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Huitiemes Toutes

Recueil de textes pour la 8ème éducation de base

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Huitiemes Toutes

Recueil de textes pour la 8ème éducation de base

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PREMIERE SEPARATION
J’avais quinze ans quand je partais pour Conakry. J’allais y suivre l’enseignement
technique au collège Georges-Poiret.
Depuis une semaine, ma mère accumulait les provisions. Conakry est à quelque cent
kilomètre de Kouroussa et pour ma mère, c’était une terre inconnue, où Dieu seul savait si l’on y
mange à sa faim. Et c’est pourquoi les couscous, les viandes, les poissons, les ignames, le riz, les
patates s’entassaient.
La dernière nuit fut triste. J’étais très énervé, un peu angoissé aussi, et je me réveillais
plusieurs fois.
Ma mère me réveilla à l’aube. Je vis qu’elle avait les traits, mais elle prenait sur elle, et
je ne dis rien ; je fis comme si son calme apparent me donnait réellement le change sur sa peine.
Mes bagages étaient soigneusement rangés dans la case.
J’allais dire au revoir aux vieilles gens de notre concession et des concessions voisines,
et j’avais le cœur gros.
Quand je revins près de ma mère et que je l’aperçus en larmes devant mes bagages, je
me mis à pleurer à mon tour. Je me jetais dans ses bras.
“Mère ! Criai-je”
Je l’entendais sangloter, je sentais sa poitrine douloureusement se soulever.
“Mère, ne pleure pas ! Dis-je. Ne pleure pas !”
Mais je n’arrivais pas moi-même à réfréner mes larmes, et je la suppliai de ne pas
m’accompagner à la gare, car il me semblait qu’alors je ne pourrais jamais m’arracher à ses bras.
Elle me fit signe qu’elle y consentait. Nous nous étreignîmes une dernière fois, et je m’éloignai
presque en courant. Mes sœurs, mes frères se changèrent des bagages.
Mon père m’avait rapidement rejoint et il m’avait pris par la main, comme du temps où
j’étais encore enfant. Je ralentis le pas : j’étais sans courage, je sanglotais éperdument.
“Père, fis-je.
- Je t’écoute, dit-il.
- Est-il vrai que je pars ?
- Que ferais-tu d’autre ? Tu sais bien que tu dois partir.
- Oui, dis-je.
- Allons! Allons, petit, dit-il. N’es-tu pas un grand garçon ?”
Et je me mis à sangloter.
Mais sa présence, sa tendresse même, et davantage encore maintenant qu’il me tenait
la main, m’enlevaient le peu de courage qui me restait, et il le comprit.
“Je n’irai pas plus loin, dit-il. Nous allons nous dire adieu ici, il ne convient pas que nous
fondions en larmes à la gare, en présence de tes amis ; puis je ne veux pas laisser ta mère seule
en ce moment : ta mère a beaucoup de peine. Sois courageux! Mes frères, là-bas, s’occuperont de
toi. Mais travaille bien! Travaille comme tu travaillais ici. Nous avons consenti pour toi des
sacrifices, il ne faut pas qu’ils demeurent sans résultat. Tu m’entends ?
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- Oui, fis-je
Il demeura silencieux un moment, puis il reprit :
- Vois-tu, je n’ai pas eu comme toi un père qui veillait sur moi, à douze ans j’étais orphelin, et
j’ai dû faire seul mon chemin. Ce n’était pas un chemin facile! J’ai dû beaucoup me
contraindre et beaucoup travailler pour me faire ma situation. Toi…mais en voilà assez.
Saisis ta chance! Et fais-moi honneur! Je ne te demande rien de plus. Le feras-tu ?
- Je le ferai, père.
- Bien! Bien…Allons! Sois brave, petit. Va!...”
Il me serra contre lui. Puis brusquement, il desserra son étreinte et partit très vite ?
Sans doute ne voulait-il point me montrer ses larmes.
Camara Laye, L’enfant noir (Plon)

AMOUR MATERNEL
A la mort de mon père j’étais âgé de quelques années seulement. Ma mère entreprit donc
de m’élever. Elle y a apporté une sollicitude extrême. Elle a fait tout, m’entends-tu ? Tous ce
qu’elle croyait faire pour mon bien. Elle me gavait de nourriture, de bonne nourriture. Chaque soir,
elle me plongeait dans une énorme marmite pleine d’eau tiède et me frottait longuement tout le
corps. Trois fois par semaine, elle m’envoyait écouter les leçons du catéchiste… J’étais mieux
habillé que les gosses de mon âge qui avaient leur père.
Nous dormions sur des lits de bambou des deux côtés du feu que ma mère ne cessait
d’attiser la nuit tandis qu’elle me racontait des fables ou me parlait de mon père, de son enfance à
elle, du pays où elle était née, de ma grand-mère morte peu avant ma naissance…
Certaines nuits, nous entendions hurler un hibou ou hurler un chimpanzé : je me faisais tout
petit dans mon lit, et ma mère en riant me disait : « N’aie donc pas peur, fils ; il ne viendra tout de
même pas te chercher là, devant moi… »
D’autres nuits, la pluie crépitait sur le toit, tandis que de violentes rafales balayaient la
cour, agitaient les arbres là-bas derrière le village ; alors ma mère me disait : « Mon Dieu! Ecoute
les mangues tomber. Un qui va être content demain, c’est toi. Pas vrai? » Oh! Elle me corrigeait
souvent et sans ménagement. Mais le souvenir même de ces punitions me la rend encore plus
chère.
Tout ce qu’elle était pour moi, je ne l’ai deviné que ce jour où j’ai souffert pour la première
fois de ma vie : ma mère était allée m’inscrire à l’école de la ville. Désormais, cinq jours sur sept,
je serais séparé d’elle. J’ai pleuré ce jour-là comme jamais plus je ne pourrai le faire. J’ai bien fini
par me faire à cette nouvelle existence ; mais, au début, ce fut très difficile : ma mère, jalouse, ne
m’avait pas habitué à fréquenter les enfants de mon âge.
Eza Boto, ville cruelle (Présence Africaine).

