Soub n11
Soub n11
SOCIALISME OU BARBARIE
-
A propos des derniers écri1s de Trotsky
SOMMAIRE
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L'Î:volution de l'Impérialisme depuis Lénine
, l•expérience prolétarienne
-
Le Travaillisme britannique
Le patronat français et la productivité,
par René NEUVIL
-
Bureaucratie et question coloniale la crise du bordiguism~ italien
par A. VÉGA
-
Le Pordisme
DOCUMENTS :
la vie en usine
par G. VIVIER
NOTES:
la Situation Internationale. - Trois qui ont
fait une révolution.
SOCIALIS.ME 01 BAIBAIIE •
L'EXPÉRIENCE PROLÉTARIENNE
Parait tous les deux mols
)QOOt
Il n'y a guère formule de Marx plus rabâchée : « l'histoire de
Comité de Rédaction : toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire des luttes de
classes :.. Pourtant celle,ei n'a rien perdu de son caractère explo-
·P. CHAULIEU sif. Les hommes n'ont pas fini d'en fournir le commentaire pra-
tique, lel!l théories des mystificateurs de ruser avec son sens ni
Ph. GUILLAUME A. VtGA J. SOREL (Fabri) de lui substituer de plus rassurantes vérités, Faut-il admettreJ
que l'histoire se définit tout entière par la lutte de classes ;
Gérant : G. ROUSSEAU aujourd'hui tout entière par la lutte du prolétariat contre les
classes .qui l'exploitent ; que la créativité de l'histoire et la eréa-
XXX7 ti·vité du prolétariat, dans la société actuelle l!lont une seule et;
mime chose ? Sur ce point, il n'y a pas d'ambiguïté chez Marx :
Adresser mandats et correspondance à : c De tous les instruments de production, écrit-il, le plus grand
pouvoir productif c'est la classe révolutionnaire elle-même:.' (1).
Georges PETIT, 9, Rue de Savoie, Paris VI• Mais plutôt que de tout subordonner à ce grand pouvoir pro-
ductif, d'interpréter la marche de la société d'après la marche
JOOO de la classe révolutionnaire, le pseudo-marxisme en tous genres
juge plus commode d'assurer l'histoire sur une base moins. mou-
LES ANCIENNES ADRESSES vante. Il convertit la théorie de la lutte des classes en une science
ET LES ANCIENS COMPTES purement économique; prétend établir des ·lois à l'image des lois
de la physique classique, déduit la superstructure et fourre
CH~QUES SONT SUPPRIM~S dans ce chapitre avec les phénomènes proprement idéologiques,
le comportement des classes. Le prolétariat et la bourgeoisie, dit-
LE NUMÉRO • . • • • . . . . . • 100 francs on, ne sont que des « personnifications de catégories économi-
. ques » - l'expression est dans le Capital - le. premier. celle du
ABONNEMENT UN AN (six numéros). 500 francs travail salarié, la seconde celle du capital. Leur lutte n'est donc
que le reflet d'un conflit objectif, celui qui se produit à des pério-
des données entre l'essor des forees productives et les rapport~
de production existants. Comme ce conflit résulte lui-même du
développement des forees productives, l'histoire se trouve pour
l'essentiel réduite à .ce développement, insensiblement transfor-
mée en un ·épisode particulier de l'évolution de la nature. En
même temps qu'on escamote le rôle propre des classes, on esca-
mote eelùi des hommes. Certes, cette théorie ne dispense pas de
s'intéresser au développement du prolétariat ; mais l'on ne retient
alors que des caractéristiques objectives, son extension, sa densité,
-1_;,
sa concentration ; au mieux, on les met en relation avec les. gran- abstraits le rôle Île la prise de conscience dans la constitution
des manifestations du mouvement ouvrier ; le prolétariat est traité de la classe sans expliquer en quoi consistait celle-ci. En mêmf!
comme une MASSE, inconsciente et indifférenciée dont on' !SUr- temps il a - dans le but de montrer la nécessité d'une révolution
veille l'évolution naturelle. Quant aux épisode" ~e sa lutte per- radicale - délleint le prolétariat en des termes si sombres qu'on
manente contre l'exploitation, quant aux actions révolutionnaires. est en droit de se demander comment il peut s'élever à la cons.;
et aux multiples expressions idéologiques qui les ont accompa- cience de ses conditions et de son rôle de direction de l'huma-
gnées, ils ne composent pas l'histoire. réelle. de la classe, mais un· nité; Le capitalisme l'aurait transformé en machine et dépouillé
accompagnement de sa fonction économique. de «tout caractère humain -au physique comme au moral» (2),
Non seulement Marx se distingue de cette théorie, mais il en a aurait retiré à son travail toute 'apparence « d'activité person-
fait une critique explicite dans ses œuvres philosophiques de jeu~ nelle », aurait réalisé en lui « la perte de l'homme ». C'est, selon
nesse ; la tendance à se représenter le développement · de la Marx, parce qu'il est une espèce de sous-humanité, totalement
société en soi, c'est-à-dire indépendamment des hommes concrets aliénée, qu'il a accumulé toute la détresse de la· société que le
et des relations qu'ils établissent entre eux, de coopération prolétariat peut, en se révoltant contre son sort, émanciper l'hu-
ou de lutte,. est, selon lui, une expression de l'aliénation inhé- manité tout entière. (Il faut « une classe... qui soit la perte totale
rente à la société capitaliste. C'est paree qu'ils sont rendus de l'homme et qui ne puisse se reconquérir elle-même que par la
étrangers à leur travail, paree que leur condition sociale leur· conquête totale de l'homme », ou encore : « seuls, les prolétaires
est imposée indépendamment de leur volonté · que les hommes du temps présent totalement exclus 'de toute activité personnelle
sont amenés à se représen.ter l'activité humaine .en général sont à même, de réaliser leur activité personnelle complète et ne
comme une activité physique et la Société comme un être en soi. connaissant plus de bornes et qui consiste en l'appropriation d'uné
Marx n'a pas détruit cette tendance par sa critique pas plus totalité de forees collectives») (3). Il est trop clair pourt11-nt que
qu'il n'a supprimé l'aliénation en la dévoil~~ont ; elle s'est, au con- la révolution prolétarienne ne consiste pas en une explosion libé-
traire, développée à partir de lui, sous la forme d'un prétendu ratrice suivie d'une transformation instantanée de la société
matérialisme économique qui est venu, avec le temps, jouer un (Marx a eu suffisamment de sarcasmes pour cette naïveté anar-
rôle précis dans la mystification du mouvement ouvrier. Recou- episte) mais en la prise de direction de la société par la classe
pant une division sociale du prolétariat entre une élite ouvrière exploitée. Comment .celle-ci peut-elle s'opérer, le prolétariat
associée à une fraction de l'intelligentsia et la masse de la accomplir avec succès les innombrables tâches politiques, écono-
classe, eVe est venue alimenter une idéologie de commandement miques, culturelles qui découlent de son pouvoir, s'il s'est trouvé
dont le caractère bureaucratique s'est pleinement révélé· avec le jusqu'à la veille de la révolution radiealemént exclu de la vie
stalinisme. En convertissant le prolétariat en une- mB'Ilse soumise sociale ? Autant dire que la classe se métamorphose pendant la
à des lois, en un exécutant de sa fonction économique, cèltii:ei se révolution. De fait, il y a bien une accélération du processus
justifiait de le traiter en exécutant au sein de · l'organisation historique en période révolutionnaire, un bouleversement des rap-
ouvrière et d'en faire la matière .de son exploitation. .ports entre les hommes, une communication de chacun avec la
En fait, la véritable réponse à ce pseudo-matérialisme écono- société globale qui doit provoquer un mûrissement extraordi-
mique, c'est le prolétariat qui l'a lui-même apportée dans sqn naire de la classe, mais il serait absurde, sociologiquement par-
existence pratique. Qui ne voit qu'il n'a pas seulement REAGI, Iant, de faire naitre la classe avec la révolution. Elle ne mûrit
dans l'histoire, à des facteurs externes, .économiquement définis alors que paree qu'elle dispose d'une expérience antérieure, qu'elle
du type degré d'exploitation, niveau de vie, type de concentra-· interprète et met en pratique positivement. -
tion, mais qu'il a r~ellement agi; intervenant révolutionnaire- Les déclarations de M;arx sur l'aliénation totale du prolétariat
ment non pas selon un schéma préparé par sa situation objec- rejoignent son idée que le renversement de la bourgeoisie est
tive, mais en fonction de son expérience totale cumulative. à soi seul la condition nécessaire et suffisante de la victoire, du
Il ·serait absurde d'interpréter le développement du ·mouvement socialisme; dàns· les deux cas, il ne se préoccupe que de la des-·
ouvrier sans le mettre constamment en relation avec la structure truetion .de la société ancienne et de lui opposer la société com-
économique de la société, mais vouloir l'y réduire c'est se eon- muniste comme le positif s'oppose au négatif. Sur ce point se
damner à ignorer pour les· trois quarts la conduite concrète de manifeste sa dépendance nécessaire à l'égard d'une période histo-
la classe.' La transformation, en un siècle, de la mentalité riqqe ; éependant les dérnières décades écoulées invitent à consi-
ouvrière, des méthodes de lutte, des formes d'organisatibn, qui · dérer autrement le passage de la société ancienne à la société .
s'aventurerait à la déduire du processus économique ? - post-révolutionnaire. Le problème de la révolution devient celui
de la. capacité du. prolétariat de gérer la société et par la même
Il. est donc essentiel de réaffirmer, à la suite de Marx, que la force à s'interroger sur le développement de celui-ci au sein de
classe ouvrière n'est pas seulement une catégorie économique, la société capitaliste. ,
qu'elle est «le plus grand pouvoir productif» et de montrer TI ne manque pas d'indications, toutefois, chez Marx lui-même,
comment elle l'est, ceci contre ses détracteurs et ses mystifica- qui mettent sur la voie d'une autre conception du prolétariat. Par
teurs et pour le dével(\p'pement de la théorie révolutionnaire. exemple, Marx écrit que le communisme est le mouvement réel
Maïs il faut reconnaître que cette tâche n'a été qu'ébauchée par:
Marx et que la conception qu'il a exprimée sur le prolétariat n'est (2) Economfe poli«que et P'Mlosophfe, tr. Molitor, p. 116.
pas nette. Il s'est souvent contenté de proclamer en termes. (3) Iàéologfe allemande, p. 242.
-2__. -3-
supprimant la société actuelle qui en est la présupposition, indi- . les réunit et leur donne l'aspect d'une classe. leur imposant au
quant qu'il y a sous un certain rapport une continuité entre les départ une simple association par ressemblance. Ce que Marx
forees sociales dans le stade capitaliste et l'humanité future ; plus exprime encore en disant que le serf en rupture de ban est déjà un
explicitement, il souligne l'originalité du prolétariat qui repré- demi bourgeois (8) ; il n'y a pas solution de continuité entre le
sente déjà, dit-il, une« dissolution de toutes les classes ::t (4), paree serf et le bourgeois, mais légalisation par celui-ci d'un mode d'exis-
qu'il n'est lié à aucun intérêt particulier,' paree qu'il absorbe en tence antérieur ; la bourgeoisie s'insinue dans la société féodale.
fait des éléments des anciennes classes et' les mêle dans un moule comme un groupe de cette société étendant son propre mode de
unique, paree qu'il n'a pas de lien nécessaire. avec le sol et par production ; alors même qu'elle se heurte aux conditions existantes,
extension avec une nation quelconque. En outre, si Mar:i: insiste celles-ci ne sont pas en contradiction avec sa propre existence,
à juste titre sur le caractère négatif, aliénant du travail prolé- elles en gênent seulement le développement. Marx ne le dit pas,
tarien, il sait aussi montrer que ce travail met la classe ouvrière mais il permet de le dire : dès son origine, la bourgeoisie est ce
dans une situation d'universalité, avec le développement du ma- qu'elle 11era, classe exploiteuse ; sous-privilégiée d'abord, certes,
chinisme qui permet une interchangeabilité des tâches et une mais possédant· d'emblée tous les traits que son histoire ne fera que
rationalisation virtuellement sans limite. Il fait voir enfin la développer. Le développement du prolétariat est tout différent; ré-
fonction créatrice du prolétariat par sa conception de l'Industrie duit à sa seule fonction économique, il représente bien une catégo-
qu'il définit comme «le livre ouvert des forees humaines :t (5). rie sociale déterminée, mais cette catégorie ne contient pas encore
Celui-ci apparaît, alors, non plus comme une sous-humanité, mais son sens de classe, ce sens que constitue la conduite originale, soit en
comme le producteur de la vie sociale tout entière. Il fabrique définitive la lutte sous toutes ses formes de la classe dans la société
les objets grâce auxquels la vie des hommes se maintient et se face aux couches adverses. Ceci ne signifie pas que le rôle de la
poursuit ·dans TOUS les domaines, car il n'y en a pas - serait- cla11se dans la production soit à négliger - nous verrons au eon-
ce celui de l'art - qui ne doive ses conditions d'existence à la traire que le rôle que les ouvriers jouent dans la société et qu'ils
production industrielle. Or s'il est le producteur universel, il faut sont appelés à jouer en s'en rendant les maîtres, est directement
bien que le prolétaire soit en une certaine manière le dépositaire fondé sur leur rôle de producteurs - mais l'essentiel est que ce
de la culture et du progrès social. rôle ne leur donne aucun pouvoir en acte, mais seulement une
Marx, d'autre part, semble décrire ·à plusieurs reprises la eon- capacité de plus en plus forte à diriger. La bourgeoisie est conti-
duite de la bourgeoisie et celle du prolétariat dans les mêmes nuellement en face du résultat de son travail et c'est ce qui lui
termes, comme si les classes non seulement s'apparentaient par confère son objectivité ; le prolétariat s'élève par son travail sans
leur place dans la production mais encore par leur mode d'évolu- jamais cependant que ·le résultat le concerne. C'est à la fois ses
tion et les rapports qu'elles établissaient entre les hommes. Ainsi produits et la marche de ses Qpérations qui lui sont dérobés ;
écrit-il par exemple : « les divers individus ne constituent de classe alors qu'il progresse dans ses techniques, ce progrès ne vaut en
qu'en tant qu'ils ont a soutenir une lutte contre une autre classe ; quelque sorte que pour l'avenir, il ne s'inscrit qu'en négatif sur
pour le reste. ils s'affrontent dans la concurrence. D'autre part, la l'image de la société d'exploitation. (Les capacités techniques du
classe s'autonomise aussi vis-à-vis des individus, de sorte que A:eux- prolétariat américain contemporain sont sans commune mesure
ci trouvent leurs conditions d'existence prédestinées :t (6). Cepen- avec celles du prolétariat français de 1848, mais celui-ci comme
dant dès qu'il décrit concrètement l'évolution du prolétari'at et de · celui-là sont également dépourvus de tout pouvoir économique), Il
la bourgeoisie, il les différencie 'radicalement. Les bourgeois ne est vrai que les ouvriers, comme les bourgeois, ont des intérêts si.
composent une classe· essentiellement qu'autant qu'ils ont une milaires imposés par leurs communes conditions de travail - par
fonction économique similaire ; à ce niveau, ils ont des intérêts exemple, ils ont intérêt au plein emploi et à des hauts salaires -
communs et les horizons communs que leur décrivent leurs condi- mais ces intérêts sont, d'un certain point de vue, d'un autre ordre
tions è'existenee ; indépendamment de la politique qu'ils adoptent que leur intérêt profond qui est de ne pas être ouvriers. En appa-
ils forment un groupe homogène doté d'une ·structure fixe ; ce rence, l'ouvrier recherche l'augmentation de salaires comme le
qu'atteste, d'ailleurs, la faculté qu'a la classe de s'en remettre à une bourgeois recherche le profit, de même qu'en apparence ils sont
fraction spécialisée pour faire sa politique, c'est-à-dire pour repré- tous deux possesseurs de marchandises sur le marché, l'un posses-
senter au mieux ses intérêts, qui sont ce qu'ils .sont avant toute seur du capital, l'autre de la foree de travail ; en fait le bourgeois
expression ou interprétation. Cette earaetéristfque de la bour- se constitue par cette conduite comme auteur de sa classe, il éclifie
goisie est également manifeste dans son processus de formation le système de production qui est à la source ·de sa propre structure
historique ; «les conditions d'existence des bourgeois isolés devin- sociale ; le prolétaire de son côté 1ne fait que réagir aux condi-
rent, paree qu'ils étaient en opposition aux conditions existantes tions qui lui sont imposées, il est mû par ses exploiteurs ; et sa
et par le mode de travail qui en était la conséquence, les conditions revendication, même si elle est le point de départ de son opposi-
qui leur étaient communes à tous::. (7) ; en d'autres termes, c'est tion radicale à l'exploitation elle-même, fait encore partie inté-
l'identité de leur situation économique au sein de la féodalité qui / grante de la dialectique du capital. Le prolétariat ne s'affirme, en
tant que classe autonome, en face de la classe bourgeoise, que
lorsqu'il conteste son p6uvoir, c'est-à-dire son mode de produc-
(4) Cf. Le Mantff111t'B Oommun(Bte. tion, soit, concrètement, le fait même de l'exploitation ; c'est d~ne
(5) Economie politique et Philosophie, p. 34.
(6) 1tUoZogiB allemGnde, p. 224.
(7) 1 d.., p. 223.
(8) 1 d.., p. 229.
-4:- -'-1-
son attitude révolutionnaire qui constitue son attitude .de classe. est pour lui - est traité comme son adversaire, en fonction de ses
Ce n'est 'pas en étendant ses attributions économiques qu'il déve- caractères extérieurs et un intérêt excessif est accordé à l'étude
loppe son sens de classe, mais en les niant radicalement pour insti- du « rapport de forees » confondue avec celle de la lutte de classes
tuer un nouvel ordre économique. Et de là vient aussi que les prolé- elle-même, comme si l'essentiel consistait à mesurer la pression
taires, à la différence des bourgeois, ne sauraient s'affranchir indi- qu'une des deux masses exerce sur la masse opposée. Certes, il ne
vid.uellement, puisque leur affranchissement suppose non pas le s'agit nullement, selon nous, de rejeter une analyse objective de la
libre épanouissement de ce qu'ils sont déjà virtuellement mais structure et .des institutions de la société totale et de prétendre
l'abolition de la condition prolétarienne (9). Marx enfin, fait par exemple qu'aucune· connaissance vraie ne peut nous être
remarquer, dans le même sens, que les bourgeois n'appartiennent' donnée qui ne so.it celle que les prolétaires eux-mêmes puissent
à leur classe qu'en tant qu'ils en sont les «membres » ou comme élaborer, qui ne soit liée à un enracinement dans la classe. C.~tte
individus « moyens » c'est-à-dire passivement détermînés par leur théorie « ouvriériste » de la connaissance, qui, .soit dit en passant,
situation économique, tandis que les ouvriers formant la « commu- réduirait à rien l'œuvre de Marx, doit être condamnée au moins
nauté révolutionnaire» (10) sont proprement des individus, com- pour deux raisons, d'abord paree que to.ute connaissance prétend
posant précisément leur classe ·dans la mesu.re où ils dominent à l'objectivité (alors même qu'elle est consciente d'être psycholo-
leur situation .et leur rapport immédiat à la production. giquement et socialement conditionnée), ensuite paree qu'il appar-
S'il est donc vrai qu'aucune classe ne peut jamais être réduite tient à la nature même du prolétariat d'aspirer à un rôle prati-
à sa seule fonction économique, qu'une deseriptioll des rapports quement et ~déologiquement universel, soit en définitive de s'iden-
sociaux concrets au sein de la bourgeoisie fait nécessairement par- tifier avec la société totale. Mais il demeure que l'analyse objec-
tie de .la compréhension de la na.ture de cette classe, il est plus vrai tive, même menée avec la plus grande rigueur, comme elle l'est
encore que le prolétariat exige une approche spécifique qui per~ par Marx dans le Capital, est incomplète parce qu'elle est con-
mette d'en atteindre le développement ·subjectif. Quelque ·réserve, trainte de ne s'intéresser qu'aux résultats de la vie sociale ou aux
eJI, effet, que cette épithète appelle, il résume cependant mieux que formes fixées dans lesquelles celle-ci s'intègre (par exemple l'évo-
toute· autre .le trait dominant du prolétariat. Celui-ci est subjec.- lution des techniques ou de la concentration du capital) et à igno-
tif en ce _sens que sa conduite n'est pas la simple conséquence de rer l'expérience humaine correspondant à ce processus matériel ou
ses conditions .d'existence ou plus profondément que ses conditions tout au moins extérieur (par exemple le' rapport qu'ont les hommes
d'existence exigent de lui une constante lutte pour être trans~ avec leur travail à l'époque de la machine à vapeur et à l'époque
formées, donc un constant dégagement de son sor:t immédiat et de l'électricité, à l'époque d'un capitalisme concurrentiel et à celle
que le progrès de cette lutte, l'élaboration du contenu idéologique d'un monopolisme étatique). En un sens, il n'y a aucun moyen
que permet ce dégagement composent une expérience au travers de mettre à part les formes matérielles, i!t l'expérience des hommes,
de laquelle la classe se constitue. puisque celle-ci est déterminée par l~onditions dans lesquelles
En paraphrasant Marx une fois encore, on dira qu'il faut éviter elle s'effectue et que ces conditions sont'1e résultat d'une évolution
avant tout de fixer le prolétariat comme abstraction vis-à-vis de sociale, le produit d'un travail humauq pourtant d'un point de
l'individu, ou encore qu'il faut rechercher comment sa structure vue pratique, c'est en définitive l'analyse objective qui se subor-
sociale sort continuellement du processus vita.l d'individus déter- donne à l'analyse concrète car ce ne sont pas les conditions
minés, .car ce qui est vrai, selon Marx, de la société, l'est a fortiori mais les hommes qui sont révolutionnaires, et la question dernière
du prolétariat qui représente au stade historique actuel .la foree est de savoir comment ils s'approprient et transforment leur situa-
éminemment sociale, le groupe producteur de la vie colleCtive. tion. ·
Foree est cependant de reconnaître ·que ces indications que Mais l'urgence et l'intérêt d'une analyse concrète s'impose aussi
nous trouvons chez Marx, cette orientation vers l'analyse concrète à nous d'un autre point de vue. Nous tenant près de Marx, nous
des rapports sociaux constitutifs de la classe ouvrière n'ont pas ~venons de souligner le rôle de producteurs de la vie sociale des
été développées dans le mouvement marxiste. La question à notre ouvriers. Il faut dire davantage, car cette proposition pourrait
sens fondamentale - comment les hommes placés dans des condi- s'appliquer d'une façon générale à toutes les classes qui ont eu
tions de travail. industriel, s'approprient-ils ce, travail, nouent-ils · dans l'histoire la .charge du travail. Or, le prolétariat èst lié à son
entre eux des rapports ~péeifiques, perçoivent-ils et construisent- rôle de producteur comme aucune classe ne l'a été dans le passé.
