LINGUISTIQUE ET DIDACTIQUE
Chapitre 1 : Spécificités de l'oral et de l'écrit
Par oral, nous entendons un discours en interaction exprimé et transmis de vive
voix ; formulé par le moyen de la parole. A l'opposé, l'écrit est lui exprimé à travers
des graphies, il est consigné dans le temps et l'espace. Pendant longtemps, la place
de l'oral et de l'écrit en didactique des langues a varié en fonction des dominances
linguistiques auxquelles on se rattachait. Aujourd'hui, la question de la priorité de
l'oral ou de l'écrit ne se pose plus vraiment. C'est en fonction des besoins langagiers
et linguistiques des apprenants que l'accent sera mis sur l'un ou sur l'autre.
Toutefois, pour mieux comprendre les enjeux de la didactique de l'oral et de l'écrit
nous aborderons la place qu'a occupé l'oral et l'écrit dans les différentes
méthodologies et approches d'enseignement du français avant d'aborder leur
didactique. Mais avant, il nous parait important de souligner les caractéristiques
didactiques de l'apprentissage de l'oral et de l'écrit afin de mieux percevoir par la
suite les enjeux didactiques que relèvent l'enseignement/apprentissage de chacun
d'entre eux.
I. Spécificité de l'oral
Ce sont principalement les contraintes de présence physique, de distance et de
temps qui expliquent la différence linguistique entre l'oral et de l'écrit. L'interaction
orale se caractérise par une présence physique des interlocuteurs, que cette
présence soit entière (face-à-face) ou partielle (oreille-à-oreille). Plus qu'une
présence, il s'agit donc d'une co-présence spatio-temporelle ou du moins
temporelle. Alors que l'essence même de l'écrit consiste en l'absence physique du
récepteur. C'est de cette principale contrainte que découle la différence entre l'écrit
et l'oral.
1. La spontanéité
La co-présence implique de la part des interlocuteurs, en particulier dans la "parole
spontanée" (fresh talk), une concomitance entre la planification et l'émission
du discours. On est dans la production immédiate[1]. L'écrit ne connait pas
cette concomitance, ce qui permet au locuteur d'avoir le temps de préparer son
discours. Les répercutions qu'aura la spontanéité sur le discours influenceront la
production orale.
2. Les éléments prosodiques
C'est sans aucun doute par la prosodie (pauses, accents d'insistance, intonation,
débit, ton.) que l'oral se distingue particulièrement de l'écrit. Ces traits prosodiques
ne sont pas gratuits, ils sont dotés de fonctions précises.
Ainsi par exemple, M. Leybre Peytard et J-L Malandain [2] accordent aux pauses
quatre fonctions :
une fonction "syntaxico-sémantique", car les pauses opèrent des
segmentations dans le discours, soulignant ainsi, parfois, son organisation
syntaxique ;
une fonction "sémantique et argumentative" , car elles peuvent produire
des effets d'emphase sur certaines unités ;
une fonction "modalisante", car elles peuvent aider à comprendre
l'attitude et l'état d'esprit du locuteur ;
une fonction "sémiologique", en contribuant à la reconnaissance d'une
situation de communication donnée[3]. ( le contrat social)
L'intonation qui correspond à la variation de la hauteur de la voix au cours de
l’énonciation possède principalement une triple fonction :
une fonction expressive, elle exprime une émotion, un sentiment, une
opinion...bref un "contenu expressive";
une fonction syntaxique voire démarcative qui permet essentiellement de
différencier les types de phrase: déclarative, impérative, interrogative et
exclamative ;
une fonction organisationnelle, puisqu’elle marque l’unité globale de la
phrase et contribue (avec l’accent) à la segmentation de l’énoncé en
groupes délimités.
Les accents d’insistance également appelées accents expressifs sont employés
pour exprimer une émotion ou pour mettre un élément en évidence.