TANTE BELLA
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Les femmes, insouciantes et joyeuses le matin, quand elles partaient aux champs, en
revenaient maintenant, non plus en file, mais une à une et muettes de fatigue.
Toutes étaient rentrées depuis longtemps, lorsque, au bout du village, apparut, enfin, la
silhouette de notre tante, de Tante Bella, la grande sœur de notre père.
Lourdement bâtie, elle ployait pourtant sous le poids de l’immense panier de rotin
qu’elle portait sur son dos. Ce panier contenait un peu de tout : des morceaux de bois de
chauffage, des morceaux de cannes à sucre, un régime de plantain, des courges, des bottes de
feuilles de manioc et une diversité de fruits comestibles, juteux, farineux, doux, un tas de bonnes
choses dont elle nous savait friands et qu’elle seule nous offrait. En retour, tous les enfants, petits
garçons et petites filles, ses neveux et ses nièces, nous lui faisons fête quand elle rentrait des
champs, presque toujours la dernière.
Nous guettions son retour, et nous nous placions à proximité du chemin par lequel elle
devait arriver. Elle donnait toujours plus, et le meilleur fruit à celui qui, le premier, parvenait
jusqu’à elle, et lui prenait la main.
Aussi, quand elle apparut, toute la marmaille se précipita à sa rencontre.
« Sono a soaaaaah », criaient les petites voix. Notre tante est venue !
On se frayait un passage pour aller jusqu’à elle, et celui qui tenait sa main s’y
cramponnait solidement pour ne pas perdre sa récompense. Tante Bella, elle, sans arrêter sa lente
progression, touchait à la ronde, de petites têtes, de petites mains, et lorsqu’on lui marchait sur
les pieds ou qu’on entravait sa marche elle tenait de nous écarter, et proférait des menaces qui ne
trompaient personne, et n’écartaient personne. Elle nous aimait tant.
Aussi, entourée de cette bande sautillante et jacassante, elle nous pilotait vers sa case,
d’où nous ressortions bientôt, mangeant, croquant, suçant toutes sortes de choses.
D’après Joseph Owono, Tante Bella (librairie Au Messager).

VOL DES QUESTIONS D’EXAMEN


Résumé : Des élèves de cinquième secondaire en sont au dernier jour des examens de
fin d’année. Deux épreuves restent encore à passer : géographie et histoire. Mais le
cours de géographie leur paraît trop difficile, et il ne leur reste qu’une heure pour
l’étudier ! (Acte I scène 1 et 2). La scène se déroule dans le salon du professeur de
français, frère d’un des élèves.
Mapera- Tsongo
1er Partie
Mapera (entrant) : Victoire! Victoire, mon ami…Nous sommes sauvés!
Tsongo : Nous sommes sauvés ?
Mapera : oui, mon cher ; je suis parvenu à dérober le questionnaire de géographie!
Tsongo : Le questionnaire ? ce n’est pas possible.
Mapera : j’étais allé chercher la petite sœur du géographe. En entrant dans la maison, je ne
trouve personne. Sur la table, les fiches de préparation de Monsieur Climat ainsi que ce
questionnaire.
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Tsongo : Montre-le donc!


Mapera (exhibe un papier et lit) : La question est unique : Etablissez un parallélisme entre le climat
et la végétation des Monts Bleus des Mitumba.
Tsongo : Etablissez quoi ?
Mapera : Un pararér…pararél…paral-lé-lisme.
Tsongo : Il est fou : ce mot n’existe pas en français.
Mapera : je connait le palarélogramme, des droites palarères, le palaroropipède, mais le
palarolisme…Ah non! Je n’y pige rien.
Tsongo : Consulte un peu tes bras.
Mapera (consultant) : Climat et végétation des Monts Bleus des Mitumba. Mais le pararolisme n’y
est pas ?
Tsongo : Est c’est là le nœud de la question.
Mapera : Monsieur Climat est fou, mais je sais le tromper à ma façon.
Tsongo : on ne peut pas tromper Monsieur Climat. Un philosophe !

2e Partie)
Mapera (découvre une autre question au verso) :
Ah! Il ya deux questions au choix.
Tsongo ; Lis un peu l’autre. Elle doit être moins imperméable.
Mapera : Première série. Répondez à une seule question. Un. Localisez sur un croquis les
principaux gisements cuprifères en Afrique et brossez succinctement l’évolution de la
commercialisation du cuivre dans le monde.
Tsongo : Localisez quoi ?
Mapera : Sur un croquis, les principaux gisements cuprifères.
Tsongo : Mais localiser, c’est quoi et cuprifères, c’est quoi ?
Mapera : Moi je n’ai entendu ces mots. Cuprifères! Ah! (rire)
Tsongo : La deuxième partie de la question demande de brosser quoi ?
Mapera : De brosser succinctement. (rire) Ah! (rires)
L’examen commence dans quinze minutes. Fais rapidement deux copies de la réponse
que je t’ai dictée tantôt. Tu as du cirage ?
Tsongo : Bien sûr. Pourquoi ?
Mapera : Puisque je ne sais pas brosser succinctement (consultant le questionnaire) l’évolution de
la commercialisation du cuivre alors je vais brosser succinctement mes souliers. (Il le
fait)
Mumbere Mujomba, Le Philosophe.

