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Estudos de Economia, Vol. II, n.' 4, Jul.-Set..

1982

DE LA THEORIE DU SOUS-DEVELOPPEMENT AUX


HYPOTHESES DE LA «SEMI-INDUSTRIALISATION»
APPROCHE SPATIALE (REGIONALE ET INTERNATIONALE)

Claude Courlet(*)
Introduction
Cette note se situe a !'intersection d'un certain nombre d'interrogations
qui concernent les problemes d'industrialisation et de developpement eco-
nomique dans les espaces sous-developpes.
D'un cote, nous avons du nous interroger sur Ia signification de Ia
croissance economique analysee au sein d'un espace donne et suppose plus
ou moins arbitrairement autonome. A ce niveau, nous nous sommes inte-
resses principalement aux industries dites motrices ainsi qu'a leur aptitude
a tisser des relations avec d'autres secteurs et a promouvoir une coherence
interne.
D'un autre cote, Ia notion de sous-developpement demeure confuse;
elle est liee a !'idee de pauvrete, a celle de peripherie, de dependance qui
sont autant de notions, d'expressions sur l~squelles nous nous interrogeons.
Ceci nous incite a relativiser .le couple richesse-pauvrete et nous invite a
effectuer une analyse en termes de relations.
Le texte qui suit essaye de repondre a ces questions.
II ne 'agit pas ici de pretendre resoudre !'ensemble des problemes rela-
tifs a Ia croissance des economies sous-developpees et aux relations entre
espaces inegalement developpes. Ce que nous voulons, tout d'abord, c'est
montrer comment nous avons du nous degager successivement d'analyses
capables d'expliquer une situation a un moment donne, mais inaptes a ren-
dre compte des evolutions recentes parce qu'elles renvoient a une concep-
tion beaucoup trop globalisante des phenomenes de developpement et de
sous-developpement. Ce que nous voulons, ensuite, c'est ouvrir une voie
recherchant a expliquer !'evolution recente de certaines economies en voie
de developpement rapide. Dans cette perspective nous proposons une serie
d'hypotheses qui demandent a etre precisees et completees.
Nous savons qu'il a fallu attendre une date relativement recente (les
annees quarante et le debut des annees cinquante) pour voir apparaitre les
premiers elements d'approche du developpement et de ses inegalites dans
l'espace. Les difterentes analyses qui se sont developpees en ce domaine
ont conduit a opposer de plus en plus deux mondes. Le premier, le centre,
considere comme un tout homogene est constitue des pays capitalistes
industrialises et developpes. Le second, Ia peripherie, envisagee egalement
comme un tout indifferencie par une desarticulation profonde de leur eco-
nomie. Le monde sous-developpe apparait, au til des analyses, comme le
produit du developpement capitaliste au centre et son exploitation s'effectue
principalement par l'echange de produits a laquelle s'ajoute celle basee sur
les flux de capitaux.

* Assistant a L'UER de Sciences Economiques, Universite des Sciences Sociales de


Grenoble.

491
L'evolution recente et Ia crise viennent troubler cette image de deux
mondes distincts. Nous avons du, en effet, a cote d'un fractionnement de
plus en plus grand de l'espace economique mondial, prende en compte Ia
differenciation croissante entre les economies peripheriques, !'industrialisa-
tion et !'emergence de certaines d'entre-elles sous !'impact d'acteurs deter-
mines et d'une plus grande insertion dans l'economie mondiale.
Quelles sont les causes de cette <<decentralisation» de !'accumulation a
Ia peripherie du systeme capitaliste? Pourquoi !'industrialisation rapide et
differenciee de certaines peripheries? Quels sont les effets de cette indus-
trialisation rapide sur les economies concernees? A quel type d'insertion
dans le reseau de relations internationales correspond cette industrialisation
rapide de certaines economies en voie de developpement?
a
L'objectif de ce texte est d'apporter des elements de reponse de telles
questions.
Dans une premiere partie, il se propose d'evaluer tres rapidement Ia
part des principaux courants d'analyse par rapport a
ces evolutions et
interrogations.
Dans une seconde partie, il s'efforce de mettre en avant nos propres
hypotheses et interpretations dans ce domaine.

1- Acquis theoriques et modalites d'une remise en cause

Sans entrer dans le detail des discussions nees autour du probleme de


Ia definition du concept de croissance ou de developpement, on peut dire,
qu'en general." !'approche suivie est celle qui considere Ia croissance eco-
nomique comme un accroissement continu du produit national total et du
produit national par habitantsC). C'est l'aspect le plus facilement perceptible
et quantifiable qui est, par ailleurs, lie aux changements profonds et rapides
qui apparaissent dans Ia structure d'une economie caracterisant nettement
les variations quantitatives associees aIa croissance moderne. Cette crois-
sance est designee d'habitude par le terme <<industrialisation>> et ses deux
elements constitutifs essentiels <<urbanisation>> et <<mecanisation>> (2 ).
La tendance sera alors a!'analyse de Ia dynamique du systeme indus-
triel en se basant sur !'hypothese que l'etude de !'experience de pays actuel-
lement industrialises est suffisante pour comprendre revolution des pays en
voie de developpement. En d'autre termes, on accepte l'idee que le develop-
pement se verifie a travers le passage obligatoire d'une serie d'etapes. On
reconnait ici Ia theorie des eta pes de Ia croissance e)
et celle qui en consti-
tue un avatar, du developpement dualiste( 4 ).
De nombreus critiques ont ete faites a cette conception de Ia croissance
economique par etapes successives.

(1) S. KUZNETS «Croissance et Structure Economique•-Calmann Levy 1972.


(2) S. KUZNETS- op. cit.
(3) C. CLARK «The Conditions .of Economic Progress•- London Me Millan 1940.
W.W. ROSTOV «The Stages of Economic Growth•-Cambridge, Mars 1960.
(4) Pour un expose des differents themes du developpement dualiste, voir notamment
C. BENETII «L"accumulation dans les pays capitalistes sous-developpes•-Anthropos 1974.

492
1- Developpement et inegalites

Les premieres sont issues d'auteurs qui, partis de Ia critique de Ia theo-


rie neo-classique ant montre comment des mecanismes particuliers debou-
chent sur Ia persistance d'inegalites de developpement dans l'espace et ont
preconise une intervention active de I'Etat pour Iutter contre le sous-
-developpement G. G. Myrdal, Th. Balogh, R. Prebish, F. Perroux (poles de
croissance), Hirschmann, G. Destanne de Bemis (industries industrialisan-
tes). Un certain nombre d'experiences montrent les difficultes rencontrees
dans !'application des politiques derivant de ces modeles d'analyse: difficul-
tes dont Ia plupart tiennent a une sous-estimation reelle des influences
exterieures. II s'agit ici d'un aspect fondamental qui reside dans le fait que
ces theories n'integrent pas explicitement et ne prennent pas en compte les
a
pressions et les deformations induites de l'exterieur et qui s'exercent cha-
que phase d'un processus de croissance d'un pays en voie de developpement.

2- La theorie de Ia dependance et ses limites

Pour rendre compte des transformations des economies sous-develop-


pees depuis Ia seconde guerre mondiale, les economistes marxistes ont
developpe une analyse mettant l'accent sur !'extension des rapports de pro-
duction capitalistes dans les pays domines comme autre face de Ia perpe-
tuation dans les pays developpes d'un capitalisme devenu monopoliste. A
cote d'un imperialisme entendu comme procede de negation des contradic-
tions internes des pays capitalistes au centre (analyse de Lenine et de Rosa
Luxembourg), se developpe Ia conception d'un imperialisme entendu comme
exploitation des PVD. Les economies du Tiers-Monde ne sont plus des eco-
nomies sous-developpees en soi, mais des economies capitalistes
peripheriques.
Selon les tenants de cette theorie (5 ), !'industrialisation en economie
capitaliste sous-developpee (due a une technologie mise au point dans les
economies capitalistes developpees) s'accompagne de Ia concentration des
revenus au detriment des salaires et, Ia baisse de Ia part des salaires est
d'autant plus accentuee que l'industrie est plus dynamique, ceci parce que
les salaires augmentent mains que Ia productivite. Cette concentration des
revenus aura a son tour des consequences nefastes sur l'accumulation du
capital et done sur Ia croissance de ces pays. Dans cette perspective, Ia pre-
sentation du modele d'accumulation sera centree, sur !'analyse de Ia
demande solvable, celle-ci etant commandee par Ia repartition des revenus.
Cette repartition tres inegale est heritee de l'etape ou l'economie etait cen-
tree autour de Ia production et de !'exportation de produits primaires, Ia
demande de produits manufactures etant satisfaite par des importations.
L' extension du marc he de biens manufactures se sera it surtout faite so us
l'i mpulsion des besoins diversifies des detenteurs de revenus eleves.