Le débit, vitesse d’élocution a également une fonction liée à l’intention de l’auteur
(lent pour s’assurer de la compréhension du message ou pour réconforter ; moyen
pour informer, compléter, préciser ses propos ; rapide pour stimuler le destinataire,
pour se montrer dynamique, entraînant, etc.). Ainsi, le débit peut très bien varier
lors d’un exposé selon les intentions de l’émetteur. (élocution)
Le ton se manifeste généralement par une variation de la hauteur de la voix au
cours de l’articulation des mots. En français, il ne sert pas à distinguer des mots
différents, mais bien pour marquer l’expressivité et est étroitement lié à l’intention,
à l’état d’esprit ou aux sentiments de l’auteur. On peut parler alors de tons : neutre
(informer), humoristique (divertir), didactique (instruire), favorable (convaincre),
défavorable (combattre), élogieux, alarmiste, ironique, hautain, moqueur,
sarcastique, distant, sec, familier, solennel, froid, etc. (arrogant)
3. Les liaisons et les enchainements [Link]
enchainements/
La langue française impose de prononcer les mots dans une certaine continuité. Les
mots ne sont pas prononcés isolément. Au contraire, il est souvent nécessaire de
lier ou d'enchaîner les mots les uns aux autres. Ainsi, on parle de liaison lorsque
deux mots sont liés en ajoutant un son correspondant à la fin du premier mot pour
former une syllabe avec la voyelle initiale du mot qui suit (il n'y a pas de liaison si le
mot suivant commence par une consonne prononcée). On parle d'enchaînement
lorsqu’une consonne finale d'un mot qui devrait être prononcée est prononcée avec
la première voyelle du mot qui suit pour former une syllabe (enchaînement
consonantique) ou lorsqu'une voyelle finale de mot et la voyelle initiale du mot
suivant sont prononcées sans interruption pour former deux syllabes (enchaînement
vocalique).
4. Les phénomène de « disfluence »
On relève à l’oral certains phénomènes liés à sa production (hésitations, amorces,
répétitions, constructions interrompues, anacoluthes, etc.), et ce même chez les «
professionnels de la parole » (journalistes, hommes politiques, etc.). Ces
phénomènes sont souvent appelés « disfluences », par opposition à la normale
« fluence » de l’écrit. A défaut de trouver un terme générique, nous utiliserons cet
appelé sans cautionner l’aspect « anormalité » contenu dans la sémantique du
terme.
Ces phénomènes impactent sur la syntaxe de l’oral en lui donnant un aspect
"disloqué". En effet, ils perturbent souvent la syntaxe, par des effets sur
l’organisation morphosyntaxique du flux verbal, dont les plus fréquemment sont les
reprises d’énoncés, les auto-réparations et les inachèvements de syntagme ou de
mots (Clark & Wasow[4] ; Henry & Pallaud[5] ; Guénot[6] ; Pallaud & Henry[7]).
Malgré son « aspect fragmentaire[8] » (pause, hésitation, reprise, répétition) le
discours oral reste toutefois cohérent grâce aux multiples procédés de
contextualisations que mobilisent les locuteurs.
5. Fréquences des signaux de régulation
Le discours oral, pour se constituer, s’appuie des signaux de régulation qui
constituent des signaux de pilotage de l'interaction destinés à maintenir / orienter
l'échange. Ils peuvent être des éléments verbaux « phatiques[9] » (tu sais, tu vois,
hein, ...), émis par le locuteur et/ou « régulateurs » (hm hm, oui, d'accord, je
vois, ...) émis par l'allocutaire et assurant un rôle de feed-back interactionnel. A ces
signaux, s’ajoutent d’autres type d’éléments, appelés « ponctuants » (Vincent,
1993[10]), « particules énonciatives » (Fernandez-Vest, 1994[11]), « marqueurs
métadiscursifs » (Hansen, 1995[12]), « petites marques du discours »[13],
« particules discursives »[14], « marqueurs discursifs »[15]. Quelle que soit leur
appellation, ces marqueurs sont nombreux à l’oral du fait de la proximité des
interlocuteurs. Les plus courants sont bon, ben, eh bien, puis, mais, donc, ben,
voilà, alors. Ces marqueurs ne constituent pas une catégorie séparée des autres,
mais ils transcendent les classes des conjonctions et des expressions adverbiales et
montrent en outre une certaine affinité avec les interjections et les particules
modales[16] . Ces éléments, outre leur fonction discursive et énonciative, peuvent
avoir une fonction syntaxique, ils « accentuent la rythmique des énoncés dans des
contextes de grande production verbale […] en marquant explicitement un
découpage entre des constituants »[17] .
D’autres signaux de régulation sont non verbaux : les gestes et les
mimiques (regards, postures, hochements de tête, sourires) qui jouent un rôle très
important dans la synchronisation de l'interaction. Le discours oral est inhérent à
une expression corporelle socialement et culturellement marquée. Il s’agit d’un
« ensemble des signaux visuels et kinésiques produits par les locuteurs au cours de
la communication parlée, et plus précisément des conduites posturo-mimo-
gestuelles accompagnant la parole »[19]. Cet ensemble comprend les expressions
faciales, les regards, la gestion de la distance et du toucher, la posture, la
gestualité, l’apparence physique et vestimentaire. Un bon nombre de ces
paramètres varie selon les cultures, le statut social, la situation de communication
et la personnalité du locuteur. « En France, un haussement d’épaules peut exprimer
le doute, l’agacement ou encore le désintérêt[20] » alors qu’à Djibouti, il peut
signifier un refus. « L’expression du corps et l’implication personnelle de l’ensemble
de la personne sont des éléments peu maitrisables dans l’enseignement de
l’oral »[21]. Un des enjeux majeur de la didactique de l’oral est de sensibiliser les
apprenants en langue étrangère à ces composantes de la communication orale,
pour éviter « les gestes déplacées ou non-compris »[22], mais aussi il est important
de « stigmatiser des manières de parler si on veut développer des compétences
langagières, il faut éviter les replis, les risques d'insécurité linguistique (et le
mutisme qui l’accompagne), les résistances à une langue normée autoritairement
imposée, il faut développer les capacités pluristylistiques ».
