Note de recherche
Extension de la pourriture molle du céleri branche
en maraı̂chage périurbain de Yaoundé (Cameroun)*
Serge Simon1 Résumé
Ghislain Mboueda Kougang2 Le céleri branche, Apium graveolens var. dulce, est un légume-feuille qui domine les
Éric Nanga Bikoula2 cultures maraı̂chères du bas-fond de Nkolondom, principal pourvoyeur en légumes de
1 Yaoundé (Cameroun). Cultivé comme les légumes-feuilles traditionnels, le céleri bran-
Cirad
Département Persyst
che est toutefois menacé depuis trois ans par l’extension d’une pourriture molle qui
TA B-103/PS4 réduit d’un tiers la durée de son cycle cultural. La bactérie Pectobacterium carotovorum,
Boulevard de la Lironde anciennement appelée Erwinia carotovora, ayant été identifiée comme agent causal, le
34398 Montpellier cedex 5 mode local de récolte par prélèvements échelonnés de feuilles a été soupçonné de favo-
France riser cette maladie par les blessures induites sur la tige. Le mode de conduite local de la
<
[email protected]> culture a donc été comparé à l’itinéraire technique conventionnel de région tempérée
2
Université de Dschang (région d’origine du céleri), qui diffère par le mode de semis, de plantation, et de
Faculté d’agronomie et des sciences agricoles récolte. Les résultats montrent que le mode de récolte échelonnée ne favorise pas
BP 96 l’extension de la maladie, qu’il procure les meilleurs rendements, et qu’il est bien adapté
Dschang au marché local. Finalement, l’extension récente de P. carotovorum pourrait être liée
Cameroun
<
[email protected]> au changement concomitant de la variété de céleri imposée par les importateurs de
<
[email protected]> semences, ce qui souligne la fragilité d’une filière maraı̂chère encore peu organisée.
Mots clés : agriculture périurbaine ; Apium graveolens ; Cameroun ; culture
maraı̂chère ; Erwinia carotovora.
Thèmes : productions végétales ; systèmes agraires.
Abstract
Extension of soft decay in celery in periurban horticulture in Yaoundé (Cameroon)
Celery, Apium graveolens var. dulce, is the most important leafy vegetable crop in the Nko-
londom inland valley, which supplies the majority of vegetables destined for sale in
Yaoundé (Cameroon). Celery is a traditional leafy vegetable, but in recent years the crop
has been threatened by the extension of soft decay which reduces the period during
which it can be grown by one third. As the bacterium Pectobacterium carotovorum,
formerly called Erwinia carotovora, was identified as the causal agent, the harvest
technique, which involves the phased removal of individual leaves, was suspected of facili-
tating the spread of the disease through scars left on the stems. Local cultivation practices
were compared with standard practices in temperate regions (where celery originated),
which differ in sowing, planting, and harvesting techniques. The results showed, firstly,
that the extension of the disease was not due to the local harvesting technique, which is
well adapted to the local market, and secondly, that better yields are obtained using the
local technique. The recent extension of the disease could be due to a change in the variety
of celery, which was introduced at the same time as the extension of the disease became
apparent. The new variety was planted because of difficulties in importing celery seeds,
thus highlighting the inherent risk of any poorly organized innovation in a vegetable sector.
Key words: Apium graveolens; Cameroon; Erwinia carotovora; suburban agriculture;
vegetable growing.
doi: 10.1684/agr.2010.0435
Subjects: farming systems; vegetal productions.
*Pour citer cet article : Simon S, Mboueda Kougang G, Nanga Bikoula E. Extension de la
pourriture molle du céleri branche en maraı̂chage périurbain de Yaoundé (Cameroun). Cah Agric
Tirés à part : S. Simon 2010 ; 19 : 460-4 ; doi : 10.1684/agr.2010.0435
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D
eux cent sept espèces de climat subéquatorial de type guinéen à dans les folioles. Les pulvérisations asso-
légumes-feuilles, dont le céleri pluviométrie bimodale (1 290 mm/an, ciant un fongicide et un insecticide de
branche (Apium graveolens var. température moyenne 25 °C). synthèse sont hebdomadaires en début
dulce), ont été recensées en Afrique Les agriculteurs achètent les semences de culture, puis faites après chaque
(Kahane et al., 2005). Outre leur apport importées de céleri branche, car il n’existe récolte (tous les 10 jours).
