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Luc Mary - Raspoutine

Le document présente une analyse de la vie et de l'impact de Grigori Raspoutine, un personnage controversé de l'histoire russe, qui a joué un rôle clé à la cour des Romanov avant son assassinat en 1916. Raspoutine, perçu tantôt comme un saint homme, tantôt comme un imposteur, incarne les tensions et les mystères de la Russie tsariste, tout en symbolisant la chute de la monarchie. Son influence sur la famille impériale et son assassinat sont des éléments centraux qui ont contribué à façonner son mythe et à illustrer l'agonie du régime tsariste.

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Luc Mary - Raspoutine

Le document présente une analyse de la vie et de l'impact de Grigori Raspoutine, un personnage controversé de l'histoire russe, qui a joué un rôle clé à la cour des Romanov avant son assassinat en 1916. Raspoutine, perçu tantôt comme un saint homme, tantôt comme un imposteur, incarne les tensions et les mystères de la Russie tsariste, tout en symbolisant la chute de la monarchie. Son influence sur la famille impériale et son assassinat sont des éléments centraux qui ont contribué à façonner son mythe et à illustrer l'agonie du régime tsariste.

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DU MÊME AUTEUR

Et si… JFK n’avait pas été assassiné en 1963 ?, L’Opportun, 2013.


L’Histoire en état de siège, L’Opportun, 2013.
Hannibal, l’homme qui fit trembler Rome, L’Archipel, 2013.
Jeanne d’Arc, Larousse, 2012.
Les Décisions les plus absurdes de l’Histoire, L’Opportun, 2012.
Les Thermopyles, la plus célèbre bataille de l’Antiquité, Larousse, 2011.
Rends-moi mes légions ! Le plus grave désastre de l’armée romaine, Larousse, 2010.
Le Mythe de la fin du monde, Trajectoire, 2009.
Mary Stuart, la reine aux trois couronnes, L’Archipel, 2009.
Les Derniers Jours des Romanov, L’Archipel, 2008.
Vauban, le maître des forteresses, L’Archipel, 2007.
Le Mystère des cathédrales, De Vecchi, 2007.
Les Grands Assassinats, Trajectoire, 2006.
La Seconde Guerre mondiale, De Vecchi, 2005.
Voyage au bout de la galaxie : premier guide touristique de la Voie lactée, JMG, 2004.
Le Temps manipulé, Lanore, 1996.
LUC MARY

RASPOUTINE
PROPHÈTE OU IMPOSTEUR ?
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EAN 9782809814071
Copyright © L’Archipel, 2014..
Sommaire
Du même auteur
Titre
Copyright

Introduction
Prologue

Première partie

1. Raspoutine avant Raspoutine


2. Le champion de l’orthodoxie populaire
3. À la cour des Romanov
4. La naissance du « saint diable »

Deuxième partie

5. Cheval de Troie des khlysti ?


6. La conjuration des prophètes
7. Au chevet du tsarévitch

Troisième partie

8. La monarchie à trois têtes


9. La cible
10. Le fossoyeur de la Russie tsariste ?

Quatrième partie

11. Rendez-vous au palais de la Moïka


12. L’assassinat
13. Mort du tsarisme
14. De Raspoutine à Lénine

Bibliographie
Introduction
R , ?

« Tant que je serai vivant, la dynastie vivra. »


Raspoutine

Au soir du 16 décembre 1916, dans la cour du palais de la Moïka, un


corps désarticulé gît dans une mare de sang. Le cadavre à demi dénudé et
émasculé est percé de trois balles, son visage est méconnaissable : il a été
défoncé à coups de matraque. Pour couronner le tout, le corps est bourré
de cyanure de potassium, de quoi tuer une vingtaine de personnes. Et,
pourtant, il a résisté plusieurs heures aux balles, à la torture et au poison.
Cet homme porte un nom : Grigori Efimovitch Raspoutine. Depuis
près de dix ans, ce pèlerin surgi des steppes était considéré comme
l’éminence grise du tsar. Cible de toutes les intrigues et de tous les
complots, ce paysan en apparence vulgaire et illuminé a focalisé toutes
les haines et toutes les rancœurs contre un régime en perte de vitesse.
À l’image de sa vie, sa mort s’entoure de mystère et de mysticisme.
Personnage hors normes, ce moujik de quarante-sept ans que rien ne
désignait à tenir les rênes du pouvoir disparaît au cours d’une nuit
rocambolesque. Plus encore que son incroyable impact sur la famille
impériale et la cour de Saint-Pétersbourg, les circonstances énigmatiques
de sa disparition n’ont fait qu’embellir sa légende. Adulé ou détesté de
son vivant, Raspoutine devient un mythe au lendemain de son assassinat.
Son histoire se confond avec celle de la Sainte Russie. Mieux, il en
symbolise l’agonie…
Le jour de leur exécution, le 16 juillet 1918, les quatre filles du tsar
Nicolas II portent toutes des médaillons autour du cou ; sur chacun
d’entre eux est gravé le portrait de Grigori Raspoutine. À la lueur de ce
fait, on mesure la dimension du personnage. Homme de tous les
contrastes, de toutes les folies et de toutes les excentricités, Raspoutine
semble appartenir à quelque univers mythologique, un moderne Merlin à
la sauce russe. C’est pourtant un personnage bien réel, père de trois
enfants, deux filles et un garçon.
Oscillant entre la légende et le récit historique, sa vie fait aujourd’hui
partie du patrimoine culturel slave, voire participe à la renaissance du
nationalisme russe. Depuis la fermeture de la parenthèse soviétique en
1991, les Russes ont en effet ressuscité et réhabilité le passé tsariste.
Aujourd’hui, on ne déboulonne plus les statues des anciens tsars, mais
celles de leurs successeurs communistes. Pareillement, les églises
orthodoxes et les musées consacrés à l’Ancien Régime connaissent une
fréquentation sans précédent. La « cathédrale sur le Sang » témoigne de
cet engouement pour la période tsariste. Érigée en 2003 à la gloire de la
dernière famille impériale de Russie, elle s’élève à l’endroit même où les
Romanov furent massacrés par les bolcheviks. Les noms des villes eux-
mêmes attestent de ce retour en fanfare de la Russie éternelle : Leningrad
est ainsi rebaptisée Saint-Pétersbourg et Sverdlovsk recouvre son nom
d’antan, Ekaterinbourg. En vérité, le e
siècle a un étrange arrière-goût
de e
siècle. À n’en pas douter, Raspoutine illustre à lui seul cette soif
de redécouverte de la période impériale…
Né en 1869, soit huit ans après l’abolition du servage en Russie,
Raspoutine traverse trois règnes et connaît personnellement, pour ne pas
dire intimement, la dernière famille impériale de Russie, à savoir
Nicolas II et les siens. Mieux encore, les grandes-duchesses et leur mère
le considèrent comme un membre à part entière du clan des Romanov.
N’appelle-t-il pas la tsarine « Maman » ? De son côté, Alexandra brode
ses chemises et lui demande conseil.
Un tel engouement impérial pour un Sibérien inculte, sale et grossier a
de quoi surprendre. Et, pourtant, l’homme de Pokrovskoïé est
omniprésent à Petrograd. À défaut d’être un dieu, c’est un être hors du
commun et charismatique, doté d’un étonnant pouvoir de conviction et
d’une simplicité désarmante. « Un moujik simple, inculte mais qui
comprend les choses mieux que les gens cultivés », selon un certain
Alexandre Badmaev, docteur en médecine tibétaine.
De devin et de guérisseur, le moine errant sibérien se transforme
rapidement en conseiller incontournable de
la Cour. En ce paysan illettré se confondent le profane et le sacré, le
grotesque et le merveilleux, le familier et
le génie. Les beuveries succèdent aux orgies, et les prophéties aux
facéties. Aussi à l’aise dans sa lointaine isba de Sibérie que dans les
allées interminables des palais pétersbourgeois, Raspoutine joue avec
une égale aisance des aléas de la politique, des dogmes de la religion et
des principes de la science. Raspoutine, un naïf au pays des Grands ?
Image surfaite. Derrière le masque de la candeur se cache le plus souvent
le visage du double jeu…
À la fois fascinant et repoussant, Raspoutine ne laisse personne
indifférent. Séduisant autant les puissants que les humbles dans un
premier temps, le paysan sibérien finit par s’attirer les foudres de toute la
société russe. Au fil des ans,
le Parlement russe, mais aussi l’Église orthodoxe et surtout
la presse deviennent ses plus impitoyables adversaires. La population
elle-même se retourne contre lui. « L’intervention de Raspoutine dans la
politique de l’Empire tsariste fut perçue comme une anomalie et refusée
1
comme une incongruité … »
Le temps de « Grigori Ier » ?
Comment expliquer cet excès d’honneur ou cet excès d’opprobre ?
Jusqu’à leur dernier souffle, les membres de la famille Romanov adulent
ce paysan surgi des steppes. Tour à tour moine, guérisseur, prophète et
conseiller politique, il incarne à lui seul le mystère et la faillite d’un
régime moribond, celui des Romanov. Ce prophète exalté, qui tutoie les
tsars et terrorise les ministres, ne peut être un être humain ordinaire. Il
est lui-même représentatif d’une certaine Russie, celle de la Sibérie, une
contrée à la fois mystique, insondable et misérable ; surtout, il incarne à
lui seul le mystère de la Sainte Russie, celle des isbas et des monastères.
Son village natal, Pokrovskoïé, est situé
à quelque 2 500 kilomètres à l’est de la capitale…
Son physique lui-même retient l’attention. Regard hypnotique, cheveux
hirsutes, barbe longue et sale, Raspoutine ne passe pas inaperçu.
A priori, rien ne prédispose ce moujik sibérien d’allure patibulaire à
jouer un rôle déterminant dans l’histoire de la Grande Russie. Son
pouvoir de séduction est pourtant bien réel. En septembre 1903, quand il
arrive à Saint-Pétersbourg, ses dons surnaturels ne tardent pas
à faire le tour de la capitale.
Deux ans plus tard, en novembre 1905, il est reçu pour la première fois
au palais de Tsarskoïé Sélo. Sa rencontre avec le tsar a lieu sur fond de
climat révolutionnaire. Au début de cette terrible année 1905, lors du
« dimanche rouge » de Saint-Pétersbourg, la troupe a tiré sur le peuple.
Les manifestants réclamaient entre autres la création d’un Parlement
censé équilibrer le pouvoir autocratique du tsar. Résultat : au crépuscule
de la journée historique du 9 janvier, plusieurs centaines de cadavres
jonchent la perspective Nevski. C’en est désormais fini de l’image de
l’empereur protecteur et paternaliste. La révolution avortée de
janvier 1905 a scellé la rupture entre le tsar Nicolas II et son peuple.
Depuis,
le climat est électrique. Le reste de l’année 1905 est rythmé par un
tourbillon de grèves, de manifestations et de répressions sanglantes.
C’est dans ce contexte délétère et contestataire que Raspoutine franchit
les portes du palais impérial. D’emblée, il conquiert le cœur et le soutien
de la famille impériale. Il est « Notre Ami », souligne à plusieurs reprises
la tsarine. Les Romanov voient-ils en lui un moyen de se racheter auprès
du peuple russe ? Jusqu’au terme de son existence, la tsarine fait preuve
d’un soutien sans faille à celui qu’elle considère comme un « envoyé de
Dieu » ou, mieux encore, comme un « sauveur ». Le paysan sibérien est
en effet le seul à pouvoir calmer les douleurs de son fils hémophile. Loin
d’être assimilé aux imposteurs et autres usurpateurs qui ont traversé la
longue histoire de la Russie, à l’instar du moine défroqué Otrepiev ou
encore du célèbre Pougatchev, Raspoutine ne se réclame d’aucune
obédience religieuse, ni même de la secte des khlysti, et n’ambitionne
pas le moindre avenir politique. Il veut seulement rendre le tsar plus
digne de diriger l’Empire en lui enjoignant de se méfier de sa Cour et
d’écarter les indésirables. Son ascension est d’autant plus surprenante
qu’elle ne semble obéir à aucun schéma préétabli.
Et, pourtant, d’aucuns le considèrent comme l’éminence grise de
l’Empire. Dans l’entourage de Nicolas II, il est le seul autorisé à venir
voir le tsar à l’improviste. Grigori Ier ? N’exagérons pas. Aussi forte soit
son emprise sur la Couronne, Raspoutine n’a pu empêcher ni son pays
d’entrer en guerre contre l’Allemagne, ni même son fils d’être appelé
sous les drapeaux. Et pourtant, pendant plus de onze ans, chaque
décision impériale, chaque oukase publié semble être marqué de
l’empreinte du mage sibérien. Son histoire est en effet indissociable des
derniers temps du tsarisme. Aux dires des historiens, il en aurait même
précipité la chute…
Harcelé par la presse, traqué par l’Église orthodoxe,
vilipendé par les ministres
Suivre l’itinéraire de Raspoutine dans ce pays grand comme quarante
fois la France, c’est assister à la métamorphose incroyable et surprenante
d’un dépravé en saint homme, d’un simple paysan en alter ego du tsar ou
encore d’un moine errant en fossoyeur de la monarchie tsariste. Pendant
plus d’une décennie, il sidère autant qu’il désespère. Homme paradoxal à
plus d’un titre, son innocence et sa naïveté n’ont d’égales que sa
prudence et sa ruse. Omniprésent et omnipotent dans la capitale, il donne
le sentiment d’être le véritable maître de la Russie. Mais cet excès de
pouvoir, occulte ou non, finit par se retourner contre lui. Son influence
manifeste auprès de la Couronne impériale suscite certes l’admiration et
la convoitise, mais surtout beaucoup de suspicion et de jalousie.
Les premiers, les députés de la Douma, le Parlement russe, ne cessent
de dénoncer le double jeu du paysan thaumaturge, et plus
particulièrement sa mythomanie et sa perversion. À compter de l’année
1911, le compte à rebours commence. L’assassinat du Premier ministre
Stolypine met le feu aux poudres. Raspoutine est désigné, à tort ou à
raison, comme le principal instigateur du prétendu complot. Et les
dénonciations calomnieuses de s’enchaîner et de se déchaîner. Aux yeux
de ses détracteurs, Raspoutine serait ni plus ni moins le cheval de Troie
des Juifs, des socialistes et des francs-maçons…
Du manuscrit du prêtre Iliodore à la résolution du député Goutchkov,
en passant par le rapport de Djounkovski, le scandale du Yar ou encore
l’enquête du consistoire de Tobolsk, les ennemis de Raspoutine ne
cessent de le vilipender et de le menacer. En pure perte. Si violentes
soient-elles, ces attaques n’arrivent jamais à entamer sa crédibilité, ni
même à retirer une parcelle d’influence du moujik auprès du couple
impérial. Malheur à celui qui s’attaque à l’homme de Dieu, se persuade
la tsarine ; plus on s’acharne contre son idole, plus l’impératrice
s’évertue à le défendre coûte que coûte. « Les ennemis de Notre Ami
sont nos ennemis », écrit Alexandra Feoderovna à son mari en juin 1915.
S’engage alors une véritable épreuve de force. Aucun des deux camps
(pro- ou antiraspoutinien) ne veut désarmer. En conséquence, les cinq
dernières années de la vie du « saint diable » sont rythmées par les
complots, les procès et les invectives à son encontre. Ses détracteurs ne
voient en ce « tsar de l’ombre » qu’un imposteur miné par ses orgies
« esthétiques » et ses beuveries à répétition, usant de prières et
d’aphorismes pour mieux induire en erreur ses interlocuteurs et surtout
son impériale « Maman ». Débauché, alcoolique, inculte, bagarreur,
suborneur, le paysan sibérien n’est plus en odeur de sainteté auprès de
l’intelligentsia pétersbourgeoise. Même ses anciens protecteurs font
volte-face, à l’image du prêtre Théophane qui parle d’un « loup se
cachant sous
la peau d’un agneau ».
Pour couronner le tout, les articles de presse et les rapports de police
n’hésitent plus à le qualifier d’espion au service de l’Allemagne. Chaque
défaite russe devant les troupes germaniques augmente la rancœur contre
Raspoutine et ses protecteurs. En août 1915, en pleine Première Guerre
mondiale, l’éviction du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch du haut
commandement de l’armée lui est imputée. La décision de Nicolas II de
congédier son oncle de la Stavka (le Grand Quartier général), ses
détracteurs en sont convaincus, aurait été inspirée par Raspoutine.
Derrière le masque de l’autocratie se cacherait le visage d’un triumvirat
réunissant le couple impérial et leur inséparable starets.
Quand bien même l’influence réelle de Raspoutine est exagérée,
l’important est que les Russes y croient. Dès lors, les ennemis du moujik
redoublent d’agressivité : Raspoutine est maintenant l’homme à abattre.
Il devient malgré lui l’emblème d’une monarchie moribonde et
désacralisée, cimentant toutes les oppositions, toutes les intrigues et tous
les complots. En ce mois d’août 1915, nous sommes à seize mois de
l’effroyable nuit du palais de la Moïka…

1. Yves Ternon, Raspoutine, une tragédie russe, Complexe, 1991.


Prologue
P S R

« Le Russe est éminemment mystique :


il ne l’est pas seulement dans sa vie religieuse ;
il l’est encore dans sa vie sociale, dans sa vie politique, dans sa vie sentimentale. »
Maurice Paléologue

L’irréfragable complicité entre les Romanov et Raspoutine, si


paradoxale soit-elle, exprime avant tout la rencontre entre deux Russies
que tout oppose, un monde des villes encore ancré en Occident, et la
Sibérie, vaste zone de plus de 13 millions de kilomètres carrés2 ; un
espace difficilement pénétrable, presque vide d’habitants, chevauchant
littéralement l’Asie. Raspoutine incarne cette Russie immense et
sauvage, celle des lointaines steppes et des forêts de bouleaux, le
royaume de la toundra et de la taïga.
En 1903, il découvre Saint-Pétersbourg, la capitale impériale, fondée
tout juste deux cents ans plus tôt par le légendaire Pierre le Grand.
D’emblée, ce paysan subjugue ses interlocuteurs par son accoutrement,
mais surtout par son discours et son comportement. Étonnamment, il
parle de Dieu avec le langage du peuple ! Pour couronner le tout, il
chante, danse, fornique à tout-va, prophétise et guérit. Il est ainsi le seul
à pouvoir calmer les douleurs du tsarévitch.
Aujourd’hui encore, la dimension mythique du personnage intrigue.
Près d’un siècle après sa mort (1916), il reste la figure historique la plus
marquante de la longue Histoire russe. À n’en pas douter, vu d’Occident,
ce paysan hirsute et exalté symbolise à jamais la Russie mystérieuse et
éternelle, à la croisée du christianisme et du paganisme, avec tous ses
paradoxes, tous ses excès et toutes ses croyances…
Assassiné deux mois et demi avant la révolution de février 1917, le
moine sibérien aurait prédit le renversement du tsarisme. « Je sens ma fin
prochaine, aurait écrit Raspoutine quelques jours avant sa mort ; ils me
tueront, et le trône ne durera pas trois mois. » A-t-il pour autant
provoqué la chute des Romanov ? À défaut d’être le fossoyeur de
l’autocratie russe, il en est devenu l’emblème le plus flagrant. Les
thuriféraires d’une monarchie constitutionnelle ne s’y trompent pas :
pendant près de cinq ans, ils tirent sur le Sibérien à boulets rouges. Par
haine du tsarisme et aussi par jalousie, ils en font leur principale cible.
Source de tous les tourments et de toutes les rumeurs, Raspoutine est
aussi l’objet de tous les complots et de toutes les interrogations : quel est
donc ce paysan inculte qui ose dicter ses volontés au couple impérial ?
En 1916, s’attaquer à Raspoutine revient à s’en prendre au fondement
même du régime autocratique.
Et, pourtant, l’homme fait preuve d’avant-gardisme et supplie le tsar
d’engager des réformes, faute de quoi le régime s’effondrera comme un
château de cartes, sous l’effet de
la propagande bolchevique.
Le premier, Raspoutine recommande ainsi aux Romanov d’imposer les
riches et de procéder à la nationalisation des usines. Une telle entreprise
relève encore de l’utopie. Le tsarisme est-il seulement capable de
mutation ? Autocratique par définition, il s’interdit toute réforme, sous
peine de disparaître. Héritage direct du défunt Empire byzantin, le
césaro-papisme – à savoir la confusion du pouvoir temporel et spirituel –
est l’essence même du régime. Ayant rompu avec son passé païen en l’an
de grâce 988, à la suite de la conversion de Vladimir, la Russie
représente la borne la plus orientale de la chrétienté. Depuis, elle s’érige
en véritable championne de l’orthodoxie. Le tsar est d’abord un chef
religieux. Depuis la suppression du patriarcat de Moscou en 1721 et son
remplacement par le Saint-Synode, l’Église est subordonnée à l’État. Le
temps lui-même devient l’apanage de l’empereur3. Preuve en est la
persistance du calendrier julien jusqu’en 1918. Refusant la réforme
grégorienne de l’année 1582, laquelle a vu le 15 octobre succéder au
2 octobre, les Russes accusent treize jours de retard sur le calendrier
occidental. Aussi la fameuse révolution d’Octobre aura-t-elle lieu au
mois de novembre !
Le tsarisme, talon d’Achille de la Sainte Russie ?
La Russie et le tsar ne font qu’un. Dans ce pays en retard d’une
révolution industrielle, tout gravite autour de l’empereur. À commencer
par l’armée : le soldat ne prête pas serment d’allégeance à l’État, mais
jure fidélité au tsar et à sa dynastie. Ciment de l’unité russe, le tsarisme
en est aussi la principale faiblesse. Il souffre surtout d’une conception du
pouvoir inadaptée au bouleversement de la société russe. Constantin
Pobiedonostsev, procureur général du Saint-Synode jusqu’en 1905,
traduit en ces termes la mentalité tsariste : « L’homme est un enfant qu’il
faut conduire dans le droit chemin en évitant de laisser s’installer la
corruption ou la loi d’une minorité par le biais de la démocratie ; les
parlements représentent seulement “la tyrannie des masses”, médiatisée
par des arrivistes, des politiciens ou des ambitieux ; la presse est aux
mains d’agitateurs ; pour assurer le salut du peuple russe, une direction
ferme doit le guider, en suivant les inspirations divines et en se montrant
intolérante à l’égard de tous ceux qui s’écartent du bien commun4. »
Ces idées d’immobilisme social sont d’autant plus ancrées chez les
Romanov que l’ère des réformes s’est brutalement arrêtée après
l’assassinat d’Alexandre II. Le 1er mars 1881, en effet, le tsar de toutes
les Russies périssait dans un attentat révolutionnaire. Ce jour-là, vers
15 heures, deux bombes meurtrières étaient lancées contre le convoi
impérial qui traversait Saint-Pétersbourg. Les auteurs de ce guet-apens
spectaculaire n’étaient autres que des compagnons de route de Sophie
5
Perovskaïa, la tête pensante du groupe Narodnaïa Volia (« Volonté du
Peuple »). Alexandre décédait dans l’heure qui suivait au palais d’Hiver.
Son petit-fils, le futur Nicolas II, était alors tout juste âgé de treize ans.
Pâle et résigné dans sa chemise bleue de jeune matelot, il assistait
impuissant à l’agonie d’un tsar qu’il pensait indestructible. Il en sera
durablement traumatisé.
L’empereur Alexandre II n’était ni un usurpateur, ni un despote
dément, ni un tyran, mais le tsar réformateur de la justice et de l’armée et
surtout l’artisan de l’émancipation des serfs, vingt ans plus tôt. Après
avoir échappé à plusieurs attentats, le grand-père chéri de Nicolas
agonisait au moment même où il cherchait à libéraliser le régime. Un
désastre pour la Russie. Au lieu de terrasser la « dictature », les
terroristes ont fait naître une répression sans bornes : les successeurs du
tsar abattu, son fils et son petit-fils, ont résolument pris le contre-pied des
réformes en brandissant le drapeau de l’orthodoxie, de l’autocratie et de
l’immobilisme…
La nouvelle politique tsariste se traduit par une répression policière
tous azimuts. Perquisitions, arrestations sommaires et contrôles
d’identité deviennent le lot quotidien des sujets de la Sainte Russie. La
presse est désormais surveillée, l’enseignement dans les universités est
contrôlé et les groupes terroristes sont traqués et démantelés. Avec la
pendaison des derniers membres de la « Volonté du Peuple »,
Alexandre III, fils du tsar assassiné, referme la page du terrorisme tout en
ouvrant celle de la révolte…
Le pouvoir impérial désacralisé
L’horizon du tsarisme s’assombrit dès l’année 1894, avec l’arrivée de
Nicolas II sur le trône. D’emblée, le nouveau tsar cumule les erreurs
d’appréciation et les impairs politiques. Preuve en est son mariage avec
la fille du grand-duc de Hesse-Darmstadt (de surcroît petite-fille de la
reine Victoria). Contre l’avis de ses proches, Nicolas épouse cette
princesse allemande dont il est follement amoureux. Pour couronner le
tout, l’union est scellée moins d’un mois après la mort d’Alexandre III.
D’aucuns n’hésitent pas à murmurer que « l’Allemande » est arrivée
derrière un cercueil. Mais Nicolas reste sourd à toutes les critiques. Rien
ni personne ne peut le détacher de sa tendre « Alix », devenue
l’impératrice Alexandra Feodorovna.
Les débuts du règne de Nicolas II sont marqués par les incidents, les
catastrophes et les erreurs politiques, à commencer par son
couronnement. Non seulement le tsar a peur de régner, mais il ne peut
supporter, au sens propre comme au sens figuré, le poids de sa couronne.
Signe annonciateur de temps moins enchanteurs : le jour même de son
sacre à Moscou, la lourde chaîne impériale glisse de ses frêles épaules et
tombe sur le sol.
Au grand dam de son entourage, le successeur d’Alexandre III accède à
reculons à la plus haute marche de l’Empire. Nicolas II Romanov, le dix-
septième du nom, est effrayé par l’énormité de ses responsabilités. Le
parfum de l’encens et l’atmosphère de liesse régnant dans les rues de
Moscou n’enlèvent rien à son inquiétude. Nicolas ne déroge pourtant pas
au protocole. En sortant de la cathédrale, comme il est d’usage, le
nouveau tsar s’incline par trois fois devant la foule qui l’acclame. « Je ne
suis pas prêt à être tsar, confie-t-il, je n’ai jamais voulu le devenir. Je ne
connais rien à l’art de gouverner. Que va-t-il m’arriver, que va-t-il arriver
à la Russie ? » Paroles douloureusement prophétiques…
Le lendemain même de son couronnement, le 17 mai 1896, une
catastrophe sans précédent endeuille la Russie. Dans les champs de la
Khodynka, lieu d’une fête fort populaire, près de 1 500 personnes
périssent au cours d’une invraisemblable bousculade. Des centaines de
milliers de Russes s’étaient en effet massés la veille pour recevoir des
cadeaux à profusion, à l’occasion du sacre. Quand les portes de la
Khodynka s’ouvrent au petit matin, les organisateurs sont dépassés.
L’enthousiasme de la foule est à la mesure de sa misère quotidienne.
C’est à qui s’emparera le premier des saucissons, des noisettes, des
raisins secs et du précieux gobelet de métal (pour boire le vin) distribués
gratuitement. S’ensuit une incroyable cohue au cours de laquelle les
fragiles baraques en bois s’effondrent sous le poids du nombre, et
plusieurs centaines de personnes basculent dans le vide. Les comptoirs
de distribution ont en effet été érigés à la hâte sur un terrain accidenté et
instable, percé d’anciens puits.
Bousculés, écrasés, piétinés, les morts de la Khodynka n’en sont pas
moins oubliés dans les heures qui suivent. Un drame à l’image du
règne… Suivant les conseils de son entourage, Nicolas II décide en effet
de poursuivre les festivités. Le soir même, il ouvre le bal prévu à
l’ambassade de France au bras de la marquise de Montebello. Loin de
manquer de compassion pour les victimes, le nouveau tsar est surtout
prisonnier de son image. C’est un homme déchiré entre ses sentiments et
la volonté de paraître inébranlable. « Sous Nicolas II, commente avec
justesse l’historien Yves Ternon, la Russie fut une autocratie sans
autocrate. L’empereur était le négatif d’un autocrate. » Réservé, indécis,
rigide, impassible, le fils d’Alexandre III n’a pas l’étoffe d’un empereur.
Pendant près d’un quart de siècle, « sa volonté flotte entre l’envie de
gouverner et l’envie d’être aimé6 ». Qui pis est, le dernier tsar de Russie
est sous la coupe de son épouse Alexandra, une femme jugée froide,
austère et distante, mais surtout une impératrice « allemande », détestée
de son peuple…
La Russie tsariste, géant aux pieds d’argile
Avec Nicolas II s’écrit le dernier chapitre de l’histoire tsariste. Au
cours de son règne, les nuages s’amoncellent dans le ciel russe sans que
réagisse le petit-fils du tsar assassiné. À défaut d’emprunter les réformes,
le train impérial risque de sombrer dans le gouffre de la révolution.
Grèves à répétition, défaite devant le Japon, « dimanche rouge » de
Saint-Pétersbourg : le règne du dernier tsar est rythmé par les troubles
sociaux, les revers militaires et les massacres inutiles. Au fil des années,
les émeutes sont plus violentes et plus longues, le climat devient
singulièrement délétère au sein des usines et dans les campagnes. La
remise en question de l’ordre social gagne même l’armée. Parmi les
soldats, souvent d’origine modeste, on ne compte plus le nombre de
déserteurs et de mutins. Il s’ensuit une protestation générale contre les
officiers, lesquels apparaissent comme des nobles en uniforme qui ne
méritent pas leur grade. Seul un redressement de l’économie russe
pourrait éventuellement sauver la monarchie du tourbillon
révolutionnaire. Mais,
en apparence florissante, elle est aux abois…
Quand commence l’interminable e
siècle, l’empire de Nicolas II
apparaît comme un colosse aux pieds d’argile. En termes de production,
la Russie appartient au peloton de tête des nations industrialisées.
Officiellement, elle est la cinquième puissance économique du monde.
À y regarder de près, ce semblant cache une quantité invraisemblable de
carences économiques et sociales. Nombreux sont en fait les freins à la
modernisation et à l’occidentalisation du pays. Sans compter le poids de
la hiérarchie orthodoxe et l’absence de véritables contre-pouvoirs, on
peut mentionner pêle-mêle la déficience des transports, l’arriération des
campagnes, l’hypertrophie de la paysannerie (85 % de la population) et
l’archaïsme des structures industrielles. La croissance repose par ailleurs
sur les capitaux étrangers, tandis que l’industrialisation accélérée
entraîne d’importants conflits sociaux. Faute de redistribuer les richesses,
la croissance industrielle masse dans les villes des ouvriers toujours plus
nombreux, toujours plus misérables et toujours plus revendicatifs.
Entassés dans des taudis aussi insalubres que surpeuplés, les mineurs, les
métallurgistes et autres travailleurs du textile sont de moins en moins
insensibles aux messages révolutionnaires professés par les socialistes.
Quand Raspoutine annonce Lénine
À elle seule, l’armée impériale illustre les tares de la société russe. À la
veille de la Première Guerre mondiale, la puissance militaire russe est un
tigre de papier. Malgré leur nombre astronomique, plus de dix millions
d’hommes sous les drapeaux, ses soldats ne sont pas impressionnants :
ils souffrent d’un sous-équipement chronique. La plupart ne possèdent
pas de fusil et les trois quarts des fantassins ne portent pas de bottes. La
pénurie de matériel est en effet un phénomène récurrent. Outre l’extrême
lenteur des trains
– pas plus de 30 km/h –, on manque singulièrement de camions pour
transporter les hommes, de mitrailleuses pour protéger les troupes et de
téléphones de campagne pour coordonner l’action des généraux. Lénine,
plus encore que Raspoutine, a toujours eu conscience de l’extrême
faiblesse de l’armée russe. Quand la guerre de 1914 éclate, le leader
bolchevique ne masque pas sa joie. De son refuge suisse, Lénine clame
haut et fort qu’en entrant dans le conflit contre l’Empire allemand, le tsar
Nicolas II a fait « son plus beau cadeau à la révolution »…
C’est dans ce contexte tumultueux et guerrier que se sont forgées la
personnalité et la réputation de Raspoutine. Ausculter son ascension puis
son assassinat, c’est d’une certaine façon assister à la déliquescence
d’une dynastie vieille de trois siècles, celle des Romanov. De là à dire
que Raspoutine a frayé la route à Lénine, il n’y a qu’un pas qu’il serait
prématuré de franchir…

2. Soit vingt-quatre fois la superficie de la France.


3. Pierre le Grand fait ainsi commencer l’année en janvier au lieu du mois de septembre. Une
réforme qui suscite un véritable tollé auprès des popes. « On a volé du temps à Dieu ! », clament-
ils.
4. Cité par René Girault et Marc Ferro, De la Russie à l’URSS, Nathan, 1989.
5. Le groupe dit des Nihilistes avait condamné le tsar à mort lors d’un sommet à Voronej en
août 1879.
6. Y. Ternon, op. cit. Le tsar se donne bonne conscience en versant mille roubles aux familles des
victimes.
P
LE MAGE DE POKROVSKOÏÉ

« La Russie est un rébus


enveloppé de mystère
au sein d’une énigme. »
Winston Churchill
1
R R

« En Russie, tout est secret


et rien n’est mystère. »
Madame de Staël

Raspoutine, c’est d’abord une rencontre, celle de la Russie des steppes


et de la Russie des villes, celle de l’univers aristocratique et du monde
paysan. Né aux confins de la Sibérie de parents plutôt aisés, le jeune
Grigori ne connaît pas les bancs de l’école, mais son imaginaire se forge
au contact des moines errants, les fameux stranniki. Mystique dans
l’âme, Grigori n’en est pas moins bagarreur et chapardeur. À l’âge de
douze ans, il faillit perdre la vie en raison de ses incessantes escapades.
Il manque de peu de se noyer et contracte une sévère pneumonie. Mais,
contre toute attente, l’adolescent s’en sort. À son réveil, il prétend même
avoir reçu la visite de la Sainte Vierge. Et, dans cette région lointaine
encline à croire tous les faits surnaturels, la nouvelle fait le tour du
district. Ainsi s’écrit la première page de la légende de Raspoutine…

