En Deca de Linconscient
En Deca de Linconscient
LA PSYCHANALYSE
AU XXIe SIÈCLE
EN DEÇÀ DE L’INCONSCIENT
Jacques-Alain Miller
J e cherche*. Je cherche parce que je ne trouve pas une porte d’entrée dans le tout
dernier enseignement de Lacan. Je ne trouve pas, ou j’en trouve trop. Dans ce laby-
rinthe à beaucoup d’entrées, laquelle mène au Minotaure ? Ce combat avec quoi
Lacan est aux prises lui inspire des propositions qui apparaissent contradictoires – si
l’on raisonne avec la logique commune, même si elle est la logique de Lacan, du Lacan
précédent. J’apporte ici ce qui reste après que j’ai éliminé beaucoup de tentatives.
L’incarnation du symptôme
Ce n’est pas Freud qui a inspiré Lacan dans son tout dernier enseignement – le plus
souvent, il le dénigre, pas toujours mais le plus souvent. C’est bien plutôt James Joyce
– non pas la théorie, s’il y en a une, de James Joyce, mais sa pratique de l’écriture.
Joyce a aussi aspiré Lacan, jusqu’au pastiche dans lequel il s’est laissé glisser avec une
certaine verve. Nous en trouvons un témoignage au début de la version qu’il a écrite de
sa conférence précédant le Séminaire XXIII (elle figure en première annexe dans le volume
publié du Sinthome).
* Leçons des 14, 21 et 28 mars 2007 du cours de J.-A. Miller, « L’orientation lacanienne. Le tout dernier Lacan », ensei-
gnement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de l’université Paris VIII.
Version établie par Pascale Fari. Texte oral non relu par l’auteur.
La Cause du désir no 91 97
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Joyce l’a aspiré et l’a comme réveillé de son sommeil dogmatique, selon un syntagme
fameux, en tant qu’il incarnerait le symptôme1 – selon la formule de Lacan. L’incarna-
tion, ainsi que le mot l’indique, est une affaire de corps qui se trouve déplacée sur le
nom propre. Dans le tout dernier enseignement de Lacan, le nom propre est aussi une
catégorie, une partie du discours privilégiée dans la mesure où c’est à ce signifiant que
correspondrait précisément Un-corps, la consistance de l’Un-corps.
Vous le savez, avec ce Séminaire, Lacan a donné au mot « symptôme » une ortho-
graphe nouvelle. Le cours de ses leçons fait entendre à l’occasion le vieux symptôme à la
place de ce signifiant nouveau, nouveau dans son usage par Lacan, mais ancien, désuet
dans la langue. Cette nouvelle orthographe signale une définition différente du symp-
tôme, et même une définition tout autre qui demande de se déprendre de l’usage fami-
lier du terme.
De l’inconscient au sinthome
Le symptôme, dans son acception au sein du système de Lacan, est une formation de
l’inconscient, soit, à proprement parler, une partie du discours de
dit-mension
l’Autre, placée dans une certaine dit-mension, comme Lacan écrira mension du dit
ce terme, par quoi il faut entendre une mension, demeure du dit.
Dès son Rapport de Rome, en 1953, et plus précisément dans le développement du
Séminaire Les formations de l’inconscient, Lacan avait surpris son auditoire en avançant
que le symptôme est articulé comme un langage, au même titre que l’inconscient, c’est-
à-dire fracturé entre signifiant et signifié, sa mension, sa demeure, pouvant être le corps
ou la pensée. Je dois supposer cela connu et m’en tenir à ce rappel, sinon ce serait trop
labyrinthique.
Je me contente d’y opposer la définition du sinthome, et ce, d’abord par la négative.
Le sinthome n’est pas une formation de l’inconscient. Le sinthome a avec l’inconscient
un rapport bien plus complexe, différent en tout cas.
La conférence initiale sur Joyce offre un témoignage sur ce qui a aimanté Lacan dans
cette affaire, sur ce qui oriente son attention. Le sinthome, dit-il dans une phrase qui
pourrait paraître banale, qui n’attire pas l’œil tout de suite, « est ce qu’il y a de singulier
chez chaque individu »2. Comment en rendre raison ?
Je m’aperçois que c’est là mon ambition folle pour me satisfaire de ce que je peux
dire de ce tout dernier enseignement. Mon ambition folle serait d’arriver à me rendre
raison de tout ce que Lacan a énoncé, à reconstituer point par point pourquoi telle
formule surgit après telle autre, alors que la lecture, même répétée, semble offrir un
certain désordre. Faut-il renoncer à rendre raison de tout ce qui y est énoncé ? Ce tout
dernier enseignement réclamerait-il cela ? Que faudrait-il alors mettre à la place de ce
rendre raison ? Pour l’instant, s’apercevoir que l’on procède ainsi est déjà quelque chose.
Je n’en suis pas à pouvoir y substituer une autre pratique du texte qui demeure.
1. Cf. Lacan J., « Joyce le Symptôme », in Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 168.
2. Ibid.
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Un sans destin
Ce qu’il appelle « une-bévue » – par assonance avec l’Unbewusst freudien, traduit par
« inconscient » – s’inscrit dans le temps logique exploré avec le sinthome. Cette succes-
sion, cette orientation reste constante dans ce tout dernier enseignement ; elle répercute
l’introduction de l’Un dans son antériorité par rapport à l’Autre.
Un 1 - sinthome - Une-bévue
Autre 2 - ics
L’Autre, Lacan ne l’a écrit avec une majuscule qu’à partir de son deuxième Séminaire,
mais il n’est pas excessif d’avancer que c’est son point de départ. Bien qu’il ait attendu
3. Cf. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre »,
leçon du 17 mai 1977, Ornicar ?, no 17/18, 1979, p. 22.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait… », op. cit., leçon du 16 novembre 1976, Ornicar ?, no 12/13,
décembre 1977, p. 5.
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un moment avant de faire pousser cette majuscule, l’inconscient comme discours de l’Autre
est le point de départ de son enseignement. C’est aussi le principe de l’écriture de ses
graphes, poussant à partir de l’Autre.
Son tout dernier enseignement comporte un mouvement pour revenir en deçà, en
deçà de l’Autre, avec, du même coup, l’obligation d’un nouveau lexique, une floraison
de néologismes. J’en arrivais à me dire qu’il en manque encore ! Le mot interprétation,
par exemple, que Lacan conserve dans son tout dernier enseignement, demanderait des
guillemets et appellerait un néologisme, car l’interprétation est inter, elle suppose l’Autre.
Il nous faudrait pouvoir la retranscrire dans un autre registre, celui de l’Un. Tel est
d’ailleurs l’appel que Lacan fait retentir à la fin de son Séminaire de L’une-bévue, l’appel
à un signifiant nouveau qu’il espère et qui ne lui vient pas.
Son tout dernier enseignement valide, je crois, la définition qu’il donne de l’incons-
cient dans sa conférence initiale sur Joyce, définition qui rappelle son point de départ de
1953. L’inconscient est situé « dans cet Autre porteur des signifiants qui tire les ficelles
de ce qu’on appelle imprudemment le sujet »5. C’est lui qui l’appelait ainsi, le sujet. Cette
définition est valable à condition de la situer comme il convient, au temps 2.
En ce sens, l’inconscient est une généralité et non une singularité. Je cite Lacan pour
illustrer cette position de l’inconscient (décalée par rapport à celle de son écrit intitulé
« Position de l’inconscient ») : « Nous croyons que nous disons ce que nous voulons »6.
