Introduction.
Le doctorat en architecture : vers une
épistémologie architecturale ?
Caroline Clément, Esin Ekizoglu, Louisette Rasoloniaina
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Caroline Clément, Esin Ekizoglu, Louisette Rasoloniaina. Introduction. Le doctorat en architecture :
vers une épistémologie architecturale ?. Encyclo. Revue de l’école doctorale Sciences des Sociétés ED
624, 2022, 12, pp.9-14. �hal-03985958�
HAL Id: hal-03985958
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Submitted on 13 Feb 2023
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Dossier thématique
Le doctorat en architecture :
la richesse d’une polysémie ?
Journée d’étude organisée par les doctorantes du laboratoire
EVCAU
(Paris, 19 et 20 novembre 2020)
Zineb Bennouna , Lila Bonneau, Caroline Clément,
Esin Ekizoglu, Houda Lichiheb, Elena Maj,
Phuoc Van Anh Nguyen, Louisette Rasoloniaina
Caroline Clément*
Esin Ekizoglu**
Louisette Rasoloniaina***
Le doctorat en architecture : vers une épistemologie
architecturale ?
Qu’est-ce que cet objet mal identifié que l’on appelle thèse
d’architecture ? Apparues en 2005, les thèses d’architecture visent à
interroger la préoccupation première de l’architecte : l’objet(ctif) de la
réalisation. L’édifice comme objet de travail par défaut de l’architecte
constitue la complétion matérielle la plus fréquente du projet
d’architecture. Mais qu’en est‑il du mémoire de doctorat, qu’en est-il
du processus qui y conduit ?
À hauteur de la thèse, les ambitions des architectes et chercheur·es
en architecture ainsi que les moyens qu’ils·elles se donnent pour faire
une recherche sont intéressants mais demeurent encore peu étudiés.
Quelle est la posture du·de la chercheur·e qui s’engage dans un 3e cycle ?
Devrait-il·elle craindre de perdre le socle de l’édifice qui attestait du cœur
du travail de l’architecte ou cette question ne se pose‑t‑elle même pas ?
Quelle est la place de la thèse en architecture dans l’« espace‑temps » :
est‑ce un moment où le discours de l’architecte‑concepteur·trice peut
justement s’alléger du seul primat de la matérialité ? De l’objet tenu
entre deux mains à l’espace de vie qu’éprouve le corps en mouvement,
comment pourrions-nous enfin questionner les nouvelles aspirations
des architectes‑concepteur·trice·s ? Ces questions introductives
ont construit l’argumentaire de la journée d’étude « Le doctorat en
architecture : la richesse d’une polysémie » qui a eu lieu en octobre
2020 à l’École Nationale Supérieure de Paris-Val de Seine. Cette
journée a été l’occasion de rassembler plusieurs expériences de
recherche en architecture1. Elle a permis d’ouvrir de nombreuses pistes
*
École nationale supérieure d’architecture Paris-Val de Seine, Laboratoire EVCAU.
**
École nationale supérieure d’architecture Paris-Val de Seine, Laboratoire EVCAU.
**
École nationale supérieure d’architecture Paris-Val de Seine, Laboratoire EVCAU.
1
La journée d’étude a été organisée par les doctorant·es du laboratoire EVCAU :
Zineb Bennouna, Lila Bonneau, Caroline Clement, Esin Ekizoglu, Houda Lichiheb,
Elena Maj, Phuoc Van Anh Nguyen, Louisette Rasoloniaina sous la direction de
Catherine Deschamps et Gilles‑Antoine Langlois. Les sessions étaient présidées par
Sébastien Bourbonnais et Marie Gaimard.
10
de réflexions aussi riches que diverses avec une palette de thèses qui
portent les ambitions de leurs auteur·e·s. C’était un moment de partage
et de discussion aussi bien de l’objet‑doctorat que de ce qu’il signifie
sur le devenir du métier d’architecte et de chercheur·e.
Au cours de cette journée, il a été constaté que les projets et
recherches en architecture émergent aujourd’hui des propositions avec
le besoin de nouveaux outils et cadres de conception qui témoignent
d’enjeux sociétaux originaux. Par ailleurs, nous avons également
perçu que ces projets sont très souvent inscrits dans des processus
de construction systématique d’un regard critique à l’égard de
l’enseignement de l’architecture et de ses composants. La volonté de
réinterroger des mots comme « architecture », « architecte », « science
architecturale » et « doctorat » a pris une place importante. La plupart des
intervenant·e·s ont défini le mot « architecture » comme « un processus
en évolution permanente ». Quant à la définition du mot « doctorat », elle
faisait référence au positionnement des chercheur·es entre étudiant·e·s
et professeur·e·s, entre maîtres d’œuvre et chercheur·e·s ou encore
entre l’architecture et d’autres domaines d’études. Cet entre‑deux s’est
exprimé comme une liberté et une opportunité de faire transition si
ce n’est comme une mission de dessiner un parcours de connexions
originales.