Janvier 1869. District de Tioumen, province de Tobolsk. Nous sommes


en Sibérie, à quelque 2 500 kilomètres au sud-est de Saint-Pétersbourg.
Sur la rive gauche de la Toura, un affluent de la rivière Tobol, se dresse
Pokrovskoïé, un village encore anonyme. Comme tout village sibérien
qui se respecte, il est dominé par une coupole dorée entourée de grosses
maisons en bois, des isbas. Dans cette région reculée et littéralement
assiégée par le froid, les rivières sont gelées, les navires bloqués dans les
embarcadères et les routes impraticables une bonne partie de l’année. Le
plus clair du temps, on se déplace à pied ou à cheval. Malgré
l’émancipation des serfs décidée huit ans plus tôt, la Russie
d’Alexandre II est encore en retard d’une révolution industrielle. Dans
les campagnes, la paupérisation est croissante, la foi omniprésente et la
famine un phénomène récurrent. En cette seconde moitié du e
siècle,
rares sont les habitants qui s’aventurent à plus de 100 kilomètres de leur
lieu de naissance. L’ignorance et l’analphabétisme sont aussi le lot
commun des Sibériens : une génération après la découverte de Neptune,
la plupart de ces paysans rustres en mal de superstitions croient encore
que le Soleil tourne autour de notre planète.
À première vue, tout paraît immuable, rien ne semble avoir changé
depuis des siècles. Ce pays, celui des isbas, des monastères et des forêts
de bouleaux, c’est pourtant celui du héros de cet ouvrage : Grigori
Raspoutine. Si sa vie est imprégnée de mystères et de rebondissements,
son enfance et son adolescence ne sont pas exempts d’interrogations.
À commencer par le ciel de sa naissance ! Aux dires des témoins, un
météore aurait traversé l’horizon de Pokrovskoïé le jour même de son
arrivée au monde, le 10 janvier 18697. Réalité ou légende, cette
information traduit la dimension imaginaire du personnage.
Fils de paysans aisés et pourtant analphabète…
La future éminence grise du tsar serait-elle l’incarnation même du
moujik misérable, affamé et courbé par l’effort ? Pas vraiment. Vivant
confortablement sans verser dans l’excès de richesse, Efim Andreïevitch
et Anna Egorovna, les parents de Grigori, sont des petits propriétaires
terriens qui n’ont jamais connu la famine, l’abstinence ou la disette. La
maison des Raspoutine en témoigne à elle seule. Spacieuse, chaude,
traversée de poutres épaisses, l’isba en question abrite trois pièces dont
un vestibule. Les murs sont tapissés d’icônes et un gros poêle en brique
réchauffe toute la maison. À l’intérieur, tous les signes extérieurs de
richesse sont apparemment réunis. Un sofa, un bureau, un piano, un
gramophone, sans compter de vieux fauteuils bordeaux et des chaises
viennoises alors très en vogue dans la région.
Haute d’un étage, la maison des Raspoutine est de surcroît flanquée
d’une étable et d’une écurie. Autrement dit, le père de Grigori possède
des vaches et des chevaux. Pas moins de vingt bêtes de somme pour être
exact. À la fois éleveur de chevaux de labour, voiturier et fermier, Efim
Raspoutine est en effet un pur terrien qui ne jure que par la force du
travail manuel. De l’intérêt des études, le père de Grigori se contrefiche.
L’instruction, n’hésite-t-il pas à proclamer, serait le fruit du démon.
L’école est donc proscrite à l’enfant des steppes ; aussi Raspoutine ne
sait-il ni lire ni écrire.
Le monde extérieur, l’enfant de Pokrovskoïé l’imagine plus qu’il ne le
connaît grâce aux témoignages « fantastiques » des moines errants, les
fameux stranniki, qui traversent régulièrement le village de Pokrovskoïé
dans le but final de rejoindre le mythique monastère de Verkhotourié. Et
l’imaginaire de Grigori de s’emballer à partir des récits de ces pèlerins,
lesquels racontent, avec moult détails croustillants, leur voyage dans les
lieux saints et leur vie pieuse au lointain mont Athos, où le temps semble
suspendu.
La besace sur l’épaule et le bâton à la main, ces errants des steppes aux
allures de moines égarés impressionnent durablement le jeune
Raspoutine. Il s’en faut de peu pour que Grigori ne parte sur les traces de
ces hommes. En attendant la découverte du monde, il a à cœur de se
dépenser physiquement. Ainsi se baigne-t-il régulièrement dans la rivière
qui serpente au pied de son village. À l’âge de douze ans, il échappe
ainsi de très près à la mort…
Des dons surnaturels
Grossier, bagarreur, chapardeur, le jeune Raspoutine n’en est pas moins
mystique, beau parleur et attiré par le vertige des grands espaces. En
1881, la noyade de son frère aîné Mikhaïl dans les eaux tourbillonnantes
de la Toura agit comme un véritable électrochoc. Tombés dans la rivière
à la suite d’un simulacre de bagarre, Grigori et Mikhaïl sont emportés
par le courant. Après avoir réussi tant bien que mal à regagner la terre
ferme, les deux adolescents sont visiblement marqués et meurtris.
Sauvés ? Pas vraiment. Car le pire est à venir. Si Grigori et son frère ont
échappé à la noyade, ils ont attrapé un sérieux coup de froid et sont
littéralement terrassés par la maladie. Faute de médecins dans la région,
le rétablissement s’annonce délicat.
Pendant plusieurs jours, les deux frères Raspoutine luttent
désespérément contre une terrible pneumonie. Si Mikhaïl ne survit pas à
la maladie, Grigori refuse de donner son dernier souffle. Son courage et
sa détermination sont tels que toute la population du village s’en émeut.
Impuissante devant les cris et les gémissements épouvantables de
l’adolescent, elle se contente de prier pour le salut de son âme. Rares
sont alors ceux qui l’imaginent guérir. Mais, « miracle », l’enfant se
redresse un jour sur son lit et sourit naïvement à ceux qui l’entourent.
Serein, apparemment délivré du mal qui le ronge, Grigori évoque
d’emblée l’apparition d’une belle et grande dame pendant son sommeil.
À ses dires, cette femme vêtue de blanc immaculé, une ceinture bleue
nouée à la taille, ressemblait à s’y méprendre à l’apparition survenue à
Lourdes, en France. Elle l’aurait ainsi assuré de son soutien pendant son
sommeil, lui aurait prédit sa très prochaine guérison et, surtout, lui aurait
promis un grand destin national. Ces propos pourraient prêter à la
dérision. Pourtant, le miraculé de la Toura a tôt fait de convaincre son
auditoire. À commencer par le pope de Pokrovskoïé, lequel s’empresse
de raconter à qui veut l’écouter que Grigori a vu la Sainte Vierge. Dans
cette région reculée, la superstition, les croyances populaires et la
religion orthodoxe font bon ménage. Littéralement coupée du monde, la
Sibérie8 est le pays des sorciers, des guérisseurs et des devins de tout
poil. Aussi n’est-il pas étonnant qu’on y accorde crédit aux dires de
l’enfant Raspoutine.
Banni pour une histoire de vol
Loin de le dissuader de repartir à l’aventure, la disparition de son frère
aîné va conditionner la suite de son existence. À n’en pas douter, la mort
de Mikhaïl est un événement tragique qui l’aurait profondément
bouleversé. Son comportement serait devenu imprévisible, voire
incompréhensible. Aux phases de dépression auraient succédé les phases
d’hystérie. Qui plus est, le jeune Raspoutine multiplie les guérisons
miraculeuses et les prophéties en tout genre. Ainsi fait-il se rétablir un
cheval au tendon blessé et démasque-t-il un voleur de chevaux par
simple vision divinatoire.
Dix ans plus tard, à l’âge de vingt-trois ans, c’est au tour de Grigori
d’être à son tour accusé de vol. Aux dires des villageois, il aurait
subtilisé des piquets de clôture… Entre-temps, le jeune miraculé de la
Toura est devenu un homme robuste, rompu au travail des champs ; il
s’est marié à une certaine Prascovia Fiodorovna, grande fille blonde aux
yeux noirs. Grigori l’a rencontrée à l’occasion d’une fête donnée dans un
monastère, celui d’Abalak. Loin d’avoir succombé au charme de la jeune
paysanne, Raspoutine remarque surtout ses aptitudes au travail manuel !
Une paire de bras de plus pour faucher le blé : telle est l’épouse
sibérienne. Le travail d’abord, le plaisir ensuite, serait-on tenté de dire.
Quoi qu’il en soit, neuf mois après leur mariage naît un premier enfant,
mais il meurt en bas âge…
Grigori sort de cette épreuve profondément affecté. Il crie à l’injustice
et se venge en menant une vie de débauché et de chapardeur. Il ne pense
plus qu’à danser, à boire, à courir les jupons. En 1892, c’est le drame.
Pris en flagrant délit de vol de piquets de clôture, Raspoutine est
proprement chassé de Pokrovskoïé par une assemblée de villageois.
Banni pour un an, l’exilé en profite pour arpenter les routes de Sibérie et
se rendre dans ce monastère tant vanté par les « moines errants » :
Verkhotourié. Quatre cents kilomètres séparent le village natal de
Raspoutine du célèbre lieu de prière.
Le temps de l’errance
9
Se prosterner devant les reliques de saint Siméon le Juste , tel est le
vœu le plus cher de Raspoutine. Faire pénitence, absoudre ses péchés,
rencontrer les ermites : le banni de Pokrovskoïé a à cœur de se racheter.
Au terme de deux semaines d’un voyage harassant, il aperçoit enfin le
fameux monastère. Flanqué de ses grandes tours blanches, il domine
majestueusement la Toura. Raspoutine, la besace sur l’épaule, les pieds
en sang, est dans un état second. Il se sent désormais investi d’une
mission divine. Après s’être incliné devant la dépouille de saint Siméon,
le jeune prophète de Pokrovskoïé s’en va trouver Macaire, le célèbre
starets de la région. Vivant chichement dans une petite cabane à
quelques kilomètres du monastère, au cœur de la forêt, l’ermite porte des
chaînes pour mieux mortifier sa chair. Accueillant en véritable ami le
jeune Raspoutine, le starets le séduit aussitôt par sa simplicité et sa
sincérité. Macaire l’entretient successivement du message du Christ, des
Évangiles, du paradis et de l’enfer. Et le starets de conforter le jeune
moujik dans sa vocation divine. Quand Raspoutine lui parle de sa vision
10
de la Vierge , Macaire lui répond ainsi : « Le Seigneur t’a choisi pour un
grand œuvre. Pour affermir ton âme, va au mont Athos et prie la Mère de
Dieu11. »
Ragaillardi et métamorphosé par cette rencontre inédite, Grigori n’est
certes pas attiré par la vie d’ascète, mais il lui tarde de rencontrer le plus
de gens possible et de mener une existence d’ermite afin de prêcher la
bonne parole à travers toute la Russie, voire au-delà. De retour à
Pokrovskoïé, il s’empresse d’annoncer à sa femme et à son père son
intention de partir immédiatement pour la Grèce. La Grèce ? Cela
représente un trajet de plus de 3 000 kilomètres. Pour la première fois de
sa vie, Raspoutine, en compagnie de son inséparable ami Dimitri
Petchorkine, va quitter la Sibérie mais aussi dépasser les frontières de
l’immense Russie. C’est le début d’une errance longue de trois ans ;
l’aventure au sens premier du terme.
De 1893 à 1896, Grigori et Dimitri, vêtus sobrement, visitent ainsi à
pied tous les lieux de sainteté possible. Survivant d’aumônes, les deux
amis mènent une vie de pèlerins errants et côtoient les « vieux
croyants », des religieux exaltés professant que le Christ ne serait pas
mort mais se serait réincarné pour continuer son œuvre divine. De la
Trinité-Saint-Serge de Kiev à l’ermitage d’Optina, en passant bien sûr
par le mont Athos12, Raspoutine affiche toujours le même enthousiasme
et la même foi en son avenir national. Seules les mœurs dissolues et les
13
activités interdites pratiquées par les moines du mont Athos le
contrarient quelque peu. Contrairement à son compagnon Dimitri, il
décide de quitter rapidement ce lieu de perversion et de revenir en
Russie. Préférant l’errance au cénobitisme et surtout la compagnie des
femmes à celle des vieux moines libidineux, Raspoutine, qui abhorre la
vie recluse, ambitionne de découvrir le monde, cette vaste terre créée par
le Très-Haut.
Dans chaque monastère qu’il visite, Raspoutine fait part de sa soif
insatiable de Dieu ; en échange d’un peu de nourriture, il commente les
14
Évangiles avec des mots simples, accessibles à tous. Constamment en
quête du salut, il dit ne pas connaître la fatigue, et si celle-ci se
manifeste, il serre rageusement des poings, entonnant un cantique pour
lutter contre la tentation du diable. Pour notre pèlerin sibérien, le démon
est en effet omniprésent dans la vie quotidienne. Seule une volonté de fer
inspirée par Dieu peut en venir
à bout…
Une approche très personnelle du divin
Trois ans de pérégrinations intensives loin de sa Sibérie natale ? Pas
vraiment. Raspoutine profite toujours de la belle saison pour revenir
brièvement au village, où il participe aux travaux des champs et honore
son épouse. En 1897, Prascovia accouche pour la troisième fois d’un
petit garçon, prénommé Dimitri15. Et, cette fois, l’enfant survit. Fort de
cette paternité bénie par Dieu et surtout d’une popularité soudaine parmi
ses congénères, Raspoutine loue une nouvelle isba et y aménage, sous
l’écurie, une sorte de chapelle souterraine. Dans ce lieu de culte
improvisé, il reçoit alors de nombreux habitants de la région, intrigués
par ses dons de thaumaturge. Les appelant « frères » et « sœurs »,
Raspoutine se comporte en véritable gourou, les invitant à ne pas résister
au plaisir de la chair. Sous prétexte de traduire les Évangiles dans les
faits, il encourage l’amour entre les êtres, lequel serait inséparable de la
communion charnelle. Pour couronner le tout, on prend des bains en
commun dans les étuves et on n’hésite pas à s’autoflageller pour mieux
se pénétrer de la souffrance du Christ.
Nous sommes en 1900. Très rapidement, le village bruisse de rumeurs
inquiétantes faisant état de véritables bacchanales. D’aucuns
commencent à parler de la présence de Satan à Pokrovskoïé, en
particulier le pope du village. Ce dernier accuse sans détour Grigori
d’avoir fondé une secte antiorthodoxe. Cette accusation est
immédiatement suivie d’une enquête diligentée par l’évêché de Tobolsk !
Malgré l’absence de preuves, Raspoutine est contraint de mettre fin à ses
réunions nocturnes et de fermer son oratoire souterrain. Vexé et
passablement irrité par le climat de suspicion qui règne dans son propre
village, Raspoutine décide de reprendre son bâton de pèlerin et d’aller
prêcher la bonne parole aux quatre coins de l’Empire russe. Une fois
encore, c’est un long périple de plus de trois ans qui l’attend.
Kazan, l’antichambre de Saint-Pétersbourg
Pendant six longs mois, sans interruption, Grigori arpente pieds nus et
toujours vêtu des mêmes vêtements les sentiers poussiéreux de la Russie
profonde, n’hésitant pas à se priver de nourriture quand il le faut. Mieux
encore, il renonce au tabac et à l’alcool – temporairement. Quand il
marche seul, il se parle à lui-même et se frappe la poitrine en invoquant
le Seigneur Tout-Puissant.
Partout où il passe, il noue un contact direct avec
la population, loin de l’atmosphère feutrée des salons
du Saint-Synode. Une Russie à la croisée du paganisme et du
christianisme, où hommes et femmes sont plus enclins à croire aux
prodiges des thaumaturges et aux prédictions des devins qu’aux sermons
des popes. Une « orthodoxie populaire », en quelque sorte. Pour ces
paysans en perdition ou en mal de sensationnel, Raspoutine est un
homme providentiel ; il est un starets rassurant, qui les assure du soutien
inconditionnel de Dieu.
Doué d’une grande imagination, notre pèlerin errant raconte aussi
d’étranges histoires de lutins, d’ogres et d’animaux qui parlent avec une
sincérité déconcertante, des récits qui fascinent littéralement ses
auditeurs. Et le Sibérien d’être reçu dans tous les monastères… Partout,
son langage naïf, son verbe naturel et populaire font sensation.
Embrassant et enlaçant chaleureusement ses hôtes, il sait se montrer
proche des gens et suscite immédiatement l’empathie.
Bien qu’il soit illettré et en dépit de son élocution laborieuse, son
enthousiasme et sa sincérité emportent l’adhésion des religieux.
Puis Raspoutine arrive dans le port fluvial de Kazan. Une étape
essentielle de sa vie… Port de la Volga réputé pour ses dépôts de thé,
entre autres, la ville suscite surtout l’intérêt de notre starets en raison de
son importance religieuse. Non seulement l’un de ses monastères abrite
l’icône sacrée de la Vierge noire16, mais Kazan, conquise il y a fort
longtemps par Ivan le Terrible, est l’un des quatre grands centres
orthodoxes de la Sainte Russie. Et Raspoutine de pénétrer dans
l’enceinte de l’académie de théologie… Au sein de celle-ci, notre starets
atypique y rencontre le père Michel, un séminariste, et l’évêque Andreï.
D’emblée séduit par le charisme de Grigori, le père Michel lui remet une
lettre de recommandation en lui demandant de se rendre le plus tôt
possible à l’académie de théologie de Saint-Pétersbourg. Selon les
théologiens de Kazan, Raspoutine saura plus que quiconque réconcilier
le tsar avec son peuple, la Russie des palais avec celle des isbas…
À compter de ce jour, le mage de Pokrovskoïé devient l’instrument
privilégié de l’Église orthodoxe russe. Les portes de la capitale lui sont
maintenant ouvertes. Ainsi commence l’aventure impériale du starets
sibérien.

7. Une date encore incertaine. Raspoutine mentait toujours sur son âge, avec une tendance à se
vieillir.
8. C’est aussi la seule région de Russie qui n’a pas connu le servage.
9. Disparu en 1642, ce pèlerin errant est mort d’anémie. Selon la rumeur populaire, ses reliques
seraient à l’origine de plusieurs guérisons miraculeuses.
10. Raspoutine aurait de nouveau aperçu une Vierge noire alors qu’il labourait son champ.
11. Cf. Alexandre Spiridovitch, Raspoutine, Payot, 1935.
12. Contrairement à Raspoutine, Dimitri Petchorkine reste au mont Athos, séduit par le mode de
vie de ces moines orthodoxes.
13. Jusqu’à la fin de ses jours, Raspoutine s’est toujours montré hostile à l’homosexualité.
14. Rappelons que Raspoutine est illettré.
15. Prascovia a donné à Grigori cinq enfants dont les deux premiers sont morts prématurément.
Né en 1897, Dimitri mourra relativement jeune, à trente-six ans, pendant la période stalinienne.
En 1898 et 1900 naissent deux autres enfants. Répondant aux noms de Maria et de Varia, les
filles de Raspoutine survivront elles aussi à leur père. Maria meurt en 1977, à l’âge de soixante-
dix-neuf ans.
16. Une Vierge que vénère particulièrement Raspoutine. Celle-ci lui serait en effet apparue
quelques années plus tôt alors qu’il labourait un champ.
2
L ’

« L’Église a plus besoin de lui


qu’il n’a besoin de l’Église. »
Henri Troyat

En septembre 1903, le moujik sibérien débarque à Saint-Pétersbourg.


Il est tout de suite conquis par la magnificence de la ville. Recommandé
par l’académie de Kazan, Raspoutine veut à tout prix rencontrer les
hauts prélats de l’Église orthodoxe. Mais, avec sa physionomie
singulière, le starets sibérien dénote. Il fascine pourtant les théologiens
du Saint-Synode, lesquels voient tout de suite en lui l’incarnation de la
vieille orthodoxie populaire russe, celle qui va réconcilier la Russie
profonde des steppes avec le tsar, jugé alors bien trop sous l’influence
des idées occidentales…

Il faut en convenir, la prophétie fait partie intégrante du patrimoine


culturel russe. Ainsi, avant même que notre Sibérien de Pokrovskoïé
n’arpente les couloirs interminables du palais impérial, un autre
Raspoutine, lyonnais celui-ci, avait emballé le cœur et la raison des
Romanov, trois ans plus tôt.
Quand un Lyonnais ouvre la voie au Sibérien
Répondant au nom de Philippe Nazier Anthelme, ce prophète made in
France n’est pas resté en très bonne place dans les annales. Il se targue
alors pourtant d’être voyant, et thaumaturge, il jongle avec la magie et
les Évangiles. De petite taille, portant une grosse moustache noire, il
prétend communiquer avec l’au-delà et parler aux défunts. Arrivé à
Saint-Pétersbourg au cours de l’été 1901 à l’invitation du grand-duc
Vladimir, ce Lyonnais fervent adepte du magnétisme se laisse parfois
aller à des confidences sur l’avenir.
Malheureusement, ses prophéties ne sont pas couronnées de succès,
comme en témoigne la naissance d’Anastasia, la quatrième fille du tsar.
Faisant preuve de trop d’imprudence, « Monsieur Philippe » avait
annoncé à tort à la tsarine la naissance d’un garçon. Qu’à cela ne tienne,
mis devant le fait accompli, le Lyonnais campe sur ses certitudes :
Alexandra Feodorovna devait mettre au monde un garçon mais son
manque de foi a contrarié les projets du Seigneur ; aussi aurait-elle subi
le courroux divin. Une telle attitude a pour effet de mettre le feu aux
poudres. La « mauvaise foi » en question, d’aucuns ne tardent pas à la
détecter chez le pseudo-voyant. À compter de l’hiver 1901, le mage
français n’est plus en odeur de sainteté à la cour de Saint-Pétersbourg.
L’Okhrana, la police secrète, le décrit comme un « imposteur » et un
« charlatan français » infréquentable. À Lyon, il avait même été
condamné pour exercice illégal de la médecine. Et, pourtant, la tsarine
n’en démord pas : Monsieur Philippe est un saint homme, sa seule
présence la rassure et lui ôte toutes ses angoisses. Mieux encore,
l’impératrice considère le magnétiseur français comme son seul ami. Au
début de l’année 1902, le Lyonnais lui annonce même une nouvelle
grossesse. Quel bonheur ! Le garçon tant attendu naîtra au cours de l’été
suivant. Refusant de se laisser examiner par ses médecins attitrés,
Alexandra Feodorovna clame sa joie à qui daigne l’écouter : elle est de
nouveau enceinte et le futur enfant sera nécessairement l’héritier tant
désiré.
Mais, bientôt, il faut se rendre à l’évidence : l’échéance approchant, la
grossesse annoncée semble de plus en plus virtuelle. Amère déception.
Nonobstant, la foi de la tsarine en les dons de Monsieur Philippe reste
inébranlable, quitte à se brouiller avec le reste de la famille impériale,
particulièrement sa sœur aînée, la grande-duchesse Ella. Femme du
gouverneur de Moscou, la sœur de l’impératrice incarne la vraie Russie,
celle qui a réussi à s’affranchir de l’influence occidentale. Pourtant
d’origine allemande, Ella défend bec et ongles le mysticisme populaire
russe. Au diable les saints venus de l’Ouest, à bas le spiritisme et la
voyance, seule compte la religion de la vieille Russie. À ses yeux, Saint-
Pétersbourg ne serait que l’antichambre d’une Europe trop élitiste, trop
rationnelle et trop représentative de l’esthétisme français ou italien. Pour
elle, Monsieur Philippe symbolise la perte de l’identité nationale de la
Sainte Russie. Afin de renouer avec les vraies valeurs du pays, il faut en
extirper les pseudo-devins étrangers. À commencer par « l’ami » de
l’impératrice ! Un objectif partagé par le Saint-Synode…
Rendre le tsar plus digne d’exercer
Au début de l’année 1903, Monsieur Philippe s’est en effet
définitivement aliéné l’Église orthodoxe russe, laquelle voit en lui le
cheval de Troie de la République française, régime hérité d’une
révolution tant honnie et tant décriée dans les milieux conservateurs
pétersbourgeois. La Russie a beau avoir signé en août 1892 une
convention militaire17 avec la France de Sadi Carnot, la République n’en
reste pas moins le foyer des idées les plus subversives en Europe.
Français avant d’être prophète, Monsieur Philippe est désormais
considéré comme persona non grata, un agent infiltré de la civilisation
occidentale, qu’on se doit d’éradiquer. Viscéralement nationaliste,
conservatrice et monarchiste, l’Église orthodoxe russe entend lui
substituer un homme dévoué à sa cause, un ermite venu du fin fond des
steppes, un mage qui saurait réconcilier les aspirations libérales de la
Cour et le mysticisme de la vieille Russie. Le chef de file de cette fronde
orthodoxe est un certain Théophane, inspecteur de l’académie de
théologie de Saint-Pétersbourg et de surcroît le confesseur attitré de la
famille impériale. Rendre le tsar plus digne du tsarisme, tel est le vœu
exprimé par le Saint-Synode. En attendant l’homme providentiel,
Théophane encourage les Romanov à canoniser Séraphim, un ermite du
siècle précédent qui s’est illustré à Sarov, une bourgade de Haute-Volga.
Mieux encore, le prêtre invite le tsar Nicolas et la tsarine à assister à la
cérémonie de canonisation.
Le « miracle » de Sarov
Séraphim ? De son vrai nom Prokhor Mochnine, ce prêtre hors normes
de la Haute-Volga a toujours défendu le caractère sacré des tsars,
consacrant toute sa vie à la méditation et à la charité. Se définissant lui-
même comme un « misérable », Séraphim passa mille jours et autant de
nuits à prier sur un rocher. À compter de l’automne 1804, après
l’agression de trois brigands qui le laissèrent à demi-mort dans une forêt,
il aurait vécu en reclus dans une cellule de son monastère, se contentant
d’un simple sac de pierres comme lit et d’un tronc d’arbre évidé comme
chaise. En digne ambassadeur de Dieu, il pardonna à ses agresseurs. Le
2 janvier 1833, il est retrouvé mort agenouillé devant l’icône de la Mère
de Dieu, qu’il surnommait « Joie de toutes les joies ! »…
En juillet 1903 ont ainsi lieu des fêtes somptueuses à l’occasion
desquelles le défunt Séraphim doit être enfin canonisé. Selon Monsieur
Philippe, la tsarine ne doit à aucun prix bouder ce rendez-vous, car le
règne de Nicolas pourrait en être profondément affecté. Seul un
pèlerinage à Sarov serait à même de réconcilier Alexandra avec la vraie
foi, celle de son peuple. Si la grossesse d’Alix, surnom de la tsarine,
n’est pas parvenue à son terme, c’est essentiellement en raison d’une foi
trop superficielle ; tout au moins c’est ce que prétend Monsieur Philippe.
Aussi le couple impérial n’hésite-t-il pas et, au petit matin du 16 juillet
1903, leur train, peint aux couleurs impériales, quitte la gare de Saint-
Pétersbourg pour se rendre dans la « ville sainte », une bourgade située à
quelque 350 kilomètres à l’est de Moscou. Pour ce déplacement
exceptionnel, les quatre filles de la famille sont du voyage. La toute
dernière, Anastasia, n’a pas encore deux ans.
Le soir même, les Romanov arpentent les rues de Sarov. Sitôt sortis de
la gare d’Arzamas, ils se rendent à pied au monastère Diveev, le lieu
privilégié de la vie pieuse de Séraphim. La canonisation du moine de
Sarov et la venue de la famille impériale ont eu tôt fait d’ameuter la foule
des grands jours. Pour cette petite ville de Haute-Volga, ce double
événement est historique. Preuve en est la masse humaine qui a afflué
autour de l’église de Sarov, une foule considérable de plus de 300 000
personnes. Des paysans sanglés dans leurs vêtements de toile de jute aux
hobereaux en costume de ville, tous sont plongés dans une immense
ferveur ; leur foi n’a d’égale que l’admiration qu’ils éprouvent à l’égard
du couple impérial. Lors de la cérémonie de canonisation, l’émotion est
portée à son comble lorsque sont exhibées les reliques du saint.
Cette atmosphère de piété tourne rapidement au délire mystique le plus
total. En témoigne la cohorte d’illuminés de tout bord qui accourt. Des
jours durant, des thaumaturges faiseurs de prétendus miracles, des devins
hystériques qui se disent voyants et des vagabonds en mal de
reconnaissance se pressent autour des souverains. C’est à qui étonnera le
plus le couple impérial par ses incantations, séduira par ses prédictions et
retiendra l’attention par ses divagations. Parmi ces imposteurs de la foi,
la palme revient sans conteste à Mitia Koliaba, dit « le Bègue ». Sourd-
muet, il n’en prononce pas moins des paroles incompréhensibles censées
exprimer la volonté divine. Mieux encore, un certain Egorov, moine de
son état, « traduit » ces onomatopées et ces borborygmes en termes
cohérents. Une véritable imposture. Pourtant portée sur le paranormal et
les miracles en tout genre, la tsarine finit par se lasser de ces
débordements qui n’ont rien de spirituel. Loin d’écouter toutes ces
sornettes, Alix et son « Nikki » préfèrent prier sur la tombe du saint ou se
tremper dans le bassin que l’on dit miraculeux du monastère. Leur vœu
le plus cher est de donner naissance à un garçon18…
Raspoutine découvre Saint-Pétersbourg
De retour à Saint-Pétersbourg, les Romanov baignent dans la joie. Les
Russes les adorent et Dieu les soutient ! Persuadés d’être populaires,
Nikki et Alix semblent ragaillardis par leur voyage. À n’en pas douter, le
contact avec la populace a rassuré le tsar. Lui qui n’avait ceint la
couronne de Russie qu’avec réticence est maintenant fier de son pouvoir,
de son pays, de son peuple. Son régime a beau être contesté, Nicolas II
reste convaincu que ces « mouvements d’humeur » seront de courte
durée. Et son sentiment de sécurité se renforce d’autant plus que les
prédictions de Séraphim annoncent une seconde partie de règne
resplendissante, totalement exempte de misères, de révoltes ou
d’attentats. Triste illusion. Non seulement la situation économique et
sociale de la Russie ne s’améliore pas, mais elle prend une tournure
inquiétante. À compter de l’été 1903, émeutes et grèves se multiplient,
notamment dans le Caucase. Elles ne cesseront plus…
Peu de temps après le retour en fanfare des Romanov dans leur palais
de Tsarskoïé Sélo, au mois de septembre 1903, un homme au regard
magnétique, à la carrure imposante et au faux air de prophète débraillé
débarque à son tour dans la capitale russe… Raspoutine. Bâton à la main
et baluchon sur l’épaule, l’ermite sibérien est immédiatement subjugué
par la hauteur des immeubles, la largeur des rues, le luxe des magasins,
la magnificence des palais et des églises de la capitale russe. Mais, loin
de vouloir explorer tous les coins et recoins de Saint-Pétersbourg,
l’homme de Pokrovskoïé nourrit un but précis : trouver de l’argent pour
la construction d’une église dans son village. Dans cette perspective,
il se dirige à grands pas vers la laure Saint-Alexandre-Nevski, un
monastère fortifié situé dans les faubourgs de la capitale.
Instrument politique de l’Église orthodoxe russe ?
Avec ses vêtements rapiécés, ses bottes éculées et sa barbe hirsute, le
starets sibérien dénote. Il fascine pourtant d’emblée Théophane et les
ecclésiastiques de la capitale. Recommandé par l’académie de Kazan,
Raspoutine remet une lettre à l’archimandrite. Rédigé par un certain
prêtre Michel, ce document décrit le mystérieux invité comme un moine
hors pair, qui appréhende les Évangiles avec un nouveau regard, celui du
peuple, celui des vrais Russes. Malgré son bégaiement, son défaut
d’élocution et ses phrases tronquées, inachevées, Raspoutine
enthousiasme l’archimandrite par sa ferveur religieuse et ses talents de
prédicateur. Et il n’est pas le seul ! De l’évêque Hermogène au
hiéromoine Iliodore en passant par le père Benjamin et Jean
de Cronstadt, tous tombent sous le charme dévastateur du mage de
Pokrovskoïé.
Tranchant singulièrement avec les mondanités et le langage précieux
de la Cour, le sibérien désarçonne ses interlocuteurs par son naturel,
étonne par son humilité et séduit par son franc-parler. Une sincérité qui
n’aurait d’égale que sa modestie et son extravagance. Et le Sibérien
apparaît d’autant plus crédible aux yeux de Théophane qu’il incarne
l’orthodoxie populaire par excellence, le paysan russe dans toute sa
vérité, un croyant sincère faisant fi des conventions, des dogmes et autres
directives du clergé. « C’est un homme de Dieu, non un homme
d’Église », pense avec justesse l’archimandrite. Comme l’exprime Henri
Troyat19 : « L’Église a plus besoin de lui qu’il n’a besoin de l’Église. »
Le Saint-Synode, fondé sous Pierre le Grand, voit immédiatement en
ce starets exalté l’homme providentiel qui va redresser le prestige de la
monarchie russe et transformer le tsar Nicolas II en authentique
souverain de la Sainte Russie. Les prélats de la capitale en sont
convaincus, cet homme surgi du fin fond des steppes sera le pourfendeur
des déviations mystiques des Romanov, le seul capable de ramener les
souverains vers la vraie foi. Reste à lui donner l’occasion de rencontrer
le couple impérial !
Encore faut-il auparavant que Monsieur Philippe quitte Saint-
Pétersbourg, la Cour ne saurait s’embarrasser de deux mages. En
attendant ce grand moment, Raspoutine reprend la route de la Sibérie.
Après cinq mois passés dans la capitale, le starets quitte en effet ses
nouveaux « amis » du Saint-Synode au mois de janvier 1904. Il ne devait
pas revenir à Saint-Pétersbourg avant l’année suivante.
L’Empire russe est alors en pleine tourmente. En proie aux
manifestations, aux grèves et aux insurrections, l’orgueilleuse Russie
vacille puis sombre littéralement lors de sa guerre contre le Japon. Elle
qui ne pensait ne faire qu’une bouchée des « macaques aux yeux bridés »
est malmenée par des unités japonaises à la fois plus mobiles et mieux
pourvues.
L’ombre de la guerre contre le Japon
En attaquant par surprise la flotte russe du Pacifique à Port-Arthur20
21
avec pas moins de dix croiseurs, le Japon sonne le glas de l’empire
autocratique des Romanov. Déconsidérés par leurs adversaires, les
Japonais ne tardent pas à prendre le dessus sur une armée impériale à la
fois mal équipée, mal commandée et mal ravitaillée. Au lieu d’une
« petite guerre courte et victorieuse22 », censée rassembler les masses
derrière leur empereur, le conflit contre le Japon met en relief toutes les
carences de l’économie impériale russe, en particulier l’insuffisance du
système des transports. En l’espace de quelques mois, elle mine le moral
des conscrits et détériore le climat social dans les usines. En
janvier 1905, Port-Arthur capitule. En apprenant l’incroyable nouvelle,
les sujets du tsar sont consternés. Pis encore, ils sont révoltés. Les
masses ont désormais un bouc émissaire, et celui-ci est franchement
désigné : c’est le tsarisme. De l’indifférence, les Russes passent donc à
l’hostilité ouverte contre le régime. Loin de souder la Russie, la guerre
contre le Japon en accélère la décomposition.
Le premier, Raspoutine avait prophétisé la défaite de la flotte impériale
devant le Japon. « Je sens dans mon cœur qu’ils vont couler », avait
annoncé avec justesse l’homme venu des steppes. Quand commence
l’année 1905, plus de 200 000 ouvriers ont déjà cessé le travail. L’avant-
veille du « dimanche rouge » de Saint-Pétersbourg, le fameux 9 janvier,
près de quatre cents usines sont littéralement paralysées par les grèves.
Des imprimeries aux chemins de fer, en passant par les aciéries de
Poutilov, les ouvriers exigent une amélioration de leurs conditions de
travail et réclament la formation d’une assemblée constituante élue au
suffrage universel. Assurément, la monarchie humiliée a besoin d’un
rédempteur…

17. Sous Alexandre III, la Russie et la France se rapprochent pour contrecarrer l’expansionnisme
germanique. Fait sans précédent : le tsar écoute debout La Marseillaise lors de l’accueil de la
flotte russe à Toulon.
18. Douze mois et douze jours après leur séjour en Haute-Volga, le lundi 12 août 1904, le couple
impérial annonce la venue au monde d’Alexis. Ainsi se réalise le « miracle de Sarov »…
19. Raspoutine, Flammarion, 1996.
20. Concession russe depuis 1890.
21. Après sa victoire sur la Chine en 1895 (traité de Shimonoseki),
le Japon annexe Formose, la Corée et la péninsule du Liao-toung, en Mandchourie méridionale.
L’attaque même de Port-Arthur n’a pas été couronnée de succès. La tombée de la nuit a empêché
le bon déroulement de l’opération.
22. Petite phrase prononcée par le ministre de l’Intérieur Plehve (assassiné en juillet 1904).
3
À R

« Le glissement des cours régnantes vers


le mysticisme constitue un signe avant-coureur infaillible d’événements graves et
tout particulièrement de crises sociales. »
Baron de Rothschild, 1902

1905, l’année de tous les tourments, de toutes les révoltes et de toutes


les contestations. Saint-Pétersbourg est alors le théâtre des
manifestations les plus violentes depuis le début du règne de Nicolas II.
Sur fond de guerre contre le Japon, les Russes se soulèvent et réclament
plus de démocratie. Après le « dimanche rouge » de janvier, à l’occasion
duquel on dénombre plus de trois cents morts dans les rues de la
capitale, le climat social se détériore dangereusement. Le 4 février,
l’oncle de Nicolas II, le grand-duc Serge, est victime d’une bombe lancée
par un révolutionnaire. Sur le plan militaire, la situation n’est pas plus
réjouissante. Le 27 mai scelle en effet la défaite définitive de la marine
impériale devant les Japonais. C’est la déroute de Tsoushima. Pour la
première fois dans l’Histoire moderne, une armée « occidentale » est
battue sur mer par une flotte asiatique. Tsoushima est plus qu’une
défaite, c’est une humiliation inacceptable pour les Russes blessés dans
leur nationalisme ; d’aucuns demandent alors des comptes à
l’autocratie. Pour couronner le tout, une mutinerie sans précédent
secoue la flotte impériale dans la mer Noire. Le 14 juin 1905, l’équipage
du cuirassé Potemkine lynche
ses officiers et hisse le drapeau rouge. Dans les mois qui suivent,
les troubles gagnent les campagnes et une grève générale, la première du
genre, paralyse le pays. Pour corser le tout apparaît le premier soviet à
Saint-Pétersbourg. Nous sommes en octobre 1905. Ce sont les signes
avant-coureurs de lendemains qui déchantent. Et c’est dans ce contexte
prérévolutionnaire que Raspoutine revient dans la capitale russe.
Définitivement récupéré par les piliers du Saint-Synode, lesquels
adhèrent aux « Centuries noires23 », bientôt présenté à l’élite
pétersbourgeoise, Raspoutine rencontre pour la première fois le couple
24
impérial au palais de Znamenka. C’est le 1er novembre 1905…