6. Les accents
Le français de référence, le français standard est une variété « non situé
géographiquement[18] ». Il existe de multiples variétés orales de français influencées
par la sphère géographique et/ou sociale des locuteurs mais aussi par les registres
de langues (soutenu, familier, populaire). A l'intérieur même de l'Hexagone, on
relève des variétés géographiquement circonscriptibles (français normand, franco-
provençal, etc.), toute une gamme de français s'écartant plus ou moins du français
standard, liées soit à différentes classes sociales soit à différentes situations de
communication. En dehors de l’Hexagone, que cela soit en Europe, en Afrique, en
Amérique ou en Asie, il existe de nombreuses variétés de français, influencées par
les langues locales et qui sont plus ou moins reconnues. De ce fait, les locuteurs
francophones, natifs ou pas, s’expriment avec des accents régionaux (accent
« beur », accent « pied-noir », accent djiboutien…), des accents sociaux (accent bon
chic-bon genre (BC-BG), accent des jeunes banlieusards…) qui agissent souvent
comme des marqueurs socioculturels voire identitaires.
Une didactique efficace de l’oral se doit de prendre en considération l’ensemble de
ses spécificités et tenir compte des enjeux qui y sont liés.
II. Principales spécificités de l’écrit
1. L’absence de contact direct
La communication écrite se caractérise par l’absence de contact direct (voix, corps)
entre le scripteur et le destinataire. Au moment de la production, le scripteur qui ne
partage pas le même espace spatio-temporel que le destinataire, lequel peut
d’ailleurs être complètement virtuel.
« Ce décalage dans le temps et cette absence dans l’espace impliquent des
contraintes spécifiques à la production écrite :
L’organisation rigoureuse des signes graphiques (écriture lisible,
orthographe, ponctuation, typographie) pour la lisibilité et l’expressivité
du texte ;
La clarté du message (précision du vocabulaire, correction de la syntaxe,
concision). Puisqu’il n’est pas possible de s’expliquer en direct, il est
nécessaire de lever les ambigüités possibles du message en fournissant
au lecteur des repères de sens (récurrence de mots ou de thèmes,
redondances de constructions, connecteurs, anaphoriques) ;
L’élaboration d’un discours en continu (phrases complexes, liens logiques,
cohésion textuelle) car il n’y aura pas d’interruption.
Le texte écrit est donc un tout, lisible, clair, construit et achevé pour une
meilleure réception possible[23]. »
2. Une production plus réfléchie
N’étant pas contraint par le temps et l’urgence de la situation de communication,
mais aussi par la pression que peut susciter la présence du récepteur, le scripteur
jouit d’une certaine stabilité qui lui permet « de prendre du recul par rapport à son
projet texte, voire de modifier son intention de communication […] ce recul possible
vis-à-vis de son texte lui permet d’organiser, de modifier, de réviser son discours
avant qu’il ne parviennent au destinataire (ce qui est impossible à l’oral) »[24] Le
lexique et la syntaxe seront plus recherché. Toutefois, il serait incorrect de penser
que pour autant la production est un acte aisé car la « situation d’écriture demeure
très « anxiogène » (l’angoisse de la page blanche !).
3. Une réception plus aisée
Contrairement à l’oral où la spontanéité du message exige de l’auditeur un effort
constant et un rythme de compréhension assez élevé, à l’écrit, le récepteur ne subit
pas la même pression. Il peut prendre connaissance du message à sa guise et selon
sa bonne volonté. Il peut le lire aussitôt après sa réception comme il peut le lire
après un certain temps et parfois jamais. Il peut le lire à son rythme (lentement,
rapidement). Il peut le survoler, en sélectionner une partie ou le lire intégralement
et de manière minutieuse selon ses besoins et ses intentions.
Conclusion
Parfois la frontière entre l’écrit et l’oral est difficile à tracer. Il existe des formes
« hybrides » que C. Kerbrat-Orecchioni [25] a inventorié, comme, par exemple, l’oral
secondairement scripturalisé (des interviews téléphoniques destinées à la presse),
l’écrit oralisé (lors d’un cours, l’enseignant oralise ses notes, les étudiants
transforment en notes le message oral), l’enchevêtrement de l’oral et de l’écrit
dans ces situations « oralo-graphiques » (constantes en contexte didactique, et
fréquentes en contexte de travail), dans lesquelles la communication exploite
simultanément les deux types de matériaux.
