Théorie
Théorie
1982
Claude Courlet(*)
Introduction
Cette note se situe a !'intersection d'un certain nombre d'interrogations
qui concernent les problemes d'industrialisation et de developpement eco-
nomique dans les espaces sous-developpes.
D'un cote, nous avons du nous interroger sur Ia signification de Ia
croissance economique analysee au sein d'un espace donne et suppose plus
ou moins arbitrairement autonome. A ce niveau, nous nous sommes inte-
resses principalement aux industries dites motrices ainsi qu'a leur aptitude
a tisser des relations avec d'autres secteurs et a promouvoir une coherence
interne.
D'un autre cote, Ia notion de sous-developpement demeure confuse;
elle est liee a !'idee de pauvrete, a celle de peripherie, de dependance qui
sont autant de notions, d'expressions sur l~squelles nous nous interrogeons.
Ceci nous incite a relativiser .le couple richesse-pauvrete et nous invite a
effectuer une analyse en termes de relations.
Le texte qui suit essaye de repondre a ces questions.
II ne 'agit pas ici de pretendre resoudre !'ensemble des problemes rela-
tifs a Ia croissance des economies sous-developpees et aux relations entre
espaces inegalement developpes. Ce que nous voulons, tout d'abord, c'est
montrer comment nous avons du nous degager successivement d'analyses
capables d'expliquer une situation a un moment donne, mais inaptes a ren-
dre compte des evolutions recentes parce qu'elles renvoient a une concep-
tion beaucoup trop globalisante des phenomenes de developpement et de
sous-developpement. Ce que nous voulons, ensuite, c'est ouvrir une voie
recherchant a expliquer !'evolution recente de certaines economies en voie
de developpement rapide. Dans cette perspective nous proposons une serie
d'hypotheses qui demandent a etre precisees et completees.
Nous savons qu'il a fallu attendre une date relativement recente (les
annees quarante et le debut des annees cinquante) pour voir apparaitre les
premiers elements d'approche du developpement et de ses inegalites dans
l'espace. Les difterentes analyses qui se sont developpees en ce domaine
ont conduit a opposer de plus en plus deux mondes. Le premier, le centre,
considere comme un tout homogene est constitue des pays capitalistes
industrialises et developpes. Le second, Ia peripherie, envisagee egalement
comme un tout indifferencie par une desarticulation profonde de leur eco-
nomie. Le monde sous-developpe apparait, au til des analyses, comme le
produit du developpement capitaliste au centre et son exploitation s'effectue
principalement par l'echange de produits a laquelle s'ajoute celle basee sur
les flux de capitaux.
491
L'evolution recente et Ia crise viennent troubler cette image de deux
mondes distincts. Nous avons du, en effet, a cote d'un fractionnement de
plus en plus grand de l'espace economique mondial, prende en compte Ia
differenciation croissante entre les economies peripheriques, !'industrialisa-
tion et !'emergence de certaines d'entre-elles sous !'impact d'acteurs deter-
mines et d'une plus grande insertion dans l'economie mondiale.
Quelles sont les causes de cette <<decentralisation» de !'accumulation a
Ia peripherie du systeme capitaliste? Pourquoi !'industrialisation rapide et
differenciee de certaines peripheries? Quels sont les effets de cette indus-
trialisation rapide sur les economies concernees? A quel type d'insertion
dans le reseau de relations internationales correspond cette industrialisation
rapide de certaines economies en voie de developpement?
a
L'objectif de ce texte est d'apporter des elements de reponse de telles
questions.
Dans une premiere partie, il se propose d'evaluer tres rapidement Ia
part des principaux courants d'analyse par rapport a
ces evolutions et
interrogations.
Dans une seconde partie, il s'efforce de mettre en avant nos propres
hypotheses et interpretations dans ce domaine.