ils pratiquement leur relation avec le reste de la société, (l'une Ceci tient à ce que la socjété moderne industrielle ne peut être que
façon singulière, composent-ils une expérience en commun qui fait partiellement comparée aux autres formes de société qui l'ont
d'eux une foree historique - cette question n'a pas été directe- précédée. Idée couramment exprimée aujourd'hui par de nombreux
ment abordée. On la délaisse ordinairement au pr-ofit d'une eon~ s()(:iologues qui prétendent, par exemple, que les sociétés primi-
eeption plus abstraite dont l'objet est, Par exemple, la So.eiété tives du type le plus archaïque sont plus près de la société féodale
capitaliste - considérée dans sa généralité - et les forees qui la européenne du moyen âge que celle-ci ne l'est de· la société capi-
composent - situées à distance sur un même plan. Ainsi pour taliste qui en est issue, mais dont on n'a pas suffisamment montré
Lénine, le prolétariat est-il une entité dont le sens historique est l'importance en ce qui concerne le rôle des classes et leur rapport.
une fois pour toutes établi et qui - à cette restriction près qu'on En fait, il y a bien dans toute société la double relation de l'homme
à l'homme et de l'homme à la chose qu'il transforme, mais le second
(9) Idéologie allemande, p. 229.
aspect de cette relation prend avec la production industrielle une
(10) là., p •. 230. nouvelle importance. Il y a maintenant une sphère de la produe-
-7-
tion régie par des lois en une certaine mesure autonomes ; elle est lons parler des conditions de travail et des conditions de vie de
bien sûr englobée dans la sphère de la société totale puisque les la classe - les modifications qui surviennent dans sa concentra-
rapports entre les classes sont en définitive constitués au sein du tion et sa différenciation, dans les méthodes d'exploitation, la pro-
processus de production ; mais elle ne s'y réduit pas car le déve- ductivité, la durée du travail, les salaires et les possibilités d'em-
loppement de la technique, le processus de rationalisation qui ploi, ete••• Cette approche est la plÛs objective en ceci qu'elle s'at-
caractérise l'évolution capitaliste depuis ses origines ont une tache à des caractéristiques apparentes (et d'ailleurs essentielles)
portée qui dépasse le cadre strict de la lutte des classes. Par de la classe. Tout groupe social peut être étudié de cette manière et
exemple (c'est une constatation banale), l'utilisation de la vapeur tout individu. peut se consacrer à une telle étude indépendamment
ou de l'électricité par l'industrie implique une série de eonsé- d'une conviction révolutionnaire quelconque (11) ; tout au plus
qu~nces - soient un mode de division du travail, une distribution peut-on dire qu'une telle enquête est ou sera généralement inspirée
d~' entreprises - qui sont relativement indépendantes de la for~ne par des mobiles politiques puisqu'elle desservira nécessairement la
générale des rapports sociaux. Certes; la rationalisation et le déve- classe exploiteuse, mais dans sa méthode elle n'a rien de spécifi-
loppement technique ne SQnt pas une réalité en soi ; ils le sont si quement prolétarien. Une seconde approche pourrait à l'inverse
peu qu'on peut .les interpréter comme une défense du patronat être qualifiée .dè -typiquement subjective ; elle viserait toutes les
constamment menacé dans son profit par la .résistance du proléta- expressions de la conscience prolétarienne,· ou ce qu'on entend
riat à l'exploitation. Il demeure que si les mobiles du Capital sont ordinairement par le terme d'idéologie. Par exemple, le marxisme
suffisants pour en expliq~Jer l'origine, ils ne permettent pas de primitif l'anarchisme, le réformisme, le bolchévisme, le stalinisme
rendre compte du contenu du progrès technique. L'explication la ont rep~ésenté des moments de la conscience prolétariemi.e et il est
plus profonde de cette apparente autonomie de la logique du dévè- très important de compreJl.dre le sen!! de leur succession ; pourquoi
loppement technique est que celui-ci n'est pas l'œuvre de la seule de larges couches de la classe se sont rassemblées à des stade~
direction capitaliste, qu'il est aussi l'expression du travail proléta- historiques différents sous leur drapeau et comment ces formes
rien. L'action du prolétariat, en effet, n'a pas seulement la forme continuent à coexister dans la période actuelle, en d'autres termes
d'une 'résistance (contraignant constamment le patronat à amélio- qu'est-ee que le. prolétariat cherche à dire par leur intermédiaire.
rer ses méthodes d'expJoitation), mais aussi celle d'une assimila- Une telle analyse des idéologies, que nous ne présentons pas
tion continue du progrès et davantage encore d'une collaboration comme originale et .dont on trouve de nombreux exemples dans la
active à celui-ci. C'est par~e que les ouvriers sont capables de littérature marxiste (par exemple chez Lénine, la critique de
s'adapter au rythJlle et à la forme sans cesse en évolution de la l'anarchisme et du réformisme) pourrait. cependant être poussée
produçtion que cette évolution peut se p·oursuivre ; plus profondé- assez loin dans la période présente où nous disposons d'un pré-
ment, c'est en apportant eux-mêmes des réponses aux mille pro- cieux recul qui permet d'apprécier la tranformation des doctrines,
blèmes que pose la produ,sion dans son détail, qu'ils rendent pos- en dépit de leur continuité formelle (celle des idées staliniennes
sible l'apparition de cet~ rép·onse systématique explicite qu'on entre 1928 et 1952 ou du réformisme depuis un siècle). Mais quel
nomme l'invention technique. La rationalisation qui s'opère au que soit son intérêt, cette étude est aussi incomplète et abstraite.
grand jour reprend à son compte, interprète, et intègre à une D'une part, nous utilisons encore une approche extérieure qu'une
perspective de Classe, les innovations multi-ples, fragmentaires, dis- connaissance livresque (des programmes et des écrits des grands
p_ersées et anonymes des hommes qui sont engagés dans le pro- mouverp.ents intéressés) pourrait satisfaire et qui ne nous impose
cessus concret de la production. . pas nécessairement une perspective prolétarienne. D'autre part,
Cette remarque est, de notre point de :vue, capitale, paree nous laissons échapper à ce niveau ce qui fait' peut-être le plus
qu'elle incite à mettre l'accent sur l'expérience qui s'effectue au important de l'expérience ouvrière. Nous ne nous intéressons en
niveau des rapports de production et sur la perception qu'en ont eff~t qu'à l'expérience explicite, qu'à ce qui est exprimé, mis en
les ouvriers. Il ne s'agit pas, comme on le voit, de séparer radi- forme dans des programmes ou des articles sans nous préoccuper
calement ce rapport social spécifique du rapport social tel qu'il de savoir si les idées sont un reflet exact des pensées ou des inten-
s'exprime au niveau de la société globale, mais seulement de recon- tions réelles des couches ouvrières qui ont paru s'en réclamer. Or,
naître sa spécificité. Ou, en d'autres termes, constatant que la s'il y a toujours un écart entre ce qui est vécu et ce qui est éla-
structure industrielle détermine de part en part la structure so- boré, transformé en thèse, cet écart a une ampleur particulière
ciale, qu'elle a acquis une permanence tèlle que toute société dans le cas du prolétariat. C'est d'abord, que celui-ci est une classe
désormais - quel que soit son caractère de classe - doit se aliénée, non pas seulement dominée, mais totalement exclue du
modeler sur certains de ses traits, nous devons comprendre dans poùvoir éeonomiqu't et par là-même mise dans l'impossibilité de
quelle situation elle met les hommes qui lui sont intégrés de toute représenter un statut qu~leonque - ce ql!i. ne signifie pas q~e
nécessité, c'est-à-dire les prolétaires. . l'idéologie soit sans relation avec son experience de elaf!!se, mats
·En quoi pourrait donc consister une analyse concrète du prolé- qu'en devenant un système de pensées, elle suppose une rupture
tariat? Nous essaierons de le définir en énumérant différentes avec cette expérience et une anticipation qui permet à des fac-
approches et en évaluant leur intérêt respectif. teurs non prolétariens d'exercer leur iD.fluence. Nous retrouvons
La première consisterait à décrire la situation économique dans sur ce point une différence essentielle entre le prolétariat et la
laquelle se trouve placée la classe et l'influence qu'a celle-ci sur
sa structure; à la limite, c'est toute l'analyse économique et-sociale (11) Qu'on pense par exemple au !Ivre de G, Duveau La. V~ OU1nitlre er.
qui serait ici nécessaire, mais, ~n un sens plus restreint, nous vou- France so~ Je Second Bmpire.
-10- -.11-
objective qui, bonne ou mauvaise, est ce 11u'elle est, tend à se per· qui advient dans la société totale. (lneide~ce de }~·vie à l'usine sur
pétuer sous la même forme et offre à ses membres un ensemble la vie à l'extérieur ; comment son travall, mater1elleme~~ et psy-
de conduites et de croyances solidement liées aux conditions pré· chologiquement_ influence-t-il sa vie personnelle, fam1hale pa~
sentes. Tandis que le prolétariat n'est pas seufement, nous l'avons exemple 7 Quel milieu fréquente-t-il en dehors de l'usine 7 E.n quoi
sutfisamment souligné, ce qu'il paraît être, la collectivité des exé- ces fréquentations lui sont-el!e~ ~mposées par. son t!~~;vad, son
cutants de la production capitaliste ; sa véritable existence sociale quartier d'habitation ? Caracteristiques de sa vie familiale, rap-
est cachée, bien sfir solidaire des conditions présentes, mais aussi ports avec ses enfants, éducation -~e ceux-ci,. quelles sont ses. ~cti
sourde contradiction du système actuel (d'exploitation), avènement vités extra-professionnelles 1 Mamère dont Il occupe ses loisirs ;
d'un rôle en tous points' différents du rôle que la société lui impose a-t-il des goO.ts prononcés pour un mode déterminé de. distrac-
aujourd'hui. tion 1 En quelle mesure utilise-t-il l«;s grands moyens. d'n~fo,rma
Cette approche concrète, que nous jugeons donc suscitée par la tion ou de diffusion de la culture : hvres, presse, radio, emema ;
nature propre du prolétariat, implique que nous puissions rassem· attitude à eet égard, par exemple quels sont ses goûts.•. non. seu-
bler et interpréter des témoignages ouvriers ; par témoignages, lement quels journaux lit-il 1 Mais ce qu'il lit d'abord dans le JOUr-
nous entendons surtout des récits de vie ou mieux d'expérience nal • dans quelle mesure s'intéresse-t-il à ce qui se passe dans
indi:viduelle, faits par les intéressés et qui fourniraient des ren· le ~onde et en discute-t-il 1 (l'événement politique ou social, la
seignements sur leur vie sociale. Enumérons à titre d'exemple quel· découverte technique ou le scandale bourgeois), ete.... .
ques-unes des questions qui nous semblent le plus intéressant à d) Le lien avec une tradition et une histoire proprement prolé- ,
voir abordet" dans ces témoignages et que nous avons pour une tarienne. (Connaissance du passé du mouvement ouvrier et fami-
bonne part définies à la lumière de documents déjà existants (12). liarité avec cette histoire ; participation effective à des luttes
On chercherait à préciser : a) la ·relation de l'ouvrier à son sociales et souvenir qu'elles ont laissées ; connaissance de la situa-
travail (sa fonction dans l'usine, son savoir technique, sa connais- tion des ouvriers d'autres pays ; att'itude vis-à-vis de l'avenir, indé.
sance du processus de production - sait-il par exemple d'où vient pendamment d'une estimation politique particulière, etc••.)·
et où va la pièce qu'il travaille - son expérience professionnelle Quel que soit l'intérêt de ces questions, on peut à juste titre
- a-t-il travaillé dans d'autres usines, sur d'autres machines, dans s'interroger sur la portée de témoignages individuels. Nous savons
d'autres branches de production ? etc... ; son intérêt pour .la pro· bien que nous ne pourrons en obtenir. qu'un nombre très ~e~treil!t :
duction - quelle est sa part d'initiative dans son travail, a-t-il de quel droit généraliser 1 Un témOignage est par défimbon sm-
une curiosité pour la technique ? A-t-il spontanément l'idée de gulier- celui d'un ouvrier de 20 ans ou de ?~· trav.aillant da~s une
transformations qui devraient être apporté.es à la structure de la petite entreprise ou dans un _grand trust: ~uhtant evolué, jou.ts~ant
production, au rythme du travail, au cadre et _aux conditions de vie d'une forte exl)érienee syndicale et pohbque, ayant des optmons
dans l'usine ? A-t-il en général une attitude critique à l'égard des arrêtées ou dépourvu de toute formation et de toute expérience
methodes d.e rationalisation du. patronat ; comment accueille-t-il particulière - comment, sans artifice, tenir pour rien ces dif-
les tentatives de modernisation ?) férences de situation et tirer de réCits si différemment motivés un
b). Les rapports avec les autres ouvriers et les éléments des enseignement de portée universelle 1 La critique est sur ce point
au ..·es couches sociales au sein de l'entreprise (différence d'atti· largement justifiée et il parait évident que les résultats qu'il serait
tudes à l'égard des autres ouvriers, de la maîtrise, des employés, possible d'obtenir seront nécessairement de caractère limit_é. Tou-
des ingénieurs, de la direction) conception de .la division du tefois il serait également artificiel de dénier uour autant tout inté-
travail que représente la hiérarchie des fonctions et celle des rêt a~x témoignages. C'est d'abord que les différences individuelles,
saiaires ? Préférerait-il faire une partie de son travail sur machine si importantes soient-elles ne jouent qu'au sein d'un cadre uni-
et l'autre dans des bureaux ? S'est-il accomm.odé du rôle de simple que qui est celui de la situation prolétarienne et que c'est celle-ci
exécutant ? Considère-t-il la structure sociale à l'intérieur de que' nous visons au travers des récits singuliers .beaucoup plus (lue
l'usine comme nécessaire ou en tout cas « allant de soi :. ? Existe· la spécificité de telle vie. Deux ouvriers placés dans des condi-
t-il des tendances à la coopération, à la compétition, à l'isole- tions très différentes ont ceci de commun qu'ils sont soumis l'un
. ment ? · Goût pour le travail d'équipe, individuel ? Comment sè et l'autre à une forme de travail et d'exploitation qui est pour l'es-
répartissent les rapports entre les individus ? Rapports person· sentiel la même et qui absorbe pour les trois quarts leur existence
nels ; formation de petits groupes ; sur quelle base s'établissent- personnelle. Leurs salaires peuvent présenter un écart sensible,
ils ? Quelle importance ont-ils pour l'individu? S'ils sont différents leurs conditions de logement, leur vie familiale n'être pas compa-
des rapports qui s'établissent dans les bureaux, comment ceux-ci rables, il demeure que leur rôle de producteurs. dè manieurs de
sont-ils perçus et jugés ? Quelle importance la physionomie sociale machines et leur aliénation est profondément identique. En fait,
a-t-elle à ses yeux ? Connaît-il celle d'autres usines· et les compare- tous les ouvriers savent cela ; c'est ce qui leur donne des 'l'apports
t-il ? Est-il exactement informé des salaires attachés aux diffé· de familiarité et de complicité sociale (alors qu'ils ne se connais-
rentes fonctions dans l'entreprise? Confronte-t-il ·ses feuilles de sent pas) visibles au premier couu d'œil pour un bourgeois qui
paie avec celles des camarades ? ete••• pénètre dans un quartier prolétarien. n n'est donc pas absurde
e) La vie sociale en dehors de l'usine et la connaissance de' ce de chercher sur des exeml)les particuliers des traits qui ont une
signification générale, puisque ees cas ont suffisamment de res-
(12) « L'ouvrier américain:. publié par 8ocjaU8mtJ .o" BGrliCI1W, n• 1. semblances pour se distinguer ensemble de tous les eas concer-
Témoignage, Les ~pe Modernes, juillet 1962. . nant d'autres couches de la société. A quoi il faut ajouter que la
-13-
mét}J.ode du témoignage serait bien davantage critiquable si elle a critique d'un témoignage doit précisément permettre d'aperce- .
visait à recueillir et à analyser des opinions car celles-ci offrent oir dans l'attitude individuelle ce qui implique la conduite du
nécessairement une large diversité, mais, nous l'avons dit, ce sont roupe mais en dernière analyse l'une et l'autre ne se reeou-
les attitudes ouvrières qui nous intéressent, quelq.uefois, certes rent pas .
