure coloniale, les Vietnamiens n'avaient absolument aucun pouvoir.
Devillers remet en cause l'idée même de la colonisation qui aurait amené la
civilisation et l'égalité entre les peuples. Les Européens ont pris le contrôle du pays
dans son entièreté. Cette absence de Vietnamiens dans les classes décisionnelles
s'explique par le «complexe de supériorité raciale» des Européens envers les
. .
V1etnam1ens. P8 L
- es intérêts des Vietnamiens n'étaient représentés nulle part dans
cette hiérarchie.
Afin d'opposer le système colonial, Devillers met en valeur une lecture favorable de
la résistance vietnamienne. Une dissidence lettrée s'établit en opposition aux lettrés
126
Ibidem, p. 30.
127
Ibidem, p. 42.
128
Ibidem , p. 43.
71
De ce long passé, le peuple vietnamien a retenu - et tous, riches et pauvres, jeunes et vieux,
savent cela - que le Viêt-Nam a vécu mille ans indépendant, sous une monarchie nationale et
patriote disposant d'un État organisé et fort, qui a été capable, même contre la Chine, de
sauvegarder l'indépendance du pays. Il est conscient d'être un peuple plein de vitalité et de
dynamisme, supérieur, l'histoire lui parait le prouver, à tous les autres peuples de l'Indochine.
Il est également conscient d'appartenir à une civilisation qui, sauf sur le plan technique, ne le
cède en rien à la civilisation occidentale. Et de ce passé de souffrances, de travail acharné,
mais aussi de gloire et de liberté, il garde une nostalgie profonde dans laquelle se profile,
confusément, l'image du Viêt-Nam de demain. 129
Ces camps ne sont pas cependant monolithiques chez les partisans, puisque certains
vont passer d'un camp à l'autre. Ils ont tous les deux comme intérêt principal la
survie du Viêt-Nam, tout en ayant de différentes positions afin de défendre leur
. 130
patne.
129
Ibidem, p. 30.
130 Idem.
131
Ibidem, p. 54
---- -------------------------------------
72
les paysans jusqu'aux citadins: le nationalisme devient le point de ralliement pour les
résistants à la colonisation.
En créant cette division, l'auteur établit clairement les souches du conflit actuel en les
liants au colonialisme, afin de nier la thèse actuelle promue par de Lattre d'un conflit
profondément international, liant les forces communistes internationales. Afin de
développer son argumentaire, Devillers met en cause l'histoire coloniale française qui
niait l'existence d'une nation vietnamienne éduquée et vantait les bienfaits du
système européen imposé aux populations étrangères. Il met en cause les effets
économiques de cette colonisation, qui n'a en rien aidé le peuple vietnamien:
Il ne paraissait du reste pas y avoir encore, ni de la part de l' Administration, ni de la part des
élites vietnamiennes, d'effort réel pour développer l'activité locale indigène dans les secteurs
où elle pouvait créer de nouveaux revenus. Le riz et le maïs exceptés, la production indigène
demeurait en effet presque stationnaire depuis le début du siècle. Dans les régions du Tonkin
et de l' Annam, là où la production de riz s'était accrue à la suite des travaux hydrauliques
agricoles, l'augmentation de la population absorbait au fur et à mesure tout l'excédent et le
niveau de vie ne pouvait donc s'élever. En Cochinchine où ce niveau de vie s'était cependant
accru, le prélèvement excessif du capital sur les revenus de la production empêchait
l'amélioration de s'étendre en profondeur. 132
Ce type d'inégalité économique fut un terrain fe1tile pour les doléances, récupéré par
le nationalisme vietnamien. L'émergence du nationalisme vietnamien est
l'explication de la future guerre, puisqu'elle s'inscrit dans un processus historique de
compréhension de statut de colonisé et la recherche d'une échappatoire afin de
reprendre le contrôle du pays.
132
Op cil, p. 48.
73
Par application d' un régime de terreur, il est parvenu, dans de très nombreux districts, à
obliger la population annamite et tho à adhérer au parti et à l'aider dans son ravitaillement, ses
déplacements, son travail de renseignements. Ceux qui refusaient d'adhérer au parti se
voyaient pillés et dépouillés; ceux qui travaillaient contre le parti en renseignant
133
l'administration étaient purement et simplement assassinés.
Les tactiques utilisées par les Viêt-Minh sont vivement critiquées par l'auteur.
Devillers n'essaie pas de créer une propagande anti Viêt-Minh non plus, puisqu'il
écrit ce livre afin d'informer les Européens sur la réalité du terrain au Viêt-Nam.
Nous constatons que l' auteur n'était pas partisan des Viêt-Minh. Cependant, cette
volonté de comprendre les raisons de son succès, ainsi que ses revendications
nationalistes, mettaient en avant la capacité du Viêt-Minh à négocier avec la France
pour finir cette guerre.
Pratiquement, il est le seul présent en Indochine par ses cellules, ses guérilleros, et ses
émissaires et lui seul bénéficie de l' « unification » réalisée. Il la présente aux populations
comme son œuvre, un succès qui atteste sa force, et jouant sur les mots, il développe sa
propagande «au nom de la Ligue de tous les partis révolutionnaires du Viêt-Nam » ... le
133
Jb;dem, p. 97.
74
« Viêt-Minh »! Peu à peu, il rallie des nationalistes hésitants, « mord» sur les partis
concurrents. 134
Ayant été le seul groupe efficace avec des résultats sur le terrain, il est normal que le
Viêt-Minh obtieIUle le plus de crédibilité sur le terrain en tant que groupe nationaliste
résistant. Les autres groupes nationalistes après la fin de la guerre se sont trouvés
dans une impasse: vu qu'un grand nombre d'entre eux(mis à part le VNQDD) ont
collaboré de près ou de loin avec les Japonais, le mouvement nationaliste vietnamien
risque d'être assimilé à une création de l'armée nipponne. Les différents chefs
nationalistes ont décidé de s'effacer devant le Viêt-Minh, qui avait acquis une
135
légitimité nationaliste parmi la population.
Afin de stabiliser leur nouvelle position de force, le Viêt-Minh doit rester fort devant
la reconquête en marche. Selon Devillers «il s'agit maintenant pour lui (Hô Chi
Minh), au moment où anivent les Alliés, de conserver ces avantages, d' autant plus
134
Ibidem, p. 104.
135
Ibidem , p. 140-141.
75
précaires peut-être que ses chefs sont pratiquement des inconnus pour le peuple
136
vietnamien. » Le leader du Viêt-Minh est cependant devenu le seul choix possible
grâce à son organisation militariste. C'est après tout, la seule organisation qui a
combattu les Français et les Japonais sans compromettre leur nationalisme. Pour
Devillers, le Viêt-Minh s'impose comme le seul groupe capable de conserver les
acquis récents.
Selon Philippe Devillers, alors que Hô Chi Minh avait le soutien populaire du peuple,
Bao Dai n'avait ni ce luxe, ni une administration compétente. Pire encore, selon
l'auteur, l'administration du régime Bao Dai était peuplée de marionnettes
vietnamiennes mises dans des positions d'importance par les Français. Les personnes
qui tournaient autour de !'Empereur ne furent que des opportunistes, 138 qui ne
cherchaient pas la fin des hostilités avec le Viêt-Minh : ils sollicitaient une
139
intensification des combats à travers l'aide de l'armée française. Même si Bao Dai
136
Ibidem, p. 143.
137
Idem.
138
Ibidem , p. 444.
139
Ibidem , p. 450.
76
était franc dans sa démarche, ses différents conseillers n'avaient pas les mêmes
intérêts.
Les adversaires de Bao Dai eux-mêmes ne peuvent nier que, sur le papier certes, mais en droit
tout de même, il a obtenu une indépendance de plus en plus grande. Il a largement dépassé le
cadre encore étroit des accords de l'Élysée. Son Viêt Nam a une diplomatie propre. Reconnu
par près de 50 nations, il émerge sur la scène mondiale. Il est présent aux conférences
internationales. Il frappe à la porte de l'O.N.U. Il a acquis peu à peu le contrôle de son
administration et réduit ! 'importance des «services communs » indochinois. Il crée son
' 142
armee ...
À travers le livre de Devillers, Bao Dai reçoit un traitement plus positif que dans Viêt-
Nam : sociologie d'une guerre de Mus. Bao Dai devient le visage d'un Viêt Nam
«indépendant», voire .même «nationaliste». L'auteur va tout de même rappeler au
lecteur que ce chef d'État n'est qu'un ersatz de souveraineté, puisque« sans doute
cette indépendance se trouve-t-elle fortement limitée par la présence de l'armée
française sur tout le territoire indochinois et par celle d'un ministre français à Saigon.
Les charges publiques, d'autre part, ne se trouvent pas toujours entre les mains
143
d'hommes jouissant de la confiance du peuple. » Les Français sont encore au
pouvoir, puisque leurs intérêts dans la région sont toujours surveillés par leurs alliés
vietnamiens. Les sérieux doutes quant à la crédibilité politique de Bao Dai ne sont
pas partisans selon l'auteur, ils sont tout simplement basés sur son manque de soutien
populaire. La critique nuancée de Bao Dai devient bien plus intéressante puisqu'elle
ne diabolise pas le personnage.
Autour du noyau de militants du P.C.I. dont une faible minorité seulement a été formée en
Russie ou en Chine, s'est d'abord agglutinée la quasi-totalité de ceux qui, pour
«communisme» ou «nationalisme» (qualifié d'atteinte à la sûreté de l'État) avaient eu
maille à partir avec la sûreté du Gouvernement général. On ne le dirait jamais assez; ce qui a
fait la force du communisme au Viêt-Nam, c 'est la politique de répression de la Ille
République, c 'est l'aveuglement de la« société coloniale» et des Services civils. 144
144
Ibidem, p. 470.
78
145
Op Cit, p. 468.
146
Op Cit p. 462.
147
Op cit, p. 460.
79
Lors de la rédaction de ce livre, Philippe Devillers pensait qu'il serait encore possible
d'en finir avec cette guene. La continuation de cette guene serait tragique :
«Prolonger la guerre dans l'espoir de vaincre « totalement» aboutira en effet
fatalement à faire de Hô Chi Minh un vassal de Mao et de Bao Dai un fantoche
149
américain. Le Viêt-Nam connaîtra alors le sort de la malheureuse Corée. » Cette
situation n'est pas souhaitable et l'auteur pousse un cri du cœur afin que la situation
ne s'envenime pas et ne tombe dans un schéma binaire de Guene froide. Une solution
diplomatique est souhaitée dans ce cas et elle est possible puisque les combattants
Viêt-Minh sont des nationalistes légitimes.
148
Ibidem,p. 461.
149
Ibidem, p. 465 .
80
la liberté politique qui permettrait aux Vietnamiens de décider de leurs destins. Dans
la zone du Sud, il n'y avait aucune liberté de presse et il y aurait un grand besoin de
remédier à cette restriction, puisque «la première condition des élections libres est la
liberté des partis et de la presse, dans le cadre des lois naturellement. »
15
° Cette
liberté politique est nécessaire afin de laisser les Vietnamiens décider de leur propre
destinée en tant que nation. Les Américains, Chinois, Français et Russes n'ont pas le
droit moral de s'ingérer dans la politique interne vietnamienne, alors qu' «il y a tant
de pays, dans le monde, où les dirigeants n'ont pas justifié la confiance ! S'il fallait
aller y «rétablir l'ordre»! On ne base pas une politique étrangère sur des procès
d'intention. »151 L'auteur est ainsi en faveur de laisser les Vietnamiens régler leur
situation eux-mêmes, car s'ingérer ne ferait que les pousser vers un bord ou un autre.