492
1- Developpement et inegalites
493
Le processus d'industrialisation qui se realise par substitution d'impor-
tation s'oriente rapidement vers les biens de consommation durables et
eventuellement vers les biens de capital, cette evolution favorisant les pro-
duits de luxe au detriment des biens de consommation de masse et renfor-
~;ant l'inegalite dans Ia repartition. L'idee sous-jacente est que les besoins
de consommation de Ia classe dominante determinent le processus d'indus-
trialisation. L'industrialisation par substitution d'importation commencera
par Ia fin, c'est-a-dire par les produits correspondants aux stades les plus
avances du developpement du centre, les biens durables.
Les facteurs fondamentaux pris en compte sont l'etroitesse du marche
decoulant de l'inegalite extreme des revenus, l'ampleur du taux de crois-
sance de Ia productivite due a !'importation de Ia technologie du centre, Ia
formation de capacites excedentaires, le freinage du taux de croissance de
!'accumulation et par suite du taux de croissance de l'economie.
Leur combinaison constitue Ia trame d'un raisonnement dont les etapes
essentielles sont constituees par les deux liaisons suivantes; dependance
technologique et concentration des revenus d'une part, et concentration des
revenus et blocage de Ia croissance, d'autre part.
494
Or, les bourgeoisies de certaines economies en voie de developpement
croissent au point de depasser le role de simple relais des bourgeoisies du
centre. Certains elements s'agregent pour former un ensemble plus homo-
gene, un centre local organise doue d'une relative stabilite et tendant a evo-
luer d'une maniere un peu plus autonome. Pour cela, les bourgeoisies doi-
vent asseoir leur pouvoir economique et organiser Ia destruction des
structures precapitalistes, unique facon d'obtenir une nouvelle force de tra-
vail et de degager une masse croissante de plus-value.
D'autre part, I'Etat n'est pas que l'agent que gere les projets economi-
ques de classes bourgeoisies (simples appendices des bourgeoisies du cen-
tre) ou qui gere les projets des firmes multinationales. Dans un certain
nombre de cas, I'Etat apparait comme une force capable d'orienter les choix
economiques et societaux. Dans certains pays (Algerie, Egypte, par exem-
ple), le role de I'Etat a ete decisif au moment du declenchement de !'accu-
mulation interne du capital. Dans d'autres pays, possedant deja une tradi-
tion industrielle, !'intervention etatique toujours presente a ete cruciale lors
de l'entree en crise de l'economie nationale, en particulier lorsque le modele
d'import-substitution a epuise ses effets. Dans le cas de I'Espagne au debut
des annees soixante, ou du Bresil autour des annees soixante dix, il est
incontestable que I'Etat a permis le deblocage economique par un change-
ment radical dans sa strategie economique: liberalisation de l'economie,
retorme du commerce et des paiements exterieurs, orientation massive et
volontariste des investissements au profit des secteurs essentiels (energie,
transport, grandes unites petrochimiques, siderurgiques et de l'electromeca-
nique ... ), reorganisation des industries de biens de consommation pour favo-
riser leurs exportations (B).
495
Nous sommes en presence d'une phase de developpement auto-
entretenu du a Ia presence d'acteurs determines et a une plus grande inte-
gration dans l'economie mondiale. Cette integration permet une croissance
economique subordonee, mais ne conduit pas au blocage comme l'indiquent
les tenants de Ia theorie de Ia dependance.
Cette situation intervient lorsque les liaisons entre le centre et certaines
peripheries sont tres developpees. les .differents mecanismes de mobilite
permettant au centre de mieux integrer celles-ci. Le cadre de validite du
schema exprime ici n'est pas encore pleinement valable au niveau mondial.
Cette situation intervient quand existe une integration developpee entre les
espaces. c'est-a-dire quand aucun obstacle institutionnel ou materiel ne
vient interdire ou limiter Ia mobilite des activites.
Ce type de relations caracterise surtout. aujourd'hui, les structures
regionales au sein des economies avancees. On le trouve aussi a !'echelon
international entre pays avances (USA. Japon, CEE) et certains pays en voie
de developpement d'Amerique Latine (Bresil, Mexique, Argentine), d'Asie du
Sudest (Coree du Sud, Hong Kong, Singapour, Taiwa.n) ou d'Europe Meri-
dionale (Espagne, Portugal, Grece, Turquie).