Le 9 janvier 1905 (soit le 22 janvier en Occident), conduits par


l’imprévisible pope Gapone, on se dirige massivement vers le palais
d’Hiver en portant des icônes et en chantant des hymnes à la gloire de
l’empereur. Le but de cette procession est de porter une adresse à
Nicolas II en le suppliant d’y répondre favorablement. Tous les
participants sont intimement convaincus de la compréhension et du
soutien du tsar. Mais, en guise de réponse, les cosaques chargent la foule,
qui brandit pourtant des portraits de Nicolas II. C’est le premier acte de
la tragédie des Romanov. En cette fin de matinée du dimanche 9 janvier,
l’empereur de toutes les Russies tourne définitivement le dos à son
peuple. Pendant que ses troupes sabrent des manifestants sans défense,
Nicolas II improvise des parties de dominos dans les salons douillets de
son palais de Tsarskoïé Sélo, à quelque 25 kilomètres au sud de la
capitale…
Gapone, l’antithèse de Raspoutine
En ce dimanche matin, les avenues de Saint-Pétersbourg sont tapissées
d’un épais manteau de neige. Les cloches des églises carillonnent,
l’ambiance est à la grande kermesse, pour ne pas dire à la grand-
messe. Animés de nobles intentions, les artisans, les ouvriers et les
boutiquiers des quartiers populaires de la capitale sont venus en famille,
endimanchés pour cette grande occasion. L’atmosphère est bon enfant et
rien ne laisse augurer le drame de cette journée historique. La seule
présence des enfants interdit tout dérapage de l’armée ou de la police. Au
cœur de cette foule anonyme, bruyante mais pacifique, on ne compte
plus le nombre de métallos, de cheminots et d’ouvriers du textile. Mais
ni Lénine, ni Martov, ni Trotski, les futurs grands héros de la révolution,
ne sont présents à Saint-Pétersbourg. La grande vedette de cette tragique
journée est un certain Georges Gapone.
Religieux révolté sans être révolutionnaire, le héros déchu du 9 janvier
ne tient pas plus de Lénine que de Raspoutine. Se croyant investi d’une
mission divine, Gapone aspire à plus de liberté et de justice. Exalté,
provocateur, éloquent, ce pope de trente-deux ans est le président d’une
« Association des travailleurs russes dans les fabriques de Saint-
Pétersbourg ». Depuis près de trois ans, il se tient à l’écoute des ouvriers
sans pour autant être inquiété par la police. Gapone est en fait un agent
double qui a reçu la bénédiction de l’Okhrana25… Profondément
convaincu de la nécessité d’améliorer les conditions de vie des ouvriers,
il ne nourrit pas pour autant d’ambitions révolutionnaires. Loin de
critiquer l’empereur,
il fustige ses ouailles. « Le tsar désire la justice, mais les boyards
résistent », commente-t-il. Revêtu de ses habits sacerdotaux, il entend
interpeller le tsar tout en se défendant de toute provocation.
Preuve de ses intentions pacifiques, les drapeaux rouges sont bannis de
la manifestation. Quand le soleil se lève au-dessus de Saint-Pétersbourg,
les portraits de Nicolas II sont encore préférés à ceux de Karl Marx. Sans
le savoir,
le successeur d’Alexandre III vit ses dernières heures en tant que père de
la Russie et du peuple russe…
Les soldats tirent sur la foule
En début d’après-midi, plus de 60 000 personnes convergent vers le
palais d’Hiver. La simple vue d’un uniforme indispose la foule. Les
soldats sont littéralement conspués. Aux tirs de semonce répondent des
jets de pierres. Des hommes du régiment Preobrajenski fouettent les
passants et les chassent du plat de leur sabre ; les manifestants en
appellent à Dieu, s’agenouillent et supplient les soldats de ne pas tirer.
La foule, anonyme et curieuse, se presse bientôt autour du palais
d’Hiver. Excités par la tournure des événements, des enfants désœuvrés
escaladent les arbres, chevauchent des statues ou grimpent sur les grilles.
Inconscients du danger, ils sont friands de cet extraordinaire spectacle de
la foule qui harangue les soldats. De leur côté, les hommes de troupe
sont nerveux, inexpérimentés et apeurés par la masse compacte des
manifestants. Au fil des minutes, celle-ci grossit et devient de plus en
plus hostile. La main sur la détente, les défenseurs du palais d’Hiver
observent et craignent ces femmes qui
les implorent, ces enfants qui crient ou ces hommes qui les insultent. La
tension est à son comble.
Soudain, l’irréparable est commis. Un soldat tire. Suit une incroyable
tuerie. Hommes, femmes et enfants s’écroulent dans la neige. À la fin de
l’après-midi, la perspective Nevski est jonchée de cadavres et baigne
dans une gigantesque mare de sang. C’en est terminé du batiouchka tsar.
En laissant ses soldats tirer sur les ouvriers, Nicolas II a définitivement
enterré son image d’empereur protecteur et paternaliste. Pire encore, il
n’a pas daigné recevoir une délégation au palais d’Hiver, préférant
s’enfermer avec sa famille dans le lointain palais de Tsarskoïé Sélo. Son
ignorance de la misère n’a d’égale que son mépris pour cette masse
turbulente. Bousculé pendant le carnage, l’imprévisible Gapone26
exprime par ces mots tout le ressentiment de la Russie profonde : « Il n’y
a plus de Dieu, plus de tsar… »
« Une ville pourrie »
En ce 9 janvier 1905, le mythe de la monarchie populaire a vécu. La
dispersion musclée de la manifestation de Gapone porte en germe la
double révolution de 1917. « La réaction triomphe, mais sa victoire ne
saurait durer », écrit le romancier Maxime Gorki, alors présent à Saint-
Pétersbourg. Les bons sentiments ont laissé place à l’hostilité et à la
haine. Dans la soirée, les ouvriers en colère s’en prennent aux quartiers
chics de la ville ; certains n’hésitent pas à braver les bourgeois en forçant
les portes de leurs appartements. Les familles des nantis sont même
violemment prises à partie. Si ce n’est pas encore le grand jour de la
révolution, l’esprit de révolte a définitivement pris le pas sur celui de la
conciliation. Les vitrines des magasins de luxe sont brisées, des policiers
sont molestés ; avec des bancs, des armoires ou des tables pillés ici et là,
on improvise à la hâte les premières barricades.
Si violents soient-ils, ces débordements sont l’expression d’une
explosion de colère. Ils n’obéissent à aucun ordre, ni aucun plan
préétabli. À aucun moment, les manifestants ne s’attaquent aux
commissariats de police, aux tribunaux ou à tout ce qui représente les
institutions impériales. Tout juste s’en prennent-ils aux signes extérieurs
de richesse, renversant des voitures ou chahutant quelques passants aux
allures peu prolétaires.
Ni le tsar ni l’impératrice ne mesurent la portée historique des
événements. Profondément choquée par la tournure dramatique de la
manifestation, Alexandra n’en écrit pas moins à sa sœur : « Saint-
Pétersbourg est une ville pourrie, pas un atome de russe en elle. Le
peuple russe est profondément et sincèrement dévoué à son souverain, et
les révolutionnaires se servent du nom du tsar pour exciter les gens
contre les propriétaires… » Quant au tsar, il se contente de recevoir une
délégation de trente-quatre ouvriers triés sur le volet (dix jours se sont
écoulés depuis le « dimanche rouge »). Tout en leur distribuant des
sandwichs et en leur servant du thé,
il leur explique en bon père qu’ils ont été manipulés par
des ennemis de la patrie aux idées peu recommandables.
Du « dimanche rouge » à la mutinerie du Potemkine
Loin de refermer la page révolutionnaire, le « dimanche rouge » de
Saint-Pétersbourg génère une vague de grèves, de mutineries et de
jacqueries sans précédent, qui rythment toute l’année 1905.
Indiscutablement, le mouvement se politise et les ouvriers sont de plus
en plus sensibles aux messages socialistes. La situation est d’autant plus
incontrôlable que le gros des troupes est mobilisé contre le Japon. À tout
moment, l’Empire menace d’imploser, comme en témoigne le
soulèvement de la Pologne, alors placée sous la tutelle de la Russie27.
Sans compter la reprise des attentats ! Le 4 février, le grand-duc Serge
Alexandrovitch est abattu à Moscou par un certain Kaliayev, social-
révolutionnaire. Pour corser le tout, l’indiscipline gagne les troupes. Sans
atteindre encore les proportions des futures mutineries de 1917, la
démotivation des soldats prend une tournure dramatique dans la mer
Noire.
À la fin du printemps 1905, une nouvelle consterne le haut état-major
russe : la mutinerie du Potemkine. Nous sommes le 14 juin. La révolte de
l’équipage du cuirassé éclate à la suite d’une simple protestation à
propos d’un morceau de viande avarié. En guise de réponse, le capitaine
du navire fait passer par les armes le porte-parole des matelots,
Vakoulentchouk. Pour l’équipage, épuisé et révolté par six mois de
guerre infructueuse contre le Japon, c’est le signal de la mutinerie. En
quelques minutes, les officiers du Potemkine sont lynchés et passés par-
dessus bord. Fait encore impensable quelques mois plus tôt, le drapeau
rouge est hissé à la place de l’aigle impériale à deux têtes. Espérant
gagner les autres unités de la flotte de la mer Noire à leur cause, les
mutinés du Potemkine mettent le cap sur Odessa. Même s’ils n’adhèrent
pas à cette insubordination sans précédent, les marins des autres navires
éprouvent de la sympathie pour les camarades de Vakoulentchouk.
À défaut de rejoindre les mutins, le reste de la flotte entend ne pas tirer
sur le Potemkine.
Le port de Crimée est à l’image du reste de la Russie : au bord du
chaos économique. Depuis quinze jours, Odessa est en proie aux grèves.
Arrivés dans le port, les marins sont accueillis par une foule en liesse. Le
corps de Vakoulentchouk est porté en triomphe. Pour les ouvriers en mal
de soulèvement populaire, il est le premier martyr d’une ère nouvelle :
celle de la libération de l’esclavage capitaliste. Un enthousiasme
révolutionnaire de courte durée car, le lendemain même de l’arrivée des
mutins à Odessa, la troupe loyaliste débarque dans la ville et tire sans
sommation sur la foule. Un « dimanche rouge » à la puissance dix ! On
dénombre en effet plus de 2 000 morts et plusieurs milliers de blessés.
Isolés et sans espoir de rallier le reste de la flotte, les marins du
Potemkine sont contraints de quitter la Crimée au plus vite et de se
réfugier en Roumanie28. La mutinerie de la flotte de la mer Noire a
définitivement échoué.
La faillite de l’autocratie populaire
En apprenant le déroulement des événements, Nicolas II ne se montre
aucunement troublé. Pour ce tsar en sursis, la seule façon de combattre la
révolution est d’en ignorer les messages. Dans son journal personnel, il
se contente de souligner en toute innocence : « Journée calme et chaude.
Alix et moi avons reçu beaucoup de monde à la Ferme, et nous avons été
en retard d’une heure pour le déjeuner. » Après quelques paragraphes, il
commente ainsi les nouvelles de la mer Noire : « J’ai reçu d’Odessa la
nouvelle stupéfiante que l’équipage du Potemkine, récemment arrivé, a
massacré les officiers et s’est emparé du navire, menaçant de faire du
désordre dans la ville. C’est à ne pas y croire !… »
L’épisode du Potemkine illustre à lui seul le caractère spontané et isolé
des révoltes de 1905. En l’absence de toute concertation entre les
différents mouvements, la révolution ne peut qu’avorter. Il n’en demeure
pas moins que l’ensemble de la Russie vacille. Même les campagnes sont
touchées de plein fouet par le climat prérévolutionnaire. L’heure n’est en
effet plus au compromis. L’explosion de colère tourne au règlement de
comptes social. Le phénomène prend des proportions importantes,
surtout dans les provinces baltes et dans les régions de Koursk, de
Saratov et de Tchernigov. Non seulement les paysans s’emparent des
terres, mais ils forcent l’entrée des grandes propriétés, en pillent les biens
et en massacrent même les habitants. Plus de 3 000 manoirs sont
incendiés.
Le fait le plus nouveau est la propension des insurgés à s’en prendre à
tous les signes extérieurs de richesse. Les toiles sont lacérées, les
porcelaines brisées, les robes de soie déchirées. Associée à la
bourgeoisie, la culture elle-même est honnie des paysans. Les
instruments de musique mais surtout les livres sont considérés, à tort ou
à raison, comme des objets d’asservissement des classes laborieuses et
illettrées. Aussi les bibliothèques sont-elles brûlées. Parallèlement, des
unions paysannes se constituent, exigeant à nouveau la formation d’une
assemblée constituante, une meilleure redistribution des terres et, surtout,
la suppression du lot seigneurial. En octobre 1905, dans le district de
Volokolamsk, les paysans n’hésitent pas à proclamer la république de
Markovo29…
La situation est explosive. Elle atteint son paroxysme en automne. Les
mois de septembre et d’octobre sont particulièrement alarmants pour le
pouvoir. La Russie est alors confrontée à la première grève générale de
son histoire.
Tout commence le 20 septembre 1905. Les imprimeurs, les cheminots
et les employés de bureau cessent tour à tour le travail. Les
commerçants, les étudiants et même les cochers des fiacres leur
emboîtent le pas. Trois semaines plus tard, les écoles, les hôpitaux, les
usines et les magasins ferment leurs portes. Les chemins de fer sont
paralysés, le téléphone ne fonctionne plus, l’électricité est coupée et le
pillage se généralise…
Et apparaît… le premier soviet
Parti de Moscou et de Saint-Pétersbourg, le mouvement de contestation
se répand comme une traînée de poudre. Au plus fort de la crise, on
30
compte plus d’un million de grévistes dans tout l’Empire. Le soviet de
Saint-Pétersbourg, créé le 13 octobre, est le véritable catalyseur des
troubles sociaux. Il encourage les grèves et se déclare ouvertement
hostile au régime autocratique.
À première vue, le pouvoir tsariste est dans l’impasse. La tactique de
31
répression préconisée par le général Trepov se révèle infructueuse.
Après avoir longuement hésité entre instaurer une dictature militaire et
opter pour une monarchie parlementaire, Nicolas II se résout à suivre le
comte Witte, son nouveau Premier ministre. Selon ce dernier, « la Russie
aspire à un régime légal fondé sur le principe de la liberté civique ». Si le
régime veut couper l’herbe sous le pied des socialistes, il lui faut au plus
vite s’engager sur la voie des réformes. La solution militaire ?
Impossible. L’armée est trop accaparée et affaiblie par sa longue et
infructueuse lutte contre le Japon.
Pour la première fois depuis le début de l’année 1905, le tsar mesure la
gravité des événements. Il doit se rendre à l’évidence : toute autre
initiative que la main tendue à l’opposition libérale se traduirait par un
échec cinglant. Même les membres les plus conservateurs de l’entourage
de Nicolas en conviennent. De Pobiedonostsev à l’impératrice
Alexandra, tous lui conseillent de démocratiser son régime en octroyant
aux Russes les libertés civiques qu’ils réclament. C’est dans cette
perspective qu’est publié le 18 octobre 1905 le fameux manifeste
impérial consacrant la naissance d’une monarchie constitutionnelle. Les
libertés de conscience, de réunion et d’association sont reconnues et un
Parlement ouvert à toutes les classes de la société est institué.
Apparemment, le principe autocratique a vécu. En réalité, le tsar
conserve toutes ses prérogatives et le pouvoir de la nouvelle Douma est
purement consultatif.
Une atmosphère de fin de règne
La nouvelle d’un parlement issu du suffrage universel suscite un grand
enthousiasme dans toute la Russie. À Saint-Pétersbourg, la population
rassemblée devant le palais d’Hiver n’hésite pas à brandir le drapeau
rouge et à entonner La Marseillaise. Tous sont convaincus que les
victimes du « dimanche rouge » ne sont pas mortes pour rien. Une fois
n’est pas coutume, bourgeois et ouvriers s’enlacent et s’embrassent,
pensant avoir fait un grand pas vers la démocratisation du régime ; une
fraternisation de courte durée. Les premiers espèrent surtout le retour à
l’ordre et les seconds que le manifeste impérial soit le prélude à plus de
changements sociaux.
D’aucuns comparent le « Manifeste d’octobre32 » à la Déclaration des
droits de l’homme de 1789. Il en va tout autrement du côté du pouvoir.
Pour le tsar, cette concession constitutionnelle constitue un sacrifice
politique inacceptable, une « sorte de coup d’État contre lui-même ». Il
n’entend pas s’avouer vaincu. Nullement disposé à jouer le rôle de
Louis XVI, Nicolas II continue à croire à sa mission divine et n’entend
33
pas céder un seul pouce de son pouvoir à une assemblée qu’il exècre .
Comble de malheur, une paix humiliante clôture la guerre avec le Japon,
celle de Portsmouth34.
Dans les couloirs du palais de Tsarskoïé Sélo, l’atmosphère est lourde.
Suspendus, les bals mondains, les réceptions somptueuses et autres
manifestations joyeuses ; l’insouciance fait brutalement place à
l’angoisse. Des rumeurs alarmistes de révolution imminente circulent
même à la Cour, ainsi que cette information selon laquelle un navire
serait prêt à appareiller dans l’immédiat avec à son bord les Romanov
pour rejoindre au plus vite la Grande-Bretagne.
Au sein du couple impérial, la plus inquiète est sans conteste la tsarine.
Dépassée par les événements, Alix se réfugie dans la prière. Et elle
apparaît d’autant plus bouleversée qu’elle vient d’apprendre la
disparition de Monsieur Philippe, lequel a rejoint la France au début de
l’année 190535. Avant de quitter définitivement la Russie, et ce sous la
pression conjointe du Saint-Synode et de l’Okhrana, le Lyonnais a
annoncé à Alexandra Feodorovna qu’un « Autre Ami » viendrait, un
homme extraordinaire « qui leur parlerait de Dieu »…
C’est dans ce contexte à la fois houleux, défaitiste et contestataire que
Raspoutine est présenté pour la première fois à la cour des Romanov. Le
moment ne peut être mieux choisi. Le pouvoir du tsar vacille et le couple
impérial a besoin plus que jamais de réconfort spirituel. Le starets
sibérien fait ainsi figure de sauveur inespéré de la Russie. En attendant
son ascension fulgurante, Raspoutine loge chez Théophane, le confesseur
attitré de la famille impériale. Subjugué dès le premier jour par la
personnalité du starets, l’archimandrite entend bientôt le faire connaître à
Nicolas II et à son épouse…
L’amant d’Olga Lokhtina
Pendant toute la durée des troubles qui ont émaillé cette terrible année
1905, Raspoutine a littéralement écarquillé les yeux, effrayé par la
tournure dramatique des événements. Présent au moment où le grand-duc
Serge est fauché par une bombe, le 4 février, l’homme des steppes est
particulièrement marqué par la vision de sa femme Ella. Pendant
plusieurs minutes qui lui paraissent interminables, la grande-duchesse a
rampé, ensanglantée et hagarde, au milieu des morceaux déchiquetés du
corps de son défunt mari. Cette image de terreur devait rester à tout
jamais gravée dans la mémoire de Raspoutine…
Bouleversé, le mage sibérien assiste en spectateur impuissant à la
décomposition de l’Empire. Mais, avant même la fin de l’année 1904, il
avait prophétisé avec justesse la déroute de la Russie devant le Japon,
une défaite qu’aucun haut personnage du gouvernement tsariste n’avait
envisagée, ni même imaginée. Impressionné par ses dons divinatoires,
son regard hypnotique et sa personnalité hors du commun, le Saint-
Synode décide de l’introduire dans la haute société russe. En attendant
d’être officiellement présenté au couple impérial, Raspoutine fait
sensation dans les salons de Saint-Pétersbourg. Preuve en est sa
rencontre avec Olga Lokhtina, une des femmes les plus influentes de la
capitale. Elle n’en est pas moins neurasthénique, un mal jugé incurable
par ses médecins. Gourmande, coquette, cultivée, cette femme d’un
ingénieur et conseiller d’État apparaît aux antipodes de l’univers de
Raspoutine. Raison de plus pour Théophane d’introduire le Sibérien
auprès d’elle. Olga Lokhtina lui inculquera un peu des bonnes manières
et du savoir-vivre de la haute société pétersbourgeoise.
D’emblée, elle se prend de passion pour cet homme au regard
magnétique, à la forte carrure et aux cheveux hirsutes qui retombent sur
ses épaules. Plus encore que son apparence, ce sont ses paroles et surtout
la façon dont il les prononce qui la fascine. Ses phrases ont beau être
saccadées, elles sont pleines d’images et évoquent sur un ton nouveau et
sous un angle original le contenu des Évangiles. Non seulement Grigori
rassure psychologiquement la jeune et jolie femme, mais il la séduit au
sens propre du terme, en mêlant le plaisir du Verbe à celui de la chair.
Contre toute attente, Grigori la guérit même de sa neurasthénie, là où la
médecine s’était révélée impuissante. Souffrant terriblement des
intestins, elle ne pouvait plus se tenir debout. Olga devait lui en être
éternellement reconnaissante. « L’instant même où il a passé ses mains
sur ma tête, la maladie a disparu36 ! », confie la noble dame. À compter
de cet instant, elle devient son éducatrice attitrée et son passeport pour la
Cour…
Chez Militza Nikolaïevna, princesse du Monténégro
Lui enseignant chaque jour les règles fondamentales du savoir-vivre
mais aussi les rudiments essentiels de l’écriture et de la lecture, la
désormais maîtresse de Raspoutine s’efforce de faire de son amant un
homme présentable dans la haute société. Mais déjà elle le fait connaître
à ses amies, comme prophète et guérisseur. Raspoutine ne tarde pas à
devenir l’attraction principale de la bonne société. En particulier dans le
salon de la comtesse Ignatiev. On accourt ainsi de tout Saint-Pétersbourg
pour l’écouter mais aussi pour assister à ses séances de spiritisme et de
communication avec les morts. Il est sans égal pour parler de l’au-delà,
des Évangiles, de l’Apocalypse. Ses mots sont à la fois simples, imagés
et puissants. Pour la haute noblesse, ce paysan illettré revêtu d’un simple
caftan incarne la vraie Russie, celle qu’ils n’ont jamais rencontrée…
Avec ses petits yeux perçants et rapprochés, Raspoutine a par ailleurs
le don incroyable de fixer son interlocuteur et d’en deviner tous les
secrets. Ses pupilles se dilatent et son regard vous hypnotise, racontent
les témoins de ces rencontres exceptionnelles. Tous sont aussi frappés
par son extrême humilité et par la familiarité de son langage. En l’espace
de quelques jours, ce starets en apparence sale et analphabète subjugue
l’esprit des hommes et emballe le cœur des femmes. Parmi ses
admiratrices les plus exaltées se trouvent deux sœurs monténégrines,
Militza et Anastasia37. Ferventes adeptes du spiritisme et de la
philosophie orientale, les deux femmes sont par ailleurs des proches du
couple impérial. Une aubaine pour le Saint-Synode. Régulièrement,
Nikki et Alix viennent en effet prendre le thé au palais de Znamenka, la
résidence de Militza. Tranchant radicalement avec l’hostilité
traditionnelle de la Cour envers l’impératrice, les sœurs monténégrines
impressionnent par leur érudition mais surtout par leur chaleur et leur
extrême déférence. À compter de l’automne 1905, la grande-duchesse
Militza décide de présenter l’étonnant Raspoutine au couple impérial. Le
1er novembre, l’événement tant attendu se produit. Pour la première fois
de sa vie, l’homme des steppes croise la route du couple impérial. Une
rencontre historique qui va changer la face de la Russie.
Et voici le rédempteur…
En ce soir d’automne, Alix et Nikki arrivent comme à l’accoutumée au
palais de Znamenka. Si le tsar semble encore très préoccupé par les
derniers événements politiques, la tsarine peine à cacher son
enthousiasme. Il lui tarde de découvrir l’invité-surprise de son amie
Militza. La princesse monténégrine lui a parlé d’un homme exceptionnel,
à l’allure étonnante et doué de pouvoirs surnaturels. Alix ne va pas être
déçue !
La tsarine est en effet immédiatement captivée par le physique
atypique de son interlocuteur. Par sa taille tout d’abord, plus de
38
1,90 mètre ! Robuste, massif, l’invité de Militza a le front barré par une
profonde cicatrice ; il possède une barbe taillée en pointe et de longs
cheveux séparés en leur milieu par une raie. Mais, surtout, c’est son
regard qui la fascine ; de petits yeux bleus rapprochés et profondément
enfoncés dans leurs orbites. « Quand ils vous observent, on a
l’impression qu’ils vous autopsient de fond en comble », confie Alix à
Militza.
Au-delà même de son apparence, Raspoutine désarçonne les Romanov
par son attitude et ses paroles. D’emblée, le paysan tutoie ses
interlocuteurs impériaux et les surprend par sa simplicité et sa
spontanéité ; un franc-parler dont ne s’offusque nullement Alix. Bien au
contraire. Respectueux sans être servile, le moujik conquiert son
auditoire. Pendant de longues minutes, Nicolas II et son épouse écoutent
religieusement cet homme à la foi intacte, qui leur parle de sa Sibérie
natale, de la misère des paysans au quotidien et surtout de l’infinie bonté
et de la présence de Dieu dans tous les moments de la vie. Il les rassure
par ailleurs sur les derniers rebondissements politiques de la Russie en
leur promettant des lendemains meilleurs. « J’ai longuement discuté avec
eux pour les convaincre de mépriser leurs craintes et de régner », précise
Raspoutine. Plus encore que son mari le tsar, la petite-fille de la reine
Victoria est fortement impressionnée par le charisme de son mystérieux
interlocuteur, qui n’hésite pas à l’appeler « petite mère » et à la serrer
dans ses bras. Elle voit immédiatement en ce pèlerin sibérien le nouveau
Monsieur Philippe, un homme de foi authentique, en communication
directe avec le Seigneur.
Le soir même de cette émouvante rencontre, Nicolas II écrit dans son
journal intime : « Nous avons fait la connaissance d’un bojy tchéloviek
[homme de Dieu], Grigori, de la province de Tobolsk. » De son côté, la
grande-duchesse Militza fait promettre à Raspoutine de ne jamais
rencontrer les Romanov hors de sa présence. Elle le met surtout en garde
contre les rapaces, les vautours et autres charognards qui animent la
Cour. « Il en va de votre vie ! », lui confie-t-elle. Parole ô combien
prophétique. Mais Militza ne devait toutefois aucunement influencer le
comportement de Raspoutine, lequel n’en fera qu’à sa tête…

23. Groupe d’extrême droite prêchant le retour aux valeurs de la Russie éternelle. À la fois
nationalistes, orthodoxes et antisémites, les Centuries noires, créées en 1905, prétendent incarner
les « Vrais Russes ». Leur but est de maintenir coûte que coûte l’orthodoxie et l’autocratie russes.
Ce groupe extrémiste intègre l’Union du peuple russe.
24. Le 1er novembre dans le calendrier russe dit julien, le 14 novembre dans le calendrier
grégorien.
25. Zoubatov, le chef de l’Okhrana, comprend les revendications ouvrières sans pour autant y
souscrire. Il craint particulièrement l’influence des idées socialistes, qui risquent de déstabiliser
l’Empire. En conséquence, il décide d’infiltrer les syndicats pour mieux les contrôler. Gapone est
l’un de ses agents. Et pourtant, le dimanche 9 janvier,
Zoubatov est inquiet. Car les manifestants sont nombreux et il redoute les débordements. Dans le
plus grand secret, le ministre de l’Intérieur
a massé plus de 100 000 soldats aux abords de la capitale.
26. Après s’être réfugié dans l’appartement de Gorki, Gapone est contraint de s’enfuir en
Finlande puis en Suisse et en Angleterre.
Revenu en Russie à la fin de l’année 1905, il coopère de nouveau
avec l’Okhrana, avant d’être abattu en mars 1906.
27. On dénombre quatre-vingt-treize morts à Varsovie.
28. Par peur de subir des représailles russes, les Roumains livreront
les mutins aux autorités de Saint-Pétersbourg.
29. L’expérience durera neuf mois.
30. Premier modèle du genre, il apparaît avec le recul comme le véritable laboratoire des futurs
conseils d’ouvriers et de soldats qui ont marqué la révolution de 1917. Les principaux membres
de ce premier soviet, expression même de la base prolétarienne, sont arrêtés en décembre. Parmi
eux figure un certain Trotski.
31. Initialement préfet de police à Moscou, Trepov est nommé pro-
cureur général de Saint-Pétersbourg le lendemain même des événements du 9 janvier.
32. Publié le 17 octobre, ce manifeste historique porte essentiellement sur les libertés civiles : la
liberté de la presse, la liberté de réunion et d’association et l’égalité de tous devant la loi.
33. Rapidement, les concessions d’octobre 1905 se révèlent être un leurre. Tout juste peut-on
parler de démocratie de façade. Le tsar reste le commandant suprême des armées, est le seul
décisionnaire en matière de déclaration de guerre et, surtout, peut légiférer sans consulter la
Douma. De son côté, la Douma, qui siège au palais de Tauride, ne peut promulguer de lois. Elle
reste sous le contrôle de l’exécutif, et le tsar peut la dissoudre à son gré. Qui plus est, le suffrage
universel est ouvertement bafoué. Que penser d’une assemblée où les élus de plus de 90 % de la
population ne représentent qu’un petit quart des députés ?
34. En septembre 1905, la Russie cède Port-Arthur, évacue la Mandchourie et abandonne la
moitié méridionale de l’île de Sakhaline au Japon.
35. Comme il l’avait prédit à Alexandra avant son départ.
36. Vladimir Fedorovski, Le Roman de Raspoutine, Rocher, 2011.
37. Filles du prince Nicolas Niegoch de Monténégro, les deux « princesses noires » ont
respectivement épousé le grand-duc Pierre Nicolaïevitch, grand-oncle de Nicolas II, et le prince
Romanovski, duc
de Leuchtenberg.
38. D’aucuns lui attribuent 1,93 mètre, soit la taille du général de Gaulle.
4
L « »

« Grand, grand est le paysan


aux yeux de Dieu ! »
Raspoutine

Indéniablement, le 1er novembre 1905 consacre la naissance d’une


étoile à l’éclat tout-puissant dans le ciel bien obscurci de la Russie
tsariste. Assurément, Raspoutine a fait forte impression, surtout auprès
de la tsarine. Reste à séduire l’empereur lui-même. Encore trop absorbé
par l’électrochoc du Manifeste d’octobre, le tsar n’a prêté qu’une demi-
oreille aux propos lénifiants du starets sibérien. Mais Raspoutine n’a pas
dit son dernier mot. Il lui faut rencontrer officiellement le tsar en son
palais pour le convaincre de ses dons. « Pour intriguer le tsar, une
seconde rencontre s’était révélée nécessaire », commente Edvard
Radzinsky39. Prétextant lui présenter une icône de saint Siméon de
Verkhotourié, laquelle posséderait un pouvoir thaumaturge, le paysan de
la province de Tobolsk sollicite une nouvelle audience. Ayant conservé
un excellent souvenir de leur première rencontre, le souverain russe
accepte sans hésiter la proposition du moujik. Aussi Raspoutine est-il
invité officiellement à Tsarskoïé Sélo, le palais impérial. Le 15 octobre
1906, en présence des quatre filles de la famille impériale, Raspoutine
étonne et fascine à nouveau les Romanov. Il évoque même pour la
première fois l’hémophilie du prince héritier Alexis, une maladie du sang
transmise par la mère et considérée alors comme un secret d’État. Mieux
encore, un an plus tard, en octobre 1907, Raspoutine gagne
définitivement ses galons de « Nouvel Ami » de la famille impériale. En
pleine nuit, l’impératrice le fait en effet appeler au chevet de son fils
chéri, alors au bord de la mort après une mauvaise chute dans les
jardins du palais. Les cris et les gémissements du prince héritier
emplissent les couloirs de Tsarskoïé Sélo depuis plusieurs heures. Si
atroces soient-elles, les douleurs du tsarévitch cessent sitôt commencées
les prières de l’ermite sibérien. L’enfant se met à sourire. Un véritable
miracle aux yeux de l’assistance, littéralement ébahie. Ainsi naît la
légende du « saint diable »…

Pour les Romanov en mal de réconfort, Raspoutine représente l’anti-


Gapone par excellence, un homme d’Église qui rassure au lieu de
menacer et d’intriguer contre le régime. D’emblée, le starets a séduit le
couple impérial par sa sincérité, son humilité et surtout la chaleur de sa
foi. Un style inimitable. Certes, accaparés par les maux de leur peuple et
le mal de leur fils hémophile, Nicolas et Alexandra n’ont pas tout de
suite mesuré la dimension extraordinaire de ce curieux visiteur. Mais il
n’en demeure pas moins que Raspoutine les a fortement intrigués.
Entrée en scène du père Grigori
À compter du mois de juillet 1906, Raspoutine revoit à plusieurs
reprises le couple impérial, toujours chez la grande-duchesse Militza.
Tout en évoquant la Russie profonde et les maux du peuple, le starets
n’hésite pas à plaider la cause des sœurs monténégrines, en particulier le
sort d’Anastasia, laquelle veut se remarier avec son beau-frère, le grand-
duc Nicolas Nicolaïevitch. « Le mariage du frère et de la sœur, proclame
Raspoutine, sera la salut de la Russie. » Même si la tsarine consent du
bout des lèvres à cette union, elle n’en garde pas moins un ressentiment
durable à l’égard des sœurs monténégrines. Aussi Raspoutine passe-t-il à
la vitesse supérieure : il demande désormais à s’entretenir officiellement
avec les Romanov en leur palais.
Au prétexte qu’il doit leur remettre une icône de saint Siméon de
Verkhotourié, le Sibérien est ainsi reçu pour la première fois à Tsarskoïé
Sélo et ce, en présence de toute la famille impériale ! En ce 15 octobre
1906, pendant plus d’une heure, Raspoutine fait une nouvelle
démonstration de sa force de séduction. Appelant le tsar et sa femme
40
« petit père » et « petite mère », car « ils étaient les parents que le
Seigneur avait désigné pour veiller sur la terre russe et en prendre
41
soin », il impressionne le couple impérial par son charisme et sa
simplicité, et amuse leurs filles par ses mimiques et son langage imagé.
Nullement offusqués par la familiarité de leur hôte, Nicolas et Alexandra
interprètent le comportement de Raspoutine comme un signe d’amitié et
de très grande sincérité, honneur conféré d’après eux aux seuls hommes
de foi. « En causant ainsi, d’égal à égal, avec Leurs Majestés, sans
témoins gênants, sans médiateurs compassés, il se dresse en champion de
la Sainte Trinité qui doit assurer la gloire de la Russie : le Tsar, l’Église,
le Peuple42. » En conséquence, le Sibérien est conduit pour la première
fois auprès du petit prince hémophile, « le rayon de soleil » de Nicolas et
d’Alexandra. Alors en proie à une nouvelle crise d’hémorragie, l’enfant
s’apaise et s’endort comme si de rien n’était à la seule vue du starets.
À compter de ce moment, Alexandra Feodorovna est définitivement
convaincue que Raspoutine est l’envoyé de Dieu, un véritable saint
homme…
L’impératrice incomprise
Plus encore que le tsar, la tsarine se sent revivre depuis sa rencontre
avec le mage de Pokrovskoïé. Elle ne jure plus que par lui. Jugée
distante, hautaine et dédaigneuse, Alix de Hesse Darmstadt, petite-fille
43
de la reine Victoria , n’a jamais été vraiment acceptée par la Cour et
même par le peuple russe. D’aucuns voient en elle « l’Allemande », une
souveraine étrangère insensible et indifférente à la misère comme aux
tourments de ses sujets. À l’image de Marie-Antoinette à la veille de la
Révolution française, on l’accuse de tous les maux de la Cour, de tous les
faux-pas de la Russie et de toutes les mauvaises décisions prises par
l’empereur.
Et l’impératrice d’enfoncer le clou. Dénonçant régulièrement la
corruption, l’immoralité et l’insouciance de la haute société
pétersbourgeoise, elle s’attire rapidement l’inimitié des puissants tout en
s’aliénant le peuple russe. De cette incompréhension de ses sujets,
l’impératrice n’en a pas vraiment conscience. Au contraire, elle reste
persuadée d’être adorée des Russes. Aussi a-t-elle été stupéfaite par les
terribles événements de l’année 1905. Cruelle désillusion…
Belle et gracieuse, Alix n’en paraît pas moins altière et méprisante. Et,
pourtant, ce faux air hautain cache une profonde anxiété. Malgré ses
cheveux blonds épais et soyeux, ses yeux d’un bleu profond et sa classe
naturelle, il se dégage d’elle une infinie tristesse. Cette angoisse
inextinguible a une cause : la maladie de son enfant. Atteint
d’hémophilie, le petit tsarévitch est en effet l’objet d’une surveillance
sans relâche. Le moindre choc, la moindre chute de l’enfant peuvent
provoquer de dangereuses hémorragies. Et les hématomes engendrés par
le sang qui ne se coagule plus sont vraiment atroces. Se localisant dans
les tissus et les articulations, ils font tordre l’enfant de douleur des heures
durant. Dépassés par les événements, les médecins appelés au chevet du
prince se contentent de prescrire des bains d’eau chaude en attendant la
prochaine crise. Autrement dit, le palais de Tsarskoïé Sélo retentit
presque quotidiennement des cris et des gémissements de l’enfant. Une
triste réalité qui assombrit peu à peu l’atmosphère du palais et finit par
obséder la famille impériale, l’éloignant progressivement des
préoccupations de son peuple. En d’autres termes, la maladie du prince
devient celle du régime. On peut parler de véritable affaire d’État…
Un secret d’État lourd de conséquences politiques
L’hémophilie d’Alexis, une des causes de la chute des Romanov ?
L’hypothèse n’est pas tout à fait gratuite. Affection congénitale
44
uniquement transmise par la mère , cette grave maladie du sang – dans
laquelle il ne se coagule pas – mine littéralement la vie et l’ambiance du
palais. Il faut bien l’avouer, l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de
la tête du prince transforme peu à peu la résidence impériale en véritable
45
bunker. Des médecins aux domestiques en passant par tous les
membres du gouvernement, tous reçoivent la consigne formelle de ne
rien révéler hors du palais. Censée protéger la famille impériale des
pressions étrangères, cette absence d’information ne tarde pas à isoler les
Romanov du monde extérieur. Un isolement tout aussi dramatique pour
leur image. Maintenus jusqu’au bout dans l’ignorance du mal qui a rongé
la santé du prince héritier, les Russes n’ont absolument pas compris le
comportement austère de leurs souverains. À la Cour elle-même, les
absences répétées de la tsarine aux cérémonies officielles, aux pique-
niques géants ou encore aux grands bals de la Cour sont interprétées
comme autant d’actes d’indifférence sinon de mépris à l’égard de ses
sujets.
Indéniablement, la maladie d’Alexis a contraint les Romanov à se
replier sur eux-mêmes, donnant ainsi la fausse impression de se
désintéresser du sort de leur peuple. Profondément pieuse, voire
mystique, l’impératrice vit dans la crainte permanente de perdre son fils.
Plus encore, elle culpabilise auprès des Russes d’avoir mis au monde un
enfant de constitution si fragile. Et elle se sent d’autant plus coupable
que l’hémophilie est une maladie exclusivement transmise par la mère.
À toute heure du jour et de la nuit, l’une des souveraines les plus
puissantes du monde vit dans l’angoisse permanente de perdre son fils.
Les premiers, les médecins ne cachent plus leur pessimisme quant aux
chances du tsarévitch de se coiffer un jour de la couronne de Russie…
Devant l’impuissance de la science, Alix se tourne vers le ciel. Et ce
message du Seigneur Tout-Puissant, elle le retrouve chez Raspoutine.
À l’image de Monsieur Philippe46, elle considère l’ermite sibérien
comme son dernier recours, son « seul ami » auprès de Dieu. Selon elle,
seul un homme de foi serait capable de la rasséréner et d’apaiser les
douleurs de son fils.
En attendant ce miracle, le jeune Alexis ne cesse de « faire le pitre »
aux côtés de Joy, son inséparable épagneul au poil marron. Très agité, il
47
prend un malin plaisir à fausser compagnie à Derevenko , le marin qui
lui a appris à faire ses premiers pas, à courir dans les couloirs du palais et
à escalader les fauteuils et les canapés des salons.
En octobre 1907, le drame tant redouté se produit. Lors d’une énième
escapade dans les jardins du palais, au milieu de la matinée, Alexis glisse
sur la pelouse et se cogne violemment le genou droit contre un banc.
Tout autre enfant s’en serait sorti avec une petite égratignure et quelques
pleurs. Mais pour le prince hémophile, cette chute se traduit par un
énorme hématome. Se formant dans un premier temps dans l’articulation
du genou, l’enflure ne tarde pas à gagner la jambe entière à la fin de la
journée. Très rapidement, la pression du sang devient intolérable et la
peau distendue de l’enfant vire au bleu. Au moment de l’heure du dîner,
Alexis ne peut même plus marcher pour gagner la salle à manger.
Paniquée, sa mère le porte hâtivement jusque dans sa chambre. Pendant
plusieurs heures, le petit prince est cloué au lit et pousse des
gémissements atroces. Indéniablement, la douleur est encore plus
insupportable que lors des crises précédentes. Craignant d’utiliser la
morphine à haute dose, les médecins décident de ne rien faire ; ils se
contentent d’attendre la fin de la crise. Malheureusement, l’épanchement
ne se résorbe pas, les douleurs d’Alexis ne se calment pas. Se tordant
littéralement de douleur dans ses draps détrempés, l’enfant semble au
bord de l’agonie. Devant l’urgence de la situation, l’impératrice appelle
Raspoutine au chevet de son fils. En pleine nuit…
Le jour où Raspoutine a forgé sa légende
À 1 heure, l’enfant hémophile est blême, il souffre terriblement de sa
jambe et ses cris retentissent dans tout le palais. Ses sœurs et sa mère
sont agenouillées au pied de son lit. On craint le pire. À défaut de le
consoler, elles prient et demandent expressément à Dieu de leur venir en
aide. C’est alors qu’apparaît, dans l’encadrement de la porte de la
chambre du prince – une pièce étonnamment décorée d’images saintes –,
le starets sibérien. Chaussé de vieilles bottes et sanglé dans un simple
sarrau de paysan, Raspoutine semble irréel, et sa présence incongrue
dans le mirifique décor du palais. S’approchant sans la moindre
hésitation d’Alexis, il s’agenouille à son tour au pied du lit de l’enfant, le
regarde fixement et lui sourit. « Voilà un bon petit garçon. Tu
guériras… », lui dit-il avec sérénité. Contre toute attente, le bambin lui
rend son sourire.
À la surprise de tous, Alexis cesse de crier et tend la main à son
« sauveur ». Sans toucher l’enfant, Raspoutine écarte d’un geste les
médicaments prodigués par les médecins et entonne alors d’étonnantes
incantations. Et le miracle se produit. Dans l’heure qui suit son
intervention, les douleurs du malade s’apaisent et l’œdème disparaît. Un
prodige aux yeux de tous les témoins de la scène ! À compter de cet
instant, Raspoutine conquiert à jamais le cœur et l’âme des Romanov.
Le « miracle » de la nuit d’octobre 1907 transforme un simple moujik
en un personnage incontournable de l’entourage des Romanov. Se
rendant par la suite régulièrement au palais de Tsarskoïé Sélo, et cela
toujours dans la plus parfaite discrétion, l’ermite de Pokrovskoïé devient,
en l’espace de quelques semaines, un intime des Romanov. Arrivant
toujours peu avant le dîner, Raspoutine en profite pour plaisanter avec
les quatre filles d’Alexandra et s’amuser avec Alexis, lequel se montre
toujours très enjoué – et hélas très agité. Une turbulence insatiable, à la
hauteur de ses lourdes contraintes. Bravant les interdits, sitôt rétabli
d’une convalescence, Alexis prend en effet un malin plaisir à faire courir
ses sœurs et les domestiques dans tous les recoins du palais et ses
alentours, n’hésitant pas à aider les jardiniers dans leurs tâches
quotidiennes, portant des morceaux de bois ou actionnant le balai pour
déblayer la neige. Aussi
les occasions de blessure sont-elles nombreuses.
Un jour de novembre 1907, l’enfant de trois ans tombe sur le front,
occasionnant une énorme enflure qui l’empêche littéralement d’ouvrir les
yeux pendant plusieurs heures. Et le scénario de se répéter. À chaque
chute, des hématomes se forment et Alexis se tord de douleur. Aussi
étrange que cela puisse paraître, seules les prières de Raspoutine
réussissent à calmer ses crises. L’épanchement finit toujours par se
résorber. Et la tsarine de croire à la fatalité. « Si Alexis souffre, pense-t-
elle, c’est pour mieux éprouver notre foi. »
La maladie de son fils, une épreuve voulue par le Très-Haut pour
mieux gagner la grâce divine ? C’est tout au moins l’intime conviction
d’Alexandra. À compter de l’automne 1907, elle se pose en apôtre
indéfectible de l’impressionnant Sibérien. Fortement marquée dans sa
jeunesse par la lecture d’une œuvre allemande intitulée Les Amis de
Dieu, l’épouse du tsar reste persuadée toute sa vie que la Providence
envoie aux souverains en difficulté des hommes du peuple, doués de
clairvoyance et inspirés par le divin. Mystique dans l’âme et
profondément humaine, celle qui a délaissé le protestantisme par amour
pour Nicolas II s’éprend de ce moujik guérisseur qui incarne à lui seul le
véritable peuple russe, celui des isbas, des monastères et des forêts de
bouleaux. Pour cette femme mal aimée et en quête d’idéal, un homme
capable de guérir les corps et de surcroît connaisseur des âmes ne peut
que sauver la Russie de tous ses tourments. Comme l’exprime avec
justesse Henri Troyat, « les petites gens sont l’humus nécessaire qui
supporte et nourrit l’arbre de l’autocratie orthodoxe48… » Contre vents et
marées, Raspoutine est et restera l’Ami intime du couple impérial.