Devillers pense que la France aurait pu éviter de partir en guerre afin de reconquérir
son ancien territoire en Extrême-Orient. Selon lui, la difficulté principale est le
manque d'infonnations sur la guerre dans les médias:
L 'opinion française a été systématiquement mystifiée. Elle n'ajamais été mise au courant des
données réelles du problème. Celui-ci a été dès l'origine, comme tant d'autres, entièrement
politisé. Chaque parti a présenté ses arguments, avant de rechercher les faits. Dans cette
affaire où tout dépendait des hommes (c 'était une confiance, un courant à établir entre les
hommes véritablement représentatifs des <leu,'( pays), on a préféré invoquer des principes, des
idéologies, des grands mots, et ceci a pennis de mépriser les faits, de mener, dans le secret, à.
l'abri des regards indiscrets de l'opinion, une politique dont la mesquinerie, le manque
152
d'ouverture et d' intelligence surprennent déjà l'historien.
150
Ibidem, p. 466.
151
Ibidem, p. 471.
152
Ibidem, p. 473 .
81
Le manque d'infonnations pour le peuple français aurait donc mené son armée à
mener une guerre qui n'était pas nécessaire dans ce cadre historique, puisqu'elle
menait une guerre contre un peuple qui désirait prendre son indépendance :
C'est tout le problème de l'information dans une démocratie que la guerre du Viêt-Nam vient
ainsi poser. La preuve est faite, chez-nous, que la propagande, à condition de ne pas être
grossière, peut tout, même faire «prendre des vessies pour des lanternes », même faire passer
pour une guerre défensive ce qui n 'était en fait jusqu'en 1950 qu'tme reconquête. 153
Si le peuple avait su, il n'aurait sûrement pas cautionné l'effort de guerre. Alors que
la population française avait comme information uniquement ce que le gouvernement
voulait bien lui communiquer, Devillers cherchait à montrer la légitimité du Viêt-
Minh en tant que nationaliste, malgré la critique qu'il recevait. Il voulait informer le
public de la gravité de la situation quant à cette guerre qui pouvait s'enliser et
potentiellement devenir une nouvelle guerre de Corée.
Ce ne sont pas les mille milliards qui dans l'affaire sont les plus graves, ni même les
destructions que cette guerre a provoquées au Viêt-Nam. C'est le fait même de la guerre, ce
sont les 30. 000 morts français, les 300 ou 400.000 morts vietnamiens qui hantent nos
consciences, la pensée que tant d' héroïsme, de générosité et de jeunesse ont été sacrifié à la
volonté de puissance de quelques-w1s. Je n'ai pas parlé de tous ces combats quotidiens,
innombrables, et inconnus, qui constituent la toile de fond de l'histoire. 154
153
Idem.
154
Ibidem, p. 474.
---- - ------------------- ----------------- ----------
82
La guerre a été coûteuse en vies humaines, alors qu'elle aurait pu être évitée si les
Français avaient négocié en temps et lieu. Mais en 1952, il semblait encore exister
une issue, celle des élections libres. Et le peuple français devait être infonné de la
situation en Asie du Sud-Est afin de pouvoir lui aussi contester la guerre.
155
Devillers, 2010, p. 315 .
156
Philippe Devillers «Écrire l' histoire du Viêt-Nam dans les années 1950 » dans le colloque
«Charles Fourniau. Hanoi-Paris-Aix-Hanoi. L'itinéraire d'un historien français du Viêt-Nam »,Aix en
Provence, 24 et 25 octobre 2003, p. 11 .
157
Devillers, 2010, p. 407-408.
83
Tels Paul Mus et Philippe Devillers, Jean Lacouture a vu le Viêt-Nam de ses propres
yeux. Né à Bordeaux dans une famille catholique bourgeoise en 1921, il est le fils
d'un chirurgien dont la famille a passé du temps dans les Antilles. 158 Sa famille était
catholique, mais elle était aussi républicaine: elle n'aimait guère l'extrême droite
française telle l'Action Française et sa famille ne montrait guère d'enthousiasme
envers le maréchal Pétain. 159 Le jeune Jean Lacouture ne s' intéressait pas à la
politique lors de son adolescence et il préférait largement le sport à l'actualité
politique dans le monde. 160 Après une année de droit à Bordeaux, Lacouture
commence ses études à Sciences Po en 1939, à Paris. En 1940, alors que la menace de
l'armée allemande à Paris se confirme, il part vers Bordeaux afin d'éviter le champ de
bataille, contrairement à Mus à la même époque. Il n'avait guère été impressionné par
le discours du général de Gaulle, qu'il ne jugeait pas être «raisonnable.» 161 Même
s'il était indigné par l'antisémitisme du régime de Vichy, il ne s'est pas engagé dans
la Résistance avant 1944, à cause de ses amis qui firent la même chose et
«l'opportunisme du débarquement. »Cet engagement tardif poussa le jeune étudiant
162
à rejoindre l'armée française en 1944, après la libération de Paris.
158
Jean Lacouture et Claude C. Kiejman, Profession Biographe, conversation avec Claude C.
Kiejman. Paris, Hachette Littératures, , 2003 , p. 11.
159
Ibidem, p. 13.
160
Ibidem, p. 16.
161
Ibidem, p. 29.
162
Ibidem, p. 30-34.
84
163
porta volontaire pour le service de presse du général Leclerc. Lors de sa mission
en Indoclùne, il rencontra Plùllippe Devilllers sur le même bateau, avec qui il allait
rédiger de nombreux livres importants sur les guerres d'Indoclùne. Il fonda avec
plusieurs collègues, y compris Devillers, le journal militaire Caravelle. Dans ses
mémoires récentes, Lacouture exprime son dégoût de la société coloniale française :
La colonisation, même corrigée par l' histoire récente, était intolérable. Je ne vais pas me poser
en modèle de vertu: mais j'avais assez vécu en France occupée, depuis cinq ans, pour savoir
ou sentir ce qu 'est l'humiliation. Bien sûr, à Saigon, nous n'étions pas des officiers allemands
dans Paris. Mais nous vivions dans une situation d'inégalité : un Européen ne s'adressait pas
sur le même ton à un Annamite que celui-ci à un Européen. 164
163
Jean Lacouture, Une vie de rencontres. Paris, Les Éditions du Seuil, 2005, p. 30.
164
Ibidem, p. 19.
165
Christopher E. Goscha, Historical Dictionary ofthe Indochina War (1945-1954). An international
and Jnterdisciplinary Approach. Copenhagen, Nordic Institute of Asian Studies, 2011 , p. 250.
166
Jean Lacouture et Ahmed Youssef, Nos Orients : le rêve et le conflit. Paris, Éditions du Rocher,
2009, p. 28.
85
167
Ib1"dem,p. ·24 .
168
Jean Lacouture, dans Paul Mus (1902-1969) : L 'espace d'un Regard. (dir. Par David Chandler et
Christopher E. Goscha, Paris, Les Indes Savantes, 2007, p, 53 .
169
Lacouture, 2005, p. 38-40.
86
son livre sur le révolutionnaire afin de répondre à Lacouture. Les deux hommes sont
restés en contact jusqu'à la mort de l'orientaliste.
J'avais l'impression d'être en compagnie d'un vieil oncle asiatique. C'était un charmeur et un
comédien formidable : je n'ai pas été le seul à être séduit. Tout le monde se laissait prendre,
tout le monde a succombé à son charme, y compris Sainteny et Leclerc. S'entretenir avec ce
personnage de légende, pour moi débutant dans le métier, c'était une magnifique initiation.
Mon deuxième« héros» ... 171
Lacouture lui aussi fut impressionné par le nationalisme d'Hô Chi Minh. Alors que la
discussion avec l'oncle Hô fut plaisante, ses échanges avec Giap furent bien plus
politisés : le futur général était intransigeant quant à l'indépendance du Viêt-Nam. Il
affirma bien plus tard qu'il a« cru comprendre que ces types-là n'avaient pas envie
de faire la guerre à la France et étaient en quête d'un arrangement qui devait
déboucher, tôt ou tard, sur l'indépendance. »172 Ces hommes là , bien que prêts à
négocier, ne compromettraient jamais leur objectif final , l'indépendance et Lacouture
affirme qu'il avait compris ce fait dès ses rencontres avec les deux révolutionnaires.
170
Lacouture et Kiejman, 2003, p. 47.
171
Ibidem, p. 47-48.
172
Jean Lacouture et Ahmed Youssef, Nos Orients : le rêve et le conflit. Paris, Éditions du Rocher,
2009, p. 23 .
87
L'œuvre de Lacouture s'inscrit dans une mouvance de biographe engagé. Alors qu'il
commença sa carrière en tant que journaliste, il deviendra un biographe engagé,
écrivant divers articles et livres sur les grands personnages de la décolonisation tels
que Hô Chi Minh, Ferrat Abbas et Sékou Touré, ainsi que d'autres personnalités
lT
importantes comme le général de Gaulle ou André Malraux. " Alors que les
hommes politiques français furent analysés par les différents intellectuels
contemporains, les personnages incontournables de la décolonisation furent rarement
174
analysés par des Français. Lacouture traite des pays décolonisés dès 1963.
Hô Chi Minh s'inscrit dans cet intérêt sur les pays décolonisés. Cet ouvrage est une
biographie du leader Viêt-Minh, qui retrace la vie de celui-ci de l'enfance jusqu'au
milieu des années 1960. Le livre est sorti en 1967, alors que l'intervention américaine
au Viêt-Nam fait rage. Le livre analyse la vie de Hô depuis son enfance et le contexte
dans lequel il se trouvait sous la colonisation française. Certaines parties du livre ont
été auparavant publiées dans un ouvrage intitulé Cinq hommes et la France. 175
Lacouture révèle l'histoire du leader dans les grandes lignes, ainsi que de petites
anecdotes qui aident à comprendre le personnage dans toute sa splendeur. À travers
les différents chapitres, Hô est présenté comme un homme intelligent, poli, cultivé, ·
diplomate et profondément patriote. Cette volonté de négociation est parfaitement
démontrée à travers la citation de Hô lors d'une entrevue donnée à Paris-Saigon le 12
173
Yves Chernal, «Jean Lacouture, un biographe heureux. » Hé[Link]., 30 mars 2010 (en ligne :
[Link] heureux-article-1087 .php, consulté le 15 mai 2013 .)
174
N.T. Ruan, « Jean Lacouture et Jean Baunùer, Le poids du Tiers-Monde, » Tiers-Monde, 1963, vol.
4, n° 13, P. 295.
175
Ce livre encense des leaders de la décolonisation tels Mohammed V ou Ferrat Abbas. Hô Chi Minh ·
est ainsi placé au même rang que ces autres chefs d'État issus des mouvements de décolonisation.
Paul Thibaud, « Cinq Hommes et la France- Jean Lacouture »Esprit, Novembre 1961 (en ligne:
http ://esprit. [Link]/archive/search/[Link] ?advanced= 1&monthStart=1O&yearStart=l932&mo
nthEnd=6&yearEnd=2013&author=&title=&content=Jean+Lacouture&category=&see=all, accédé le
IO juin 2013), p. 665.
88
décembre 1946: «Cette guerre, nous voulons à tout prix l'éviter. Nous sommes
passionnés pour notre indépendance, mais pour l'indépendance dans l'Union
française. La guerre ne paie pas. Le relèvement du Viêt Nam ne permet pas cette
hécatombe, ces souffrances ... » 176 Les citations de l'Oncle Hô dans le livre rendent le
personnage très sympathique et Lacouture reconnaissait volontiers avoir été
177
«envoûté» lors de sa rencontre avec le révolutionnaire. Dans ce livre, le Viêt-Nam
est surtout présenté à travers Hô : le pays ne devient complet qu'à partir de la prise de
pouvoir du révolutionnaire.