' et ,le témoignage ne. nous procure qu' une· eonnatssanee
exprimées dans des opinions,· mais souvent aussi défigurées pa: ncomplète. Enfin, et cette dernière critique rejoint partiellement
elles et en tout cas plus profondes et nécessairement plus simples a première en ·l'approfondissant,. on doit mettre en évidence .le
que celles-ci qui en procèdent ; ainsi serait-ce une gageure mani- contexte ·historique dans lequel ces témoignages sont publiés; ce
feste de vouloir induire à partir de quelques témoignages indivi- n'est pas d'un prolétaire éternel qu'il~ ~émoi~ne~t .mais f~n .e_er-
duels les opinions du prolétariat sur l'U.R.S.S. ou même sur une tain type d'ouvrier occupant une postbon defime dans 1 htstotre,
question aussi précise que celle de l'éventail des salaires, mais situé dans une période qui voit le reflux des forees ouvrières
nous paraît-il beaucoup plus· facile de percevoir les attitudes à dans le monde entier, la lutte entre deux forees de la société
l'égard du bureaucrate. spontanément adoptées au sein du proces, d'exploitation réduire peu à peu· au silence toutes les. autres
sus de production. Enfin, il convient de remarquer qu'aueùn autre manifestations sociales et tendre à se développer en un conflit
mode de connaissance ne pourrait nous permettre de répondre aux ouvert et en une unification bureaucratique du monde. L'attitude
problèmes que nous avons posés. Disposerions-nous d'un vaste ap- du prolétariat, même cette attitude essentielle que nous recher-
pareil d'investigation statistique (en l'occurrence de très nom- chons et qui en une certaine mesure dépasse une conjoncture par-
breux camarades ouvriers susceptibles de poser des milliers de ticulière de l'histoire, n'est· toutefois pas identique selon que la
questions dans les usines, puisque nous avons déjà condamné toute classe travaille avec la perspective d'une émancipation proche
enQuête effectuée par des éléments extérieurs à la classe) cet appa- ou qu;elle est condamnée momentanément à contempler des hori-
reil ne nous servirait de rien, car' des réponses recueillies auprès zons bouchés et à garder un silence historique.
d'individus anonymes et. qui ne pourraient être mises en corréla- C'est assez dire que cette approche qualifiée par nous de
. ti on que d'une manière. quantitative seraient dépourvues d'intérêt. concrète est encore abstraite à bien des égards, puisque trois
C'est seulement rattachées à un individu concret que des réponses aspects du prolétariat (pratique, collectif, historique) ne se trou-
se renvoyant les unes aux autres, se confirmant ou se démentant vent abordés qu'indirectement et sont donc défigurés. En fait le
peuvent dégager un sens, évoquer une exnérience ou un système prolétariat concret n'est pas objet de connaissance ; il travaille,
de vie et de pensée qui peut être interprété. Pour toutes ces rai- lutte, se transforme ; on ne peut en définitive le rejoindre théo-
sons. les récits individuels sont d'une valeur irremplaçable. riquement mais seulement pratiquement en participant à son
Ceci ne signifie pas que, par ce biais, nous nrétendions définir histoire. Mais cette dernière remarque est elle-même abstraite car
ce que le prolétariat est dans sa réalité, une. fois rejetées toutes elle ne tient· pas compte du rôle de la connaissance· dans cette
les représentations qu'il se fait de sa condition quand il s'aper- histoire même, qui en est une partie intégrante comme le travail
coit à travers le prisme déformant de la société bourgeoise ou et la lutte. C'est un fait aussi manifeste que d'autres que les
des partis qui présentent l'exprimer. Un témoignage d'ouvrier, ouvriers s'interrogent sur leur condition, et la possibilité de la
si significatif, si symbolique et si spontané soit-il demeure cepen- transformer. On ne peut donc que multiplier les perspectives ·
dant déterminé par la situation ~u témoin.· Nous ne faisons pas théoriques, . nécessairement abstraites, ·même quand elles sont réu-
ici allusion à la déformation qui peut provenir de l'interprétation nies, et postuler que tous les progrès de clarification de l'expé-
de l'individu mais à celle que le témoignage impose nécessaire- rience ouvrière font mûrir cette expérience. Ce n'était donc pas,
ment à son auteur. Raconter n'est pas agir et suppose même une par une clause de style que nous disions des quatre approches
rupt"re avec l'action qui en transforme le sens ; faire par exem- - successivement critiquées - qu'efies étaient complémentaires.
ple !e récit d'une grève e~t tout autre chose qu'y participer, ne Ceci ne signifiait pas que leurs résultats pouvaient utilement
serait-ce que parce qu'on en connaît alors l'issue. que le simple s'ajouter, mais plus profondément qu'elles communiquaient en
recul de la réflexion permet de juger ce qui, sur l'instant, n'avait rejoignant par des voies ·différentes~ et d'une manière plus ·ou
pas encore fixé son sens. En fait e'esf bien plus qu'un simple moins èompréhensive, la même réalité, que nous avons déjà appe-
écart d'opinion qui apparaît dans ce cas c'est un· chan~~:ement lée, faute d'un terme plus satisfaisant, l'expérience prolétarienne.
d'attitude ; c'est-à-dire une transformatio~ dans la manière de Par exemple nous pensons que la critique de l'évolution, du
réagir aux situations dans lesqueiles on se trouve placé. A quoi mouvement ouvrier, de. ses formes d'or!ifanisation et de lutte, la
il s'ajoute que le récit lUet l'individu dans une position d'isole• critique des idéologies et la description des attitudes ouvrières
ment qui ne lui est .pas non plus naturelle. C'est .solidairement doivent nécessairement se ·recouper ; car les positions qui se
avec d'autres hommes qui participent à la même expérience que sont exprimées d'une manière systématique et rationnelle dans
lui, qu'un ouvrier agit ordinairement ; sans parler même de la l'histoire du mouvement .ouvrier et les organisations et les
lutte sociale ouverte, celle qu'il mène d'une manière cachée mais mouvements qui se sont succédé coexistent, en un certain sens,
neri:nanente au sein du processus de production pour résister à à titre d'interprétations ou de réalis.ations possibles dans le pro-
l'exploitation, il la partage avec ses camarades ; ses attitudes les létariat actuel ; au-dessous, pour ainsi dire, des mouvements
plus caractéristiques, vis-à-vis de son travail ou des autres ·cou- réformiste, anarchiste; ou stalinien il y a chez les ouvriers
ches sociales il ne les trouve pas en lui comme le bourgeois ou procédant directement du rapport avec la production une pro-
le :bureaucrate qui se voit dieter sa conduite par ses intérêts jection de leur sort, qui rend possibles ces élaborations et les
d'individu, il en participe plutôt comme de réponses collectives. contient simultanément ; de même des teçhniques de lutte qui
-16- -17-
à lui de changer ·de métier ? S'il fréquente des milieux étrangers va-t-il pas contre leur intention, puisqu'ils se proposent surtout
à sa classe et quelle opinion il- a d'eux ; en particulier s'il a par cette recherche de permettre à des ouvriers de réfléchir sur
des attaches avec un milieu paysan et comment il juge ce milieu T leur expérience ? Le problème ne peut êt!e artificiellem~nt résol,'!-•
Il faudrait confronter avec ces renseignements des réponses four- surtout à cette première étape du travatl. Nous souhaitons qu d
nies sur des points très différents : évaluer, par éxemple, la soit possible d'aBJ~ocier les auteurs mêmes des tél'!',oigna~~s à m~e
familiarité de l'individu avec la tradition du mou.,vement ouvrier, critique collective des documents. De toutes manteres, 1 mterpre·
l'acuité des souvenirs qui sont pour lui associés à des épisodes tation d'où qu'elle vienne, aura l'avantage de rester c~ntempo
de la lutte sociale, l'intérêt qu'il a pour cette lutte, indépen- raine 'de la présentation du texte interprété. Elle ne po'!rr.a s'im·
damment du jugement qu'il porte. sur elle (on peut ·trouver ioser que si elle est reconnue exacte par le le.cteur, celut-Cl ayant
ensemble. une condamnation de la lutte inspirée par un pessi· -._ faculté de trouver un autre sens dans les matériaux qu'on lui
misme révolutionnaire et un récit enthousiaste des événements de s'\).met. · . • ' · ·
1936. ou de 44) ; repérer la tendance à envisager l'histoire et plus ~otre ,objectif eJ~t, pour l'instant,, de ré'!nir de tels mat~riaux
particulièrement l'avenir du point de vue du prolétariat ; noter et ~us· comptons sur la collaboration active des sympathisants
les réactions · à l'égard des prolétariats étrangers, notamment de 1-. Revue.
d'un prolétariat favorisé comme celui des Etats-Unis ; chercher
enfin dans la vie personnelle de l'individu tout ce qui peut mon-
trer l'i.ncidence de l'a.ppartenance à la classe et les tentatives de
fuite par- rapport à la condition ouvrière (l'attitude à l'égard des'
enfants, l'éducation qu'on leur donne, les projets qu'on forme
sur leur avenir sont à cet égard particulièrement significatifs).
Ces renseignements auraient l'intérêt de montrer, d'un point
de vue révolutionnaire, de quelle manière un ouvrier fait corps
avec sa classe, et si son appartenance à son groupe est ou non
différente de celle d'un petit bourgeois ou d'un bourgeois à son
·propre groupe. Le prolétaire lie-t-il son sort à tous les niveaux
de son existence, qu'il en soit ou non conscient, au sort de sa
classe ? Peut-on vérifier concrétement · les expressions classiques
mais trop souvent abstraites de conscience de classe ou d'attitude
de classe, et cette id.ée de Marx què le prolétaire, à la différence
du bourgeois, n'est pas . seulement membre de sa classe, mais
individu d'une communauté et conscient de ne pouvoir s'affranchir
que collectivement. . ,
«Socialisme ou Barbarie» souhaite susciter des témoignages
ouvriers et les publier, en même temps qu'if accordera une place
importante à toutes les analyses concernant l'expérience proléta-
rienne. On trouvera dès ce numéro le début d'un témoignage (13);
il laisse de côté une série .de points que nous avons énumérés ;
d'autres témoignages pourront au contraire les aborder aux dépens
des aspects envisagés dans ce numéro. En fait il est impossible
d'imposer un cadre précis. Si nous avons paru, dans le cours
de nos explications, nous rapprocher d'un !}uestionnaire, nous
pensons que cette formule de travail ne seràit· pas valable ; la
question précise imposée de l'extérieur peut être une gêne pour
le sujet interrogé, déterminer une réponse artificielle, eil tout cas
imprimer à son contenu un caractère qu'il n'aurait pas sans
cela. Il nous paraît utile d'indiquer. des directions de recherche
qui peuvent servir dans le cas d'un témoignage provoqué ; mais
nous devons être attentifs à tous les modes d'expression suscep-
tibles d'étayer une analyse concrète. Au reste, le véritable pro-
blème n'est pas celui de la forme des documents,· mais celui de
leur interprétation. Qui opérera des rapprochements jugés signi-
ficatifs entre telle et telle réponse,' révélera au-delà du contenu
explicite du document les intentions ou les attitudes qui l'inspi-
rent, confrontera enfin les divers témoignages entre eux? Les
camarades de la revue « Socialisme ou Barbarie T » Mais céei ne
(13) La vle en uslne, p. 48,
-18-. -19-
d'organisation s'Cientifique du travail. Ces écoles, certaines anciennes
· (E.O.S.T.) ou nouvelles (C.E.G.O.S.) ont modifié, refondu et mis à
jour les principes de ·l'organisation connus (depuis les expériences
de 1928-30) en s'appuyant sur les dernières méthodes appliquées aux
U.S.A. Elles ont accueilli ingénieurs et cadres de to'!s o~dres en vue
d'une formation adéquate. D'autre part des Sociétes d organisation
et de rationalisation privées se sont montées 'en vue. d'implanter les
méthodes nouvelles dans les entreprises intéressées. Dans les deux
cas, et en règle générale, les organisateurs sont des éléments exté-
rieurs à l'entreprise ayant, une fois en place, tous pouv?irs aux
LE PATRONAT FRANÇAIS yeux des Conseils d'Administration . Naturellement, le premier stade
a été l'installation elle-même de ces Messieurs ~ut n'~!- pu. se f~ire,
ET LA PRODUCTIVIT~ sans quelques difficultés au nive~u de la direction (eviction dan-
cfens directeurs ou de cadres superieurs).
Le premier travail de ces nouveaux et futurs chefs d'entreprise
a été consacré à uné prise de .contact et à une étude approfondie
de l'usine. Période assez longue (8 à 12 IJ?.Ois) pendant laquelle
Parallèlément à l'évolution de la conjoncture politico-économi que rien ne se passe et qui a l'avantage supplémentaire de calmer les
depuis la dernière guerre et nécessairement liée à celle-ci, l'action méfiances. Les organisateurs sont en place et aucun chang~ment
du Patronat français peut se diviser également en deux parties très dans la marche de l'usine ne se produit. Pourtant leur activite, qui
distinctes. Tout d'abord, la période de « remise en marche :. de la semble nulle à première vue, a une grosse importance pour les
production pendant laquelle se manifeste· l'action directe et· efficace périodes à .venir. ;Leur action s'ori,en,te sur deux points bien définis.:
du Parti communiste et des bureaucrates syndicaux. En même 1• Etude du· fonctionnement generli.l de l'usihe: modes de fabri-
temps, dans le domaine économique, l'importante infiation que l'on cation et réalisations. Des stage's sont faits dans les différents
sait se développe. Cette époque voit le patronat français sur une services et .ateliers. C'est la. période de «rodage» déterminant les
position tactiquement défensive, consentant des augmentations de connaissances nécessaires de la marche de l'entreprise;
salaires et satisfaisant, dans une certaine mesure, aux revendica- 2• Etude sur le plan psychologique et politique des différentes
tions des travailleurs, assuré qu'il est de la possibilité de gonfler couches de salariés de l'usine. Discussions avec les cadres ailn de
ses prix et d'écouler facilement ses produits sur le marché. L'offre mettre à jour leur point de vue sur le fonctionnement actuel et
est inférieure à la demande et les salaires réels se retrouvent un peu possible et de détecter les partisans et adversaires éventuels des
plus rongés à chaque palier de l'infiation. Mais l'ère de la stabili~ méthodes nouvelles. Etude des réactions politiques des proches
satlon face aux perspectives a sonné bien avant l'arrivée de M. Pinay. collaborateurs· (teèhniciens, agents de maitrlse) par des conversa-
Des jalons se posent à l'échelle de la production elle-même depuis tions d'ordre général, Jaugeage du comportement des .mensuels et
1947-48. Le patronat français, à l'échelle individuelle, prend de plus ouvriers en fonction des problèmes propres à leur catégorie (em-
en plus conscience de l'état d'infériorité de ses. moyens de produc- ployés, professionnels,- OS, manœuvres). Tous ces sonda~es auront,
tion et de son rendement, en rapport avec l'évolution économique ·naturellement, une grosse. importance sur les moyens a employer
internationale. Les deux blocs se sont nettement différenciés. L'Alle- dans l'avenir face ·à ces considérants. n est nécessaire de souligner
magne redevient une concurrente dangereuse. L'Amérique exige une cet aspect du problème qui marque une amélioration significative
rentabilité plus grande de ses dollars. n faut assainir l'économie, des -méthodes d'exploitation, le· principe de direction étant de camou-
la monnaie, se préparer aux luttes concurrentielles, recouvrer la part .tler la pire exploitation par une soi-disant compréhension et une
de plus-value destinée aux investissements, supprimer l'ingérence mise en place exacte des valeurs. ·
du P.C., tout ceci par. le seul moyen dont dispose le capitalisme : Les conditions optimà d'une action étant réalisées, le côté pra-
une snrexploltatlon du prolétariat. La méthode en sol est classique, tique va se manifester dans la « simp!ification du ~ravail ». Cette
elle va consister en ufi d1.1rcissement progressif .et en une menace première offensive, d'une· apparence benigne est tres importante.
permanente vis-à-vis de la classe ouvrière. Elle s'opèrera de deux Ce sont les manœuvres qui, les premiers, en ·font. les frais : « guerre
façons, l'ancienne, faite de la division syndicale, des menaces de à la manutention inutile » tel est le mot d'ordre. Elle détermine
licenciements, de la résistance opiniâtre à la grève, ou du paterna- les premiers investissements dans du matériel moderne (ex.: cha-
lisme ; la nouvelle faite de l'installation des méthodes de produc- rlots électriques élévateurs) (1) en même temps que les premières ·
tivité et de réorganisation.• Dans les usines qui, comme beaucoup suppressions d'emploi (les vieux travailleurs sont les plus touchés).
d'usines françaises, travaillaient avec des moyens de production La manutention n'ajoutant rien à la valeur d'un produit, il faut
relativement vieux et des méthodes surannées, l'installation de mé- l'éllminer chaque fois qu'il est possible. On connait le slogan amé-
thodes nouvelles d'organisation et le renouvellement progressif du ricain « nous ne sommes pas assez riches pour . nous payer des
matériel a permis et accompagné la réaction patronale. . .brouettes». Suit l'agencement des ateliers eux-mêmes. Le circuit
Quels moyens ont été employés ? Quels sont les retentissements des matières en cours de fabrication étant un facteur très important,
dans les différentes couches de salariés ? Les buts envisagés sont-ils on modifie de fond en comble l'implantation des machines, d'où
atteints ? Pour répondre à ces questions, nous nous référons à quel- un déplacement et une modification des équipes d'ouvriers que
ques exemples particuliers de certaines usines de la région ps.ri- l'on effectue suivant les nécessités du moment. Le processus de
sienne. Si les, moyens ont été différents, ce n'est qu'en fonction de
la nature differente de la production dans chaque usine, les métho- (1) La manutention des pièces à tous lês stades de la fabrication se
des ou, plutôt, la méthode étant la même dans son esprit conune faisant encore dans de nombreuses entreprises à l'aide de charlots à mains,
dans son application. Le mot d'ordre est le « redressement:. et toutes des charlots électriques élévateurs font avantageusement Ie travail de cinq à
les énergies seront exploitées à cette fin. six hommes. La disposition des ateliers souvent Irrationnelle va être modl-
Dans la plupart des moyennes et grandes entreprises à « redres- tlée de fond en comble en une succession· logique du processus de fabrica-
ser :t ont été placés des organisateurs tout frais sortant des Ecoles tiQn· l'emmagasinage des matières stocka.bles ainsi que leur classement se
st&Jl'da.rdisent et se simplifient par des méthodes appropriées, etc.
-20- -21-
fabrication est, à son tour, l'objet d'une rationa.Iiaa.tion p~usJêe. i i al en ce domaine a été axé sur le rajustemen t
En conservant les mêmes moyens de production, on s'efforce, i;ar ort ~r ne ~aires des différentes catégories . professionn elles.par en
Pour
une sérieuse étude technique, de diminuer le nombre d'opération ~ r:~d~e le processus, il est nécessaire de revenir un peu en
·primitivem ent prévues pour l'exécution des pièces. On met, pour ces ri P En 1945 reprenant les contrats collectifs de 1936, le. décret
faire, les techniciens à contributio n. Il s'ensuit automatiqu ement .des ;far~~t~croizat définit les salaires minima _devant. être payes da:s
conflits entre ces techniciens et les agents de maîtrise ou même chaque catégorie professionn elle de la Metallurgle . Lie bcalculd' u
les ouvriers défendant leurs anciennes méthodes de travail. Natu- taux minimum ·.s'effectuai t et s'effectue toujours sur a !ise un
rellement, ces difficultés sont toujours résolues en faveur des orga- bre de points x correspond ant à la profession, multiphé par la
nisateurs qui, et ce sont les débuts de leurs manifestati ons direction- ~~~ur du point liée elle-même au salaire minimum. (Ex. : dessina-
nelles, emploient la contrainte si la persuasion ne suffit pas. 'l'out teur d'études 1"" échelon ; valeur du point 157,60, nombre d~ points
aussitôt, et parallèleme nt, s'étudient les temps de fabricatioll . Le hi 234 soit un salaire minimum de 157,60 X
principe premier consiste à ne pas augmenter les cadences d'usinage ~iér11-rc) ~~e~égl~e des prix et salaires réglementé par 234- 36.870
décret per-
d'une façon systématiq ue mais, plutôt, à amener l'ouvrier à produire ~~~t aux patrons une fourchette d'augmenta tion représe~tant un
plus en suppriman t les gestes inutiles. On s'emploie activement à lafond de 40 % au-dessus du minimum de la catégone (dans
créer un climat de confiance entre l'ouvrier sur sa machine et le
« chronométr eur-orga.JI. isateur ». Toute une phraséolog ie et une \pro-
f. 1 36 870 x 14) Les différentes luttes revendicati ves dans le
pagande active insis~ent sur la nécessité d'améliorer ce facteur ·c!~~~~:s u~ines av'ai~nt dans certains cas am!lné l~s salaires à leur
essentiel de la productivit é.. Le tourneur, le fraiseur ou le raboteur lafond N'etaient pas rares les industries qui, JUSqu en 1948, payaient
p · · um ou près du maximum des catégories. La situation
de fabrication doit donc transforme r de fond en comble sa façon de a~ :!ll:fe'r:!e r~Bversant l'astuce de nos organisateu rs fut d'englober
procéder au profit d'un. système qui en. fait l'esclave absOlu de sa g neru entations gouvernèm entales successives des taux de base
machine. Il faut, dans ce domaine, faire une différence entre les
anciennes méthodes de travail à la chaîne qui laissaient la !:!n: 1Frourche tte précédente. Il s'en suivit pourtédes .salai~~s. équi-
des mouvemen ts de l'ouvrier dans le cadre d'un temps imposéliberté à la
v: lents une baisse progressive des taux des ca gones,
dfminution des salaires" On observe dans la plupart des cas une
ou
fabrication d'une pièce, alors, que par la suppression des gestes des
inutiles on tente de standardise r les mouvemen ts eux-mêmes aux salaires,· qui après avoir été au maximum tombent ;par bonds suc~es
fins. d'augmente r les cadences. Dans l'esprit des organisateu rs il n'y
a donc pas une diminution ordonnée des temps,. mais une obligation
sifs très près des nouveaux minima. Tout c~ « JOli travail » est
effe~tué sur le plan personnel. On a tenu tete aux protesta on~
tl
involontair e. Des paroles à la réalité, une marge d'impossibi lités individuelle s ou collectives et aux grè~es locales avec ~ne ferme te
existant, faite de la résistance de l'ouvrier à cette nouvelle forme ·encore ine'galée dans la période. d'apres guerre.
. r l~s cat' ri Parallelem ent 1es
d'~:~,liénation, ceci ce solde presque toujours pratiqueme nt par une patrons faisaient mine de recons1dere ego es e11 e.s-mem• es en .
augmentati on imposée des cadences. Du côté employés : compta- reclassant certains ouvriers ou employe~ d~ns une categori.e d~~PS::
bilité, services commercia ux, bureaux d'études, service planning, etc:, rieure (évidemme nt au minimu~> •. se JUstifiant par les mo 1 ca
la lutte po~r la simplificati on du travail est tout aussi importante tl0 s apportées à la marche de 1 usme.