Voilà qui se prête aux commentaires. Nous croyons à l’intention, à nos intentions
– bonnes ou mauvaises, ce n’est pas la question, il y a croyance à l’intention. Cela figure
dans sa conférence sur Joyce, mais tout le Séminaire de L’une-bévue roule sur cette affaire-
là. Mettant en question l’intention qui présiderait à l’usage du signifiant, Lacan dégage
péniblement un registre non intentionnel, un registre non intentionnel de ce que nous
disons, de ce que dit, dans l’expérience, l’analysant.
Attention, dire que c’est non intentionnel, c’est mettre en question l’interprétation
elle-même, en abolir la possibilité ! Car l’interprétation n’est pensable que sur le fond
d’une intention. Cette phrase, qui pourrait également paraître banale, est à commenter
– nous croyons que nous disons ce que nous voulons. Dans le cadre du tout dernier ensei-
gnement de Lacan, il n’y a rien de banal, il faut l’entendre résonner. Qui serait l’instance
des intentions ? Dans le freudisme, c’est le moi. Or, dans le Séminaire XXIII comme dans
le Séminaire XXIV, ce moi, cet ego, devient tout autant problématique que le sujet du
signifiant. Le moi de l’intention y est aussi problématique que le sujet du signifiant.
« Nous croyons que nous disons ce que nous voulons, mais c’est ce qu’ont voulu les
autres [nous voilà reportés de l’inconscient à ce que nous avons simplifié en l’appelant
l’Autre], plus particulièrement notre famille, qui nous parle. » Voilà une représentation
commune, accessible, de l’Autre, qui est la famille de chacun. Cet agrégat tenu ensemble
par la reproduction – à son principe du moins – est ce que nous appelons notre famille.
Ces propos font écho à tel développement ultérieur à la fin de son Séminaire de
5. Ibid., p. 6.
6. Lacan J., « Joyce le Symptôme », op. cit., p. 162.
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L’une-bévue : laissé à lui-même, l’analysant parle d’affaires de famille, quelle que soit la
culture où il a été élevé et quelle que soit la forme particulière qu’ont pu prendre dans
cette culture les relations de parenté 7.
Inscrivons cela dans cette succession orientée de l’Un à l’Autre. Lacan isole très préci-
sément la transformation qui s’opère en parlant – sans doute vaudrait-il mieux dire en
étant parlé par l’Autre, par les autres, par notre famille – : « nous faisons, des hasards qui
nous poussent, [un] destin »8. De la contingence, nous faisons nécessité, nécessité d’une
signification qui passe à travers nous, nous transit et nous dessine une instance qui nous
appellerait et qui serait le destin.
Dans ce schéma élémentaire, je Un 1 - sinthome - Une-bévue hasards
placerai les hasards dans le même
registre que celui de l’Une-bévue, Autre 2 - ics destin
tandis que le destin est à inscrire
au compte de l’Autre.
Le registre de l’Un met en question le destinataire. S’il y a un destinataire, alors il y
a un destin, en effet. Or Lacan chemine dans l’énoncé d’un symbolique sans destinataire.
Ça n’arrive jamais à destination parce que ça n’arrive pas à destin.
En vertu de quoi, la notion de la fin de l’analyse est elle-même soumise à révision dans
ce tout dernier enseignement. Je ne dis pas qu’elle est abolie. Lacan se tient en deçà de
cette abolition. Mais la fin de l’analyse demande à être repensée si elle doit être située dans
le registre de l’Un.
La pathie de l’inconscient
7. Cf. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », op. cit., leçon du 19 avril 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 12.
8. Lacan J., « Joyce le Symptôme », op. cit., p. 162-163.
9. Cf. ibid., p. 166.
10. Ibid., p. 165.
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Différence absolue
Identité symptomale
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Telle est la valeur de la question posée par Lacan – « En quoi consiste ce repérage
qu’est l’analyse ? » – et celle de la réponse interrogative qu’il y donne – Serait-ce ou ne
serait-ce pas s’identifier à son sinthome ? 11 Ce n’est pas le seul cas où il procède avec
cette prudence, nous avons des questions, et comme réponse, encore une question,
c’est fatigant…
Ici, je donne à « s’identifier à son symptôme » la valeur de « reconnaître son identité
symptomale ». Pas au sens d’en venir à s’identifier à ce que l’on serait d’abord, mais en
tant qu’on est son sinthome. S’identifier à cela, c’est reconnaître son être de symptôme ;
c’est-à-dire, après l’avoir parcouru, se débarrasser des scories héritées du discours de
l’Autre.
Je prends la précaution de suivre précisément les énoncés de Lacan. S’identifier,
indique-t-il, « en prenant ses garanties ». Le mot de garantie a ici de quoi surprendre,
puisqu’il appartiendrait plutôt au registre 2, où l’Autre ferait figure de garantie. S’iden-
tifier à son sinthome en prenant ses garanties veut dire, me semble-t-il, que la question
reste toujours active : est-ce bien ça ? Ça ne se reconnaît pas à la légère. Est-ce bien de
l’Un et non pas de l’Autre ?
S’identifier, dit-il aussi, avec « une espèce de distance ». Cette distance est d’abord celle
de la « remontée » de l’inconscient au sinthome. Ce n’est pas comme si l’on se présen-
tait d’emblée dans son être de sinthome. Cela peut arriver, mais alors, précisément, il n’y
a pas de distance, autrement dit, on ne peut rien en faire.
S’agit-il justement dans cette espèce de distance (avec ces guillemets que Lacan met ainsi
autour de ce terme) de savoir faire quelque chose avec son être de symptôme ? Comme il
le dit : « savoir le débrouiller, le manipuler ». Savoir le débrouiller aurait plutôt sa valeur dans
le registre 2, où il s’agit de se débrouiller du vrai, de l’extraire du brouillage. On préfère savoir
le manipuler – le corps est dans l’affaire. Cela correspond, précise Lacan, à ce que l’homme
fait avec son image. Avec son image, il s’identifie, ce qui ne l’empêche pas de pouvoir la
corriger, la mettre à la mode, la mettre, cette image, dans le mode où il la veut.
« Coup de sens »
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D’où la nécessité de la promotion du terme d’usage, que nous avons étendu depuis
lors à différents termes du système de Lacan. On parle d’usage, et précisément d’usage
du sinthome, parce qu’il ne s’agit pas de le faire disparaître, et certainement pas de le faire
disparaître en l’interprétant. Pour utiliser à bon escient le terme usage dans cette psycha-
nalyse de l’Un, concevons bien qu’il s’oppose au terme échange, où il s’agit de « mettre à
la place ». L’interprétation est la forme que cet échange prend en psychanalyse. Le terme
d’usage vise précisément autre chose que l’interprétation, un autre mode opératoire que
l’interprétation.
Pourtant, en mettant Une-bévue à la place de l’Unbewusst, Lacan a procédé à une
forme d’échange. Dans cet échange qui n’est pas une traduction mais qui est fondé sur
l’assonance, un mot est mis à la place d’un autre. À la fin du Séminaire de L’une-bévue,
Lacan revient sur ce qu’il appelle cet exercice de « métalangue »12. Souvenons-nous que,
dans son Séminaire XI des Quatre concepts fondamentaux…, il avait défini l’inconscient
par l’une-bévue, par l’achoppement. Mais dans son Séminaire XXIV, cela veut dire tout
autre chose. L’achoppement, ou le « glissement de mot à mot »13, comme il s’exprime, se
situe dans le temps comme un phénomène antérieur à celui où peut apparaître l’in-
conscient. Car celui-ci apparaît à partir de l’une-bévue seulement dans la mesure où l’on
ajoute une finalité signifiante, une signification. Cet ajout est destiné à rester problé-
matique chaque fois qu’on fabrique de l’inconscient à partir des phénomènes de bévue.