Hô Chi Minh occupe une place centrale dans la construction du Viêt Nam de
Lacouture. Contrairement à Mus, Lacouture n'écarte pas l'idéologie communiste
présente dans la pensée du révolutionnaire. L'auteur traite des différents épisodes de
la vie de Hô en Europe, tel son parcours au Parti Communiste Français(PCF). Dès
son activisme politique en France, la question coloniale est primordiale pour le futur
chef d'État vietnamien :
Nguyen Ai Quoc ne cherche pas à ménager le prolétariat métropolitain, pas même ses
camarades du parti. Le 15 mai 1922, dans l 'Humanité, il écrit notamment que le «parti
français s'est assigné une tâche particulièrement délicate : la politique coloniale .. .où il se
heurte .. . à l'indifférence du prolétariat métropolitain à l'égard des colonies ... aux préjugés de
l'ouvrier français, pour qui l'indigène est un être inférieur, négligeable, alors que pour
l'indigène - quels qu 'ils soient - sont de méchants exploiteurs ... », mais il est naturellement
178
plus agressif à l'adresse des féodaux et des « collaborateurs» vietnamiens.
L'extrait ci-dessus montre le combat mené par Hô lors de sa présence au PCF et cet
anticolonialisme est aussi important que l'idéologie communiste qu'il a adoptée. Pour
Lacouture, Hô est arrivé au communisme par anticolonialisme. Le communisme fut
une arme pour obtenir l'indépendance. Dissocier Hô Chi Minh du communisme n'est
176
Jean Lacouture, H6 Chi Minh. Paris, Édition du seuil, 1967, p.138.
177
Ibidem , p. 103.
178
Ibidem, p. 27.
89
pas faisable pour Lacouture, puisqu'il a utilisé cet outil idéologique pour atTiver à ses
fins. Mais le personnage est bien plus complexe, plus nuancé que la simple lecture
communiste le voudrait.
Hô Chi Minh est un personnage complexe pour Lacouture, au-delà de son idéologie
communiste. Même si l'Oncle Hô a fait ses débuts politiques en France à travers son
militantisme pour le PCF et a écrit un pamphlet anticolonialiste qui accuse l' État
français des abus du colonialisme, faire une lecture de Hô Chi Minh selon son passé
français dessert le personnage de sa complexité. Selon Lacouture, le pamphlet
politique Le procès de la colonisation, écrit par le futur révolutionnaire, est :
... malhabile, si médiocre souvent dans le ton, que l'on se demande si l'auteur de la préface,
Nguyên Thê Truyên, ami et collaborateur constants du jew1e révolutionnaire, n'est pas en fait
le rédacteur de l'ensemble. Le procès de la colonisation est une suite infonne d'anecdotes et
de traits de mœurs illustrant avec une certaine force suggestive les abus, voire l'horreur du
régime colonial, mais choisis avec une banalité et présentés avec une pauvreté où l'on
n'entrevoit guère la main du futur Hô Chi Minh. 179
179
Ibidem, p. 30.
90
enthousiasme était apprécié et son pragmatisme politique était déjà remarqué par ses
pairs à l'époque, puisque, selon des contemporains que Lacouture cite, il« était parmi
nous le brave type - plus savant, d'ailleurs, qu'il ne le laissait paraître et c'est une
180
réputation méritée qui lui évita de se laisser engluer dans les conflits externes. »
Cet esprit le fit remarquer une fois de plus lors du Ve congrès de l'Internationale,
entre le 17 juin et le 8 juillet 1924, en condamnant le communisme international,
« qui ne fait absolument rien dans le domaine colonial. » Il est extrêmement critique
sur la colonisation, mais aussi du comportement de l'Internationale face aux peuples
colonisés. Petit à petit, Lacouture dévoile que le communisme, important pour Hô
Chi Minh, n'est pas le facteur le plus important quant à une compréhension du
personnage.
C'est en décembre 1924 ou en janvier 1925 que Nguyen Ai Quoc venant de Moscou, arrive à
Canton, désigné par les dirigeants de l'Internationale pour asswner, au côté du représentant du
Komintern près du gouvernement révolutionnaire, Borodine, des fonctions mal définies.
Secrétaire? Traducteur? La situation qui lui était déjà faite à Moscou donne à penser qu'il
occupait au fait auprès de Borodine le rôle de ce que nous appellerions aujourd 'hui un
«expert» en politique asiatique. Toujours est-il qu'il s'acquitta discrètement de sa tâche. 181
180
Ibidem, p. 36.
181
Idem.
91
Lacouture, malgré [Link] qu'il montre pour Hô Chi Minh dans son analyse, traite
tout de même des problèmes dont le révolutionnaire vietnamien est accusé. L'auteur
va traiter d 'un sujet controversé quant à Hô Chi Minh: la réforme agraire. Ce qu'il dit
sur le sujet est loin d'être positif:
En 1956, une réforme agraire brutale et hâtive met la R.D.V.N. au bord de la catastrophe. On
fait vite appel au vieux pilote pour reprendre la barre - et il succède, au secrétariat général, à
Truong Chinh, tenu pour responsable des excès gauchistes. En fait, beaucoup de tâches
afférentes à ce poste-clé sont bientôt assmnées par Lê Duan, qui en deviendra officiellement
titulaire en 1960. Mais l'épisode est significatif. La crise venue, c'est à l' «oncle» qu'a fait
appel le parti, parce que le peuple le réclamait.
Nous constatons à travers cet extrait que Lacouture est critique face à cette réforme.
Cependant, nous remarquons aussi que Hô n'est pas nécessairement mis en examen
non plus, puisque celui-ci ne serait pas responsable. TI serait venu pour régler la crise.
Lacouture minimise le rôle de Hô, puisqu'il en aurait été le sauveur et non pas un des
responsables. Il place la responsabilité de la période sur l'organisation au complet, en
enlevant Hô de l'équation:
En 1955-1956 encore, la campagne pour la réforme agraire fut menée si rudement qu 'une
partie du Nghê Tinh - plus précisément l'évêché de Xa-Doai- sa province natale si pauvre et
si fière, berceau des « Xo-Viets » de 1930, se souleva une fois encore : non plus comme jadis
contre les Mandarins voraèes, les envahisseurs du Nord ou les colonialistes français, mais
contre le propre pouvoir du libérateur. La répression fut très dure, et les officiels de Hanoi
devaient reconnaître en 1960 qu'un tiers des personnes condamnées comme «féodaux»
l'avait été à tort. 182
Hô Chi Minh n'est tout de même pas mis en cause directement, malgré l' accusation
envers l'organisation du Viêt-Minh. Nous constatons ici une tentative de protection
du leader révolutionnaire vietnamien, à travers la minimisation de ses actes dans cette
crise. Nous savons de nos jours à travers les études faites par les historiens
contemporains que Hô s'est prononcé sur le sujet. Dans le livre Hô Chi Minh de
182
Lacouture, 1967, p. 173 .
92
Pierre Brocheux, nous savons désonnais que le leader communiste n'exprimait que
peu de regrets quant aux conséquences sur la question :
183
Pierre Brocheux, Hô Chi Minh. Paris, Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques,
2000, p. 172-173.
184
Ibidem, p. 173.
185
Ibidem, p. 174.
93
coupable de ces accusations, Lacouture est en train de montrer une certaine sympathie
envers le leader Viêt-Minh.
Lacouture traite de Hô Chi Minh non pas comme un agent de Moscou ou de Pékin,
mais comme un réel patriote. Malgré sa formation communiste, il démontre maintes
fois son nationalisme à travers sa vie. Hô Chi Minh est surtout un nationaliste : le
communisme lui pennet uniquement d'atteindre ce but. Malgré les différentes
tentatives d'in1planter des concepts venant de Chine et d 'URSS, les différences
idéologiques entre les deux pôles communistes expliqueraient la volonté de créer une
voie vietnamienne, plutôt que de devenir un agent du communisme international) :
Ainsi, entre Moscou et Pékin, « l'oncle », assisté de l'homme le plus puissant du parti, siège-
t-il, dans le cadre vietnamien, en position d'arbitre. Si son inclination le faisait pencher plutôt
du côté soviétique, Lê Duan le ramènerait lourdement vers le juste milieu- qui est, en fait son
vrai secteur, à la fois comme chef d'État et comme patriote vietnamien. Car c'est en
échappant à l'infernale dialectique du conflit Moscou-Pékin que les dirigeants vietnamiens
peuvent le mieux préserver et .enrichir leur attachement fondamental à la «voie
vietnamienne». 186
À travers cette interprétation de la position de Hô Chi Minh face aux grands États
communistes, Lacouture explique donc que ! 'intérêt principal de Hô Chi Minh reste
le Viêt-Nam plutôt que le dédale de la relation sino-russe.
L' affirmation de cette voie vietnamienne est primordiale selon l'auteur. Après les
échecs du maoïsme dans le Nord Viêt-Nam, ainsi que l' influence désastreuse du
« Bond en avant » en Chine de 1959 à 1960, Hô tenta de s'inspirer de l'Union
Soviétique pendant quelque temps, mais il le faisait de façon stratégique, puisque « le
vieux leader est trop bon stratège pour aller au-delà d'un retour à l'équilibre rompu de
1954 à 1957 par les trop ardents disciples vietnamiens de Mao. Et lorsque éclate la
18
6Lacouture, 1967, p. 207.
94
crise entre les deux grands du communisme, c'est constamment _vers le juste milieu
187
qu'il tentera de situer la RDVN. » Lacouture développe l'idée que le Viêt-Nam
doit absolument rester indépendant de la relation antagoniste entre les deux
superpuissances, puisque après tout, le révolutionnaire vietnamien dira: «rien n'est
plus cher aux Vietnamiens que l'indépendance et la dignité.» 188 À travers cette
définition de la place du Viêt-Nam dans cette sphère communiste, il explique que ce
petit pays n'est pas un État satellite, mais réellement une nation indépendante, mené
par un réel patriote.
In 1962 and 1963, the split between the two Communist Giants was publicized, with Beijing
and Moscow openly criticizing each other's Jack of loyalty to Marxism-Leninism. As far as
this rift's immediate impact on China's policy toward Viêt-Nam is concemed, two points
should be stressed. First, in order to guarantee that Hanoi would stand on Beijing's sicle, it
became more important than ever for Beijing's leaders to give resolute backing to their
Vietnamese Comrades. Second, sufficient support to revolutionary national liberation
movements, Beijing's leaders must bave realized that they would be seen as bypocritical if
they themselves failed to offer support. In the context of the rapidly deteriorating relationship
between China and the Soviet Union, Viêt-Nam had become a litmus test for "true
communism". 189
La RDVN était plus proche de la Chine que de l'Union Soviétique, pour des raisons
idéologiques et pratiques, donc l'aide que Pékin envoyait à Hanoi est compréhensible.
Malgré cette aide financière, le Viêt-Nam n'était pas non plus un État téléguidé,
puisque « the Vietnamese Communists did not let the Chinese interfere in decision
187
Ibidem, p. 211.
188
Ibidem, p. 215.
189
Chen Jian, Mao 's China and the Cold War. Chapel Hill, The University of North Carolina Press,
2001 , p. 211
95
making. If necessary, they would consult with or provide infonnation to Beijing, but
190
decision making was now completely in Hanoi 's hands." Lacouture avait fait dans
son analyse la déclaration que Hanoi n' avait pas pris le bord ni de l'un, ni de l'autre.
Nous savons ainsi que ce n'est pas exactement véridique, mais cela n'invalide pas ses
propos quant à l'autonomie du Viêt-Nam face aux grands États communistes.
Paul Mus était toujours actif lorsque ses émules français écrivaient contre la guerre.