Au‑delà des questions introductives et des constats formant
un début de réflexion, la journée d’étude était l’occasion d’interroger
l’épistémologie architecturale. Par ailleurs de nouvelles questions ont
jailli des discussions sur la nature même de la recherche architecturale,
sur ses rapports à la conception et son processus d’écriture. Cette journée
a également permis de « faire lien » entre la pratique et la recherche
(deux éléments non opposés pouvant être étroitement liés et/ou
combinés), notamment les contributions de Carole Lemans concernant
ses expérimentations avec le roseau et de Marie Bourget‑Mauger avec
le statut particulier de « chercheure-médiatrice » dans un laboratoire
et une entreprise. En outre, la recherche architecturale a été appréciée
comme un moyen de tisser les liens entre le temps, l’écologie et les
productions sociales, notamment par Hector Docarragal Montero à
travers les règles techniques et les normes écologiques et par Phuoc Van
Anh Nguyen autour de la question du temps dans la fabrique urbaine.
Ce numéro regroupe plusieurs des contributions de la journée
d’étude « Le doctorat en architecture : la richesse d’une polysémie »
consacrée plus précisément à la compréhension des enjeux de la thèse
11
en architecture à travers le partage des différentes méthodologies de
recherche. Les articles réunis montrent la permanence de certaines
caractéristiques des thèses, comme la souplesse et la richesse dans
les outils et méthodes qu’elles mobilisent. Ils mettent en évidence
une question implicite et commune : comment et par quels moyens la
pratique complexe de l’architecture peut-elle se nourrir et se renouveler
par la recherche doctorale ?
Carole Lemans appuie son raisonnement sur un matériau
spécifique qu’est le roseau. Elle interroge le potentiel de l’architecture
de chaume contemporaine avec une attention particulière portée aux
enjeux liés à la filière et ses acteurs, aux dimensions constructives
et performancielles et enfin aux registres d’expression possibles. Sa
méthodologie se présente en deux parties distinctes : en première partie,
elle fait une analyse théorique et une observation ; puis en seconde
partie, elle réalise une expérimentation. Elle souligne l’importance
d’appliquer une pensée systémique pour faire de la recherche en
architecture. De plus, elle considère le projet d’architecture comme un
élément qui accompagne le·la concepteur·trice d’une manière fidèle. Il
est indissociable de nos habitudes de pensées systémiques.
Héctor Docarragal Montero porte son regard sur une méthodologie
qui se développe autour des enjeux écologiques selon l’angle de vue des
concepteurs‑architectes. Il questionne la démultiplication de garanties
normatives et de règles techniques dans le métier d’architecte, qui
apparait comme un « obstacle » aux solutions écologiques. D’après ses
études, le modèle des « normes vertes » pose plusieurs problèmes dans
la pratique du projet d’architecture. Son article s’appuie premièrement
sur des entretiens menés avec les architectes auteurs de projets et des
sources documentaires publiées. Dans un second temps, il questionne
les résultats des projets étudiés sous l’angle des avancées issues de
la nouvelle Loi pour un État au Service d’une Société de Confiance
(ESSOC). Enfin, il tisse les liens entre les règles d’application de
cette loi et les autres voies d’expérimentation architecturales. Sa
thèse illustre l’importance de la construction de la méthodologie en
mettant en évidence les relations de causalité et d’effet, qui fondent sa
démonstration.
Marie Bourget-Mauger nous dévoile une méthodologie de
chercheure-médiatrice à travers l’exemple d’une thèse de doctorat sur
les objets connectés en examinant la spécificité des outils dans le cadre
12
du dispositif Cifre2. Elle s’interroge sur l’objectivité de la production
de connaissance en Cifre en analysant ses implications sur le choix
des sujets de recherche et en observant ses bénéfices et inconvénients
d’une manière rigoureuse. Sa problématique s’attarde sur les liens entre
« la construction d’une discipline » et « les enjeux stratégiques générés
par les problèmes d’ordre institutionnel ». L’interdisciplinarité est
explorée comme un élément essentiel dans sa recherche afin de justifier
sa posture épistémologique ainsi que la définition de sa production
de recherche. Sa définition de l’objet d’étude attire l’attention par sa
construction rationnalisée qui résulte d’allers‑retours entre les théories
et les études de terrain. L’objectif de sa recherche est axé sur le
processus de déploiement et sur la finalité des objets connectés dans les
environnements de bureaux. Dans son raisonnement, la « position active
tierce »3 du·de la doctorant·e peut devenir une force épistémologique si
celui-ci ou celle-ci mène une analyse appropriée de sa situation.