Elle le serait même relativemen t plus, étant donné la situation « pri-. Ên même temps la hiérarchie s'affermiss ait : nomination de nou-
veaux cadres et agents de maîtrise, importante revalorisati on des
vilégiée» dont bénéficient les mensuels du point de vue du volume salaires de ceux-ci, s'accompag nant, naturellem ent, de directives
de travail. Très longtemps le patronat a fermé les yeux sur l'iné-
galité du temps de travail réalisé dans une journée par un employé strictes quant à leur influence sur l'ensemble du per~oi!;nel, Tou~es
ces modificatio ns progressive s et dosées ont bouleverse 1 atmosphere
•
de bureau. Il s'agissait tout en maintenan t des aa.laires extrêmeme nt générale des entreprises en question. Le rapport. de force, dansfson
bas (la misère en faux-col) de créer dans les esprits le mythe du as ect subjectif, a changé du tout au tout. Au heu de trouver ace
privilège par rapport aux ouvriers. Le but a d'ailleurs été atteint. à ~ux un personnel que les staliniens avaient, dans une certaine
L'employé en règle générale a tendance à se. croire un salarié de soudé sur des bases de luttes revendicati ves, les chefs
condition supérieure. Mais les impératifs de la conjonctur e actuelle :.:~~;:pris_e ont devant eux une « matière » beaucoup moins homo-
tendent à modifier radicaleme nt la position patronale. Il faut lutter . ène. Il n'y a, face à ces méthodes, pratiqueme nt pas de ~éaction
contre les « frais généraux», et les salaires versés aux. employés de ~r anisée. La• position des staliniens est assez caract~risb9-ue. en
tous ordres sont considérés comme improducti fs. Le processus de g ns Leurs militants syndicaux ne tentent aucune espece d action,
travail de l'organisate ur est sensibleme nt le même dans les bureaux ~~ s:Ssês par l'offensive patronale et !'apathie,. des ouvriers.. Les
que dans les ateliers. La définition stricte du travail réalisé par mfthodes d'organisat ion et leurs complemen ts s 1mplantent mamte-
chacun et même dans certains cas l'étude des temps modifient consi- t facilement. On peut affirmer en ce sens que le patronat a
dérablemen t l' « atmçsphère » des bureaux. Une méthode moins n:f l'obstacle qu'il considérait certaineme nt comme le plus diffi-
directe que la suppression d'emploi s'est avérée plus «digestible ». ~ilen~ula résistance sociale que ces méthodes risquaient de faire
Elle consiste à ne pas remplacer les employés quittant leur ser-
vice. Le travail du démissionn aire ou du décédé étant réparti dans sure:· gros atout a résidé dans la création de primes de produc-
la mesure du possible sur le reste du ·personnel du service, du coup tivité. En fait, comme nous l'avons v.u plu!' .haut, les patrons don-
on augmente le volume de travail tout en ménageant la psychologie t par ce système ce qu'ils ont récupere auparavant . Mais la
propre des restants. Le contrôle se fait plus sévère, la discipline se n~~n{e est par définition l'arme de la division. II s'agit de récom-
resseiTe, et, couronnan t le tout la mécanisatio n s'implante de plus ~enser l'effort individuel' ou collectif. On ins.taure don.c, en plus ou
en plus. Le temps des comptables à monocle penchés sur leurs à la place des bonification s que l'on conna1t, des pr1mes appelées
immenses registres · est pratiqueme nt révolu. L'ere des machines d roductivité » ou «de réalisation de programme » ou de « chif-
électro-com ptables commence et par là même assimile le tenant du fre~ ~'affaires», etc. Il s'agit, cette fois, d'intére.sse r l'ouv.riez: ou. le
porte-plum e à l'ouvrier face à sa machine. . mensuel à la marche de l'entrei>rise . Les C?Ondibons. de d1str1bubon
·. La question des salaires a toujours été la préoccupat ion majeure de ces primes sont, et c'est la base du systeme, ~~:mdltionnées par la
d'un chef d'entreprise . Le vieil adage capitaliste «payer le moins hiérarchie. Les cadres, d'abord, en touchent d 1mport~tes en fin
possible et vendre le plus cher possible » reste particulière ment vrai d'année. Les agents de maîtrise, contremaît res, c~efs c;t équipes sont
pour nos modernes, contrairem ent aux dires des propagande s. L'et- également fortement encouragés , de cette façon, a ameliorer la pro-
-22- -23-
duction des ateliers qÙ'ils _ont sous leur surveillance. Quant au ont la manifestation s'avère actuellement unilatérale, car comme
reste du personnel, il perço1t, selon les entreprises soit un pour- ous l'avons vu, les réactions ouvrières sont pratiquemen t inexis-
centage. variable selon ~'indice de productivité, soit 'un poilrcentage tantes. La menace et la crainte, la division et l'aliénation, l'achat
fixe base sur la réalisation d'un chiffre d'a.ft'aires minimum mensuel des consciences et la récompense, la surexploitatio n et les « réali-
soit une prime .fixe et égale entre tous. Les primes, selon les cas: sations sociales», ·sont, indépendamm ent de l'aspect technique, les
sont hebdomadaire s, mensuelles ou trimestrielles . Elles varient entre premiers résultats objectifs. Sur le plan de la production, la moder-
5 % et 30 % du salaire brut suivant les entreprises. Si on les · exa- nisation progressive ·change profondémen t l'aspect des industries.
mme sous leur aspect global, on. voit; par exemple les primes C'est dans la Sidérurgie, la branche la plus importante que la modi-
moyennes. d~s cadres vingt fois supérieures à celles de~ ouvriers et fication est la plus significative. Les importants trains continus de
quinze fo1s a celles des. tec:hniciens, ces derniers ayant, naturelle- laminoirs des groupes Usinor (ainsi que le démarrage actuel de
ment, des primes plus elevees que les professionnel s et ceci conti- celui de la Sollac) modifient considérablem ent l'aspect du marché ct
nuant d'une façon décroissante jusqu'au bas de l'échelle hiérarchique celui de la répartition productive. D'une période de pénurie dllS
. Mai~ s~laires bruts et primes diver,ses ne constituent pas un~ produits Sidérurgiques (notamment les tôles) on est passé en quel-
remuneraho~ s~fflsante pour une, quantité de travail de 40 heures.
ques mois à une relative satu1·ation malgré une augmentation sen-
sible de la demande (industrie automobile). D'autre part sur le
~ la revendication d~s taux hora~res, on répond par l'instauration plan production certaines autres importantes forges se sont trouvées·
d heur~s s~pplé~entatres. Celle~-c1, possibles dans la situation ·du dans l'obligation de modifier de fond en comble leurs programmes
marche qu1 prevalait encore recemment, accroissent la surexploi- de fabrication afin de .pouvoir exploiter leurs moyens de production
tation e.!} «améliorant» le montant global de la quinzaine ou du en d'autres domaines. L'industrie électrique, à l'avant-garde .de la
mois. Desormais, .ne voyant de possibilité de «défense de leur productivité, a été la première à en vérifier les méthodes. L'industrie
bifteack » au!re que d~ns l'augmentatio n du nombre d'heures de tra- automobile fait de gros efforts en ce sens, le graphique de produc-
vail, les ouvr1ers ne defendent pas la semaine de 40 heures mais celle tion des voitures de toutes marques fait ressortir des chiffres en
de 48 heures, les heures au-delà de 40 étant comme l'on sa.Jt · augmentation constante. Dans ce domaine la production numérique
!Jlajorées de 25 %. Cett~ réaction s'avère grave. 'Ene caractérisera it a doublé par rapport à la période . d'avant guerre, en partie grâce
a ell~ .seule U.!} facteur tmp~rtant du recul des luttes ouvrières· dans à la rationalisatio n des méthodes. L'exemple Simca, tête de flle de
la pe~ode presente. Elle demontre en soi le manque sur le lan la construction automobile rationalisée en est la démonstratio n écla-
collectif, de perspec!h:e immédiate de la classe ouvriè~e, saturé~ de tante dans la production de l'Aronde, dont les cadences de sortie
la p_hraséolog;ie stahmenne ou réformiste. A la lumière de la dis- n'ont été, étudiées que sur la base de l'organisation scientifique avec
cussiOn .individuelle, il se démontre, dans la majorité des cas, que les méthodes que cela comporte. Les techniciens de cette firme ont
!es o~v:r1ers en ,ont une conscience vive. Mais aucune autre solution d'ailleurs fait profiter d'autres firmes p.e leur expérience (Pau-
1mmed1ate ne s.ouvre devant les difficultés présentes... . hard) (2).
. Le système mis en .P~ace, les premières difficultés vaincues, l'ef-. Mais malgré ce redressement considérable, le capitalisme fran-
fo:t ~u patronat persevere dans toutes les directions. L'extraction çais n'échappe pas aux conséquences directes de son système interne
sc1entiflque de la ~lus-value ya trouver sa réalisation 'dans le prin- avec ou sans la rationalisatio n scientifique. En ,ce sens on peut dire
cipe premier de 1 accumulation capitaliste : la modernisatio n des que cette dernière précipite les contradiction s. Présentemen t le r.:.Ar-
moyens _de .Pr?duction: La plus grande part des profits réalisés sont ché se sature, les carnets de commande baissent, certaines usines
consacr~s a 1 acquisit10~ de machines modernes qui vont parfaire faute de commandes ferment leurs portes (Hotchkiss) ou se « sépa-
au max1m1;1m les conditions de production déjà mises en place Le rent» d'un grand nombre d'ouvriers (Ford). L'armée de réserve des
refus sys~ematique d~ toute augmentation de salaire individ~elle chômeurs se reconstitue, alimentée par les usines de textile du Nord,
ou collectiv~, le ~ai';~_tlen et le renforcement d'une discipline de lus les soieries de Lyon et les conserveries et la multitude des petites
e.n plus. s~ncte, 1 obe1ssa~ce a~:l!: ordres et le refus de toute tnftia- et moyennes entreprises qui « cèdent» la place au grand capital
bve i:r;dlvtduelle, ~e controle severe des travaux et des. résultats ar ou s'organisent. Il s'en suit naturellemen t une accentuation du dur-
l~s methodes statist:!ques et graphiques, la rationalisatio n et l'aUé~a cissement patronal face à la classe ouvrière. ·
hon les plus poussees ou tendan! à l'être, la parcellisation scient!· A la lumière des résultats de quatre ans d'organisatio n cette
flque du trava11! telle'S sont les premices de l'implantation des métho- politique se solde donc concrètemen t par une accélération du pro-
de~ de produ~bvi.té, .arme actue~lement essentielle de la class e capi- cessus de crise en même temps qu'elle met en place l'appareil dê
' tahste frança1se a l'ecole des methl>des made in U.S.A.
production de matériel militaire et adapte l'économie française à
'Ql;lelles . sont les co~clusions partielles que l'on peut tirer des une future économie de guerre hautement planifiée. Déjà Ford
premters resultats. ? Indlscutable'm ent, la période actuelle se · é t
licencie dans l'attente de commandes « Offshore » de camions mili-
c?mme _une ,victoire sur la classe ouvrière. En proie à deir :en e taires, . Panhard dans l'obligation de réduire sa chaine de « Dyna:.
d!fficultes d .ordre financie_r.. s<;>cial et politique, le patrona/ s~~e:_ se sert de cette expérience au profit de la trop fameuse auto-mitrail-
p1ra~t des. realisa~ions amer1cames a su faire appel aux tech i 1 leuse, Hotchkiss, ses portes fermées, reconvertit « scientifiquem ent.•
de 1 orgams!ltion a toutes fins utiles. (Parallèlemen t d'aut n c fen~ dans la perspective d'une fabrication de chenillettes. D'importante s
teurs sont mtervenus, mais ce n'est pas notre sujét d . res ac usines de construction électrique ont démarré la fabrication de
analyser ici.) L'organisatio n s'est implantée et continuee ;_es l~re Radars, etc. On est loin des slogans «Productivité = prix de revient
tionner les usines françaises. Sa propagande est très tl r ~0 u- =
tous les n;tilleux industriels ; journaux patronaux, confére!~e:e ans
plus bas = marchandises plus nombreuses
·des
niveau de vie meilleur
salaires:. - panneaux dans
par une augmentation importante
dan~ les ecoles, voyages et commissions d'enquête en Améri ' stages 'lesquels la classe ouvrière n'est jamais tombée. Mai!! la réaction
cul~res, comp_tes re';dus des résultats font écho des réalisai.f:~ cir- du prolétariat à la « productivité » est un sujet très important
inClten~ les refractaires à s'informer des possibilités et à . 'i 1~ et auquel nous reviendrons dans un prochain article.
~"!x ID:e~hodes nouvelles. L'effort est considérable. Il insi t s n !r René NEUVIL.
necessite de la collaboration des patrons dans ce domai s e l,ur lia
seule, cette propagande suffit à démontrer le caractère dfâe. e e (2) La plupart des moyennes et grandes sociétés font pour une large
de classes que revêt la lutte pour la «productivité ». Lutte a!ecf~!!: part appel à la rationalisation, que ce soit dans les cuirs, conserveries,
crandes tlrmes d'alimentation, bâtiment, etc.
-25-
ouvelle tactique de la défense de la démocratie bourgeoise contre le
ascisme. Chassée de la direction du P.C. d'Italie en 1924, elle fut
définitivement vaincue au Congrès de Lyon (déjà en émigration)
en 1925.
Cependant, sa critique de l'I.e. ne dépassa pas le terrain de la
tactique. L'évolution réactionnaire de l'U.R.S.S. était à l'époque
visible avant tout par ses répercussions sur la politique de l'Inter-
nationale. La bureaucra:tis~~otion du régime s'accentuait tous les jours
davantage mais le vrai caractère et la rapidité de ce phénomène
restaient encore dans l'ombre pour la majorité des militants. commu-
nistes au dehors de la Russie. A l'époque de son exclusion, en 1927,
la gauche italienne considérait "ainsi la Russie comme un Etat
prolétarien, l'économie russe comme non-capitaliste, voire socialiste
dans certains secteurs. A ce même moment pourtant, des groupes
oppositionnels (dont une partie de la gauche italienne elle-même qui
LA CRISE DU BORDIGUISME ITALIEN forma un groupe indépemlant en émigration) apercevaient déjà la
.signification réelle de la montée bureaucratique et définissaient la
Russie comme capitalisme d'Etat. '
La consolidation du fascisme en Italie créa de nouvelles condi-
tions politiques. Pratiquement écrasé, le mouvement ouvrier resta
L'évolution politique de la gauche communiste italienne (Parti dans l'illégalité pendant vingt ans et la vie politique fut presque
Communiste Internationaliste d'Italie) est arrivée à un point crttcial. nulle.
Deux tendances s'étaient affirmées peu à peu depuis la fondation La gauche italienne continua d'avoir une activité en France et
du parti. Même si leurs limites n'étaient pas au début très précises, en Belgique où se trouvaient les principaux noyaux des militants
même si leur lutte s'est déroulée de manière assez confuse, elles qui avaient émigré. Elle ne se dégagea pas des formules tradition-
représentent aujourd'hui non seulement deux conceptions distinctes nelles de la III" Internationale et ne parvint à établir ni une critique
du travail politique mais encore et surtout deux interprétations sérieuse de la défaite ni une répQnse aux nouveaux problèmes. Si
différentes du marxisme. · t!lle se sftua toujour~ sur un terrain de lutte de classe, si elle défendit
Dans cet article nous parlerons surtout de la tendance que nous les positions révolutionnaires contre l'opportunisme trotskyste et le
appellerons « bordiguiste » et expliquerons brièvement à la fln les -talinisme, son interprétation de l'évolution historique et de la
positions des camarades qui la combattent et qui ont organisé un lutte des classes resta attachée à la lettre des textes classiques, non
Congrès en juin dernier à Milan. Pour la clarté de l'exposition nous · au développement des idées qu'ils expriment.
désignerons ces derniers sous le nom de tendance « du Congrès».
Le fait que la gauche italienne soit le seul courant oppositionnel · La fondation du P.C.I. d'Italie
qui, en se situant toujours sur une base de lutte de classe, est A la faveur de l'efl'ondrem.ent politico-militaire du régime musso-
parvenu à survivre à la dégénérescence de l'Internationale Commu- Unien, les militants qui étaient restés en Italie ou qui y retournèrent
niste, ainsi que les racines profondes qui la rattachent au prolétariat pendant la guerre, parvenaient en 194344 à établir les bases d'une
italien, justifient notre intérêt pour son évolution actuelle. nouvelle organisation. Après vingt années de fascisme, le plus grand
nombre revenait à4a vie politique en reprenant purement et sim-
La gauche communiste ita.Uenne dans l'I.C. plement le programme de l'Internationale Communiste · « trahi par
Courant de gauche dans la social-démocratie italienne d'avant les· centristes» (staliniens).
1915, la tendance dite abstentioniste de Bordiga se fond en 1920 avec La nouvelle organisation regroupa bientôt, avec la majorité
le groupe de l' « Ordine Nuovo » pour former le Parti Communiste des militants revenus de l'émigration, une partie des cadres de base
d'Italie. dl! l'ancien P.C. ainsi· que d'importants groupes d'ouvriers. Ce fut
Mais au sein de la III" Internationale, la gauche italienne se le seul groupement politique qui en pleine euphorie démocratique
trouve bientôt en opposition avec la conception tactique de Moscou. et belliciste sut s'opposer au mensonge de la prétendue guerre anti-
Le recul de la révolution en Europe, le souci de sauvegarder le asciste, dénoncer le fascisme et la démocratie comme deux formes
pouvoir ouvrier en Russie, menacé par la pression du capitalisme à e .l'exploitation capitaliste et proclamer la nécessité d'une lutte
l'extérieur et par sa propre évolution interne, déterminaient l'orien- uverte pour la destruction du système bourgeois.
tation opportuniste de la tactique de l'I.e. Tactique dans laquelle A la 'Conférence de Turin, en 1945, le P.C.I. d'Italie adoptait une
on retrouve également l'influence de certaines positions du bolché- lateforme politique qui reprenait les positions classiques de la
visme reflétant les conditions de la lutte dans un pays arriéré (rôle Il" Internationale. Bien qu'on y dénonçât le caractère impérialiste
de la paysannerie, conquêtes démocratiques, etc.) et que l'Exécutif e la Russie, aucune définition nette de la nature de l'U.R.S.S. n'y
de Moscou prétendait imposer à toute l'Internationale. gurait. Aucune analyse sérieuse de l'expérience russe, aucune ten-
La tendance de gauche italienne s'opposa à la politique du Komin- ative d'aller au-delà des positions de 1926. Le stalinisme était
tern dans la question du front unique avec la social-démocratie, résenté comme un phéhomène de dégénérescence opportuniste sans
dont elle. dénonça l'opportunisme et l'inefficacité ; elle s'opposa à xpliquer sa liaison avec la formation d'une nouvelle couche exploi-
l'exagération des possibilités d'utilisation du parlement bourgeois et euse en Russie. Les principaux événements mondiaux y étaient
même à toute utilisation de celui-ci pendant une période révolution- implement enregistrés sans être intégrés daris une analyse globale
naire, ainsi qu'aux méthodes employées pour former les partis u capitalisme moderne.
communistes au moyen de regroupements hâtifs, la politique des On aurait pu penser que cette tâche de critique et d'analyse de
«planches pourries». Contre la gauche se dressèrent Lénine (1), econstruction théorique indispensable, serait entreprise par la suite.