Nous savons que Mus ne travaillait plus pour l'État français depuis 1952. Il avait
toutefois commencé d'enseigner à Yale à partir de septembre 1950. 191 À partir de
1951 , il a été nommé Professeur des Civilisations de l'Asie du Sud-Est. Cette
expérience plaisait déjà à Mus, puisque celui-ci pouvait parler avec ses étudiants
192
directement, ce qui était impossible au Collège de France. Il donnait ses cours une
fois par semaine et David Chandler, un de ses anciens étudiants, garde un très bon
190
Ibidem, p. 221 .
191
Chandler, 2006, p. 37.
192
Ibidem, p. 38.
96
Paul Mus constatait dans les années 60 que les Américains s'embourbaient dans un
conflit au Viêt-Nam. L'intellectuel français hésitait de commenter la guerre
américaine, n'étant qu'un invité aux États-Unis. À travers la proximité que Mus avait
avec ses étudiants, il fit la rencontre de .John T. McAlister, qui a traduit Viêt-Nam:
sociologie d 'Une guerre en anglais dans l'ouvrage Les Vietnamiens et leur
révolution . Il fit aussi la rencontre de Frances FitzGerald, qui deviendra l'héritière des
idées de Mus à travers son livre Fire in the Lake. 196 Il participa aussi au documentaire
In the Year of the Pig, d' Émile de Antonio. À partir de 1968, Mus écrivit un livre qui
commença en tant que compte-rendu de Hô Chi Minh de Lacouture, publié après sa
193
Ibidem, p. 68.
194
Op cit, p. 38.
195
[Link] , p. 40.
196
Ibidem , p. 41.
97
mort. Il prit ainsi sa place dans un réseau américain, en lui fournissant des arguments
qui seront repris par ses étudiants.
CHAPITRE III
Figure 3.1. Capture d' écran du documentaire In the Year of the Pig de Emile de
197
Antonio, 1968, États-Unis
We must go into more detail about the background of the Vietnamese before we can predict
their reaction. Starting from the point that the Vietnamese are more interested in behavior than
Figure 1. Photo tirée du documentaire In the Year of the Pig, de Emile de Antonio. 1968 États-Unis,
197
E-One film.
99
in ideas, more interested in the man complete than in an abstraction, what does Confucianism,
Buddhism or folklore have in forming the whole picture ? I think that to understand why the
Vietnamese are more interested in behavior than in principles is that they have not been
trained in concepts and reasoning. They have been trained by a Confucian civilization which
impressed upon the people the way they should behave. I would call Confucianism "directed
behaviorism », muchas you say "directed economy." Confucianism is not descriptive. It is
not descriptive as is the pragmatism of the Americans. It is injonctive. It tells people how to
behave. 198
À partir de 1952, les intellectuels français étudiés dans les deux chapitres précédents
commencèrent à avoir une présence aux États-Unis, principalement en raison de l'exil
volontaire de Paul Mus qui enseigna à l'université de Yale. La présence de Mus est
palpable dans certaines communications de colloques, dont l'extrait ci-dessus est tiré.
Le transfert transatlantique a ainsi commencé physiquement avec l'arrivée de Mus à
Y ale. Mais l'orientaliste français allait surtout influencer de nombreux Américains
opposés à la guerre du Viêt-Nam. Ils s'inspirent des écrits et de la présence même de
Mus aux États-Unis pour s' informer sur ce pays inconnu des Américains, le Viêt-
Nam. Mus a donné des éléments de réponses dans ses différents livres et dans ses
cours à Y ale.
Mus n'est pas le seul Français étudié aux États-Unis. Ses émules, Lacouture et
Devillers, le sont tout autant. À travers les différents ouvrages que ces intellectuels
français ont rédigés, le Viêt-Nam, lors de la guerre d'Indochine, est devenu accessible
à travers leurs visions du pays. Cependant, la guerre n'est plus un conflit de
décolonisation contre l'emprise de la France. Elle s'est transfonnée en une gue1Te
américaine, dans un contexte de Guerre froide. Les Américains cherchent à
comprendre cette nouvelle réalité, en se basant sur les expériences de ces Français qui
ont écrit sur le Viêt-Nam.
198
Paul Mus, ' Cultural Backgrounds of Present Problems." Asia. A Journal Published by the Asia
Society, New York. No. 4, hiver 1966, p. 17.
100
Grâce à la présence de Mus et ses contributions, ainsi que de ses émules français, un
transfert de connaissances transatlantique s'est effectué. Mus est toujours un élément
central de ce transfert. Cependant, plusieurs intellectuels américains de différentes
sphères, qui connaissent Mus, vont participer à la diffusion des idées françaises . Nous
allons en étudier deux dans ce chapitre: la journaliste américaine Frances FitzGerald
et Emile de Antonio, le sulfureux documentariste. Ils vont utiliser les théories de Mus
afin de chercher une certaine vérité et à leur tour construire leur propre image du
Viêt-Nam, entre passé, présent et futur.
199
Joyce Hoffmann, On Their Own: Women Journalists and the American Experience in Viêt-Nam .
Cambridge, Di Capo Press, 2008, p. 13.
200
Richard C. Holbrooke, "Frances Fitzgerald". American Academy in Berlin, 2006. (Accédé en ligne:
[Link] le 13 février 2013 .)
101
L'univers familial de Frankie a été primordial quant à son intérêt pour le Viêt-Nam et
les politiques de l'État américain en Asie du Sud-Est. Provenant d'une famille du
20 1
Nord-Est américain très aisée, les parents de Frankie étaient des diplomates.
Marietta Peabody, la mère de Frances, était une personnalité mondaine américaine.
Elle a d'abord été recherchiste pour le magazine Life lors de la Deuxième Guerre
mondiale. Après la fin de la guerre, elle s'est impliquée en politique à New York dans
le Parti Démocrate. Après la victoire de John F. Kennedy à la présidentielle de 1960,
Peabody fut nommée diplomate aux Nations Unies pour les États-Unis, jusqu'en
1967. 202 Le père de Frankie, Desmond FitzGerald, avocat de formation, travaillait
pour la Central Intelligence Agency et il fut envoyé en Asie, y compris au Viêt-Nam,
pendant la Deuxième Guerre mondiale. En tant que directeur des opérations, c'est-à-
dire la troisième personne la plus hautement gradée de l'organisation, il fut
responsable des collectes d'infonnations et d'analyses de renseignements, ceux-ci
étant utilisés par les responsables politiques afin de dicter les politiques à suivre en
203
Asie du Sud-est pendant les années 50 et 60. Ce temps passé en Asie du Sud-est a
toujours passionné FitzGerald, bien que son père n'ait jamais révélé d'informations
204
sur ses activités en Asie. Cette histoire familiale étant ancrée dans les affaires
internationales, nous pouvons en déduire que la jeune Frankie a bercée dans un
univers prompt à développer une curiosité envers l'Asie, particulièrement en raison
de l'implication de son père dans la région lors de la Deuxième Guerre mondiale.
201
Hoffman, 2008, p. 152.
202
Richard Severo, "Marietta Tree, Former UN. Delegate, Dies at 74." New York Times, 16 aout 1971.
( en ligne : [Link] 199 1/08/1 6/nyregion/rnarietta-tree-former-un-delegate-dies-at-
[Link], accédé le 29 mai 2014.)
203
Hoffman, 2008, 146.
204
Ibidem, p. 147.
102
2osldem.
206
Le Congress of Cultural Freedom était une organisation créée afin de répandre la propagande
américaine quant à la liberté et la démocratie afin de contrer l'attirance des intellectuels français envers
les idéaux communistes. Elle ne savait pas que cette organisation était financée par la CIA.
207
Pham Xuan An était un journaliste vietnamien pour le Time magazine, qui était réellement un espion
pour le régime d'Hanoi. Il n' a jamais dénoncé FitzGerald malgré ses connaissances sur la proximité de
la famille de celle-ci et la CIA.
Hoffman, 2008, p. 157.
208
Op cil, p. 156.
209
C-Span, Boolaiotes (entrevue avec Frances Fitzgerald et Peter Khan), États-Unis, 31 janvier
1999(en ligne : http ://[Link]!Watch/l l 7774-l/Frances+[Link], consulté le 18
juin 2013)
103
comprendre comment ce conflit devenait une telle controverse. Alors qu'elle visitait
un banage au Laos financé par des fonds américains de l'Agency for International
Development, la journaliste fut consternée devant cet «édifice », qui n'était en réalité
qu'un tas de pierres posées par un paysan. Cet événement lui fit réaliser la dichotomie
entre le discours officiel prôné par Washington et la réalité et c'est là où « I started
writing about language, about the incongruity of what Americans were saying with
what actually existed out there ». 21
° Cet état de fait marqua le début du
questionnement de FitzGerald quant au bien-fondé de la guerre, puisque la réalité ne
représentait guère le discours promu par l'administration américaine.
South Viet-Nam is like one of those surprise boxes you keep opening and never reach the
inside-the war within the war within the war within the war. U.S. containing China (and
Russia). North Viet Nam against South Viet-Nam, RC vs. RVN, Central VN against South
VN, Struggle committees v. Ky. Thieu and American intervention ... Everyone has their own
little war. It ought to make everyone happy. There is only one person not making war against
anyone. The Vietnamese peasant. And he is not counted-in statistics- but counted en masse
for each side. 2 13
210
Virginia Elwood-Akers, Women War Correspondents in the Viêt-Nam War, 1961-1975. Londres,
Scarecrow Press, 1988, p. 73 .
211
Hoffman, 2008, p. 146.
212
Ibidem , p. 154.
213
Ibidem, p. 158.
104
Frankie FitzGerald a rencontré Daniel Ellsberg par l'entremise d'un de ses anlis à
l'ambassade américaine, Frank Wisner. En 1966, Ellsberg était l'assistant du Colonel
Edward Lansdale, dont la mission était de reformer le gouvernement de Saigon et
établir un programme de pacification, problème qui était récurent depuis le milieu des
années 1950. Ellsberg, employé de la Rand Corporation après avoir obtenu son
doctorat à Harvard, croyait encore au bien fondé du conflit. Le personnage n'est pas
215
encore le lanceur d'alerte qui sera l'auteur de la fuite des Pentagon Papers.
FitzGerald pensait d 'E ll~berg qu' il devait être le seul à lire des livres sur le Viêt-Nam
et malgré leurs points de désaccord sur le bien-fondé de la guetTe, leur relation fut
cordiale. Les réflexions de FitzGerald sur les hameaux stratégiques et les différentes
politiques adoptés par les Américains ont poussée Ellsberg vers une attitude défaitiste
quant à la guerre, puisque les Américains « had created a govemment out of
nothing » au Viêt-Nam, idée que le futur lanceur d'alerte commença à adopter dès
214
Gabriel Kolko, Anatomy ofa War: Viét-Nam, the United States and the Modern Hist01ical
Experience. New York, The New Press, 1994, p. 194.
215
Hoffman, 2008, p. 160-161 .
105
1967. 216 À travers ses amitiés, FitzGerald commence à se positionner dans une
galaxie dissidente, qui remet en question la légitimité du conflit.