Lacan donne un nom à cette transformation, il appelle ça faire vrai – « la psychana-
lyse, dit-il, c’est ce qui fait vrai ». Entendons que cela se situe dans la succession du
sinthome (ou de la bévue) à l’inconscient : on rajoute du sens. On ajoute, dit-il, « un coup
de sens ». Mais ce sens reste un semblant, qu’il décompose même en « sens-blanc » mettant
en valeur l’arbitraire du sens.
La bévue devient effet de l’inconscient lorsqu’on y ajoute le sens, l’intention incons-
ciente. Autrement dit, lorsqu’on inverse la succession normale, en plaçant la bévue, si je
puis dire, après l’inconscient. Le forçage de Lacan, la torsion qu’il impose ici à l’analyste,
dans sa pratique, est de resituer la bévue avant l’inconscient. Cela n’abolit pas l’incons-
cient, cela n’abolit pas l’Autre, cela décale l’Autre en Un, faisant surgir cette nappe de
semblants qui enveloppe la pratique de l’analyse.
La causalité hypothéquée
Voilà pourquoi Lacan dit de l’inconscient qu’il est « en fin de compte impossible à
saisir »14. Cela veut dire aussi qu’il est impossible de le dessiner – Freud s’y était essayé.
« L’inconscient, précise Lacan, se limite à une attribution ». C’est l’attribution faite à
« une substance, à quelque chose qui est supposé être sous », l’attribution d’une inten-
tion à une substance qui serait dessous – c’est de sa faute, ça vient de là, c’est la cause.
12. Lacan J., « Nomina non sunt consequentia rerum », Le Séminaire, livre XXIV, « L’insu que sait… », op. cit., leçon
du 8 mars 1977, Ornicar ?, no 16, 1978, p. 9.
13. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », op. cit., leçon du 10 mai 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 18.
14. Ibid., p. 19.
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Cette catégorie de la cause que Lacan avait rendue si fondamentale dans son système
s’efface dans ce tout dernier enseignement. La psychanalyse, énonce Lacan, n’est qu’une
déduction ; elle ne fait de l’inconscient rien de plus qu’une déduction. Par quoi Lacan
retrouve, après tout, les propositions de Freud – qui faisait de l’inconscient une hypo-
thèse –, mais en les étendant alors à l’ensemble de la pratique.
Le symbolique dont nous pouvons faire la dimension de l’une-bévue est ce qui donne
corps au phénomène. Le destinataire reste coupé – « ça ne parvient pas à son desti-
nataire »15, dit Lacan. Entendons aussi qu’il n’y a pas de destinataire, avec ce que ce mot
doit au destin. Il n’y a pas de destin, il n’y a de destin que par semblant, comme il n’y a
d’histoire que hystoire avec un y. Il n’y a en fait que des hasards.
Que mettre alors à la place de l’interprétation ? L’amusant – et cela résonne – est que
Lacan, au contraire de tout ce qu’il avait pu développer dans son système, ait examiné la
possibilité que ce ne soit qu’un effet de suggestion. Dire « effet de suggestion », c’est
énorme. Il le formule bien sûr sur le mode équivoque, interrogatif 16. Il n’en fait pas une
proposition. C’est d’ailleurs par forçage que je dis proposition quand il s’agit de ce tout
dernier enseignement. Ou alors, il faut entendre proposition comme ce qu’il propose,
mais qu’il en dispose aussi, négativement le plus souvent.
Effet de suggestion, c’est énorme, car cela fait l’impasse sur le transfert, qui est bien
l’absent de ce tout dernier enseignement, au moins dans les Séminaires XXIII et XXIV.
Lacan fait une impasse sur le transfert, parce que celui-ci est par excellence du registre 2.
Transfert suppose masse établie, suppose de maçonner le grand Autre, le registre du
destin. Il y a transfert quand tout cela est déjà tramé, qu’on a déjà supposé le savoir qui
voudrait dire quelque chose.
Relevons à cet égard que, lorsque Lacan se pose la question, il fait fugitivement revenir
Jeremy Bentham et ses fictions, précisément parce que Bentham posait, justifiait les
fictions par leur utilité, soit par leur usage.
Quel usage se dessinerait alors de ce que l’on appelait interprétation ?
Il est instructif de constater que Lacan ramène ici le principe de plaisir, il lui reconnaît
une place à cet étage de l’Un. Ce principe quasiment animal, ce principe acéphale, si on
le définit seulement comme subir, pâtir le moins possible, ce principe de plaisir dont Lacan
dit que « ça ne cesse pas un instant », est vraiment la seule loi qu’il reconnaisse à l’étage
de l’Un, la seule loi qu’il reconnaisse au principe du sinthome.
La psychanalyse consisterait alors à ramener au principe de plaisir par l’effet de
suggestion. C’est dans le même fil que Lacan minore et fait même disparaître le fonde-
ment du transfert avec le sujet supposé savoir – la supposition montrant bien qu’il ne
s’agit que de déductions, d’hypothèses, de semblants.
15. Ibid.
16. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », op. cit., leçon du 17 mai 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 20 : « Est-ce que la
psychanalyse opère – puisque de temps en temps elle opère – par un effet de suggestion ? »
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Somnambulisme
La suggestion est le minimum de ce qu’il reste dans le signifiant d’effets sur un Autre.
Le minimum qui reste, c’est « l’impératif »17. En cela, tout discours est « hypnotique ».
Ce qui reste, la voie de communication qui reste ouverte de l’Un à l’Autre, de l’Un à un
autre (avant qu’il ne soit élevé comme grand Autre, il est simplement un autre), c’est la
suggestion. Elle ne suppose rien d’autre, elle est comme l’effet naturel du signifiant. Voilà
comment je comprends que Lacan dise qu’il y a contamination du discours par le
sommeil – contamination qui se vérifie peu ou prou à chaque cours que je donne, et
l’on m’en fait parfois la confidence.
La proposition, l’ambition de Lacan d’inventer un signifiant intervient dans ce
contexte où le signifiant et la suggestion ont été connectés. Appelant à un signifiant
nouveau, Lacan pose la question – serait-ce possible ? Ce signifiant pourrait avoir un
autre usage, qui serait, dit-il en passant, « la sidération »18. Il avait déjà parlé, jadis, dans
son système, de la sidération, à l’opposé de la compréhension, comme méthode pour
forcer à l’occasion la compréhension.
Il en appelle à un signifiant nouveau, non pas simplement parce que ce serait un plus,
mais parce qu’au lieu d’être contaminé par le sommeil, il déclencherait un réveil. La
question est de savoir dans quelle mesure un réveil est possible. C’est pourquoi Lacan
termine son investigation du Séminaire de L’une-bévue en évoquant le somnambule.
L’Un serait-il condamné au somnambulisme, au somnambulisme du sinthome, au hasard
des bévues ?
Mais Lacan dit autre chose, entendons-le – l’inconscient ne se réveille pas, « la maladie
mentale qu’est l’inconscient ne se réveille pas ». Situons cela au bon endroit, à l’étage 2 :
à ce niveau-là, pas de réveil, puisque l’on va de sens en sens.
Peut-être est-ce au niveau de l’Un, par l’identification au sinthome, que le réveil pour-
rait cesser de ne pas s’écrire, si je puis dire ?
Je reprendrai la fois prochaine ce chemin ardu.
17. Cf. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », op. cit., leçon du 19 avril 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 11-15.
18. Ibid., leçon du 17 mai 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 21.
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2. DÉCONNEXIONS
Dans tout cela, il n’y a que paradoxes – cette proposition, ce soupir ou cet aveu de
Lacan se trouve vers la fin du Séminaire de L’une-bévue 19. Le contexte indique que ce mot est
à mettre au pluriel. C’est au moins la garantie que si l’on s’essouffle à suivre Lacan dans
son tout dernier enseignement, lui-même est à bout de souffle ; et – comment dire ? –
c’est un réconfort.