nutritionnel important (Van Rensburg pas de production locale de graines pour Les récoltes débutent en moyenne
et al., 2004), ces cultures jouent un rôle cette plante bisannuelle. L’itinéraire cultu- 10 semaines après plantation et consistent
majeur au Cameroun où elles occupent ral du céleri branche est identique à à prélever sur chaque plante une ou deux
la troisième position en valeur après celui des légumes-feuilles traditionnels. feuilles externes (figures 1A, 1B). Au fur
l’oignon et la tomate (Temple et al., Le semis est effectué à la volée à la dose et à mesure des récoltes, se forme une
2008). Le céleri branche, introduit dans de 10 à 20 g/m2 (alors que l’itinéraire tige aérienne qui porte les cicatrices des
les années 1970 au Cameroun, domine le conventionnel de région tempérée pétioles des feuilles récoltées (figure 1C).
bas-fond maraı̂cher périurbain de recommande 1 g/m2 en lignes espacées
Nkolondom, cultivé dans 400 exploita- de 10 cm). Les plants sont repiqués pré- Identification de l’agent
tions familiales et principal pourvoyeur cocement (stade 2-3 feuilles) à la densité
de Yaoundé en légumes. Or, depuis trois de 30 plants/m2, souvent complantés en causal de la pourriture molle
ans, l’extension d’une pourriture molle quinconce avec un autre légume-feuille à Aux dires des producteurs, la pourriture
met en péril cette culture pivot des asso- cycle court nécessitant peu d’intrants. molle touchait auparavant moins de 5 %
lements. Cette note rapporte les résultats Les revenus issus de la récolte de la des plants d’une parcelle mais, depuis
de la recherche de l’agent causal ainsi que culture associée servent ainsi à acheter trois ans, elle détruit plus de la moitié des
des facteurs techniques qui pourraient en les intrants du céleri branche. L’irrigation plants en quelques mois. De ce fait, la durée
expliquer l’extension ; elle met également manuelle sur frondaison (6 L/m2) est pra- du cycle cultural est passée de 7 à 4-5 mois.
en lumière l’intérêt des agriculteurs à tiquée un jour sur deux. La fertilisation Les pourritures observées ont d’abord été
cultiver le céleri de la même manière n’intervient qu’après la dernière récolte attribuées à des carences en bore ou en
que les légumes-feuilles traditionnels. de la culture associée : toutes les deux calcium, auxquelles le céleri branche est
semaines et à la surface du sol, sont épan- sensible (Bouzo et al., 2007). Or, en 2007,
dus 4 kg/m2 de fumier de fientes de volail- les analyses de sols qui ont été faites pour
les ou 50 g/m2 d’un engrais complexe de tester cette première hypothèse, ont révélé
Matériel et méthode formulation 20 N-10 P-10 K. des teneurs moyennes de 2,5 meq/100 g de
La protection phytosanitaire concerne les calcium et de 2,9 mg/kg de bore, supérieu-
Itinéraire cultural deux principaux bioagresseurs : la septo- res aux seuils de carence, respectivement
riose (maladie fongique du feuillage due de 1,5 meq/100 g et 2 mg/kg. Dans le
Le bas-fond de Nkolondom (30° 50’ Nord, à Septoria apiicola) et la mouche mineuse même temps, les analyses microbio-
11° 30’ Est, altitude 760 m) bénéficie d’un (Lyriomiza sp.) qui creuse des galeries logiques de plants présentant les premiers
A C
Figure 1. Récolte traditionnelle du céleri branche dans le bas-fond de Nkolondom (Yaoundé).
Figure 1. Local harvesting of celery in Yaoundé.
A) prélèvement échelonné de feuilles individuelles ; B) conditionnement en bottes de 6 kg ; C) tige aérienne portant les cicatrices de pétioles.
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symptômes de pourriture molle ont révélé
le véritable agent causal, Pectobacterium
Résultats et discussion (figures 2A et 2B). Par la suite, le nombre
de feuilles augmente pour les plantes
carotovorum, connu jusqu’en 2006 sous récoltées entières tandis qu’il est quasi
l’appellation taxonomique Erwinia caroto- Impact du mode de récolte constant pendant 8 semaines pour les
vora (Latour et al., 2008). Cette bactérie plantes récoltées en feuilles individuelles,
cosmopolite pathogène de nombreuses Jusqu’à la première récolte en feuilles les prélèvements échelonnés ayant été
plantes cultivées se multiplie en milieu individuelles, les observations ne révèlent compensés par l’émission de nouvelles
chaud (25 °C) et très humide. Elle nécessite aucun effet de la densité de plantation sur feuilles (figure 2A). À partir de la
toutefois l’existence de portes d’entrée dans le développement du céleri branche 20e semaine après le repiquage, les
la plante, qui peuvent être des blessures ou
bien une perméabilité des lenticelles géné-
rée par des excès d’eau asphyxiant les raci-
nes (Messiaen et al., 1991). 15
À notre connaissance, les travaux d’agro- Feuille BD Plante BD
nomie et de bactériologie sur le céleri Feuille HD Plante HD
branche sont inexistants, notamment en
régions tropicales. Un protocole expéri-
mental a donc été mis en place pour étu- 10
dier l’impact possible du mode de récolte
sur le développement de la maladie :
l’hypothèse émise était que les blessures
du collet occasionnées par la récolte et
exposées aux projections de terre favori-
saient la propagation de la bactérie. 5
Le mode de récolte échelonnée en feuilles
individuelles a été comparé au mode de
récolte classique en maraı̂chage tempéré
du céleri branche, qui consiste en l’arra-
chage de la plante entière. Semaines après repiquage
0
5 7 9 11 13 15 17 19 21 23 25
Protocole expérimental
Pendant les trois années précédant la 50
Feuille BD Plante BD
mise en place de l’essai (2007), les distri-
Feuille HD Plante HD
buteurs locaux de semences maraı̂chères 40
ont peu à peu retiré la variété « Plein Blanc
Pascal », très appréciée des producteurs et
des consommateurs camerounais, au pro- 30
fit de la variété « Elne ». De ce fait, le pro-
tocole expérimental a été installé sur une
20
culture pure de céleri de variété « Elne »,
qui était la seule disponible en 2007.