39. Raspoutine, l’ultime vérité, JC Lattès, 2000.


40. À savoir batiouchka et matiouchka.
41. E. Radzinsky, op. cit.
42. H. Troyat, op. cit.
43. La tsarine est la fille cadette du grand-duc Louis IV de Hesse et de
la princesse Alice de Grande-Bretagne, seconde fille de la reine Victoria. Complexée, elle a honte
de tout, en particulier de son accent anglais. Elle souffre aussi énormément de ses dents.
44. Maladie héréditaire liée à une déficience du processus de coagulation sanguine, si
l’hémophilie est uniquement transmise par les femmes, seuls les hommes la contractent. La
tsarine a déjà perdu un frère et un oncle en raison de cette maladie. À n’en pas douter, la reine
Victoria portait le gène de l’hémophilie.
45. Dont les quatre Abyssins. Reconnaissables à leurs pantalons rouges, ces domestiques portent
une veste noire brodée d’or.
46. La mort de Monsieur Philippe remonte au mois de juillet 1905.
47. D’un comportement exemplaire pendant dix ans, Derevenko n’hésite pas à porter l’héritier
dans ses bras pour lui éviter la chute. Le « gentil matelot » changera radicalement d’attitude au
lendemain de
la révolution de février 1917.
48. Henri Troyat, Raspoutine, Flammarion, 1996.
D
LE « MAUVAIS ANGE »
DE SAINT-PÉTERSBOURG

« Raspoutine était un vagabond intelligent qui savait jouer le rôle d’un innocent
sacré. »
Kokovtsov, président du Conseil
5
C T ?

« Comment faire pénitence,


si l’on n’a pas tout d’abord péché ? »
Raspoutine

Octobre 1907. Tremblement de terre dans le paysage politique russe.


Un moujik illettré jouant les thaumaturges et usant de prophéties
bouleverse la famille impériale, intrigue et devient le personnage le plus
influent de la Cour en l’espace de quelques mois. Lors de la crise des
Balkans en 1908, il réussit à convaincre le tsar de l’inutilité et des
conséquences néfastes que pourrait générer une intervention de la
Russie. « Non seulement tu ne gagneras pas cette guerre, mais ton
peuple risque de se soulever. » Avec dix ans d’avance, Raspoutine
prophétise la révolution. De là à imaginer qu’il agit pour le compte de
Lénine, il n’y a qu’un pas que d’aucuns n’hésiteront pas à franchir.
Aussi décide-t-on de l’écarter au plus vite de l’entourage impérial, quitte
à le supprimer. Inquiets de voir ce moine errant diriger l’Empire dans
l’ombre du tsar, ses détracteurs tirent à boulets rouges sur
l’« imposteur » venu de l’Est. À mesure que son aura s’affirme, les
rumeurs s’amplifient. Derrière le sauveur se cacherait un fornicateur
invétéré, et derrière l’illettré un débauché pervers et amoral. Tel est du
moins l’avis de ses adversaires, en particulier de Stolypine, Premier
ministre hors pair qui voit d’un mauvais œil l’influence grandissante de
ce paysan hirsute surgi du fond des steppes. Au début du mois de
décembre 1907, Raspoutine retourne pourtant sur ses terres.
À Pokrovskoïé, où il s’est fait construire une somptueuse demeure, il est
même accompagné de quatre belles jeunes femmes49, dont Olga
Lokhtina, sa première conquête de Saint-Pétersbourg. Les rumeurs sur
son compte n’en cessent pas pour autant. Serait-il un khlyst, un adepte
de cette secte interdite sacralisant le péché pour mieux l’exorciser ?
Dans cette perspective, des enquêtes diligentées en haut lieu sont menées
tambour battant au cœur même de la Sibérie. Théophane en personne, le
confesseur émérite des Romanov, est dépêché par
la tsarine pour en avoir le cœur net.

La « guérison miraculeuse » d’octobre 1907 est plus qu’une affaire


privée, c’est un événement politique. Miracle ou non, Raspoutine fait
désormais partie de la grande histoire russe. Certes, avec le recul, nous
savons aujourd’hui que l’aspirine prescrite par les médecins avait un
effet anticoagulant sur
le patient, et qu’en écartant ce médicament, le starets a para-
doxalement calmé les douleurs de l’enfant. Au diable les bains de boue
chaude prescrits par les médecins du tsar, la seule chose dont Alexis
avait besoin était la présence rassurante du starets.
« Notre Ami »
Ce jour-là, la foi a eu raison de la science. Mais là n’est plus la
question. L’important est que la tsarine croit aux dons divins de son
visiteur, qu’ils soient réels ou non. En conséquence, à compter de
l’automne 1907, Raspoutine devient irréprochable, incontournable,
intouchable ! Il est le sauveur du tsarévitch, l’homme du peuple inspiré
par le Tout-Puissant, le champion de la Russie profonde et éternelle, en
bref le « Nouvel Ami » attitré de la famille royale. En sa qualité de
thaumaturge officiel de la Cour, le moine sibérien acquiert un statut
inégalé depuis l’avènement de Nicolas II. En cette fin d’année 1907, un
moujik illettré devient le « tsar de l’ombre », celui qui peut se permettre
d’interpeller les souverains de Russie sur un pied d’égalité et de surgir
dans les couloirs du palais impérial comme bon lui semble. Chose
impensable quelques mois plus tôt, Grigori intervient à l’improviste à
Tsarskoïé Sélo sans qu’il ait même besoin, au préalable, de demander la
moindre audience. Une faveur étonnante dont ne peuvent se glorifier
même les plus hauts dignitaires de l’Empire ; un privilège irritant qui a
tôt fait d’agacer pour ne pas dire contrarier certains intimes du tsar, à
commencer par la grande-duchesse Militza elle-même, la princesse
monténégrine qui a introduit le « mauvais ange » auprès du couple
impérial. Militza reproche ainsi à son protégé de se rendre au palais sans
même la prévenir. Pis encore, elle ne supportera pas de savoir le Sibérien
se promener dans les rues de son village natal aux bras de simples
paysannes. À n’en pas douter, l’emprise grandissante de Raspoutine sur
la famille impériale est inséparable de l’hostilité que lui manifeste de
nombreux sujets de la Cour. À mesure que l’influence du moujik grandit
auprès du couple impérial, le cercle de ses détracteurs s’élargit. Ainsi
commence le temps des suspicions…
L’ombre des khlysti ?
Automne 1907. Le héros de la capitale est de retour en Sibérie !
Pendant cinq longs mois, l’intrus de Tsarskoïé Sélo se taille une véritable
réputation d’idole sur ses propres terres. À Pokrovskoïé, tout le monde se
presse sur le passage de l’homme qui a poussé les portes du palais
impérial et séduit l’entourage des Romanov. Illustration de cette
ascension fulgurante, sa nouvelle isba. Plus vaste, plus haute et plus
resplendissante que son ancienne demeure, elle traduit à elle seule la
renommée récente du starets. Et Raspoutine de multiplier les
provocations, arborant ostensiblement une croix pectorale en théorie
portée par les seuls prêtres. Mais elle lui a été offerte par le tsar. Un tel
présent ne se refuse pas ! Aussi l’Ami des Romanov suscite-t-il quelque
critique, en particulier de la part de l’évêque de Tobolsk, le pope Pierre
Ostroumov.
En janvier 1908, une perquisition est ordonnée au domicile de
Raspoutine. Si sa culpabilité est attestée, l’orgueilleux starets ne pourra
plus fréquenter la famille impériale. Il s’agit entre autres de prouver les
liens étroits qu’entretiendrait le « mauvais ange » avec la secte interdite
des khlysti.
Fondée au e
siècle par un paysan de la Haute-Volga nommé Daniel
50
Philippovitch , la secte des khlysti « enseignait une sorte de doctrine
panthéiste empruntée au christianisme mystico-anarchiste qui s’était
développé en Russie au cours des siècles en réaction à l’Église officielle,
51
à sa hiérarchisation et à son étatisation »… Mouvement mystique aussi
étrange que dépravé, son principal cheval de bataille, à l’aube du
e
siècle, est de vouloir laver le péché par le péché lui-même. Tout en
refusant catégoriquement le mariage et le baptême, les adeptes de cette
secte obscure de flagellants s’adonnent en effet aux mœurs les plus
dissolues. Sacralisant la fornication collective et le mouvement corporel,
les khlysti52 se réunissent clandestinement dans des granges, dans des
caves ou encore des abris souterrains pour mieux assouvir leurs besoins
sexuels illimités. Un vrai délire érotico-religieux ! Se rassemblant parfois
dans des clairières à la faveur de la nuit, les khlysti forment alors un
cercle et entament une danse en se balançant frénétiquement. De plus en
plus vite pour mieux appréhender la présence divine. Une fois cette
phase rythmique achevée commencent de véritables bacchanales. Se
tordant et se roulant par terre, tous les participants s’enlacent,
s’embrassent et forniquent à tout-va.
À les écouter, leur vie débridée serait indissociable de leur vie pieuse.
Encourageant le péché de la chair pour mieux l’expier, les khlysti bravent
les enseignements de l’Église orthodoxe officielle et se livrent à des
danses effrénées où ils louent le repentir pour mieux accéder à la
plénitude et au salut. Et là ne s’arrête pas la provocation ! Car selon les
adeptes de cette théologie « libératrice », le Christ ne serait nullement
consubstantiel au Père. Dissocié de Dieu, Jésus leur apparaît tout au plus
comme un homme fait de chair et de sang, un éducateur et un guide
spirituel. Mieux encore, « chaque homme peut devenir le Christ et
chaque femme une mère de Dieu ».
Apôtre des vertus du péché
Que serait un monde sans tentations ? Aux dires des khlysti, il n’y
aurait alors pas de péché, et ainsi pas de pénitence possible ; en
conséquence, les portes du salut demeureraient fermées. La meilleure
façon de servir Dieu est donc de céder à la tentation pour ensuite mieux
goûter au plaisir du repentir ! Céder au péché pour mieux s’en délivrer,
telle est leur philosophie. Les hommes ne pourraient apprécier le Bien
s’ils ne connaissaient pas au préalable tous les effets du Mal. Bref, seul
le pardon mène à l’extase.
Cette théorie, Raspoutine semble la défendre avec ferveur. Serait-il un
khlyst pour autant ? Là est toute la question. Car il en accuse tous les
symptômes, même si rien ne permet de prouver son appartenance
manifeste à cette secte. À l’exemple des flagellants, Raspoutine boit,
chante et danse en tournoyant sur lui-même jusqu’à en perdre l’équilibre.
Dans les rues de son village, il n’hésite pas à enlacer et à embrasser ses
admiratrices, et ce sous le nez même de sa propre femme, laquelle feint
l’indifférence.
La marque de la secte khlyst, Raspoutine la porte aussi bien dans son
comportement, sur les plis de sa tunique qu’au cœur de ses pensées. Et,
pourtant, Raspoutine nie catégoriquement tout lien avec la secte
interdite. Au grand dam de ses détracteurs, de Beriozkine, l’inspecteur
du séminaire de Tobolsk à Militza, rien ne permet d’attester
l’appartenance du moujik à cette clique de dépravés, ni même à aucun
autre mouvement sectaire. « Les tableaux et les icônes trouvés dans la
maison de Raspoutine “n’ont pas été décrits alors qu’ils sont souvent
révélateurs de l’hérésie khlyst”53 », souligne l’envoyé de Tobolsk. Malgré
le manque de résultats de l’enquête policière, les ennemis du « mauvais
ange » n’en démordent pas : Raspoutine est un imposteur doublé d’un
hérétique ; il ne doit en aucun cas regagner Saint-Pétersbourg. Un
véritable travail de sape de la réputation de Raspoutine est entrepris
auprès de la tsarine. Au printemps 1908, cédant à l’insistance de Militza,
Alexandra décide d’en avoir le cœur net. Elle envoie donc à Pokrovskoïé
son propre confesseur : Théophane…
Quand Théophane défend Raspoutine
Si l’appartenance du starets à une secte est prouvée, alors le couple
impérial sera obligé de s’en séparer ; car les khlysti sont des hérétiques,
des criminels d’inspiration mystique mélangeant habilement fornication
et prédication, des contestataires du régime des Romanov. Mais
l’équation n’est pas si simple. À aucun moment, Raspoutine ne se
réclame du mouvement khlyst. Mieux encore, le moujik sibérien se fait le
champion du tsarisme et clame à qui veut l’entendre que Nicolas II aura
toujours le soutien de son peuple. Raisonnable sans être servile,
respectueux sans être admiratif, le starets est le meilleur ambassadeur du
tsar. Ce qu’il entend défaire, c’est avant tout l’armada bureaucratique qui
entoure le régime des Romanov.
Après avoir vécu pendant près de quinze jours chez le « mauvais
ange » et rendu visite au starets Macaire, toujours en poste au monastère
de Verkhotourié, le confesseur attitré des Romanov en conclut à
l’innocence de son hôte. Mieux, il n’est pas loin de penser que l’esprit
divin habite cet étrange moujik. Il en veut pour preuve le récit de ses
apparitions. Car, aux dires de Raspoutine, la Vierge mais aussi les
apôtres Pierre et Paul seraient descendus du ciel pour l’assurer de leur
soutien. Convaincu non seulement de l’honnêteté intellectuelle mais
aussi de la « sainteté » du moujik, Théophane repart de Sibérie pour la
capitale avec le sentiment d’avoir côtoyé le « sauveur de la Russie ».
Arrivé au pied d’Alexandra Feodorovna, le théologien attitré de
Sa Majesté ne peut cacher son enthousiasme pour Grigori. Des propos
qui ne peuvent qu’encourager l’impératrice à continuer à croire à sa
bonne étoile.
Un saint doublé d’un satyre
De retour à Saint-Pétersbourg, au printemps 1908, Raspoutine ne peut
que constater qu’il bénéficie d’un surcroît de popularité. On lui fait bien
des honneurs ; partout où « l’homme de Dieu » passe, en particulier dans
le cercle de sa maîtresse Olga Lokhtina, c’est l’effervescence des grands
jours. Les grandes dames de la capitale brûlent d’envie de voir,
d’entendre sinon de toucher le Sibérien qui a séduit l’impératrice, le
« phénomène des steppes ». Et Raspoutine d’enlacer, d’embrasser et de
danser, manifestant ainsi sa joie ! On l’honore comme le nouveau
messie, on lui prête de nombreux dons. Assurément, l’année 1908
consacre l’apogée de la vague raspoutinienne.
Un véritable mythe commence à se former autour de la personnalité de
Raspoutine. Homme exceptionnel, il est aussi à l’aise à la ferme que dans
un salon. « Dans son village, il laboure et ensemence la glèbe, alors
qu’en ville il laboure et ensemence les âmes54. » Au fil des semaines, le
starets de Pokrovskoïé hypnotise son auditoire, ébranlant les préjugés de
la haute société pétersbourgeoise. Il a beau heurter les mots et manquer
parfois d’éloquence ou de vocabulaire, il n’en marque pas moins ceux
qui l’entourent, par la simplicité et la justesse de ses propos. Les hommes
s’extasient devant son discours, et certaines femmes fantasment sur ses
performances sexuelles ! D’aucunes dissertent même sur son pénis, qui
serait d’une taille exceptionnelle. Cet étonnant mariage entre le plaisir
charnel et la foi intrigue autant qu’il agace.
Plus encore que son aura, son influence sur les décisions de l’empereur
se met à en offusquer plus d’un, à commencer par le grand-duc Nicolas
Nicolaïevitch, surnommé l’« Oncle redoutable », et les anciennes
protectrices de Grigori, les princesses monténégrines. Celles-ci
55
s’indignent en particulier de l’influence grandissante, irrationnelle,
qu’exerce Raspoutine dans le cercle pourtant très fermé de la famille
impériale. Militza estime qu’il abuse de la fragilité psychologique de
l’impératrice. Derrière le masque du devin et du thaumaturge se cacherait
le visage d’un homme beaucoup moins respectable, coureur de jupons
invétéré aux dires de l’une des deux sœurs monténégrines. Avec sa barbe
hirsute, son long nez et ses petits yeux bleus rapprochés, Raspoutine
n’obéit pourtant pas aux canons classiques de la beauté. C’est sans
compter la fascination qu’il exerce.
Pis encore, ce moujik illettré, alcoolique et dépravé fait bientôt figure
de nouveau ministre des Affaires étrangères ! Lors de la crise des
Balkans de 1908, il intervient ainsi directement sur l’échiquier des
relations internationales en incitant le tsar à renoncer à la guerre. Un
scandale aux yeux des détracteurs du starets. Partisane de l’intervention
russe contre l’Autriche, la presse tire à boulets rouges contre
ce moujik qui ose s’ingérer dans les affaires de l’État…
Grigori prophétise la Révolution !
Tout commence en octobre 1908, à la faveur de l’annexion de la
Bosnie-Herzégovine par l’Empire austro-hongrois. S’ensuit un énorme
émoi dans la péninsule Balkanique. Les Serbes, les premiers, s’insurgent
de voir leurs « frères » asservis par les impérialistes autrichiens. Et les
Monténégrins de leur emboîter le pas. En dignes orthodoxes, ils se
tournent les uns comme les autres vers la Sainte Russie. À Saint-
Pétersbourg même, l’initiative de Vienne soulève l’indignation générale.
Des journalistes aux milieux de la finance en passant par le sujet lambda,
tous brandissent l’étendard de la revanche. Apparemment, l’entourage
impérial, à l’exception de la tsarine, milite en faveur d’une intervention
armée de la Russie pour chasser les Autrichiens de Bosnie. L’Oncle
redoutable est particulièrement remonté et les sœurs monténégrines56,
directement impliquées, pressent le tsar de se porter au secours de ses
« frères slaves ».
Malgré le climat belliciste qui prévaut, Nicolas II temporise. Outre sa
femme, son Premier ministre Stolypine le met en garde contre toute
précipitation guerrière. Si elle avait lieu, la guerre déborderait
rapidement le cadre des Balkans et s’étendrait à l’ensemble de l’Europe.
Le tsar sait pertinemment qu’une guerre contre l’Autriche impliquerait
obligatoirement un élargissement du conflit à l’Allemagne. Et la Russie
n’est pas encore prête à relever le défi.
Il y a de cela trois ans à peine, en 1905, le pays des Romanov a subi un
sévère rappel à l’ordre contre le Japon. Une humiliation qui a ébranlé les
bases mêmes de l’Empire comme l’a attesté la vague révolutionnaire qui
s’en est suivi. Cinq ans après la défaite de Tsoushima, la Russie souffre
toujours des mêmes maux. L’archaïsme de ses structures industrielles et
57
la déficience de son système de transport sont toujours visibles. De ces
faiblesses récurrentes, Raspoutine est parfaitement conscient. Si la
Russie prête main-forte aux Serbes, professe-t-il, non seulement elle
risque une défaite mais le régime peut s’écrouler très vite après un brutal
soulèvement du peuple, révolte sans précédent en comparaison de
laquelle les soubresauts de l’année 1905 paraîtraient tout à fait anodins.
Bref, la guerre accouchera nécessairement de la révolution58.
Le moujik sibérien se prononce ainsi ouvertement contre l’intervention
de la Russie aux côtés de la Serbie et du Monténégro. Et, contre toute
attente, après moult hésitations, Nicolas II renonce à secourir ses « frères
slaves ». Une prise de position qui ne tarde pas à ulcérer les partisans de
l’option militaire. À compter de cet instant, Raspoutine devient la cible
de toutes les rancœurs, de toutes les suspicions et de toutes les haines.
Aux yeux de la presse revancharde, le rôle déterminant de ce simple
moujik dans les affaires de la Russie ne peut qu’écorner durablement le
prestige de
la Couronne. Il en irait aussi de l’honneur des ministres de la Cour et de
celui du pays. Lui aussi partisan de la non-intervention, Piotr Stolypine
est directement éclaboussé par ces attaques…
Dans l’œil de mire de Stolypine
« Hérétique », « grossier », « falsificateur », « imposteur »,
« débauché »… les qualificatifs fleuris ne manquent pas pour définir le
nouvel homme fort de Saint-Pétersbourg. Malgré le rapport favorable de
Théophane auprès de l’impératrice, les ennemis du moujik ne désarment
pas. Qui plus est, depuis la crise des Balkans, d’aucuns se demandent si
Raspoutine n’œuvre pas carrément en faveur de Berlin. Un espion
allemand ? Les preuves sont encore trop minces pour étayer cette
hypothèse. En attendant de détruire politiquement l’intrus de Sibérie, on
s’efforce de saper sa réputation. Même s’il s’est aussi prononcé contre
l’intervention russe dans les Balkans, Stolypine est maintenant l’un des
hommes politiques les plus remontés contre la présence de Raspoutine au
palais impérial. Plus que tout autre, le Premier ministre de Nicolas II ne
supporte pas l’influence manifeste de ce moujik illettré auprès des
Romanov. Non seulement la famille impériale ne jure que par lui, mais
l’homme des steppes se targue de donner des leçons en matière de
politique internationale. Autant
le nommer dès à présent au poste de Premier ministre !
Stolypine n’est pourtant pas un champion de l’immobilisme social.
Depuis sa nomination à la tête du gouvernement russe en 1906, cet
homme brillant doué d’une voix de stentor a engagé de sérieuses
réformes pour démocratiser et consolider le régime. Préférant l’évolution
à la révolution, Stolypine a ainsi assuré aux paysans les mêmes droits
civiques qu’aux autres sujets de l’Empire, et a amélioré la condition de
vie des ouvriers. Des réformes qui indisposent les plus conservateurs du
régime, lui suscitant quelques inimitiés59… Or, voici qu’en cet automne
1908, un paysan surgi de nulle part se voudrait l’équivalent d’un Premier
ministre, voire du tsar. Pis, les détracteurs du moujik soupçonnent
Stolypine de collusion avec Raspoutine. S’il veut arrêter le torrent des
calomnies à son égard, le Premier ministre doit à tout prix se dissocier du
prédicateur sibérien.
Pour redresser sa cote de popularité, Stolypine ne voit pas d’autres
moyens que de mettre à l’écart le prétentieux starets. À compter de
l’hiver 1908-1909, son objectif affiché est d’éloigner définitivement
Raspoutine du tsar, si ce n’est de Saint-Pétersbourg. Une fois encore, une
enquête policière est diligentée au cœur de la Sibérie, à Pokrovskoïé
même. Il s’agit de prouver la conduite irresponsable et impardonnable de
Raspoutine auprès de la gent féminine. Une rumeur persistante accuse
nommément le starets de fréquenter des prostituées aux bains de vapeur
et de s’adonner à des jeux douteux. Nu comme un ver, le starets « se
fouettait furieusement le corps avec un balai de brindilles pour activer la
circulation sanguine. Rougi et luisant de transpiration, il se frappait, se
punissait, expiait avec délices la faute d’être un homme à l’épiderme
60
salissant, tout en encourageant son accompagnatrice à l’imiter ».
À n’en pas douter, l’ombre des khlysti plane de nouveau sur ce séducteur
sans égal…
Interdit de séjour à Saint-Pétersbourg
Et l’étau de se resserrer autour de Raspoutine. Dès le début de l’année
1909, le rapport du général Guerassimov est catégorique : l’homme de
Sibérie est un imposteur, un illusionniste hors pair qui a su habilement
profiter de la crédulité de ses interlocuteurs, si prestigieux soient-ils.
Mais là n’est pas le plus grave : l’affabulateur se servirait de son
ascendant sur les femmes pour en abuser sexuellement. En entendant le
rapport du chef de l’Okhrana, Stolypine ne peut cacher son dégoût et sa
répulsion pour ce personnage aussi menteur que dépravé. Aussi décide-t-
il d’en avertir immédiatement le tsar ; il en irait de la survie politique de
l’Empire. À Tsarskoïé Sélo, il demande formellement à l’empereur de
fermer sa porte à cet imposteur. C’est sans compter l’attachement
profond qui unit Raspoutine à la famille impériale. Éperdument
amoureux de sa femme, laquelle ne jure que par son « Nouvel Ami »,
Nicolas ne peut se résoudre à congédier l’homme qui a guéri Alexis.
Dénonçant un tissu de calomnies, le tsar rétorque à Stolypine :
« N’aurions-nous pas le droit, l’impératrice et moi, d’avoir nos propres
relations, de voir qui bon nous semble61 ? » Devant l’insistance de son
interlocuteur, Nicolas promet du bout des lèvres de ne plus voir l’Ami de
se femme…
Dépité par l’attitude du tsar, le Premier ministre ne se décourage pas
pour autant. Loin d’abandonner la surveillance policière de Raspoutine,
Stolypine décide d’agir au plus vite, décrétant son expulsion de la
capitale puis sa déportation en Sibérie. Ordre est d’abord donné d’arrêter
l’imposteur à son retour de Tsarskoïé Sélo, sur les quais mêmes de la
gare de Saint-Pétersbourg.
Peine perdue. Averti des projets de l’Okhrana par un aide de camp du
tsar, Raspoutine fausse compagnie aux policiers qui le suivent et file
62
droit vers la campagne . Quelques jours plus tard, le trouble-fête de
Saint-Pétersbourg réintègre sa maison de Pokrovskoïé. En apprenant la
nouvelle, Stolypine ne paraît pas contrarié pour autant. Après tout,
l’essentiel est que Raspoutine se soit éloigné de la capitale. Qu’il
s’installe en Sibérie et qu’il y reste, c’est le vœu le plus cher exprimé par
le Premier ministre ! Aussi l’ordre de déportation n’est-il plus de mise…
Au secours d’Iliodore
L’éclipse de Raspoutine est cependant de courte durée. Elle ne dure pas
plus de quelques semaines. Entre-temps, son adversaire le plus coriace,
le général Guerassimov, a été remplacé par Kourlov, un officier qui se
montre beaucoup moins intransigeant à l’égard du moujik perturbateur.
De retour à Saint-Pétersbourg, le starets honni se refait en effet une
santé politique. Renonçant désormais à le poursuivre, par peur de se
mettre les Romanov à dos, Stolypine laisse l’intrus de Sibérie errer dans
les rues de la capitale comme bon lui semble. Il n’en faut pas plus à notre
visiteur pour se remettre d’aplomb. Et Raspoutine de se mêler à présent
des affaires du Saint-Synode63… Il s’attaque notamment au cas Iliodore.
Hiéromoine64 de son état, ce fils de sacristain âgé de vingt-huit ans
défraie la chronique, et à plus d’un titre. Avec ses pommettes saillantes,
son large visage, il proclame haut et fort être le nouveau roi de Galilée
tout en niant catégoriquement la résurrection du Christ. À ses yeux, seule
serait éternelle la parole de Dieu. Serge Troufanov – son vrai nom – est
aussi un va-t-en-guerre permanent, un trublion incontrôlable. Alors en
65
poste à Tsaritsyne , prédicateur exalté, antisémite, il ne reconnaît aucune
autorité, qu’elle soit laïque ou religieuse, et se montre tout aussi
implacable envers les extrémistes de gauche66. À ses yeux, seul le tsar,
maître de l’éternelle Russie, mérite le respect. Au diable les capitalistes,
clique de francs-maçons et suppôts de la bourgeoisie, tout au plus une
bande de « youpins et d’intellectuels, de richards et de fonctionnaires »
qui vivraient aux dépens du peuple, plongé dans la misère. Une misère
bien sûr ignorée de Nicolas II selon Iliodore, car « l’odieuse
bourgeoisie » cacherait au souverain l’état réel des Russes.
Au début de l’année 1909, ces invectives incessantes contre l’État et
surtout contre l’Église orthodoxe finissent par courroucer le haut
procureur du Saint-Synode. Aussi l’impétueux hiéromoine est-il muté
dans un monastère à Minsk. Il n’en faut pas plus à Raspoutine pour
prendre la défense de son ami Iliodore. Hormis leur délire mystique, leur
dégoût pour les bureaucrates et leur admiration sans bornes pour le tsar,
rien ne rapproche pourtant les deux prêcheurs. Raspoutine et Iliodore
paraissent même aux antipodes l’un de l’autre. Certes, tous les deux sont
des hommes de Dieu, des prophètes et des exaltés, mais quand l’un verse
dans la haine et la révolte à outrance, l’autre prêche l’amour et la
réconciliation de tous. Quoi qu’il en soit, Raspoutine plaide la cause de
son ami devant Nicolas II. Une intervention payante. Connaissant le
jeune hiéromoine pour l’avoir déjà rencontré chez Anna Vyroubova, le
tsar obtempère, nouveau « miracle » à mettre sur le compte du Sibérien.
Oublié, le fornicateur, passé sous silence, le falsificateur, Raspoutine est
redevenu une personne respectable et fréquentable. Contre toute attente,
Iliodore réintègre son monastère de Tsaritsyne…
« Mes enfants, voici votre bienfaiteur ! »
Reconnaissant envers son « libérateur », le banni de Minsk invite
Raspoutine à le rejoindre. Accompagné d’Hermogène, le starets de
Pokrovskoïé reçoit un véritable triomphe dans les rues de Tsaritsyne.
« Mes enfants, voici votre bienfaiteur ! s’exclame Iliodore. Remerciez-
le ! » Et la foule de se presser autour de Raspoutine. Certains se jettent à
ses pieds, d’autres lui baisent les mains. Qu’ils soient riches ou pauvres,
les sujets de Tsaritsyne semblent lui vouer un véritable culte. Le Messie
lui-même n’aurait pas pu imaginer meilleur accueil. Peu habitué à
déchaîner une telle liesse populaire, Raspoutine s’enthousiasme à son
tour et bénit cette foule si acquise à sa cause. « Chers Papa et Maman,
écrit-il le soir même à propos de son triomphe au couple impérial, des
milliers de gens me courent après… Il faut donner une mitre au petit
Iliodore67. » Nonobstant, Grigori invite à son tour le jeune hiéromoine à
découvrir son lointain village. En novembre 1909, l’enfant terrible de
Tsaritsyne est l’invité d’honneur de Pokrovskoïé. Contrairement à ce
qu’on pourrait croire, cette visite en apparence anodine va être lourde de
conséquences.
Quand Raspoutine se vante
Sans présager du futur, une fois n’est pas coutume, Raspoutine reçoit
Iliodore dans le confort tout neuf de sa demeure. Se laissant aller aux
confidences, le starets sibérien se vante alors de la fascination qu’il
exerce auprès de la famille Romanov, en particulier sur l’impératrice et
ses filles. À ses dires, Alix et les grandes-duchesses seraient passées
littéralement sous sa coupe. Preuve à l’appui : il sort de ses tiroirs une
lettre de la tsarine datant de quelques mois. En lisant les mots de
l’impératrice, Iliodore écarquille les yeux, s’étonnant de tant de candeur
et d’intimité : « Mon inoubliable ami et maître, sauveur et conseiller,
écrit-elle, combien ton absence me pèse ! Mon âme ne trouve la paix et
je ne me sens détendue que lorsque toi, mon maître, tu es assis à mes
côtés, que je te baise les mains et que je pose ma tête sur ta sainte épaule.
Ô combien je me sens alors légère et je n’ai qu’un seul désir :
m’endormir pour l’éternité sur ton épaule et dans tes bras… Reviens vite.
68
Je t’attends et souffre sans toi… Celle qui t’aime pour l’éternité . »
Signé M comme « Maman » ! Un document aussi étonnant qu’explosif.
Les lettres des grandes-duchesses sont du même acabit. De Tatiana à
69
Maria en passant par Olga et Anastasia , toutes expriment avec la même
naïveté que leur mère la tendresse infinie qu’elles éprouvent pour le
« saint homme ». Pour Iliodore, ces révélations sont de véritables
bombes à retardement. Des lettres intimes frappées du sceau impérial ?
Le trublion de Tsaritsyne n’en revient pas. Comment son interlocuteur a-
t-il pu ainsi séduire à ce point la tsarine et les siens ? À n’en pas douter,
ces documents sont authentiques. Iliodore a-t-il déjà l’idée d’utiliser ces
lettres pour saper la réputation de son ami ? Sans doute envieux de la
place privilégiée occupée par le starets sibérien auprès de la famille
impériale, Iliodore décide d’en dérober quelques-unes. La vantardise de
Raspoutine risque de lui coûter cher…
Accusé de viol !
Se confier à Iliodore a sans doute été l’une des plus grandes erreurs du
moujik. Ambitieux et sans scrupules, le jeune prédicateur est jaloux de la
popularité de son « sauveur ».
De retour à Tsaritsyne, les deux prêcheurs provoquent un véritable
mouvement de foule. Mais, au grand dam d’Iliodore, Raspoutine a
maintenant largement la faveur du public. On se presse autour de lui,
pour mieux le toucher, le sentir ou encore écouter sa voix. Les larmes le
disputent aux rires, les cris aux prières. Parmi ceux qui entourent Grigori
de tous les superlatifs, les plus exaltés sont sans conteste les femmes ;
une adoration qui confine à la superstition la plus échevelée. Un simple
bout de ficelle rappelant une bague leur procure la joie la plus absolue,
croyant à tort ou à raison que ce cadeau, venant d’un supposé saint, est
synonyme de mariage et de bonheur dans un avenir proche. Plongé dans
cette ambiance de délire mystique, Raspoutine se sent on ne peut plus à
l’aise. Lors de son grand départ de Tsaritsyne, en décembre 1909, la gare
est inondée d’admirateurs, lesquels ne peuvent cacher leur émotion de
voir partir le « saint homme ». Le tsar lui-même n’aurait pu rêver mieux.
Une atmosphère de liesse et de ferveur qui tranche singulièrement avec
l’accueil reçu à Saint-Pétersbourg…
Loin des clameurs de Tsaritsyne, Raspoutine n’est en effet plus en
odeur de sainteté dans les salons feutrés de la capitale. L’heure est aux
railleries, aux accusations et aux complots de toutes sortes. À son grand
étonnement, Raspoutine est la cible de critiques tous azimuts.
À commencer par celles de son ancien protecteur, Théophane en
personne. Lui qui encore deux ans plus tôt faisait l’éloge du starets
sibérien auprès de l’impératrice est maintenant l’un de ses plus
70
impitoyables détracteurs. Le nouvel évêque de Saint-Pétersbourg
accuse sans détour le starets d’« égarement spirituel ». Et l’accusation
d’appartenir à la secte des khlysti de refaire surface.
La raison ? Le témoignage accablant de plusieurs dames. L’une d’elles,
Khiona Berladskaïa, crie au démon. Selon cette dernière, le « saint
homme » aurait abusé d’elle dans un wagon de chemin de fer ! À
71
nouveau, Théophane va trouver Alix . Et il ne mâche pas ses mots :
« Raspoutine est un violeur et un débauché ! » Mais la tsarine fait la
sourde oreille. Car critiquer son ami, le « sauveur de son fils », revient à
critiquer le trône. Et Alexandra Feodorovna d’excuser le comportement
singulier de l’illustre moujik. Elle prétend ainsi que ses qualités de saint
ne l’empêchent pas de rester un homme ; ainsi peut-il parfois céder à la
tentation de la chair. Des propos qui laissent sans voix l’ecclésiastique.
Devant une telle mauvaise foi, Théophane préfère se retirer…
Les scandales se rapprochent du trône
La protection de « Maman » ne fait qu’attiser la haine contre le « saint
démon ». Dépité et ulcéré, Théophane jure dorénavant la perte de
l’imposteur venu de Sibérie. « Un démon sous les apparences d’un
saint », telle apparaît la véritable personnalité de Raspoutine selon le
recteur de l’académie de Saint-Pétersbourg. En février 1910, la presse
elle-même renchérit. À l’exemple des Nouvelles moscovites, dirigées par
le monarchiste Novosselov, elle s’émeut de voir un mythomane surgi des
steppes prendre les rênes de l’Empire russe. Aux dires des journaux de
droite mais aussi des intellectuels de gauche, Raspoutine ternirait
durablement le prestige de la Couronne. À leurs yeux, la Russie ne
pourrait plus longtemps être dirigée par un tsar de l’ombre à la fois
débauché, analphabète et hérétique. Un « monstre » jugé aussi rusé que
dangereux pour la société. Aussi les détracteurs du moujik redoublent-ils
de violence dans leurs attaques, n’hésitant pas à faire courir les bruits les
plus incroyables sur l’hôte indésirable de Tsarskoïé Sélo…
Le palais même de Tsarskoïé Sélo bruisserait de rumeurs selon
lesquelles Raspoutine aurait littéralement choqué la nurse du petit
Alexis, ainsi qu’une demoiselle d’honneur de Sa Majesté. Cela vire au
feuilleton de mauvais goût. Répondant aux noms de Marie Vichniakova
et de Sophie Tioutcheva, les deux femmes s’indignent ouvertement du
comportement de l’hôte de la famille impériale. Quand la nurse prétend
72
carrément avoir été violée , la demoiselle d’honneur parle d’attitude
ambiguë du starets, lequel s’infiltrerait la nuit dans la chambre des
grandes-duchesses, alors qu’elles ne sont vêtues que de simples chemises
de nuit. Une ambiance malsaine aux dires de Sophie Tioutcheva, femme
approchant la cinquantaine. Elle ne lésine pas sur les mots. Selon elle,
Raspoutine est un adepte de la secte khlyst doublé d’un pervers patenté ;
il prendrait un malin plaisir
à déshabiller les princesses et se livrerait à des attouchements
à caractère sexuel. En entendant ces commérages, la tsarine ne peut
contenir sa colère. « Ce sont là les calomnies habituelles contre ceux qui
vivent comme des saints ! » Sur ces fortes paroles, elle décide de
congédier sur-le-champ et la nurse et
la demoiselle d’honneur73. Mesure disciplinaire sanctionnant le
« mauvais esprit » de ces femmes qui n’ont pas su reconnaître un saint
parmi les hommes…
« Un loup sous la peau d’un agneau »
Automne 1910. À mesure que l’étau se resserre autour de son Ami, la
tsarine se radicalise. Conformément à ses ordres, les deux femmes
accusatrices sont expulsées du palais de Tsarskoïé Sélo. Au rectorat de
l’académie de théologie, cette décision impériale provoque l’indignation
et la fureur. Théophane, le premier, ne décolère pas. Sa rage est d’autant
plus folle qu’il avait lui-même précipité Marie Vichniakova et Sophie
Tioutcheva dans les bras du prétendu « saint homme ». Considérant
désormais son ancien protégé comme un pestiféré, le nouvel évêque de
Saint-Pétersbourg se reproche sa trop grande naïveté à l’égard d’un
homme qui l’a sensiblement trompé. Expulsé à son tour de Saint-
Pétersbourg vers la Crimée par Alix, Théophane n’en continue pas moins
sa contre-offensive. Relégué au diocèse de Tauride, à Simféropol,
l’ancien recteur de l’académie de théologie a perdu son titre de
confesseur privilégié des Romanov ! Assurément, il ne fait pas bon
critiquer Raspoutine en présence de la tsarine. Et, pourtant, Théophane
n’en démord pas. À tous ceux qui l’écoutent, à commencer par les sœurs
monténégrines et l’évêque Hermogène, l’ancien confesseur de Leurs
Majestés dénonce le double jeu du starets de Pokrovskoïé – « un loup
sous
la peau d’un agneau », commente-t-il amèrement.
À compter de l’automne 1910, le nom même de Raspoutine est devenu
une insulte, il devient synonyme de « dépravé ». Au temps de
l’envoûtement succède désormais celui de la disgrâce…