496
Mais le capital concentre en certains points privilegies de l'espace n'a
pu admettre indetiniment une telle situation. L'ouverture d'espaces toujours
plus nombreux est devenu pour celui-ci et pour Ia region industrialisee du
Nord (Piemont. Lombardie, Ligurie) un imperatif dominant. apres Ia seconde
guerre mondiale.
La region developpee a tente par tous les moyens d'integrer l'espace
regional du Sud dans l'ordre des relations dominees par elle, conviant ainsi
Ia region sous-developpee aune revolution integrale a
partir du debut des
annees cinquante. Une fois accomplie une telle revolution, il n'y a plus
sous-developpement au sens courant du terme. II y a integration de plus en
plus grande de l'economie moins developpee dans le reseau d'echanges
impulse par Ia region developpee. II est alors de !'interet du capitalisme
national et du capital concentre dans Ia region developpee d'accelerer et de
a
renouveler ce processus d'integration en procedant l'elargissement spatial
des deplacements d'activites: les investissements prives dans Ia region
moins developpee du Sud trouvent ici leur logique et Ia politique regionale
son veritable sens.
497
d'autre part, Ia politique regionale va contribuer a accroitre les desequilibres
entre le Nord et le Sud et a accelerer les processus migratoires du Sud vers
le Nord.
La seconde phase (apres 1961-62) correspond a une strategie d'accu-
mulation de plus en plus intensive. Elle est caracterisee par un taux de
croissance du produit national et des exportations mains eleve, une diminu-
tion des emplois, une chute des migrations internes, un taux de croissance
des salaires tres fort et par un rapport capital/travail qui croit beaucoup
plus rapidement qu'auparavant. Cette phase correspond a une strategie
impliquant une utilisation «intensive» de Ia force de travail: augmentation
des cadences, selection croissante des travailleurs au niveau de certaines
caracteristiques: age, sexe, sante, etc ...
Cette phase d'accumulation intensive va pouvoir etre correlee avec une
serie de transformations au niveau territorial. C'est a partir de ce moment,
qu'avec le soutien actif de I'Etat un redeploiement industriel regional en
direction du Sud a lieu. Ce sont tout d'abord les creations des poles de
croissance dans le raffinage du petrole, Ia chimie de base et Ia siderurgie;
en fin de periode, avec !'augmentation sensible du cout de reproduction de
Ia force de travail et des salaires dans le Nord, on assiste egalement a Ia
delocalisation partielle des industries de main d'oeuvre, automobile, elec-
tromenager, etc.
Ainsi, en fonction des phases d'accumulation qui se deroulent dans
l'espace industrialise, Ia region sous-developpee va apparaitre tantot comme
aspiree par Ia region industrialisee (emigration), tantot comme le siege de
delocalisations massives (formation de poles industriels-lourds chimiques et
siderurgiques) ou plus diffuses (industries de main d'oeuvre).
498
Cette analyse au niveau regional a montre comment les rapprts entre
un espace developpee (le Nord) et un espace mains developpe (le Sud) ne se
reproduisent pas a l'identique, mais se modifient sensiblement au cours du
temps en fonction des modifications du processus d'accumulation dans le
centre developpe. Par ailleurs, cette evolution ne conduit pas au blocage de
Ia croissance dans l'espace mains developpe; il y a un processus d'industria-
a
lisation qui, certes, renvoie de nouvelles formes de dependance, certains a
dysfonctionnements, mais il n'y a plus reproduction du sous-developpement
ou «developpement du sous-developpement».
Cependant, cette analyse des desequilibres en ltalie a encore insiste sur
!'extreme subordination d'un escape a
un autre. Elle a laisse de cote cer-
tains aspects importants qui regardent le dynamisme propre de l'espace
regional domine: notamment emergence d'une nouvelle couche de proprie-
taires terriens et d'entrepreneurs locaux.
II s'agit d'une dimension que nous ne pouvons pas ignorer des que
a
nous passons, au niveau international, !'analyse de !'emergence d'un cer-
tain nombre de pays en voie de developpement rapide caracterises precise-
ment par le role tres actif d'un Etat puissant et !'affirmation progressive
d'une bourgeoisie nationale.