Après son retour aux États-Unis, FitzGerald essaya de comprendre les raisons de
l'échec américain au Viêt-Nam. Alors qu'elle y avait vu la politique américaine de
ses propres yeux, elle se rendit compte que les Américains n 'avaient pas compris la
psychologie du peuple vietnamien, ce qui expliquait pour beaucoup les raisons du
chaos dans le pays du Sud-Est. Elle se tourna donc vers la littérature préexistante sur
le sujet. 21 7 Cependant, très peu de livres étaient écrits sur le sujet. À l' époque, les
Américains ne prirent pas en compte l'expérience de la France au Viêt-Nam et mis à
part des traductions d'ouvrages de Bernard Fall et Jean Lacouture, très peu
d'ouvrages français furent traduits aux États-Unis. Avant même la sortie de son
article «The Struggle and the War » dans The Atlantic, son éditeur lui proposa
218
d'écrire un livre sur sa perspective du conflit au Viêt-Nam. Par l'entremise d'un
ami d'Ellsberg, elle fit la découverte de Viêt-Nam : sociologie d'une guerre. Cette
découverte pem1ettra à FitzGerald d'écrire un article en 1967 sur le conflit sud-
asiatique, basé sur le livre de Mus. John McAlister, qui à l'époque traduisait Viét-
Nam: sociologie d 'une guerre, rentra en contact avec elle après la publication de cet
article, car celui-ci travaillait sur le remaniement du livre de Mus pour le public
américain. Elle rencontra Mus maintes fois et ils eurent de nombreuses discussions
sur le Viêt-Nam et sa culture. 219 Selon Joyce Hoffman:
With Mus's guidance, FitzGerald rnastered an understanding of I Ching, the ancient Chinese
book of Changes, a Confucian classic that defines a world order with symbolism and poetic
216
Ibidem, p. 165
217
Elwood Akers, 1988, p. 73.
218
Hoffinan, 2008, p. 181-182.
219
Frances Fitzgerald, Paul Mus (1902-1969) : L 'espace d'un Regard. (dir. Par David Chandler et
Christopher E. Goscha) Paris, Les Indes Savantes, 2007, P. 57-58
----------- ------------------------------------------
106
language. In it she found "ail the clues to the basic design of the Sino-Vietnamese world" At
Mus's urging she also read, in French Leopold Cadiere's three volume Croyances et
pratiques religieuses des Vietnamiens; Philippe Devillers's Histoire du Viêt-Nam de 1940 à
1952, and Le Than Khoi's Le Viêt-Nam, histoire et civilisation. Her thirst for information
about Viet-Nam seemed,for a time, insatiable. 220
Fire in the Lake: The Vietnamese and the Americans in Viêt-Nam est l'ouvrage qui a
popularisé les thèses de Mus aux États-Unis. Le prix Pulitzer, donné à l 'ouvrage, le
rendit incontournable dans l'historiographie traitant de la guerre du Viêt-Nam. Le
livre est divisé en deux parties : la première est une analyse culturaliste du pays et de
ses mœurs et la deuxième une analyse politique de la guerre américaine. Différents
thèmes abordés par Paul Mus dans Viêt-Nam : sociologie d'une guerre sont repris
dans} 'ouvrage de FitzGerald.
210
- Hoffman, 2008, p. 182.
221
FitzGerald, 2007, p. 58.
----- -------------------------------------------------~
107
222
Ibidem, p. 267.
223
Frances FitzGerald, Fire in the Lake: The Vietnamese and the Americans in Viêt-Nam. Vintage
Books, New York, 1972, p. 272.
224
Op cit, p. 271.
108
The Confucian state had, after all, attempted to instruct the society in persona!, as well as
broadly social morality. Confucianism was not merely a political system, but Tao, a while
way of life. The Idea of an official morality must seem threatening to Westerners, but it was
natural to the Vietnamese: indeed, it was the way in which they understood a political system.
...For the Vietnamese Party cadre Marxism Leninism was no more a set of doctrines than was
Confucianism, but rather a Tao, or as the Marxists put it, a « style of work » a style of
« leadership ». 225
Contrairement aux Occidentaux qui n'avaient pas de principes moraux codifiés, les
Vietnamiens en avaient un avec ce confucianisme. Donc, le communisme ne paraît
pas étranger dans ses ambitions. La répartition des richesses est un concept normal,
nécessaire au bon fonctionnement de la société :
The Maqùst notion that economic equality could be gained by a nationalisation of the means
of production was not at all unfamiliar to the Vietnamese. By Confucian law, the emperor
acted as a trustee of ail the rice lands, reserving the right to distribute them among the people.
The strong emperors exercised this right either to rid themselves of the independent barons or
to improve the productivity and the lot of the peasants. 226
Il était normal que le chef élu par le Ciel redistribue les ressources au peuple. À
travers cette grille de lecture, Hô Chi Minh devient étranger aux notions occidentales
du leader, ce qui explique pourquoi les militaires collaborateurs des Américains sont
ineptes à mener les Vietnamiens. Et si Hô est authentique, le Viêt-Nam pour lequel il
combat l' est aussi.
275
- Jb"d
1 em, p._ ?98 .
226
Op cit, p .. 287.
109
Si FitzGerald a été principalement inspiré de Mus, elle l'a aussi été de Lacouture. La
présentation de Hô Chi Minh dans le livre de FitzGerald est inspirée de la biographie
de Lacouture. Elle cite souvent le biographe français lorsqu 'elle décrit le personnage:
la présentation de Hô en sandales, proche du peuple, est renforcée dans l'ouvrage.
Nous voyons à travers ce portrait de Lacouture que Hô « is forever adressing ordinary
citizens in an easygoing or fatherly tone, forever distributing oranges or other tidbits
to the children. This is partly play-acting-why deny it? »227 L' honnêteté perçue du
personnage par les Vietnamiens le rend comme étant le seul représentant possible du
peuple. Selon FitzGerald, son confucianisme est bien plus important que l'idéologie
communiste pour le personnage et pour les Vietnamiens :
1:-Iô Chi Minh was perfectly sincere, since be always acted in the « correct » manner, no matter
what effort it cost him. And it was the very consistency of his performance that gave them the
confidence that he would carry the revolution in the mam1er he indicated. Ironically enough,
because of this very intirnate relation of man to society, it was precisely those Vietnamese
rnilitary men, such as Nguyen Cao Ky, who had no notion of a political system and who did
not therefore "hide their feelings" or practice the Confucian "self control", who seemed to
Westerners the most likeable, if not the men most fit for the job of government. 228
Comme dans les autres livres, le Hô Chi Minh de FitzGerald a besoin d'être opposé à
un contre-exemple afin de prouver sa légitimité. Alors que Hô Chi Minh incarne le
peuple vietnamien, il est d'abord opposé dans l'ouvrage à Bao Dai, le descendant de
227
Op cit, p. 38.
228
Ibidem, p. 39.
110
la famille royale vietnamienne qui est à la botte des Français. Inspirée de Viêt-Nam :
sociologie d'une [Link], dans cette opposition, la question de la légitimité même de
Hô Chi Minh est exposée à travers la collaboration de Bao Dai avec les Français et
les Japonais, alors que Hô a toujours combattu les envahisseurs. Même Bao Dai ne
participa guère à la supercherie de la «République de Cochinchine», créée par les
Français en 1946 pour poser les bases de l' Union Française. Celui-ci recommencera à
travailler avec la puissance coloniale en 1950 dans un gouvernement «vietnamien »,
qui était de facto contrôlé par les Français financièrement et diplomatiquement
parlant. FitzGerald écrivait:
Finally giving in to the principle of a unified Viêt-Nam, the French brought back Bao Dai and
on January 1, 1950, installed him as the head of a new «national » government called « The
State of Viêt-Nam. »But as the French had created the state mainly for public relations
purposes, so the state itself remained to a great degree a mere formality. For as long as the
French remained in Saigon they continued to control its budget, its external relations, its
internai security arrangements, and its jurisdiction over the French in Viêt-Nam. 229
Elle synthétise l'argument de Mus et Devillers dans son ouvrage afin de démontrer
que Hô était déjà légitime lorsque Bao Dai était le champion occidental. Celui-ci
n'était qu 'un auxiliaire qui permettait à la région d'être télécommandée de l'étranger,
puisque la France aurait contrôlé les points vitaux de ce régime baodaïste. Relégué à
un statut de simple marionnette, le traitement de Bao Dai met en valeur l'authenticité
de Hô Chi Minh en tant que nationaliste authentique.
Si Bao Dai était le contre-exemple de Hô Chi Minh lors de l' ère française, Ngo Dinh
Diem lui est son successeur lors de l'ère américaine. Selon l'auteure, Hô Chi Minh
est un nationaliste crédible depuis le début de la guerre et lorsque Bao Dai est
229
Ibidem, p . 92.
111
remplacé par Diem, la légitimité de Hô n'en est que renforcée. Afin d'exercer sa ·
démonstration, Fitzgerald va s'appuyer sur deux points pour illustrer l'illégitimité de
Ngo Dinh Diem en tant que leader vietnamien : le catholicisme en tant que religion
exogène et l'accession illégale au pouvoir de Diem. FitzGerald présente cet homme
d'État comme étranger dans son propre pays, puisqu'il ne fait pas partie de la
définition du Viêt-Nam éternel, défini par Mus, une orthodoxie soutenue par
FitzGerald.
· Diem also said that his forebears had been among the first converts Catholicism in the
seventeenth century. This daim, though possibly true, was an odd point for tliis new
"nationalist" leader to insist upon, for the non-Catholic Vietnamese believed with some
justification that the Catholics had acted as a fifth column for the French in the period
preceding tlle conquest. Certainly the French had always shown great favoritism toward the
Catholics, tuming tllem into a self-conscious elitist minority without necessarily imparting to
them a greater degree of French culture. Vietnamese Catholicism was harsh and medieval, a
product of the strict patriarchate of the Vietnamese village rather than of the liberal French
Church. Its churches stood like fortresses in the center of each Catholic village, manifesting
23 0
the pem1anent defensive posture of the Catholics toward all other Vietnamese.
Diem est ainsi influencé par une religion exogène à l' histoire du vrai Viêt-Nam et ses
convictions religieuses auraient été un facteur détenninant pour le soutien qu'il a reçu
de l'état-major américain, avec ses qualifications de bon administrateur et de
résistance aux Japonais et au régime français. 23 1
23
°Fitzgerald, 1972, p. 108.
23 1
Ibidem, p. 112.
112
À travers ce portrait de Diem, FitzGerald adopte sans critique l'idée selon laquelle le
catholicisme est étranger à la tradition vietnamienne. Les catholiques ont été
instrumentalisés afin de faire régner l'influence des puissances occidentales au Viêt-
Nam. Ils ne formaient pas un bloc monolithique au Viêt-Nam, ni lors de la conquête,
ni après la déclaration d'indépendance du Viêt-Nam. Les actes anticolonialistes de
certains catholiques tels Nguyen Truong To, ou Dang Duc Tuan lors de la conquête
prouvent que le catholicisme vietnamien était loin d'être un axe de collaboration. 232
Certains individus en ont profité, mais l' action de ces catholiques anticolonialistes
met un bémol à cette théorie d'un catholicisme collaborateur. Après la Déclaration
d'Indépendance de 1945, l'intellectuel Nguyen Manh Ha s'est rapproché de la RDVN
afin de devenir intermédiaire pour un règlement pacifique entre la France et la
233
RDVN, celui-ci n'étant pas nécessairement profrançais. À travers ces exemples,
nous constatons que les catholiques vietnamiens ne formaient pas un bloc
collaborateur avec les Français et ce n 'est sûrement pas un hasard si FitzGerald ne
traitait pas de ces cas, puisqu'ils prouvent le caractère problématique de son
accusation.
232
Charles Keith, Catholic Viêt-Nam: A Churchji-om Empire to Nation. Berkeley, University of
California Press, 2012, p. 181-184
233
Ibidem, p. 233.
234
Ibidem, p. 19.