TENTATIVE DE CORRUPTION
Résumé : Deux élèves qui ont des échecs veulent corrompre les professeurs pour qu’ils
leur ajoutent des points avant la délibération. Mais le professeur de géographie, lui, est
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connu comme incorruptible. Mapera va cependant essayer de l’acheter ( Acte II scène 1).
(La scène se déroule dans le salon du professeur de français)
Mapera-Kakule
1er Partie
Mapera : Bonjour, Citoyen Professeur.
Kakule : Bonjour. Le professeur n’est pas là ?
Mapera : Il est allé prendre un verre à Njiapanda. Vous êtes devenu invisible, citoyen Professeur.
Kakule : c’est que nous avons du pain sur la planche, mon ami, avec toutes les corrections que
vous devez imaginer.
Mapera : Certainement avec treize classes, vous devez corriger au moins 650 copies.
Kakule : 697 exactement. Mais le comble, c’est qu’en plus de tout ça, je suis titulaire d’une classe
de 70 élèves. Il y a des points à totaliser et transcrire, des pourcentages à calculer, des
places à classer… un tas de choses à faire.
Mapera : Si bien que je ne pourrais pas essayer de vous exposer un petit problème, très petit,
pendant deux secondes, Citoyen.
Kakule : Passez chez moi demain à seize heures trente (il a consulté un mini-agenda avant de dire
l’heure)
Mapera : Il semble, Citoyen, qu’il pourrait être trop tard.
Kakule : Il n’est jamais trop tard pour causer et demain, pour bavarder autour d’une tasse de thé,
je serai très libre.
Mapera :Parce que, Citoyen, c’est-à-dire que je voulais tout simplement vous supplier de bien
vouloir être assez gentil pour voir l’amabilité de me dire si notre examen est déjà
corrigé, Citoyen Professeur.
Kakule : Si j’ai bonne souvenance, vous avez remis une feuille toute blanche n’est-ce pas ? (il
n’exhibe)
Mapera : C’est que, Citoyen, la question était super métaphysique, Citoyen, et je vous prie,
Citoyen, de trouver, Citoyen, une solution, à ce problème, Citoyen. Et puis, je me
demande si c’était la question prévue.
Kakule : Je ne vois pas du tout ce que vous voulez dire.
2e Partie
Mapere : Pour être plus claire, Citoyen, je voudrais obtenir 60 sur 60 à l’examen. Je vous jure que
vous serez satisfait de ma reconnaissance, Citoyen.
Kakule : je vous prie de quitter ce lieu avant que je me fâche.
Mapera : Dix zaïres par point Citoyen.
Kakule : Disparaissez de ma vie avant que je m’énerve.
Mapera : Cinquante zaïres par point.
Kakule : Arrêtez ce discours avant qu’il ne soit trop tard.
Mapera : Cent zaïres par point, Citoyen.
Kakule : Assez de vous moquer! A qui donc croyez-vous vous adresser ?
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Mapera : Croyez-moi, Citoyen, le commerce des points est très profitable. Un homme raisonnable
ne pourrait s’en passer. Et pour preuve, voici des billets, Citoyen, si vous me prenez
pour un mendiant de points.
Kakule : Il ne vous reste qu’une fraction de seconde pour être fou.
Mapera : Si l’argent n’est pas ce qui vous intéresse, je suis d’une éloquence exceptionnelle auprès
des filles et, en moins d’une heure, je vous amène au même moment toutes les plus
belles filles du Collège.
Ecrivez leurs noms sur ce papier.
Kakule : Je ne sais pas si vous avez jamais été normal.
Mapera : S’il y a un homme anormal dans cette école…
Kakule : S’il y a un homme anormal dans cette école, eh bien…achevez.
Mapera : Non, Citoyen…
Kakule : Achevez!
Mapera : Citoyen, je dirai puisque vous insistez : tous les villageois, tous les élèves, tous les
professeurs, tous les cuisiniers, tout le monde vous prend pour un homme anormal.
Anormal, contradictoire, démodé, hypocrite, détraqué, malade et malheureux. Voici un
conseil d’ami : puisque le commerce des points profite et aux élèves, et aux professeurs,
et aux parents, vous avez tout intérêt à le pratiquer. Autrement vous resterez
éternellement malheureux, malade, détraqué, hypocrite, démodé, contradictoire et
anormal comme tout le monde le dit.
Kakule : Assez dire à ce « tout le monde » de me ficher la paix, à moi un détraqué.
Mapera : Comprenez-moi, Citoyen, c’est de points que j’ai besoin. Donnez-moi-même 30 sur 60,
Citoyen.
Kakule : Une question : de quel pays provient le carburant que nous utilisons à l’internat ?
Mapera : De l’Arabie Saoudite.
Kakule : Votre grand-père peut-il comprendre qu’une guerre e n Arabie Saoudite puisse priver