499
La recherche sur ces economies en voie d'industrialisation rapide est
entreprise actuellement sous deux formes:
- collecte et analyse de donnees statistiques et de premieres informa-
tions relatives a un certain nombre de pays afin de mener une analyse com-
parative transversale ( 16 ):
·-etude de cas: analyse de I'EspagneC 7 ), entreprise en parallele avec
l'etude d'autres pays-Coree du Sud, Bresil, Argentine-par des cher-
cheurs de I'IREPC 8 ). Ce type d'etude privilegie !'interpretation d'un proces-
sus national de croissance et montre qu'une analyse adequate de telles
economies do it rendre compte de !'articulation' entre les processus internes
a chacune d'entre elles et le cadre general dans lequel ceux-ci s'inscrivent.
Cette recherche tente d'aller au dela du simple constat des faits qui, par
ailleurs, a ete largement effectue par un certain nombre d'organismes
comme Ia Banque Mondiale et I'OCDE pour proposer plusieurs hypotheses
encore grossieres, quant au fonctionnement de telles economies.
Les premiers elements d'analyse recueillis montrent que ces economies
sont heterogenes sous bien des aspects: qu'il s'agisse des cheminements
historiques de leur croissance: dans certains cas (Argentine, Bresil, Espagne,
Portugal. .. ), les structures industrielles sont relativement anciennes: elles
datent d'avant Ia seconde guerre mondiale; pour d'autres (Coree du Sud,
Taiwan, Thailand, Algerie, Iran), elles sont beaucoup plus recentes; qu'il
s'agisse du niveau de revenu: dix fois plus eleve en Espagne qu'en Egypte;
du taux de croissance demographique: quatre fois plus eleve au Mexique
qu'en Grece; d'ouverture a l'economie mondiale: douze fois plus large a
Hong Kong qu'au Bresil. .. Elles relevent toutefois ou tendent a relever d'une
categorie commune -Ia «Semi-industrialisation»- dans Ia mesure ou:
- elles sont marquees par une croissance rapide de leur industrie et de
leur industrie manufacturiere en particulier;
- elles tendent a relever d'un processus d'accumulation du capital spe-
cifique par rapport a celui qui a caracterise jusqu'a present !'ensemble des
pays en voie de developpement;
- enfin, elles sont encore defavorisees dans l'economie mondiale et
sont necessaires a !'extension de Ia Division lnternationale du Travail.
500
2.1. La composante iildustrie manufacturiere.
501
TABLEAU 1
'
1977 1977 1960-1977) 1977 1977 ployee dans dans les export a-
facturiE!res ner (mrllrons de dol- manufactures
!'agriculture trans de
dans le PIB Iars de 1970) (millions de $)
1960 1977
Hiso 1977 1976 marchandises 1977
1960 1977
BRESIL 116,1 1360 4,9 8,0 9,7 11,6 6.4 13,8(2) 52 42 26 - 19.147 3 25 3.141
ESPAGNE 36,3 3190 5,2 6,4 9.4 4,9 9,7 7,3(3) 42 19 27 30 15.739 22 69 7.214
GRECE 9J 2810 6,2 6,7 9.4 5,1 10,2 7,0 56 40 16 19 2.601 10 49 1.373
ISRAEL 3,6 2850 4,8 8,0 - 5,3 - 6,1 14 8 23 30 2.380 61 78 2.453
PHILIPPINES 44,5 450 2,5 5,5 6,0 8,7 6,7 6,8 61 51 20 25 2.334 4 24 764 I
REP. de CHINE (Taiwan) 16,8 1170 6,2 9,1 16.4 12,2 17,3 12,5 56 34 22 27 4.278 - 85 7.925
REP. de COREE 36,0 820 7.4 10,0 17,2 17,0 17,2 19,3 65 44 12 25 3.934 14 88 8.430
TUROUIE 41,9 1110 4,1 6,4 9.4 8,9 10,7 - 78 62 13 20 3.294 3 24 431
MEXIOUE(1) 63,3 1120 2,8 7,3 5,0 9,3 6,2 9.4 6,0 55 34 23 28 12.174 12 52(4) 1.182
ARGENTINE (1) 26,0 1730 2,7 4,2 2,9 6,0 2,8 5,7 3.0 20 14 31 37 8.248 4 25 1.349
PORTUGAL(1) 9,6 1890 6,0 6,2 5,3 8,8 4,8 8,9 5,0 44 27 29 36 2.481 55 68 1.420
YOUGOSLAVIE (1) 21,7 1960 5,6 5,8 7,1 6,3 9.2 5,7 - 64 42 36 - 5.423 37 70 3.415
HONG KONG(1) 4,5 2590 6,5 10,0 8,2 6,8 6.3 8 2 25 26 1.314 80 97 7.267