( 5) PA. BARAN et P. M. SWEEZY; DE SANTOS. FUSTADO, S. AMIN, C. BENETTI,


SALAMA. JACQUEMOT.

493
Le processus d'industrialisation qui se realise par substitution d'impor-
tation s'oriente rapidement vers les biens de consommation durables et
eventuellement vers les biens de capital, cette evolution favorisant les pro-
duits de luxe au detriment des biens de consommation de masse et renfor-
~;ant l'inegalite dans Ia repartition. L'idee sous-jacente est que les besoins
de consommation de Ia classe dominante determinent le processus d'indus-
trialisation. L'industrialisation par substitution d'importation commencera
par Ia fin, c'est-a-dire par les produits correspondants aux stades les plus
avances du developpement du centre, les biens durables.
Les facteurs fondamentaux pris en compte sont l'etroitesse du marche
decoulant de l'inegalite extreme des revenus, l'ampleur du taux de crois-
sance de Ia productivite due a !'importation de Ia technologie du centre, Ia
formation de capacites excedentaires, le freinage du taux de croissance de
!'accumulation et par suite du taux de croissance de l'economie.
Leur combinaison constitue Ia trame d'un raisonnement dont les etapes
essentielles sont constituees par les deux liaisons suivantes; dependance
technologique et concentration des revenus d'une part, et concentration des
revenus et blocage de Ia croissance, d'autre part.

2.1 - Le mythe du blocage par Ia dependance

A. Cournanel (6 ) a montre en quai le theme Ia dependance technologi-


que et celui de Ia concentration des revenus etaient injustment lies au blo-
cage des processus d'accumulation et de croissance. Dit autrement, comme
le fait Cardoso e).Ia dependance, Ia concentration des revenus et d'une
maniere generale les contradictions mises en avant par les tenants de Ia
theorie de Ia dependance existent effectivement. mais elles n'empechent
pas le capitalisme de progresser a Ia peripherie car elles constituent des
composantes essentielles de ce mode de production.

2.2- La so us-estimation des dynamismes internes aux economies moins


developpees

Par ailleurs, !'analyse de Ia dependance sous-estime les capacites d'ac-


tion d'une bourgeoisie et/ou d'un Etat fort dans certaines economies sous-
-developpees. Les determinants externes, les flux avec l'exterieur, Ia depen-
dance sont tels qu'ils interdisent toute croissance reelle a Ia peripherie.
Dans un tel contexte, les economies mains developpees n'ont pas de parti-
cularites (notamment au niveau de leur bourgeoisie et de leur Etat) pour
introduire des differenciations significatives entre-elles.

( 6) A. COURNANEL «L'analyse du capitalisme peripherique en question: Ia theorie de Ia


dependance-stagnation». Tiers-Monde, n.o 77, 1979.
(1) CARDOSO. «Una critica a las tesis actuales sabre desarollo y dependencia en America
Latina», Transnacionalizacion y dependencia. lstituto de Cooperacion lberoamerica, Madrid,
1980.

494
Or, les bourgeoisies de certaines economies en voie de developpement
croissent au point de depasser le role de simple relais des bourgeoisies du
centre. Certains elements s'agregent pour former un ensemble plus homo-
gene, un centre local organise doue d'une relative stabilite et tendant a evo-
luer d'une maniere un peu plus autonome. Pour cela, les bourgeoisies doi-
vent asseoir leur pouvoir economique et organiser Ia destruction des
structures precapitalistes, unique facon d'obtenir une nouvelle force de tra-
vail et de degager une masse croissante de plus-value.
D'autre part, I'Etat n'est pas que l'agent que gere les projets economi-
ques de classes bourgeoisies (simples appendices des bourgeoisies du cen-
tre) ou qui gere les projets des firmes multinationales. Dans un certain
nombre de cas, I'Etat apparait comme une force capable d'orienter les choix
economiques et societaux. Dans certains pays (Algerie, Egypte, par exem-
ple), le role de I'Etat a ete decisif au moment du declenchement de !'accu-
mulation interne du capital. Dans d'autres pays, possedant deja une tradi-
tion industrielle, !'intervention etatique toujours presente a ete cruciale lors
de l'entree en crise de l'economie nationale, en particulier lorsque le modele
d'import-substitution a epuise ses effets. Dans le cas de I'Espagne au debut
des annees soixante, ou du Bresil autour des annees soixante dix, il est
incontestable que I'Etat a permis le deblocage economique par un change-
ment radical dans sa strategie economique: liberalisation de l'economie,
retorme du commerce et des paiements exterieurs, orientation massive et
volontariste des investissements au profit des secteurs essentiels (energie,
transport, grandes unites petrochimiques, siderurgiques et de l'electromeca-
nique ... ), reorganisation des industries de biens de consommation pour favo-
riser leurs exportations (B).

II- Diversification de I' approche: mieux apprehender I' articulation entre


specificites internes et contraintes externes.

Dans des conditions qui dementent les predictions des theoriciens de Ia


dependance, un certain nombre d'economies et en particulier quelques-unes
en Amerique Latine, ont montre durant ces 10 ou 15 dernieHes annees, des
taux de croissance sensiblement superieurs a ceux enregistres par !'ensem-
ble des pays en voie de developpement et par Ia plupart des pays capitalis-
tes industrialises.
Bien entendu, il ne s'agit pas d'un projet national independant ni d'une
reussite d'une politique d'import-substitution. Dans le cas de I'Espagne, par
exemple, nous avons vu que cette strategie debouchait sur une stagnation
et necessitait une ouverture a i'exterieur pour depasser ses propres
contradictions (9 ).

(B) C. COURLET «L"economie espagnole: perspectives et enjeu europeen• Notes et etudes


documentaires, 20 Nov. 1981.
A. FRANCAIS: «Un cas d"industrialisation dependante: le Bresil•, Cahiers IREP/Deve-
loppement 1: «La semi-industrialisation•, 1981.
( 9 ) C. COURLET "L"economie espagnole ... Op. cit. p. 8 et ss ..

495
Nous sommes en presence d'une phase de developpement auto-
entretenu du a Ia presence d'acteurs determines et a une plus grande inte-
gration dans l'economie mondiale. Cette integration permet une croissance
economique subordonee, mais ne conduit pas au blocage comme l'indiquent
les tenants de Ia theorie de Ia dependance.
Cette situation intervient lorsque les liaisons entre le centre et certaines
peripheries sont tres developpees. les .differents mecanismes de mobilite
permettant au centre de mieux integrer celles-ci. Le cadre de validite du
schema exprime ici n'est pas encore pleinement valable au niveau mondial.
Cette situation intervient quand existe une integration developpee entre les
espaces. c'est-a-dire quand aucun obstacle institutionnel ou materiel ne
vient interdire ou limiter Ia mobilite des activites.
Ce type de relations caracterise surtout. aujourd'hui, les structures
regionales au sein des economies avancees. On le trouve aussi a !'echelon
international entre pays avances (USA. Japon, CEE) et certains pays en voie
de developpement d'Amerique Latine (Bresil, Mexique, Argentine), d'Asie du
Sudest (Coree du Sud, Hong Kong, Singapour, Taiwa.n) ou d'Europe Meri-
dionale (Espagne, Portugal, Grece, Turquie).

1 - L'anatyse au niveau regional.