Trostky, Zinoviev, Boukharine. En Italie même, elle combattit la 1 n'en a rien été. De 1945 à 1951, ces problèmes n'ont même pas
té posés par le centre du parti. Aucune discussion n'a été ouverte
(1) Voir La malar:Ue infantUe du communilime. i préparée de façon sérieuse. Les tentatives ~e camarades isolés
-26- -:n-
ou d'autres groupes révolutionnaires ont été étiquetées de revlslo- ni!'&tiOp.•: frat. emisation des o~vriers .en armee avec la garde civile,
nisme et repoussées avec ignorance et mépris. Il est c~rtain que la les légionnaires et les phalangistes d'en face! (2).
carence du centre a trouvé son complément dans la situation devant En fait une semblable interprétation de la lutte des clasees
laquelle se trouvaient les militants du parti. En lutte à la fois contre tend à ni~r tout rôle de la classe ouvrière. C'est la pressio~ de
la hourgeoisie et les organisations « ouvrières», les problèmes qu'ils forces économiques abstraites qui entraîne « le changement de sltua-
devaient résoudre étaient toujours urgents et d'ordre pratique : prise tion » · il suffit alors de l'intervention d'une minorité qui, pendant la
de position concrète dans les conflits ouvriers. Cependant, une période précédente, a conservé « les principes », pour « former le
position juste sur ces problèmes ne pouvait être déterminée que par parti» d'abord, renverser le pouvoir bourgeo1s ensuite. Cette c~mcep
la poursuite parallèle de l'eft'ort théorique. C'est ainsi· que pendant tion à la fois économiste et blanquiste transforme le proletariat
des années les discussions dans le parti ont tourné essentiellement en une masse de manœuvre. C'est au fond la négation même de la
autour de la querelle entre « actïYistes » et « attentistes », sans que lutte des classes. A la lutte des deux classes fondamentales - bour-
le contenu théorique de cette divergence ait été dégagé en liaison geoisie prolétariat - l'une défendant ses privilèges, so~ mode d'or-
·avec une analyse de l'évolution capitaliste, des perspectives révo- ganisation de la société qui est devenu un obstacle au developpement
lutionnaires et une critique des positions traditionnelles. de la civilisation, l'autre combattant pour supprim~r .son exploitation
et par là même l'organisation capitaliste de la societe et pour établir
Parti et classe : la dictature du prolétariat. un système social fondé sur la satisfaction, des besoins, à c~tte lutte
historique le bordiguisme substitue celle dun noyau de mihtants
En réalité, pendant toute cette période, comme précédemment le paru· - contre l'Etat bourgeois. .
pendant l'émigration, .la ·gauche italienne a été dominée par une Mais de la même manière qu'il remplace la lutte du prolétanat par
conception particulière du · marxisme, laquelle interprète l'histoire l'action du parti, il substitue celui-ci à la classe dans l'exercice
non comme le résultat du heurt entre ·des forces sociales, les du pouvoir et la gestion de la société. , .
classes, mais comme celui de forces économiques abstraites. Si la position bQrdiguiste traditionnelle n'a jamais dépassé 1 expe-
Le procesfius historique n'est plus ainsi la ré.sultante d~ l'action rience russe sur ce problème, elle a cependant évolué : dans un sens
de classes antagoniques et les rapports de production (c'est-a-dire les rétrograde. Un dernier document intitulé « Bases pour l'organi~ation
rapports entre ces classes) ne sont plus déterminés en dernière 1952 » (3) définit en quelques points les conceptions du P.C.I. d Italie
analyse par leur lutte permanente: c'est, à l'inverse, la structure dont l'acceptation est une condition pour adhérer à l'or~anisation.
économique considérée de façon abstraite qui détermine. l'action des Un de ces points est le suivant : «La dictature du proletariat est
classes, lesquelles ne seraient plus ainsi que dell, exécutants aveugles exercée par le parti». Formulation qui se trouve dans, 18; ligne
des lois économiques. Conception qui rend évidemment inexplicables bordiguiste traditionnelle du « parti-classe », ne ~oncevant 1 ex1stence
(quelle que soit la phra$éologie marxiste dont on la recouvre) les du prolétariat comme classe que lorsque eXlste le . parti et au.
bouleversements révolutionnaires de l'économie et des formes travers de celui-ci. ·
sociales.
Il faut remarquer d'ailleurs qu.e cette conception semble toujours Que cette position constitue un recul, cela devient ,évident lors-
s'appliquer davantage à la classe ouvrière qu'à la bourgeoisie, qu'on se réfère aux positions marxistes sur ce probleme dafl:s le
passé à «L'Etat et la Révolution» de Lénine .par exemple. Ma1s le
dont on admet le rôle « subjectif » avec une (acUité surprenante. Prog~amme da Parti Communiste d'Italie. à sa fondatio_n n'affir-
Ainsi par exemple, la gauche italienne en émigration a pu définir mait-il pas lui-même dans son point 7 : «La forme de representati<!n
la dernière guerre comme une guerre « contre le prolétariat, pour politique dans l'Etat ouvrier est le système des cons_eils de travail-
sa destruction», c'est-à-dire comme le résultat d'une action cons- leurs (ouvriers et paysans) déjà appliqué dans la rt;~yoluti~n. russe,
ciente de la bourgeoisie pour détruire les pusibilités révolution- commencement de la Révolution mondiale et prem1ere reahsation
naires.
stable de la dictature du prolétariat».
A l'opposé, elle a échafaudé la théorie de « la disparition du pro- Vexplication théorique la plus complète de la po;!ition bo~digu~ste
létariat pendant la guerre». Non seulement on niait ainsi toutQ ee trouve dans un texte que ces camarades considerent auJourd hui
influence de la classe ouvrière dans le cours des événements, mais comme· fondamental: «Force, violence et dictature dans la lutte
on décrétait qu'il n'y avait plus de classe ouvrière. Il ne s'agit pas des classes» (4). . .•
là d'Une position particulière à un camarade, mais d'une conception Ce document débute par une polémique contre les reformistes et
.que nous retrouvons tout au long de la vie de la Gauche. Dans la les démocrates ~ suit une justification de la nécessité de la violence,
résolution finale du Congrès de Florence e~ 1948 par exemple, il est de la destructio'n donc (et non réforme ou conquête) de l'Etat bour-
dit : « ... cette concentration est conditionnée par la défaite interna- geois et de la nécessité de la dictature du prolétariat.
tion.ale subie par le prolétariat et par sa destruction comme cla.see: :.· Pas un mot sur l'organisation même de cette dictature mais
Et plus loin : « ... destruction et défaite qui f<mt aujourd'hui du pro- affirmation que c'est le parti qui l'exerce «au nom des masses».
létariat non un élément consciemment antagonique mais un• élément Or, pour Marx comme pour Lénine, la destruction de l'Et~t bour-
essentiel de la reconstruction capitaliste. » · · .
geois n'avait pas seulement son côté négatif, destruction, mrus aussi
Cette thèse de la lutte des classes à éclipses a inspiré l'activité de son aspect positif : remplacement par un appareil prolé!arie"n de
la Gauche à l'étranger pendant des années ; elle a été à la fois pouvoir et de gestion (le « demi-Etat» de Lénine) forme par les
et la cause et le résultat de sa sclérose théorique. . ·
Ainsi par exemple, au lieu de voir dans le bouleversement révolu- organes politiques de masse : les soviets en Russie.
.tfonnaire de . juillet 193!1 en Espagne l'aboutissement d'une longue Les révolutions de 1905 et de 1917 en Russie ont montré en outre·
période de lutte des classes, on n'a fait qu'enregistrer une « explos!on
ouvrière» ( ?) de quelques jours suivie d'une « guerre impérialiste :.. (2) Cette interprétation (qui était encore reprise dans Prometeo, organe
La classe ouvrière était apparue pendant 24 ou 48 heures, elle avait théorique du P.C.I. d'Italie, en 1946), rend complètement inexplicable l'in-
disparu ensuite. Les comb-ats continuaient cependant. Il y avait donc surrection des ouvriers de Barcelone en mal 1937. Aussi celle-ct a été
guerre. Nous sommes dans la période des guerres impérialistes ; présentée comme un :massacre des prolétaires, réduits au rOle de victimes
c'est donc une guerre impérialiste ! Et le «léninisme» aidant, nous passives, par le gouvernement républicain.
avons vu la Gauche italienne déclarer (au prix d'une scission il · (3) BattagUa Oomun...ta., n• 5. Année XTII. 6-20 mars 1952.
est vrai) que le . mot .d'ordre à donner en. Espape c'était la frater- (4) Prometeo, première série, 11101 2, 4, 5, 8 et 9.
--.28- -29-!..
que la création de l'appareil de pouvoir prolétarien non seulement ne. sont pas garantis contre une dégénérescence opportuniste... ~
précède l'effondrement de l'Etat bourgeois mais en est. même la Malheureuse_ment le parti non plus! La dégénérescence' de l'Etat
condition. · ouvrier en Russie ne s'est pas effectuée par le canal des soViets,
Cette expérience ne concorde évidemment pas avec la perspective mail! justement par celui du parti, lequel réduisait progressivement
. d'une révolution faite par des ouvriers insconscients ; elle dément la le role des soviets et étouffait toute vie politique à l'intérieur de la
t~èse selon 1!1-quelle . «La conscience vient à la fin et, de · façon classe dans la mesure même où il se bureaucratisait.
genérale, apres la VIctoire décisive» (15) et montre au contraire Aucun organisme prolétarien n'est à l'abri des influences .réac-
l'étroite dépendance entre action de classe· et conscience de classe . tionnaires. Ni parti, ni soviets. Il n'y a aucune autre garantie que
chacune réagissant sur l'autre et la conditionnant. ·' l'approfondissement -et l'extension permanents de la révolution.
Le parti assure la continuité de l'Idéologie révolutionnaire à tra-
Nous retrouvons dans ce texte la négation du rôle de la classe vers les différentes phases de la lutte, dont il exprime le contenu
ouvrière, la négation de la révolution comme aboutissement d'une dans son programme ; il s'efforce à tout moment de coordonner
période de lutte et de clarlflcatlon polltique dans le prolétariat la l'action de la classe,· d'élever le niveau de conscience des masses il
négation de la tendance qui porte la classe ouvrière à mettre' en joue un rôle actif, essentiel, mais il ne peut pas remplir les tâches
question l'existence même de l'organisation sociale capitaliste. . révolutionnaires à la place de la classe. Il ne peut pas se substituer
Cette . tendance vers la lutte politique révolutionnaire s'est mani- aux organes de masse pour devenir lui-même organe de pouvoir et
festée déjà pendant la période ouverte par 1848, s~est précisée lors de d'l;ldministration sociale.
la Communt1 de 1870, s'est exprimée par des grandes batailles ouvrlèl- Aujourd'hui le problème est de savoir si le capitalisme continue
res, en l'absence d'ailleurs de tout parti prolétarien (soit qu'il n'exis- de développer une classe capable. de prendre en charge la société,
tait pas, soit que son influence était nulle). ·
t:.a période révolutionnaire ouverte par 1917 en Europe s'est juste- si les transformations actuelles accroissent les conditions permettant
ment caractérisée par cette tendance des masses à lutter sur le l'instauration d'un régime prolétarien. Si l'on considère d'une part
terrain politique et non simplement économique. C'est elle qui a la formidable capacité de défense du •capitalisme (capacité qui sub-
permis la formation et l'intervention des partis communistes et non sistera partiellement même après l'ébranlement provoqué par une
l'inverse. Et même après le passage de ·ces partis au stalinisme le guerre), la vieille exp~rience de la classe dominante, ses moyens de
prolétar{at a continué de lutter sur un terrain politique de .cl~se. répression et de manœuvre, et d'autre part Eampleur des problèmes
Les travailleurs espagnols qui de 1930 à 1936 ont constamment mis que se po~eraient à un . pouvoir prolétarien, on doit admettre que
en cause les bases du régime capitaliste, qui, en 1936, ont détruit la destruction du capitalisme et l'organisation du socialisme ne peu-
ses institutions fondamentales, pris en mains la gestion des usines vent être réalisées que par une classe ouvrière ayant une conscience
et des transports, ont bel et bien dépassé le fameux niveau écono- élevée de ses tâches.
mique et ont montré l'existence d'une lutte consciente contre le Nier cette conscience avant la révolution et affirmer que c'est
capitalisme. On peut et on doit expliquer comment l'absence d'un . une minorité aussi restreinte que le parti qui exercera le pouvoir,
parti ayant un programme et des objectifs clairs a été un des signifie admettre que la classe n'interviendra pas activement dans
facteurs essentiels de leur incapacité à constituer ·un pouvoir ouvrier le cours révolutionnaire qui est une période de destruction et de
centralisé et donc de leur échec final. Mais il est ·faux et grotesque construction à la fois. La révolution n'a rien à voir avec une espèce
de prétendre qu'ils n'avaient pas de conscience de classe. de délégation de pouvoirs de la classe au parti lequel renverserait le
Affirmer que la conscience ne vient qu'après la révolution et que gouvernement établi. La révolution c'est le bouleversement des rap-
c'est le parti qui exerce le pouvoir au nom de la classe, c'est dire ports · sociaux dans son sens le plus ·large et profond A tous les
que celle-ci n'·est pas capable de succéder à la bourgeoisie dans la échelons de la société, des larges masses de prolétair~s intervien-
direction de la société, c'est justifier les pires théories réaction- dront pour suppri~er les organes capitalistes de pouvoir et de. ges-
naires. , tion de la production et les remplacer par des organes nouveauXI.
Seule~ des organisations de masse peuvent canaliser cette énorme
D'autre part, affirmer que le parti exerce le pouvoir cela ne poussee et accomplir ces tâches immenses ; elles seules peuvent être
nous explique guère comment ce pouvoir est organisé. ' ·
Mais le texte en question ne s'embarrasse pas de semblables à la fols chantier et école des masses.
détails. Ce qui est important c'est de démontrer qu'il n'y a pas C'est là l'enseignement d'un siècle de lutte des classes enseigne-
d'autre organisme que le parti qui puisse exercer la dictature. On . ment dont L~nine a dégagé les prémisses dans « L'Etat ~t la Révo-
procède donc par élimination : les syndicats sont rejetés, les conseils lution ». et que l'Internationale Communiste a reconnu à sa fondation
d'usine aussi. On en arrive ainsi aux soviets et, après quelques en déclarant valable à l'échelon international l'expérience des soviets.
généralités, nous connaissons_ le fln fond du problème : « ... les soviets L'organisation des masses
(5)- « Force, violence et dictature... ». A remarquer l'originalité de la
Mais 'le révisionisme des théoriciens bordiguistes ne s'arrête pas
thèse : « A la fln » de quoi ? D'une période d'agitation révolutionnaire ? là. Dans le texte.« Bases pour l'organisation 1952 » une nouvelle pers-
Mais _si pendant cette période les ouvriers n'avalent pa:t encore de cons- pective d'organisatio!l. des masses es~ tracée d~ laquelle les orga-
cience de classe, en quoi est-elle révolutionnaire et peuvent-Ils lutter contre nismes de type sovietique semblent etre définitivement exclus.. Les
19; bourgeoisie sans avoir conscience de classe ? D'autre part, si la thèse rapports entre le parti et la classe étant envisagés comme ceux
n est vraie que « de façon générale ~. Il en est donc autrement. dans certains de deux corl?s étrangers, le texte affirme « la nécessité pour le déve-
cas ? II peut donc y avoir une période révolutionnaire avec des ouvriers loppement revolutionnaire qu'Il existe, entre le parti et la classe une
Inconscients et une ·autre avec des ouvriers conscients ? Mals si ce n'est ~ouche intermédiaire formée par des asso-ciations .économiques
pas l'accroissement de la conscience révolutionnaire des ouvriers qui déter- mfluencées par le parti ». Et plus loin : « La phase de reprise coïn-
mine le caractère révolutionnaire d'une période donnée et la violence et
la. justesse de leur lutte contre la classe exploitatrlce, quels sont donc les cidera avec le développement d'associations économiques syndicales
!acteurs qui agissent et !ont qu'on arrive justement « à la fln» ? Et si des masses ... ». Par ailleurs, 11 n'est nulle part question dans cette
la conscience vient «. aprês la victoire déci8it1e », la révolution donc par qui déclaration de principes du rôle d'organismes polltiques des masses
cette révolution est faite'? Par des masses Inconscientes sous la 'direction !Jn~ te~le perspec:ti;e ne ?enF aucun compte de l'évolution de 1S:
d'un parti conscient ? Mais pourquoi des masses Inconscientes suivraient- soc1éte qm a amene 1 Etat a determiner lui-même (par l'entremise.
eUes ce parti et sur queUe base le parti lut-même se serait formé et de tout un appareil bureaucratique syndical : fasciste, stalinien ou
renforcé?
-30- -31-
« d( mocrate ») les· conditions de travail et les salaires des travail· entre les membres du parti et ses sympathisants d'une part et les
leurs. Ce phénomène, qui s~ vérifie avec pll!s ou moins de rigueur syndiqués de l'autre sera favorable, et si dans cet organisme existe
suivant Ja structure propre a chaque pays, n en est ·pas moins géné- une dernière possibilité, virtuelle ou statutaire, d'activité autonome
ral. La moindre revendication économique se heurte aujouz:d'hui à de classe, le parti développera la pénétration èt tentera la conquête
l'appareil d'Etat. Une reprise généralisee de la lutte ouvriere dol.t de la direction de cet organisme. »
entraîner la lutte contre .cet Etat et ses prolongements de type syndi- C'est comme cela que la tendance bordiguiste jette aujourd'hui
cal dans la classe ouvrière ; cela signifie le dépassement de la lutte par-dessus bord (sur l'lnjonctlon de son chef Alfa et sans aucune
économique telle qu'elle se déroulait autrefois. C'est presque une espèce de discussion) ce qui, depuis des années, était une des posi-
banalité de dire que toute lutte économique est aujourd'hui aussi tions défendues avec le plus d'acharnement. Opportunisme sous cou-
une lutte politique. D'ailleurs, cette situation n'est-elle pas une des vert d'intransigeance , renonciation à « penser avec sa propre tête »
causes actuelles du manque de combativité des ouvriers qui sentent abdication devant l'autorité du Chef, ce sont là trois traits carac~
peser sur eux la lourde ma<:hine. ~e l'Etat ? Or, comment p~ut-on téristiques du bordiguisme 1952.
penser qu'une phase de repr1se co1ncidera avec la création d orga-
nismes j}e type syndical ? Les problèmes qui se poseront au prolé- La nature et le rôle de la Russie
tariat seront-ils donc de type syndical ? SI l'on admet la perspec-. La Gauche italienne a rejeté, dès 1933, la position trotskyste
tive d'une aggravation de la crise capitaliste débouchant dans une de défense de la Russie et proclamé le caractère contre-révolution -
troisième guerre mondiale,. il est évident que, dans une telle situa- naire de la politique stalinienne.
tion, la moindre action des ouvriers constituera une prise de position Mais, comme nous l'avons déjà. dit, aucune analyse sérieuse des
de\·ant la politique de guerre et d'exploitat\on accrue ; tout org4ne causes du triomphe du stalinisme. en U.R.S.S. ni de la nature de
crê.J par les ouvriers devra donc agir sur un terrain politique, quelle celle-cl n'a été faite.
que soit la raison pour laquelle il aura été formé .• Les syndicats Dans la plupart des documents bordiguistes, l'échec de la révo-
continueront d'exister. Ce seront les syndicats controlés et orientés lution en Europe après 1917 est attribué aux fautes tactiques de la
par l'Etat capitaliste et dont le rôle ~era de déter~lner I.e niveau de rn• Internationale. Nous ne nous étendrons pas sur cette explica-
vie des travailleurs en fonction des necessités de 1 apparell de guerre. tion simpliste qu'on pourrait à juste titre assimiler à l'explication
Lorsque la classe ouvrière reprendra sa lutte, elle devra détruire populaire de la défaite par, la trahison. L'échec de la révolution et
ceA organismes qui lui barreront le chemin. plus encore les formes de cet échec, tout comme l'évolution ulté-
La perspective d'une renaissance d'organisations syndicales de rieure du capitalisme, ont montré que les conditions historiques
classe ne peut être expliquée que· par un attachement borné aux n'étaient pas müres à cette époque pour une victoire décisive géné-
foi·mulations d'il y a trente ans ainsi que par la croyance en l'in- ralisée. C'est là évidemment une explication-« après coup», expli-
capacité du prolétariat de lutter politiquement ; un parti conscient cation qu'on ne pouvait pas donner il y a trente ans, mais qui, loin
qui dirige, un prolétariat inco~scient et incapable d'aller au-delà·' de nier l'importance fondamentale des événements de cette période ·
d'un .certain « associationisme · economique », pouvant tou! au plus pour l'avenir de la classe ouvrière, peut seule servir justement à
former des syndicats mais qui ex~cuterait <?n ne sait vr&m~nt pas définir ce qui était fondamental. Explication après coup, mais cer-
ponrquoi ! ) les directives du parti, tel est l idéal du bordigmsme. tainement plus sérieuse que celle de l'échec déterminé par une
n y a là encore un net recul par rapport aux positions qui avaient « application tardive des · positions tactiques des marxistes radi·
été défendues il n'y a. pas si longtemps par ce cou:rant. En effet, caux» (6). ·
le C.E. du P.C.I. d'Italie déclarait en 1948 (5 a) : · · En ce qui concerne le triomphe du stalinisme en Russie, l'expli-
« Le Parti affirme que le syndicat actuel est un organe for,tda- cation bordiguiste se contente d'en attribuer la cause à Wsolement
niental de l'Etat capitaliste, ayant pour but d'empr~son.ner l!'l prolé- de l'U.R.S.S. par suite du recul de la vague révolutionnaire en
tariat dans le mécanisme p·roductif de la «collectivite nationale». Europe. Et sur le déroulement concret des événements, la forma-
Ce~:te caractéristique d'organe étatique est imposée aux org!l-ni~mes tion en Russie d'une couche exploiteuse remplissant non seulement
sy~::iicaux et .de masse par les nécessités internes du totahtansme les fonctions classiques de la bourgeoisie mais perfectionnant et
capitaliste ... n en résulte que· quelle que soit la forme revêtue par transformanble système d'exploitation, utilisant les organismes créés
le syndicat : unitaire ou résultant d'une scission éventuelle ; que par la classe ouvrière, le parti et l'Internationale, pour affermir sa
ql!elle que soit son étiquette (même révolutionnaire, comme dans le propre domination sur le prolétariat, l'analyse bordiguiste est inexis-
ca!t des syndicats constitués sur l'initiative des anarchistes ou des tante ou contradictoire à souhait.
syndicalistes), le syndicat ne peut aujourd'hui être différent de ce La Plateforme du P.C.I. d'Italie de 1945 nous apprend en effet :
qn'il est ni nè pas remplir une fonction ouvertement contre-révolu- « ... l'économie a repris des caractères de privilège et d'exploitation·
tilmnaire qui lui est imposée par les exigences de la société capi- des salariés ; dans le domaine social les couches aisées ont repris
taliste.» · de l'influence... »
«C'est pourquoi on doit rejeter catégoriquement toute perspec· Si la première phrase est insuffisante, la deuxième .est fausse
tive de redressement du syndicat, toute tactique visant à la «con- de toute évidence. Les anciennes couches ont été détruites, élimi-
qcête » de .ses ·organes centraux ou locaux, toute participation ~ la nées socialement. Des nouvelles couches sont apparues dont les fonc-
di;:-ection des commissions internes et organismes syndicaux en gené- tions de direction ne reposent plus sur des titres de propriété ni
ral. La classe ouvrière, au cours de son a.ttaque révolutionnaire, ne sont garanties par eux ; les revenus de ces couches sont insé-
devra détruire le syn4Jcat comme un des mecanismes les plus sen- parables de leur fonction dirigeante réelle (politique ou économi-
sit1les de la domination de ·classe du capitalisme. » que) et ne découlent pas de la possession d'actions ou de parts
Ainsi la position actuelle se trouve exactement à l'opposé de la quelconques dans une entreprise privée, indépendammen t du rôle
position de 1948 ! Mais le recul va encore plus loin. Le même texte r.éel de leurs possesseurs, comme c'est le cas dans le capitalisme
«Bases. pour l'organisation 1952 » affirme ensuite: «;"du moment classique. Ces nouvelles couches constituent en fait la classe capi-
où, dans un organisme syndical donné, le rapport numerique concret taliste bureaucratique russe qui dispose .de la plus-value extraite aux
(5 a) Battaglia aomuniBta, n• 19, 4'1 année, 8·10 juin 1948. (8) « Bases pour l'organisation 1952:..