SINGAPOUR (1) 2,3 2880 7,5 8,8 8,6 12,6 8,6 13,0 9,0 8 2 12 25 707 26 46 3.626
COLOMBIE (1) 24,6 720 2,7 5,1 6,4 6,0 5,9 5,7 7,5 51 31 16 19 1.746 2 22 466
EGYPTE (1) 37,8 320 2,1 4,5 7,9 5.4 5,2 4,7 5,7 58 51 20 24 1.882 12 27 429
503
-Ia part relativement plus faible des importations en biens intermediai-
res par rapport aux importations en biens d'equipement. Cette part tend a
diminuer ou a stagner entre 1970 et 1975, ce qui est le signe d'une nette
orientation de !'industrialisation en direction des industries de biens
intermediaires;
-!'importance des importations en biens d'equipement (entre Ia moitie
et les deux tiers des importations). ce qui traduit globalement Ia faiblesse de
cette categorie d'industries.
Cependant, il taut souligner le developpement recent et spectaculaire de
telles industries. De Ia base de Chang Won en Coree du Sud, a
Ia creation
d'Equipos Nucleares (genie nucleaire) ou de Secoinsa (informatique) en
· Espagne, il ne taut pas oublier en effet que ces pays sont en train de se
doter d'une industrie de biens de capital, appuyee sur des capacites nationa-
les d'ingenierie et de R et D. qui privilegie dans certain cas. les fabrications
destinees aux industries de base; par exemple, en Espagne, avec !'impor-
e
tance des biens d'equipement fabriques sur commande 2 ). au Bresil et en
e
lnde aussi ou selon P. Castella 3 ), les achats de Ia chimie, de Ia siderurgie
et de l'industrie electrique representeraient une part tres i_mportante du
marche interieur de biens d'equipement.
504
De plus ces exportations industrielles se diversifient: le Bresil, l'lnde,
Singapour, Ia Coree du Sud, le Mexique et Taiwan exportent actuellement
plus de 150 categories de produits manufactures. Cela traduit un processus
d'integration croissante de ces economies dans l'economie mondiale ainsi
que le passage progressif de certaines d'entre elles d'une specialisation
intersectorielle a une specialisation intra-sectorielle 4 ). e
505
Ainsi, il semble se dessiner dans les economies semi-industrialisees et
notamment dans certaines d'entre-elles (Ia part de Ia production manufactu-
riere exportee est de moins de 5% au Bresil et en Turquie, se situe entre 5%
et 10% au Portugal et est de moins de 15% em Espagne et en Yougoslavie)
une tendance orientee vers Ia satisfaction et le controle des marches
i nterieurs.
Dans ce mouvement, les multinationales semblent jouer un role impor-
tant en travaillant essentiellement pour ces marches. Selon une euquete
effectuee aupres de 580 entreprises transnationales operant au Mexique
dans le secteur manufacturier en 1971, 72% d'entre elles avaient un coeffi-
a a e
cient d'exportation inferieur 1% et 89%, inferieur 3% 5 ). Pour les autres
pays d'Amerique Latine cette tendance semble se confirmer, notamment
e
pour le Bresil 6 ). Ainsi l'examen des raisons qui ont pousse 42 entreprises
anglaises et allemandes a venir s'implanter au Bresil souligne cet interet
porte au marche interieur. L'enquete montre par ailleurs que sur ces 42
entreprises, 4 totalisaient 98% des exportations de ces firmes; toutes les
autres n'exportaient pratiquement pas ou n'ont pas augmente de maniere
notable leurs exportations au cours de Ia periode 1972-1976. Ce phenom-
ene s'observe egalement pour Ia periode 1972-74 en Espagne ou les expor-
tations realisees par les entreprises etrangeres ne depassaient pas 10% de
e
leurs ventes totales 7 J, et en Grece ou les filiales etrangeres implantees
a
dans le secteur manufacturier ont vendu 90 95% de leur production sur le
e
marche interieur 8 ).