En récolte en plante entière, du fait de 10
l’accroissement du nombre de feuilles
Semaines après repiquage
jusqu’à la récolte, la densité de plantation
0
est basse (20 plants/m2) et inférieure à celle 5 7 9 11 13 15 17 19 21 23 25
pratiquée pour la récolte échelonnée
en feuilles individuelles (30 plants/m2).
Notre essai a donc croisé le facteur mode
F : feuilles individuelles
de récolte (feuille versus plante) avec le
facteur densité de plantation (basse densité P : plante entière F F F F F F P F F F F F
[BD] versus haute densité [HD]), en quatre
blocs de Fisher de parcelles élémentaires de 5 7 9 11 13 15 17 19 21 23 25
2,5 m2 avec répartition aléatoire des quatre Calendrier de récolte. Semaines après repiquage
modalités. Le semis réalisé le 31 décembre
2007 a été suivi d’un repiquage le 15 février Figure 2. Développement du céleri branche en fonction du mode de récolte (feuille versus plante
2008. La récolte en feuilles individuelles entière) et de la densité de plantation (basse densité [BD] versus haute densité [HD]).
s’est étendue du 26 avril 2008 au 13 août
Figure 2. Growth rate of celery according to the type of harvest (stalk leaf versus whole plant) and
2008, tandis que la récolte unique en plante planting density (low density [BD] versus high density [HD]).
entière est intervenue le 25 juin 2008, soit A) évolution du nombre de feuilles en fonction du calendrier de récolte ; B) évolution de la longueur des
19 semaines après le repiquage. feuilles (en cm) en fonction du calendrier de récolte.
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plantes récoltées en feuilles individuelles feuilles individuelles, l’impact moindre l’extension récente des pourritures
révèlent un épuisement physiologique des pourritures est renforcé par un rende- puisque cette pratique a été vulgarisée
qui se traduit par une réduction du ment plus élevé par plant : le prélèvement depuis 1980 à la suite de l’extension des
nombre de feuilles mais aussi par une échelonné d’une ou deux feuilles permet élevages avicoles intensifs autour de
diminution de la longueur des feuilles une récolte avant que les plants ne soient Yaoundé.
(figure 2B). atteints par la pourriture, alors qu’en
Contrairement à l’hypothèse émise, les récolte en plante entière, les céleris mala- Autre hypothèse :
pourritures se révèlent significativement des sont perdus. La cause de l’augmenta-
plus nombreuses en récolte en plante tion récente des pourritures n’est donc le changement variétal
entière (figure 3) : favorisée par les fré- pas liée au mode de récolte en feuilles Au Cameroun, depuis la libéralisation du
quentes irrigations, la dégradation individuelles. secteur agricole inaugurée à la fin des
humide des feuilles sénescentes externes Par ailleurs, contrairement à la recom- années 1980, la fourniture des engrais,
induit probablement une occurrence plus mandation d’enfouir les amendements pesticides et semences aux agriculteurs
forte de la bactérie tandis que la cicatrisa- organiques pour limiter la volatilisation et maraı̂chers est assurée par de
tion des blessures de récolte en feuilles de l’azote, les maraı̂chers de Nkolondom nombreux distributeurs non spécialisés.