-32- -33-
1
prolétaires industriels et agricoles et l'utilise selon les besoins de définition se fait avec l'exemple d'un Etat prolétarien. 1
sa propre domination. . . . . En· réalité, ni définition ni explication ne sont valables aujour- .i
,. i
Or les bordiguistes se refusent à voir dans la bureaucratie russe d'hui ; elles ne sont que le replâtrage d'une idée formulée il y a
autre' chose que la machine administrativ e de l'Etat : les bureau- 25 ans alors qu'on n'apercevait pas encore la formation d'une
crates sont des exécutants et l'Etat n'est autre chose, suivant la for- classe bureaucratiqu e en Russie et qu'on cherchait à la fois rexpli-
mule classique, qu'un instrument de violence au service des capita- cation de l'exploitation des ouvriers russes et du rôle réactionnaire
listes privés. . . , de « l'oligarchie· bureaucratlqu e » dans l'influence directe de la bour-
Que cet instrument organise, dirige toute l'économie, qu il pla- geoisie international e sur un Etat encore ouvrier.
nifie la production du trust géant tout comme celle de la moindre A vrai dire, il n'y a jamais eu de commune mesure entre le sur-
usine, qu'il fabrique la bombe atomique aussi bien que. la produc- travan exporté et l'énorme quantité de surtravail que la classe
tion littéraire, qu'il assume en un mot toutes les fonctions que la bureaucratiqu e russe s'est approprié et qu'elle a accumulé au tra-
classe dominante (et pa.a seulemt;!nt son Etat) remplit ailleurs, cela vers des plans quinquennaux pour édifier, avec la puissance indus-
ne change rien au problème selon les bordiguistes. Ils se refusent trielle de l'U.R.S.S., sa propre domination de classe.
ainsi à reconnaître que la classe dominante en Russie se trouve à Mais l'idée de l'exploitation des ouvriers russes par la bourgeoi-
l'intérieur de l'appareil étatique, dont elle occupe les postes diri- sie international e et de la subordination de « l'oligarchie bureau-
geants ce qui ne signifie pas que l'Etat ait perdu son c~ractère cratique » au capitalisme international n'a jamais été sérieusement
d'instr~ment (ou qu'il soit devenu lui-même une classé !) mais qu'il 'révisée par les bordiguistes. Elle s'est d'ailleurs plus nettement
est l'instrument de la classe dominante dans tous les domaines : exprimée dans d'autres textes par la formule : « La bureaucratie
appareil de coercition et de gestion des moyens de. production à la russe est au service 'du capitalisme international ». Ce qui signifie-
fois. . rait sans doute qu'il n'y a pa~~Fà vrai dire, de classe dominante en
Mais si la bureaucratie dirigeante (économique,· politique,. mili- Russie, mais seulement une espèce de clique exploitant pour le
taire) n'est pas la classe dominante, quelle est donc cette classe et compte d'un tiers. Or, dans la mes)lre où le capitalisme internatio-
au profit de qui s'effectue l'exploitation de la force de travail russe? nal n'est pas un personnage abstrait, mais (en dehors des frontières
La position bordiguiste sur ce problème est extrêmement confuse. russes) le complexe économico-m ilitaire occidental, cela voudrait dire
Nous avons vu comment, dans la Plateforme de 1945, c'étaient «les que la clique russe est au service de Washington! Nous n'exagérons
couches aisées qui avaient repris de l'influence ». Mais dans un texte rien en disant cela : l'hypothèse que «Staline vendrait la Russie à
plus complet publié un peu plus tard (7), on nous dit aussi : l'Amérique ».a été très sérieusement avancée il y a quelques années
«La classe exploiteuse du prolétariat russe, laquelle pourra. peut-, par Alfa, auteur de ce texte, lequel parlait encore récemment de la
être dans un proche avenir, apparaitre au grand jour à Pintérieur «pénétration du dollar en Russie:.-;
du pays lui-même, est aujourd'hui constituée par deux forces his- D'b.illeurs, l'idée de la dépendance de la Russie vis-à-vis de
toriques évidentes : le capitali.sme international et l'oligarchie l'Amérique se trouve clairement exprimée dans un autre passage
bureaucratiqu e interne dominante, sur laquelle s'appuient paysans, de ce même texte : « ... la Russie d'aujourd'hui ne pourra pas dénon-
marchands, spéculateurs enrichis et intellectuels prêts à soutenir le cer la dette de prêt et bail envers les alliés, comme elle dénonça
plus puissant. en 1917 celle qu'elle avait vis-à-vi.s des états bourgeois, qui étaient
« Le rapport économique avec le capitalisme étranger présente les tous alors ses ennemis. Elle ne le pourra pas, parce qu'elle aura
caractères suivants : l'état prolétarien avait dès le début proclamé nécessaireme nt besoin d'autres locations et prêts de capital étranger
et maintenu le monopole du commerce extérieur, ce qui signifie qu'il pour la tâche énorme de reconstructio n de ses territoires dévastés ... »
n'est pas e><wsible en Russie à une personne privée d'accumuler des Et plus clairement encore ·dans le passage suivant d'un article
capitaux en plaçant des marchandises russes sur le marché inter- récent:
national et vice versa. C'est l'Etat qui préside à ces échanges et lui .
«Marx définit la dette publique comme l'aliénation de l'Etat.
seul en discute et accepte les conditions et en reçoit les bénéfices L'Etat ne peut s'aliéner qu'à un groupe privé. L'Etat de la classe
ou les pertes. Si l'Etat proléta,rien est politiquemen t fort, si dans prolétarienne ne peut s'aliéner qu'à une classe prolétarienne . Avec
les pays bourgeois la menace des couches sociales qui lui sont soli- des grands emprunts, l'Etat russe s'allène plus ou moins directe-
daires est forte et si l'économie intérieure ne se trouve pas dans une ment à la grande finance mondiale, maîtresse de toute la masse des
crise grave, les conditions international es d'échange pourront être titres circulant dans le monde (selon le calcul de Lénine) et le canal
favorables ; dans le cas contraire, elles seront défavorables. Du fait de cette progressive et inexorable aliénation, c'est évidemment une
que les marchandises entrées et sorties ont dü être évaluées en couche interne d'entrepreneu rs d'afl'aires et d'entrepreneu rs de
_argent et que, avec la .mesure transitoire de l'étatisation des ban- complexes productifs qui s'appuient sur la bureaucratie d'Etat et
ques, l'état ouvrier a dü se donner une monnaie négociable sur les se. servent d'elle.»
marchés internationau x, chaque fois que celui-ci aura un besoin La position bordiguiste se fonde surtout sur le . refus d'analyser
indispensable de produits étrangers pour son économie, il devra les . transformatio ns structurelles du capitalisme moderne, en Russie
accepter une perte dans le rapport monétaire entre marchandises et ailleurs.
cédées et marchandises reçues. Cette différence équivaut à une dif- En effet, le premier texte définit l'économie russe de la manière
férence des forces de travail, dont le produit passe aux bénéfices suivante : « ;.. un vaste et puissant capitalisme d'Etat, avec distri-
du capital industriel et commercial étranger, si bien que l'ouvrier bution de type privé et mercantile, limitée dans tous les secteurs
qui travaille en 'Russie, apparemmen t sans patrons, cède une plus- par les contrôles de l'appareil bureaucratiq ue central. .. »
value à l'exploitation étrangère et ne s'est pas libéré de la domi- II affirme par ailleurs : « Dans les pays .bourgeois les phénomènes
nation bourgeoise. » de l'impérialisme ... conduisent chaque jour à une osmose entre
Ce qui frappe immédiateme nt dans le texte ci-dessus c'est que, bureaucratie d'Etat et cl!~o!lse patronale ».
tandis que la définition du capitalisme international comme élément Mais comment faut-il comprendre cette osmose ? Est-ce la dis-
constitutif de la classe exploiteuse du prolétariat russe s'applique à parition de la propriété privée, la gestion de l'économie par une
un Etat non prolétarien - la Russie actuelle --' l'expllcation de cette
(7) c La Russie soviétique de la Révolution à nos jours», Prometeo, n• 1. (8) Battaglt~J ComuniBta, 23 mal-6 juin 1951, n• 11. Rubrique .c FUo del
Juillet 1&46. Année I. Pages 32 et suivantes. tempo,,
-34- -35-
classe exploiteuse qui a la propriété collective des moyens de pro- membres des « classes privilégiées qui prêtent à l'Etat ». Nous atten-
duction et de distribution ? Est-ce la planification avec la transfor- dons donc que les bordiguistes nous expliquent ce qui s'est passé
' mation radicale du système d'appropriation de la plus-value et donc depuis 1946, époque où ils ne pouvaient pas investir dans la pro- ·
du processus d'échange et du rôle de la monnaie ? duction.
Non pas puisque, en régime capitaliste : «La spéculation péri- En réalité, il n'y a d'autre entrepreneur en Russie que la bureau-
phérique et d'initiative privée vit à son aise au milieu des plans et cratie dirigeant l'appareil économique, politique et militaire du
des limites du contrôle étatique et donne une large partie de pays : cette bureaucratie est un entrepreneur collectif, pas le moins
son profit aux agents de la bureaucratie d'état qui administrent les du monde dissimulé et les ouvriers russes en savent quelque chose !
' ~'
concessions, les permis et les dérogations ». Mais les bordiguistes qui qualifient la Russie de capitalisme
Ainsi l'osmose n'est en réalité que l'utilisation de la bureaucra- d'Etat se refusent à dépasser la conception traditionnelle : capita-
tie par les capitalistes privés ! listes privés d'un côté, appareil d'Etat de l'autre, les premiers .uti-
Et cela-est aussi vrai pour la Russie où: «Le capitalisme moné- lisant le deuxième comme instrument de coercition, etc.
taire privé, justement parce qu'il est empêché dans tous les sens Au fond ils n'ont jamais accepté le fait que la transformation
de !!l'investir ouvertement dans la gestion directe des moyens de de l'Etat ouvrier en régime d'exploitation a eu lieu de toute autre
production, trouve avantage à s'ouvrir un champ de ·spéculation en manière que par le retour à l'exploitation privée et au marché clas-
rétribuant de manière plus où moins légale les bonzes tout-puis- sique.
sants de la bureaucràtie d'état qui surveillent les différents secteurs Aujourd'hui, les bordiguistes déclarent que la nationalisation de
de l'économie ». . l'industrie et du ·sol n'ont servi en Russie qu'à faciliter le passage
Or, si le «capitalisme monétaire privé» ne peut pas s'investir en au capitalisme des secteurs pré-capitalistes .de l'économie (10). Mais
Russie dans les moyens qe production, qui gère (et non surveille!) après cela, ils continuent d'ignorer tranquillement le . vrai contenti
l'économie, s'approprie et distribue la plus-value extraite aux pro- de ces mesures et attendent toujours que la classe exploiteuse appa-
létaires ? raisse au grand jour. Il n'y a pas pour eux de contradiction entre
Si l'on· admet que c'est la bureaucratie, celle-ci remplit donc les le fait de reconnaître que tout l'appareil de production est nationa-
{onctions d'une classe exploiteuse et il n'y a sürement pas de place lisé .et en même temps d'affirmer que la bureaucratie qui en dis-
pour ce capitalisme ·monétaire privé qui n'est pas la bureaucratie pose n'est pas la classe dominante. Ils croient toujours en une évo-
et qui... ne peut pas s'investir dans .la production ! Car, avouons qu'il . lution de la Russie d'aujourd'hui vers le capitalisme privé, en
est difficile de concevoir l'existence de capitalistes privés qui .ne peu- l'apparition d'une classe de capitalistes privés, maintenant encore
vent pas transformer leurs capita,ux en main-d'œuvre, machines et « dissimulée » et qui agit provisoirement derrière le paravent de la
matières premières et qui tirent donc leurs· revenus.;.- du marché noir bureaucratie étatique.
sans doute. Que les faits contred.isent cette thèse, que l'évolution dans tous
Mais si la bureaucratie n'est qu'un «surveillant» rétribué de la les pays se fasse dans le sens opposé, peu importe : eux restent
production, si la classe dominante ne s'est pas encore. fait jour, où se toujours dans la· ligne de Marx, lequel n'avait parlé ni de classe
trouvent donc les vrais maltres de l'économie, la classe dominante dominante bureaucratique, ni... de capitalisme 1952 !
« en puissance » ? «Le stalinisme, nouvelle ·phase de l'opportunisme»
· Un autre artiele nous éclairera à ce sujet en nous montrant en ' 1
même temps que ces capitalistes monétaires privés qui ~e pouvaient. C'est ainsi que les bordlguistes définissent ce mouvement tota-
pas investir dans les moyens de production en 1946 ont trouvé le litaire dont le contenu ne diffère pas, selon eux, de celui de la social-
moyen de le faire en 1951 et qu'ils constituent donc la classe domi- démocratie et du.réformisme classiques. Ils en sont donc restés aux
nante enfin troJ].vée. Profond bouleversement dont perso.nne ne positions critiques du début de la dégénérescence de la III• Inter-
s'était aperçu ! · ·
ationale. · ·
«Le socialisme des staliniens est le suivant : l'Etat nationalise La difficulté d'une telle position, en contradiction criante avec le
les industries, les possesseurs de capitaux financiers prêtent à ôle réel des partis « communistes » a fini pourtant par inquiéter
l'Etat, lequel investit dans la production. La répartition du produit es militants. Un essai de clarification théorique a été fait récem-
se fera selon les plus orthodoxes ·principes capitalistes : une partie ent dans un article de « Battaglia domunista » (11) sous le titre
minime à l'ouvrier. sous forme de salaire, le reste constituera le Evolution de l'opportunisme».
profit dont une partie ira à l'accumulation et une autre à l'entre- Quelle est cette évolution ?
tien des classes priVilégiées qui prêtent à l'Etat. Outre la bureau- · D'une part on affirme qu'il y aurait eu « une fusion organique
cratie étatique, les hiérarchies syndicàles et de parti, la police et le es forces opportunistes avec les pouvoirs capitalistes», de l'autre
corps des ·officiers, le clergé et les geôliers auront, en qualité d'in- que les formes idéologiques ont subi une modification partielle :
termédiaires et de serviteurs armés, leur partie du banquet lequel « de démocratiques et parlementaires, elles tendent à devenir tota-
se fera, en dernière analyse, sur le dos du prolétariat.» (9). litaii·es et corporatives ». Mais cela n'est arrivé que sur un plan
:Nous pourrions compléter cette vue originale du fonctionnement formel et organisationv.el ». « En ce qui concerne la fonction politi-
de l'économie russe et de la. nature de la clB.IIse dominante par la ue dé l'opportunisme, rien n'est changé qualitativement.» L'article
définition de Alfa selon laquelle cette dernière est constituée par eni.ande : « Quelle est en fait la fonction accomplie par i•opportu-
une «coalition hybride et association fluide entre les intérêts inter- isme ouvrier et petit bourgeois, c'est-à-dire les sources sociales du
nes des classes de petits bourgeois, de demi-bourgeois, d'entrepre- acifl:sme d!! classe, du réformisme, de la démocratie, dans le cadre
neurs dissimulés et les intérêts du capitalisme internationàl ». e la lutte de classe entre prolétariat et bourgeoisie ? » Et répond :
On sait qu'en Russie il n'y a pas une classe de petits bourgeois « Quelle que soit la diversité des formes idéologiques, la diver-
puisque l'exploitation privée n'est pas tolérée, puisqu'il n'y a pas de ité (dans le temps et en regard de l'alignement international d'au-
petits entrepreneurs, petits commerçants. ourd'hui) d'interprétation du concept bourgeois de démocratie,
Quant aux « entrepreneurs dissimulés » il s'agit sans doute des arlementalre pour les uns, populaire pour les autres, le contenu de
a politique opportuniste est le même qu'Il y a cent ans, celui qui
(9) Battœglia aomunista, 18-31 octobre 1951, n• 20. (10) Voir article « La révolution bourgeoise jusqu'au bout:. B. a. ·no 3
u 5-19février 1952. '
(11) N° 19 - 12-24 septembre 1951 ; N• 20 - 18-31 octobre 1951.
-36- -37-
persistera tant que le capitalisme durera : ia transformation (du La propagande de ces organisations autour des intérêts des tra-
capitalisme) qu'on prétend réaliser tout en conservant les deux vailleurs exprime essentiellement une chose : le poids objectif de
extrêmes : le capital et le travail salarié. » la classe ouvrière dans le monde. Ce poids est aujourd'hui si grand
Quelles étaient autrefois les forces sociales de l'opportunisme ? que n'import~ quel parti bourgeois est forcé de tenir le même lan-
« ...Les social-démocrates et les opportunistes s'appuient politi- gage. Truman et de Gaulle, Churchill et de Gasperi aussi s'inquiè-
quement sur des couches sociales qui, bien que n'étant pas capita- tent fort des intérêts de la classe ouvrière. Mais dire que cela est
listes, tendent à la conciliation sociale et à 'l'élimination de \la lutte de l'opportunisme c'est enlever à ·ce mot toute sa signification his-
de classe et, de ce fait, font objectivement le jeu de la grande bour- torique concrète, c'est le transformer en un de ces mots «passe-par-
geoisie et du pouvoir étatique capitaliste, dont la continuité repose tou.t », vides de tout contenu, que les milieux d'avant-garde ont mal-
justement sur la «coexistence» des classes.» heureusement pris l'habitude d'employer à tort et à travers.