Dans un travail consacre a !'analyse des desequilibres regionaux Nord-


Sud en Ita lie ( 10 ), nous avons montre que le Midi ita lien perdait les aspects
les plus typiques d'un espace sous-developpe, pour connaitre une industria-
lisation rapide et recente, renvoyant a de nouvelles formes d'insertion exte-
rieure et de dependance.
La naissance et le developpement du capitalisme a souvent engendre
en Europe le sous-developpement regional: ruine de Ia petite paysannerie et
de l'industrie regionale naissante.
En ce qui concerne l'ltalie, !'unification economique et politique de ce
pays, a partir de 1861, a eu pour resultat Ia disparition de l'industrie meri-
dionale. Une longue periode va progressivement s'instaurer durant laquelle
vont s'opposer d'une part, un Nord possedant une structure tres industriali-
see avec une agriculture marchande reposant sur Ia petite et moyenne pro-
priete et une entreprise capitaliste et, d'autre part, un Sud avec une agricul-
ture arrieree et de grands latifundias jouant Ia fonction d'approvisionnement
en produits alimentaires de !'industrialisation du Nord. La coexistence entre
ces deux ensembles va s'operer alors par Ia mediation du prelevement tribu-
taire et fiscal, du systeme bancaire (drainage des capitaux du Sud pour etre
investis dans le Nord) et du systeme politico-administratif. Jusqu'a Ia chute
du fascisme, le Sud va etre subordonne au Nord et exploite, et cette exploi-
tation va pouvoir s'effectuer a travers !'unification du marche national et Ia
structure politico-administrative du pays.

( 10) C. COURLET «Capitalisme et differenciation regionale- Analyse de Ia differenciation


regionale, Nord-Sud en ltalie 1950-1975», IREP, 1977.

496
Mais le capital concentre en certains points privilegies de l'espace n'a
pu admettre indetiniment une telle situation. L'ouverture d'espaces toujours
plus nombreux est devenu pour celui-ci et pour Ia region industrialisee du
Nord (Piemont. Lombardie, Ligurie) un imperatif dominant. apres Ia seconde
guerre mondiale.
La region developpee a tente par tous les moyens d'integrer l'espace
regional du Sud dans l'ordre des relations dominees par elle, conviant ainsi
Ia region sous-developpee aune revolution integrale a
partir du debut des
annees cinquante. Une fois accomplie une telle revolution, il n'y a plus
sous-developpement au sens courant du terme. II y a integration de plus en
plus grande de l'economie moins developpee dans le reseau d'echanges
impulse par Ia region developpee. II est alors de !'interet du capitalisme
national et du capital concentre dans Ia region developpee d'accelerer et de
a
renouveler ce processus d'integration en procedant l'elargissement spatial
des deplacements d'activites: les investissements prives dans Ia region
moins developpee du Sud trouvent ici leur logique et Ia politique regionale
son veritable sens.

1.1. Ce processus d'integration ne s'effectue pas d'une maniere uni-


forme et lineaire. II s'etfectue en fonction de Ia logique de reproduction de
!'ensemble economique et social dominant selon des phases bien tranchees
dans le temps. Ces phases sont caracterisees par une utilisation differen-
cielle de l'espace moins developpe et correspondent a
des strategies de
developpement et d'accumulation ditferentes des principaux secteurs d'acti-
vite concentres dans Ia region developpee er des groupes sociaux qui les
representent. En ce qui concerne l'ltalie, il a ete possible de distinguer deux
phases.
La premiere phase (1951/52-1961/62) correspond a une strategie
d'accumulation extensive. Elle est caracterisee par un taux de croissance du
produit national et des exportations eleve, une augmentation de l'emploi,
des migrations internes importantes, un taux de croissance des salaires fai-
ble et un rapport capital/travail en croissance moderee. Cette phase impli-
que une utilisation extensive de Ia force de travail se caracterisant par une
division et une organisation du travail toujours plus poussee dans des eta-
blissements de plus en plus grands ou entre unites physiquement proches
les unes des autres. Durant Ia plus grande partie de cette phase, Ia
a
demande de travail dans le Nord est tres forte. Grace Ia difference impor-
tante initiale des niveaux de salaire entre le Nord et le Sud, cette demande
vigoureuse va pouvoir etre satisfaite par un flux migratoire important et par
un accroissement des ecarts entre Ia region developpee et Ia region sous-
developpee. Cet accroissement des differences regionales devient, au cours
de cette periode d'accumulation «extensive>>, une fonction du mode d'accu-
mulation des secteurs dominants concentres au Nord.
a a
En tendant etendre Ia petite propriete !'ensemble de !'agriculture par
Ia reforme agraire, contribuant ainsi a Ia formation d'une veritable force de
travail prete a Ia mobilite sectorielle et territoriale d'une part, et en privile-
giant les travaux d'infrastructure au detriment de l'aide a
!'industrialisation

497
d'autre part, Ia politique regionale va contribuer a accroitre les desequilibres
entre le Nord et le Sud et a accelerer les processus migratoires du Sud vers
le Nord.
La seconde phase (apres 1961-62) correspond a une strategie d'accu-
mulation de plus en plus intensive. Elle est caracterisee par un taux de
croissance du produit national et des exportations mains eleve, une diminu-
tion des emplois, une chute des migrations internes, un taux de croissance
des salaires tres fort et par un rapport capital/travail qui croit beaucoup
plus rapidement qu'auparavant. Cette phase correspond a une strategie
impliquant une utilisation «intensive» de Ia force de travail: augmentation
des cadences, selection croissante des travailleurs au niveau de certaines
caracteristiques: age, sexe, sante, etc ...
Cette phase d'accumulation intensive va pouvoir etre correlee avec une
serie de transformations au niveau territorial. C'est a partir de ce moment,
qu'avec le soutien actif de I'Etat un redeploiement industriel regional en
direction du Sud a lieu. Ce sont tout d'abord les creations des poles de
croissance dans le raffinage du petrole, Ia chimie de base et Ia siderurgie;
en fin de periode, avec !'augmentation sensible du cout de reproduction de
Ia force de travail et des salaires dans le Nord, on assiste egalement a Ia
delocalisation partielle des industries de main d'oeuvre, automobile, elec-
tromenager, etc.
Ainsi, en fonction des phases d'accumulation qui se deroulent dans
l'espace industrialise, Ia region sous-developpee va apparaitre tantot comme
aspiree par Ia region industrialisee (emigration), tantot comme le siege de
delocalisations massives (formation de poles industriels-lourds chimiques et
siderurgiques) ou plus diffuses (industries de main d'oeuvre).

1.2 Les delocalisations effectuees dans le Midi italien ont provoque un


mouvement d'industrialisation important. La part de l'industrie dans le pro-
duit brut au cout des facteurs de Ia region augmente de 25% en 1961 a
pres de 30% en 1977, Ia part dans l'industrie italienne passant elle, de 15%
a 18% durant Ia meme periode. Entre 1961 et 1976, les effectifs employes
dans l'industrie manufacturiere passent de 600000 a 1100000 unites
environ.
Mais cette industrialisation va donner au developpement de. Ia reg1on
mains developpee un caractere exogene (impulse par les entreprises venues
du Nord de l'ltalie et de l'etranger), et va conferer a ce dernier un caractere
dependant; les centres de decisions restant pour l'essentiel dans le Nord de
l'ltalie. Les elements nouveaux qui constituent desormais Ia structure· de
base de Ia region expriment leur coherence par rapport au reste du pays et
principalement Ia region developpee. L'essentiel des productions industriel-
les du Sud va etre expedie et valorise a l'exterieur de Ia region, principale-
ment au Nord. Ce n'est qu'en fin de periode que nous pouvons noter quel-
ques indices de mise en relation entre les industries de biens intermediaires
(chimie de base, siderurgie) et certaines industries de biens de consomma-
tion durables nouvellement delocalisees (automobile, electromenager).
Enfin, ce processus d'industrialisation conduit a une differenciation
interne de l'espace economique mains developpe.

498
Cette analyse au niveau regional a montre comment les rapprts entre
un espace developpee (le Nord) et un espace mains developpe (le Sud) ne se
reproduisent pas a l'identique, mais se modifient sensiblement au cours du
temps en fonction des modifications du processus d'accumulation dans le
centre developpe. Par ailleurs, cette evolution ne conduit pas au blocage de
Ia croissance dans l'espace mains developpe; il y a un processus d'industria-
a
lisation qui, certes, renvoie de nouvelles formes de dependance, certains a
dysfonctionnements, mais il n'y a plus reproduction du sous-developpement
ou «developpement du sous-developpement».
Cependant, cette analyse des desequilibres en ltalie a encore insiste sur
!'extreme subordination d'un escape a
un autre. Elle a laisse de cote cer-
tains aspects importants qui regardent le dynamisme propre de l'espace
regional domine: notamment emergence d'une nouvelle couche de proprie-
taires terriens et d'entrepreneurs locaux.
II s'agit d'une dimension que nous ne pouvons pas ignorer des que
a
nous passons, au niveau international, !'analyse de !'emergence d'un cer-
tain nombre de pays en voie de developpement rapide caracterises precise-
ment par le role tres actif d'un Etat puissant et !'affirmation progressive
d'une bourgeoisie nationale.