Que faire quand l’objet, l’objet de pensée dont on s’occupe, n’est tissé que de paradoxes ?
Il faut d’abord mettre en question, comme Lacan le fait à l’occasion, la notion d’où se
supporte le concept de paradoxe, à savoir qu’il y aurait de l’opinion vraie. C’est ce qui est
mis en suspens. Il n’y a rien de commun. C’était d’ailleurs la devise qu’avait prise jadis une
maison d’édition qui s’appelait Au sans pareil. Cette dénomination convient bien à cette
atmosphère raréfiée où nous devons nous efforcer de respirer. Raréfiée est aussi le mot qui
convient quand on a affaire à cette multitude, à cette cascade de paradoxes.
Il ne s’agit pas tant de les résoudre que de les raréfier, d’arriver à situer leur matrice,
les antinomies suprêmes dont on pourra poser qu’elles conditionnent cette cascade para-
doxale. Essayons. Essayons d’isoler, par construction, les antinomies fondamentales qui
conditionnent l’étonnant, le ravageant tournage en rond de Lacan dans ce qu’il appelle
lui-même « cette espèce d’extrême »20 qui ouvre sur la psychanalyse une perspective chan-
geant le relief qui apparaissait auparavant.
Psychanalyse & Co
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22. Guilbaud a notamment publié Éléments de la théorie mathématique des jeux (Dunod, 1968). La revue Mathématiques
et Sciences humaines, qu’il avait fondée en 1962, lui a consacré en 2008 un numéro spécial consultable en
ligne ([Link]/10723).
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diffusion intellectuelle, il en avait publié des comptes rendus simplifiés avec grand mérite
– un jour, quand je quitterai la psychanalyse absolue, je pourrais en revenir à exposer cela.
Guilbauld a, si je puis dire, aidé Lacan à investir le rapport du maître et de l’esclave hégé-
lien ailleurs que dans le stade du miroir, à savoir dans la théorie des jeux – elle s’y prête,
puisqu’elle met en relation deux sujets jouant l’un contre l’autre ; il s’agit de déterminer
la stratégie optimale pour chacun. Dans le Séminaire D’un Autre à l’autre, les schémas que
Lacan a donnés du pari de Pascal, formalisé de façon élémentaire sur le mode de la théorie
des jeux, en sont encore l’écho.
À la théorie des jeux, j’ajouterai la théorie des graphes auxquels Lacan est peut-être venu
à partir de la cybernétique, popularisée à cette époque par l’ouvrage de Norbert Wiener. Le
premier graphe de Lacan dans l’introduction du « Séminaire sur “La Lettre volée” » en
semble inspiré ; outre la cybernétique, il semble d’ailleurs bien inspiré – à mon idée – de
montages électriques peut-être appelés par le concept de résistance (puisqu’en électricité,
il est aussi question de résistance). Je me fais ainsi une idée des chemins par lesquels Lacan
est arrivé à ses graphes. La théorie des graphes commençait à se développer, en particulier
avec un mathématicien français qui faisait le tour de la littérature antérieure, Claude Berge,
dont les ouvrages sont toujours diffusés. J’énumère, je jette alors quelques noms.
Aux premières places, il faudrait bien sûr ajouter Claude Lévi-Strauss, à partir duquel
Lacan est remonté à la source du binarisme linguistique qui l’a inspiré chez Roman
Jakobson – réfugié aux États-Unis pendant la guerre, Lévi-Strauss avait lui-même suivi
les cours de Jakobson avant d’enseigner, comme celui-ci, à New York, à l’École libre des
hautes études qui accueillait un certain nombre d’Européens ayant fui le continent. Voilà
la parenté, l’énorme parentage où la psychanalyse s’inscrivait et trouvait une accrédita-
tion, ses lettres de noblesse.
Évidemment, la psychanalyse absolue, par rapport à ça, est de bien mauvaise compa-
gnie. Dans son tout dernier enseignement, Lacan dit du mal de tout le monde. Que sauve-
t-il ici ou là ? L’écriture poétique chinoise. Pour le reste, il fait des pieds de nez à
Lévi-Strauss, à Jakobson, et il n’y va pas avec le dos de la cuillère en ce qui concerne Freud.
Hier, je me suis même laissé aller à dire que cette psychanalyse absolue était à la fois veuve,
orpheline et, ajoutai-je, stérile – à ma surprise, ceci a conduit un charmant mathémati-
cien (que les mathématiques n’avaient pas détourné de suivre cette journée) à me confier
qu’il m’avait trouvé bien pessimiste pour la psychanalyse. Non ! Psychanalyse absolue, elle
n’a pas de lettres de noblesse, en quoi elle est en effet assez ignoble. Elle n’attend rien de
personne. Un petit peu de la poésie et, à y regarder de près, d’une façon assez équivoque !
Le tout dernier enseignement de Lacan vous impose une psychanalyse séparée, qui ne
se prête pas aisément à être diffusée au-delà de ceux qui en ont la pratique comme analy-
sants et comme analystes. Mais ceux-là, si j’en crois ce qui m’en revient, quand je reprends
ça, pas à pas, que je témoigne de ma difficulté aussi bien, ça les fait vibrer. Ils entendent
comment on en arrive à la psychanalyse absolue, quoi qu’on en ait.
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Par une logique qui tient à la dynamique interne de la pratique, on arrive à l’anti-
nomie suivante – la psychanalyse fait vaciller tous les semblants, y compris le semblant
psychanalytique. Le tout dernier enseignement de Lacan se tient sur ce bord où l’on
observe la puissance destructrice de la psychanalyse, qui, pour ceux qui en ont la pratique
d’un côté et de l’autre, est aussi un enfermement ; on se tient sur le bord où l’on observe
la puissance destructrice de la psychanalyse et où, à la fois, cette puissance finit par
emporter la psychanalyse elle-même. Les destructions s’achèvent en autodestructions,
moyennant quoi on en revient. On en revient à se demander comment ça se produit et
comment, malgré tout, il y a la psychanalyse, et qu’elle opère. Mais après ce passage par
le moment de l’autodestruction, le relief est changé. Les termes d’optimisme ou de pessi-
misme ne sont pas les meilleurs pour saisir ce dont il s’agit. Plutôt s’agit-il d’une anti-
nomie logique, logiquement conditionnée par la psychanalyse elle-même. Cela fait saisir
par quel biais elle pourrait être défaite, si son semblant cessait d’être si captivant.
Au début, l’immense cortège de la culture, justification d’innombrables thèses à venir,
promet à la psychanalyse dans l’université un grand avenir au registre de l’histoire des
idées. Et puis, dans la pointe de ce tout dernier enseignement, une solitude si profonde
que la psychanalyse elle-même semble s’y abîmer.
23. Lacan J., « Nomina non sunt… », op. cit., Ornicar ?, no 16, p. 12.
110
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La psychanalyse juge les semblants, puis est elle-même attirée dans ce registre. À partir
du réel, on peut juger les semblants, et puis l’on s’inquiète de savoir si le réel tel qu’on le
manipule n’est pas lui-même aussi du même ordre. Voilà déjà l’esquisse de ce que je me
proposais de chercher comme matrice d’une flopée de paradoxes.
Ces deux positions contradictoires ne peuvent être proférées que sur un bord, on ne
peut pas très longtemps se tenir à l’une de ces positions sans revenir à l’autre. Ces énoncés
de Lacan qui nous restent sténographiés produisent un effet de scintillement qui tient à
ce que je simplifie ici comme ces deux temps, ces deux moments de l’antinomie. Je donne
ainsi sa valeur à cette phrase de Lacan – « Ça n’est que pour autant que le réel est vidé
fa
R
de sens que nous pouvons un peu l’appréhender »24. On ne peut l’appréhender qu’un
peu, et non pas franchement dans la catalepsie de l’ensemble où il se situerait dehors. Il
n’est susceptible que d’une appréhension faible.