Mais il y a eu depuis « fusion des forces opportunistes avec les Que dans les partis dits réformistes d'aujourd'hui lés intérêts de
pouvoirs capitalistes» ; cette fusion s'est effectuée dans les partis la bureaucratie syndicale par exemple aient plU§ de poids que dans
totalitaires, affirme l'article. Quelles en ont été les conséquences ? un parti bourgeois traditionnel, que ces partis soient obligés de tenir
« Quelle est l'anatomie du parti totalitaire nazi, travailliste ou compte de leur clientèle ouvrière (surtout lorsqu'ils font une cure
stalinien ? Quelles sont les couches sociales non prolétariennes dont d'opposition) cela ne change rien à leur fonction réelle ·qui n'est
les intérêts sont représentés ? Il serait abstrait de mettre sur le plus celle du passé.
même plan les intérêts du grand capital, de la petite propriété, du Ce ,qui est vrai pour les partis dits réformistes l'est encore davan-
« professionismo » et de l'opportunisme, c'est-à-dire de l'aristocratie tage pour les organisations staliniennes (12). .
ouvrière. E!ien que viciées par des préjugés opportunistes et confor- « Le stalinisme, nouvelle phase· de l'opportunisme » ?
mistes, les couches de l'aristocratie ouvrière ne cessent d'être des n y. a dans l'article en question une sorte d'explication nouvelle
donneurs de force de travail au capitaliste, donc,. en substance, des de cette définition. Nous apprenons ainsi que le parti stalinien n'est
exploités du capital, comme le sont aussi au fond les artisans, les pas seulement. la tendance opportuniste ouvrière, mais le lieu de
petits propriétaires et certaines couches d'employés, même s'ils ne rencontre de plusieurs couches sociales, dont l'aristocratie ouvrière
vendent pas leur force de travail contre un salaire.» «Or, dans le opportuniste ; il est encore le lieu où s'est opérée la «fusion eqtre
parti totalitaire bourgeois s'opère (et l'expérience du stalinisme le les forces opportunistes et les pouvoirs capitalistes» ; rencontre et
montre concrètement) la convergence organique... des · aspirations fusion qui se seraient effectuées « sous le signe de l'opportunisme »
politiques émanant de ces diverses couches sociales. Le commun· ' dont le parti totalitaire .((est la dernière tranchée». Avouons que
dénominateur politique, l'intérêt général (qui souvent n'est que pré- tout cela est passablement confus.
jugé) qui cimente le contenu hétérogène des partis totalitaires · Si les forces opportunistes sont constituées par des couches
est toujours le même : la transformation de la société bourgeoise · exploitées - à.ristocratie ouvrière, artisans, petits propriétaires -
sans éliminer les deux extrêmes : le .capital et le travail salarié. que signifie dans ce cas une fusion de ces couches avec les pouvoirs
En dernière analyse, l'opportunisme ouvrier c'est la défense, faite capitalistes ? On pourrait parler tout au plus de leur utilisation par
du côté ouvrier, du régime du travail salarié, du salaire, de l'éco- l'Etat capitaliste, non de fusion. D'autre part, si ces couches sont ·
nomie mercantile et monétaire. C'est pourquoi l'opportunisme s'ac- exploitées, dire que entre elles et leur exploiteur («la grande bour-
corde parfaitement avec les intérêts suprêmes du capitalisme.» geoisie ») existe un «dénominateur politique commun», c'est pour
Les marxistes de gauche ont montré dans le passé la nature et le le moins une formule malheure.use. II peut y avoir des individus
rôle de l'opportunisme dans la société bourgeoise. Dans une période appartenant à différentes classes sociales dans le parti totalitaire
d'épanouissement capitaliste et de conquête des ouvriers, l'oppor- mais la politique de celui-ci (le. dénominateur commun) est cell~
tunisme a été la manifestation politique de la tendance des couches de la classe dominante, à laquelle sont sacrifiés les fntérêts de toutes
supérieures du prolétariat, ainsi que des fonct~onnaires de ses orga- les autres classes. Mais ce qui est encore plus surprenant, c'est
nisations e;yndicales et politiques, à . s'adapter aux conditions du que « la fusion des forces opportunistes avec les pouvoirs capita-
régime, à oublier le but final de la lutte pour ne s'attacher qu'aux listes» dans le parti totalitaire se soit opérée sous le signe de l'op-
résultats immédiats. « Le but n'est rién, le mouvement est· tout », portunisme ouvrier, qui se servirait d'un tel parti comme d'une
disait Bernstein, théoricien du réformisme. C'était la tendance au « dernière tranchée » ! ·
compromis dans la lutte de classe, l'action pour la transformation Il y a là l'idée d'une espèce de compromis, d'alliance entre la
pacifique du capitalisme, pour l'amélioration du sort de la classe bourgeoisie et l'opportunisme ouvrier, idée qui constitue le fond
ouvrière par des moyens pacifiques, parlementaires ou syndicaux. de la conception bordiguiste du stalinisme.
L'opportunisme, phénomène historique concret, a été une manifes- Aussi, P.lus que dans les considérations précédentes, l'essentiel
tation de la classe oùvrière, non de la classe capitaliste. L'évolu~ de la posihon de la tendance bordiguiste est donné par la fln de
tion ultérieure du capitalisme vers le totalitarisme, la transformation l'article : « Il n'y a qu'une seule conclusion politique. En modifiant
des méthodes d'exploitation, la disparition QUasi complète des pos- les forces de son alignement politique, en se transportant dans le
sibilités d'amélioration du niveau de vie des ouvriers, ont détruit parti totalitaire par suite d'une nécessité historique inflexible l'op-
la base objective de l'opportunisme. Que les chefs des organisations portunisme ouvrier n'abandonne pas mais, au contraire ac~entue
syndicales et politiques autrefois ouvrières continuent de parler des encore sa fonction d'appui à la politique contre-révoluti~nnaire du
intérêts des travailleurs, cela ne signifie nullement qu~ . ces orga- grand capital et de l'impérialisme. Par conséquent, la stratégie
nisations représentent toujours une tendance opportuniste ouvrière. révolutionnaire préconisée par Lénine contre les partis opportu-
Elles sont devenues des prolongements de l'Etat capitaliste dans le nistes de la Il" Internationale reste valable. »
prolétariat ; leur objectif n'est plus la transformation pacifique du Il n'y a donc rien de changé. Que les partis staliniens soient
capitalisme vers le socialisme ni l'amélioration des conditions de vie au pouvoir dans un bloc de 800 millions d'habitants, que dans celui-
des ouvriers ; elles visent à les embrigader dans la production capi- ci ils soient la manifestation politique d'une classe exploiteuse
taliste, à leur faire accepter les pires formes d'exploitation et le
massacre dans la guerre. Le conftit de 1914-18 a marqué à cet égard (12) Nous laisserons de côtê le parti nazi ; l'idée que celui-cl ait jamais
un tournant décisif. eu quelque chose à voir avec l'opportunisme ouvrier nous semble par trop
insolite pour etre discut~ ici.
-as- -39-
..
bureaucratique (13) et non pas de l'aristocratie ouvrière, des arti- ont toujours eu deux politiques, même pendant la période de l'eu-
sans et des petits propriétaires, ni même de l'ancienne bourgeoisie phorie libératrice : une pour l'extérieur, une autre à l'usage des
privée que l'action des partis staliniens d_ans le monde entier soit cadres sinon des simples militants.
toujou'rs déterminée par les intérêts de Moscou, tout cela ne change Lorsque la mainmise du parti stalinien - appuyé souvent par
rien à la stratégie de Lénine (14) contre les social-déii_locrates, la- la pression des troupes d'occupation russes - sur l'Etat a été suffi-
quelle devrait être appliquée aujourd'hui contre les stalmiens. sante, il a progres,ivement liquidé sa politique pseudo-démocratique
Aussi, eu parfait accord avec leur interprétation d'une telle. s.tra- e:t instauré le plus parfait totalitarisme. En quelques mois ou- en
tégie les bordiguistes expliquent dans leur presse que les stallmens quelques années dans la moitié de l'Europe, les partis bourgeois tra-
d'ItaÎie par exemple sont les ·serviteurs de la bourgeoisie italienne, ditioimels et socialistes ont été chassés du pouvoir, exclus de la
qu'ils sont des réformistes, des démocrates, des fétichistes des élec- vie légale, toutes les garanties démocratiques bourgeoises ont été
tions, du parlementarisme et du .!égalitarisme, qu'ils sont en un supprimées et la répression physique (avec les déportations massi-
mot... des social-démocrates. . ves) ·s'est accompagnée de la mise au pas des cerveaux. Dans les
La modification partielle de l'idéologie opportuniste dont il était démocraties populaires actuelles, le système bourgeois démocratique
aussi question dans le texte cité, devient ainsi bien· moins que «for- a disparu..,
melle et organisationnelle » : le bordiguisme l'ignore totalement dans B:len sûr, les partis staliniens, les gouvernements de ces pays
la pratique. , continuent de parler de ·démocratie, de liberté du peuple, etc. Mais,
De toutes façons, le problème n'est pas de savoir en quoi l'idéo- même leurs discours, leur propagande ne correspondent plus aux
logie opportuniste se serait modifiée, mais de déterminer 1~ vrai conceptions éprouvées de la, démocratie bourgeoise.
caractère du stalinisme. Depuis quand les partis staliniens utilisent La démocratie n'est pas une notion abstraite. Il s'agit d'une idéo-
ils la phraséologie démocratique ? Sont-ils des partis ouvriers ? Par l~gie ~t d'une -forme de gouvernement propres à une certaine période
quoi est déterminée leur politique et quels intérêts de classe s_ert- h1stonque. La démocratie n'est pas la revendication d'une majorité
elie directement ? · et d'une liberté abstraites. Car, à ce compte-là, tous les régimes
La dégénérescence des partis communistes a accompagné celle du auraient été démocratiques. Le national-socialisme d'Hitler s'est tou-
régime soviétique russe, laquelle ne s'est d'ailleurs pas traduite par jours réclamé de la majorité du peuple allemand, de la· liberté de
un retour aux formes démocratiques bourgeoises de gouvernement. ce peuple. Aucun régime moderne ne peut imposer son idéologie s'il
En 1933-1934, les par:tis staliniens appliquaient depuis de longues an- ne se présente pas comme le représentant de la majorité de la popu-
nées la politique. de «classe contre classe», la· fameuse troisième lation et ne proclame pas lui apporter la liberté. L'efficacité du sys-
période de l'I.e. : critique de la démocratie bourgeoise, démoératie = tème démocratique ne se fon'!ait pas_ sur les discours des politiciens,
fascisme, «social-fascisme», etc. Puis, brusquement, est venu le· mais sur une organisation determinee de la vie politique et sociale
tournant du Front Populaire. s'appuyant sur une structure économique en plein essor,
Les partis socialistes sont liés dans chaque pays à leur propre Les transformations du capitalisme rendent aujourd'hui ineffi-
bourgeoisie, dont ils défendent les intérêts depuis longtemps. Y a-t-il cace le système . démocratique de gouvernement ; la classe domi-
donc eu une assimilation semblable des P.C. par les différentes nante adopte progressivement d'autres méthodes et de ce fait une
bourgeoisies nationales, assimilation du P.C. français par la bour- · nouvelle idéologie, · qui sont totalitaires. Pour des raisons histori-
geoisie française par exemple ? ques déjà indiquées, cette évolution est bien plus achevée dans les
Est-ce ainsi qu'il faut expliquer le virage du Front Populaire ? pays du bloc russe. Dans ces territoires, les partis staliniens sont
En réalité, le tournant démoèratique répondait aux nécessités I'instru~pent politique de la classe capitaliste bureaucratique. Dans
de la politique extérieure de l'U.R.S.S. Il n'a pas été déterminé par le reste du monde ils sont devenus à la fois les instruments de
un retour des P.C. à l'idéologie et aux méthodes traditionnelles de la politique extérieure russe et les tenants de la forme bureaucra-
la social-démocratie, mais par la crainte d'encerclement de tique de l'exploitation capitaliste. Dans certains pays bourgeois
l'U.R.S.S. devant le r.enforcement de la puissance allemande et japo- ineurs ces partis regroupent aujourd'hui des larges couches de la
naise. Il à été en France le complément du pacte militaire Staline- ureaucratie «ouvrière» et· d'éléments non prolétariens, tous direc-
Laval. tement intéressés à l'étatisation de la société, étatisa,tio~ dont i~s
Lorsque de 1939 à 1941, l'U.R.S.S. a changé d'alliés; la politique voient la forme la plus parfaite dans le régime russe actuel. Leur
du parti stalinien français est revenue aux attaques contre la opposition réelle aux patrons privés et aux institutions tradition-
guerre démocratique impérialiste, contre 1a démocratie bour- nenes découle à la fois de la composition sociale de leurs cadres
geoise, etc. · de leur programme d'étatisation et de leur attachement au bio~
Après 1941, l'U.R.S.S. a été de nouveau l'alliée des puissances russe. C'est le fait d'être dans ces pays les seuls opposants réels, de
.démocratiques. La politique des P.C. est redevenue démocratique. poursuivre la liquidation de la propriété privée et des institutions
Son but réel était pourtant la défense de l'U.R.S:s. et l'élargissement traditionnelles, qui leur conserve encore l'appui .d'une fraction de la
de son influence par la pénétration dans les appareils étatiques des classe ouvrière et ils utilisent les revendications de cette dernière
pays alliés. Les staliniens se sont alliés de nouveau aux partis bour- selon les besoins de la politique du bloc russe.
geois traditionnels et aux socialistes. Il·· est donc absurde de prétendre critiquer les partis staliniens
Mais à aucun moment l'idéologie des partis staliniens - pas de la même manière qu'il y a 30, 40 ou 50 ans les marxistes de gau-
• plue que celle de l'U.R.S.S. - n'a été réellement démocratique. Ils che combattaient les social:.clémocrates réformistes.
D'autre part, s'il est toujours nécessaire de ·faire la critique du
ystème démocratique bourgeois, il est tout au!!fsi essentiel de mon-
(13) Qui n'est pas une troisième classe entre la classe capitaliste et le rer sa marche vers le totalitarisme et I'étati11ation. Il faut expli-
prolétariat, mals une forme nouvelle de la classe capitaliste. uer la vraie nature de classe de la Russie et des pays du 'glacis,
{Û) D'ailleurs, de quelle stratégie. s'agit-il ? Le léninisme bêlant des · ontrer comment les mesures dictatoriales que les staliniens appel-
bordlguistes leur fait perdre la mémoire : la stratégie léninienne à l'égard ent discipline socialiste et répression contre les anciens possédants
des social-démocrates n'est-ce pas aU8/ri le front unique, les alliances, ren- n'ont rien à voir avec les intérêts du prolétariat mais sont, au
trée au Labour Party ? N'est-ce donc plus ce!Ie que la gauche italienne ontraire, des moyens de domination de la classe exploiteuse
combattit dès 1920 ? ureaucratique.
-40- -4-1-
La majorité des travailleurs ne sont pas aujourd'hui des vulgai- L'immobilism e théorique a aggravé les difficultés de l'action exté-
res démocrates. Dans les pays occidentaux ils ne font que subir le rieu~e du par~i comme il a tint par étouffer .la vie politique au sein
régime de pseudo-démo cratie, à l'égard duquel Us ont bien peu d'il- de 1 organisation. Progressivem ent, l'échange entre les militants et
lusions. Les ouvriers qui suivent les staliniens savent parfaitement la direction est devenu purement formel. L'élaboration politique
que dans les pays où les partis « communistes » sont au pouvoir, U collective ,<dlir!-s .le s~ns d'élaboration d'organisatio n) que le centre
n'y a plus de démocr~tie, de parlementari sme et de « libertés pour du parti n av&t Jam&s sérieusement entreprise, a été remplacée par
tous les citoyen!!!». Ils pensent que cela constitue justemel\t (avec celle de quelques camarades, puis d'un seul : Alfa.
les transformatio ns économiques effectuées : nationalisatio n, plani- Le fond ,des div.ergences ~héori~ues qui se manifestaien t déjà en
flcation, etc.) la preuve du caractère socialiste de ces Etats. Ceux 1945 (17) n ~ pas eté d~gage et s est ainsi exprimé surtout dans le
qui suivent les «réformistes » (travaillistes anglais, syndicalistes travail P?litique. Ces d1vergences n'en existaient pas moins et ont
américains) ne s'inquiètent pas non plus de la disparition de la opposé des le dé~ut l~s camarade~ qui forment aujourd'hui la ten-
démocratie bourgeoise mais du niveau de vie respectif des travail- ~ance « du C~ngres » ~ certains d1rigeants bordiguistes au sujet de
leurs du bloc russe et du bloc occidental ; ils se placent sur une posi- 1 e~stence meme de 1 organisation. Pour les camarades «du Con-
tion de « moindre mal » qui n'a évidemment rien de révolutionnair e,, gres», il ne faut pas attendre la situation révolutionnai re pour
mais pas non plus de confiance dans la démocratie bourgeoise. La former, les cadres du parti ; il y a toujours des possibilités subjec-
propagande anti-russe en Occident fa compris qui revêt des aspects tives d existence du parti; même sous un régime totalitaire et il y a
différents suivant le milieu social auquel elle s'adresse. Lorsqu'elle toujours un ferment dans la classe qui permet l'interventio~ du parti
parle aux bourgeois et petits bourgeois, elle s'attache surtout à Ils devaient se trouver d~nc en opposition avec les théoriciens d~
montrer le sort de leurs collègues russes, tchèques, polonais, etc. ; la «disparition du prolétar1at » pendant certaines époques avec ceux
lorsqu'elle s'adresse à la classe ouvri~re, elle lui montre l'exploita- qui,, niant la possibilité d'un travail de pénétration dan's la classe
tion des ouvriers dans ces pays, )es méthodes et la durée du tra- et d organisation du parti, prétendaient réduire celui-ci au rôle d'une
vail, les conditions de vie, les déportations. C'est sur cet aspect-là secte rapâchant une so.rte ~e bible révolutionnai re, avec ceux dont la
qu'elle insiste et elle ne joue pas sur la fibre démocratique des pro- majorit~ même des bord1gulstes ·ne partage pas entièrement les
létaires. con~eptions schématiques et confuses .mais auxquels le «suivisme»
Expliquer les différences de structure des de:ux blocs pour mieux et 1 esprit de chapelle permettent d'assumer le rôle de dirigeants
en montrer l'identité profonde, démontrer concrètement l'existence Les cama;_rades. «du Congrès:. se sont trouvés en opposition ave~
ceux qui ecriviUent en 1950 :
d'une perspective révolutionnai re, d'une issue socialiste, par l'ag-
gravation de la crise capitaliste et par la force potentielle et les « Le passage du fascisme au totalitarisme démocratique a ouvert
capacités de la classe ouvrière, c'est l'essentiel de notre tâche une t~appe dans laquelle _le prolétariat a pu tomber parce que les
actuelle. Ce n'est pas l'avis des bordiguistes pour lesquels, aujour- conditions provisoires eXlstaient dans la structure de l'économie
d'hui comme en 1920 ou en 1905, le problème fondamental pour ca:pi~lis,e i~te~nationale. L'existence de ces conditions (que l'analyse
le prolétariat demeure « ... le rejet des illusions d'un retour au ~ibé th~onque definu~~;. lorsque l'évolution historique en permettra la com-
rallsme démocratique , le rejet de la revendication des·. garanties prehension) empeche aujourd'hui la «personnalis ation» du proléta~
!égalitaires, ainsi que la liquidation de la méthode des alliances du riat .df!:nS son parti de classe. C'est seulement Alfa qui a vu cela
parti révolutionnai re avec des partis bourgeois ou des couches depu1s 1944. Dans ces conditions, le Uen organisationn el ne favorise
moyennes et avec des partis pseudo-ouvri ers à programme réfor- P~ mais empêche l'œuvre difficile et indispensable de clarification
miste » (16). . que doivent accomplir les groupes faussement appelés 'parti. La
Nous pensons que les quatre points précédents suffisent à donner confirmation de eela se trouve dans le fait que le principal effort
un aperçu de la conception de la lutte des classes et de l'interpré- théorique - « Prometeo » et « Fili del Tempo » (18) - échappe aux
mailles de l'organisation (19). »
tation de la phase actuelle du capitalisme qui sont propres à la
tendance bordiguiste, et à mettre en évi,dence ce qui nous sépare Il serait trop long. de rappeler ici les différentes positions concer-
d'elle. Nous aurions voulu nous étendre davantage sur certains pro- nant .les divers problemes d'orientation du travail prises depuis 1945
blèmes, aborder en particulier les perspectives formulées ces der- de, retracer tout~s les phases de la vie du parti. Disons seulement
niers temps concernant le rôle respectif de l'Amérique et de la qu une des quesbol_ls les plus discutées a été celle du travail dans les
usinEJs et les syndicats.