d’électricité l’internat d’une école de la brousse ?
Mapera : Mon grand-père! Il ignore l’unité du pyrèthre qu’il cultive.
Kakule: Pouvez-vous vivre dans une ignorance telle que la sienne?
Mapera: Vous m’injuriez, Citoyen. Une véritable caverne sans fenêtre: mon grand-père ne connait
ni le swahili, ni le lingala, ni le français.
Kakule: Nous sommes là pour vous sortir de l’ignorance, pour vous apprendre des choses, le plus
de choses possible. Nous sommes venus ajouter à votre caverne le plus de fenêtre
possible. Nous ne sommes pas venus vous distribuer des points.
Mapera: Citoyen, nous auront le temps de philosopher en long et en large demain à seize heures
trente autour d’une tasse de café. Pour le moment, je veux monter de classe et ce que je
veux sur mon bulletin, c’est plutôt les points; ce n’est pas le pétrole d’Arabie Saoudite.
Pour vous dire la vérité, je n’ai jamais ni écrit ni lu votre cours; il est métaphysique.
Pendant les deux semaines d’études, je cherchais cet argent pour vous, Citoyen. Prenez,
Citoyen.
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Kakule: Songez surtout que j’ai 600 copies à corriger et 70 bulletins à remplir et surtout que je ne
suis pas votre petit frère.
Mapera: Dictez-moi la réponse à cette question, attribuez-moi 59 sur 60 et je vous laisse tous ces
billets. Si vous voulez le double de cet argent, je vous l’apporte tout à l’heure avec toutes
les plus belles filles du collège si cela vous plaît.
Kakule: Sortez!
Mapera: Tu es donc un rocher comme tout le monde le dit, un anormal, un détraqué, un malade,
un hypocrite, un contradictoire, un malheureux, un démodé, eh bien, je t’apprends que tu
me verras en face de ton bureau en septembre prochain, dans la classe supérieure.
Il claque la porte.
AMITIE D’ENFANTS
« Bonjour, Peter.
- Salut, Ellen.
- Tu viens te promener avec moi au bout du terrain de jeux ?
- Je ne peux pas : tu sais bien que je dois faire la queue à la cantine.
- Tu n’as pas besoin de faire la queue aujourd’hui.
- Moi, je veux manger.
- Tu sais, j’ai apporté deux déjeuners.
- Et il y en un pour moi ?
- Oui.
- Mais pourquoi ? je croyais que tu étais plus pauvre que moi, comme tu es plus maigre.
- Nous sommes très pauvres pour tout mais pas pour la nourriture. Là où ma mère travaille, ils
gaspillent beaucoup de choses, alors, elle rapporte tout ce qu’elle peut chez nous. Il y a du
poulet dans tes sandwiches. Moi, j’ai beau manger, je ne deviens pas gosse ! maintenant il vaut
mieux que je te dise quelque chose : je suis faible de la poitrine.
ça m’est égal!
- On est loin maintenant : tiens, prends tes sandwiches. Si on essayait sous cet arbre ?...C’est
bon ?...
- Mmmmmm.
- Je suis tellement contente! …Je t’apporterai toutes sortes de bonnes choses. J’ai aussi des
bombons pour après.
- Je ne peux rien te donner, moi.
- Ne me donne rien du tout. Je veux seulement que tu sois mon ami, si cela te va. C’est pour cela
que je t’ai expliqué pour ma poitrine ; ma grand-mère m’a dit qu’il ne faut jamais cacher la
vérité. D’ailleurs, même si tu ne m’aimes pas, je t’apporterai à déjeuner tous les jours…enfin,
tous les jours, tant que maman restera avec nous! Si elle s’en va, il n’y aura plus rien à
manger…Tu m’aimes bien ?
- Oui.
- Vrai ? Crache par terre…
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- J’ai craché.
- Je pensais bien que oui, mais je n’étais pas sûre…Mais ça alors, j’étais sûre que tu ne le dirais
jamais, si je ne te le demandais pas la première! Tu sais, ce n’est pas commode pour une fille
de dire à un garçon qu’elle te trouve gentil!
- Ce n’est pas facile pour un garçon, non plus!
- Bien sûr s’il est comme toi… prends un peu du mien, veux-tu ? Je ne peux pas tout manger et
un homme, ça mange plus qu’une femme… J’ai tant parlé de toit à grand-mère qu’elle me
permet de t’amener à la maison, mais si ça t’ennuie, ne viens pas.
- Mais non, cela ne m’ennuie pas du tout! Je te porterai tes livres, ce soir, après l’école.
- Bon… je suis si contente que tu ne fasses plus la queue…Cela me donnait envie de pleurer
lorsque je les entendais faire leurs réflexions.
- Si seulement je pouvais te donner quelque chose…Dis donc, j’ai une toupie. Ou tu veux des
billes ?
- Gardes-les, sois mon ami seulement.
- Je suis ton ami et je pense que tu es la fille la plus gentille de toute l’école »
Peter Abrahams, Je ne suis pas un homme libre.