113
National histories need enernies, However, and Catholics have also played an outsized role as
an national fifth columnist in much modern Vietnamese historiography. In this work,
conquest-era conceptions of Catholics provide a powerful genealogy for modem critics of
catholic politics during decolonization and remùfication, who interpret the anticommunism of
many Catholics as simply a new version of their nineteenth century French connection. The
result is a seamless narrative of Catholicism as a culturally external, politically subversive
presence in the national community from the distant past to the present day. Drawing on
Marxist understandings of the relationship between Christianity and capitalism, much of this
historiography views the rnissionary presence in Vietnamese kingdoms as far back as the
seventeenth century as evidence of later French colonial ambitions in Viêt-Nam. 235
Dans cette tentative de création d'identité nationale représentée par Hô Chi Minh, les
catholiques deviennent les em1emis du peuple vietnamien. Nous constatons une
interprétation de l'histoire du catholicisme au Viêt-Nam qui soutient l' argumentation
de FitzGerald contre l'intervention américaine au Viêt-Nam : elle crée un Viêt-Nam
illégitime, suppôt des Américains qui est administré par des Vietnamiens aux
croyances exogènes, alors que le vrai Viêt-Nam est incarné par Hô Chi Minh,
confucianiste, ancré dans l'esprit des Vietnamiens et réel patriote.
Non seulement Ngo Dinh Diem est illégitime à cause de sa religion, il l'est aussi à
cause de son régime. Dénoncer les actions de Diem en tant que dictateur est
totalement valide, puisque Diem était exactement cela aux yeux de FitzGerald, mais
pas Hô Chi Minh :
In October 1955, Diem organized a referendwn to detemline whether the state should be a
monarchy under Bao Dai or a republic with himself as president. As organized by Ngo Dihn
235
Ibidem, p. 8.
114
Nhu-and perhaps with excessive efficiency for American tastes-the vote showed a majority
of 99 percent for Diem out of the six million ballots counted. Already in July Diem had
repudiated the Geneva accords and, specifically, the article proposing a free election between
the two regroupment zones. Not content with making a political division of Viêt-Nam, be
proceeded to seal the border between the two regions with surgical precision, refusing the
DRVN's request for the opening of trade relations and forbidding even the establishment of a
postal exchange- a bitter blow to those thousands of families whose members the war had
scattered between north and south. 236
Of course in 1966 the Americans in Saigon never spoke of the Ngos. Their reign had been
unrnitigated disaster for American policy in Viet-Nam. Still engaged in the same policy of
fighting the Communists and building up the Saigon govemment, American officiais could
not afford to puzzle over their initial setback. For a period of eight years the United States had
supported an incompetent dictator. So much had to dismissed as an error- a tactical error that
could be corrected with new Vietnamese leaders, new programs for pacification and
administrative reform, new American controls over the Saigon regime. Ngo Dinh Diem, after
237
ail, was only one man.
236
FitzGerald, 1972, p. 113.
237
Ibidem, p. 100.
115
Ce statut d'imposteur fait d'ailleurs en sorte que l'intervention américaine est vouée à
l'échec. Diem, malgré le réseau de soutien qu'il avait de sa famille, n'était qu'un seul
homme. Une fois assassiné, il n'aurait pas dû laisser de conséquences. Cependant, le
reste de l'État vietnamien est tout aussi compromis, autant de par la corruption que
par ses actes. Le pathétique état du gouvernement sud-vietnamien est dû à des causes
systémiques.
La critique des régimes financés par les Américains est systématique dans l'ouvrage
de FitzGerald. Le régime diemiste et ceux de ses successeurs étaient tellement
indignes qu'ils pratiquaient des actions violentes contre les dissidents, par exemple
« in 1956 he (Diem) issued an ordinance calling for the arrest and detention of
persons deemed dangerous to the state. The order gave legal grounds for the creation
of political prison camps throughout the country and the suspension of ail habeas
corpus laws. »238 À travers cette description de la violence arbitraire et régulière,
FitzGerald crée un portrait sinistre d'un régime corrompu, qui n'a que peu de
considération pour la vie humaine. Le problème de cette analyse, aussi véridique
qu'elle pourrait l'être pour la majorité des propos tenus, est que la sévérité morale de
FitzGerald ne s'applique pas au régime de Hô Chi Minh. La critique envers Diem est
bien plus sévère de la part de FitzGerald que celle de Mus envers Bao Dai. Et c'est ici
que la critique de l'auteure devient problématique: elle est partisane et se concentre
uniquement sur un des deux régimes.
Après avoir sévèrement critiqué le régime de Ngo Dinh Diem, FitzGerald fait une
défense morale des tactiques du FNL. Contrairement à l'ARVN, le FNL n'utiliserait
la violence qu'en dernier recours, dans la mesure où la rééducation politique serait
238
Ibidem , p. 119.
116
préférée au meurtre, utilisé de façon sporadique aussi bien contre les ennemis du
peuple que contre les éléments problématiques du FNL, contrairement au régime
diemiste. Voici comment elle présente son argumentation :
From the point of view of the Front cadres themselves, this political violence was extremely
dangerous in that it opened the way to an anarchie campaign of revenge killings such as the
Diem regime had permitted. To preclude such a disaster, the Front employed a multitude of
institutional controls. In the first place, it used political re-education rather than violence as its
principal means of dealing with hostile people. When it used violence, it placed the
responsibility for it not with the regular soldiers and cadres but with the specialized and
· highly professional Security section. 239
Le soldat du Front n'utilise la violence politique que dans les cas extrêmes; il tente
d'éviter la violence inutile et seuls les soldats d'élite peuvent décider des punitions
nécessaires. Aussi, une hiérarchie réelle est instituée afin d'éviter des bavures,
contrairement au régime diemiste qui laissait ses soldats se comporter en tant que
juge, juré et bourreau envers la population. Cette analyse pourrait rappeler les articles
de Mus dans Témoignage Chrétien, ou celui-ci déconstruisait les mensonges de l'État
français quant aux« crimes» commis par le Viêt-Minh. Cet extrait démontre une fois
de plus à quel point la représentation du «vrai Vietnamien » est mise en valeur à
travers son comportement juste et la hiérarchie qu'il respecte, alors que le soldat du
Sud n'est que le vecteur d'un régime destructeur et désorganisé. Encore une fois, le
nordique est sacralisé, alors que le sudiste est diabolisé.
239
Ibidem, p. 233.
117
For almost twenty years virtually all Western «experts» on North Viêt-Nam portrayed the
land reform as a massive terror campaign that took the lives of thousands of people-the
estimates ranging from 15,000 to 600,000. Citing translation of DRVN documents, these
experts concluded that the North Vietnamese, under the influence of Chinese advisers, had
implemented the program in dogmatic manner that had so little bearing on the conditions of
North Viêt-Nam as to cause havoc in the villages and the lower ranks of the party. Finally in
1972, a young American scholar, D. Gareth Porter, took the trouble to check the original
documents, and discovered that Diemist officiais (with U.S. backing) had mistranslated ,
misinterpreted, or actually falsified them for propaganda purposes. According to his reading
of the same documents, the death toll during the land reform could not have been above 2,500
and may have been as low as 800. In addition, the « errors» admitted by the Lao Dong were
not those of « dogrnatism », but those of « left deviationism »- that is, the sacrifice of the
Party line to popular pressures. 240
L'auteure conteste les chiffres présentés par son opposition idéologique et minimise
l'impact des réformes. Nous constatons la dénonciation des attaques envers la
RDVN, puisqu'elles sont équivalentes à de la propagande anticommuniste primaire.
De plus, la RDVN s'est excusée des erreurs commises lors de la réforme agraire.
Bien sûr, lorsqu'elle traite de ce fait, c'est pour mieux critiquer l'État diemiste :
Whatever the cost relative to the benefits of the DRVN land reform, the « Rectification of
Errors » campaign demonstrated the difference between the DRVN and the Diem government
and between the DRVN and many other communist regimes. The campaign was a rare case of
a Communist Party leader publicly admitting error over a major issue. In this context the
« error »must sound Orwellian to Westemers, but for a Party and a people who believe in the
confluence of virtue with the laws of the universe, scientifically understood, it has profound
even cosmic, moral implications. 14 1
Lorsque l' auteure traite de cette situation, c'est pour mieux dénoncer le régime
sudiste, car le leader nord-vietnamien reconnaît ses fautes . Et son peuple le
comprend, puisqu'il a l'humilité de demander pardon. Lorsque ce geme de propos est
tenu, nous comprenons clairement que c'est pour critiquer l'ennemi idéologique de
Hô Chi Minh, puisque celui-ci ne ferait pas ce type de déclarations.
240
Ibidem, p. 299.
241
Ibidem,p. 300.
118
Ngo Dinh Diem était un dictateur autoritaire, mais contrairement à ce que FitzGerald
affinnait, il n'était pas exactement une marionnette américaine. Les recherches
effectuées depuis Fire in the Lake par plusieurs auteurs, dont certains étaient aussi
militants que FitzGerald, font la démonstration de la difficulté d'affirmer une
soumission automatique de Diem envers les États-Unis. Parmi les auteurs plus
nuancés, Philip E. Carton démontre dans son ouvrage Diem 's Final Failure le côté
problématique des affümations de FitzGerald par rapport à Diem :
Saigon and Washington clashed over the question of how to build a modem nation and
simultaneously overcome the communist threat to South Viêt-Nam. While the Americans
sought to press their policy prescriptions on the palace, the Ngos possessed their own ideas
about what constituted the best way forward . They resented U.S. pressure and regarded
American advice as unsuitable for a newly independent, badly underdeveloped country,
especially one at war. Indeed, they came to believe that the Americans represented almost as
much of a threat to their Personalist revolution as the comrnunists. Although they
aclmowledged the need for U.S. support in the short term, they argued that dependence on the
Americans would stymie South Viêt-Nam's development over the long run. To defeat their
enemies, - « Communism, Underdevelopment and Disunity » - the Ngo believed they had to
mobilize the indigenous resources of the country and reduce South Viêt-Nam's reliance on the
United States. 242
À travers la recherche effectuée sur la RVN, nous savons de nos jours que Diem
n'était pas la marionnette que FitzGerald évoquait dans son œuvre, mais un
personnage bien plus complexe que la caricature développée. Cependant, cette vision
du dictateur sud-vietnamien a été élaborée dans un but précis: en construisant un
Viêt-Nam collaborateur avec les Américains, elle voulait «montrer» aux Américains
que leur gouvernement soutenait le mauvais camp dans ! 'Histoire. Le parallèle entre
Bao Dai dans l'œuvre de Mus et son successeur dans l'ouvrage de FitzGerald est
ainsi tracé, car si les Français avaient échoué en soutenant Bao Dai, qui était bien
moins autoritaire que son successeur, alors les Américains étaient aussi voués à
répéter les eneurs de leurs prédécesseurs occidentaux dans la région en soutenant un
« dictateur sanguinaire » : un échec diplomatique garanti. La construction idéologique
242
Philip E. Catton, Diem 's Final Failure: Prelude to America 's Warin Viét-Nam. Lawrence,
University Press of Kansas, 2002, p. 209.