49. Outre Olga, trois jeunes admiratrices font partie du voyage, dont une infirmière célibataire et
la veuve d’un ingénieur.
50. Aux dires de la légende, Philippovitch serait descendu du ciel à bord d’un char de feu.
51. Y. Ternon, op. cit.
52. La plupart du temps, les khlysti s’affublent d’une tunique blanche dont les manches très
amples descendent jusqu’aux chevilles. Ils la surnomment leur « tunique de ferveur ».
53. E. Radzinsky, op. cit.
54. H. Troyat, op. cit.
55. Elles sont surtout jalouses de la relation privilégiée qu’entretient
Raspoutine avec Anna Vyroubova.
56. N’oublions pas que Militza et Anastasia sont les filles du roi
du Monténégro.
57. Voir prologue, p. 22
58. Une opinion également partagée par le général Bogdanovitch, mais aussi par François-
Ferdinand d’Autriche-Hongrie. En véritable visionnaire, l’archiduc héritier d’Autriche (le futur
assassiné de Sarajevo) déclare dès 1908 : « Je ne ferai jamais la guerre contre la Russie, je ferai
tous les sacrifices pour l’éviter. La guerre entre l’Autriche et la Russie finirait soit par la chute
des Romanov, soit par la chute des Habsbourg, peut-être par celle des deux. » (Jean-Louis
Thiériot, François-Ferdinand d’Autriche, Éditions de Fallois, 2005)
59. Piotr Stolypine désire transformer les paysans en véritables propriétaires. Ce réformiste
affirmé ne dirige pas moins la Russie avec une main de fer, comme l’attestent de nombreuses
exécutions publiques. Quelque 3 000 exécutions sommaires sont recensées entre 1906 et 1909.
Les gibets sont surnommés « cravates de Stolypine ». Profondément libéral, Stolypine se heurte
à la droite mais aussi à la gauche la plus extrême. Lénine, le premier, craint que les réformes de
Stolypine ne réussissent, évitant ainsi à la Russie la Révolution tant attendue. Combattant
l’antisémitisme du Saint-Synode, le Premier ministre n’est pas non plus en odeur de sainteté
auprès de ses membres les plus
radicaux.
60. V. Fedorovski, op. cit.
61. Général Guerassimov, Tsarisme et terrorisme. Souvenirs 1909-1912, Plon, 1934.
62. Les circonstances de sa fuite en Sibérie sont encore obscures.
63. Il entend surtout occuper le poste de Jean de Cronstadt, lequel est mort en décembre 1908.
64. Prêtre oriental qui appartient à l’ordre monastique.
65. L’ancien nom de Stalingrad.
66. Tout en fustigeant les exploiteurs du peuple, Iliodore est le plus implacable des orthodoxes et
se montre particulièrement hostile à toute idée de révolution.
67. Andréi Almarik, Raspoutine, Seuil, 1982.
68. H. Troyat, op. cit.
69. Âgées de huit à quatorze ans.
70. Promu évêque en février 1909.
71. Pour ne rien arranger, la rencontre se fait en présence d’Anna Vyroubova, une
inconditionnelle de Raspoutine.
72. Âgée de trente-sept ans, cette jeune femme blonde était vierge tout en étant d’une
extraordinaire beauté.
73. Sophie Tioutcheva n’aurait pas agi de sa propre initiative. Ce serait une amie d’Ella, sœur de
la tsarine et ennemie résolue de Raspoutine. Placée à la tête du couvent Marthe-et-Marie, elle est
aussi très proche du prince Félix Youssoupov, un homme amené à jouer un rôle capital dans la
disparition finale du Sibérien.
6
L

« Raspoutine est un réceptacle du Diable,


le temps viendra où le Seigneur le punira,
lui et ceux qui le protègent. »
Théophane

La gloire de Raspoutine est inséparable des interrogations qui


l’entourent et le temps de son ascension indissociable de celui de sa
disgrâce. Source de tous les scandales et de toutes les rumeurs,
Raspoutine ne tarde pas à être la cible de tous les complots. Désormais,
à Saint-Pétersbourg, l’homme des steppes fédère tous les
mécontentements : ceux du Parlement, de la presse et de l’Église. Un
véritable tour de force. Ses adversaires refusent qu’un paysan dépravé et
illettré puisse avoir plus d’influence sur le devenir du pays que les
ministres eux-mêmes. Pire, son intimité excessive avec la famille
impériale, en particulier avec la tsarine, contrarie ses ennemis et
indispose ses amis. À compter des années 1910-1911, rien ne va plus
entre Raspoutine et ses anciens protecteurs. Le divorce est consommé
entre le protégé de la tsarine et le Saint-Synode. Autour de Raspoutine,
les rumeurs grandissent en même temps que son influence occulte.
L’assassinat de Stolypine ne fait qu’aggraver les choses. L’Église, la
Cour et la presse accusent ouvertement Raspoutine de mener le régime
tsariste à sa perte. Son pèlerinage à Jérusalem n’arrange rien. Tous ceux
qui le soutenaient se retournent contre lui ; l’homme providentiel de
1905 n’est plus. Raspoutine, un saint ermite ? Pas le moins du monde au
regard de ses détracteurs ; tout au plus un exalté de la foi, qui ose
justifier la débauche et sacraliser l’acte sexuel. Devant tant de
turpitudes affichées, l’évêque Théophane n’hésite plus à qualifier le
starets sibérien de « réceptacle du Diable ». Même le moine Iliodore finit
par se retourner contre Raspoutine. En décembre 1911, « l’homme le
plus indésirable de la Cour » est victime d’un guet-apens. Ses anciens
protecteurs tentent de le tuer…
*

Incontestablement, le mystère qui entoure la famille Romanov


exacerbe les ressentiments contre Raspoutine. En s’isolant de la société
pétersbourgeoise par souci de préserver des regards la maladie de leur
fils, Alix et Nikki ont suscité inquiétudes et suspicions. Or, voici qu’un
« sale moujik » illettré s’est invité au palais impérial en passant par la
petite porte, est devenu l’intime des princesses Romanov, tutoie le couple
impérial et se permet de donner des conseils en matière de politique. Des
prérogatives insupportables aux yeux des courtisans du couple impérial.
Alors même que d’aucuns attendent parfois plusieurs mois de se voir
accorder une audience auprès du tsar. Pour couronner le tout, Raspoutine
se révèle un pervers sexuel qui déshonore le pouvoir. Ses ennemis n’en
démordent pas, ce prédicateur « rusé et faux » risque de désacraliser la
fonction impériale, voire de précipiter la chute du régime.
Raspoutine tente en vain de devenir prêtre
À Tsarskoïé Sélo même, la tsarine vitupère toutes les calomnies
proférées contre « l’homme de Dieu ». Persuadée d’avoir affaire à un
saint, elle décrète la guerre aux ennemis de son Ami. La tsarine est
particulièrement remontée contre Stolypine. À force de réclamer le
départ du starets, le plus grand réformateur de Russie a perdu ses bonnes
grâces. Il risque même son poste ! En cette fin d’année 1910, des
rumeurs circulent sur une éventuelle destitution du Premier ministre et
son probable transfert dans le Caucase. Il serait alors relégué au poste de
gouverneur général.
Quoi qu’il en soit, pour faire taire le flot incessant des calomnies et
autres attaques de la part de la presse et de l’Église, le couple impérial se
résout à ne plus rencontrer Grigori dans l’enceinte même du palais.
N’allons pas croire pour autant que les entrevues cessent entre la tsarine
et son Ami ! À défaut de voir l’Ami à Tsarskoïé Sélo, Alix le rencontre
en effet secrètement chez Anna Vyroubova.
De son côté, Raspoutine ne comprend pas l’acharnement de ses
adversaires. Serait-ce parce qu’il serait un simple moujik ou ne ferait pas
partie du Saint-Synode et de la hiérarchie ecclésiastique ? Pensant à tort
que son engagement dans la prêtrise pourrait freiner les ardeurs de ses
adversaires, le « starets indésirable » s’empresse alors d’ingurgiter les
Évangiles. En vain. Non seulement il se révèle incapable de retenir le
moindre passage des textes sacrés, mais il interprète le message de Dieu
à sa guise, ne tenant nullement compte des remarques de son instructeur
Iliodore. Le hiéromoine de Tsaritsyne ressort lui-même de cette
expérience complètement déboussolé. Après le choc des révélations des
lettres de la tsarine, l’affaire de la prêtrise le fait d’autant plus douter de
la nature divine de son illustre « élève ». Et le fossé de s’agrandir entre
les deux religieux à l’occasion de la mort de Léon Tolstoï. Nous sommes
en novembre 1910. Quand Raspoutine défend avec ferveur la mémoire
de l’illustre écrivain, faisant surtout référence à ses talents de
prédicateur, Iliodore profère des imprécations contre l’auteur de Guerre
et Paix, n’hésitant pas à hisser un portrait du célèbre écrivain dans son
monastère pour inviter ses sujets à cracher dessus ! Et, pourtant,
Raspoutine ne lui en tient nulle rigueur. Preuve en est son attitude quand
il apprend que Stolypine a de nouveau décidé d’exclure Iliodore de
Tsaritsyne et de le transférer au monastère de Novossil, dans l’évêché de
Toula…
De la Sainte Russie à la Terre sainte
Une fois encore, Grigori interfère auprès du tsar pour invalider la
décision de son Premier ministre. Le starets sait que Nikki apprécie
l’impétueux hiéromoine. Mais le scénario de 1909 ne se répète pas. Cette
fois, Nicolas II se rallie à l’opinion de Stolypine. Non seulement Iliodore
doit cesser ses attaques incessantes contre le gouvernement, mais son
dévoué Raspoutine est prié de mettre fin au plus vite à ses turpitudes. Pis
encore, le tsar prie l’Ami de sa famille de quitter Saint-Pétersbourg. Une
nouvelle qui sidère littéralement le starets. Serait-il tombé en disgrâce
aussi auprès des Romanov ? Pas tout à fait. Plus que jamais, la tsarine
songe à la santé du tsarévitch, lequel a besoin de Raspoutine pour
triompher de son mal. Une question alors se pose : les Romanov doivent-
ils sacrifier leur enfant pour garantir leur pouvoir et leur autorité ? Entre
la survie du régime tsariste et celle d’Alexis, le choix est cornélien.
Pour faire taire les rumeurs, Nikki et Alix suggèrent à leur Ami de se
faire oublier quelque temps et de partir en pèlerinage à Jérusalem. Une
sanction pour Grigori le débauché ? Non, une récompense pour l’homme
de Dieu qui a dû supporter toutes les railleries et toutes les critiques de
ses adversaires. Ce voyage en Terre sainte est un acte de foi
indispensable pour tout orthodoxe digne de ce nom.
Parti en mars 1911 d’Odessa, Raspoutine traverse la mer Noire sur un
bateau à vapeur. En compagnie de six cents autres pèlerins, le Sibérien
s’extasie devant la sérénité et la majesté de la mer. Et de clamer à qui
veut l’entendre qu’une telle manifestation de beauté ne peut qu’exprimer
la toute-puissance créatrice du Seigneur. Après avoir fait escale à
Constantinople, l’Ami des Romanov débarque en Terre sainte et arpente
les rues de Jérusalem. Un véritable choc mystique. Du Saint-Sépulcre au
jardin de Gethsémani, Raspoutine est dans tous ses états. « Que Dieu me
donne une bonne mémoire afin que je n’oublie jamais cet instant74 ! »,
confie-t-il.
La « bataille » de Tsaritsyne n’aura pas lieu
Pendant toute la durée de son pèlerinage au Proche-Orient, soit plus de
trois mois et demi, le « banni » de Saint-Pétersbourg ne cesse d’écrire à
Anna Vyroubova, laquelle informe directement la tsarine des impressions
du « saint homme ». Les deux femmes en conviennent : la nature divine
de leur visiteur de Pokrovskoïé ne peut être remise en doute. Et la tsarine
de militer maintenant en faveur du maintien d’Iliodore à Tsaritsyne ! Car,
de Jérusalem, Raspoutine continue de défendre le hiéromoine, lequel
s’est échappé du couvent de Novossil pour rejoindre son monastère
préféré. De retour à Tsaritsyne, l’impétueux ecclésiastique galvanise ses
partisans et provoque les autorités locales. La foule est proprement
déchaînée et menace de mettre toute la ville à feu et à sang si le
hiéromoine adulé est de nouveau chassé de Tsaritsyne.
En apprenant la fuite et la révolte d’Iliodore, Stolypine tape du poing
sur la table ; son ministre adjoint de l’Intérieur Kourlov donne alors
l’ordre aux troupes de s’emparer des émeutiers.
Assiégeant littéralement le monastère où se sont réfugiés les
75
« iliodoriens », les soldats s’apprêtent à en donner l’assaut. Mais le
gouverneur militaire de la région hésite. Devant le fanatisme affiché de
la foule, les conséquences d’un affrontement pourraient être
incalculables. Perturbé, le gouverneur en appelle au jugement de
Nicolas II. À Tsarskoïé Sélo, le tsar lui-même doute du bien-fondé de
l’intervention de la troupe et tempère l’ardeur de son Premier ministre.
Craignant que le mouvement de Tsaritsyne ne fasse tache d’huile, il
demande à Stolypine de faire preuve de sagesse. Il faut à tout prix éviter
un bain de sang entre Russes ! Le Saint-Synode est lui-même prié de
revenir sur sa décision. Un vrai retournement de situation… Miracle du
pèlerinage de Raspoutine sur les Lieux saints, seraient tentés d’affirmer
les partisans du starets. En attendant, l’intervention de Nicolas II dans
l’affaire de Tsaritsyne réhabilite durablement Raspoutine.
De retour à Saint-Pétersbourg à l’été 191176, notre pèlerin a le vent en
poupe. De nouveau reçu chez le couple impérial, il mesure toute
l’étendue de son influence. Oubliées, les rumeurs et toutes les calomnies
proférées à son égard : Nikki et Alix écoutent avec passion et affection le
récit du périple de Raspoutine en Terre sainte. Assurément, Grigori est
redevenu leur Ami ; le temps de la disgrâce est vraiment révolu.
Le nouveau conseiller politique des Romanov
Raspoutine réhabilité dans ses « fonctions » et dans son aura, il n’en
faut pas moins pour discréditer l’action de Stolypine. Mieux encore, le
tsar songe à muter son Premier ministre et il prend conseil auprès du
77
moujik quant à la nomination du futur chef du gouvernement ! Un
comble pour les détracteurs de Grigori. Non seulement les attaques de la
presse sont restées sans suite, mais le starets sort ragaillardi de cette
épreuve de force. Devenu principal conseiller politique dans l’entourage
des Romanov, Raspoutine est même envoyé à Nijni-Novgorod pour
surveiller un futur candidat au poste de ministre de l’Intérieur, un certain
Alexis Khvostov. L’intéressé ne cache pas sa surprise de voir débarquer
dans son fief un barbu illettré venu lui susurrer dans le creux de l’oreille
qu’il scrute son âme… Croyant à une simple supercherie, Khvostov
songe un instant à le faire éconduire avant de changer d’avis quand il
apprend que l’hurluberlu en question n’est autre que l’envoyé spécial du
tsar. C’est la copie d’un télégramme de Grigori à Anna Vyroubova qui
lui met la puce à l’oreille : « Bien que Dieu lui accorde sa confiance, il
lui manque quelque chose78 », commente Raspoutine au sujet de
Khvostov.
De son côté, Stolypine comprend que le prophète sibérien est
désormais intouchable. S’il veut préserver son poste, mieux vaut arrêter
ses attaques incessantes contre le starets. Aussi adopte-t-il un profil bas.
En septembre 1911, Stolypine est à Kiev. En présence du couple
impérial, de leurs cinq enfants mais aussi de Raspoutine, il doit inaugurer
un monument édifié à la mémoire d’Alexandre II, le tsar qui a libéré les
serfs en 186179…
Fin des espoirs de libéralisation
En ce 1er septembre 1911, c’est l’affluence des grands soirs à l’opéra de
Kiev. Le théâtre a revêtu ses habits d’apparat et la famille impériale est
au complet dans la loge d’honneur. Le spectacle n’a pas encore
commencé. Stolypine se tient en contrebas, près de la scène, quand un
inconnu s’approche de lui et tire deux balles à bout portant. Le Premier
ministre s’écroule, grièvement atteint. Puis, calmement, Stolypine retire
lui-même ses gants et ouvre son gilet ; il constate alors l’ampleur de ses
blessures. Il se tourne vers la loge impériale et fait un signe de croix.
Étonnamment, Nicolas II n’affiche pas la moindre émotion.
L’agonie du Premier ministre dure plus de quarante-huit heures. Quant
à son meurtrier, un certain Dimitri Bogrov, c’est un révolutionnaire
patenté. Condamné à mort par un tribunal militaire, il est pendu deux
semaines plus tard
à la forteresse de Kiev…
Avec la disparition de Stolypine s’évanouissent les derniers espoirs de
libéralisation et d’occidentalisation du régime tsariste. Tout comme
Alexandre II, le tsar réformateur, l’homme le plus ouvert de Russie a été
brutalement assassiné, et ce en pleine représentation théâtrale, sous les
yeux mêmes de l’empereur. Des circonstances pour le moins étranges qui
suscitent bien des interrogations. D’une certaine façon, elles rappellent
l’assassinat d’un autre libérateur, des esclaves celui-ci : Abraham
Lincoln…
Les balles d’un révolutionnaire ?
« La mort est derrière lui… elle le suit ! », avait prophétisé Raspoutine
trois jours avant les événements tragiques de Kiev. Une prédiction
interprétée comme un aveu de complicité par ses détracteurs. L’attentat
contre Stolypine ne manque pas par ailleurs de zones d’ombre.
À commencer par l’attitude du tsar lui-même. Loin d’être accablé par la
disparition de son Premier ministre sous ses propres yeux, Nicolas II
continue de célébrer les cérémonies du cinquantenaire de l’émancipation
des serfs. Comme si de rien n’était. Le meurtre arrangerait-il les volontés
d’immobilisme social affiché par la haute noblesse russe ? De là à croire
que les autorités policières ont laissé délibérément Bogrov pénétrer dans
l’opéra, il n’y a qu’un pas, que d’aucuns n’hésitent pas à franchir. Une
chose est cependant certaine : ni Spiridovitch, le chef de la sécurité
impériale, ni même Kouliabko, le responsable de la police secrète de
Kiev, n’ont su anticiper les événements. Affichant même une confiance
excessive, les autorités policières n’ont tenu aucun compte des
avertissements de Bogrov lui-même, lequel avait annoncé la veille des
festivités qu’un attentat se préparait contre Stolypine. Une passivité
étonnante quand on sait que l’assassin du Premier ministre est un ancien
indicateur de la police secrète. Aurait-il agi seul ou pour le compte d’une
organisation révolutionnaire80 ? L’Okhrana elle-même n’aurait-elle pas
armé le bras du meurtrier de Stolypine ? Autant de questions demeurées
sans réponse. Exécuté dès le 14 septembre, Dimitri Bogrov a emporté
avec lui les secrets de l’attentat de l’opéra de Kiev…
Le tournant de septembre 1911
En attendant d’identifier d’éventuels complices du tueur, l’assassinat
de Stolypine fragilise d’autant plus le trône des Romanov. Aussi
réformateur qu’il fût, Stolypine n’en incarnait pas moins le pouvoir
tsariste, un régime autoritaire, abhorré de ses sujets. L’homme qui avait
osé s’attaquer aux privilèges fiscaux et à l’inégale distribution des terres
a été paradoxalement tué par un anarchiste révolutionnaire ! Une
contradiction en soi, que les détracteurs de Raspoutine ne manquent pas
de mettre sur le dos du starets sibérien lui-même. Ce dernier paie ainsi la
précision de ses prophéties.
Les mystères qui entourent les réelles motivations de Bogrov ne font
en effet qu’alimenter les rumeurs autour de la personnalité ambiguë de
Raspoutine. Indéniablement, elles élargissent le fossé qui sépare le
pouvoir impérial
du peuple russe. Du statut de sauveur de la monarchie et
de la vieille Russie en 1905, Raspoutine est rétrogradé au rang de
dépravé sexuel et de fossoyeur du régime tsariste.
En hissant un moujik illettré au rang d’unique conseiller politique du
trône, Nicolas et sa femme auraient durablement désacralisé la fonction
impériale. Aussi Bogrov n’aurait-il pas tiré sur Stolypine le réformateur
mais sur le chef du gouvernement d’un empereur détesté. Outre
81
le « Cercle de Moscou », une coalition hétéroclite rassemblant de
hautes personnalités de la ville rivale de Saint-Pétersbourg, les ennemis
les plus irréductibles de Raspoutine sont sans conteste ses anciens amis,
c’est-à-dire les représentants de l’Église orthodoxe traditionnelle. Outre
l’incontournable Théophane et l’évêque Hermogène, Iliodore rallie à son
tour le camp des « antiraspoutiniens ».
« Il faut tuer Grichka »
Décembre 1911. Le retour du trublion de Tsaritsyne dans la capitale
russe est pour le moins houleux. Loin d’être ovationné par ses collègues
pour avoir tenu tête à l’armée, celui qui s’autoproclame « le nouveau roi
de Galilée » est sévèrement pris à partie. On lui reproche maintenant
ouvertement son amitié avec l’indésirable Raspoutine. Et Iliodore de ne
pas se faire prier plus longtemps. Loin de louer tous les actes du starets
sibérien, il s’emploie à le déconsidérer depuis que Grigori a commis
l’imprudence et la naïveté de lui lire les lettres très intimes de
l’impératrice. Le moine de Tsaritsyne n’a jamais vraiment supporté le
mysticisme béat de son collègue. Mais, plus encore, il jalouse sa
notoriété et sa proximité avec la famille impériale. Apprenant que
Raspoutine n’est désormais guère en odeur de sainteté à
la Cour, Iliodore jubile et retourne soigneusement sa veste.
Car Raspoutine est devenu un épouvantail. Par ses propos et son
comportement, il encombre. C’est un véritable « boulet » pour le jeune
hiéromoine, encore pétri d’ambitions. Et la fronde des évêques contre
Raspoutine lui fournit l’occasion rêvée d’en finir avec ce moujik illettré
qui lui fait de l’ombre. Trois ans d’amitié superflue, cela a assez duré !
Aussi Iliodore se retourne-t-il contre son ancien défenseur. Pis, il lui
voue maintenant une haine sacrée. C’est alors qu’il rencontre Mitia
Kozelski. Décharné et boiteux, affublé de vêtements rapiécés, cet ancien
favori de la tsarine ne paie pas de mine. Sa place de devin auprès d’Alix,
il l’a perdue le jour où Raspoutine s’est présenté devant la famille
impériale… Sa rancune est totale. Persuadé qu’il existe une relation
sexuelle entre le moujik et l’impératrice, le devin éconduit ne cache plus
son exaspération. Et de trouver un écho auprès d’Iliodore, lequel est
toujours en possession des lettres de la tsarine volées à Raspoutine. Aussi
violent que vindicatif, Mitia n’a qu’une obsession : éliminer
physiquement l’imposteur
de Sibérie. « Il faut tuer Grichka », répète-t-il. Et, à défaut
de pouvoir le faire, il faut le chasser de Saint-Pétersbourg, voire le jeter
aux fers, le castrer…
L’impensable guet-apens
Iliodore et Mitia, deux prophètes en mal de notoriété et de
reconnaissance. Minés par la haine et la jalousie, ils n’ont d’autre
ambition que de briser la vie du prophète de Pokrovskoïé. Un objectif
que partage aussi l’ancien recteur de l’académie de Tiflis82, l’évêque de
Saratov, plus connu sous le nom d’Hermogène. Viscéralement révolté
contre les turpitudes de Raspoutine, le religieux entend chasser
définitivement de Saint-Pétersbourg « ce réceptacle du Diable83 ».
Ensemble, les trois hommes fomentent un véritable guet-apens contre
Raspoutine. Un « complot religieux et aristocratique », selon les mots
d’Henri Troyat. Celui-ci est prévu dans la demeure même d’Hermogène,
la procure de Yaroslav. Nous sommes le 16 décembre 1911.
Le premier acte de la conspiration est signé Iliodore. Profitant du retour
84
de Raspoutine à Saint-Pétersbourg, l’hiéromoine l’invite à le rejoindre
au plus vite chez Hermogène. Sans la moindre méfiance, l’infortuné
Grigori répond à son appel et franchit la porte de la procure. Lui qui
avait fait preuve de tant de prescience jusqu’à présent ne se doute
absolument pas de ce qui l’attend. Une fois à l’intérieur, Raspoutine est
en effet l’objet d’un véritable procès de la part d’une demi-douzaine de
religieux complètement déchaînés. De prophètes, ses « amis » s’érigent
en procureurs. Pis encore, en inquisiteurs, si ce n’est en rapaces. Pour la
première fois depuis son arrivée dans la capitale, Raspoutine est molesté
par ses détracteurs. Le premier, Mitia, boiteux et le bras ballant, l’accuse
de coucher avec la tsarine, l’empoigne sévèrement et tente de lui saisir
les parties. Il est littéralement hors de lui. Et Hermogène de prendre le
relais de Mitia, frappant à son tour Raspoutine à la tête avec un crucifix.
« Tu es le Diable ! », lui assène-t-il à plusieurs reprises. Un autre évêque,
Rodionov, le menace carrément avec un sabre. Complètement interloqué,
« l’âme damnée » recule devant tant de violence et de haine. Prostré sur
son canapé, il tente en vain d’échapper aux coups de pied donnés par
Mitia. La scène de violence à proprement parler dure cinq longues
minutes. Pour avoir la vie sauve, le starets finit par souscrire aux
demandes des prophètes. Tout en embrassant la croix, Raspoutine promet
de quitter au plus vite le palais impérial comme l’exigent ses détracteurs.
Puis, miraculeusement,
le starets honni parvient à échapper à ses agresseurs.
La faillite de la conjuration des prophètes
Les ennemis de Raspoutine ont donc opté pour la stratégie du pire.
Choqué par l’ingratitude d’Iliodore, la véhémence d’Hermogène ou
encore la violence de Mitia, Raspoutine se réfugie chez Olga Lokhtina et
s’empresse d’envoyer un télégramme à Alix. Et il ne mâche pas ses
mots. Lui d’habitude si conciliant et si compréhensif crie désormais à la
trahison et réclame vengeance. « On a voulu me tuer, Maman », écrit-il à
la tsarine. En lisant ses propos, la tsarine ne peut cacher son chagrin et sa
colère. Son Ami victime d’une tentative d’assassinat ? Et qui plus est
accusé d’avoir fauté avec elle ? Il n’en faut pas moins à la tsarine pour
réclamer la tête des conjurés. En particulier celle d’Hermogène, le
pasteur qui a osé jeter l’anathème contre son Ami. Sous la pression des
Romanov, l’évêque de Saratov est démis de ses fonctions du Saint-
Synode puis chassé de Saint-Pétersbourg, le 17 janvier 1912. Il est même
assigné à résidence au monastère Jirovitski. De son côté, Iliodore subit à
son tour les foudres de la tsarine. Le procureur de Raspoutine est ainsi
expulsé à l’ermitage Florichtchev.
Loin de s’effrayer des décisions du Saint-Synode, les deux intéressés
en dénoncent l’iniquité. Malgré la publication du décret impérial, le
ministre de l’Intérieur Makarov hésite à appliquer les ordres d’expulsion.
L’arrestation des deux accusés risquerait au contraire de transformer ces
« scélérats » en véritables martyrs de l’arbitraire tsariste. Bref, ni
Hermogène ni Iliodore ne quittent Saint-Pétersbourg85. Défiant
ouvertement et publiquement le pouvoir tsariste, ils passent même à la
contre-offensive. Quand Hermogène réaffirme l’appartenance de
86
Raspoutine à la secte khlyst, Iliodore rédige un mémoire accusateur
contre le moujik sibérien… Intitulé Grichka, ce manuscrit est un
véritable pamphlet dénonçant pêle-mêle les turpitudes du moujik dans
les bas-fonds de la capitale et la relation plus qu’ambiguë entretenue par
le starets non seulement avec la tsarine mais aussi avec les quatre
grandes-duchesses. Et de citer l’intégralité du texte des correspondances
passionnées d’Alix avec Grigori… Des copies compromettantes des
lettres sont ensuite distribuées aux députés de la Douma. Via son
médecin tibétain Badmaiev, Iliodore fait parvenir son manuscrit à
Rodzianko, le président de l’Assemblée87. En son for intérieur, Badmaiev
sait pertinemment que ces lettres ne prouvent rien. L’intimité entre la
tsarine et le starets ? Une simple complicité née de la présence rassurante
de Raspoutine auprès de son fils hémophile. Cette maladie cachée au
peuple provoquait chez Alix une grande souffrance. « Seul Raspoutine
savait soulager ses crises de neurasthénie aiguë, précise Edvard
Radzinsky. Et, afin que sa lettre fût compréhensible pour le starets, Alix
s’efforçait d’utiliser son langage à lui, solennel et plein d’amour88. » Le
seul fait que la tsarine signe « Maman » exclut toute relation charnelle
entre elle et le moujik. La maladie d’Alexis, tel est le vrai trait d’union
entre l’impératrice et Grigori.
En septembre 1912, lors d’un voyage de la famille impériale en
Pologne, dans une réserve de chasse, le tsarévitch est de nouveau sujet à
une très grave crise. Les médecins sont catégoriques : le petit prince n’a
aucune chance de s’en sortir. Désespérée, l’impératrice fait appel au
starets. Miraculeusement, l’hémorragie s’arrête. À compter de cet
instant, Raspoutine devient intouchable.

74. H. Troyat, op. cit.


75. Hermogène fait aussi partie des défenseurs inconditionnels de Tsaritsyne.
76. Il élit domicile chez son ami, le journaliste Sazonov.
77. Nicolas II hésite entre Serge Witte et Vladimir Kokovtsov.
78. E. Radzinsky, op. cit.
79. Intervenue cinquante ans plus tôt, l’abolition du servage est une réforme trompeuse qu’a tenté
de corriger Stolypine. En 1861, malgré l’émancipation des serfs, les paysans restaient des sujets
de seconde classe. Juridiquement libres, les paysans n’étaient pas propriétaires des nouvelles
terres. Ils étaient obligés de les racheter à l’État tsariste, lequel avait indemnisé les anciens
propriétaires nobles avec des bons du Trésor.
80. Aucune organisation terroriste n’aurait revendiqué l’acte de l’assassin de Stolypine.
81. Le Cercle de Moscou regroupe, outre la propre sœur d’Alix, la grande-duchesse Elizabeth,
Vladimir Djounkovski, le gouverneur même de la province de Moscou, et Alexandre Goutchkov,
le président de la Douma. Arrière-petit-fils de serf, Goutchkov est l’un des principaux fondateurs
du mouvement octobriste en 1905, qui avait abouti à octroyer un peu plus de libertés civiques aux
sujets de l’Empire. Tout au moins en apparence.
82. Séminaire au sein duquel il sanctionnait sévèrement tout élève marquant un penchant
inexcusable pour les idées libérales, notamment
un certain Joseph Djougachvili, le futur Staline.
83. Expression de Théophane.
84. Il revient directement de Yalta.
85. Ils reçoivent aussi l’appui de la presse d’extrême droite, à l’exemple de la brochure de
Novosselov : Grégoire Raspoutine, le Débauché mystique.
86. Il se cache dans la datcha d’un médecin tibétain nommé Badmaiev. Surnommé « le rusé
Chinois » par Raspoutine, ce médecin est issu d’une grande famille de la noblesse bouriate.
87. Tactique payante de la part de Badmaiev. Hermogène et Ilidore rejoignent alors leurs lieux
d’exil sans opposer la moindre résistance, après avoir obtenu la promesse du gouvernement qu’il
leur affrète un wagon spécial. Leur départ de Saint-Pétersbourg est ainsi présenté comme une
« récompense » et non comme une sanction.
88. E. Radzinsky, [Link].
7
A

« Ce n’est pas moi qui guéris, c’est Dieu ! »


Raspoutine

« Ce n’est plus le tsar qui gouverne la Russie mais le chevalier


d’industrie Raspoutine », écrivait dans son journal la générale
Bogdanovitch. Le guet-apens du 16 décembre, orchestré contre leur Ami,
et la campagne de presse haineuse qui s’en est suivie ont profondément
indigné et attristé le couple impérial : « Je suffoque dans ce cloaque de
ragots et de méchanceté, s’emporte le tsar. Il faut mettre un terme à cette
répugnante affaire. » Dans un premier temps, les Romanov prient leur
protégé de s’éloigner de la capitale et de rejoindre la Sibérie. « Pour
mettre fin aux rumeurs », précisent-ils. Une séparation de courte durée.
Car la grave maladie du prince rappelle cruellement au couple impérial
le caractère indispensable du starets. Cinq ans après la très grave crise
d’octobre 1907, Alexis est en effet de nouveau victime d’une hémorragie
consécutive à une chute, en apparence anodine, dans une barque. Mais
la famille impériale se trouve en Pologne et Raspoutine est loin, très loin
dans son village natal de Sibérie. Qu’à cela ne tienne, prévenu par
télégramme, le starets en transe « opère » à distance, devant une icône
de la Vierge de Kazan. Et le miracle de se produire. Contre toute logique,
en dépit du diagnostic pessimiste des médecins qui ont condamné
l’enfant, et alors que toute la Russie prie pour la survie du tsarévitch, les
souffrances d’Alexis cessent. Un événement de première grandeur – dans
tous les sens du terme. À compter de l’automne 1912, la tsarine vit avec
la conviction inébranlable que la vie de son enfant et l’avenir de la
dynastie dépendent du bon vouloir du prophète des steppes. La guérison
« miraculeuse » de Spala est l’acte fondateur du mythe raspoutinien.
Après la fronde de l’hiver 1911 et l’éclipse du printemps 1912,
l’automne consacre la renaissance voire la résurrection du mage
sibérien…
*

Authentiques ou non, les lettres de la tsarine font l’effet d’une bombe.