DES AMIS INSEPARABLES


J’allais décrocher ma guitare –Kouyaté m’avait appris à en jouer-et, le soir, au lieu de
demeurer dans ma case, nous partions nous promener par les rues de la ville, grattant, Kouyaté et
moi de la guitare, Check du banjo, et chattant tous trois. Les jeunes filles, souvent déjà couchées à
l’heure où nous passions de leur concession, se réveillaient et tendaient l’oreille. Celles qui
étaient de nos amies, nous reconnaissaient à nos voix ; et elles se levaient, elles s’habillaient
précipitamment, puis accouraient nous rejoindre. Partis à trois, nous étions bientôt six et dix, et
parfois quinze à réveiller les échos des rues endormies.
Kouyaté et Check avaient été mes condisciples à l’école primaire de Kouroussa.
Dès ce temps-là, il y avait eu de l’amitié entre nous, mais une amitié comme peuvent
en concevoir de tout jeunes écoliers : pas toujours très stable et sans beaucoup d’avenir.
Notre grande amitié n’avait vraiment commencé qu’à l’époque où j’étais parti pour
Conakry, et où, de leur côté, Kouyaté et Check étaient allés poursuivre leurs études, l’un à l’Ecole
normale de Popodra, l’autre à l’Ecole normale de Dakar.
Nous avions alors échangé de nombreuses et longues lettres, où nous décrivions notre
vie à l’Ecole normale et comparions les matières qu’on nous enseignait.
Puis, le temps de vacances venu, nous nous étions retrouvés à Kouroussa et nous
étions très vite devenus inséparables.
Cette amitié, nos parents ne l’avait pas d’abord regardée d’un trop bon œil : ou bien
nous disparaissions des jours entiers, négligeant l’heure des repas et les repas eux-mêmes, ou
bien nous ne quittions pas la concession, si bien qu’à l’heure du repas surgissaient deux invités sur
lesquels on ne comptait pas. Il y avait là assurément un peu de sans-gêne. Mais ce
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mécontentement avait été de courte durée : nos parents eurent tôt fait de s’apercevoir que si
nous disparaissions deux jours sur trois, les invités, eux, n’apparaissaient que tous les trois jours,
et ils avaient compris le très équitables et très judicieux roulement que nous avions établi sans les
consulter.
« Et tu n’aurais pas pu m’en parler ? m’avait dit ma mère. Tu n’aurais pas pu m’avertir pour que je
soigne plus particulièrement la cuisine, ce jour-là ?
- Non, avis-je répondu. Notre désir précisément était qu’on ne se mit pas spécialement en frais
pour nous : nous voulions manger le plat quotidien. »
Camara Laye, L’Enfant noir (Plon)

CONAKRY
Je visitai la ville… Les avenues y étaient tirées au cordeau et se coupaient à angle droit.
Des manguiers bordaient les avenues et par endroit formaient charmille, leur ombre épaisse était
partout la bienvenue, car la chaleur était accablante, non qu’elle fût beaucoup plus forte qu’à
Kouroussa, mais elle était saturée de vapeur d’eau à un point inimaginable. Les maisons
s’entouraient toutes de fleurs et de feuillage ; beaucoup étaient comme perdues dans la verdure,
noyées dans la verdure.
Et puis, je vis la mer. Je la vis brusquement au bout d’une avenue et je demeurai un
long moment à regarder son étendue, à regarder les vagues se suivre et se poursuivre, et
finalement se briser contre les rochers rouges du rivage. Au loin, des îles apparaissaient, très
vertes en dépit de la buée sui les environnait. Il me sembla que c’était le spectacle le plus
étonnant qu’on pût voir ; du train et de la nuit, je n’avais fait que l’entrevoir ; je ne m’étais pas fait
une notion juste de l’immensité de la mer, et moins encore de son mouvement ; à présent j’avais
le spectacle sous mes yeux et je m’en arrachai difficilement.
- Eh bien, comment as-tu trouvé la ville ? me demande mon oncle à mon retour.
- Superbe ! Dis-je.
- Oui, dit-il, bien qu’un peu chaud si j’en juge par l’état de tes vêtements. Va te changer. Il
faudra te changer ici plusieurs fois par jour. Mais ne traîne pas : le repas doit être prêt, et tes
tantes seront certainement impatientes de le servir.
Camara laye, L’enfant noir (Plon)

LA CAMPAGNE
Maïmouna a quitté sa mère, Yaye Daro, et son village ; déçue par la ville, elle regrette
son pays natal.
Son pays natal… Un vieux point du Sénégal où l’on pouvait suivre le soleil depuis son
lever jusqu’à son coucher.
Là-bas, les campagnes étaient vastes, il y avait des boqueteaux et des clairières, et les
fillettes du bourg allaient cueillir des jujubes ridés et des cerises roses gonflées de jus.
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Elles envahissaient des villages paisibles qu’elles remplissaient un moment de leur


gaieté et de leurs cris, allant chez l’un, chez l’autre, demander à boire ; puis, de nouveau, elles
s’égaillaient dans la brousse à la recherche de fruits mûrs et de bois mort.
Le soir, on rentrait avec de gros fagots, le pagne relevé, la démarche vive et régulière,
en chantant des mélopées. Leurs mamans les attendaient, anxieuses. Plus tard, au clair de lune,
crépitaient des touques sonores ; on s’attroupait, nombreux et bruyants, dans les ruelles et sur les
places sableuses jusqu’à ce que la terre fût devenue « froide », vraiment « froide ». On rentrait
dans sa case déjà assouplie, et l’on dormait d’une seule traite.
Pendant l’hivernage, les cours des concessions se couvraient de gazon, des petites
mares s’y creusaient, où les grenouilles coassaient et où il était passionnant de suivre les
évolutions si drôles des têtards. Puis, quand le tonnerre grondait un peu trop fort et que la pluie
tombait à verse, on restait chez soi, blottie dans les pagnes, à côté de sa mère.
A. Sadji, Maïmouna (Présence Africaine)