506
entreprises privees dont Ia structure des couts inclut une forte proportion de
tels intrants. En assurant un approvisionnement regulier en biens de pro-
ductions importes, il favorise une acceleration de Ia production dans les sec-
teurs a forte intensite capitalistique. En pratiquant une politique protection-
niste, il peut favoriser le maintien d'un certain nombre d'entreprises
industrielles. En preconisant une politique d'ajustement des salaires sur le
niveau moyen de productivite dans l'industrie nationale, il tend augmenter a
le differentiel productivite/salaire, et done a favoriser !'accumulation du
capital.
Cette intervention de I'Etat n'est done pas incompatible avec Ia promo-
tion de groupes capitalistes nationaux: Rumasa en Espagne, lata en lnde,
Bufete au Mexique, Villares au Bresil, Humdai et Dae Woo en Coree, China
a
Steel Corp Taiwan etc ...
Cette action de I'Etat n'est pas non plus incompatible avec !'affirmation
progressive, comme c'est le cas en Espagne d'une veritable oligarchie finan-
ciere et industrielle nationale, egalement associee par ailleurs au capital
e
etranger 9 ).
Cette evolution peut debaucher dans certains secteurs (Ia chimie au
a
Bresil) sur Ia cretion d'un veritable systeme d'alliance trois j3°).
2.3- La semi-peripherie.
507
Une des caracteristiques du commerce exterieur de ce type d'economies
est de destiner, en effet, une part importante des exportations de produits
manufacturees aux echanges Sud-Sud. Cette proportion se situe en 1976
entre 35%, et 50% en Grece, Espagne, Bresil, Colombie et Singapour pour
atteindre 64% en Argentinee 2 ). En ce qui concerne les articles manufactu-
res exportes vers les pays en voie de developpement, ce sont les ventes de
produits chimiques et de machines et materiel de transport qui ont le plus
progressee 3 ). D'ailleurs, ces pays semi-industrialises exportent non seule-
ment des produits industriels vers d'autres pays en voie de developpement,
mais leur vendent aussi technologie et ingenierie e 4 ).
On connait les succes remportes par Ia Coree du Sud dans les pays en
voie de developpement du Sud-Est asiatique, mais egalement au Moyen-
-Orient (Arabie-Saoudite, Koweit. etc.): constructions de routes, de loge-
ments, d'installations portuaires et d'usines. De son cote, I'Espagne vend
acier, equipement et navires aux pays en voie de developpement et voit sa
technologie et son engineering remporter des succes en Amerique Latine et,
plus recemment, en Afrique. C'est aussi le Bresil, qui propose aux nations
en voie de developpement produits manufactures, services d'ingenierie et
cooperation industrielle, apres avoir teste leur efficacite sur son propre terri-
toire e 5 ). Entin, c'est l'lnde qui propose non seulement biens d'equipements
et services d'ingenierie aux pays en voie de developpement, mais aussi ses
services technologiques. ·
Ces exportations de technologie vers les pays en developpement con-
cement pour le moment des secteurs a evolution technologique lente et
resultent d'un processus d'apprentissage et d'assimulation maitrise locale-
ment par les pays eux-memese 6 ). Les firmes multinationales des pays
industrialises semblent n'intervenir que marginalement dans les exporta-
tions de technologie des pays semi-industrialises. Cela est vrai de l'lnde ou
de Ia Coree du Sud. Meme au Bresil ou en Argentine ou le role des firmes
multinationales est important, le dynamisme des exportations de technologie
depend principalement des firmes locales. Dans le cas particulier de !'Argen-
tine, les firmes multinationales realisent 75% des exportations de produits
manufactures mais seulement 30% des exportations des usines cle-en-main
et des services d'ingenierie e 7 ).