Ouvrages à lire impérativement
C. Blanche-Benveniste, Approches de la langue parlée en français, Ophrys,
1997.
F. Desmons et alii, Enseigner le FLE, Pratiques de classe, éd. Belin, 2005.
[1] KOCH Peter & Wulf ŒSTERREICHER, 2001, « Langage parlé et langage écrit »,
in Lexikon der Romanistischen Linguistik, tome 1, 584-627, Tübingen, Max
Niemeyer Verlag
[2] M. Leybre Peytard et J-L Malandain, 1982, Décrire et découper la parole, BELC.
[3] F. Desmons et alii, 2005, Enseigner le FLE, Pratiques de classe, éd. Belin.
[4] Clark H.H. et Wasow T., 1998, «Repeating words in spontaneous
speech, Cognitive Psychology», 37, p. 201-242.
[5] Henry [Link] Pallaud B., 2003, «Word fragments and repeats in spontaneous
spoken French». In:Eklund R., Disfluency in Spontaneous Speech Workshop,
Proceedings of DiSS’03, 5–8 September 2003, Göteborg University, Sweden, p. 77-
80.
[6] Guénot M.L., (2005), Parsing de l’oral : traiter les disfluences. TALN, Dourdan, 6–
10 juin 2005, [Link]
[Link].
[7] Pallaud B. et Henry S. 2007, « Les effets langagiers des amorces de mots et des
répétitions dans les énoncés de français parlé spontané », In B. Vaxelaire, Sock R.,
G. Kleiber & F Marsac, (Eds) Perturbations et réajustements. Langue et Langage,
Publications de l’Université Marc Bloch Strasbourg 2, p. 131-141.
[8] KOCH Peter & Wulf ŒSTERREICHER, 2001, « Langage parlé et langage
écrit », in Lexikon der Romanistischen Linguistik, tome 1, 584-627, Tübingen, Max
Niemeyer Verlag.
[9] Cosnier, J., 1988, « Grands tours et petits tours. » In J. Cosnier., N. Gelas, & C.
KerbratOrecchioni (Eds.), Echanges sur la conversation, (pp.175-184). Lyon :
Editions du CNRS.
[10] Vincent, D., 1993, Les ponctuants de la langue et autres mots du discours,
Québec, Nuit Blanche éd.
[11] Fernandez, J., 1994, Les particules énonciatives dans la construction du
discours, Paris, PUF.
[12] Hansen, M.–B. M., 1995, « Marqueurs métadiscursifs en français parlé :
l’exemple de bon et de ben », Le Français moderne, n° LXIII / 1, p. 20-41.
[13] Brémond, C., 2002, Les petites marques du discours, Le cas du marqueur
métadiscursif bon en français, Thèse de doctorat, Université d’Aix–Marseille I.
[14] Teston-Bonnard, S., 2006, Propriétés topologiques et distributionnelles des
constituants non régis, Application à une description syntaxique des particules
discursives (PDi), Thèse de doctorat, Université d’Aix–Marseille I.
[15] Dostie, G., et Pusch, C. (éds.), 2007, Les marqueurs discursifs, Langue
française, n° 154, p. 3-12.
[16] HANSEN, Maj-Britt Mosegaard , 1998, The function of discourse particles, A
study with special reference to spoken standard French, John Benjamins,
Amsterdam, Philadelphia.
[17] Vincent, D., 1993, Les ponctuants de la langue et autres mots du discours,
Québec, Nuit Blanche éd.
[18] Cécile Woehrling, 2009, Accents régionaux en français : perception, analyse et
modélisation à partir de grands corpus. Informatique [cs]. Université Paris Sud -
Paris XI, 2009. Français.
[19] Colletta, J.-M., 2004, Le développement de la parole chez l’enfant âgé de 6 à
11 ans : corps, langage et cognition, Sprimont (Belgique) : Mardaga.
[20] F. Desmons et alii, 2005, Enseigner le FLE, Pratiques de classe, éd. Belin.
[21] Gagnon Roxane & Dolz Joaquim, 2017, « Corps et voix : quel travail dans la
classe de français du premier cycle du secondaire ? », Le français aujourd’hui, n°
195, p. 63-76.
[22] G. De Salins, 1993, Une introduction à l'ethnographie de la communication,
essai,
[23] F. Desmons et alii, 2005, Enseigner le FLE, Pratiques de classe, éd. Belin.
[24] Idem
[25] Kerbrat-Orecchioni C., 2005, Le Discours-en-interaction, Armand Collin.
[Link]