2. L'analyse au niveau international: Ia «semi-industrialisation».

L'industrialisation rapide et recente d'une region comme le Midi italien


peut etre rapprochee, dans un second temps, de !'industrialisation egale-
ment rapide et de !'emergence d'un certain nombre d'economies en voie de
developpement. Nous avons vu d'ailleurs apparaltre au cours de ces dernie-
res annees differents vocables pour qualifier ce phenomene: pays «Semi-
-peripheriques»(11), «pays en voie de developpement avances»e 2 ), pays «Semi-
-industrialises>> ou encore «nouveaux pays industrialises>>( 13). Ces expressions
s'appliquent a des pays dont Ia liste varie suivant les auteurs et les orga-
nismes; Ia Banque Mondiale ( 14) en a identifie 16 dont 5 en Asie, 4 en Ame-
rique Latine et 7 en Mediterranee; I 'O.C.D.E. (15) n'en a retenu que 11, dont
5 en Mediterranee, 4 en Asie et 2 en Amerique Latine, tout en estimant que
9 autres pays pourraient constituer d'eventuels candidats. Une vingtaine de
pays au total appartiennent done plus ou mains aux categories relevant de
Ia «Semi-industrialisation>>; ils comprennent un noyau dur, repris dans toutes
les listes: Mexique et Bresil, Espagne, Portugal, Grece, Turquie, Yougoslavie,
Coree du Sud, Taiwan, Hong Kong, Singapour, puis une frange de <<Candi-
datS>>: Colombie et Argentine; Israel, Egypte, Iran et Algerie; Malaisie, Thai-
lande, Philippines, lnde et Pakistan.

(11) I. WALLERSTEIN «Sous-developpement et dependance•. Esprit, Fevrier 1974.


(12) A.D.C. Advanced Developing Countries.
(13) N.I.C. New Industrialized Countries.
(14) Banque Mondiale «Rapport sur le developpement dans le Monde• New-York, Aout 1979.
(15) O.C.D.E. •L'incidence des pays recemment entres dans Ia voie de !'industrialisation
sur Ia production et les echanges mondiaux de produits manufactures•, Octobre 1978.

499
La recherche sur ces economies en voie d'industrialisation rapide est
entreprise actuellement sous deux formes:
- collecte et analyse de donnees statistiques et de premieres informa-
tions relatives a un certain nombre de pays afin de mener une analyse com-
parative transversale ( 16 ):
·-etude de cas: analyse de I'EspagneC 7 ), entreprise en parallele avec
l'etude d'autres pays-Coree du Sud, Bresil, Argentine-par des cher-
cheurs de I'IREPC 8 ). Ce type d'etude privilegie !'interpretation d'un proces-
sus national de croissance et montre qu'une analyse adequate de telles
economies do it rendre compte de !'articulation' entre les processus internes
a chacune d'entre elles et le cadre general dans lequel ceux-ci s'inscrivent.
Cette recherche tente d'aller au dela du simple constat des faits qui, par
ailleurs, a ete largement effectue par un certain nombre d'organismes
comme Ia Banque Mondiale et I'OCDE pour proposer plusieurs hypotheses
encore grossieres, quant au fonctionnement de telles economies.
Les premiers elements d'analyse recueillis montrent que ces economies
sont heterogenes sous bien des aspects: qu'il s'agisse des cheminements
historiques de leur croissance: dans certains cas (Argentine, Bresil, Espagne,
Portugal. .. ), les structures industrielles sont relativement anciennes: elles
datent d'avant Ia seconde guerre mondiale; pour d'autres (Coree du Sud,
Taiwan, Thailand, Algerie, Iran), elles sont beaucoup plus recentes; qu'il
s'agisse du niveau de revenu: dix fois plus eleve en Espagne qu'en Egypte;
du taux de croissance demographique: quatre fois plus eleve au Mexique
qu'en Grece; d'ouverture a l'economie mondiale: douze fois plus large a
Hong Kong qu'au Bresil. .. Elles relevent toutefois ou tendent a relever d'une
categorie commune -Ia «Semi-industrialisation»- dans Ia mesure ou:
- elles sont marquees par une croissance rapide de leur industrie et de
leur industrie manufacturiere en particulier;
- elles tendent a relever d'un processus d'accumulation du capital spe-
cifique par rapport a celui qui a caracterise jusqu'a present !'ensemble des
pays en voie de developpement;
- enfin, elles sont encore defavorisees dans l'economie mondiale et
sont necessaires a !'extension de Ia Division lnternationale du Travail.

( 16 ) En ce sens. C. COURLET «Elements quantitatifs sur Ia croissance et l'internationalisa-


tion de 13 economies semi-industrialisees•. IREP. Avril 1979. Egalement C. COURLET, P.
JUDET «Paradoxes et enjeux de Ia semi-industrialisation•. Le Monde Diplomatique, Decembre
1979.
(17) C. COURLET "L'economie espagnole•. op. cit.
( 18) Notamment P. JUDET «La semi-industrialisation: le cas de Ia Coree du Sud•. Cahier
IREP. D. 1, op. cit.
P. JUDET, «Les nouveaux pays industriels•. Editions ouvrieres 1981.

500
2.1. La composante iildustrie manufacturiere.

a) Le developpement de Ia production manufacturiere.

Sur le plan economique, les pays «Semi-industrialiseS>> ont connu un


taux de croissance particulierement eleve de leur produit interieur brut:
6,3% par an en moyenne au cours de Ia periode 1960-1977 pour les pays
etudies par Ia Banque Mondiale, ce taux depassant 7% dans 6 cas et atteig-
nant 10% en Coree du Sud, de telle fac;:on que le PNB par tete de ces pays
s'est accru plus rapidement que celui des pays capitalises industrialises,
reduisant ainsi l'ecart avec ceux-ci (voir tableau ci-apres).

501
TABLEAU 1

lndicateurs de base des principaux pays semi-industrialis's

Taux de crOissance annual moyen

Population PNB PNB PIB lndustne Secteur manufactuner %de Ia mam


%des indus- Valeur SJoutee du %des produrts Valeur des expor-
(millions) par hb (SI par tete 1960-1977 1960-,970 1960-1977 1960- 1960- d'ouvre em- manufactures
tries manu- secteur manufaciU- tat ions de biens

'
1977 1977 1960-1977) 1977 1977 ployee dans dans les export a-
facturiE!res ner (mrllrons de dol- manufactures
!'agriculture trans de
dans le PIB Iars de 1970) (millions de $)
1960 1977
Hiso 1977 1976 marchandises 1977
1960 1977

BRESIL 116,1 1360 4,9 8,0 9,7 11,6 6.4 13,8(2) 52 42 26 - 19.147 3 25 3.141
ESPAGNE 36,3 3190 5,2 6,4 9.4 4,9 9,7 7,3(3) 42 19 27 30 15.739 22 69 7.214
GRECE 9J 2810 6,2 6,7 9.4 5,1 10,2 7,0 56 40 16 19 2.601 10 49 1.373
ISRAEL 3,6 2850 4,8 8,0 - 5,3 - 6,1 14 8 23 30 2.380 61 78 2.453
PHILIPPINES 44,5 450 2,5 5,5 6,0 8,7 6,7 6,8 61 51 20 25 2.334 4 24 764 I
REP. de CHINE (Taiwan) 16,8 1170 6,2 9,1 16.4 12,2 17,3 12,5 56 34 22 27 4.278 - 85 7.925
REP. de COREE 36,0 820 7.4 10,0 17,2 17,0 17,2 19,3 65 44 12 25 3.934 14 88 8.430
TUROUIE 41,9 1110 4,1 6,4 9.4 8,9 10,7 - 78 62 13 20 3.294 3 24 431
MEXIOUE(1) 63,3 1120 2,8 7,3 5,0 9,3 6,2 9.4 6,0 55 34 23 28 12.174 12 52(4) 1.182
ARGENTINE (1) 26,0 1730 2,7 4,2 2,9 6,0 2,8 5,7 3.0 20 14 31 37 8.248 4 25 1.349
PORTUGAL(1) 9,6 1890 6,0 6,2 5,3 8,8 4,8 8,9 5,0 44 27 29 36 2.481 55 68 1.420
YOUGOSLAVIE (1) 21,7 1960 5,6 5,8 7,1 6,3 9.2 5,7 - 64 42 36 - 5.423 37 70 3.415
HONG KONG(1) 4,5 2590 6,5 10,0 8,2 6,8 6.3 8 2 25 26 1.314 80 97 7.267
SINGAPOUR (1) 2,3 2880 7,5 8,8 8,6 12,6 8,6 13,0 9,0 8 2 12 25 707 26 46 3.626
COLOMBIE (1) 24,6 720 2,7 5,1 6,4 6,0 5,9 5,7 7,5 51 31 16 19 1.746 2 22 466
EGYPTE (1) 37,8 320 2,1 4,5 7,9 5.4 5,2 4,7 5,7 58 51 20 24 1.882 12 27 429