509
Plus pres de nous et peut-etre de maniere encore plus brutale, les eco-
nomies semi-industrialisees du Bassin Mediterraneen ont egalement deve-
loppe leurs achats de technologies aux pays industrialises. L'Espagne a.
entre 1964 et 1976, multiplie par 8 ses achats et son deficit en technolo-
gie(41), Ia Turquie a multiplie par 10, sur Ia meme periode ses achats de
licences d'exploitation (42 ). En trois ans (1975/76/77), pres de 1500 brevets
d'invention strangers ont ete deposes en Egypte (43 ).
Ce developpement des achats de technologie se traduit par un renfor-
cement du courant des techniques et des competences qui liaient deja ces
pays aux economies industrialisees. Desormais, ces dernieres destinent une
part croissante de leur transferts de technologie en direction des pays en
voie de developpement aux economies semi-industrialiees. Ainsi, sur Ia
periode 1970/75, Ia Grande-Bretagne re<;:oit Ia moitie de ses recettes totales
de technologie en provenance des pays en voie de developpement de quatre
pays semi-industrialises: lnde, Mexique, Bresil et Espagne. De son cote, Ia
R.F.A. concentre 40% de ses ventes de brevets, de licences, de marques en
direction des pays en voie de developpement sur !'Argentine, le Bresil, le
Mexique et I'Espagne au cours de Ia periode 1976/77.
Conclusion
510
Ces paradoxes permettent aussi de mettre en evidence Ia veritable sig-
nification de Ia «Semi-industrialisation>> en renvoyant celle-ci a une double
evolution.
1. 0 ) La premiere est le developpement des exportations de biens manu-
factures a fort contenu en main d'oeuvre. Nous venons de voir quel a ete le
role joue par les industries manufacturieres dans Ia transformation des eco-
nomies concernees. Ces industries ont egalement joue un role croissant
dans l'ouverture exterieure de ces pays. Parmi ces industries, celles a fort
contenu en main d'oeuvre (textile, habillement, cuir, chaussures, bois, auto-
mobile etc.) tiennent une place importante, notamment en Asie du Sud-Est.
en Egypte, au Portugal et en Grece dans une certaine mesure. Cette ten-
dance depend des conditions particulieres qu'offrent ces pays par rapport
aux pays industrialises. La logique qui prime ace niveau est celle des avan-
tages comparatifs, mise en evidence par Ricardo; Ia specialisation relative de
ces pays dans les industries legeres est fonction du bas cout de leur main
d'oeuvre: textile, cuir, habillement. chaussures, mais aussi plus recemment
certains composants electroniques automobile ou Ia concordance entre
intense investissement etranger et fortes exportations peut relever a l'image
de ce qui se passe en Espagne (44 ) d'une situation typique de sous-traitance
internationale.
Le developpement de ces industries de biens de consommation tend
done a etre integre de plus en plus a l'economie mondiale.
2. 0 ) La deuxieme evolution est Ia croissance du marche interieur des
economies «Semi-industrialiseeS>> qui permet le developpement et !'affirma-
tion d'un capjtalisme national et offre aux firmes multinationales de nou-
veaux debouches.
L'evolution rapide que nous· avons notee a permis le developpement
d'un marche capitaliste du travail et done d'une demande potentielle. Cette
demande se developpe avec Ia croissance du salariat qui, de plus en plus
coupe par ailleurs de ses bases rurales, n'a plus les moyens de se repro-
duire de fa<;:on autonome.
Le marche interieur en extension offre ainsi !'occasion a un capitalisme
national de se developper et de se renforcer.
Nous pouvons dire, du mains pour certains pays (economies semi-
-industrialisees d'Amerique Latine, celles de I'Europe du Sud, Coree du Sud)
que nous sommes en presence d'une bourgeoisie qui tend a devenir totale-
ment capitaliste: presence d'une force de travail libre et reproduite de plus
en plus dans le secteur capitaliste; controle direct des moyens de produc-
tion; tendance a une plus grande maitrise sur !'utilisation du surplus a l'in-
terieur d'un territoire delimite par I'Etat et le capital etranger.