Le réel scintille hors du sens et du semblant, d’où ce caractère de définition toujours
recommencée dans ce dernier enseignement. On ne peut pas le dire une seule fois, en le
développant, car aussitôt ça s’éclipse de l’autre côté. Il faut le dire d’une certaine façon,
très vite et plusieurs fois. Là, on s’essouffle ; on s’essouffle dans cette escalade, car on ne
peut pas se reposer sur une thèse bien posée. On ne peut qu’« appréhender un peu ».
111
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Dans la psychanalyse absolue, l’absolu dont il s’agit est obtenu par la rupture de
connexions, par la déconnexion. Conformément à un symbolisme parfois utilisé par
Lacan, nous l’écrivons : S1 // S2.
C’est le symbole de la déconnexion, qui abolit, inhibe, le sens et la production de
l’effet de sens. Voilà pourquoi, sur la voie du réel, on rencontre l’Un, qui est le résidu de
la déconnexion et qui sert de recours dans l’accès au réel. Même si vous ne le trouvez pas
assez vidé de sens, cet Un, il est déjà sérieusement épuré. L’Un est la dernière station
avant le réel, si je puis dire.
Lacan peut ainsi dire, dans l’une de ces phrases tortueuses où les réserves, les mino-
rations, ont tout leur prix, comme l’un peu accolé à appréhender – « Mais il faut quand
même bien se raccrocher quelque part ». On regrette bien qu’après « L’esp d’un laps »,
rédigé à la fin du Séminaire du Sinthome, Lacan n’ait plus écrit de texte, par exemple à
la fin de son Séminaire de L’une-bévue. Comment aurait-il rendu par écrit toutes ces
nuances du un peu et du quand même bien ? « Mais il faut quand même bien se raccro-
cher quelque part, et, poursuit Lacan, cette logique de l’un est bien ce qui reste – ce qui
reste comme ex-sistence. » Le mot ex-sistence, comme Lacan parfois l’écrit, est ici à
entendre comme « subsistant hors de », en l’occurrence subsistant hors du semblant et
du sens.
Le réel exige la logique de l’Un, mais à la fois, pour autant que l’Un, c’est encore un
sens, le réel exige aussi l’exclusion de l’Un. Cela dessine une voie en impasse, dans laquelle
Lacan s’installe. Ceci oblige de tourner très vite – à la fois, se servir de… et disqualifier
ce dont on s’est servi. Nous sommes justement dans une problématique du se servir de,
de l’instrument pour viser au-delà. Cette problématique de l’usage et du forçage de l’usage
revient comme un leitmotiv dans ce tout dernier enseignement.
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a S
S2 S1
26. Ibid.
27. Cette intervention de Lacan a été publiée sous le titre « Propos sur l’hystérie (26 février 1977 à Bruxelles) », in Quarto,
no 2, 1981, p. 5 & sq.
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Cette rupture de continuité, le point de vue de la psychanalyse absolue lui confère une
fonction majeure, puisqu’il montre le discours analytique articulé autour d’une coupure,
articulé autour d’une déconnexion du rapport du signifiant au signifiant. Cette faille
entre S1 et S2, Lacan dit à l’occasion que son mathème S(A) traduit précisément cela,
qu’il n’y a pas d’Autre.
Il y a au fond toujours quelque chose d’interrompu dans le rapport du signifiant au
signifiant. S1 ne serait « que le commencement du savoir » attendu en S2 et qui n’est que
supposé. Et Lacan d’ajouter : « un savoir qui se contente de toujours commencer, ça
n’arrive à rien »28. Cette phrase apparemment amusante est une façon de traduire cette
faille et la déconnexion de S1 et de S2. Lacan en justifie son « manque d’espoir », comme
il s’exprime. Cela peut faire glisser au pessimisme, nous touchons un thème qui, à partir
d’une certaine date de son enseignement, va se faire entendre comme un leitmotiv ; par
exemple, dans cette réponse aux auditeurs du Sinthome : « J’attends. Mais je n’espère
rien. »29 Cette réponse, que j’avais citée, traduit tout à fait la position de S1 par rapport
à S2. Le S1, précisément parce qu’il a le sens de l’Un, implique un 2, attend un 2, le
demande et, en même temps, on doit savoir que ça ne viendra pas.
Au titre de ces jeux que les journaux pratiquent parfois, on m’a demandé la semaine
dernière d’indiquer quelle serait mon épitaphe pour le président de la République en
activité. J’ai répondu au téléphone ce qui m’est venu : « Il avait un très grand appétit. »
Une épitaphe pour Lacan, ce pourrait être « J’attends. Mais je n’espère rien. » – Appa-
remment, il n’espérait pas la résurrection des corps. Bon…
Ça roule, cette phrase j’attends mais je n’espère rien, puisqu’elle conduit aussi bien à ce
constat, déjà présent chez Freud mais porté à l’incandescence chez Lacan, de la psycha-
nalyse toujours recommencée. C’est ce qui donnait son pas à son enseignement. Chaque
année est, non pas la suite, mais un départ pris d’ailleurs, de telle sorte que chaque
Séminaire est le commencement d’un savoir. C’est un savoir qui se contente de toujours
commencer. Un peu comme Freud avec son changement de topique, tandis que Lacan
recommençait chaque année. J’ai même mis en doute qu’au sein d’une même année il
n’y eût qu’un seul bloc ; loin que cela forme un seul bloc, on note au contraire des redé-
parts internes, où le point de vue se déplace. On recommence à chaque fois, chaque
semaine. À l’occasion, nous célébrons que ce savoir ne soit pas bouclé sur lui-même. Un
savoir ouvert est aussi un savoir qui ne fait que commencer. C’est pourquoi on peut
dire – de la psychanalyse, vous n’avez encore jamais rien vu.
La même musique se faisait entendre quand Lacan disait que, la passe, il ne cessait
pas de la faire. C’est-à-dire aussi de la recommencer. Selon un point de vue, la passe,
c’est « acquis une fois pour toutes », mais selon un autre point de vue, la passe obéit aussi
au principe du toujours recommencé qui repose sur cette déconnexion. Laquelle n’interdit
pas la promesse, mais assure qu’elle ne sera pas tenue.
28. Lacan J., « Nomina non sunt… », op. cit., Ornicar ?, no 16, p. 13.
29. Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 138.
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Lacan a tout de même cherché une voie de sortie par rapport à l’antinomie de l’es-
croquerie, si je puis dire, une voie de sortie par rapport à l’antinomie « perspective et
pratique ». Il l’a cherchée en définissant la psychanalyse comme une escroquerie qui
tomberait juste par rapport à ce qu’est le signifiant30. Il y a là une nuée de propositions
où j’essaie d’entrer, que j’essaie de faire précipiter. Il s’agirait d’arriver à penser et, plus
encore, d’arriver à pratiquer un effet de sens qui ne serait pas du semblant. Nous en
avons les indications dans d’autres moments de l’enseignement de Lacan. Une voie de
sortie serait de définir l’opération analytique à partir d’une interprétation, connexion-
signifiant ayant à ce titre un effet de sens mais qui ne serait pas équivalent à du semblant.
Un effet de sens qui rejoindrait le réel.