SCENES DE MARCHANDAGE

Une gourde, travaillée au fer chaud, a attiré l’attention d’Isabelle, une blanche. Elle a
décidé de l’acheter. Aussitôt sa belle-sœur Seynabou, une noire, a entrepris de marchander.
- Bonne dame, combien vends-tu cette gourde ?
- Oh! La fille, ce chef-d ’œuvre-là, cette mignonne petite calebasse, je te la donne pour cent
francs.
- Ah! là là! C’est trop cher, bien trop cher. Et disant cela, Seynabou a pris la gourde des mains de
sa belle-sœur et l’a rendue.
- Ecoute, ma fille, ce n’est pas pour toi, c’est pour ta patronne. Alors, si on se fait du tort entre
nous, que nous restera-t-il ? Demande-lui cent cinquante francs, donne-moi cent et les
cinquante seront pour toi.
- Ce n’est pas ma patronne, c’est ma belle-sœur.
- Alors, pardon, et fais ton prix. Isabelle voyait la gourde aller des mains de la marchande à celles
de Seynabou et suivait des yeux la longue palabre des deux femmes.
- Cinquante francs, et je paye comptant. La marchande a pris un air fâché :
- Alors non, mon enfant laisse-la ; c’est que tu ne veux pas acheter. Ce matin, j’ai refusé de la
vendre pour soixante-quinze francs. Elles s’en allaient, la marchande a craché sur leurs pas,
mais elle les a rappelées.
- Allons, prends-la et donne-moi quatre-vingt-cinq francs.
- Cinquante ! La marchande a réfléchi, a compté sur ses doigts en faisant la moue, puis a fini par
céder.
- Donne-moi soixante-cinq francs. Je pourrais être mère, c’est pour ça que je consens à faire cette
perte. Peut-être me porteras-tu chance, car je n’ai rien vendu depuis que je suis ici.
D’après S. Ousmane, O Pays, mon beau peuple.
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UN COMMERÇANT HABILE
A Dakar existaient pour les dames deux pôles d’attraction : chez Jim et la rue
Vincent. Jim est un Sénégalais très au courant des goûts et de la mode de son pays. Il tenait un
superbe magasin de nouveautés où toutes les femmes indigènes pouvaient satisfaire leurs rêves
de toilettes : tissus de soie aux couleurs de l’arc-en-ciel, mousselines et gazes légères comme une
toile d’araignée, babouches brodées chargées de dorures, pagnes rayés, bijoux en or, colliers de
verroterie. D’un bout à l’autre du magasin, ce n’étaient que merveilles et, dans les vitrines, des
objets rares d’un luxe inutile mais combien fascinants.
Jim se tenait derrière son immense comptoir, le sourire aux lèvres, la main habile à
faire valoir sa marchandise. Nul ne savait comme lui donner du « chic » aux pièces de tissus et de
pagnes. Il les soulevait comme de gros bébés, les posait avantageusement sur le comptoir lisse et
brillant et se mettait à les casser avant de commencer le vrai travail d’exhibition. Puis il les crevait
du doit, les étalait, vantant la beauté du tissu, sa solidité, la qualité de ses couleurs, etc. Ses mains
palpaient l’étoffe, la pressaient doucement, l’étendaient, la froissaient. Elles dépliaient un
mouchoir de tête à contre-jour pour mettre en relief les dessins. C’étaient de vraies mains de
magicien, petites, effilées, souple comme une paire de gants. Jim savait encore persuader les
femmes, que tel ou tel coloris, telle mosaïque de dessins, telles arabesques se mariaient
admirablement avec les peaux claires ou chocolat, ou noir terreux, noir d’ébène. Il savait enfin
décider les clients à l’achat en invoquant la vogue d’un tissu nouveau : on n’en aurait bientôt plus,
« ce sont mes derniers mètres ». Aidé de deux employés, il menait comme il l’entendait le peuple
naïf des femmes coquettes et rendait n somme un immense service à la Société en comblant
quelques-uns et les moins dangereux de leurs désirs.
D’après, Sadji, Maïmouna (Présence Africaine)

LA MOISSON DU RIZ
1 er
Partie
Parvenus au champ, les hommes s’alignaient sur la lisière le torse nu et la faucille
prête. Mon oncle Lansana invitait alors à se mettre au travail. Aussitôt les torses noirs se
courbaient sur la grande aire dorée, et les faucilles entamaient la moisson.
Ces faucilles allaient et venaient avec une rapidité qui surprenait. Elles devaient couper
la tige de l’épi entre le dernier nœud et la dernière feuille tout en emportant cette dernière. En
bien! Elles n’y manquaient jamais.
Les moissonneurs maintenaient l’épi avec la main et l’offraient au fil de la faucille, ils
cueillaient un épi après l’autre et la vitesse avec laquelle la faucille allaient et venait était
surprenante.
12