S’intéressant plus particulièrement à la notion de temps, Phuoc
Van Anh Nguyen remet en question les relations entre le paysage, la
nature et la ville. Elle étudie les manières de faire coexister et articuler
les temporalités dans un processus urbain. C’est ainsi que sa méthode
de recherche mobilise différentes approches temporelles pour étudier
les phénomènes urbains afin de repenser les processus de conception
et d’envisager une nouvelle culture du projet. Elle utilise l’observation
et la réflexion multidisciplinaire dont elle questionne, par la suite, la
valeur opérationnelle des concepts de la fabrique urbaine. Enfin, elle
interroge les liens entre la notion de temps et les régimes discursifs des
architectes, urbanistes et paysagistes. Il est intéressant de noter que sa
recherche repose sur une observation méticuleuse de la « culture du
projet » en lien avec le temps « biologique », le temps « institutionnel »
et le temps des « usagers » qui n’est pas forcément celui des acteur·trices
de la conception.
Enfin, la journée d’étude constitue un échantillon révélateur
des tendances en thèses de doctorat en architecture réalisées en
France. Dans le rapport ministériel « Définitions et in‑définition :
2
La convention industrielle de formation par la recherche (Cifre) est un dispositif
qui permet à l'entreprise de bénéficier d'une aide financière pour recruter un·e jeune
doctorant·e dont les travaux de recherche conduisent à la soutenance d'une thèse.
3
Catherine De Lavergne, « La posture du praticien-chercheur : un analyseur de
l’évolution de la recherche qualitative » in Marie Bourget‑Mauger, « Bénéfices et
bénéficiaires des contrats Cifre en architecture, l’exemple d’une recherche sur les
objets connectés », Encyclo, n°12, 2022.
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L’énigme de l’architecture », Benoît Goetz, Philippe Madec et Chris
Younès4 lancent un appel au questionnement du sens de l’architecture
en dressant un état des lieux en statu quo. À travers des retours des
doctorant·es, nous avons pu constater que ces derniers sont déjà en train
de travailler sur l’« indéfinition » dans laquelle se trouve la recherche
en architecture actuelle. Pour sortir de cette indéfinition signalée dans
le rapport ministériel, les doctorant·es mobilisent la richesse et diversité
épistémologique étayée par de solides méthodologies qui font émerger
les particularités de la recherche architecturale.
Nous pouvons affirmer que les interventions ainsi que les
discussions nous ont montré que dans la plupart des cas, la thèse
s’ancre dans la spécificité du terrain de recherche qu’elle traite. Elle a la
capacité de prendre plusieurs formes théoriques comme l’ont formulé
Ivan Mazel et Léo Tomasi en 20175 : parfois de type « connexe » où
« architecture » comme discipline principale reste le sujet référentiel
et fait appel à d’autres champs disciplinaires comme l’anthropologie,
la sociologie, l’informatique, l’ingénierie, etc. et parfois de type
strictement « architectural » où la recherche est « par », « sur », « dans »,
« à travers », « autour », « au‑delà » du projet6. Ces formes théoriques
sont certes ouvertes aux critiques. D’ailleurs la journée d’étude nous
prouve que des hybridations interdisciplinaires sont possibles et même
très fréquentes. Ce qui semble important est que toute forme de thèse
demande une grande précision terminologique pour être considérée
comme une thèse « pragmatique ». C’est probablement ce qui est
difficile à réaliser et ce qui se trouve au centre des enjeux du doctorat en
architecture en quête d’une épistémologie architecturale. Car si l’on en
croit Patrice Ceccarini « être Architecte, renvoie à l’Architecture laquelle
renvoie à un phénomène actif d’(auto)‑organisation générale que l’on
trouve dans le monde naturel comme dans la variété des champs des
sciences, qu’elles soient naturelles ou ressortant des sciences humaines
et sociales, allant des organisations des biomes géographiques à celles
4
Benoît Goetz, Philippe Madec et Chris Younès (2006), Définitions et in‑définition :
L’énigme de l’architecture. Rapport suivi du livre co‑écrit par les mêmes auteurs sous
l’intitulé L’Indéfinition de l’architecture, paru en 2009.
5
Ivan Mazel, Léo Tomasi, « Approche du projet dans la recherche doctorale en
architecture », Contour, EPFL, 2017, Divergences in Architectural Research / De
la recherche en architecture, URL : [Link]
document.
6
Patrice Ceccarini, « La question fondamentale d’une épistémologie architecturale »
présenté à la journée d’étude : « Le doctorat en architecture : la richesse d’une
polysémie », ENSA Paris‑Val de Seine, octobre 2020.
14
des organismes vivants, de celles artificielles (artefacts) produites par le
vivant et les humains »7. Se révèle aujourd’hui une prise de conscience
unie et partagée en recherche architecturale. Les outils sont rassemblés
pour que le prochain pas soit celui pour une épistémologie architecturale
jointive alliant richesse et complexité.
7
Ibid.