L’infraction symptomale
Lacan est ainsi amené à définir ce dont je fais une opposition terme à terme, en l’ex-
trayant de ce que j’appelais sa nuée, une opposition entre deux rapports du réel et du
symbolique. Il définit d’abord ce que serait la position du symbolique (je traduis : de la
connexion signifiante avec effet de sens) dans le réel. Cela pourrait représenter à d’autres
égards la croyance scientifique qu’il y a du savoir dans le réel comme en témoigne
l’énoncé galiléen de la nature écrite en langage mathématique. Dans le tout dernier ensei-
gnement de Lacan, ce point de vue s’est volatilisé à la mesure même du savoir qui n’est
qu’un supposé savoir, un sens donné.
Le symbolique dans le réel donne un effet de sens R
qui échoue à rendre compte du réel. Au regard du
réel, l’idée de sens n’est que mensonge. Lacan S
l’illustre par une manipulation du tore, et, dans son
énoncé, l’exprime en disant – le réellement symbo- effet de sens
lique, c’est le mensonge31. mensonge
À cela, il oppose le symboliquement réel – la lettre
à l’extérieur du cercle dénomme la dimension dont
il s’agit –, à savoir que dans le symbolique, il y a
quelque chose de réel. Nous retrouvons ici l’angoisse,
terme qui a fait l’objet d’un Séminaire où Lacan la S
définissait déjà comme ce qui ne ment pas, par
rapport à tout ce qui, dans les effets de sens, n’est que R
mensonge. Qu’est-ce que le réel dans le symbolique ?
Ce qu’il a déjà essayé de construire sous les espèces de objet a
l’objet a et qui, pathétiquement, prend la valeur de angoisse S
l’angoisse.
30. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », op. cit., leçon du 15 mars 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 8 : « La psycha-
nalyse est peut-être une escroquerie, mais ça n’est pas n’importe laquelle – c’est une escroquerie qui tombe juste par
rapport à ce qu’est le signifiant, soit quelque chose de bien spécial, qui a des effets de sens. »
31. Ibid., p. 9-10.
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Lacan s’essaie à situer le symptôme à cette place, à la même place que l’angoisse,
comme ce qui ne ment pas, mais aussi bien comme ce qui ne cesse pas de tourner en
rond, ne cesse pas de s’écrire, c’est-à-dire comme une connexion nécessaire qui trans-
porte du sens dans le réel. C’est l’infraction symptomale, si je puis dire. Le symptôme
serait ce qui conserve un sens dans le réel.
À partir de là, Lacan essaie de situer ce que devrait être un concept renouvelé de l’in-
terprétation touchant le symptôme.
Deux voies sont possibles : l’interprétation agit sur le symptôme, parce que le symp-
tôme conserve un sens, par infraction à la définition posée – Lacan essaie d’emprunter
cette voie dans son tout dernier enseignement – ; l’autre voie, à laquelle il donne davan-
tage de résonance, distingue deux modes de l’interprétation selon qu’elle est pensée à
partir du réellement symbolique ou à partir du symboliquement réel. Ou bien l’inter-
prétation n’est qu’un mensonge, qui n’agit que sur les semblants et qui est impuissant
concernant le réel. Ou bien l’on pourrait définir l’interprétation du côté du symboli-
quement réel, mais cela demanderait alors de mettre au point ce que Lacan a appelé un
« signifiant nouveau ».
R S
S R
Il ne s’agit pas d’un signifiant particulier, mais d’un nouveau mode du signifiant, un
mode d’existence nouveau du signifiant, ou du moins un nouvel usage du signifiant qui
n’aurait, comme le réel, aucune espèce de sens.
D’où sa référence à la poésie (qu’il faut mettre en place dans ce schématisme) – seule
la poésie permettrait l’interprétation. Mais ce, à la condition de montrer que la poésie est,
si l’on veut, doublement articulée. La poésie produit à la fois un effet de sens et un effet
de trou, un vidage. Par son effet de trou, elle serait adéquate à l’objet a. C’est un usage du
mensonge, un forçage du mensonge dans le sens du réel.
R S
S poésie R
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Un dernier mot sur la clinique qui s’en déduit pour Lacan, et qui oppose la névrose
et la psychose.
Je l’ai rappelé la dernière fois, Lacan a pu dire que la névrose tient aux relations
sociales. La névrose n’est pas tant un phénomène de l’Un que le résultat du plongement
de l’Un dans la sphère de l’Autre. Elle s’articule en particulier au sein des relations de la
famille.
Un
Autre
Un
La psychanalyse du névrosé, du moins à l’horizon de ce que l’on peut en dire, est une
remontée. On part de l’Un plongé dans l’Autre, les semblants qui sont là véhiculés
vacillent et s’évacuent jusqu’à ce que le sujet ait accès à son se parler à soi-même, jusqu’à
ce qu’il ait accès à l’autisme de son discours. L’interprétation trouverait alors sa valeur
d’intrusion d’un mode nouveau du signifiant.
Autre Un
Un Autre
117
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32. Cf. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », op. cit., leçon du 17 mai 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 21-22.
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Un signifiant nouveau qu’il spécifie, au conditionnel, de n’avoir aucun sens33. Cette spéci-
fication se justifie sans doute si l’on place l’inconscient là où est le réel, défini comme
n’ayant aucune espèce de sens.
Cependant, le domaine, l’étendue, l’empire du signifié est-il épuisé par le sens ? Non,
dès lors qu’à côté du sens, nous avons placé quelque chose d’énigmatique sous le nom
de trou. Dans le signifié, il y a autre chose que le sens, il y a aussi du trou.
Voilà, en tout cas, ce que je prends comme problème
à résoudre aujourd’hui. Je ne veux pas aller au-delà, je
veux essayer de saisir les rapports du sens et du trou. Et
ce, dans l’idée de préciser, autant que faire se peut, ce effet de sens - effet de trou
que serait ce nouveau mode de l’interprétation, dont
Lacan cherche le renouvellement dans sa pratique.
En conclusion de l’une des dernières leçons du Séminaire XXIV, Lacan dit que la
psychanalyse doit être une « pratique sans valeur »34. Je crois avoir donné cette année de
quoi saisir ce sans valeur ; la pratique analytique à être une pratique sans valeur, dans la
mesure même où les valeurs sont des semblants. Cela la différencie en particulier de ce
qui nous sert de référence, et même de modèle, dans la distinction du double effet, à
savoir la poésie. La poésie a encore comme valeur d’avoir à être belle, elle fait révérence
au beau, et c’est explicitement ce dont Lacan exclut la psychanalyse.
Mais ce sans valeur s’inscrit aussi dans la distinction à faire de la valeur et de l’usage.
La valeur est déterminée dans l’échange – un peut valoir pour un autre, comme si c’était
cet autre –, alors que l’usage est du même, sans substitution. Voilà qui n’est pas mal à sa
place concernant l’interprétation dont on sait bien que la valeur s’évanouit dès qu’on la
rapporte, dès qu’on la décontextualise pour la mentionner, pour la citer. Elle n’est censée
opérer qu’une seule fois, la seule fois où elle est proférée à sa place initiale. Bien entendu,
on cite les interprétations, il est utile de connaître telle ou telle interprétation faite par
Lacan, voire de la resservir. Mais elle ne vaut pas pour l’autre. Comme telle, une inter-
prétation n’a pas de valeur d’échange, mais d’usage. Elle est sans valeur, au sens où, comme
Lacan le souligne après Freud, un cas est sans valeur pour en comprendre un autre.
Pour prendre les choses d’un peu plus haut, il ne me paraît pas excessif d’avancer que
le TDE de Lacan est travaillé par une difficulté concernant le langage, et plus exactement
la parole. Cela contraste avec le tout début de l’enseignement de Lacan où, au contraire,
le concept de la parole est central, explicité et développé d’une façon qui n’a pas été sans
écho, sans conséquence, pour la philosophie de la seconde moitié du XXe siècle.