Le « Celle qui t’aime pour l’éternité ! » alimente les ragots les plus
extravagants. Raspoutine stigmatise tous les mécontentements et devient
la cible de toutes les conversations, l’objet de toutes les rumeurs. Dans
les salons de
la capitale, il est de bon ton de plaisanter voire de parier sur la réalité
d’une relation amoureuse entre le paysan sibérien et la tsarine
« allemande ».
Le scandale des « lettres dévoilées »
Sous l’impulsion du Cercle de Moscou, la campagne de presse
redouble de violence. La censure impériale elle-même est dépassée par
l’ampleur du phénomène. De prétendues copies des lettres de la tsarine
sont ainsi vendues sous le manteau à des prix astronomiques ! D’aucuns
comparent ce scandale à celui du « collier de la reine », l’affaire qui avait
à jamais terni l’image de Marie-Antoinette dans la France
prérévolutionnaire. Le tapage est tel que l’impératrice mère, Alice elle-
même, s’en émeut. Loin de défendre sa belle-fille Alexandra, elle parle
de conduite irresponsable et suicidaire. « Ma bru ne s’aperçoit pas
qu’elle est en train de se perdre et de perdre la dynastie », affirme-t-
elle…
Devant l’ampleur des rumeurs et des calomnies, Nicolas II fait saisir
toutes les publications relatant les relations intimes de Raspoutine avec
sa famille. Une mesure impériale qui met le feu aux poudres. Le
26 janvier 1912, Goutchkov accuse Raspoutine de désacraliser la
fonction impériale et de mener la Russie à sa perte. Selon lui, la place
privilégiée de ce moujik auprès des Romanov n’est ni justifiée ni
judicieuse. À Tsarskoïé Sélo, Nicolas II ne cache pas son étonnement et
son amertume devant une telle audace. En conséquence, non seulement
l’interpellation de la Douma reste sans suite, mais il est désormais
interdit à ses députés de remettre le starets sur le gril. S’il cède aux
caprices de l’Assemblée, Nicolas II sait qu’il en coûtera, à son autorité
comme pour l’avenir du régime. Selon le successeur d’Alexandre III, ce
n’est pas tant Raspoutine, qui est visé, que le trône même des Romanov.
De son côté, le starets sibérien a toujours préféré la conciliation à la
confrontation. Pour faire baisser la tension qui règne à Saint-Pétersbourg,
il propose au tsar de regagner sa Sibérie natale. Une initiative acceptée
par Nicolas II. Mais c’est sans compter les jusqu’au-boutistes de la
Douma. D’aucuns entendent empêcher le starets de Pokrovskoïé de
rentrer à Saint-Pétersbourg. À commencer par l’imposant Rodzianko, le
président de ladite Assemblée. Dès le 26 février, celui qui se définit lui-
même comme « l’homme le plus gros de Russie » rencontre le tsar et
réaffirme l’appartenance de Raspoutine à la secte khlyst. Malgré les
conclusions de l’enquête de Tobolsk, Rodzianko n’en démord pas : le
père Grigori est un imposteur doublé d’un fornicateur. Alors, en proie au
doute, le tsar demande à son interlocuteur, qui est catégorique, de
rassembler des preuves et d’éplucher le dossier de Tobolsk, lequel est
toujours conservé au Saint-Synode. Rodzianko rencontre même le
tsarévitch. En voyant l’héritier, le président de la Douma croit avoir enfin
obtenu gain de cause. Triste désillusion. Loin de faire confiance aux
dires de Rodzianko, Nicolas II ne lui a présenté son fils que pour mieux
lui démontrer que Raspoutine n’a pas perverti l’âme de l’enfant. Aussi le
président de la Douma n’est-il pas reçu une seconde fois par le tsar.
Malgré son insistance, les portes du palais lui restent fermées. À la
Douma même, Gouchtkov ne lâche pas la bride. Prenant à partie les
députés, il prononce l’un des discours les plus virulents de sa carrière.
Parlant encore de Raspoutine, il affirme ainsi que le starets sibérien est
« une sorte de fantôme ou de vestige de l’ignorance séculaire »…
L’étonnante mise en scène de Yalta
Malgré le démenti impérial, les frasques de Raspoutine ne cessent
d’alimenter les potins et de nourrir les attaques de l’opposition au
régime. Pour la première fois depuis sept ans, la tsarine elle-même doute
quelque peu de la sincérité du Sibérien. Tout en fustigeant les ennemis
du starets – « Groutchkov et Rodzianko méritent d’être pendus ! »,
89
déclare-t-elle à la mère de Félix Youssoupov . Alix se désole de voir cet
homme de Dieu forniquer à droite et à gauche et se vanter d’avoir une
relation avec elle. Pourquoi a-t-il révélé publiquement les lettres qu’elle
lui a adressées ? Le père Grigori abuserait-il de sa confiance ? Elle lui
envoie alors un télégramme dans lequel elle le prie de s’expliquer. Et
Raspoutine de clamer son innocence. Relativement aux lettres, le starets
accuse nommément Iliodore de les lui avoir subtilisées, à son domicile
même. Une honte à ses yeux. Raspoutine se dit par ailleurs victime d’une
machination politique et réfute catégoriquement tout ce dont on
l’accable.
Son Ami innocent ? En son for intérieur, Alix le croit ; cet être inspiré
par le divin ne pourrait lui mentir. Quoi qu’il en soit, le moujik ne peut
revenir au palais comme si de rien n’était. Pour faire taire toutes les
rumeurs, il est désormais nécessaire de maintenir une distance entre le
prophète sibérien et la famille impériale. Tout au moins en apparence.
Pour preuve, l’épisode du voyage des Romanov en Crimée : si, en
théorie, Raspoutine n’accompagne pas Alix et Nikki, en réalité il a
embarqué à bord du convoi impérial, même s’il se trouve dans une autre
voiture. Pour tout dire, il y a été introduit grâce à la complicité d’Anna
Vyroubova…
Quand Nicolas II apprend la présence du moujik dans son train, il feint
la colère. Et, devant tout le personnel,
il l’oblige alors à descendre sur-le-champ. Une simple mise en scène.
Car, en pratique, Raspoutine prend le train suivant et rejoint trois jours
plus tard la famille impériale à Yalta. Où il est chaleureusement accueilli
90
dans leur tout nouveau et luxueux palais de Livadia le 19 mars 1912.
L’éclipse du printemps 1912
Quand Alexis aperçoit son « sauveur », il se précipite dans ses bras.
S’ensuit une longue étreinte au cours de laquelle Grigori lui promet de
toujours veiller sur lui. De leur côté, les grandes-duchesses ne peuvent
cacher leur joie de voir arriver cet homme qu’elles considèrent comme
un véritable père spirituel. Alix et Nikki sont pareillement émus.
Rassuré, ragaillardi, Raspoutine leur raconte avec humour son
rocambolesque voyage en train, tout en se moquant de ceux qui le
traînent dans la boue. En écoutant leur idole, les filles, d’Anastasia à
Olga en passant par Marie et Tatiana, arborent leur plus beau sourire.
Une joie de courte durée car dans la ville de Yalta se répand bien vite
une rumeur selon laquelle l’indésirable starets aurait rejoint
clandestinement la famille Romanov… Contrarié et profondément
attristé, le tsar demande alors à l’Ami de prendre congé des siens, pour
un long moment. Il en irait du salut de la dynastie, lui confie-t-il. Dépité
mais compréhensif, Raspoutine quitte alors Yalta pour Pokrovskoïé. Le
divorce est-il pour autant consommé entre le starets et les Romanov ?
Pas le moins du monde. Le séjour mouvementé de la famille impériale
en Pologne est ici pour en témoigner. C’est après leurs vacances en
Crimée que les Romanov rejoignent leur lieu de villégiature de
Bielowiégé, en Pologne. Une réserve de chasse unique en Europe, où se
sont éteints les derniers aurochs91. C’est alors qu’Alexis se blesse. Il est
en effet victime d’une grave crise d’hémophilie, sans doute la plus grave
92
de sa courte existence …
Alexis au bord de l’agonie
16 septembre 1912. Tout commence à la suite d’une banale balade en
barque. En voulant regagner la berge, le jeune prince, toujours aussi
agité, glisse sur l’embarcation et se cogne violemment l’aine. Un léger
hématome se forme, qui semble d’abord se résorber. L’impératrice
respire, car elle a tout de suite craint le pire. Cependant, le jour même de
cet incident, la tsarine et les siens quittent la réserve de Bielowiégé pour
gagner celle de Spala. À tort. La route est en effet trop cahoteuse, percée
de trop nombreuses ornières. Avec des conséquences dramatiques sur la
santé du tsarévitch. Pendant le voyage en calèche, les secousses à
répétition du véhicule ont tôt fait d’indisposer le jeune Alexis, lequel
finit par s’évanouir avant même d’arriver dans la résidence impériale de
Spala. Pire encore, l’hématome qui diminuait de taille à Bielowiégé
reprend rapidement du volume au niveau de l’aine. L’épanchement
inguinal augmente dangereusement…
19 septembre. Devant l’aggravation de l’hémorragie, l’enfant se tord
littéralement de douleur, la jambe constamment repliée sur sa poitrine.
Recroquevillé et livide sur son lit, Alexis semble au bord de l’agonie.
Jamais il n’a paru aussi mal. Ses souffrances sont telles qu’il refuse que
le médecin de famille l’ausculte. La moindre palpation du docteur
Botkine est en effet un pur calvaire. Alexis n’a même plus la force de
crier, sinon de gémir. Les douleurs de l’enfant n’ont d’écho que les
pleurs de ses sœurs et la détresse de sa mère. Devant l’impuissance du
docteur Botkine, Alexandra Feodorovna s’empresse alors de faire appel
aux spécialistes de Saint-Pétersbourg. Mais, quoique parvenus en un
temps record dans la réserve forestière de Spala, les médecins Feodorov
et Ostrogonski ne rencontrent pas plus de succès que leur collègue. Ni la
glace, ni les pansements compressifs ne semblent enrayer l’hémorragie.
À compter du 6 octobre, un nouveau palier est franchi : le tsarévitch ne
peut plus manger ni même dormir. Chacun de ses mouvements est une
véritable lutte contre le mal qui le ronge, la distension générant
d’impensables tortures. Sa température corporelle frôle désormais les
quarante degrés et les douleurs atroces gagnent l’articulation du genou.
L’infection se généralise, les membres s’ankylosent et la peau distendue
se durcit sous la pression du sang. Secoué de spasmes et paralysé par la
douleur, Alexis en appelle maintenant à la mort pour abréger ses
souffrances. Devant l’inéluctabilité du mal, ses parents décident alors
d’avertir l’opinion publique.
La Russie prie pour l’héritier
Alerter l’opinion publique de l’état critique du tsarévitch ? Une option
encore impossible à concevoir quelques semaines plus tôt pour
l’autocratie impériale. La transparence sera-t-elle totale ? Pas tout à fait.
Il est en effet hors de question de révéler l’affection congénitale qui mine
la santé du tsarévitch. Il s’agit dans un premier temps de mettre fin aux
rumeurs ; depuis quelques jours, des bruits alarmants se répandent dans
la capitale, comme une traînée de poudre : le tsarévitch aurait sauté sur
une bombe posée par des révolutionnaires ! À défaut d’avouer au monde
extérieur l’origine du calvaire, ordre est donc donné au comte Frederiks,
alors ministre de la Cour, de faire taire les rumeurs d’attentat contre la
personne du tsarévitch. Le 8 octobre, les sujets de l’Empire sont avertis
de la gravité du mal qui ronge le petit prince de huit ans.
Quand la nouvelle de la maladie de l’enfant paraît dans les journaux,
elle soulève immédiatement une énorme émotion dans tout le pays. De
Saint-Pétersbourg à Vladivostok en passant par Yalta et Tobolsk, le
peuple se rassemble dans les églises, les chapelles et même les champs
pour entonner des chants à la gloire du tsar et de sa famille. Nombreux
sont alors ceux qui prient et qui pleurent sur le sort du tsarévitch
agonisant. Alexis va mourir et Nicolas II n’aura plus d’héritier, telle est
maintenant la conviction profonde de la majorité de la population. Une
fois n’est pas coutume, même les Polonais se joignent aux Russes, dans
un climat de ferveur exacerbée. Quoique catholiques et profondément
russophobes, les habitants de Spala ont été touchés par la gentillesse, la
jeunesse et le courage d’Alexis. Ce n’est pas tant le fils du tsar qu’ils
pleurent que l’enfant d’une femme en détresse, une tsarine qui
ressemblerait à toutes les mères devant l’agonie de son petit garçon.
Enfin, le 10 octobre,
on administre les derniers sacrements à Alexis…
Le « miracle » de Spala
Les derniers sacrements donnés à Alexis ? Non, ce n’est pas possible.
En elle-même, la tsarine ne peut croire à l’inévitable. Dieu n’est pas
injuste, il doit y avoir un moyen de sauver son fils chéri ! Elle pense
alors à son starets de Sibérie, au seul homme qui, jusqu’à présent, a pu
arrêter les crises de son enfant, grâce à ses prières : Raspoutine. Mais
voilà, son Ami est loin, plus de 3 000 kilomètres les séparent, et elle ne
l’a pas revu depuis plus de six mois. Qu’à cela ne tienne, Alix décide de
prévenir l’homme de Dieu par télégramme93, convaincue que la force de
ses prières sera capable de guérir Alexis à distance…
À Pokrovskoïé, Raspoutine est à table avec sa famille quand il reçoit
l’inquiétant message. C’est sa fille Maria qui lui lit la dépêche impériale
de Spala : « Médecins désespérés. Vos prières sont notre seul espoir »,
souligne laconiquement le télégramme. Sitôt la nouvelle lue au starets,
Grigori quitte la table et se dirige précipitamment dans une petite pièce
remplie d’icônes, notamment celle de la Vierge de Kazan. À genoux et
en état de transe devant la Sainte Image, il y accomplit alors un rite
singulier, demandant à ses proches de ne le déranger, surtout, sous aucun
prétexte. Tombant à la renverse sur le sol, il implore le Seigneur de
transférer toute sa force et toute son énergie au petit corps malade de
Spala. « Son visage blanc était défiguré par la douleur, sa respiration
devenait haletante, commente sa fille Maria. La sueur coulait de son
94
front. Il tomba sur le parquet, sa jambe gauche repliée sous lui … »
Cette incantation terminée, son visage redevient serein. Il télégraphie
alors à la tsarine : « La maladie n’est pas aussi grave qu’il semble. Dieu a
vu tes larmes et écouté tes prières… Ton fils vivra. » Et d’ajouter que les
médecins doivent surtout laisser leur patient tranquille.
À la lecture du télégramme en provenance de Pokrovskoïé,
l’impératrice ressent une immense quiétude. Dans les deux heures qui
suivent, la fièvre du tsarévitch retombe, l’inflammation se résorbe et
l’hémorragie cesse. Le soir même du 10 octobre, les douleurs cessent.
Assurément, Alexis n’est plus aux portes de la mort. Contre toute attente,
le fils du tsar est même sauvé ! Guérison aussi inattendue que
miraculeuse…
Supercherie ou miracle, la tsarine ne tarde pas à trancher : c’est Dieu
lui-même qui aurait agi à distance, par l’intermédiaire de son starets
préféré. À compter du 11 octobre 1912, l’enfant sauvé in extremis entre
en convalescence. Un mois après avoir littéralement agonisé, Alexis se
remet lentement à marcher. Son genou gauche étant encore difficile à
mouvoir, l’enfant porte une prothèse métallique. Dès le 1er novembre,
l’état d’Alexis ne procure plus d’inquiétudes. Même s’il n’a pas encore
pleinement recouvré l’usage de sa jambe, on le proclame hors de danger.
À l’annonce de sa guérison, les cloches de toutes les églises de Russie
carillonnent…
L’imprévisible alliance du sceptre et de la faucille
À bien des égards, la guérison inattendue d’Alexis place Raspoutine au
firmament du ciel des Romanov. Les médecins impériaux ont beau parler
de simple coïncidence ou d’étrange effet psychologique95, Alix défend
son prophète bec et ongles. Elle est maintenant intimement persuadée
que Raspoutine est détenteur de dons exceptionnels, qu’il possède des
qualités de guérisseur octroyées par le Très-Haut. À défaut de convaincre
ses détracteurs, Raspoutine se réhabilite auprès d’Alexandra. Et de façon
définitive… Inattaquable, indispensable, intouchable, l’homme
providentiel de Sibérie a droit à tous les honneurs. Au mois de décembre,
il est invité à Saint-Pétersbourg avec toute sa petite famille, à savoir sa
96
femme et ses deux filles, Maria et Varia . Il est ainsi reçu à dîner, en
présence de la tsarine, chez Anna Vyroubova. Grigori ne s’embarrasse
pas de détails. Il mange avec ses mains et finit sa soupe en mettant la
langue dans l’assiette !
Ce repas, c’est plus qu’une rencontre entre deux familles, c’est la
fusion improbable entre deux mondes qui, il y a encore peu,
s’ignoraient : la sphère des salons dorés de la capitale et l’univers des
isbas de la Sibérie profonde. « Un tsar, un peuple, une foi », proclame
l’éternelle devise de la Sainte Russie. En ce mois de décembre 1912, ces
mots n’ont jamais été aussi chargés de sens. Plus que tout autre
événement, le dîner chez Anna Vyroubova exprime l’alliance du sceptre
et de la faucille.
Éminence grise des Romanov, Raspoutine est devenu indéboulonnable.
Les campagnes de presse restant sans effet, les ennemis du starets savent
désormais que seule l’élimination physique de l’indésirable pourra
mettre fin à ce « tsar de l’ombre » qui ne porte pas encore ce titre. Par-
dessus le marché, le starets dissuade expressément Nicolas II
d’intervenir dans les Balkans, lui prédisant l’apocalypse si les troupes
russes s’aventuraient dans la péninsule. Une option qui contrarie
radicalement les bellicistes, à commencer par l’Oncle redoutable.
Indubitablement, Raspoutine gêne,
il indispose, même. Il est devenu l’homme à abattre, la cible privilégiée
des détracteurs du régime tsariste…

89. Le futur assassin de Grigori.


90. Sa construction s’est achevée en septembre 1911. Édifiée en marbre de Carrare blanc, cette
résidence impériale est située à 3 kilomètres de la ville balnéaire de Yalta. C’est dans ce même
palais que sera organisée, en février 1945, la fameuse conférence réunissant Staline, Churchill et
Roosevelt.
91. Nicolas II est un grand chasseur. L’éminent historien Marc Ferro rapporte ainsi que le tsar
aurait plus de 10 000 loups à son actif. Plus passionné par les parties de chasse que par les
affaires de l’État, Nicolas passe le plus clair de son temps à organiser de grandes battues.
92. Le prince Alexis sera exécuté avec tous les siens le 18 juillet 1918
par les bolcheviks. Il était alors âgé de quatorze ans. Cf. Luc Mary, Les Derniers Jours des
Romanov, L’Archipel, 2008.
93. C’est Anna Vyroubova qui est chargée de télégraphier dans l’urgence le message à
Raspoutine.
94. V. Fedorovski, op. cit.
95. Selon les médecins modernes, Alexis devait ressentir l’angoisse de sa mère, laquelle
accentuait le mal. Sitôt que la tsarine a reçu le télégramme de Raspoutine, sa tension nerveuse
s’est apaisée. Une quiétude palpable, immédiatement ressentie par l’enfant.
96. Respectivement âgées de quatorze et douze ans. Sur l’insistance d’Alix, Maria entre dans une
grande école de Saint-Pétersbourg, le lycée Stehline-Kamenska.
T
L’ÉMINENCE GRISE DU TSAR

« Tant que je serai vivant, la dynastie vivra. »


Raspoutine
8
L

« La guerre risque de déstabiliser la Russie et de précipiter le pays dans la


spirale de la révolution. »
Raspoutine

Apparemment, le pouvoir du tsar sort renforcé par l’épreuve de Spala.


Dans le même temps, la situation se détériore de nouveau dans les
Balkans. Le Monténégro menace les positions de l’Empire ottoman. Tout
comme en 1908-1909. Raspoutine fait alors pression sur le tsar pour
qu’il ne prête pas main-forte aux frères slaves de la péninsule. Une
attitude qui ne fait qu’envenimer les relations entre le couple impérial et
son entourage belliciste. Non seulement le moujik illettré s’érige en
guérisseur, mais il intervient dans les affaires extérieures du pays,
damant le pion aux ministres de la Cour et ridiculisant la Russie aux
yeux du monde. En d’autres termes, l’homme de Pokrovskoïé s’érige en
juge et en acteur de l’Histoire. Le thaumaturge légitimerait-il le
diplomate ? Celui qui a sauvé le tsarévitch peut-il panser les plaies de
l’Empire ? Déterminante ou non, l’influence de Raspoutine sur les
Romanov est réelle. A-t-il pour autant évité la guerre à la Russie en
1913 ? Là est toute la question. Loin d’être convaincu par la nécessité de
la guerre, Nicolas II entend avant tout honorer sa dynastie. Car en
février 1913 débutent les fêtes somptueuses du Tricentenaire des
Romanov. Là encore, Raspoutine a droit à une place d’honneur. Un
privilège qui indispose, qui irrite ses détracteurs. Dans la cathédrale
même de Kazan, le président de la Douma n’hésite pas à chasser le
starets, en pleine cérémonie. Entre Raspoutine et la sphère politique
russe, la cassure est irréversible…

Plus encore qu’en octobre 1907, la guérison de Spala forge le mythe de


Raspoutine. De là à penser que le starets de Sibérie est le nouveau
messie, il n’y a qu’un pas que la tsarine s’empresse de franchir. Le tsar
lui-même ne jure que par « le saint homme ». En délivrant son fils Alexis
du mal qui l’étreignait, Raspoutine a démontré à la Russie entière que le
trône des Romanov était vraiment placé sous la protection du Tout-
Puissant.
L’avènement de Grigori Ier
Indéniablement, le pouvoir tsariste est conforté par l’épreuve
polonaise. Se croyant désormais protégé par Dieu, Nicolas II est
d’excellente humeur et il « lâche du lest ». Tout en gardant les habits de
l’autocratie, il se montre moins autocrate97. Le petit-fils d’Alexandre II
multiplie ainsi les gestes de bonne volonté, comme en témoigne par
exemple la grâce d’un soldat condamné aux travaux forcés.
De son côté, le tsarévitch se remet peu à peu de la crise aiguë survenue
en Pologne. Neuf mois après l’avertissement de Spala, il marche encore
avec un appareillage orthopédique et prend encore des bains de boue.
Mais, de retour dans la résidence impériale de Yalta, il joue avec ses
sœurs, plaisante avec les domestiques et se montre toujours aussi dissipé.
C’est alors qu’il est victime d’une nouvelle chute. Dans les minutes qui
suivent, un œdème se forme au niveau du genou, la peau vire au bleu et
les douleurs réapparaissent. Loin de s’effrayer de cette nouvelle attaque,
la tsarine fait d’emblée venir Raspoutine au palais de Livadia. Une fois
encore, ses prières et ses incantations rassurent Alexis et les souffrances
de l’héritier de l’Empire cessent dans les jours qui suivent. Les médecins
ont beau proclamer que ceci n’est que pure coïncidence et que le résultat
aurait été le même si le starets n’était pas intervenu, la tsarine n’en
démord pas : Raspoutine est un saint homme envoyé par Dieu. Des
propos qui ne font qu’exacerber les passions autour de ce moujik que
l’on surnomme, par dérision, Grigori Ier. Plus Alix se rapproche du
prophète et plus les attaques contre « le mauvais ange de Pokrovskoïé »
redoublent de violence. En 1913, elles atteignent même leur paroxysme.
Cela est dû sans doute à la propension qu’a le moujik illettré à s’illustrer
de plus en plus souvent sur l’échiquier international. Lors de la première
guerre balkanique de 1912, Raspoutine professe sans détour la non-
intervention de la Russie, au nom de la paix sociale. Et de convaincre le
tsar ! En apprenant la nouvelle, les bellicistes ne décolèrent pas…
« Une croix pour Sainte-Sophie ! »
9 octobre 1912. Alors même qu’Alexis est à l’article de la mort à
Spala, le Monténégro ouvre les hostilités contre l’Empire ottoman,
« l’homme malade de l’Europe ». Une dizaine de jours plus tard, la
Serbie, mais aussi la Bulgarie et la Grèce lui emboîtent le pas. Est-ce une
redite de la crise de 1908 ? Pas vraiment. Cette fois, ce ne sont plus de
simples bruits de bottes ; la guerre est déclarée et elle embrase
l’ensemble de la péninsule Balkanique. Devant ce scénario qui implique
ses frères slaves, Saint-Pétersbourg ne peut rester de marbre. De toutes
parts, de la Cour à
la presse en passant par la jeune bourgeoisie russe, on presse le tsar de
prêter main-forte au Monténégro et à ses alliés. Des manifestations sont
même organisées en faveur de la guerre. « Une croix pour Sainte-
Sophie ! », lit-on sur les banderoles. Et l’Oncle redoutable et les sœurs
monténégrines de militer activement pour une intervention armée rapide
et massive de la Russie aux côtés des forces chrétiennes.
C’est oublier les mises en garde répétées de Raspoutine. « La guerre
risque de déstabiliser la Russie et de précipiter le pays dans la spirale de
la révolution », a averti le starets. D’après Raspoutine, l’armée de Son
Altesse n’est toujours pas remise de sa déroute contre le Japon. Dix ans
après l’humiliante défaite de Tsoushima, la Russie souffre toujours des
mêmes maux : des infrastructures et un matériel de guerre obsolètes, un
commandement militaire déficient et des troupes mal armées…
Le triomphe de Grigori le Pacifiste
Le tsar hésite d’autant plus à mobiliser ses troupes (plus de 10 millions
de soldats) que l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie menacent à leur tour
d’intervenir en cas d’élargissement du conflit à la Russie. Dans la mer
Adriatique, Vienne a même expédié sa flotte face aux côtes
monténégrines. Et Raspoutine de redouter un conflit germano-russe :
98
« Les Allemands sont une force, déclare-t-il, mais les petits frères , ce
sont de vrais cochons, qui ne valent pas la peine qu’on perde ne serait-ce
99
qu’un seul Russe pour eux … » Ce que le starets redoute plus que tout,
ce sont les conséquences pour son propre peuple d’un conflit à grande
échelle. Les premiers à souffrir, estime Grigori, ce seront les petits
paysans, dont les récoltes seraient réquisitionnées par l’État pour être
expédiées sur le front, au risque de les affamer. Pis encore, si le conflit se
déroulait sur le sol russe, ils seraient les premiers à pâtir de l’occupation
ennemie. La tsarine est la première à partager l’avis de son Ami. Non
seulement elle considère l’opinion du guérisseur de son fils comme
inspirée par Dieu mais elle n’aspire pas du tout à voir la Russie entrer en
conflit avec son pays d’origine, l’Empire allemand de Guillaume II.
La guerre imminente ? Partout dans le pays, on s’enthousiasme pour un
conflit auquel la Russie n’est pourtant absolument pas prête. Et le tsar le
sait. Après avoir longuement hésité entre le secours à porter aux frères
slaves et la voie de l’apaisement, Nicolas II opte finalement pour une
solution négociée, quitte à se mettre à dos la droite revancharde et la
masse silencieuse du peuple russe100. Un tsar coupé de sa population ?
Pas réellement. Car, en février 1913, les fêtes du Tricentenaire de la
dynastie Romanov seront l’occasion pour Nikki de mesurer sa popularité
auprès du peuple russe. A priori, elle devrait être intacte.
L’humiliation des fêtes du Tricentenaire
À défaut des clameurs des champs de bataille, le tsar entend offrir à ses
sujets des célébrations qu’ils n’oublieront pas de sitôt. Il s’agit de fêter
l’arrivée sur le trône du premier Romanov, quelque trois cents ans plus
tôt. Trois siècles en arrière, la Russie était encore un État embryonnaire,
en proie à la fois aux troubles, aux appétits étrangers et aux usurpateurs.
En février 1613, alors que les soldats polonais venaient tout juste d’être
chassés de Moscou, le zemski sobor, congrès de la Terre russe, avait
choisi un jeune adolescent de seize ans pour diriger l’Empire naissant.
101
Répondant au nom de Michel Romanov , il était alors retenu dans un
couvent par sa mère et fut porté sur le trône en raison de ses liens de
parenté avec Ivan le Terrible. C’était en effet le petit-fils du boyard
Nikita Romanov, frère de la deuxième femme de ce tsar haut en couleur.
Hissé au sommet de l’Empire malgré l’opposition de sa mère moniale,
Michel Romanov fut le seul tsar jamais élu dans cet immense pays…
Tout commence à Saint-Pétersbourg, au petit matin du 21 février 1913,
par une grande salve d’artillerie. Loin d’annoncer la guerre, les canons
de la forteresse Pierre-et-Paul signalent le coup d’envoi des festivités du
Tricentenaire. En tout et pour tout, trente et un coups sont tirés. Pour ce
jour de fête, les troupes impériales ont revêtu leurs habits d’apparat.
Elles sont impeccablement alignées entre le palais d’Hiver et la
cathédrale Notre-Dame-de-Kazan. La foule des grands jours est
massivement présente. Enthousiaste, elle semble avoir fait table rase de
la défaite devant le Japon et des massacres du « dimanche rouge102 » de
janvier 1905. C’est à qui apercevra le cortège impérial au-delà de la
colonne des soldats et de l’escadron de cosaques en manteau écarlate.
Les hommes se découvrent devant le tsar et les femmes acclament son
nom. Certains essaient en particulier de repérer le petit prince, porté par
un soldat de haute stature au crâne rasé.
Factice ou non, la joie populaire est palpable et le tsar en tire la
conclusion erronée qu’il est toujours aimé de son peuple. La tsarine, elle,
affiche un visage beaucoup plus circonspect. Fuyant les bals, les
cérémonies et les fêtes en tout genre, Alexandra Feodorovna n’a jamais
été friande de bains de foule. En ce 21 février, coiffée de sa tiare, elle n’a
qu’une obsession : la santé de son cher fils. Et celle-ci est étroitement
liée à la présence de Grigori. Grigori ? Elle espère le retrouver dans la
cathédrale de Kazan… Vêtu d’un grand manteau noir et chaussé de
bottes impeccablement lustrées, pour une fois, le moujik abhorré siège
aujourd’hui parmi les invités d’honneur. Un comble pour ses
détracteurs !
Quand il aperçoit le starets, Rodzianko ne cache pas son amertume.
Jusqu’où cet imposteur des steppes va-t-il poursuivre sa provocation ? Il
ose s’asseoir au milieu des sénateurs et devant les députés de la Douma !
Pour le président de la digne Assemblée, c’en est trop. Le moujik a beau
être le protégé du couple impérial, Rodzianko laisse éclater sa colère.
S’avançant vers le starets, l’imposant président l’apostrophe sévèrement
et le prie de quitter sur-le-champ l’enceinte de la cathédrale. Surpris et
décontenancé par l’attitude de Rodzianko, Raspoutine préfère s’éclipser.
Tout en rétorquant à son interlocuteur qu’il a été invité par le tsar,
Grigori se retire. En particulier pour ne pas provoquer de scandale. En
franchissant le portail de Notre-Dame, Raspoutine se contente de
murmurer : « Oh, mon Dieu, pardonnez-lui son péché ! »…
« Que Dieu protège le tsar ! »
L’éviction de Raspoutine de la cathédrale de Kazan n’empêche pas les
festivités de se poursuivre103. Et les risques de guerre généralisée de
s’éloigner. Dès le mois de mai 1913, le couple Romanov est
chaleureusement reçu à Berlin, à la faveur du mariage de la princesse
Victoria-Louise de Prusse et du duc Ernest-Auguste de Brunswick. C’est
pour le tsar l’occasion de rencontrer le Kaiser Guillaume II et le roi
104
d’Angleterre George V . Ensemble, les trois monarques décident de
calmer le jeu dans les Balkans. Même la reprise des hostilités, un mois
plus tard, entre la Bulgarie et ses anciens alliés ne débouche pas sur une
guerre généralisée105. Nicolas II réaffirme en particulier son renoncement
à conquérir Istanbul, l’ancienne Constantinople. Car l’Allemagne, tout
comme la Russie, veut par-dessus tout éviter de jeter de l’huile sur
le feu. Berlin et Saint-Pétersbourg savent pertinemment que leurs
régimes sont encore trop fragiles pour entreprendre une aventure
militaire. En attendant, les Balkans restent une poudrière ; les risques de
guerre européenne sont toujours d’actualité.
Mais qu’importe, les festivités du Tricentenaire continuent de plus
belle. À leur retour de Berlin, les Romanov les complètent par un
immense périple à travers la Russie. Partout dans l’immense Empire,
d’Iaroslav à Moscou, le tsar et sa famille sont accueillis en héros. Des
inaugurations de monuments aux poses de première pierre, Nicolas II est
acclamé comme un dieu par une foule en liesse. Du pain et du sel lui sont
106
offerts, en témoignage de l’hospitalité du peuple russe . « Que Dieu
protège le tsar107 », entonnent les paysans massés le long de la Volga. Pas
de cris hostiles. Aucun signe de mécontentement n’est perceptible, aucun
attentat n’est perpétré. En apparence, le tsar ne fait plus qu’un avec la
Nation – l’alliance du sceptre et de la faucille semble définitivement
scellée…
Séjour risqué à Yalta
Le point d’orgue du voyage impérial est sans conteste
la cérémonie commémorative à Kostroma. Pour la circonstance,
Raspoutine est présent à l’office donné au monastère Ipatiev, l’ancienne
résidence forcée du premier Romanov. Malgré l’incident de la cathédrale
de Kazan, « l’odieux moujik » fait plus que jamais partie de l’entourage
impérial. Une fois encore, les détracteurs du starets ne décolèrent pas de
voir ainsi leur « pire ennemi », tout fringant et en chemise de soie,
pénétrer le plus naturellement possible dans le monastère en compagnie
du couple impérial. Quant à Nicolas II, il a endossé son uniforme du
régiment d’Erevan. Pour couronner le tout, hormis le haut procureur
Sabler, aucun grand dignitaire n’est autorisé à assister à la cérémonie du
Tricentenaire. Le premier, Vladimir Djounkovski108, gouverneur de
Moscou, s’indigne de la place privilégiée accordée au starets sibérien.
À Yalta même, où Raspoutine vient de nouveau de débarquer, le général
Doumbadzé ne supporte plus la présence du moujik au palais Livadia. Il
envisage carrément de le supprimer au cours de l’un de ses périples en
mer…
Commandant de la garnison de Yalta, le général Doumbadzé s’insurge
de voir Raspoutine surgir dans la cité balnéaire. Avant même l’arrivée du
starets, l’officier rebelle prévient ses supérieurs109 de son intention
d’attenter aux jours de Raspoutine. « Je le ferai noyer dans les eaux de la
mer Noire », précise-t-il dans un télégramme.
À Nicolas II en personne, Doumbadzé fait part de son désagrément de
voir le moujik errer dans les couloirs du palais. D’après lui, ce paysan
illuminé ne peut que desservir le régime et nuire à son prestige. « La
population de Yalta déteste ce moujik ! », martèle-t-il à l’empereur. Ce à
quoi le tsar lui répond qu’il entend agir à sa guise et recevoir qui bon lui
semble. De son côté, Beletski informe le général de Yalta qu’il
désapprouve formellement ses intentions de tuer Raspoutine. Résultat :
non seulement Grigori revient sain et sauf de Crimée, mais un
appartement personnel, très cossu, lui est même alloué à son retour dans
110
la capitale. Il s’installe alors au 64 de la rue Gorokhovaïa , à deux pas
de la gare de Tsarskoïé Sélo, accompagné de ses deux filles. Son
influence et sa renommée n’ont jamais été aussi grandes. Mais loin de
désarmer ses adversaires, sa gloire ne fait qu’alimenter leur haine.