Russie et « l'issue la moins défavorable d'une troisième guerre : la
défaite de l'Amérique». Nous le ferons dans un autre numéro. La majorité des camàrades de la tendance du Congrès s'ap-
puyaient sur la politique établie à ce sujet par le Congrès de Flo-
La crise du P.C.L d'Italie et la tendance « du Congrès» rence en 1948. ~out en défil_lissant l~s syndicats actuels comme des·
La tendance «du Congrès» s'est affirmée d'abord comme oppo- instruments de 1 Etat capitallste et declarant illusoire et erronée toute
sition à l'intellectuali sme qui, remplaçant l'action des classes par le tentat~ve d'en changer la fonction ou d'en conquérir la direction le
jeu d"e forces économiques abstraites, en arrive non seulement à Congres de 48 avait insisté sur l'importance des trois points ~ui
réduire la classe ouvrière à un rôle purement passif, mais envisage vants : a) nécessité d'organiser les «groupes communistes d'usine» ·
la formation du parti lut-même de façon tout à fait abstraite, sana b) Participation à toutes les luttes dont l'origine réside dans l'expiai:
rapport avec la classe. t~tion des ouvriers ; c) dénonciation du rôle des syndicats et parti-
Il n'est pas inutile de rappeler ici que les camarades «du Con- Clpation dans ce but aux élections des organismes syndicaux et ,.
grès» se sont déjà trouvés_ en opposition avec Alfa au sujet de la des comi_llissiol)-s inte:.:nes d'usine, La majorité de la tendance bordl-
fondation même du parti, dont celui-ci a longtemps contesté l'oppor- g_ulste, b1en .qu ay~nt approuvé en 1948 la ligne fixée par le Congrès,
tunité. Rappelons encore comment Alfa est resté pendant des années is,.orien,ta progress1vem ent dans le sens contraire et finit par s'op-
en marge du parti, refusant toute responsabilité et n'assistant même poser a cette ~igne sur les trois pain~ : a) abandon, dans la pratique,
pas aux Congrès et aux réunions centrales mais publiant par contre, (17)tD,ivergence par exemple entre la Plateforme de 1945 rédigée' par
sans aucune espèce de discussion, dans J'org~ne théorique « Prame- Alfa, e 1e 8chéma de programme écrit par Damen · or i tl ' d
tee », des textes que le parti aurait dft accepter sans plus et qu'il a rOie des soviets et du parti dans la dictature du prolé~:a on es masses,
intitulé lut-même : « Les thèses de la Gauche». (18) Filo àel Tempo, rubrique de B. d., rédigée par Alfa· ·
(19) Texte de Vercesi, un des dirigeants de la tendanc~ bordiguiste.
(15) « Statuto del Partlto », publié en 1950 par BœttœgUG Co~IIJ.
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semble redouter de voir les ; éléments sains > co~me elle considêr~ .. ::-l: . ' S'il existe égalern~nt une grande variété d'emploi.s parmi le per-
ies employés, contaminés par des appo~ts o~vners, suspec~s « a sonnel horaire, la division la plus profonde a trait à la qualificat.ion
riori , de mauvais esprit. Nous aurons 1occasiOn, par la smte,:,de professionnelle. On distingue trois groupes.: professionnels, ouvners
~onsidérer les efforts de la Direction pour renforcer cette barnere spécialisés, manœuvres. . ·
entre ouvriers et employés. . . · . Les professionnels (ou P 1, P 2, P 3, suivant le degré de qualifi-
Le personnel mensu,el, subordonné à une dt~ame de dtrecteurs et cation croissante), issus· d'une école d'apprentissage,· dotés d'un
environ une centaine de cadres (pour un effectif t?tal ~e 1.600 sala- «C.A.P.>, se rencontrent uniquement dans l'atelier d'outillage, ou à
riés),· comprend la maîtr_ise et ~es chefs de servtce, _dune part et, l'entretien. Ce sont eux qui préparent ou entretiennent l'appareil
d'autre part, les employes, dessma~eur~ et agents ~~v~rs. technique de production : machines-outils, matrices, etc.
Les contremaîtres ou chefs, ~ a.tehers <!~ mattnse) et .leur~ Les ouvriers spécialisés (ou O.S. 1, O.S. 2, bien que dans la pra-
adjoints chefs d'équipe, sont d or!gme ouvnere. Leur accessiOn .a tique la Direction ne fasse aucune distinction de degré) sont ainsi
ce qu:ils considèrent comme un « b,a~on de Maréc?al > est le pr?<Iutt ' appelés, non pour une éventuelle qualification dans une branche
d'un travail acharné pour acquenr le,s, c~mnatssances techm,ues . « spéciale >, mais bien parce que la tâche qui leur est confiée est
indispensables, joint à une souplesse d eshme constante. II n Y -~ exclusive et étroitement délimitée. L'O.S. est sans qualification pro-
pas d'exemple que la Direction ait confie Ut} poste respof!sable a. fessionnelle. Ses connaissances ont exigé de quinze jours à une heure
un militant ouvrier capable, fidèle à ses co~vtctwns. Les raisons .de (le simple «mise au courant :t. C'est lui que l'on trouve aux presses,
cette attitude sont évidentes : on ne sauratt remettre ~n~ fract~on aux chaînes, à tous les ateliers de montage. Né du Taylorisme, il en
de la production à un élément dont la « sûreté > seratt mcertame est le champ d'application vivant.
iors d'un conflit avec le .personnel. ; au sutplus, Uf! .refus de cette .
A la limite, la distinction est malaisée entre O.S. et manœuvres.
nature est une sanction de représatlles contre les mthtants .. Les manœuvres sont chargés des transports inter-ateliers, des
11 en est de même en ce qui concer~e les. chefs de. service. Cer-.: manutentions et des gros nettoyages - les trois quarts sont Nord-
tains postes ,requérant une haute quahficatt?n techm9ue (Bureau,,.: Africains.
d'études, Laboratoire, Contrôle, Seryice Method.es) echappent ..?!_ Au · total : environ 1.000 ouvriers dont 200 professionnels, 750
cette règle mais tous les autres (Servtce Commerct~l: d1;1 Personnel, .. O.S., 50 manœuvres.
Approvisionnement, Transports ...) sont obtenus I?ar mtngue person-
nelle et sous réserve d'un dévouement s~ns ~éf~tll~nce. . , ,·
. 2. les salaires.
Ce n'est pas là une affirmation gratmte, Il s <~;glt de fa~ts ayeres. Les traitements des cadres, à plus forte raison des directeurs,
La lutte de classe incessante .à !'!!sine êqntr~mt. la Duectton à sont pratiquement cachés. Des confidences ou négligences donnent
s'entourer, aux postes vitaux, de cre<~;tures doctle~, fussent-e~les des quelque lumière : un directeur émarge, au minimum, pour 5 mil-
non-valeurs. L'expérience de la tl!talzté des sen:tces et atehe~s est ' lions par an. Au bas de cette échelle spéciale un ingénieur débute
d'ailleurs là pour prouver que vmgt, ans. ou d.tx.. ans de pres.ence à 100.000 francs par mois. On peut estimer gue ce groupe, .soit 8%
dans uri emploi entraînent une c?mpetence routt~.te!~· ~utomattque, environ du personnel, a perçu en 1951 30 %'- au moins - de la
et de tout repos. Cette maîtrise h apportera pas d tmtlattve ~ans son ·masse des salaires.
travail mais elle en connaît toutes les faces, elle survetl.le · avec Encore ne peut-on rien affirmer sur les « enveloppes , coquettes
autorité ouvriers ou employés. N'est-ce pas déjà beaucoup ? , . de fin d'année, qui ne sont pas un mythe.
Au-de~sous, nous touchons au personnel qui pointe, c'est-à-dire
Au bas de l'échelle des mensuels se trouvent les employés dan-
pour qui les heures supplémentaires ont une signification vitale. En
gines diverses. .. , . . effet, la moyenne hebdomadaire du travail est depuis 1951 de 45
Les dessinateurs sont passés par des ecoles profess10nn~tles, ·
ainsi que les divers agents techniques, spécialisés dans une des, bran- heures. Au taux de base doivent être également ajoutés, pour
ches de la métallurgie. Il en và · autrement des employes . ~es tous : une prime mensuelle au rendement collectif, dite «sursalaire,
services administratifs en général (comptables et dactylos exceptes}, (de l'ordre de 15 % du taux de base), et pour les seuls ouvriers, un
et des agents attachés à la plan~fication, aux prix· de revient, au,x « boni , individuel ou d'équipe (de 16 à 20 %) .
questions sociales, etc. Ces dermers sont presque. tous emb~uc~es Compte tenu de ces élément~ annexes, les salaires mensuels
« sur recommandation >, protégés pàr quelque pmssant de 1 usme. .
s'établissaient ainsi (cotisation S.S. non déduite), en juillet 1952 :
A l'inverse des techniciens, ils ne peuvent pas compter sur: leu~rs · ·· - Chef de Section : 70.000 à 90.000 francs·;
solides. connaissances professionnelle~~ pour s~ heurter ~v7c suc~es, - Dessinateur : 60.000 francs ;
lors des conflits au patronat. Ausst leur attitude quottdtenne sep. - Comptable : de 40.000 à 60.000 francs ;
ressent-elle dan; leur grosse majorité, dominée par le souci cons- - Agent technique : de 40.000 à 60.000 francs ;
tant : c pas d'histoires >. Ce sont les « O.S. , en, faux-col. - Employé: de 30.000 à 45.000 francs; ·
- Dactylo : de 25.000 à 35.000 francs ;
Ainsi sorit hiérarchisés environ 500 mensuels. - P 2 (sur la base de 48 h. depuis 1951) : de 55.000 à 60.000 fr. ;
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NOTES
_ Chef d'équipe d'O.S. (contrôlant de ~()à 30 ouvriers) : 60.000
francs;
- O.S.: de 35.000 à 42.000 francs;
- manœuvre : 30.000 francs. .
Les salaires dans l'entreprise considérée, sont substanttelleme!'lt
au-dessus de 1~ moyenne de l'ensembl~, de l'industrie ~autom?bil~.
Cette situation, et l'importance fin~nct~re des heures supplemen- 'Laj Situation Internationale
taires, déterminant l'attitude revendtcattve (ou non) du. personnel,
sera examinée plus loin.
(A. suivre.)
L'explosion du con/lit coréen en juin 1950 marqua la fin d'une période
G. VIVIER d'illusions sur les possibilités d' e1f}ente entre les deux blocs impérialistes.
La c guerre froide > se terminait par une guerre pure et simple aux
confins des deux empires. L'idée d'une nouvelle gùerre mondiale à peu
près inéluctable s'imposait du jour au lendemain à la conscience publique
avec une évidence immédiate. L'économie mondiale entrait dans une
phase d'expansion et d'inflation, renforcée par le réarmement.
Deux ans et demi se sont écoulés et la guerre de Corée n'a pas·
entraîné de conflit général. Après une année de violents combats qui
semblèrent souvent préluder à une extension de la guerre, on assiste
à une stabilisation de la situation militaire sous le couvert de négo-
·ciations d'armistice placées par ailleurs devant une impasse insurmon-
table. Les relations russo-américaines ne se sont pas améliorées, mais
elles n'ont pas empiré non plus. Il est vrai qu'elles pourraient diffi-
cilement empirer davantase. La production et le commerce internationaux
stagnent et même reculent depuis un an. Le réarmement occidental
semble en panne, de même que l'intégration politique et économique
du bloc atlantique. La décomposition du système colonial se poursuit,
cependant que les capitalistes allemands et japonais, pour se refaire une
place sw. le marché mondial, commencent à écraser les orteils de leurs
c partenaires:. français et anglais.
Ce temps d'arrêt dans le développement du processus menant à la
guerre exprime essentiellement la crise interne du monde occidental,
et plus précisément (incapacité de celui6Ci à surmonter même extérieu-
rement s.es contradictions et les difficultés que rencontre son organi-
sation en vue de la guerre. Jl suffit pour s'en apercevoir d'examiner
brièvement ce qu'on appellera par euphémisme la c politique» occidg,ntale.
Le trait le plus significatif de la c politique » occidentale - et la
preuve flagrante que cette politique n'existe pas en tant que politique
positive- c'est son impossibilité de se définir autrement que par riposte
aux actions engagées par le bloc bureaucratique russe. Dans le langage
militaire traditionnel, elle n'a pas l'initiative des opérations. L'évolution ·
de la situation internationale depuis trois ans illustre clairement ce
fait. Il a été relativement facile aux Américains, lorsque le conflit
coréen éclata, de décider d'y intervenir, et d'obtenir l'adhésion, plus
ou moins platonique, de leurs alliés à cette intervention. Lorsque cepen-
dant il a été démontré, un an plus tard, qu'aucune décision militaire
ne pouvait intervenir sur le terrain limité des opérations en Corée, le
bloc occidental se trouva dépourvu d'objectifs concrets. Depuis un an
et demi, la coalition occidentale flotte à vau-l' eau et s'avère incapable
de répondre au:c problèmes qui lui sont posés.
L'intervention américaine en Corée avait une portée générale, parce
qu'elle définissait une frontière non transgressible, en signifiant claire-
ment. que toute tentative russe visant à déplacer cette frontière se
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-"-
heurterait i la force des armes. Des tiraillements ont certainement Là situation se complique encore par l'opposition grandissante en
existé au sein de la coalition occidentale quant à la définition de cette France et che< d'autres alliés atlantiques des U.S.A., contre le réa;me-
frontière, '<mais ils ont été tant bien que mal surmontés. Mais cela ne ment alleman4. La fJ<?ur~evisie fr;mçaise réalise de plus en plus combien
peut pas suffire pour déterminer une politiqu·e réalisable. Encore fau- une re.stauratzon de/lmttve de l Allemagne la reléguerait elle-même à
drait-il décider des moyens de défense de cette frontière, et plus spé- un trowème ou quatrième rang parmi les c protégés» américains. Atta-
cialement de l'orientation face à la situation qui résulterait d'une ou quée de plus en plus par la concurrence allemande sur le plan économzque
plusieurs guerres locales. . elle voit s'approcher le jou~ où ce sera à l'Allemagne de jouer le rôl;
A ceci la réponse a été le c réarmement:.. Nous avons essayé de .profttable de gend'àrme pnnczpal des Etats-Unis en Europe - rôle
montrer dans une note précédente (l) l'insuffisance de cette réponse; qu'elle-même n'a plus le pouvoir d'assumer. Comprenant le caractère
le réarmement occidental, tel qu'il était conçu déjà à l'époque, ne inévitable de ce développement, elle a essayé de lui fixer certaines
pouvait modifier en rien la substance de la situation. Trop limité pour li_mites par le traité sur l'armée européenne, limites dont elle décoJt.vre
prévenir de nouvelles initiatives russes, il ne pourrait avoir un sens qu'à aujourd'b!~-i le caractère dérisoire et utopique. Sa propre décomposition
partir du moment où le monde occidental se mettrait sur un véritable . mterne aJoute ~_la confuszon, parce qu'eUe l'empêche de prendre nette-
pied de guerre, militairement, économiquement et politiquement. Mais ment une posttzon quelconque. Elle tâche de freiner le réarmement
dès lors te moyen dépasserait nettement ·spn but et entraînerait l'adop- tout en le voulant, en rejetant sa pièce maîtresse sans rien proposer
tion d'un nouveau but qui ne serait plus limité. On ne peut pas trans- pour la .remplacer.
former le monde occidental en forteresse et attendre indéfiniment Enfin, la réaction des masses allemandes contre la politique du
tattaque de t'adversaire. Si l'on se donne les moyens adéquats pour c.se réarmement, utilisée par les sociaux-dém_ocrates en Allemagne occtden-
défendre», on se donne du coup aussi les moyens adéquats pour atta- tate et par les stalmzens dans tout le pays, pèse conszdérablement su1f
quer. La seule politique <..rationnelle» pour le bloc occidental· serait la situation.
· bel et bien celle de la préparation intense de la guerre prévtmtive,
n'était-ce que l'adoption sérieuse de cette politique entraînerait qu4si- Nulle part l'absence à la fois et l'impossibilité d'une politique cohé-
immédiatement une guerre pré-préventive du côté de l'adversaire. rente du bloc occzdental ne se mamfeste plus violemment que dans le
Ce sont là les données fondamentales de la c politique» américaine' doma!ne le plu~ vulné~able d~ sa s!ructure, les rapports avec les pays
qui la condamnent au flottement et aux démi-mesures aussi longtemps colomaJ_tX ou c sous-d~'l;'eloppes ». En lndocbme, au Moyen-Orient ou
que l'adversaire ne l'oblige pas, par- une action précise, à une riposte. e?' Afnque du Nord l ecr~utement du vzeux système colonialiste s'accé-
précise. On peut retrouver ce flottement dans tous les domaines· sur les- l~re cependant que parallelement se démontre l'incapacité des impéria-
quels des problèmes demandant une dépense urgente se posent aux liStes de le remplacer par quoi que ce soit. ·
U.S.A. · La· p_ersis!ance de la guerre d'Indochine, bien que complètement dis-
Ainsi, tout d'abord, sur le plan militaire, du réarmement proprement proportzonnee avec les ??loyens réels de ta France capztaliste traduit
dit, les objectifs initiaux de l'O.T.A.N. - largement insuffisants - encore p~us que le. razdmement de celle-ci dans un monde of,t. toutes
n'.ont même pas pu être réalisés, et subissent un décalage dans le ses po.szt!ons esse,nttelles lut s<?nt successwement enlevées, fimp'osszbttzté
temps qui va en augmentant. Le nombre de divisions Prévues pour 4.e se degager dune alternattve d~nt les deux termes sont également
la fm 1952 n'existera qU:à la fin 1953, et encore il n'y a aucune raison ca~astropozques. On sazt _ce _que coute cette guerre au capitalisme Jran-
de supposer que cette jois~ci on pourra réaliser l'obJectif. Les facteurs çats du pozn~ de vue mllztazre et économtque. Mais bien que .t' c opera-
qui en ont empêché la réalisatton en 1952 sont en effet toujours là: tzon. l~aocbme » se solde , c~rtamement par .une perte nette ,pour te
zmpossibilité pour la France de c rempLir . ses obligations, en Europe capztalume françau conszdere dans son ensemble, bten que dndochme
et de se maintenir à la jots en lndochtne, désaccord s'Urt le réarmement n~ sozt _plus - ou, sozt de m_oms en moms - pour la rrance un .vaste
allemand, plus gé;nératement, impossibtllté pour les pays de l'O.T.A.N. reservozr de matzeres p_r,emzeres et un marche zmporta11t, te maintten
autres que les U.S.A. de financer le- réarmement dans le cadre ck des troupes permet la ~eattsatzon de substantzels profits a aes groupes
la situatzon économique actuelle. de_ capztaltstes et de speculateurs~ de traftcs enormes quz atzmenxem tes
L'incapacité de résoudre te problème du réarmement allemand est ca~sses des par~~~ polztzques_. Uè1a cette mcapaczté totate de mettre à ta
clairement apparue au cours des dernzers mois. Tout d'abord l'opposition ratson t~s , mteret.s capztatute~ partifulzers au nom de {zmère't capz-
russe à ce réarmement n'est nullement dépourvue d'efflcaczté. Le grand tlfltste general. pr~uve le degre ae decomposztzon de l' Htat bourgeau en
atout des Russes dans ce domazne reste le soin attentif accordé à l'aspect· france. ,Mats mdependa_mment de ce facteur, le retrazt des troupes Jran-
propagandzste de leur politfque, d'autant qu'il n'y a aucune chance pour çmses d lndochm~ szgnifzerazt pour le capttaltsme jranfais une nouvette
qu'ils soient obligés de contredire dans les faits leurs promesses concer- chute dans la ,hzerarcbze des valets des U.S.A., les c sacrzjices » consentis
nant la c libre détermination démocratique » de leur sort par les Alle- en l~docbme etant pour ta bourgeome jrança1se une des dernières armes
de negoctatton lut permettant de modérer tes exigences de Wasbington.
mands. Face à eux. le c réalisme, à courte vue, la maladresse et la
brutalité des A mér~cains présente ces derniers comme des inquiétants J?ans les pays du, Af_oyen-Orient les facteurs que la dernière guerre a mis
1
patrons qui ne se soucient que de la reconstitution de l'armée alleman~e au JOUr tr~v.atllent ~ l ecroulement des structures existantes. La révolte des
1.
et appuient sans réserve toutes les tendances ayant accepté de se lier masses mzserables '~!'due psychologiquement pqssible .par les boulever-
1
au char de guerre américain, comme l'indiquent les récentes révélations seme_nts de la, _deu:;tem_e guerre mondiale, d'un côté - l'affaiblissement
extreme de. l tmp~r!aitsme brztanmque et l'incapacité des Américains
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T
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1
SOMMAIRE
Page
L'expérience prolétarienne . . . • • . . . . . . . 1·
Le patronat français et la productivité, par René NEUVIL. 20
La crise du bordlgulsme italien, par A. V~GA. . 26
DOCUMENTS
La vie en usine, par G. VIVIER .. ........... -48
NOTES:
La situation Internationale . . . . . . . . . . . . . . . 55