33. Cf. ibid., p. 23 : « un signifiant nouveau qui n’aurait aucune espèce de sens ».
34. Ibid., leçon du 19 avril 1977, p. 16.
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Résonance corporelle
Mon idée est que la solution serait au moins indiquée par le doublet de l’effet de sens
et de l’effet de trou. Cette conjonction est aussi bien une équivoque – mot qui garde
toute sa place dans la doctrine de l’interprétation, au point que Lacan dit au début du
35. Cf. Lacan J. : Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 144 & « Vers un signifiant nouveau », op. cit., leçon
du 19 avril 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 16.
36. Cf. Lacan J. : Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome, op. cit., p. 39.
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Sinthome (et s’il va vite, c’est qu’il a derrière lui les pages de « L’étourdit » où il développe
cela) : « c’est uniquement par l’équivoque que l’interprétation opère ». Cette opération
équivoque de l’interprétation, il lui assigne un très vieux terme de son enseignement
– la résonance. « Il faut, dit-il, qu’il y ait quelque chose dans le signifiant qui résonne. »37
L’usage de ce terme traverse l’enseignement de Lacan depuis son début. Si vous voulez
bien vous en souvenir, la troisième et dernière partie de son écrit « Fonction et champ de la
parole et du langage… » a pour titre Les résonances de l’interprétation. Ce terme est encore là
mis en fonction au début du Sinthome, mais il y reçoit comme une généralisation, puisque
la pulsion, le concept freudien de pulsion est lui-même ramené à un effet de résonance.
Or la dichotomie de l’effet de sens et de l’effet de trou me semble aller contre la réso-
nance, je vais y venir. Si l’on veut parler de résonance, il suffit de l’effet de sens. Les effets
de sens sont des résonances. En revanche, l’effet de trou serait d’un autre ordre que celui
de la résonance. La généralisation du concept de résonance à la pulsion s’exprime dans
une phrase du Sinthome souvent citée, une phrase qui a cette beauté de simplifier les
extraordinaires constructions freudiennes et celles que Lacan a ajoutées à celle-ci – « les
pulsions, c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire »38.
Là, il n’est pas question de l’architecture des pulsions, de leurs éventuelles substitu-
tions, il n’est pas question de l’opposition, comme dans le Séminaire XI, entre goal et
aim, on ne cherche pas à y situer le grand Autre, court-circuité ou au contraire pêché,
accroché, on ne s’occupe pas non plus de la structure du dire. On se contente de mettre
en valeur la résonance corporelle de la parole, l’écho du dire dans le corps.
Dans sa simplicité, cette proposition ouvre, sur le mode qui a été celui du Sémi-
naire L’angoisse, à une anatomie, à une physiologie où l’on voit : le circuit du sens, le
circuit de la parole, qui met en fonction l’oreille, cet orifice qui n’a pas de clapet et ne
peut pas se fermer ; le trou corporel de la bouche – j’ai relevé que Lacan précisait la
bouche en tant qu’elle suce, qu’elle se suce, avec l’image freudienne de la pulsion orale
comme bouche s’embrassant elle-même ; l’oreille, la bouche, et puis la voix, résonnant
et répondant dans le corps.
Autrement dit, cette résonance met en fonction le sens
corps et le langage, et le circuit du sens passe par ces corps - langage
deux pôles.
Dans la construction du Séminaire Le sinthome, nous reconnaissons le corps comme
l’imaginaire, le langage comme le symbolique, avec un ajout que Lacan lui-même consi-
dère comme problématique, comme non obligatoirement conditionné par l’inconscient
de Freud, le réel, dont il fait explicitement le troi- sens
sième, le tiers du couple corps-langage, le tiers du
corps - langage
couple du sens. Non pas dans une fonction d’inter-
position mais, au contraire, comme s’il fallait ce tiers réel
pour que cela fasse accord, pour que cela tienne ensemble. Le schéma de la résonance
serait là supporté par le réel. Du moins est-ce la construction de Lacan.
37. Ibid., p. 17.
38. Ibid.
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De la même façon que, dans le corps, on met en valeur les orifices du sens, dans le
symbolique, qui est la formalisation du langage, Lacan met en valeur le trou. Ce trou qui
est là dans son couple avec le sens, nous le rencontrons dès le début du Sinthome. C’est
le trou présent dans le nœud borroméen en tant qu’il est le principe de l’anneau, du rond
de ficelle, et c’est le trou en tant qu’il est spécialement par Lacan décerné au symbolique.
Lacan distingue trois termes qui valent pour chacun des ronds de ficelle, à savoir le
trou, la consistance et l’ex-sistence, chacun des trois valant par rapport aux deux autres.
Mais en même temps, il décerne, par excellence, un de ces termes à chacune des trois caté-
gories. Il décerne l’ex-sistence au réel, la consistance à l’imaginaire et il décerne au symbo-
lique spécialement la catégorie du trou. Peut-être cela nous fait-il déjà approcher la
présence du terme de trou à côté du sens concernant les effets de l’interprétation.
Dans le chapitre II du Sinthome (son chapitre anti-Chomsky), Lacan dit ainsi : le
symbolique « ne se sustente que de la fonction [du] trou dans le réel », « l’efficace propre
au langage […] se supporte de la fonction du trou ». De la même façon, approchant ce
dont il s’agit, nous dirions : l’interprétation se supporte de la fonction du trou dans la
mesure même où elle concentre l’efficace propre au langage.
Ce disant, je joins les énoncés de Lacan à travers deux années, puisque cet effet de trou
est tout à fait absent du Sinthome. Il est absent au point que Lacan définit explicitement
ladite « manipulation interprétative » comme jouant sur le sens. Il fait de l’interprétation,
sans plus de précision, un jeu sur le sens, avec pour seule précision dans ce Séminaire le
terme d’« équivoque ». Mais l’équivoque n’est jamais qu’un double sens. C’est encore à
distance de ce sens et trou. Le sinthome n’offre pas tellement plus concernant l’interpré-
tation, ramenée à un jeu sur le sens. Reste à dire où est le sens, et ça, Lacan s’y est essayé.
L’interprétation est supposée viser le symptôme. C’est dans cette mesure que Lacan
invite à ne pas confondre le symptôme et le réel, comme le fait Chomsky ; ce serait l’er-
reur chomskienne. Le symptôme est à ne pas confondre avec le réel dans la mesure où
on l’atteint à partir d’un jouer sur le sens.
À plusieurs reprises, Lacan situe le sens comme le champ déterminé entre imaginaire
et symbolique. Dans l’un des schémas, vous le voyez écrit entre symbolique et imaginaire,
le réel demeurant distinct du symbolique et de l’imaginaire, et hors sens. Ce sens, Lacan
en nomme l’interprétation, c’est au moins ainsi que j’entends ce qu’il formule dans ces
mots : le sens est l’objet de la réponse de l’analyste à l’analysant. Il dit exactement :
« l’objet de la réponse de l’analyste à l’exposé, par
sens
l’analysant, tout au long de son symptôme »39. S’il y
a la parole analysante, elle consiste dans l’exposé du corps - langage
symptôme et le sens fait l’objet de la réponse de l’ana- réel
lyste, il fait l’objet – je traduis – de l’interprétation. jouissance
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Ce n’est pourtant pas le fin mot dans la mesure où, à certains points du Séminaire
Le sinthome, la jouissance est distinguée du sens, elle est placée du côté du réel.
Reste béant l’écart entre sens et jouissance. En quoi un jeu sur le sens aurait-il des
effets sur la jouissance ? Rien n’est dit à ce propos. Ce dont Lacan tentait de rendre
compte avec son sigle de l’objet a et sa manipulation subséquente se perd à un moment.