119
L'assassinat de Diemen 1963 est utilisé comme point de départ d'une critique contre
l'arrogance de l 'admitùstration américaine et de son racisme institutionnalisé. Diem
devient à travers Fire in the Lake une figure diabolisée, qui est présentée comme un
odieux personnage avec toutes les tares du monde, comme son intolérance des
243
différents groupes ethniques tels les Chinois et les Montagnards. Son assassinat
créa une vacance du pouvoir dans le Sud, qui ne fut jamais comblée par les autres
leaders, tous aussi incompétents les uns que les autres (tels les généraux Ky et Khanh,
fonnés sous le commandement français, mais sans aucune loyauté envers
personne. 244 ) L'analyse de la RVN est totalement biaisée, dans la mesure où le
régime du Sud y est présenté comme artificiel et illégitime et à travers cette critique
du régime sudiste, FitzGerald condamne fermement les États-Unis pour leur
ignorance face à l'histoire du pays, ainsi que leur racisme se traduisant par un
traitement inhumain envers les Vietnamiens :
In coming to Viêt-Narn, most American advisers, for instance expected their « counterparts »
to render them their due as members of a more « advanced » society. The expectation was not,
after all, unreasonable, since the U.S . governrnent sent them out to advise the Vietnamese. But
the advisers tended to see themselves in the mies of teacber and older brother, and when the
Vietnamese did not respond to them in the expected rnanner-when they did not even take their
advice- few succeeded in reconstructing the truth of the matter Few saw the Vietnamese were
not the pupils of the Americans, but people with a very different view of the world and with
interests that only occasionally coincided witb their own. For those few who succeeded, there
were an equal number of other (men such as the Marine colonel with his carpentry set) who
took an extreme parochial view, looking upon the Vietnamese as savages or children with
empty heads into which they wouJd pour instruction. Covered with righteous platitude, theirs
was an essentially colonialist vision, bom out of the same insecurity and desire for domination
that had motivated the French. When their « counterparts » did not take their instruction, these
advisers treated the Vietnamese like bad pupils, accusing them of corruption or laziness, and
243
Ibidem , p. 318.
244
Ibidem, p. 325-337 .
1
120
attempted to impose authority over them. And when the attempt at coercion failed, they
retreated from the Vietnamese entirely, barricading themselves in behind American weapons
and American PX Goods, behind the assumption of American superiority and the assumption
that the Vietnamese were not quite human like themselves. 245
À travers leur ignorance, les Américains au Viêt-Nam ont reproduit les mêmes
conditions de racisme institutionnalisé de l'Empire colonial français envers les
Vietnamiens. Avec ce genre de comportement, les États-Unis deviennent de facto un
envahisseur digne des pires atrocités commises par son prédécesseur au Viêt-Nam. Le
racisme institutionnel de l'administration américaine mène ainsi aux horreurs les plus
inimaginables. Le Vietnamien sous les Américains devient un sous-homme, sans
aucune valeur. En critiquant le traitement des Vietnamiens par les Américains,
FitzGerald condamne un système de racisme institutionnalisé, comme Mus l'avait fait
deux décennies auparavant dans Témoignage Chrétien . La critique des États-Unis en
tant que pays raciste à l'encontre des Vietnamiens, ainsi que cette caricature de Diem
sont des points de critiques majeurs de l'école antiguerre américaine en voie de
construction. Grâce à FitzGerald, ces éléments seront repris par des auteurs qui
s'inspireront d'elle, telle Marylin B. Young. Après tout, comment mieux glorifier Hô
Chi Minh, si ce n 'est en vilipendant son adversaire?
245
Jbidem, p. 493 .
246
Fitzgerald, 1972 , p. 560-584.
- ---------------------------------------------
121
Viêt-Nam, qui détruit un pays en utilisant la rhétorique de Guerre froide, alors que le
Front National de Libération ne serait pas communiste, mais juste nationaliste. Le
livre est très empathique avec le Viêt-Nam de Hô Chi Minh, dans la mesure où selon
l'auteure le régime mène une lutte morale contre un envahisseur illégitime. Avec un
livre clairement antiguerre qui a gagné le prix Pulitzer, le prix du «National Book
Award et le prix du « Bancroft Prize for History », les intellectuels anti guerres
avaient des arguments reconnus pour défendre leur position, puisque cette guerre
n'était pas seulement néfaste pour le Viêt-Nam, elle l'était aussi pour les Américains:
To those who had for so long believed that the United States was different, that it possessed a
fundamental innocence, generosity, and disinterestedness, these facts were shocking. No
longer was it possible to say, as so many Americans and French had, that Viêt-Nam was the
« quagmire », the «pays pourri » that had enmired and com1pted the United States. It was the
other way around . The U. S. officials had enmired Viêt-Nam. They had corrupted the
Vietnamese and, by extension, the American soldiers who had to fight amongst the
Vietnamese in their service. By involving the United States in a fruitless and immoral war,
they had also corrupted themselves. 247
Les idées de Mus et ses compères ont trouvé un public plus large lors de la guerre du
Viêt-Nam dans un documentaire américain nommé In the Year of the Pig. Ce
247
Ibidem, p. 565-566.
122
248
Randolph Lewis, Emile De Antonio : Radical Filmmaker in Cold War America. Madison, The
University of Wisconsin Press, 2000, P. 10-14.
123
pour divers artistes tel Andy Warhol et Diane Arbus. Cette expérience lui donna
l'opportunité de rencontrer plusieurs de ses futurs financeurs pour ses documentaires,
ainsi que certaines futures icônes de l'opposition américaine contre la guerre du Viêt-
249
Nam, telle Frances FitzGerald.
Les médias visuels américains n'ont jamais réellement expliqué les raisons mêmes
des débuts de la guerre du Viêt-Nam au public américain. L 'historien Bruce Cumings
a remarqué que la diffusion télévisuelle de la guerre du Viêt-Nam ne présentait pas de
contexte historique, ou de passé notoire. La télévision américaine suivait la ligne
officielle de Washington, sans réellement critiquer les décisions adoptées contre le
Nord Viêt-Narn- mis à part Morley Safer 's Viêt-Nam sur CBS ou Inside North Viêt-
Nam .251 Afin d'offrir une contre-attaque à la version officielle de la guerre, deux
professeurs <l' Université, John Atlee et Terry Morrone, sont rentrés en contact en
249
Lewis, 2000, p. 17-26.
250
Ibidem, p. 27-42.
251
Ibidem, p. 78.
124
1967 avec 1e Museum of Modern Art afin de s'infonner sur les documentaristes
capables de faire un film critique sur la guerre. Le musée leur a conseillé De Antonio
et après une rencontre avec les deux universitaires, le documentariste a donné son
, 1.1ser ce documentarre.
accord pour rea . 252
252
Ibidem, p. 80-81.
253
Jb;dem , p. 80.
254
Ibidem, p. 83-85.
255
Correspondance électronique avec Frances Fitzgerald, 3 juin 2014.
125
Sorti en 1968, le film In the Year of the Pig se positionne en tant que film antiguene,
alors que le conflit américain fait rage. L'intérêt du documentaire dans cette étude se
situe dans le transfert transatlantique de concepts intellectuels sur le Viêt-Nam. Afin
de critiquer la guene, le documentariste américain a fait appel aux premiers dissidents
du conflit au Viêt-Nam, alors que celui-ci n 'était alors qu 'une guerre de
décolonisation: Philippe Devillers, Paul Mus et Jean Lacouture. En utilisant ces
intellectuels, De Antonio acquiert une légitimité incontestable lorsqu'on prend en
considération ces personnes qui se positionnèrent contre la guene dès ses débuts,
alors que les Vietnamiens se battaient contre les Français à cause de l'oppression. Les
Américains ont pris la relève, alors qu 'ils auraient dû plutôt se retirer le plus vite
possible.
256
Lewis, 2000, p. 85-86.
126
L'utilisation des experts français dans le documentaire est soulignée pour expliquer
les origines de la guene aux Américains. Lorsque chacun des intellectuels développe
une analyse, nous comprenons qu'ils expliquent surtout la justesse du combat mené,
en tant que lutte de libération nationale par Hô Chi Minh. Les origines de la guerre
n'ont pas été comprises par l'état-major américain, ce qui fait en sorte qu'il est en
train de commettre les mêmes fautes que les Français dans les années 50. Panni ces
intellectuels qui s'opposaient à la guerre, les Français sont panni les premiers à être
montré dans le documentaire. Afin d'exposer la chronologie de cette guerre, De
Antonio commenc.e la première entrevue de son documentaire avec Philippe
Devillers. Celui-ci explique un point qu'il avait déjà signalé dans son Histoire du
Viêt-Nam quant à la formation de la Résistance vietnamienne : elle est née à cause de
la « suppression of political activity, to force people to go underground and to
127
257
understand politics only as revolutionnary struggle, and not a political struggle. »
À travers ce passage, le public est p01té à comprendre que la Révolution
vietnamienne, par la force des choses, s'est radicalisée à cause du colonisateur
original. La faute tombe sur les Français et non pas sur les Vietnamiens.
L'unité du pays est invoquée par Devillers. Il explique que le Viêt-Nam n'est pas un
pays divisé en deux, mais un pays uni, uniquement divisé par les accords de Genève
en 1954, le Nord Viêt-Nam étant une zone libre et le Sud d'abord occupé par les
Français. Cette zone du Sud n'est même pas un régime en tant que tel, « because it
did not exist, it is not even mentionnned in the Geneva Agreement. The regime of
Saigon is only a temporary one,waiting for an election. » 258 Le pays devait organiser
des élections, qui n'arriveront jamais finalement. Afin de montrer la raison même de
cette absence de consultation démocratique, Gerald Ford, le chef de l'opposition de
l'époque, expliquait pourquoi il est impossible d'organiser des élections : l'État
américain ne pouvait pas laisser gagner les « communistes. »
Ces « communistes » nommés par Ford ne sont pas à ce titre dans le documentaire.
Le FLN est authentique et nationaliste, pas le bras droit de Moscou et Hanoi.
Devillers réapparaît une autre fois afin d'expliquer la consistance du Front de
Libération Nationale. Celui-ci n'est pas le bras anné de Hanoi: « it was in fact a
consolidation of ail the forces who for years were fighting against the Diem regime,
and it was not, as it has been said too often, the political ann of Hanoi. »259 Les
diverses forces voudraient ainsi faire un coup d'État contre Diem, afin d'appliquer les
conventions de Genève pour former un gouvernement de coalition. À travers le
257
In the Year of the Pig, de Emile de Antonio. 1968 États-Unis, E-One film, Vers les 6 minutes
258
Ibid, vers les 30 minutes
259
Ibid, vers les 33 minutes.
128
L'intervenant français suivant n'est nul autre que Paul Mus, alors que celui-ci était
professeur sur les religions à Yale. Après tout, qui d'autre serait mieux disposé que le
meneur de la contestation originale en France lors du conflit franco -vietnamien? Mus
reprend sa thématique sur le village, expliquant que Hô C~i Minh, malgré ses
différents voyages à l'étranger, est resté un villageois. L'Oncle Hô n'a aucune raison
de faire confiance aux Français, puisque lors des pourparlers pour l 'Union Française,
Mus avait rencontré le révolutionnaire vietnamien et « for everytime Hô Chi Minh
has trusted us, we betrayed him ». Dans ce contexte, Hô Chi Minh ne va faire
confiance qu' à sa nahire de villageois. Ce propos prend toute son importance lorsque
Mus dit dans le documentaire « Village life in Viêt-Nan1 is the essential life of the
Nation.» L'introduction même de Mu~ dans le documentaire est intéressante,
puisqu'elle suit l'entrevue de Devillers, dans une ligne de continuité des intellectuels
français.
Jean Lacouture a aussi fait une petite apparition dans le documentaire. Il traite de Hô
Chi Minh et de son parcours à Paris. Dans l'analyse de Lacouture, Hô est devenu
patriote à cause de l'action des Français : «He was the son of a very poor man, but a
man who was a Mandarin, a literate man, and this man was condemned by the
French, because of his nationalism. And all the life of Hô Chi Minh was directed by
this very injustice made to his father by the French colonizers. " 260 Il a été formé par
260
Ibid, vers 9 minutes.