Chaque moissonneur mettait son honneur à faucher avec sûreté et avec la plus grande
adresse ; il avançait un bouquet d’épis à la main, et c’est au nombre et à l’importance des
bouquets que les autres l’appréciaient.
Mon jeune oncle était merveilleux dans cette cueillette du riz : il y devançait les
meilleurs. Je le suivais pas à pas, fièrement, et je recevais de ses mains les bottes d’apis.
Quand j’avais à mon tour la botte dans la main, je débarrassais les tiges de leurs
feuilles et les égalisais, puis je mettais les épis en tas ; et je prenais grande attention à ne pas
trop les secouer, car le riz se récolte très mûr et, étourdiment secoué, l’épi aurait abandonné une
partie de ses grains. Je ne liais pas les gerbes que je formais ainsi : c’était là déjà du travail
d’homme ; mais j’avais permission, la gerbe liée, de la porter au milieu du champ pour la dresser.
2e Partie
- Tu m’en laisseras ? disais-je.
- Je ne vais pas la boire toute, dis donc!
Je le regardais boire de longues gorgées à la régalade.
- Allons! Voilà qui va mieux, disait-il en me rendant la gargoulette. Cette poussière finit par
encrasser la gorge.
Je mettais mes lèvres à la gargoulette, et la fraîcheur de l’eau se glissait en moi,
rayonnait subitement en moi ; mais c’est une fraîcheur fallacieuse : elle passait vite et, après,
j’avais le corps inondé de sueur.
- Retire ta chemise, disait mon oncle. Elle est trempée ; ce n’est pas bon de garder du ligne
mouillée sur la poitrine.
Et il reprenait le travail, et de nouveau je le suivais pas à pas, fier de nous voir occuper la
première place.
- Tu n’es pas fatigué ? disais-je.
- Pourquoi serais-je fatigué ?
- Ta faucille va vite.
- Elle va, oui.
- On est les premiers!
- Ah! Oui ?
- Mais tu le sais bien! disais-je. Pourquoi dis-tu : « ah! Oui ? »
- Je ne vais pas me vanter, tout de même!
- Non.
Et je me demandais si je ne pourrais pas l’imiter, un jour, l’égaler, un jour.
- Tu me laisseras faucher aussi ?
- Et ta grand-mère ? Que dirait ta grand-mère ? Cette faucille n’est pas un jouet ; tu ne sais pas
comment elle est tranchante!
- Je le vois bien.
- Alors! Ce n’est pas ton travail de faucher. Je ne crois pas que ce sera jamais ton travail ; plus
tard…
13

Mais je n’aimais pas qu’il m’écartât ainsi du travail des champs. Plus tard, pourquoi ce « plus
tard » ?… Il me semblait que, moi aussi, j’aurais pu être un moissonneur, un moissonneur
comme les autres. Est-ce que…
- Eh bien! Tu rêves ? disait mon oncle.
Et je prenais la botte d’épis qu’il me tendait, j’enlevais les feuilles des tiges, j’égalisais
les tiges. Et c’était vrai que je rêvais ; ma vie n’était pas ici… et elle n’était pas non plus dans la
forge paternelle. Mais où était ma vie ? Et je tremblais devant cette vie inconnue. N’eût-il pas été
plus simple de prendre la suite de mon père ? « L’école…, l’école…, pensais-je. Est-ce que j’aime
tant l’école ? » Mais peut-être la préférais-je. Mes oncles…Oui, j’avis des oncles qui, très
simplement, avaient pris la suite de leur père ; j’en avais aussi qui s’étaient frayé d’autres
chemins : les frères de mon père étaient partis pour Conakry, le frère jumeau de mon oncle
Lansana était …Mais où était-il à présent ?
- Alors, tu rêves toujours ? disait mon jeune oncle.
- Oui…Non…Je…
- Si tu continues de rêver, nous allons cesser d’être les premiers.
D’après Camara Laye, L’Enfant noir (Plon).

UNE USINE MODERNE


Une toux sèche vers sa droite le fit se tourner vers un ouvrier qui lui parut être un
vieillard. « A cet âge, un homme se réponse, en Afrique », pensa-t-il. Le vieux surprit son regard et
sourit en s’épongeant de front.
- Mon petit gars, dit l’ouvrier, c’est quelque chose que de se trouver dans le cerveau d’une
usine… Il y a longtemps que tu travailles ici ?
- Non, à peine quinze jours.
- Ah! Aussi je me disais… Moi, ça fait quarante-cinq ans… je suis entré ici à seize ans.
Cet homme-là avait donc soixante et un ans! Il avait l’air d’en avoir cent! Si maigre, si
chenu! Kocoumbo était plein de stupeur.
- Oui, reprit le petit vieux, de mon temps, c’est bien autre chose! Il fallait alimenter les
chaudières avec des pelles et des seaux à charbon! Ah! On en a fait du progrès! Tu vois ce
bouton? Si j’appuie dessus, hop! La Chaudière a de quoi manger, elle se remplit toute seule!
C’est beau!
Kocoumbo dit:
- Vous en êtes sûr ?
Le petit vieux fit un signe mystérieux.
- Hé! Si j’en suis sûr!...Puisque c’est moi qui suis chargé de la faire fonctionner… Et ce bouton, tu
vois, si j’appuie dessus, toute l’usine s’arrête : électricité, chauffeur, tout! Et cet autre bouton, si
je touche, l’usine entière est en état d’alerte, tout Paris se demandera ce qui arrive.
- Comment ça ? demanda Kocoumbo.
- Comment ça ? Si j’appuie là je te dis, c’est la sirène qui sonne.
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- La sirène ?
Le jeune homme aurait voulu en savoir bien davantage.
- Tu vois la soupape, là-haut ? Si elle s’ouvre, toute la vapeur comprimée s’engouffre dans la
cheminée et tu entends : hoooo!
D’après Ake Loba, Kocoumbo, l’étudiant noir (Flammarion).