Triplicité de l’inconscient
Ce qui n’est pas non plus réglé dans ce Séminaire, je l’ai déjà montré, c’est le statut,
la place de l’inconscient. Lacan dit bien « le réel de l’inconscient », mais c’est pour
ajouter : « si tant est que l’inconscient soit réel ». Je cite précisément les pages 101-102,
où nous voyons la tentation de faire équivaloir l’inconscient et le réel, voie que Lacan
choisira dans son texte de « L’esp d’un laps ».
Tandis que dans ce Séminaire, il pose la ques- sens
tion : « Comment savoir si l’inconscient est réel
ou imaginaire ? » Ceci renvoie au corps, en corps - langage
ics
particulier à l’écho du dire dans le corps. La réel
solution proposée alors par Lacan est qu’il parti- jouissance
cipe d’une équivoque entre imaginaire et réel.
Mais plus avant dans son Séminaire, il reste néanmoins attaché à lier l’inconscient au
symbolique, loin de toute équivoque du réel et de l’imaginaire, quand il dit, page 131 :
« l’inconscient suppose toujours […] un savoir parlé. L’inconscient est entièrement réduc-
tible à un savoir ». Il n’est pas question du corps, il s’agit vraiment du symbolique : il « est
entièrement réductible à un savoir. C’est le minimum que suppose le fait qu’il puisse
être interprété ».
Nous avons là un déplassement qui oblige à
distinguer l’inconscient du réel, dans la mesure
où il est toujours en référence au corps. En sens
revanche, le sinthome devient, dans les schémas corps - langage
ics
mêmes de Lacan, équivalent au réel. Quand le réel
symptôme devient équivalent au réel, ce qui jouissance
corrélativement devient mystérieux, c’est en
S
quoi un jeu sur le sens peut porter effet sur le
sinthome.
J’essaie de simplifier autant que possible les multiples déplacements de Lacan. C’est
dans cet espace de déplacement qu’il continue de se mouvoir dans son Séminaire de
L’une-bévue et ce, dans un fatras d’apories de plus en plus serrées.
Double sens
Avec la notion d’une interprétation qui joue sur le sens s’introduit, et il faut voir
comment, la référence de Lacan à la poésie. Je l’ai rapidement évoqué la dernière fois.
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Lacan expose ainsi que la vérité dont il s’agit concerne essentiellement et comme tel
le rapport sexuel avec, à la clé, un développement sur le mythe d’Œdipe.
Comment s’expliquer cela ? Comment Lacan a-t-il dégagé le il n’y a pas de rapport
sexuel ? Comme étant la conséquence qui peut se tirer de tous les dits de l’amour. Voyez
là-dessus son écrit « Télévision ». Les dits de l’amour ne trouvent à s’ordonner qu’à partir
du moment où l’on formule, en bonne logique : il n’y a pas de rapport sexuel. C’est déjà
la référence à un trou, celui du rapport sexuel.
À partir de là, on peut saisir la pertinence, difficile sans doute, du modèle poétique
que Lacan propose à l’interprétation borroméenne. Le tour de force du poète, selon
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Lacan, n’est pas simplement de produire une équivoque, sur le mode de l’interprétation
ancienne, ce serait d’éliminer un sens. Par quoi il faut entendre, me semble-t-il, éliminer
un sens sur deux et remplacer le sens absent par une signification. De quoi peut-il s’agir ?
sens 1
S1 S2
sens 2
trou signification
Eh bien, ce que Lacan appelle ici une signification, dont le poète viendrait doubler
le sens, est l’équivalent du trou dont nous parlons. Le rapport sexuel vaut précisément
pour nous indiquer, pour spécifier, le trou dans le réel qu’est ce rapport sexuel. Je le vois
à ceci qu’il dit : la signification n’est qu’un « mot vide »40. Par cet adjectif de vide, Lacan
vise l’approche de ce que nous avons épinglé comme l’effet de trou. Il l’explique en
passant et termine sa leçon là-dessus. On a mis entre ses mains un ouvrage érudit sur la
poésie amoureuse de Dante qu’il commente en disant : le désir a un sens, l’amour n’est
rien qu’une signification, nous renvoyant à ce qu’il a avancé sur l’amour courtois. Lacan
justifie cette lecture de la signification vide par le trou du rapport sexuel.
40. Lacan J., « Vers un signifiant nouveau », op. cit., leçon du 15 mars 1977, Ornicar ?, no 17/18, p. 11.
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dans ses terres du côté des Pyrénées où elle se laissera dépérir – enfin, dépérir… rien n’est
dit là-dessus –, la moitié du temps dans un couvent et l’autre moitié chez elle, où c’était
encore plus strict qu’au couvent. Et le duc de Nemours reste Gros-Jean comme devant.
Dans un passage cependant, ils échangent l’aveu de leur passion. Le duc de Nemours
lui dit — Mais votre mari est mort maintenant [je simplifie], qu’attendez-vous ? Elle lui
répond — Justement, vous n’êtes pas pour rien dans sa disparition. Deuxièmement, que
me rapportera le mariage ? Céder à l’amour qui ne peut que décroître au cours du temps.
Vous connaissant, beau garçon comme vous êtes, vous ne manquerez pas de céder à l’une
ou l’autre.
Qu’est-ce ? C’est resté comme un point d’interrogation à travers les commentaires.
On transcrit même cela parfois de travers, tellement cela comporte quelque chose de
peu compréhensible, sauf à se régler sur le point où j’en étais arrivé, à savoir qu’elle se
voue à préserver le sens du désir comme sens. Elle s’installe dans un amour courtois à
perpétuité, autrement dit, elle reconnaît l’amour comme une signification vide. Elle se
voue à l’incarner dans l’absence de la relation sexuelle.
Cet effet de sens / effet de trou reflète, répercute la division entre désir et amour,
l’amour saisi dans le contexte de l’amour courtois. Si
désir amour
j’ai pu énoncer la dernière fois qu’il n’y avait rien sur le
transfert dans le tout dernier enseignement de Lacan,
je dirais en court-circuit que s’il y avait quelque chose, effet de sens - effet de trou
on pourrait le situer au niveau de cet effet de trou.
Là, me semble-t-il, faut-il entendre la nouvelle situation de l’interprétation dans le
contexte que j’ai dit rapidement borroméen. L’interprétation serait ici « un forçage par
où un psychanalyste peut faire sonner autre chose que le sens »41.
Faire sonner autre chose que le sens, c’est autre chose que la résonance, c’est, à propre-
ment parler, ajouter le vide. Là se conteste le vieux concept de la résonance. Le sens
résonne à l’aide du signifiant, dit Lacan – reprenant là une doctrine qui était chez lui bien
acquise –, mais « ça ne va pas loin, c’est plutôt mou. Le sens, ça se tamponne ».
On saisit ce qu’il vise avec la notion d’un signifiant qui n’aurait aucune espèce de
sens. Il vise, si l’on peut dire, la résonance de l’effet de trou, soit ce qui, dans les dits, se
logifie à partir de l’absence du rapport sexuel et s’étend comme une signification vide.
Sa référence à l’écriture poétique chinoise n’est pas faite pour induire que l’interprétation
est à écrire, qu’elle s’écrit, mais que l’interprétation n’est pas simplement une équivoque
de sens à sens, qu’elle est à proprement parler le forçage par quoi un sens, toujours
commun, peut résonner comme une signification qui n’est que vide, qui n’est vide qu’à
la condition qu’on s’y voue.
Je vais arrêter là-dessus. La prochaine fois, je ne dis pas que je poursuivrai, parce que
je prendrai peut-être un nouveau point de départ. Si ce que je vous ai dit vous a paru un
peu embarrassé – j’aurais voulu arriver à le simplifier davantage –, en lisant le Séminaire
de L’une-bévue, vous verrez que j’ai tout de même réussi à en tirer quelque chose.
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