En meme temps, cet elargissement de Ia sphere capitaliste interieure
est le lieu privilegie du redeploiement des principales puissances industriel-
les et de leurs grandes firmes qui vont trouver Ia un espace pour investir et
exporter dans le domaine des biens intermediaires (exemple de Ia chimie en
(44 ) C. COURLET «L"economie espagnole et ses perspectives a Ia veille de son entree dans
Ia Communaute Economique Europeenne» op. cit. p. 64.
511
Espagne) et des biens d'equipement, mais aussi dans celui des biens de
consommation et de Ia technologie. La logique qui prevaut dans ce deux-
ieme schema d'evolution correspond a Ia reproduction des formations eco-
nomiques et sociales «Semi-industrialisees»: reproduction de Ia force de tra-
vail et reproduction d'une bourgeoisie nationale. Les activites qui sont le
support de cette valorisation (interne) du capital national (prive et/ou etati-
que) et international, correspondent en fait au potentiel de Ia croissance du
marche interieur; les industries de biens intermediaires (metallurgie et chi-
mie notamment) y tiennent une place preponderante.
Ainsi, au total, Ia croissance economique de ces economies <<Semi-
-industrialisees» apparait comme scindee en deux niveaux, les grands sec-
teurs d'activite participant principalement soit a l'un ou l'autre de ces
niveaux (industries legeres de biens de consomation, industries de biens
intermediaires) ou aux deux a Ia fois (automobile).
La premier niveau est de plus en plus integre a l'economie mondiale. Le
second a pour objet, au contraire, Ia reproduction du capitalisme dans les
pays <<semi-industrialises», done en dernier ressort, celle de l'economie capi-
taliste internationale a laquelle participent ces pays.
Cette analyse des pays semi-industrialises pose, par ailleurs, Ia question
de !'evolution de Ia structure globale. On peut se demander en effet si
!'emergence de ces pays, sous l'action de I'Etat combinee partiellement ou
totalement a celle des transnationales, ne signifie pas plus qu'une simple
circulation du pouvoir (realisation de gains nets au detriment de certains
pays) et si elle n'est pas susceptible d'affecter profondement a terme Ia
structure de l'economie mondiale dans Ia mesure ou:
-en ecartant progressivement le monde industriel du circuit commer-
cial Sud-Sud, le plus souvent sans l'appui des multinationales, ces pays
s'assurent peu a peu une certaine autonomie qui leur donne plus de poids
dans Ia negociation et ouvrent de multiples breches (meme si celles-ci sont
petites) dans le monopole si longtemps defendu des fournisseurs traditionnels;
-en privilegiant de plus en plus leur marche interieur, ces nouveaux
producteurs se presentent desormais comme de serieux concurrents des
regions industrialisees;
-!'importance des desequilibres de taus ordres par ces pays, necessite
a terme une meilleure adaptation de Ia production aux besoins locaux et
regionaux, adaptation qui peut conduire a une redefinition de leur insertion
dans d'economie mondiale eta une limitation de certains profits.
Dans Ia perspective d'apporter des elements de reponse a cette ques-
tion, !'analyse de Ia <<Semi-industrialisation>> qui vient a Ia suite d'une serie
d'interrogations concernant !'analyse centre-peripherie (interrogations susci-
tees par notre etude des desequilibres regionaux en ltalie) conduit a nous
ecarter d'une conception theorique totalisante capable de rendre compte de
Ia complexite des phenomenes de developpement et de sous-developpement.
Desormais, nous sommes amenes d'une maniere beaucoup plus modeste a
prendre en compte les formes specifiques que prennent a l'interieur des
economies «Semi-industrialiseeS>> le developpement du capitalisme pour
reintroduire ensuite celui-ci dans le mouvement d'ensemble (au niveau
mondial) afin de mieux preciser les differentes interactions avec ce dernier.
Mai 1982
512