ENSEMBLE DES PAYS


SEMI-INDUSTRIALISES 494,2 1315 4,4 6,3 54 39 25 28 87.682 22 58 50.885

( a Iaibie revenu 1193 170 1,4 3,9 3.2 77 75 11 13 ) )


Ensemble ( ~250$ ) 123.237 ) 65.879 !
des PVD ( a revenu inter- 936 1140 3,6 6,2 6,1 59 50 22 24 ) )
(>diaire
( 250$

PAYS INDUSTRIALISES 661 6980


----
3.4
-
5,1
--
3,1 25 10 30 27 672.002 531.669
I
Source: Elaboration a partir des rapports sur le d8veloppement dans le Monde de Ia Banque Mond1ale, 1978 et 1979 et du
Yearbook of industrial Statistics, Edition 1 976
-Notes: (1) Pour ces pays, le taux de croissance du PIB est fourni pour les peri odes 1960-70 et 1970-77
(2) 1970-76
(3) 1970-75
141 1975
L'industrialisation a constitue le moteur de cette croissance. Au cours
de Ia periode 1960-1977, les taux de croissance annuels moyens de Ia pro·
duction industrielle ant, dans Ia majorite des cas, depasse les taux de crois-
sance moyens du PIB; ils ant ete en general plus proches de 10% que de 5%
et ont meme atteint 17% en Coree du Sud.
Dans !'ensemble, ce sont les industries manufacturieres (hors Extraction
et Bfltiment et Travaux Publics) qui ant ete les plus dynamiques et qui ant
marque ce processus d'industrialisation intense. L'industrie manufacturiere
contribue en moyenne dans les pays retenus par Ia Banque Mondiale pour
a
pres de 30% Ia formation du Produit lnterieur Brut, pourcentage identique
a celui enregistre dans les pays industrialises avances. La valeur ajoutee
totale des industries manufacturieres de ces pays represente plus de 70%
de Ia valeur ajoutee des industries manufacturieres de !'ensemble des pays
en voie de developpement. Desormais, elle represente pres de 15% de Ia
valeur ajoutee totale des industries manufacturieres des pays industrialises.
Desormais aussi, les effectifs employes dans l'industrie manufacturiere des
pays «Semi-industrialiseS>> Sont loin d'etre negligeables: plus de 20 millions
de personnes en 1977 dans 16 pays retenus par Ia Banque Mondiale (con-
tre 9 millions en 1960), soit le tiers environ des effectifs employes dans les
industries manufacturieres des pays industrialises de I'O.C.O.E.
La croissance du produit global qui s'est poursuivie sur un rythme sou-
tenu tout au long de Ia periode 1960-77 est done lier a a
Ia croissance des
industries manufacturieres. Cependant, en depit de cette industrialisation
remarquable, !'agriculture demeure une source importante de revenus dans
les pays semi-industrialises. Si nous omettons Hong Kong et Singapour, Ia
production agricole de nombreux pays semi-industrialises a progresse des a
taux annuels approchant ou depassant les 3% [Link] 1960 et 1977 {19 ).

b) La constitution d'une base industrielle lourde.

Les industries privilegiees sont celles des biens de consommation et, de


plus en plus, celles des biens intermediaires: materiaux de construction,
papier-carton, chimie, metallurgie de base. Ceci se constate notamment en
Espagne ou ces industries ont rec;:u plus du tiers des investissements indus-
triels entre 1968 et 1976 (20 ). Nous constatons d'ailleurs ce phenomene pour
Ia plupart des pays semi-industrialises. En reprenant !'analyse des importa-
tions en produits manufactures des principaux pays semi-industrialises
(Espagne, Yougoslavie, Mexique, Bresil, Israel, lnde, Singapour, Coree du
Sud, Hong Kong) en provenance des USA, du Japan et de Ia CEE, effectuee
par C. Neme et X. Cornu (21 }. nous notons en effet:
-Ia faible part des importations de biens de consommation, ce qui
constitue, par ailleurs, le signe d'une industrialisation tournee vers le mar-
che interieur;

(19) Banque Mondiale, op. cit. p. 101.


(20) C. COURLET «L'economie espagnole», op. cit., p. 32.
( 21 )
C. NEME, X. CORNU «Les relations entre Ia CEE et le groupe des PVD les plus dyna-
miques» Colloque Saint Maximin, octobre 1978, CERSEI.

503
-Ia part relativement plus faible des importations en biens intermediai-
res par rapport aux importations en biens d'equipement. Cette part tend a
diminuer ou a stagner entre 1970 et 1975, ce qui est le signe d'une nette
orientation de !'industrialisation en direction des industries de biens
intermediaires;
-!'importance des importations en biens d'equipement (entre Ia moitie
et les deux tiers des importations). ce qui traduit globalement Ia faiblesse de
cette categorie d'industries.
Cependant, il taut souligner le developpement recent et spectaculaire de
telles industries. De Ia base de Chang Won en Coree du Sud, a
Ia creation
d'Equipos Nucleares (genie nucleaire) ou de Secoinsa (informatique) en
· Espagne, il ne taut pas oublier en effet que ces pays sont en train de se
doter d'une industrie de biens de capital, appuyee sur des capacites nationa-
les d'ingenierie et de R et D. qui privilegie dans certain cas. les fabrications
destinees aux industries de base; par exemple, en Espagne, avec !'impor-
e
tance des biens d'equipement fabriques sur commande 2 ). au Bresil et en
e
lnde aussi ou selon P. Castella 3 ), les achats de Ia chimie, de Ia siderurgie
et de l'industrie electrique representeraient une part tres i_mportante du
marche interieur de biens d'equipement.

c) Croissance et diversification des exportations de produits manufactures.

En volume, les exportations des pays semi-industrialises se sont


accrues rapidement et, dans de nombreux cas. plus rapidement que celles
des pays industrialises.
Cette progression s'effectue a
partir du developpement rapide des
exportations de produits manufactures. Ainsi pour !'ensemble des 16 pays
retenus par Ia Banque Mondiale, Ia part des produits manufactures dans les
exportations passe de 20% a 60% environ entre 1960 et 1976. !'evolution
etant particulierement remarquable pour I'Espagne (de 22% 69%), Ia Coree a
a a
du Sud (de 14% 88%) et le Mexique (de 12% 52%). Les exportations tota-
les de ces pays representent en 1977 pres de 80% des exportations de pro-
duits manufactures de !'ensemble des pays en voie de developpement.
Si, dans les pays d'Asie du Sud-Est (Coree du Sud ou Hong Kong) au
Portugal et en Grece, les exportations de produits manufactures ont surtout
porte sur les vetements, les textiles et les produits divers des industries lege-
res, elles interessent egalement certains produits intermediaires (engrais,
acier) et des industries mecaniques: Ia part de neuf pays «Semi-industrialises»
(Argentine. Bresil. Grece, lnde. Coree du Sud, Mexique, Portugal. Espagne et
Turquie) a ete multipliee par 6,5 entre 1963 et 1976, passant de 0,35% a
2.3%.