LA VENDEUSE DES JOURNAUX


« Maman ! Maman ! »
Elle me jetait dehors, me claquait la porte sur le dos… Que de fois ai-je reçu cet accueil
quand je revenais avec mes journaux invendus ? Mon cœur était plus audacieuse, savait crier, se
disputer. Moi, j’avais honte…
Je me souviens qu’un soir je rentrai à la maison avec presque tous les journaux. Il avait
plu dessus. Ils étaient en bouillie, détrempés. Je faisais ma prière en montant l’escalier…
Du premier coup d’œil, ma mère vit ma gibecière pleine.
« Et les journaux ?
– Je n’ai pas su vendre beaucoup…
– Combien ?
– Je donnerai ma recette, trois ou quatre francs. Elle me la laça au visage.
– Va vendre tes journaux ! – Maman, pleurai-je ! »
Elle m’ouvrit la porte grande. Je descendis l’escalier. Je m’enfonçais à nouveau dans
Paris. Ce qui m’épouvantait le plus, c’est qu’elle ne m’avait pas frappée.
Il était dix heures du soir. Je pris sans raison, sans direction, par le boulevard
Rochechouart, la rue des Martyrs, la rue Laffitte. Le traînais la jambe, il pleuvinait. Paris, autour de
moi, vivait, illuminé, bruyant, reflétait dans son asphalte, sous la pluie, les vitrines des cafés, les
étalages éblouissants, les perspectives de lampadaires…
Un moment encore, je poursuivis les gens, offrant mes journaux inutiles. Puis je me
résignai. J’allai au hasard, suivis le boulevard des Italiens jusqu'à l’Opéra, et restai là, perdue au
milieu de ce décor unique dans l’averse et dans la nuit. J’avais sur la tête un fichu, sur le corps
une robe trop courte qui laissait le vent me mordre les cuisses. Et aux pieds des souliers, les
souliers de ma mère, dans lesquels l’eau bouillonnait entre les orteils, à chaque pas…
Je me suis assise sur une marche du théâtre, vers la rue Auber. Et je suis demeurée là
longtemps, à voir s’arrêter devant moi les taxis et les équipages, à voir passer des dames en
capes de fourrure blanche, et des messieurs en habit noir, qui s’en pressait.
Pas un n’a baissé les yeux vers moi, vers ma détresse. Et je ne m’étonnais pas. Il me
semblait que ces êtres-là ne fussent pas pétris de la même chair souffrante et douloureuse que la
mienne.
MAXENCE VAN DER MEERSCH.
LE BOUC ET L’ANGLAIS
Un Anglais dessinait un charmant paysage. Il s’était assis sur un tronc d’arbre abattu,
et avait déployé le gigantesque parasol gris des touristes peintres... Le sommeil le tenta et alourdit
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ses paupières... Il referma son carton, et, les bras appuyés sur sa canne, le parasol lui faisant
ombre et fond, il s’endormit.
Un bouc vint à passer en tour de promenade. Ce spectacle le surprit. Il s’arrêta et
contempla l’Anglais... Le brave homme dormait de tout son cœur. Sa tête lentement s’inclinait et
tombait sur sa poitrine ; puis, brusquement se relevait, pour s’incliner encore et retomber... Ce
manège involontaire fut mal compris du bouc... Il recula, pencha lui aussi sa tête sur la poitrine
et... attendit de pied ferme...
L’Anglais resta en place, le bouc après quelque temps leva les yeux et le regarda de
nouveau... le front de l’Anglais pendait toujours... Alors, décidément froissé, mon bouc se remet en
garde et, avec un grand élan, fond sur l’Anglais ! Le malheureux tourna comme une aile de moulin
autour de son arbre, et la tête en bas, les jambes en haut, pêle-mêle avec le parasol, les cartons et
les pinceaux, roula dans l’eau du fossé... Je vous laisse à deviner les cris, la colère, la honte,
l’embarras du pauvre homme se débattant dans la vase. Le bouc, lui, les pattes de devant sur le
tronc, contemplait d’en haut sa victime empêtrée, il bêlait, et son bêlement faisait rire tous les
échos de la montagne.
D’après Van Tricht, Les familiers de l’étable

LA PART DU LION
Un jour le lion, le loup et le renard s’en allèrent chasser ensemble. Ils attrapèrent un
âne sauvage, une gazelle et un lièvre. Le lion dit alors au loup : « Loup, c’est toi, aujourd’hui qui
fera le partage.» Le loup dit : « Il me semble équitable, sire, que vous receviez l’âne et que mon
ami le renard prenne le lièvre. Quant à moi, je me contenterai de la gazelle.»
A ces mots, le lion se mit à rage. Il souleva sa grosse patte puissante et la battit sur la
tête du loup. Le loup eut le crâne brisé et mourut presque aussitôt.
Alors le lion s’adressa au renard : « A ton tour, maintenant, d’effectuer le partage ; et
tâche de mieux t’y prendre.»
Le renard dit solennellement : « L’âne sera pour votre déjeuner, sire, la gazelle sera
pour le souper de votre majesté et le lièvre vous revient, pour votre petit déjeuner de demain.»
Le lion, surpris, lui demanda : « Et depuis quand es-tu aussi sage ?»
Le renard répondit : « Depuis que j’ai entendu craquer le crâne du loup, majesté.»
Jan Knappert, Fable du Soudan extraite de : « Castor poche », Flammarion.

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