97. Des propos qu’il faut toutefois nuancer. Tout en se montrant magnanime avec certains
condamnés, Nicolas II fait preuve d’une extrême fermeté lors d’une grève de mineurs en Sibérie.
La troupe n’hésite pas à tirer sur les ouvriers. On dénombre deux cent soixante-dix morts.
98. À savoir les pays slaves de la péninsule Balkanique.
99. E. Radzinsky, op. cit.
100. L’influence de Raspoutine dans le conflit balkanique n’est pas déterminante. Si Nicolas II a
écouté Raspoutine, il a surtout choisi de ne pas intervenir pour ne pas contrarier l’Allemagne de
Guillaume II.
101. Lors de sa désignation par l’Assemblée, le jeune Michel se trouve
à Kostroma, au monastère Ipatiev.
102. Voir chapitre 3, p. 52.
103. Alix n’a cependant pas manqué de montrer sa vive désapprobation en apprenant ce qui était
arrivé à son Ami.
104. Physiquement, George V et Nicolas II se ressemblent comme deux frères jumeaux.
105. La seconde guerre balkanique, déclenchée le 16 juin 1913, oppose la Bulgarie, frustrée des
gains obtenus à l’issue du premier conflit,
à la Serbie et à la Grèce. Elle s’achève un mois plus tard, le 18 juillet, par la défaite totale des
troupes de Sofia.
106. Une offrande traditionnelle russe rappelant que le tsar protège les paysans et préserve le
bétail des loups. Le tsar est celui de tous les sylvains.
107. L’hymne de l’Empire russe.
108. Gouverneur chargé de veiller à la sécurité de la famille Romanov pendant les cérémonies du
Tricentenaire.
109. Notamment Beletski, le commandant du département de la Police.
110. Dans un premier temps, Raspoutine et ses filles se sont installés au
3 avenue d’Angleterre. Le vaste appartement, de plus de cinq pièces, est toutefois trop peu
confortable. Curiosités, un loup et un ours empaillés se dressent dans l’entrée.
9
L

« Si cette maudite bonne femme


[Khionia Gousseva] ne m’avait pas coupé les intestins, il n’y aurait pas eu de
guerre…
Et pendant que mes intestins guérissaient, l’Allemand a commencé la bagarre. »
Raspoutine, au lendemain
de l’attentat à Pokrovskoïé

Raspoutine ? L’homme de toutes les divisions et de toutes


les rumeurs. Non seulement il trouble la Russie, mais il scinde
la Cour en clans et divise la famille des Romanov elle-même. Réuni
autour d’Elizabeth Feodorovna, la propre sœur de l’impératrice, le
Cercle de Moscou n’en démord pas : il faut se débarrasser coûte que
coûte de l’odieux imposteur. Une situation d’autant plus urgente que le
starets abhorré prend de plus en plus ses aises dans la capitale. Il est
maintenant le maître du jeu politique russe. Non seulement il fait
démettre un Premier ministre, Vladimir Kokovtsov, mais il « nomme » un
certain Bark au ministère des Finances, domaine dans lequel il est par
ailleurs parfaitement ignorant. À Saint-Pétersbourg même, le starets
séduit autant qu’il agace. Cependant il est devenu incontournable,
l’éminence grise du tsar. Les ministres, les banquiers et les femmes du
monde se pressent chez lui pour l’écouter, mais aussi pour le séduire. La
conquête de Raspoutine est devenue le tremplin nécessaire à tout
ambitieux désirant s’approcher du tsar et réussir dans le grand monde.
Fort de cette nouvelle notoriété, le starets le plus connu de l’Empire
revient en triomphateur dans son village natal. Pour son plus grand
malheur. Seulement quinze jours après son retour, une femme au visage
défiguré par la syphilis le poignarde gravement à la sortie de l’office du
dimanche. On craint pour sa vie. Son hospitalisation est d’autant plus
inquiétante qu’elle intervient au moment où la situation politique se
dégrade dans les Balkans. Contrairement aux crises précédentes,
Raspoutine ne parvient pas à arrêter la grande marche de la guerre…
*

Sitôt revenu dans la capitale, Raspoutine est accueilli en véritable roi


de Saint-Pétersbourg. Il est l’homme qui a sauvé le fils du tsar de la
mort ; c’est un héros de la Sainte Russie. Anna Vyroubova l’introduit
dans tous les salons, à l’exemple de celui de la baronne Rosen. C’est
l’occasion pour Raspoutine de côtoyer les plus grands, tant dans le
domaine de la finance et de l’industrie que dans ceux de la politique et de
la presse. On y croise ainsi le comte Witte, le prince Mechtcherski, mais
aussi le banquier Rubinstein ou encore l’industriel Poutilov.
Quand un simple paysan thaumaturge
fait et défait les ministres
Loin de se moquer du langage familier du starets ou de rire
ouvertement de son allure, ses nouveaux amis ont à cœur de le séduire,
pour mieux gagner les faveurs des Romanov. Raspoutine, un homme
d’influence ? C’est trop peu de le dire. Après le « miracle de Spala », il
est devenu le tsar de l’ombre, celui dont l’avis peut briser en un instant la
carrière d’un ministre ou hisser au plus haut rang un individu en
apparence sans envergure. Preuve en est la destitution du comte Vladimir
Kokovtsov. Chargé par Alix « d’examiner l’âme » du Premier ministre,
Raspoutine en brosse un portrait peu flatteur. Non seulement il ne le
trouve pas à la hauteur de sa fonction mais il rapporte à la tsarine la
recommandation expresse que lui a suggérée Kokovtsov, de regagner au
plus vite la Sibérie. Une recommandation en forme de menace. Qui plus
est, le ministre s’oppose catégoriquement à l’initiative de Grigori, lequel
entend faire fermer tous les cabarets pour lutter contre l’alcoolisme. Le
verdict d’Alix ne se fait pas attendre : Kokovtsov est démis de ses
fonctions et remplacé immédiatement par le docile Ivan Goremykine111.
Nous sommes en janvier 1914. Selon la logique impériale, qui se dresse
contre le starets se dresse inévitablement contre l’Empire lui-même.
L’option de la tsarine est désormais de tourner le dos à toutes les
réformes libérales entreprises sous le défunt Stolypine. Une grande
erreur d’analyse. Et Raspoutine de se mêler d’affaires qui lui sont
totalement étrangères. Sous sa pression, Piotr Bark hérite du ministère
112
des Finances . D’une certaine façon, le moujik devient
le garant de la restauration de l’Empire autoritaire du tsar…
Le nouveau monarque de Saint-Pétersbourg
À mesure que son influence grandit, le cercle de ses ennemis s’élargit.
Mais qu’importe, l’essentiel pour Raspoutine étant de s’assurer le soutien
inébranlable du couple impérial.
Cette place unique, il la doit d’abord à ses pouvoirs paranormaux. Une
légitimité médicale, serait-on tenté de dire. La maladie du tsarévitch est
la meilleure garantie de sa survie politique. Pour les Romanov, en mal de
légitimité, Raspoutine est plus qu’un starets, c’est l’incarnation même du
lien indéfectible qui unit le tsar à ses sujets. Il est devenu le symbole de
la trinité Tsar-Église-Peuple113.
De retour à Saint-Pétersbourg au début de l’année 1914, Raspoutine
peut mesurer cette nouvelle popularité. Son parler a beau être saccadé,
son vocabulaire approximatif et ses tournures de phrase toujours mal
appropriées, il fascine littéralement le Tout-Saint-Pétersbourg. Sa foi
naïve et enthousiaste est communicative. Dans son nouvel appartement
114
du 64 rue Gorokhovaïa , lequel est placé sous la protection permanente
115
de l’Okhrana , Raspoutine est désormais entouré de ses admiratrices, de
tout âge et de toute condition sociale. À leur entrée dans l’appartement, il
les serre chaleureusement dans ses bras et les embrasse même sur la
bouche, au grand étonnement des hommes qui les accompagnent.
Qu’elles soient riches, jeunes, veuves, ouvrières, duchesses, divorcées ou
abandonnées, les femmes lui vouent un véritable culte. « Tout se mêle
autour de cette table, précise Radzinsky116 : le chinchilla, la soie et le
drap sombre, les diamants de la plus belle eau et les fines aigrettes dans
les cheveux, les fichus blancs des sœurs de charité et les foulards des
vieilles femmes. » Une dizaine de femmes et quelques hommes sont
ainsi quotidiennement attablés autour de cet homme énigmatique. Tout
en dégustant le thé et en distribuant des coupes de fruits et quelques
gâteaux secs à ses invités, Raspoutine martèle toujours les mêmes mots
et les mêmes phrases : « Le royaume de Dieu est en nous. Trouve Dieu et
vis en lui et avec lui. » D’Olga Lokhtina, sa première maîtresse
pétersbourgeoise, à Anna Vyroubova, cette grande blonde corpulente au
117
visage ingrat, en passant par la naïve Alexandra Pistolcors ,
l’éblouissante princesse Chakhovskaïa et la scandaleuse Olga Golovina,
elles considèrent leur hôte comme un véritable saint et Grigori ne les
détrompe pas. Après avoir rompu le pain et mangé avec ses mains, le
starets sibérien invite ses invitées à entonner des cantiques célébrant
l’amour divin… Quoi de plus étonnant, alors, que de voir ces femmes si
dissemblables, dont la plupart ne se supportent pas, chanter à l’unisson
des psaumes pour le simple et bon plaisir d’un simple moujik, illettré et
illuminé118 ? Un chant qui invite à la danse la plus effrénée. Dans les
moments de grande exaltation, Raspoutine n’hésite pas à monter sur la
table et à tourner sur lui-même, emporté par l’ivresse de sa communion
avec le Très-Haut. Des mouvements rappelant curieusement ceux de la
119
secte des khlysti …
En l’espace de quelques semaines, la rue Gorokhovaïa devient un
condensé du monde russe et le seul endroit de la Russie où toutes les
classes sociales se retrouvent. Chaque visiteur est convaincu des dons
divins de Raspoutine et tous espèrent obtenir la grâce du Seigneur.
L’homme qui a guéri l’enfant du tsar ne peut que descendre du ciel…
Quand les puissants lui offrent de l’argent, espérant ainsi conserver leurs
privilèges puis gagner le royaume des cieux, Raspoutine le redonne aux
pauvres, lesquels aspirent à devenir riches à leur tour. Le starets le plus
influent de Russie amasse ainsi l’argent pour mieux le redistribuer. On
sollicite le starets guérisseur au sujet de toutes sortes de problèmes. Des
entrepreneurs aux fonctionnaires, civils ou militaires, en passant par les
prostituées ou les mendiants, tous demandent le secours du protégé de
l’impératrice, parfois pour favoriser une promotion, ou même échapper à
un contrôle du fisc ! Chaque jour, Raspoutine reçoit plusieurs centaines
de lettres, du courrier en provenance de toutes les régions de Russie et
venant de toutes les couches de la société. On s’adresse au moujik
comme à un messie ; en l’espace de quelques semaines, le paysan de
Pokrovskoïé devient l’homme du dernier recours ou de la dernière
chance. Quand ce n’est pas une femme qui intervient pour éviter le
renvoi de son mari, c’est un père qui interpelle le prophète pour sauver
son fils qui croupit dans les geôles du tsar…
Raspoutine sévèrement blessé par une marginale
À l’approche de l’été 1914, les bruits de bottes se font de nouveau
entendre dans les Balkans. Fidèle à sa ligne de conduite, Grigori exprime
son désaccord quant à toute intervention russe dans une guerre
européenne ; mais cette fois, Nicolas II ne l’écoute plus. Seule son
épouse brandit encore le drapeau du pacifisme. Dépité et fatigué par le
climat belliciste de la capitale, Raspoutine aspire désormais à regagner sa
Sibérie natale. Ce que l’impératrice accepte, car, pour Alix, les désirs de
son starets sont des ordres…
Accompagné de sa fille Maria, et de deux admiratrices dont l’une est
l’incontournable Anna Vyroubova, Raspoutine prend le train jusqu’à
Tioumen120 avant de rejoindre en calèche son village de Pokrovskoïé. Il y
121
parvient le 14 juin . À son grand étonnement, une foule dense et exaltée
l’attend à l’entrée du village. Tout le monde veut voir, toucher et
entendre l’idole de Saint-Pétersbourg, le sauveur attitré du tsarévitch.
Des jeunes filles le comblent de présents dans l’attente de sa bénédiction.
La liesse populaire est telle que Raspoutine a peine à se frayer un chemin
jusqu’à sa demeure, une belle bâtisse où l’attendent sa femme et ses deux
autres enfants. Quoi qu’il en soit, cette joie est de courte durée. En
effet, dès le lendemain de l’arrivée triomphale de Grigori dans son
village, un inquiétant télégramme arrive en provenance de Saint-
Pétersbourg : l’archiduc d’Autriche, François-Ferdinand, vient d’être
victime d’un attentat dans les rues de Sarajevo. Aux dernières nouvelles,
son assassin serait un nationaliste serbe. Désormais, la guerre est
inévitable. Contrairement aux précédentes crises balkaniques, les
grandes puissances européennes expriment cette fois sérieusement leur
envie d’en découdre. L’Autriche-Hongrie et l’Empire allemand sont en
première ligne, Vienne et Berlin semblent déterminés à en finir avec la
Serbie. Une option qui ne peut laisser indifférente la Sainte Russie.
À Tsarskoïé Sélo, Nicolas II sait qu’il ne pourra plus éviter ce grand
bouleversement. Hormis la tsarine, tout son entourage milite pour
l’entrée en guerre du pays. Se sentant complètement désemparée face à
cette coalition de bellicistes, la tsarine ne voit plus qu’un seul moyen de
parer à l’inévitable, rappeler d’urgence Raspoutine à Saint-Pétersbourg.
C’est alors qu’une nouvelle tout aussi inconcevable lui est télégraphiée
de Sibérie : Raspoutine vient d’être blessé à coups de couteau par une
femme sans nez à la sortie de la messe ! L’événement dramatique se
produit le 28 juin dans le calendrier russe, soit le 11 juillet pour les
Occidentaux122. Étrange coïncidence.
De l’Antéchrist au martyr
Ce dimanche 28 juin 1914, Raspoutine vient tout juste de sortir de
l’église de Pokrovskoïé. S’approche alors de lui une mendiante, ou
supposée telle, qui lui tend la main et lui demande l’aumône. Elle a le
visage défiguré par la maladie. Sans crainte, Raspoutine fouille
méthodiquement ses poches à la recherche de quelque pièce. L’horrible
mendiante en profite alors pour le poignarder au ventre, au moyen d’une
baïonnette-sabre cachée sous ses haillons ! L’événement se produit
devant des dizaines de témoins. Sitôt commis son méfait, la jeune femme
ne fuit pas mais affronte la foule en criant : « J’ai tué l’Antéchrist !
Louez Dieu, l’Antéchrist est mort ! » Elle est rapidement saisie par les
gens du village et échappe de peu au lynchage. Raspoutine, quant à lui,
peine à se remettre de ses blessures. Au prix d’efforts démesurés, il se
traîne jusqu’à sa demeure. Pendant plusieurs jours, le starets sera entre la
vie et la mort. Sans l’arrivée en urgence d’un médecin en provenance de
Tioumen123, peut-être le moujik aurait-il succombé à ses blessures…
L’enclume d’Iliodore ?
Chapelière de son état, la femme en haillons qui a agressé Raspoutine
n’a pas eu le temps de réitérer son geste. À peine a-t-elle eu le temps de
professer sa haine du « faux prophète », qu’elle a été immédiatement
ceinturée par les villageois, plaquée au sol et remise à la police. Devant
ses interrogateurs, elle dit s’appeler Khionia Gousseva. À aucun
moment, elle ne désavoue son geste. Bien au contraire. Selon elle, c’est
une action préméditée de longue date. Ruminant sa haine du starets
depuis plus de quatre ans, elle prétend avoir rencontré Raspoutine en
1910, lors d’une cérémonie rituelle de la secte khlyst à Tsaritsyne. Le
« faux prophète » aurait alors abusé de la confiance d’une religieuse, une
certaine Xénia, pour la violer. Khionia, dès lors, n’a eu qu’une
obsession : venger l’honneur de son amie !
En réalité, les dires de cette malheureuse sont un véritable tissu de
mensonges. Gousseva n’a jamais croisé la route de Raspoutine. Sa haine
du starets, elle la tient d’Iliodore, le prophète chassé de Tsaritsyne. Après
124
enquête, il s’avère que cette jeune femme, autrefois belle et équilibrée ,
aurait été complètement manipulée par Serge Troufanov, alias Iliodore,
l’ennemi implacable de Raspoutine depuis près de trois ans. Depuis
l’échec de la conjuration des prophètes en décembre 1911, Iliodore voue
une haine sacrée au starets de Pokrovskoïé. Dans l’intervalle, destitué de
ses fonctions par le Saint-Synode, l’incontrôlable ex-hiéromoine a créé
une association de femmes censées avoir été victimes de « l’odieux
moujik ». Appelé « La Nouvelle Galilée », ce groupe féminin extrémiste
s’est fixé pour but de castrer Raspoutine. Et Khionia Gousseva fait partie
de cette secte de furies !
Depuis son lit d’hôpital de Tioumen, tenu au courant du
développement de l’enquête, Raspoutine reste persuadé qu’Iliodore a
armé le bras de Gousseva. Et le starets est d’autant plus convaincu de la
culpabilité de l’ancien prêtre de Tsaritsyne qu’il a reçu une lettre
menaçante de l’intéressé. « Je suis le vengeur ! », lui a-t-il écrit. Dès le
2 juillet, la fuite d’Iliodore à l’étranger sonne comme un aveu. Pour
gagner la Suède via la Finlande, le fondateur de la Nouvelle Galilée se
serait rasé la barbe puis déguisé en femme…
Un geste qui hypothèque la paix dans le monde
Déclarée irresponsable de ses actes, Khionia Gousseva est envoyée à
125
Tomsk, dans un asile psychiatrique . Pendant ce temps, affaibli et
encore hospitalisé, Raspoutine essaie en vain de retenir le bras armé de
Nicolas II dans le conflit qui embrase de nouveau la péninsule
Balkanique. Pendant plusieurs jours, l’empereur oscille entre sa volonté
de ne pas provoquer l’Allemagne et celle d’honorer son alliance avec la
France. Le 7 juillet, il confirme ses engagements auprès du président
français Raymond Poincaré, alors en visite à Saint-Pétersbourg. Après
moult hésitations, le tsar cède finalement à la pression de ses généraux,
126
notamment celle de l’Oncle redoutable ; le 18 juillet 1914 (soit le
31 juillet dans notre calendrier), il publie l’ordre de mobilisation
générale, espérant ainsi dissuader les Allemands d’entrer dans le conflit.
Trois jours plus tôt, le 15 juillet, l’Autriche-Hongrie a en effet ouvert les
hostilités avec la Serbie. Le 1er août, l’événement que Raspoutine redoute
par-dessus tout se produit : Berlin déclare la guerre à Saint-Pétersbourg.
La déclaration à proprement parler est remise à Sazonov par
l’ambassadeur d’Allemagne en Russie, le comte Pourtalès. Toujours
cloué sur son lit d’hôpital, Raspoutine enrage de n’avoir pu enrayer la
machine infernale. Et le starets de maugréer : « Si cette maudite bonne
femme ne m’avait pas coupé les intestins. Il n’y aurait pas eu de
guerre… Et, pendant que mes intestins guérissaient, l’Allemand a
commencé la bagarre ! »
Quand Nicolas II apprend la nouvelle de l’entrée en guerre de
l’Allemagne, il est visiblement atterré. « C’est arrivé quand même… »,
commente-t-il amèrement. L’impératrice est tout aussi émue. D’origine
allemande et de surcroît cousine germaine du Kaiser Guillaume II,
Alexandra Feodorovna a le cœur brisé. Elle est au bord des larmes.

111. Jugé trop réformateur et trop libéral, le comte Witte n’est pas reconduit dans ses fonctions.
112. Un poste qu’il gardera jusqu’à la fin de l’Empire, c’est-à-dire jusqu’à la révolution de
février 1917.
113. Raspoutine incarne « l’orthodoxie du peuple », selon l’expression d’un prêtre contemporain
du starets.
114. Situé au troisième étage, cet appartement de cinq pièces est totalement pris en charge par le
tsar. Raspoutine s’y installe à partir du printemps 1914.
115. Deux agents de l’Okhrana, Terekhov et Svistounov, surveillent quotidiennement son
immeuble, tant pour le protéger que pour l’espionner.
116. E. Radzinsky, op. cit.
117. Alors enceinte, Alexandra Pistolcors est accompagné de son mari, employé à la chancellerie.
118. Parmi les raspoutiniennes les plus inconditionnelles, on distingue la Sibérienne Elena
Patouchinskaïa, la séduisante Volynskaïa et la baronne Koussova.
119. Voir chapitre 5, p. 82.
120. Un long voyage : près de 90 kilomètres séparent Tioumen de
Pokrovskoïé.
121. Dans le calendrier russe.
122. Treize jours séparent donc les deux attentats, qui ont lieu à la même date dans les deux
calendriers. Ils vont précipiter l’Europe dans
la guerre.
123. Il est appelé par télégramme par le fils de Raspoutine, Dimitri. La constitution très robuste
de Grigori – il pèse plus de cent kilos – peut également expliquer sa survie. Il est aussi à noter
qu’aucun organe vital n’a été touché. La tsarine elle-même envoie son propre chirurgien à
Tioumen, le docteur von Breden.
124. Puis elle aurait contracté la syphilis au cours d’un pèlerinage à Jérusalem. Son visage aurait
alors été ravagé par la maladie.
125. Elle n’en sortira qu’à la faveur de la Révolution bolchevique, en novembre 1917.
126. Dans un premier temps, Nicolas II a annulé l’ordre de mobilisation générale, ayant reçu de
Raspoutine deux télégrammes véhéments qui lui annonçaient la fin de la Russie et la Révolution
en cas de conflit avec l’Allemagne. La Cour est alors partagée entre les partisans de l’Entente
avec la France et les germanophiles. La plupart des monarchistes, résolument hostiles à tout
accord avec les Anglais, suggèrent aussi une alliance entre les trois dynasties impériales.
10
L R ?

« Sans Raspoutine, il n’y aurait


pas eu Lénine. »
Kerenski

Été 1914, la Russie entre en guerre dans la liesse générale. Malgré


l’influence qu’on lui octroie, Raspoutine n’a pas pu empêcher
l’inévitable. Cependant, l’illusion de puissance de l’armée russe est de
courte durée. À compter de l’année 1915, l’horizon s’assombrit. Devant
le rouleau compresseur allemand, l’armée tsariste cède la Galicie, la
Pologne et une partie des territoires baltes. En l’espace de quelques
semaines, l’allégresse cède le pas à la suspicion ; on se met bientôt en
quête de boucs émissaires. Après avoir emprisonné le ministre de la
Guerre, on soupçonne Raspoutine de faire le jeu de Berlin, voire celui
des révolutionnaires bolcheviques. Mais toutes ces attaques demeurent
vaines. Et ce, malgré la vie débridée de Raspoutine, les scandales qui la
ternissent et qui rejaillissent sur le couple impérial. Contre vents et
marées, la tsarine soutient l’indésirable Raspoutine ! Mieux encore,
après un court moment de disgrâce, l’exilé de Sibérie revient en position
de force à Petrograd. Il devient même le véritable maître de la Russie.
Gouverné par un moujik illettré, l’Empire paraît moribond. Le tsarisme
se lézarde avant même le renversement du tsar. D’une certaine façon,
Raspoutine fraie le chemin à Lénine…

*
Jusqu’au bout, le tsar a espéré éviter le conflit avec l’Allemagne de son
« cousin » Guillaume II. Mais ç’eût été trahir ses engagements vis-à-vis
de la France. Désormais, Nicolas II ne peut plus reculer, quitte à voir son
trône basculer. Et pourtant, en entrant dans la guerre, le dernier des
Romanov signe son arrêt de mort.
« Vive la France ! »
127
Le 20 juillet 1914 , au palais d’Hiver, l’empereur de toutes les
Russies se ressaisit. Devant la Cour au grand complet, rassemblée dans
la galerie Saint-Georges, Nicolas reprend à son compte un discours
prononcé un siècle plus tôt par son prédécesseur Alexandre Ier, au
moment de l’invasion napoléonienne : « Je déclare ici solennellement
que je ne signerai pas la paix avant que le dernier soldat ennemi ait quitté
notre sol… » L’émotion est à son comble. Enthousiasmés par les paroles
de Nicolas II, les dignitaires de la Cour entonnent un Te Deum, puis
acclament le couple impérial. « Vive la France ! », n’hésitent pas à crier
certains militaires. « Nous ne signerons la paix qu’à Berlin », répètent-
ils. Des officiers aux évêques, en passant par tous les hauts
fonctionnaires de l’État, c’est à qui s’approchera au plus près du tsar et
de l’impératrice pour les toucher, les congratuler ou les embrasser.
Parvenu difficilement au balcon du palais d’Hiver, le couple impérial
n’est pas moins impressionné par les clameurs venant de la rue. La
ferveur de la populace n’a en effet rien à envier à celle des dignitaires.
Plusieurs milliers de Russes acclament leur souverain, brandissant son
portrait. À la vue du souverain et de sa femme, une énorme émotion
s’empare de la foule massée au pied du palais. Les étendards s’abaissent
et tous, riches et pauvres, jeunes et vieux, hommes et femmes
s’agenouillent devant les Romanov, entonnant à leur tour l’hymne
national, « Dieu protège le tsar ». Puis tous se relèvent et s’ensuit une
ovation interminable. Neuf ans après le « dimanche rouge », le peuple
aurait-il pardonné à son souverain ? Le tsar en est intimement convaincu.
Une impression déjà ressentie à la faveur des fêtes du Tricentenaire.
Ragaillardi par ces ovations inattendues, Nicolas II est maintenant
persuadé d’avoir reçu une mission divine. Son rêve le plus ambitieux est
de conquérir Constantinople et de dresser la croix orthodoxe sur le toit de
la basilique Sainte-Sophie. De son côté, Alexandra est loin de partager
l’enthousiasme de son mari. Cette ferveur populaire la gêne. N’est-ce pas
le sang de ses compatriotes que la Russie appelle à répandre sur son sol ?
À défaut d’arrêter la guerre, Alix et ses filles préféreront travailler en
tant qu’infirmières à l’hôpital du palais de Tsarskoïé Sélo. Pour la
première fois dans sa vie d’impératrice mal-aimée, Alix se sentira utile…
Quand Raspoutine feint de se ranger
à l’engouement patriotique
« La guerre a mis fin à toutes nos dissensions intestines… Le peuple
russe n’a pas éprouvé une pareille secousse de patriotisme depuis 1812. »
Ainsi s’exprime le président de la Douma, Mikhaïl Rodzianko, au soir de
la journée historique du 20 juillet. Raspoutine lui-même semble emporté
par cet incontrôlable élan patriotique. Mais ce n’est qu’une manœuvre
pour échapper au lynchage ! Finies les prophéties apocalyptiques,
abandonnée la rhétorique du peuple qui souffre, l’heure est à l’unité,
pour ne pas dire à l’union sacrée128. Mieux encore, le starets feint de
partager l’idée commune selon laquelle la guerre allait être courte. Et la
Russie en serait la grande bénéficiaire ! Triste illusion. En son for
intérieur, Raspoutine considère toujours la guerre comme une aberration.
Mais il est fataliste : « Les gens cesseront de faire la guerre quand les
gamins cesseront de se bagarrer », se lamente-t-il…
De retour dans la capitale, rebaptisée en raison des circonstances de la
129
guerre Petrograd , Grigori abandonne son combat contre l’entrée de la
Russie dans le conflit. Un revirement de façade. D’apparence spontanée
et bon enfant, il n’en est pas moins rusé et calculateur. Même s’il
continue à critiquer le bien-fondé de la guerre, il admet qu’elle a enfin
permis l’union sacrée entre le tsar et son peuple. Le conflit contre
l’Allemagne a aussi un autre avantage : celui de renforcer la lutte contre
le « serpent vert » (la vodka), un thème cher au protégé de la tsarine…
Mais, paradoxalement, le chantre de la fermeture des cabarets sombre
dans l’alcool, la fête à outrance et la débauche. Comme si la guerre
autorisait tous les excès ! À défaut de boire de la vodka, il ingurgite des
tonnes de vin, en particulier du madère. Durablement choqué par
l’attentat de Khionia Gousseva, Raspoutine montre en effet une
insatiable soif de plaisirs. Et ne pouvant concevoir de vivre sans être
ivre, l’homme de Dieu confond allègrement camaraderie, beuverie et
orgie.
Informée des débordements de son moujik, Alix ne cesse pas de le
défendre. Quand on lui apporte la preuve des soûleries de Grigori, elle
manifeste la plus parfaite mauvaise foi en prétendant que la police a
simplement confondu le saint homme avec un monstrueux imposteur. De
ce soutien inconditionnel, Raspoutine est parfaitement conscient. Et le
starets de s’en vanter au cours de soirées bien arrosées. Les scandales ?
Il s’en moque ou, plutôt, il les provoque. Car chacun d’eux renforce sa
célébrité et sa place tant convoitée auprès du couple impérial. À compter
de l’automne 1914, Grigori le Débauché a définitivement pris le pas sur
Grigori le Pacifiste. Tandis que, sur le front, les soldats russes, mal
armés, mal équipés et mal commandés, essuient leurs premiers revers…
Un ramas de soldats sans bottes ni fusils
Les prévisions pessimistes de Raspoutine se révèlent très vite d’une
triste exactitude. Loin de ressembler au rouleau compresseur annoncé,
l’armée tsariste fait davantage figure de tigre de papier. Plus de la moitié
des réservistes ne sont pas mobilisables130 et un bon tiers des appelés ne
possèdent pas de fusil. Qui plus est, la faiblesse du réseau ferré et surtout
l’extrême lenteur des trains, qui ne dépassent pas 30 km/h, constituent un
véritable frein à la guerre de mouvement. Plusieurs jours sont nécessaires
pour mobiliser les hommes. La pénurie de matériel est un problème
récurrent. On manque de camions pour transporter les soldats, de
mitrailleuses pour protéger les troupes et de téléphones de campagne
pour coordonner l’action des généraux. Quand les appareils russes
tombent en panne, on ne trouve pas de pièces de rechange.
Cette absence de mobilité contraste singulièrement avec l’armée
allemande, un modèle d’efficacité en matière de logistique et de
discipline. Outre leur matériel déficient, les Russes sont le plus souvent
fatigués et démotivés par d’interminables heures de marche. En guise de
bottes, les hommes ont les pieds entourés de chiffons. La plupart des
soldats n’ont jamais tenu de fusil et leurs officiers pensent davantage à
leur carrière qu’au bien-être des hommes de troupe. Face au problème
récurrent du manque d’armes et de munitions, les soldats russes
s’équipent en dépouillant les morts : non seulement en volant les fusils
de leurs camarades décédés mais en s’emparant de ceux des Allemands
et des Autrichiens tués sur le champ de bataille. Autre singularité, les
fantassins disposent d’un nombre limité de cartouches : pas plus de dix
par homme et par jour ! Lors des offensives ennemies, la consigne la
plus répandue est de s’abstenir de riposter pour éviter de gaspiller les
munitions. Un comble en période de guerre !
Une armée sans fusils et sans bottes, commandée par une caste
d’officiers sans talent et sans scrupules : c’est ainsi que se présente la
« première armée du monde »… sur le papier. Les troupes de Nicolas II ?
Des « ours » dirigés par des « ânes » pour reprendre l’expression de
l’état-major allemand. Pour couronner le tout, cette armée impériale a été
placée sous les ordres du grand-duc Nicolas Nicolaïevitch, un géant de
deux mètres aussi arrogant qu’incompétent. Le tsar lui-même est en
permanence sur le front. Au moment de la révolution de février 1917, il
sera ainsi à la Stavka, le grand quartier général de l’armée russe. Dès le
début du conflit, la défaite des troupes russes à Tannenberg sonne
comme
un cruel avertissement…
L’avertissement de Tannenberg
26 août 1914. A priori, les chiffres plaident en faveur d’une victoire
russe écrasante. Placées sous le commandement de l’Oncle redoutable,
les Ire et IIe armées russes comptent plus de 650 000 soldats, contre
seulement 135 000 Allemands. Cette énorme supériorité numérique
cache cependant de graves dysfonctionnements,
à commencer par les communications. Quand les armées russes livrent
leurs positions respectives, elles ne prennent même pas soin de coder
leurs conversations téléphoniques. Résultat : les Allemands sont
immédiatement informés d’une éventuelle manœuvre de diversion. Non
seulement la logistique, l’intendance et le ravitaillement des troupes
russes laissent à désirer, mais les hommes sont fatigués par plusieurs
jours de marche forcée à travers les marécages. Et leurs généraux ne
s’entendent pas. Pavel Rennenkampf et Alexandre Samsonov sont en
effet aux antipodes l’un de l’autre. Le premier est aussi fougueux que le
second est réservé. Entre les deux hommes, la rivalité confine à la haine.
Pendant la guerre contre le Japon, en Mandchourie, les deux
protagonistes en sont même venus aux mains, au point de rouler dans la
boue devant l’œil médusé de leurs subalternes.
Côté allemand, Hindenburg et Ludendorff constituent au contraire un
tandem redoutable. Les avions de reconnaissance et la précision de leur
artillerie confèrent en outre aux Allemands une nette supériorité
technologique. L’issue de la bataille ne fait aucun doute. Profitant de
l’isolement de l’armée de Samsonov, les artilleurs allemands pilonnent
pendant quatre jours et quatre nuits les positions de leurs adversaires. En
cette fin août 1914, les unités russes sont littéralement taillées en pièces.
C’est la première grande boucherie de la Grande Guerre : plus de 60 000
soldats russes périssent. Indéniablement, la suffisance et l’orgueil mal
placé de Rennenkampf et de Samsonov131 ont scellé la défaite de
Tannenberg. Leur seule satisfaction est d’avoir permis à la France de
desserrer l’étau allemand : grâce à la diversion russe, Joffre gagne la
132
bataille de la Marne et sauve Paris …
L’illusion de la guerre
Malgré l’avertissement de Tannenberg, les généraux russes affichent
une confiance inébranlable en leurs troupes, et l’empereur lui-même n’en
démord pas. À tort, Nicolas II reste persuadé que la guerre est le seul
moyen de souder le peuple russe, alors en proie à de multiples tourments.
Alors que, au contraire, ce nouveau conflit contre l’Allemagne met
rapidement en relief les carences de l’industrie et de la société russes.
Loin de renforcer le pouvoir tsariste, la guerre en souligne toutes les
errances. À l’image du conflit contre le Japon en 1905, elle accélère la
décomposition de l’État russe et favorise la propagande révolutionnaire.
De son refuge en Suisse, Lénine a compris d’emblée toute la portée
sociale et économique de la guerre. « C’est le plus beau cadeau fait à la
révolution », commente-t-il avec lucidité. D’une possible défaite et de la
révolution qui s’ensuivrait, le tsar ne veut pas convenir. En permanence
sur le front depuis le début du conflit, il affiche un optimisme à toute
épreuve. Illusion entretenue par les quelques victoires sans lendemain
obtenues par les Russes sur les Austro-hongrois. Car, dès
septembre 1914, les troupes tsaristes s’emparent de Lvov et investissent
la Galicie. Une illusion de courte durée, car l’armée autrichienne est sans
commune mesure avec celle des Allemands133. À compter du mois de
février 1915, les faibles gains acquis au début de l’automne précédent
sont réduits à néant. Non seulement les Russes accusent des pertes
sévères, mais ils sont contraints à une humiliante retraite. Au grand dam
de l’Oncle redoutable, la Pologne et la Lituanie passent sous la botte des
troupes de Guillaume II !
À la recherche de boucs émissaires
En apprenant ces déconvenues militaires, les Russes désespèrent. Le
climat n’est plus à l’union sacrée, mais à la recherche des coupables.
Comment expliquer de tels revers successifs ? Loin d’accuser
l’amateurisme de leurs généraux ou d’incriminer le manque de
combativité des soldats eux-mêmes, le peuple accuse nommément les
Juifs de mener le pays à la ruine. Et l’antisémitisme de se répandre
comme une traînée de poudre sur les traces de la défaite. Les
responsables de cette déroute imprévue, les espions à la solde de Berlin,
ce sont les Juifs, entend-on aux quatre coins de l’Empire. Ces mauvais
sujets, ce sont les « Allemands de l’intérieur ». Des exactions sont
commises, sans prendre l’ampleur de véritables pogroms. On procède ici
et là à des exécutions sommaires, comme en témoigne la pendaison de
plusieurs Juifs dans la seule ville de Dvinsk, en Lettonie. À Petrograd
même, le climat est électrique. Le gouvernement russe ne cache pas sa
volonté d’expulser les Juifs, et ce quelle que soit leur classe sociale. Face
à cette montée incontrôlable de l’antisémitisme, Raspoutine s’interpose
et s’impose. Très lié au milieu financier juif, comme l’atteste le paiement
de son loyer par le banquier Rubinstein134, le moujik interfère auprès du
couple impérial pour éviter l’irréparable…
À défaut de s’en prendre aux Juifs, les Russes ont alors à cœur de
trouver d’autres responsables de la défaite. Et le nom de Soukhomlinov
d’être sur toutes les lèvres. Le premier détracteur du ministre de la
Guerre est sans conteste le commandant suprême des armées lui-même, à
savoir l’Oncle redoutable. La raison ? Soukhomlinov aurait commis « le
crime de lèse-majesté » de remettre en question les honneurs de la haute
noblesse dans l’armée ; ainsi ne serait-on pas élevé au rang de général
sous prétexte de porter le titre de duc. Place au seul mérite et non au droit
de naissance en quelque sorte. Une initiative proprement scandaleuse aux
yeux de l’Oncle redoutable. Pour couronner le tout, l’un des proches de
Soukhomlinov, un certain Serge Miassoedov, est accusé à son tour
d’espionnage au profit de l’Allemagne et exécuté après un procès
sommaire. Pour un chef du contre-espionnage, c’est un comble. L’affaire
Miassoedov a tôt fait de ternir la réputation de Soukhomlinov. Une fois
n’est pas coutume, Raspoutine se rallie au grand-duc Nicolas dans la
fronde contre le ministre de la Guerre. Isolé et calomnié, Soukhomlinov
est finalement arrêté et jeté en prison !
L’œil de Berlin ?
À n’en pas douter, le ministre de la Guerre du tsar est
la première grande victime de la chasse aux sorcières « proallemandes »
ou jugées comme telles. Mais, si symbolique soit-elle, la révocation de
Soukhomlinov en mars 1915 ne change rien à la situation militaire
générale. Le nouveau ministre de la Guerre, Polivanov, se montre tout
aussi impuissant que son prédécesseur.
Sur le front, loin de s’améliorer, la situation empire. À la suite d’une
brutale offensive des troupes de Guillaume II en Prusse-Orientale et en
Pologne, les Russes abandonnent tour à tour leurs forteresses de Grodno,
de Kovno et d’Ivangorod. Et les détracteurs du régime de fourbir de
nouveau leurs armes contre l’entourage impérial. Les rumeurs
d’espionnage vont bon train135… Raspoutine et la tsarine sont au cœur de
toutes les conversations. Alix « l’Allemande » ne peut être que de mèche
avec son cousin Guillaume II et lui fournit selon toute vraisemblance des
renseignements stratégiques de première grandeur, telle est la conviction
intime des membres du Cercle de Moscou. Regroupée autour d’un
certain Samarine, cette association antitsariste s’est fixé pour objectif de
salir la réputation de Raspoutine. Après avoir colporté la rumeur selon
laquelle le père Grigori était un khlyst, voici que le Cercle évoque un
« parti allemand », voire un « bloc noir » au sein même de la Cour.
Toujours d’après les « Moscovites », Raspoutine et sa clique, à savoir les
ultramonarchistes du Conseil d’Empire, comploteraient dans le dos des
Russes pour signer une paix séparée avec l’Allemagne.
Le tsar serait manipulé par la tsarine qui elle-même serait sous la botte
du moujik guérisseur ! Telle est la vision, erronée, qu’ont les Russes des
coulisses du régime. Ces rumeurs sont totalement fausses. Non
seulement Alix n’encourage nullement son mari à cesser les hostilités,
mais Raspoutine n’entend rien à la chose militaire. À ce propos, Anna
Vyroubova rapportera que le tsar n’évoquait jamais la question de la
guerre en famille, et encore moins devant le starets. Quand Nicolas II se
transformait en chef des armées, il se retirait dans un cabinet secret, qu’il
fermait soigneusement à clé.
Garder ou divulguer des secrets d’État ne relève pas de la compétence
de Raspoutine ; tout juste peut-on lui reprocher de briser l’élan
patriotique du pays. L’ambassadeur de France Maurice Paléologue
dresse, le premier, un portrait peu flatteur de l’homme soi-disant le plus
influent de l’Empire. D’après ce diplomate, Raspoutine est « un rustre,
un primitif d’une ignorance crasse ».
Cheval de Troie de Lénine ?
136
Incapable d’espionner pour l’Allemagne , le moujik n’en milite pas
moins pour limiter la souffrance de ses frères. Dès le printemps 1915,
Raspoutine ne tarde pas à s’offusquer auprès du tsar du fardeau
insupportable qu’on impose aux paysans. « Cessez de réquisitionner la
farine, le sucre et le beurre des civils au profit des militaires, lui
conseille-t-il, luttez contre les profiteurs de guerre, ces spéculateurs qui
font monter les prix et affament le peuple ! » Homme pragmatique, le
moujik demande aussi à Nicolas II de surseoir à une nouvelle
mobilisation des troupes137. Selon lui, à quoi rime d’envoyer de
nouveaux soldats sur le front si l’État n’est pas capable de les armer ? Et
le starets est d’autant plus opposé à un nouvel appel sous les drapeaux
que son fils Dimitri est concerné138… D’après Raspoutine, la Russie ne
pourra gagner la guerre que si elle renonce à sa société sclérosée et
décadente. En d’autres termes, le paysan des steppes prêche pour une
plus grande union entre le tsar et son peuple, et ce rapprochement est
inséparable d’une réforme profonde de la société, qui passerait par la
mise à l’écart de la noblesse. De devin et de guérisseur, Raspoutine se
transforme en conseiller politique. Et le tsar de souscrire aux demandes
du moine de Pokrovskoïé, lequel préconise la militarisation et la
nationalisation des usines. Un vrai « communisme de guerre » avant la
139
lettre . A priori, Raspoutine n’est pas loin de partager les opinions de
Lénine…
Une influence réelle mais surestimée
Un tsarisme plus proche du peuple et guéri du cancer de l’aristocratie,
telle est l’option défendue par Raspoutine. Tout en rêvant d’une société
plus juste, Raspoutine n’entend pas renverser le régime mais rendre le
tsar digne d’exercer ses fonctions. Plus révolté que révolutionnaire, le
moujik se fait l’écho des paysans et veut prévenir Nicolas II des risques
d’une guerre prolongée. Prophète et non bolchevik, il n’est en aucun cas
un agent de Lénine, même s’il comprend les aspirations exprimées çà et
là par les ouvriers et les paysans. Préférant l’évolution à la révolution,
Raspoutine connaît plus que tout autre la misère dont souffrent les
campagnes. Certes, en voulant rehausser le prestige du tsar, il a abouti au
résultat inverse : le désacraliser. Qu’un simple moujik puisse à ce point
exercer une influence manifeste à la Cour contrarie la noblesse et indigne
l’opinion publique. Chaque scandale, chaque provocation du starets est
ainsi montée en épingle par une presse en mal de boucs émissaires. Plus
les journaux vilipendent le moujik guérisseur et plus le tsarisme vacille
sur ses assises. L’opinion publique elle-même commence
à manifester sa mauvaise humeur contre le moujik abhorré. À Moscou,
sur ce qui deviendra la place Rouge, des troubles éclatent. Non
seulement on réclame le renvoi du tsar140 mais on exige la pendaison haut
et court du starets sibérien. « Sans Raspoutine, il n’y aurait pas eu
Lénine », déclarera en 1917 Kerenski, le chef du gouvernement
provisoire, après
le renversement du tsar.
Mais le pouvoir du starets quant aux choix politiques de la Russie est-il
aussi évident qu’on le dit ? Le seul fait que Raspoutine n’ait pu
s’opposer au départ de son fils pour l’armée relativise son influence
réelle auprès du tsar. Selon Yves Ternon, elle a été surestimée. En vain
l’homme le plus proche de la tsarine s’est-il déclaré contre la persécution
des Juifs ou encore celle des Tatars de Crimée ; et sa voix n’a pas été
plus écoutée quand il défendait l’indépendance de la Pologne. Dans son
apologétique Règne de l’empereur Nicolas II141, l’historien Sergueï
Oldenburg renchérit quant à lui en analysant toutes les circonstances où
Raspoutine a essayé d’infléchir la décision impériale. Sans compter le
refus de Nicolas II de nommer Tatichtchev ministre des Finances et le
général Ivanov ministre de la Guerre, le tsar s’est moqué ouvertement de
l’idole de la famille impériale en se rendant en Galicie et en convoquant
la Douma en avril 1915.
Rattrapé par le scandale du Yar
Malgré son aura évidente auprès des femmes de la Cour, ses
142
« miracles » à répétition et ses démonstrations de thaumaturgie ,
Raspoutine n’a plus le vent en poupe dans les couloirs de Tsarskoïé Sélo.
Seule la tsarine s’acharne encore à le défendre. La raison de cette
disgrâce : le scandale du Yar. Le Yar ? Un célèbre restaurant tzigane de
Moscou. Quand on en franchit le seuil, on est alors immédiatement
plongé dans un autre monde, un univers aux antipodes de la Russie, au
regard des nombreux cactus et palmiers qui en ornent l’entrée.
Assurément, ce restaurant atypique est l’un des points de chute favoris de
Raspoutine. Or, en mars 1915, l’Ami de la tsarine s’y serait adonné à une
séance d’exhibitionnisme sexuel invraisemblable, sur fond de chants
tziganes. Le champagne, le madère et la vodka coulèrent alors à flots.
Tout en montrant ses organes génitaux à une assistance interloquée,
Raspoutine se serait vanté de ses relations privilégiées avec
l’impératrice, racontant à qui voulait l’entendre que l’élégante chemise
en soie dont il était vêtu ce soir-là avait été brodée par les mains d’Alix !
« Je fais d’elle ce que je veux, elle est obéissante », répétait-il, dans un
état d’ébriété avancé. Rapportée trois mois plus tard143 par le chef de la
police secrète de Moscou au général Djounkovski, le vice-ministre de
l’Intérieur, la soirée du 26 mars provoque une nouvelle fronde contre
l’intrépide Raspoutine.
La scandaleuse orgie du Yar scelle a priori la mort politique du starets.
Devant la levée de boucliers de la presse, de la Cour et des ministres,
Nicolas II est contraint de chasser Raspoutine de la capitale. Il lui
demande instamment de regagner la Sibérie. L’appel sous les drapeaux
du fils de Raspoutine le 19 juin augure sans doute de lendemains moins
enchanteurs pour le starets. Mais c’est oublier le soutien indéfectible de
la tsarine. Ayant pris connaissance du rapport Martynov, Alix le qualifie
de « papier sale et vil ». Pour la tsarine, le général Djounkovski, en
voulant salir l’image de son Ami, a creusé sa propre tombe. « Les
ennemis de notre Ami sont nos ennemis », n’hésite pas à écrire la tsarine
à son Nikki. La lettre est datée du 16 juin 1915, le lendemain même du
retour de Grigori en Sibérie…
L’Oncle redoutable congédié
Non seulement le renvoi de Raspoutine à Pokrovskoïé est de courte
durée – pas plus de deux mois –, mais son pouvoir sur le couple impérial
sort renforcé du scandale du Yar. D’aucuns défendent même la thèse
selon laquelle l’orgie du restaurant tzigane aurait été montée de toutes
144
pièces par Raspoutine pour mieux faire sortir du bois ses détracteurs .
Aux sœurs monténégrines venues vilipender le starets, Alix oppose une
fin de non-recevoir. Le mari d’Anastasia, l’Oncle redoutable, n’est pas
davantage en odeur de sainteté. La tsarine lui reproche ouvertement
d’avoir épousé une divorcée ; mais surtout elle ne supporte plus ses
attaques incessantes contre Raspoutine, son « envoyé de Dieu » comme
elle le surnomme. Et Alix d’inonder son mari de lettres assassines contre
le grand-duc Nicolas Nicolaïevitch. Le qualifiant d’incapable – la
Pologne et la Galicie étant passées sous la coupe des Allemands –, la
tsarine ne cesse de demander à Nikki de se montrer plus autoritaire et
d’agir en conséquence. En d’autres termes, de congédier l’Oncle
redoutable, surnommé « Nic-Nic » dans l’intimité de la famille
impériale. Alors en poste au grand quartier général, la fameuse Stavka, le
grand-duc se croit hors d’atteinte, inamovible. C’est oublier le pouvoir
de conviction de la tsarine. Harcelant littéralement son mari à propos de
Nic-Nic, le tsar finit par céder à sa femme : il décide de renvoyer l’Oncle
redoutable de la Stavka. Un geste fort quand on sait que Nicolas II vivait
dans une sorte de crainte de son oncle. Le 9 août 1915, malgré son
extrême popularité auprès de ses troupes, le grand-duc Nicolas
Nicolaïevitch, petit-fils de Nicolas Ier, est écarté de son poste de
commandement suprême des armées145. Une mesure cautionnée par
Raspoutine, qui se souciait depuis plusieurs semaines d’un risque de
coup d’État. Selon le starets, Nicolas Nicolaïevitch se conduisait en
véritable « contre-tsar » au grand quartier général, lequel apparaissait
comme un second centre de pouvoir en Russie. « Si le tsar n’avait pas
pris la place de l’Oncle, il aurait été chassé du trône », déclare
péremptoirement le starets.
Contre toute attente, l’Oncle redoutable est remplacé par le tsar lui-
même ! Depuis Pierre le Grand, aucun empereur n’avait jamais pris la
direction des armées. Une nouvelle qui abasourdit la Cour autant qu’elle
la révolte. Car personne n’est dupe. À commencer par Nicolas
Chtcherbatov, nouveau ministre de l’Intérieur depuis le 5 juin. C’est la
faute de l’impératrice et de son moujik ! martèle-t-il. Et le successeur de
Maklakov de souligner l’incompétence du tsar en matière militaire…
Alix et Grigori prennent le contrôle de la Russie
S’il est le symbole de la Russie, le tsar s’illusionne en pensant que sa
seule présence redonnera à ses soldats l’envie de se battre. L’idée de
s’investir pleinement sur le front, Nicolas la nourrit depuis le début du
conflit. Calfeutré dans ses salons de Tsarskoïé Sélo, le tsar était frustré de
ne pas connaître l’âpreté des combats. Le sifflement des balles,
le grondement des canons, l’odeur de la poudre… Nicolas II rêvait de
grandes sensations. Dans le train qui l’emmène sur le front, certains
décrivent un empereur s’adonnant à de curieux exercices physiques.
Torse nu et vêtu d’un simple short, le tsar effectue des tractions et des
barres parallèles dans l’espoir de gonfler des muscles peu saillants…
Loin de rétablir la situation militaire, la présence du tsar sur le front
n’est pas considérée par ses détracteurs comme un acte de courage mais
comme une manifestation d’autocratie supplémentaire. Quoi qu’il en
146
soit, la Stavka s’établit à Moguilev , sur la rive gauche du Dniepr.
Nicolas II décide de s’y fixer, assisté de son chef d’état-major, le général
Alexeiev. Lui qui était entré à reculons dans le premier conflit mondial
escompte désormais y participer directement en prenant la tête des
armées. Un orgueil mal placé qui va à long terme hypothéquer l’avenir
même du régime… Non seulement la présence de Nicolas II n’arrange
rien aux affaires militaires, mais son absence de Petrograd contribue à
déchaîner les passions contre lui.
Espérant redresser le moral des troupes par sa seule apparition, le tsar
aboutit au résultat inverse. Sa faible stature, son manque d’éloquence et
son absence d’autorité ont tôt fait de se retourner contre lui. N’entendant
rien aux questions militaires, Nicolas II ne comprend à aucun instant le
mal qui ronge ses troupes. La question de l’amélioration de leurs
conditions de vie lui est totalement étrangère. Dans les tranchées, la
colère monte et les hommes se montrent de plus en plus sensibles aux
sirènes des révolutionnaires.
Pendant ce temps, à Petrograd même, les attaques se multiplient contre
la tsarine et son inséparable moujik, cette nouvelle monarchie à deux
têtes. Ce qui n’empêche pas Alix d’agir à sa guise, comme en témoigne
sa double intervention, au Saint-Synode ainsi qu’au ministère de
l’Intérieur. Le 26 septembre 1915, le haut procureur Samarine est
congédié ; le même jour, l’impétueux Chtcherbatov est à son tour démis
de ses fonctions. À leur place, et sous l’influence manifeste de
Raspoutine, la tsarine nomme des hommes de confiance, jugés peu
charismatiques, Volgine et Khvostov. L’Église orthodoxe et la police sont
maintenant placées sous le contrôle d’amis de la tsarine et de son illustre
paysan sibérien.