(22 ) METRA- SEIS- Techniberia Espana «Etude sur !'evolution et le developpement de


l'industrie des biens d'equipement en Espagne" Cnuced ID/W.G. 324/2 Aout 1980.
( 23 ) P. CASTELLA «Les pays en voie de developpement peuvent-ils produire leurs propres
biens d'equipement» Le Monde Diplomatique. Septembre 1977.

504
De plus ces exportations industrielles se diversifient: le Bresil, l'lnde,
Singapour, Ia Coree du Sud, le Mexique et Taiwan exportent actuellement
plus de 150 categories de produits manufactures. Cela traduit un processus
d'integration croissante de ces economies dans l'economie mondiale ainsi
que le passage progressif de certaines d'entre elles d'une specialisation
intersectorielle a une specialisation intra-sectorielle 4 ). e

2.2- L'accumulation du capital dans les economies «semi-industrialisees»:


un processus specifique.

a) Une des principales caracteristiques des processus d'accumulation


dans les pays «Semi-industrialiseS» reside dans les conditions parti-
culieres de Ia reproduction de Ia force de travail.

La specificite de Ia reproduction de Ia force de travail dans les pays de


Ia peripherie a ete analysee jusqu'a present comme !'absence totale de role
joue par Ia masse salariale au niveau de Ia demande de biens de consom-
mation produits dans le secteur capitaliste. Ceci impliquerait que Ia valeur
de Ia force de travail ne connalt aucune limite a Ia baisse en termes de
valeur d'echange. II en decoulerait deux tendances principales:
-Ia tendance a l'approfondissement de Ia situation. La faiblesse du
taux de salaire empecherait, comme nous l'avons vu, le developpement d'un
secteur fabriquant des «biens salaire» de consommation ouvriere et condui-
rait a accentuer le caractere extraverti de l'economie;
-Ia possibilite d'une repression ouverte de Ia classe ouvriere, ce qui a
ete OUest frequemment le cas dans les pays «Semi-industrialiseS».
Ce type d'analyse, qui conclut a l'impossibilite d'un passage graduel a
une accumulation plus «introvertie>> se heurte cependant ace que nous pou-
vons observer dans les pays «semi-industrialiseS>>. Dans ces pays qui ont
connu une accumulation du capital particulierement vive (exception faite du
Portugal, Ia part de Ia formation brute de capital fixe dans le Produit lnte-
rieur Brut atteint 20% et souvent 25% dans les 16 pays retenus par Ia Ban-
que Mondiale). !'apparition d'une couche locale relativement importante de
cadres techniques et d'ouvriers specialises tend a modifier les conditions
socio-economiques de !'accumulation du capital en inflechissant le profil de
Ia demande et en rentabilisant !'apparition d'un certain nombre d'unites de
production fabriquant des biens de consommation destines au marche
interieur.
Cette evolution permet le renforcement des industries de biens inter-
mediaires et fournit a celles-ci Ia base a un developpement en direction de
ces industries de biens de consommation et done du marche interieur.

( 24 ) En utilisant Ia formule de GRUBER pour mesurer cette specialisation intrasectorielle,


C. NEME et CORNU (ct. art. cit.) montrent que cette evolution est particulienement sensible
pour Israel, Singapour, Ia Yougoslavie, le Mexique et le Bresil.

505
Ainsi, il semble se dessiner dans les economies semi-industrialisees et
notamment dans certaines d'entre-elles (Ia part de Ia production manufactu-
riere exportee est de moins de 5% au Bresil et en Turquie, se situe entre 5%
et 10% au Portugal et est de moins de 15% em Espagne et en Yougoslavie)
une tendance orientee vers Ia satisfaction et le controle des marches
i nterieurs.
Dans ce mouvement, les multinationales semblent jouer un role impor-
tant en travaillant essentiellement pour ces marches. Selon une euquete
effectuee aupres de 580 entreprises transnationales operant au Mexique
dans le secteur manufacturier en 1971, 72% d'entre elles avaient un coeffi-
a a e
cient d'exportation inferieur 1% et 89%, inferieur 3% 5 ). Pour les autres
pays d'Amerique Latine cette tendance semble se confirmer, notamment
e
pour le Bresil 6 ). Ainsi l'examen des raisons qui ont pousse 42 entreprises
anglaises et allemandes a venir s'implanter au Bresil souligne cet interet
porte au marche interieur. L'enquete montre par ailleurs que sur ces 42
entreprises, 4 totalisaient 98% des exportations de ces firmes; toutes les
autres n'exportaient pratiquement pas ou n'ont pas augmente de maniere
notable leurs exportations au cours de Ia periode 1972-1976. Ce phenom-
ene s'observe egalement pour Ia periode 1972-74 en Espagne ou les expor-
tations realisees par les entreprises etrangeres ne depassaient pas 10% de
e
leurs ventes totales 7 J, et en Grece ou les filiales etrangeres implantees
a
dans le secteur manufacturier ont vendu 90 95% de leur production sur le
e
marche interieur 8 ).

b) L'accumufation dans f'espace <<Semi-industriafise» revet egafement


un caractere specifique du fait du role particulier joue par /'Etat.

Avec !'apparition de forts mouvements d'accumulation dans ces pays,


a
I'Etat a ete amene jouer un role important, soit comme legislateur et inci-
tateur, soit comme maitre d'oeuvre direct. Dans beaucoup de cas, c'est
I'Etat qui definit les grandes orientations strategiques pour Ia croissance.
Dans cette perspective, il planifie, encadre et legifere. En outre I'Etat inter-
vient directement en creant offices, entreprises publiques, societes nationa-
les afin d'impulser quotidiennement l'activite economique depuis les sec-
teurs industriels juge,s strategiques (mines, petrole, energie, siderurgie,
chimie) et les transports, telecommunications, jusqu'au secteur bancaire et
financier. Par une politique d'investissement favorable au secteur des biens
intermediaires, I'Etat peut etre par exemple source de surprofits pour les

(2 5) P. SALAMA «Specificites de l'internationalisation du capital en Amerique Latine».


Tiers Monde, n° 74. avril-juin 1978.
( 26 ) V. SCHLIEMANN «Les investissements etrangers directs au Bresil». Notes et Etudes
Documentaires, La Documentation Francaise, n° 4559-4560, 10 mars 1980.
( 2 7) J. MUNOZ, S. ROLDAN, A. SERRANO «La internacionalizacion del capital en Espana
1959-1977», Cuadernos para el Dialogo, Madrid 1978.
( 28 ) C. V. VAITSOS, Ph. de Ia SAUSSAY «Le second elargissement de Ia CEE et les strate-
gies des firmes transnationales», Revue d'economie industrielle, n° 12, 1980.

506
entreprises privees dont Ia structure des couts inclut une forte proportion de
tels intrants. En assurant un approvisionnement regulier en biens de pro-
ductions importes, il favorise une acceleration de Ia production dans les sec-
teurs a forte intensite capitalistique. En pratiquant une politique protection-
niste, il peut favoriser le maintien d'un certain nombre d'entreprises
industrielles. En preconisant une politique d'ajustement des salaires sur le
niveau moyen de productivite dans l'industrie nationale, il tend augmenter a
le differentiel productivite/salaire, et done a favoriser !'accumulation du
capital.
Cette intervention de I'Etat n'est done pas incompatible avec Ia promo-
tion de groupes capitalistes nationaux: Rumasa en Espagne, lata en lnde,
Bufete au Mexique, Villares au Bresil, Humdai et Dae Woo en Coree, China
a
Steel Corp Taiwan etc ...
Cette action de I'Etat n'est pas non plus incompatible avec !'affirmation
progressive, comme c'est le cas en Espagne d'une veritable oligarchie finan-
ciere et industrielle nationale, egalement associee par ailleurs au capital
e
etranger 9 ).
Cette evolution peut debaucher dans certains secteurs (Ia chimie au
a
Bresil) sur Ia cretion d'un veritable systeme d'alliance trois j3°).

2.3- La semi-peripherie.