individuelles en limite la propagation. épandent en surface une grande quantité Ces revendeurs se sont intéressés en prio-
Enfin, le rendement en récolte en feuilles de fumier de fientes de volailles rité aux grandes cultures d’exportation au
individuelles est significativement très (4 kg/m2). Le couplage de cet amende- détriment d’autres productions, comme
supérieur au rendement en récolte en ment avec les irrigations régulières pour- les cultures maraı̂chères, pour lesquelles
plante entière, respectivement 14,3 kg/m2 rait être favorable au développement de le marché est plus étroit et l’organisation
et 3,5 kg/m2 (p < 0,05). En récolte en la bactérie. Mais cela ne peut expliquer des producteurs inexistante. C’est ainsi
que la variété de céleri branche « Plein
Blanc Pascal » a été peu à peu retirée du
commerce et remplacée par la variété
Plants atteints par la pourriture (%) « Elne », moins appréciée des producteurs
et des consommateurs en raison de ses
40 pétioles plus fins et de son port retom-
bant. La disparition totale d’une variété
très appréciée localement, faute de
semences commerciales, pose la question
de la maı̂trise de l’itinéraire technique par
les producteurs. Ce fait souligne aussi la
vulnérabilité des producteurs lorsque la
30 filière est peu organisée, alors que cer-
tains d’entre eux n’hésitent pas à innover
pour répondre aux attentes d’un nouveau
marché de proximité en pleine expan-
sion. Enfin, cette disparition ne nous a
pas permis de mettre en place des essais
variétaux participatifs et multilocaux qui
20 auraient eu avantage à être élargis à plu-
sieurs accessions, dans le but d’analyser
leurs qualités agronomiques et d’évaluer
leur tolérance ou leur résistance à la
bactérie Pectobactérium carotovorum.
10
Conclusion
La bactérie Pectobactérium carotovorum
(anciennement appelée Erwinia caroto-
vora), a été identifiée comme agent causal
0 de la pourriture molle observée sur la
Feuille HD Feuille BD Plante HD Plante BD culture de céleri branche dans le bas-
fond maraı̂cher de Nkolondom au Came-
Figure 3. Nombre de plants de céleri branche atteints par la pourriture molle (% du nombre de plants roun. L’itinéraire technique, notamment
par parcelle) 19 semaines après repiquage (p < 0,05).
la récolte échelonnée des feuilles,
Figure 3. Number of celery plants affected by soft decay (% of plants per plot) 19 weeks after transplan- n’explique pas l’extension récente de la
ting (p < 0.05). maladie. Celle-ci serait plutôt liée à un
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changement variétal imposé récemment Latour X, Faure D, Diallo S, et al. Lutte contre les
par les distributeurs locaux de semences, Remerciements maladies bactériennes de la pomme de terre
dues aux Pectobacterium spp. (Erwinia caroto-
ce qui illustre la fragilité d’une filière Les auteurs remercient Léonard Enama vora). Cah Agric 2008 ; 17 : 355-60. doi :
lorsqu’elle est insuffisamment organisée. Nga, Jean-Paul Melene et Laurent Nvomo, 10.1684/agr.2008.0210
Ce fait est d’autant plus dommageable maraı̂chers du bas-fond de Nkolondom,
que notre étude a montré l’intérêt pour leur partenariat lors de cette étude. Messiaen CM, Blanchard D, Rouxel F, Lafon R.
technico-économique du mode de récolte Les maladies des plantes maraı̂chères. Paris :
Inra éditions, 1991.
échelonnée en feuilles individuelles, bien
adapté au contexte périurbain local. D’une Références
part, il permet aux ménages à faible pou- Temple L, Marquis S, David O, Simon S. Le ma-
raı̂chage périurbain à Yaoundé est-il un système
voir d’achat, ne possédant en général pas Bouzo CA, Pilatti RA, Faravo JC. Control of Black- de production localisé innovant ? Economies et
de réfrigérateur, d’acheter au détail les heart in the Celery (Apium graveolens L.) Crop. Sociétés, Ser Systèmes agroalimentaires 2008 ;
J Agr Soc Sci 2007 ; 3 : 73-4. 30 : 2309-28.
feuilles fraı̂ches de céleri branche corres-
pondant à leur consommation quotidienne Kahane R, Temple L, Brat P, De Bon H. Les
légumes-feuilles des pays tropicaux : diversité,
et, d’autre part, il procure aux petits pro- richesse économique et valeur santé dans un Van Rensburg WJ, Venter SL, Netshiluvhi TR,
ducteurs des revenus réguliers pour faire contexte très fragile. In : Parrot L, ed. Agricultu- van den Heever E, Vorster HJ, de Ronde JA.
res et développement urbain en Afrique subsa- Role of indigenous leafy vegetables in comba-
face aux charges d’exploitation mais aussi ting hunger and malnutrition. S Afr J Bot 2004 ;
aux dépenses du ménage. ■
harienne : environnement et enjeux sanitaires.
Paris : L’Harmattan, 2008. 70 : 52-9.
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