129
One of the most important things concerning Hô Chi Minh is that he spent so long, years, out
of his country. And that nevertheless, he has the touch and feel of the peasantry of his
country, of the village. For village in Viêt-Nam is the essential of the life of the nation. And 1
will just give you one anecdote to show you that connection. \Vhen he, for the first time, met,
and gave a press conference in Hanoi, in 1945, when he can1e for the first time, as a leader of
lus nation, in front of the public, he said to the people there « 1 can 't tell you what you have to
do, but I can show it to you .» He put lus thumb on the table, and said « if everywhere where
you put your thumb on the sacred earth of Viêt-Nam, there is a plant growing, then we will
succeed. If not, not .»This is again one of the points where Hô on one band is a Marxist
economist who knows the importance of the basic production, and on the other band a
261
Confucian scholar.
Cette analyse sur Hô Chi Minh est apparue originalement dans Viêt-Nam : sociologie
d'une Guerre, afin d'insister sur le caractère traditionnel du personnage. Il est affirmé
en en tant que patriote vietnamien et il diminue l'importance de l'idéologie marxiste
dans les propos de Hô. À travers cette analyse, Hô est le représentant ultime du Viêt-
Nam, puisqu'il est un Vietnamien malgré ses années passées à l'étranger et son
parcours communiste n'est pas pris en compte. Il est devenu révolutionnaire grâce à
ses idéaux vietnamiens et non pas à cause de son parcours idéologique au sein du
261
Ibid, vers les 6 minutes.
130
parti communiste. L'interprétation devient d'autant plus forte que Mus l' avait déjà
faite deux décennies précédentes lors de la guerre d'Indochine, qui s'est transformée
en guerre du Viêt-Nam: Hô est le chevalier du Viêt-Nam contre les envahisseurs.
L'interprétation de Hô Chi Minh selon Mus n'est pas la seule analyse de l'orientaliste
qui revient dans ce documentaire. L'importance du village revient plusieurs fois dans
les apparitions de Mus. Le profosseur traitait des chefs de villages nommés par l'État
diemiste, alors que ceux-ci n'avaient aucune légitimité dans la stmcture. Seul un
paysan du village respecté par la population pouvait être un chef. Le village et Hô Chi
Minh sont ainsi liés et deviennent inséparables dans ce Viêt-Nam dissident. À travers
ses différentes interventions, le grand public découvre les idées de Mus dans des
capsules d'entrevues parsemées dans le documentaire, comme l'idée de Hô Chi Minh
comme grand patriote vietnamien avant tout. Le documentaire se conclut d'ailleurs
avec une intervention de Mus, qui affirme que les villages ont déjà été détruits dans
l'histoire, mais que les Vietnamiens sont habitués:
It's a great tradition that the village is not lost when it disappears from the surface of the
ground, because the village is dmvn below. Down below with the tradition, down below with
the people, the ancestors, who have MADE the country, literally. The country is hand made.
There is NOT one square foot, I would say a square thumb, that has not been built as it is by
the peasantry in the past. And this survived, and when, will it after one hundred years a
village cornes back, the descendants of the village cornes back in the village, they find the
village and the village starts again. 262
Cette dernière déclaration est d'autant plus forte qu'elle cadre avec le message
antiguerre du film: partons le plus rapidement possible du Viêt-Nan:i afin que ces
villages n'aient pas à se reconstrnire, tel est le message original de Viêt-Nam :
sociologie d 'une guerre. On ne peut pas gagner contre un peuple.
262
Ibid, vers 1 h 42.
131
Il est toutefois primordial de remettre ces auteurs dans leur contexte historique : ceux-
ci s'opposaient à un conflit qui leur était contemporain. Lorsque Tony Judt dans Past
Jmpe1fect dénonce les propos des intellectuels français proches du parti communiste
face aux politiques répressives de Staline au même moment en Europe orientale, c'est
pour souligner certaines vérités cachées et pour ne pas endommager la réputation
d'auteurs comme Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, icônes de la Gauche
française, qui ont tout de même soutenu le stalinisme. Nous avons adopté ici une
approche similaire. Que Mus ait établi toute une argumentation pour dénoncer, si ce
n'est pas condamner le conflit est un événement notable. Qu'il ait propagé la bonne
parole aux États-Unis et qu'il ait été utilisé, consciemment, à l'élaboration d'un
discours américain visant à dénoncer la guerre n'est pas une mauvaise chose en soi,
bien au contraire. Mus avait une solide réputation d'intellectuel et son statut de
133
lanceur d'alerte lui donnait l'image d'un penseur honnête et iconoclaste. Les émules
de Mus ont trouvé un symbole transatlantique qui leur permettait de mener à bien leur
combat idéologique, dans leur présent.
Nous voyons encore dans nos sociétés occidentales des intellectuels s'indigner contre
des conflits actuels. Lors de l'invasion de l'Irak par l'armée américaine en 2003, des
intellectuels français tels Emmanuel Todd, Tzvetan Todorov, Jean-François Khan ou
Régis Debray se sont vivement opposés à la guerre, citant le manque de légitimité en
263
droit international des États-Unis pour intervenir dans ce pays du Moyen-Orient.
En 2010, le célèbre avocat Jacques Verges s'était indigné contre l'intervention
française en Côte d'Ivoire, disant ««Qu'est-ce qui autorise le gouvernement français
à intervenir dans une querelle électorale en Côte d'Ivoire ? Le temps de la
264
colonisation et des juges de paix à compétence étendue est terminé». Cette
déclaration ne serait pas hors contexte lors de la guerre du Viêt-Nam si l'on
remplaçait« Côte d'Ivoire »par« Viêt-Nam »en 1969. Lors de la rédaction de ce
mémoire, Régis Debray critique vivement la coalition en préparation contre l' État
Islamique en Irak et au Levant, dans la mesure où « la bannière étoilée suscitant dans
la région des sentiments plus que mitigés, tout comme le soi-disant État islamique, ce
leadership n'est pas le meilleur gage de réussite ». 265 Nous remarquons que les prises
de position des différents intellectuels dans le passé comme dans notre présent sont
motivées par des enjeux directs, qui nous touchent.
263
Matthew A. Kemp,« French Intellectuals and the Iraq War. »Modern and Contemporary France,
Vol. 17, No. 2, may 2009, p. 202.
264
Aucun auteur,« Me Vergès et Dumas en Côte d'Ivoire pour soutenir Gbagbo » Le Figaro, 21 Mars
2010, (en ligne : [Link] 0/l2/30/01003-20101 230ARTFIG00491-me-
[Link])
265
Marie-Laetitia Bonavita, Vincent Tremolet de Villers, « Régis Debray et Renaud Girard :
«l'islamisme radical est d'abord l'ennemi des musulmans.»» Le Figaro, 26 septembre
2014 .(disponible en ligne: http ://[Link]/vox/monde/20 l 4/09/26/31002-
20140926ARTFIG00324-regis-debray-et-renaud-girard-l-islamisme-radical-est-d-abord-l-ennemi-des-
[Link])
134
On ne peut pas tout faire dans un travail de maîtrise. Ce mémoire a été le produit d'un
choix d'ouvrages, mais par souci de synthèse, nous avons dû mettre de c?té certains
courants dans l'historiographie. L' impact de Paul Mus dans l' historiographie
américaine s 'est fait ressentir dans plusieurs sphères, françaises et américaines.
Philippe Devillers et Jean Lacouture ont écrit ensemble Le Viêt-Nam entre deux paix,
un ouvrage qui analyse la période entre la fin de la Guerre d'Indochine et le début de
la Guerre du Viêt-Nam. Mus a écrit plusieurs ouvrages tel Hô Chi Minh, le Viêt-Nam
et l 'Asie, qui était une réponse à la biographie de Lacouture. Mus a participé à
plusieurs colloques et il serait intéressant de voir les différentes interactions de Mus
avec ses confrères lors de la guerre du Viêt-Nam. D'autres étudiants de Mus ont aussi
écrit des livres, comme John McAlister. Les ouvrages de McAlister seraient aussi
intéressants à analyser dans cette sphère directement inspirée de Mus.
Un des points qui n'a pas été analysé ici, est la conception orientaliste développée par
Mus et reprise par ses émules. Ces auteurs ont développé une analyse orientaliste du
conflit et ce Viêt-Nam est figé dans un passé éternel, défini par le carcan d'une
135
Enfin, dans un travail ultérieur, il serait intéressant d'analyser l'école anti guerre de
Madison, inspirée de William Appleman Williams. Williams a eu plusieurs émules
qui ont eu une grande importance au sein du mouvement anti guerre américain.
Certains intellectuels avouent directement l'importance de Willian1s quant à leur
développement intellectuel, tels Marilyn B. Young lors d'une conférence sur
l'auteur, 267 ou Noam Chomsky, qui reconnaît la justesse des propos de Williams dans
une entrevue. 268 Peter Novick considère Gabriel Kolko comme un contemporain aux
idées proches de Williams, puisque les deux historiens partageaient la même critique
de l'histoire traditionnelle et une vision semblable des États-Unis en tant
266
Edward W. Saïd, Culture and Imperialistn . Londres, Vintage, 1993, p. 252.
267
Marilyn B. Young, « Excepts from a Conference to honor William Appleman Williams"(édité par
Dina M. Copelman et Barbara Clark Smith. The Radical History review Vol.50, No.1, 1991, p. 51 .
268
David Barsamian et Noam Chomsky« Telling the Truth about Imperialism. »International
Socialist Review, Novembre-Décembre 2003 .(en ligne: [Link]
.htm)
136
qu'empire. 269 Ces intellectuels ont ancré leur critique de la guerre du Viêt-Nam dans
une critique de l'hégémonie américaine et dans une compréhension de la Guene
froide où les États-Unis ont joué un rôle primordial dans son déclenchement. Lors de
leur début de canière, la guerre américaine au Viêt-Nam fesait rage et cette crise
américaine a fait en sotte d' exacerber la critique commencée par Williams son livre
Tragedy of the American Diplomacy sur la politique étrangère américaine en Asie du
Sud-Est. Cette critique poussera des intellectuels à défendre le régime d'Hanoï en tant
270
que critique de la politique étrangère américaine. L'engagement de ces intellectuels
durera dans le temps en soutenant d'abord les différents mouvements de libération
nationale dans les pays du «Tiers Monde», dans le but de critiquer la diplomatie
américaine à travers le monde.27 1 La place de ces intellectuels inspirés de Williams
n'a pas encore été analysée de façon substantielle et ce manque à l'historiographie est
à combler. Les intellectuels inspirés par Mus avec ceux inspirés de l'école de
Madison forment après tout le courant dit orthodoxe de l'étude de la guerre du Viêt-
Nam. Il serait donc vital de faire une étude plus poussée de ces différents courants
d' analyse. Dans le cadre de notre mémoire, nous avons mis l'accent sur le transfert
transatlantique.
269
Peter Novick, That Noble Dream: The 'Objectivity Question' and the American Historical
Prof ession. Cambridge University Press, Cambridge, 1988, p. 439.
270
Idem, p. 444-448.
271
Nick WithaIII, "Confronting a "crisis in historical perspective": Walter Lafeber, Gabriel Kolko, and
the Functions ofRevisionist Historiography during the Reagan Era". Left History: An Interdisciplinary
Journal ofHistorical Inquiry and Debate, 2010, Vol. 15,No. l p. 68.
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139
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Guerre froide
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NOVICK, Peter. That Noble Dream: The 'Objectivity Question' and the
American Historical Profession. Cambridge University Press, Cambridge,
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KEMP, Matthew. "French Intellectuals and the Iraq War." Modern and
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SEVERO, Richard. "Marietta Tree, Former U.N. Delegate, Dies at 74." New
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[Link] 1991/08/16/nyregion/marietta-tree-fonner-un-
[Link], accédé le 29 mai 2014.
[Link]
1O& yearStart= 193 2&monthEnd=6& yearEnd=2013 &author=&title=&content
=Jean+Lacouture&category=&see=all, accédé le 10 juin 2013 , p. 65.
Sources primaires