La <<Semi-industrialisation» indique pour un pays en voie de developpe-


ment, une mutation qualitative importante de son insertion dans l'economie
mondiale. Celle-ci peut s'apprehender au triple niveau des echanges com-
merciaux, des flux financiers et de Ia technologie.
a) Dans leur processus d'integration au sein de l'economie mondiale,
l'economie «Semi-industrialisee» reste encore desavantagee dans le systeme
d'«khanges internationaux existant. Exprime en dollars courants, le deficit
global des 11 pays retenus par I'OCDE au titre de leurs echanges de pro-
duits manufactures a plus que double entre 1963 et 1976, passant de 4 mil-
liards a 10 milliards de dollarsj3 1 ).
Dans ce systeme d'echange, le pays «Semi-industrialise» se tient entre
les deux extremes et commerce ou essaye de commercer dans les deux
directions; d'un cote avec le centre, bien sur, avec qui il accroit son deficit
commercial (pour les 11 pays retenus par I'OCDE, le deficit est multiplie par
4 entre 1963 et 1976, passant de 4 a 16 milliards de dollars); mais aussi
avec Ia peripherie avec qui il accroit son excedent commercial (multiplie par
a
pres de 10, passant de 0,75 7 milliards de dollars).

(29) C. COURLET «L"economie espagnole», op. cit.


(30) P. EVANS «Dependent Development. The alliance of multinational state and local capi-
tal in Brazil». Princeton University Press 1979.
(3 1 ) OCDE, op. cit. p. 90.

507
Une des caracteristiques du commerce exterieur de ce type d'economies
est de destiner, en effet, une part importante des exportations de produits
manufacturees aux echanges Sud-Sud. Cette proportion se situe en 1976
entre 35%, et 50% en Grece, Espagne, Bresil, Colombie et Singapour pour
atteindre 64% en Argentinee 2 ). En ce qui concerne les articles manufactu-
res exportes vers les pays en voie de developpement, ce sont les ventes de
produits chimiques et de machines et materiel de transport qui ont le plus
progressee 3 ). D'ailleurs, ces pays semi-industrialises exportent non seule-
ment des produits industriels vers d'autres pays en voie de developpement,
mais leur vendent aussi technologie et ingenierie e 4 ).
On connait les succes remportes par Ia Coree du Sud dans les pays en
voie de developpement du Sud-Est asiatique, mais egalement au Moyen-
-Orient (Arabie-Saoudite, Koweit. etc.): constructions de routes, de loge-
ments, d'installations portuaires et d'usines. De son cote, I'Espagne vend
acier, equipement et navires aux pays en voie de developpement et voit sa
technologie et son engineering remporter des succes en Amerique Latine et,
plus recemment, en Afrique. C'est aussi le Bresil, qui propose aux nations
en voie de developpement produits manufactures, services d'ingenierie et
cooperation industrielle, apres avoir teste leur efficacite sur son propre terri-
toire e 5 ). Entin, c'est l'lnde qui propose non seulement biens d'equipements
et services d'ingenierie aux pays en voie de developpement, mais aussi ses
services technologiques. ·
Ces exportations de technologie vers les pays en developpement con-
cement pour le moment des secteurs a evolution technologique lente et
resultent d'un processus d'apprentissage et d'assimulation maitrise locale-
ment par les pays eux-memese 6 ). Les firmes multinationales des pays
industrialises semblent n'intervenir que marginalement dans les exporta-
tions de technologie des pays semi-industrialises. Cela est vrai de l'lnde ou
de Ia Coree du Sud. Meme au Bresil ou en Argentine ou le role des firmes
multinationales est important, le dynamisme des exportations de technologie
depend principalement des firmes locales. Dans le cas particulier de !'Argen-
tine, les firmes multinationales realisent 75% des exportations de produits
manufactures mais seulement 30% des exportations des usines cle-en-main
et des services d'ingenierie e 7 ).

(32) Banque Mondiale, op. cit.


(33) La part des machines et du materiel de transport dans les echanges de produits
manufactures entre pays en voie de developpement passe de 2,5% en 1960/61 a 6,3% en
1974/75 et celles des produits chimiques de 1,9% a 3.4% Ct. Journal de Ia Planification du
Developement n. 0 13. Nations-Unies, New-York, 1979, pp. 9 et 10.
(3 4 ) Sur ce point notamment: J. PERRIN «Des nouveaux exportateurs de technologies: les
pays semi-industrialises». Economie et Humanisme n. 0 256, Decembre 1980.
(35) La Banco do Brasil a inaugure en fevrier 1979 sa premiere succursale africaine a
Abidjan afin de developper les echanges et Ia cooperation industrielle avec I' Afrique.
(36) J. PERRIN, art. cit.
(37) J. KATZ et ABLIN «Technology and industrial export, a macro-economic analysis of
Argentin"s recent experience -IDB/ECLA, August 1978.
b) Les firmes multinationales ont joue un role important dans !'emer-
gence des economies semi-industrialisees en orientant une part de plus en
plus importante de leurs investissements en direction des industries manu-
facturieres et en representant un pourcentage substantiel des exportations
de produits manufactures de ces pays.
Cependant, si ces investissements prives directs ont joue un role impor-
tant, ceux-ci sont desormais en voie de diminution relative par rapport a Ia
masse croissante de credits et de prets octroyes par les grandes banques
internationales a ces economies.
L'exemple careen est significatif de cette evolution de Ia structure des
financements etrangers, Ia part des investissements directs et transfert dans
le total des flux de capitaux en provenance de l'exterieur passant entre
1962 et 1975 de 81% a 10,3% tandis que les emprunts s'elevaient de 19%
a 89,7%. Nous notons egalement le meme phenomene en Espagne ou les
prets etrangers accordes aux entreprises prennent une place de plus en plus
importante en voyant leur part passer de 3% sur Ia periode 1959-1961 a
e
54% sur Ia periode 1971/85 8 ). Pour !'ensemble des 16 pays retenus par Ia
Banque Mondiale, nous avons calcule que Ia part des investissements
directs qui etait deja tombee a 20% des flux de capitaux exterieurs en 1970
a
chute 15% en 1977.
Le developpement des credits et prets internationaux a ces pays se tra-
duit par !'implantation de filiales des grandes banques sur leur territoire.
Debut 1978, on comptait entre 60 et 70 banques etrangeres Seoul. Meme a
I'Espagne, traditionnelement fermee aux banques etrangeres s'ouvre
desormais a
elles: dix ont ete autorisees a
s'implanter dans ce pays en
1979, cinq le sont pour 1980 9 ). e
Cette evolution dans Ia structure du financement externe des pays
semi-industrialises explique en grande partie l'alourdissement de leur dette
exterieure, une dette qui, en representant une part du PNB souvent supe-
rieure a
15%, pese particulierement sur certains d'entre eux comme le Por-
tugal, Ia Turquie ou le Bresil et renforce les liens avec economies
developpees.
c) II va sans dire que si on se situe au niveau des flux de technologie,
le renforcement des liens entre les economies semi-industrialisees et les
centres developpes est encore plus manifeste. Desormais, les liens techno-
a
logiques tendent eux aussi prolonger les participations etrangeres en nette
diminution.
On connait a travers les travaux de C. Vaitsos et de J. Katz (40 ), !'impor-
tance de Ia technologie americaine dans !'industrialisation de !'Argentine, du
Bresil et du Mexique; ceci malgre !'adoption de mesures tendant selec- a
tionner les importations de technologies et a
etablir des plans scientifiques
et techniques.

(38) C. COURLET «L'Espagne» op. cit.


(39) C. COURLET, op. cit.
( 4 0) Pour une presentation sommaire de ces travaux, voir P. JUDET et J. PERRIN, «Trans-
fert de technologie et developpement, problematique economique» Librairie Technique, Paris
1977.

509
Plus pres de nous et peut-etre de maniere encore plus brutale, les eco-
nomies semi-industrialisees du Bassin Mediterraneen ont egalement deve-
loppe leurs achats de technologies aux pays industrialises. L'Espagne a.
entre 1964 et 1976, multiplie par 8 ses achats et son deficit en technolo-
gie(41), Ia Turquie a multiplie par 10, sur Ia meme periode ses achats de
licences d'exploitation (42 ). En trois ans (1975/76/77), pres de 1500 brevets
d'invention strangers ont ete deposes en Egypte (43 ).
Ce developpement des achats de technologie se traduit par un renfor-
cement du courant des techniques et des competences qui liaient deja ces
pays aux economies industrialisees. Desormais, ces dernieres destinent une
part croissante de leur transferts de technologie en direction des pays en
voie de developpement aux economies semi-industrialiees. Ainsi, sur Ia
periode 1970/75, Ia Grande-Bretagne re<;:oit Ia moitie de ses recettes totales
de technologie en provenance des pays en voie de developpement de quatre
pays semi-industrialises: lnde, Mexique, Bresil et Espagne. De son cote, Ia
R.F.A. concentre 40% de ses ventes de brevets, de licences, de marques en
direction des pays en voie de developpement sur !'Argentine, le Bresil, le
Mexique et I'Espagne au cours de Ia periode 1976/77.

Conclusion

L'approche tres rapide des economies «semi-industrialisees» que nous


venons d'effectuer met en evidence, tout d'abord, des phenomenes
contradictoires.
D'une part, si une base industrielle lourde se met largement en place, si
les taux de croissance enregistres ont ete souvent spectaculaires, il n'en
reste pas mains que ces economies supportent encore des desequilibres
importants: repartition inegale des revenus, des activites dans l'espace, fai-
blesse relative des industries de biens d'equipement, etc.
D'autre part, malgre les succes remportes dans le domaine des exporta-
tions de produits manufactures, voire dans le domaine technologique, !'in-
sertion de ces economies dans l'economie mondiale est marquee par un
renforcement des liens financiers et technologiques, renforcement pouvant
signifier dans bien des cas renouvellement des liens de dependance.
Ces paradoxes justifient le concept de semi-industrialisation qui, malgre
ses ambiguites correspond dans les pays consideres a une realite bien tan-
gible: celle d'economies qui abritent deja un important potentiel industriel,
encore desequilibre et dependant de l'exterieur, mais dont Ia structure
sociale, souvent tres inegalitaire et marquee par le sous-developpement
s'apparente davantage a celle des pays pauvres du Tiers-Monde qu'a celle
des pays riches du monde occidental.

(41) C. COURLET, op. cit.


(42) Le Progres Scientifique. n° 194, mai-juin 1978.
( 4 3) Le Progres Scientifique, n. 0 194, mai-juin 1978.

510
Ces paradoxes permettent aussi de mettre en evidence Ia veritable sig-
nification de Ia «Semi-industrialisation>> en renvoyant celle-ci a une double
evolution.
1. 0 ) La premiere est le developpement des exportations de biens manu-
factures a fort contenu en main d'oeuvre. Nous venons de voir quel a ete le
role joue par les industries manufacturieres dans Ia transformation des eco-
nomies concernees. Ces industries ont egalement joue un role croissant
dans l'ouverture exterieure de ces pays. Parmi ces industries, celles a fort
contenu en main d'oeuvre (textile, habillement, cuir, chaussures, bois, auto-
mobile etc.) tiennent une place importante, notamment en Asie du Sud-Est.
en Egypte, au Portugal et en Grece dans une certaine mesure. Cette ten-
dance depend des conditions particulieres qu'offrent ces pays par rapport
aux pays industrialises. La logique qui prime ace niveau est celle des avan-
tages comparatifs, mise en evidence par Ricardo; Ia specialisation relative de
ces pays dans les industries legeres est fonction du bas cout de leur main
d'oeuvre: textile, cuir, habillement. chaussures, mais aussi plus recemment
certains composants electroniques automobile ou Ia concordance entre
intense investissement etranger et fortes exportations peut relever a l'image
de ce qui se passe en Espagne (44 ) d'une situation typique de sous-traitance
internationale.
Le developpement de ces industries de biens de consommation tend
done a etre integre de plus en plus a l'economie mondiale.
2. 0 ) La deuxieme evolution est Ia croissance du marche interieur des
economies «Semi-industrialiseeS>> qui permet le developpement et !'affirma-
tion d'un capjtalisme national et offre aux firmes multinationales de nou-
veaux debouches.
L'evolution rapide que nous· avons notee a permis le developpement
d'un marche capitaliste du travail et done d'une demande potentielle. Cette
demande se developpe avec Ia croissance du salariat qui, de plus en plus
coupe par ailleurs de ses bases rurales, n'a plus les moyens de se repro-
duire de fa<;:on autonome.
Le marche interieur en extension offre ainsi !'occasion a un capitalisme
national de se developper et de se renforcer.
Nous pouvons dire, du mains pour certains pays (economies semi-
-industrialisees d'Amerique Latine, celles de I'Europe du Sud, Coree du Sud)
que nous sommes en presence d'une bourgeoisie qui tend a devenir totale-
ment capitaliste: presence d'une force de travail libre et reproduite de plus
en plus dans le secteur capitaliste; controle direct des moyens de produc-
tion; tendance a une plus grande maitrise sur !'utilisation du surplus a l'in-
terieur d'un territoire delimite par I'Etat et le capital etranger.
En meme temps, cet elargissement de Ia sphere capitaliste interieure
est le lieu privilegie du redeploiement des principales puissances industriel-
les et de leurs grandes firmes qui vont trouver Ia un espace pour investir et
exporter dans le domaine des biens intermediaires (exemple de Ia chimie en

(44 ) C. COURLET «L"economie espagnole et ses perspectives a Ia veille de son entree dans
Ia Communaute Economique Europeenne» op. cit. p. 64.

511
Espagne) et des biens d'equipement, mais aussi dans celui des biens de
consommation et de Ia technologie. La logique qui prevaut dans ce deux-
ieme schema d'evolution correspond a Ia reproduction des formations eco-
nomiques et sociales «Semi-industrialisees»: reproduction de Ia force de tra-
vail et reproduction d'une bourgeoisie nationale. Les activites qui sont le
support de cette valorisation (interne) du capital national (prive et/ou etati-
que) et international, correspondent en fait au potentiel de Ia croissance du
marche interieur; les industries de biens intermediaires (metallurgie et chi-
mie notamment) y tiennent une place preponderante.
Ainsi, au total, Ia croissance economique de ces economies <<Semi-
-industrialisees» apparait comme scindee en deux niveaux, les grands sec-
teurs d'activite participant principalement soit a l'un ou l'autre de ces
niveaux (industries legeres de biens de consomation, industries de biens
intermediaires) ou aux deux a Ia fois (automobile).
La premier niveau est de plus en plus integre a l'economie mondiale. Le
second a pour objet, au contraire, Ia reproduction du capitalisme dans les
pays <<semi-industrialises», done en dernier ressort, celle de l'economie capi-
taliste internationale a laquelle participent ces pays.
Cette analyse des pays semi-industrialises pose, par ailleurs, Ia question
de !'evolution de Ia structure globale. On peut se demander en effet si
!'emergence de ces pays, sous l'action de I'Etat combinee partiellement ou
totalement a celle des transnationales, ne signifie pas plus qu'une simple
circulation du pouvoir (realisation de gains nets au detriment de certains
pays) et si elle n'est pas susceptible d'affecter profondement a terme Ia
structure de l'economie mondiale dans Ia mesure ou:
-en ecartant progressivement le monde industriel du circuit commer-
cial Sud-Sud, le plus souvent sans l'appui des multinationales, ces pays
s'assurent peu a peu une certaine autonomie qui leur donne plus de poids
dans Ia negociation et ouvrent de multiples breches (meme si celles-ci sont
petites) dans le monopole si longtemps defendu des fournisseurs traditionnels;
-en privilegiant de plus en plus leur marche interieur, ces nouveaux
producteurs se presentent desormais comme de serieux concurrents des
regions industrialisees;
-!'importance des desequilibres de taus ordres par ces pays, necessite
a terme une meilleure adaptation de Ia production aux besoins locaux et
regionaux, adaptation qui peut conduire a une redefinition de leur insertion
dans d'economie mondiale eta une limitation de certains profits.
Dans Ia perspective d'apporter des elements de reponse a cette ques-
tion, !'analyse de Ia <<Semi-industrialisation>> qui vient a Ia suite d'une serie
d'interrogations concernant !'analyse centre-peripherie (interrogations susci-
tees par notre etude des desequilibres regionaux en ltalie) conduit a nous
ecarter d'une conception theorique totalisante capable de rendre compte de
Ia complexite des phenomenes de developpement et de sous-developpement.
Desormais, nous sommes amenes d'une maniere beaucoup plus modeste a
prendre en compte les formes specifiques que prennent a l'interieur des
economies «Semi-industrialiseeS>> le developpement du capitalisme pour
reintroduire ensuite celui-ci dans le mouvement d'ensemble (au niveau
mondial) afin de mieux preciser les differentes interactions avec ce dernier.

Mai 1982

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