127. Soit le 2 août dans le calendrier grégorien.


128. Seul Lénine, alors réfugié en Suisse, se met à rêver à une future défaite de la Russie. « La
guerre est le plus beau cadeau fait à la révolution », proclame-t-il.
129. Le nom de Saint-Pétersbourg avait une consonance trop germanique. En 1924, Petrograd
sera changé en Leningrad. La ville portera ce nom jusqu’en 1991, date de la chute de l’Union
soviétique. Depuis, elle a recouvré son ancien nom, Saint-Pétersbourg.
130. Théoriquement, les réserves russes sont colossales, plus de 27 millions d’hommes. Mais il
faut relativiser ce nombre : les fils uniques, les soutiens de famille et les sujets musulmans sont
ainsi exemptés
du service militaire.
131. Samsonov se suicide à l’issue de la bataille.
132. Le général allemand von Moltke a en effet péché par excès d’optimisme. Persuadé d’une
capitulation prochaine de la France après la défaite sur les frontières, il prélève quatre corps
d’armée de son front occidental pour les expédier contre les Russes, alors menaçants en Prusse
orientale.
133. Au surplus, l’Empire ottoman déclare la guerre à la Russie le 29 octobre.
134. Tout au moins un mois sur deux ! Quand Rubinstein ne verse pas le paiement du loyer du 64
de la rue Gorokhovaïa, celui-ci est assuré par le père d’Anna Vyroubova. Raspoutine est aussi
très ami avec Aron Simanovitch, bijoutier juif en vogue dans la capitale, qui lui voue une
reconnaissance absolue depuis que le starets a guéri son fils de la danse de Saint-Guy, maladie à
l’époque incurable. Encore un « miracle » qui a contribué à renforcer la réputation de Raspoutine.
135. Des rumeurs sans doute à l’origine du meurtre de Raspoutine en décembre 1916. En
avril 1915, la lettre d’Ernie, frère de la tsarine,
demandant à sa sœur d’ouvrir des négociations avec l’Allemagne, a aussi alimenté le mythe du
complot allemand.
136. Une vingtaine d’années plus tard, en 1935, sous l’ère stalinienne, le général Spiridovitch
affirmera que toutes les rumeurs d’espionnage circulant autour de Raspoutine étaient sans
fondements.
137. L’État tsariste veut en effet procéder au rappel de la seconde classe des réservistes.
138. Le 19 juin 1915, le fils de Raspoutine est finalement mobilisé.
139. Quelques mois avant sa mort, en septembre 1916, Raspoutine propose ni plus ni moins à
Alix de faire payer les riches !
140. Il est à souligner que les manifestants exigent le remplacement
de Nicolas II par l’Oncle redoutable. Aussi est-ce plus l’homme que
la fonction elle-même qui est contesté.
141. Belgrade, 1939.
142. Dernière démonstration en date, la guérison d’Anna Vyroubova. Au soir du 2 janvier 1915,
l’amie préférée de la tsarine est en effet victime d’un très grave accident ferroviaire. Au bord de
l’agonie, elle est sauvée par la venue in extremis de Raspoutine. Lui prenant la main, il la réveille
du coma et déclare à l’assistance médusée : « Elle guérira mais restera infirme. » Prédictions
exactes.
143. Le 5 juin 1915.
144. Mettant en avant l’esprit calculateur de Raspoutine, Edvard Radzinsky (op. cit.) souligne
que le moujik serait allé au Yar en compagnie de deux journalistes. Répondant aux noms de
Soedov et de Kou-
goulski, ces deux personnages seraient en fait de vrais policiers ; une information que n’ignorait
en aucun cas le perturbateur.
145. Le grand-duc est transféré sur le front du Caucase.
146. Soit à 700 kilomètres à l’ouest de Petrograd.
Q
LA CHUTE DU « SAINT DIABLE »

« Je sens ma fin prochaine. Ils me tueront,


et le trône ne durera pas trois mois. »
Raspoutine
11
R - M

« À ceux qui crient contre moi,


il arrivera malheur ! »
Raspoutine

En cette année 1915, Raspoutine est l’œil du tsar et l’oreille de la


tsarine. Ses dons de guérisseur en font non seulement un compagnon
incontournable, mais aussi un conseiller politique essentiel. Raspoutine
devient l’homme à tout faire et l’homme à tout dire. Ses gestes et ses
propos sont sacralisés par la tsarine, quels que soient le degré et la
nature des attaques dont il est l’objet. Il fait partie de la famille
impériale. On peut même parler d’une véritable monarchie à deux têtes.
Mieux encore, il en est le protecteur, le symbole et d’une certaine façon
le garde-fou. La montée en puissance de Raspoutine est indissociable du
vent de critiques, voire du déluge de haine qui déferle sur lui. Associé à
la monarchie moribonde, il cristallise toutes les haines. Loin de
l’anéantir, celles-ci renforcent son influence auprès de la tsarine,
laquelle inonde son mari de missives déconnectées de la réalité sociale
et politique du pays. Elle lui demande seulement d’agir en véritable
autocrate, de faire preuve de fermeté et de détermination face à
l’adversité. Le tsar, de son côté, a endossé un uniforme trop grand pour
lui. À la fin de l’année 1915, la situation militaire empire. Pour sauver la
monarchie, ses défenseurs ne voient qu’une seule solution alternative :
tuer Raspoutine. Le coup d’envoi de la conspiration est
incontestablement donné par le député Vladimir Pourichkévitch, lors
d’un discours retentissant à la Douma. L’instigateur du complot est un
certain Youssoupov, véritable dandy de salon. Utilisant sa femme comme
appât, le prince compte bien en finir avec « l’odieux moujik ». Le
16 décembre 1916, rendez-vous est pris au palais de la Moïka…

*
Un tsar absent, une impératrice sous influence et un moujik
thaumaturge, telle apparaît la troïka bancale qui dirige la Russie en cet
été 1915. Quand Nicolas II se prend pour un général, son épouse joue à
147
l’infirmière et Raspoutine s’improvise conseiller politique. À défaut de
diriger réellement l’immense Russie, le moujik au comportement
atypique est l’œil de l’empereur et l’oreille de l’impératrice. Deux
semaines tout juste après la mise à l’écart de l’Oncle redoutable, les
opposants les plus radicaux à Raspoutine et à sa clique gagnent les
élections législatives à la Douma. En regroupant près des deux tiers des
députés, le Bloc progressiste entend réduire le rôle du tsar dans le
fonctionnement de l’État : en d’autres termes, transformer l’autocratie
impériale en véritable monarchie constitutionnelle. Et cette transition
vers un régime plus démocratique passe selon eux par l’éviction du
sombre Raspoutine. Mais le principal intéressé n’en a cure.
L’autocratie sans autocrate
Le 10 janvier 1916, l’homme le plus haï de Russie fête son quarante-
septième anniversaire. Pour la circonstance, des télégrammes arrivent
des quatre coins de l’Empire, en particulier ceux d’Alix et de Nikki. Ils
sont lus à voix haute par Moudrolioubov, le représentant du Saint-
Synode, à la foule des convives qui se sont pressés dans l’appartement de
la rue Gorokhovaïa. Dansant et buvant plus qu’à l’accoutumée,
Raspoutine finit ivre mort sur son lit. À compter de ce jour, le débauché
et le dépravé l’emportent définitivement sur le guérisseur et le prophète.
Incontestablement, Grigori est atteint de la folie des grandeurs. Il clame
haut et fort à qui veut l’entendre que le couple impérial est à sa botte,
qu’il est le seul maître de la Russie après Dieu ; pis, qu’il serait même le
démon. Les déclarations intempestives mais aussi les frasques et les
beuveries du « saint diable » excèdent la Cour, le Conseil des ministres
et une bonne partie de l’entourage impérial. Certains entendent
désormais se débarrasser physiquement de Raspoutine et des
raspoutiniens. À commencer par le ministre de l’Intérieur.
148
Dans la ligne de mire de Khvostov
À Petrograd, les ennemis de Raspoutine et du prétendu « parti
allemand149 » ne désarment toujours pas. Notamment Khvostov et
Beletski, le nouveau chef du département de
la Police. En surnommant respectivement « le Gros Bide » et « la
Queue » ces deux hauts dirigeants de la police, Raspoutine ne cache pas
son mépris à leur égard. Quant à eux, ils visent à salir définitivement la
réputation de l’odieux moujik, quitte à l’entraîner dans une bagarre
d’ivrognes qui tournerait au scandale politique ; une affaire auprès de
laquelle celle du Yar paraîtrait anodine.
Ayant mis dans la confidence Rodzianko, le président du Parlement,
ainsi que la princesse Zenaïde Youssoupov, le ministre de l’Intérieur
Khvostov150 est persuadé que son complot va réussir. Il veut utiliser
l’attirance irrésistible de Raspoutine pour les belles femmes afin de le
faire tomber dans un sordide guet-apens. Croyant qu’il va faire la
rencontre d’une dame de la haute noblesse, Raspoutine accepte de se
laisser conduire en voiture par des policiers déguisés en simples civils.
Selon le plan de Khvostov, ses hommes de main doivent sérieusement
corriger l’infâme moujik, après avoir arrêté le véhicule sur le bord de la
route. En théorie… Car, en réalité, les sbires du ministre se révèlent de
très mauvais acteurs. Au lieu de donner une sévère raclée à Raspoutine,
les policiers préfèrent ainsi siroter un verre avec l’argent du ministère de
l’Intérieur. La raison ? Leur crainte superstitieuse des pouvoirs du
prophète. Au dernier moment, les exécutants ont eu peur d’endosser
seuls la responsabilité de l’affaire et de subir le courroux de l’empereur.
Dépité et ridiculisé, Khvostov décide alors de passer à la vitesse
supérieure. S’il n’est plus possible d’écarter Raspoutine du palais
impérial, il n’y a plus qu’une seule solution : supprimer physiquement
l’odieux moujik !
« Il faut tuer Raspoutine »
À la mi-décembre 1915, soit tout juste un an avant la nuit fatale du
palais de la Moïka, Raspoutine a bien failli passer de vie à trépas à la
faveur d’un complot ourdi par le ministre de l’Intérieur en personne.
Mais le scénario est mal ficelé et les conspirateurs ne se font nullement
confiance… En particulier Khvostov et son chef de la police, Beletski.
Le fiasco de la conjuration se déroule en trois actes. Dans le premier, on
charge un colonel, un certain Komissarov, de la délicate besogne. Pour
ce faire, le ministre de l’Intérieur n’hésite pas à lui proposer plus de
200 000 roubles ! Une somme astronomique. C’est sans compter
l’intégrité de Komissarov. Offusqué par cette proposition, le colonel
répond que ce n’est pas l’argent mais l’intérêt du pays qui prime dans
cette histoire. Et Komissarov de refuser la tâche d’exécuter
Raspoutine. Nouveau coup de théâtre pour Khvostov, un revers qui
s’explique aussi par l’attitude ambiguë de Beletski. Le chef de la police
fait en effet semblant d’adhérer aux plans de son ministre pour mieux le
trahir par la suite. L’attrait du pouvoir l’emporte ici sur tout autre
argument. Beletski a beau détester le starets, il n’ambitionne pas moins
de remplacer « le Gros Bide » à la tête du ministère de l’Intérieur. Aussi
décide-t-il de feindre l’entente avec Khovstov, de préparer l’attentat
contre Raspoutine, pour, au dernier moment, dénoncer le complot au tsar
et en recueillir tous les bénéfices. C’est dans cette perspective que
commence l’acte deux de l’attentat contre Raspoutine.
Quand « la Queue » torpille « le Gros Bide »
Dans ce nouveau scénario, on fait appel à un jeune journaliste, un
certain Rjevski, mais aussi à un vieil ennemi de Raspoutine : le fameux
Iliodore. Depuis l’arrestation en juillet 1914 de Khionia Gousseva, cette
marginale qui avait voulu attenter aux jours du starets dans son propre
village, Iliodore s’était fait quelque peu oublier. Réfugié à présent en
Norvège151, l’ennemi juré de Raspoutine n’avait pourtant rien perdu de sa
verve et de sa détermination à vouloir supprimer l’imposteur. Une haine
intacte et inexpiable. Preuve en est sa volonté de publier Un démon saint,
livre dans lequel paraîtraient de larges extraits de la correspondance entre
Raspoutine et la tsarine. Loin de vouloir racheter l’ouvrage en question
au moine défroqué, Khvostov entend allouer une somme importante à
Iliodore afin qu’il organise un nouvel attentat contre le moujik. Cet
argent, c’est Rjevski qui est chargé de le lui verser. Et là commence la
machination de Beletski…
Conformément à ses plans, l’envoyé de Khvostov simule une véritable
crise d’hystérie dans le train qui l’emmène en Norvège. Prétextant être
un proche du ministre de l’Intérieur, Rjevski vitupère les policiers qui
veulent le contrôler. Descendu du train manu militari et conduit au poste
de police, il avoue d’emblée fomenter un attentat contre Raspoutine, et
ce avec l’aval du ministre de l’Intérieur ! Et le plan de Beletski de
fonctionner à merveille. Décontenancé par la tournure des événements,
Khvostov prend conseil chez son chef de la police, lequel s’empresse de
lui suggérer de tout raconter au tsar avant que la situation ne se retourne
contre lui. A priori, Beletski a gagné la partie. Mais c’est faire fi de la
perspicacité de Khvostov. Contre toute attente, le ministre de l’Intérieur
ne présente aucun acte d’accusation contre Raspoutine. Au contraire, il
fait endosser à Beletski toute la responsabilité de l’attentat contre le
starets. Le résultat ne se fait pas attendre : le chef de la police secrète est
proprement limogé !
L’éviction de Beletski est un nouveau coup de théâtre. Le double jeu du
chef de la police a fini par lui être fatal152. Mais quelques semaines plus
tard, c’est au tour de Khvostov d’être éconduit. Paradoxalement,
Raspoutine a eu raison de ses adversaires sans même intervenir. Au bout
du compte, ni Khvostov ni Beletski ne conservent leur poste. À partir du
printemps 1916, le ministère de l’Intérieur est tenu par le président du
153
Conseil en personne, Boris Stürmer.

Triomphe et décadence de l’an 16


De retour de Pokrovskoïé au début du printemps 1916, Raspoutine
semble avoir toutes les cartes en main. Il est devenu l’homme le plus
écouté mais aussi le plus espionné de Russie. Le Saint-Synode est sous
sa coupe154 et le Conseil d’Empire ne peut plus prendre aucune décision
sans son aval. Un pouvoir occulte qui fascine autant qu’il révolte ses
adversaires. Mais la roche Tarpéienne est proche du Capitole…
La tsarine subit en effet des pressions de toutes parts. À commencer par
la propre mère de Nikki, l’impératrice douairière. Ayant pris la tête de la
coalition antiraspoutinienne, elle adjure sa belle-fille de se débarrasser
coûte que coûte de l’odieux moujik et de destituer Stürmer, le nouveau
Premier ministre ; il en irait de l’avenir de la Russie et de la sacralité du
trône. Des attaques qui ne font que renforcer la détermination d’Alix à
défendre son Ami. Considérant le starets de Pokrovskoïé comme le seul
vrai protecteur du tsarisme, Alexandra Feodorovna ignore ces invectives.
« À travers Grigori, c’est nous qu’ils veulent atteindre », pense-t-elle. Et
la tsarine de regarder son protégé comme un persécuté, un nouveau
martyr de la chrétienté. Pour elle, il est la réincarnation du Christ.
Défendre l’autocratie, réduire l’influence de la noblesse et restaurer
l’Église orthodoxe, tels sont les objectifs tout à fait honorables définis
par Raspoutine. Dans cette perspective, le starets demande au tsar de se
rapprocher de l’Assemblée, pour mieux la contrôler et la séduire. Le
9 février 1916, à la surprise générale, le tsar et son frère, le grand-duc
Michel, franchissent les portes du palais de Tauride. Pour la première
fois depuis le début de son règne, Nicolas II prend la parole à la tribune
de la Douma. Son discours est simple ; il demande aux députés de le
soutenir en ces temps où le pays est sous
la menace des armées étrangères, de lui faire confiance malgré le flot des
rumeurs calomnieuses. Impressionnés par son audace, les députés
applaudissent à tout rompre.
A priori, Raspoutine a gagné son pari. C’est oublier la maladresse du
tsar. À compter de ce jour, il se croit tout permis et pense que
l’Assemblée répondra favorablement à n’importe quel remaniement
ministériel. Grossière erreur. Dépassant le Cercle de Moscou et la haute
noblesse, le vent de la fronde gagne le peuple lui-même ; à commencer
par les soldats, qui se battent inutilement sur le front. Raison de cette
désillusion : le leurre du succès de l’offensive du général Broussilov.
Malgré la mise en déroute des troupes autrichiennes – plus de 600 000
hommes mis hors de combat –, les Russes piétinent littéralement devant
les forces allemandes. Pis encore, dans les tranchées, les soldats ne
supportent plus les brimades quotidiennes de leurs officiers et refusent
d’obéir aux ordres. Propriétaires terriens, banquiers ou hommes
d’affaires dans le civil, les gradés représentent l’ordre social abhorré.
De soldats, les Russes se transforment en rebelles. À compter de
l’automne 1916, la soif de justice prend le pas sur l’esprit patriotique et
l’insubordination chronique se transforme en révolte ouverte contre la
hiérarchie militaire. Et les mises en garde de Raspoutine de se réaliser.
Les soldats de l’Empire agonisant tendent la main aux Allemands qui, à
quelques centaines de mètres de leurs positions, connaissent les mêmes
souffrances et les mêmes tourments. En conséquence, les fraternisations
avec l’ennemi se multiplient et bien des officiers sont passés à tabac par
des hommes affamés et surtout assoiffés de vengeance155. Aux drapeaux
blancs de la cessation des combats succèdent rapidement les drapeaux
rouges de la révolte. Dans l’enfer des tranchées, l’ennemi de classe se
substitue à l’ennemi de la patrie.
De ce vent révolutionnaire, les détracteurs de Raspoutine ont
pleinement conscience. Et l’Oncle redoutable et ses amis de tout faire
endosser au moujik détesté, homme qui selon leurs dires menace les
bases mêmes du régime. En octobre 1916, le général Vladimir
156
Soukhomlinov est libéré de la forteresse Pierre-et-Paul et transféré
dans un asile psychiatrique. Une mesure vivement encouragée par
Raspoutine. Parmi les adversaires les plus irréductibles du moujik
sibérien, la famille Youssoupov occupe une place privilégiée. Les
Youssoupov comptent parmi les familles les plus en vue et les plus riches
de la Sainte Russie. Assurément, la figure de proue de ce clan est le
jeune Félix Youssoupov. Âgé de vingt-neuf ans, cet aristocrate hautain et
ambitieux a juré de faire passer de vie à trépas l’imposteur de
Pokrovskoïé. À compter de l’automne 1916, il met en place une
implacable machination.
L’âme du complot
Physiquement et moralement, Félix Youssoupov est l’exacte antithèse
de Raspoutine. Autant le starets, robuste et mal fagoté, se montre aussi
spontané que grossier, autant
le jeune prince, dandy raffiné, efféminé, semble calculateur. La seule
chose qui les unit est leur goût partagé pour la débauche et le vice.
Poltron, égoïste, Félix se fiche royalement de l’Empire. Il se soustrait au
service militaire et évite de partir sur le front, au prétexte qu’il est le seul
héritier de sa famille157. Marié à la princesse Irina Romanova158 depuis le
mois de février 1914,
Félix n’en exprime pas moins une sexualité ambiguë. Ses sorties
régulières en travesti le prouvent. Se déguisant en femme pour mieux
séduire les hommes, cet éphèbe pétri d’orgueil aime être adulé, admiré,
complimenté. À l’aise dans tous les milieux, aussi bien dans les cabarets
tziganes que dans les grandes fêtes mondaines, Félix Youssoupov n’en
traduit pas moins tout ce que Raspoutine abhorre : une aristocratie imbue
d’elle-même, coupée du peuple russe. Sa beauté insolente n’a d’égale
que son arrogance. Et, pourtant, Raspoutine se prend d’affection pour le
jeune Félix, qu’il appelle « le Petit ». Grigori a été subjugué par son
élégance innée et se montre flatté par l’intérêt que lui porte le jeune
aristocrate. Mais la cordialité et l’amitié de Félix sont complètement
159
feintes. Plus le jeune éphèbe rencontre le moujik , plus
il l’exècre. Très vite monte en lui l’envie de se débarrasser de cet
encombrant prophète. Il ne supporte plus ses danses effrénées, ses
incantations et surtout ses vantardises. Raspoutine raconte ainsi à
longueur de journée que le couple impérial est à sa botte ; qu’il lui suffit
d’un mot à la tsarine pour que le sort d’un ministre soit scellé.
Mais, en voulant assassiner la « bête immonde », Félix Youssoupov
obéit d’abord à un incoercible désir de vengeance : laver l’honneur de
ses parents ! Non seulement sa mère, la princesse Zénaïde, a été déclarée
indésirable à la Cour, mais son père, ancien gouverneur général de
Moscou, a été promptement renvoyé de son poste en 1915 pour avoir
émis des doutes sur la volonté du tsar de vaincre les Allemands. Pour
Félix, il n’y a aucun doute : Raspoutine est le seul responsable de ces
humiliations160. D’emblée, le prince parle de son projet de meurtre à
deux amis proches : le grand-duc Dimitri Pavlovitch et le lieutenant
Sergueï Soukhotine, un brillant officier du régiment d’élite
Preobrajenski.
À compter du mois de novembre 1916, les événements s’accélèrent. Le
signal de départ de la conspiration est donné par le discours virulent
prononcé par Pourichkévitch à
la tribune de la Douma.
Feu vert aux conjurés !
19 novembre 1916. Avec sa voix de stentor, l’ultramonarchiste et de
surcroît antisémite Vladimir Pourichkévitch, l’un des futurs meurtriers
du starets, prononce l’un des réquisitoires les plus violents contre le
couple impérial et sa gestion de la guerre. Et il ne se prive pas d’attaquer
Raspoutine : « Le mal provient de ces forces et de ces influences
obscures qui […] ont fait accéder à des postes importants des personnes
inaptes à les occuper […], de l’influence qu’exerce surtout Grichka
Raspoutine. » Des propos immédiatement applaudis par les députés de la
Douma. Une véritable incitation au meurtre. Le lendemain même de ce
coup d’éclat à l’Assemblée, Vladimir Pourichkévitch est appelé au
téléphone par Félix Youssoupov, lequel a lu son fameux réquisitoire dans
la presse. Après l’avoir vivement félicité pour son intervention à la
Douma, le prince sollicite le député d’extrême droite pour une entrevue
des plus urgentes ; ce que Pourichkévitch accepte sans hésiter.
Le 21 novembre, la conjuration entre dans sa phase active. Connaissant
désormais le député pour son aversion notoire à l’égard du starets, Félix
lui expose rapidement son idée d’éliminer physiquement le fossoyeur de
la Russie tsariste. Pour le clan Youssoupov, la mort de Raspoutine est le
seul moyen d’éradiquer les germanophiles de la Cour. Derrière la volonté
d’assassiner le starets se cache en effet l’envie d’en finir avec Alexandra
Feodorovna. Une fois Raspoutine éliminé ou interné, ses ennemis
espèrent que le tsar recouvrera toute
sa raison d’homme d’État. En d’autres termes, le prince et sa clique sont
les partisans d’une véritable monarchie parlementaire, où le pouvoir
législatif ne serait pas subordonné au bon vouloir de l’exécutif.
Malgré son ultramonarchisme, Pourichkévitch ne s’oppose en rien au
projet de Youssoupov. Conquis par la grâce ineffable et l’intelligence de
son interlocuteur, l’auteur du réquisitoire du 19 novembre approuve sans
réserve le projet d’assassinat. S’ensuit une vive accolade entre les deux
hommes. Dès le lendemain de cet entretien fondamental, Youssoupov
présente le député à ses deux autres camarades, Pavlovitch et
Soukhotine. Rapidement, ceux que l’on peut dès lors qualifier de
conjurés se mettent d’accord pour piéger Raspoutine. Connaissant
l’attirance irrépressible du moujik pour les femmes, Félix suggère à ses
amis d’utiliser sa propre épouse comme appât. Irène passe en effet pour
la plus belle femme de Petrograd ! Un rendez-vous privé avec la
charmante épouse de Félix ? Double mensonge. Non seulement Irène
n’éprouve aucune sympathie pour le favori de l’impératrice, mais elle se
trouve actuellement en Crimée, chez ses beaux-parents. Mais peu
importe la vérité, l’important est d’attirer l’obscur prophète à un endroit
déterminé pour mieux l’éliminer. Après avoir pensé au palais
Youssoupov, situé juste en face d’un poste de police, Félix choisit une
résidence familiale en apparence plus sûre, une riche demeure située sur
les bords de la rivière Moïka.
Le docteur Lazovert en première ligne
Le lieu et le prétexte pour attirer Raspoutine dans un guet-apens ayant
été précisés, reste à définir les moyens concrets d’en finir avec le starets.
Le pistolet ou l’arme blanche étant considérés comme peu fiables, les
conjurés optent pour une solution plus radicale : le poison ! Dans cette
perspective, Pourichkévitch suggère d’engager un homme de confiance :
le docteur Stanislas Lazovert…
Le jour fixé pour le meurtre, le vendredi 16 décembre, les cinq
161
conjurés se réunissent au palais de la Moïka . Dehors, il fait un froid
glacial. À l’intérieur de la demeure, Félix a aménagé pour la circonstance
le sous-sol dallé de granit en petite salle d’apparat. L’atmosphère est
sombre, l’éclat des lampes blafard. Les murs sont tapissés de rideaux
rouges et le sol recouvert d’un tapis persan et d’une peau d’ours d’un
blanc immaculé. Divisé en deux parties par une double arcade, le théâtre
du drame comporte d’un côté une salle à manger ornée d’une cheminée
en granit rose où le feu crépite, et de l’autre une pièce plus exiguë
comportant notamment une grande armoire d’ébène, un meuble à
incrustations ornementé d’un splendide crucifix en cristal de roche et
argent ciselé.
Dès le début de la soirée, les conjurés mettent leur plan final en action.
À commencer par le docteur Lazovert. Conformément aux instructions
de Félix, le médecin, ganté de caoutchouc, réduit en fine poudre des
cristaux de cyanure puis les place à l’intérieur d’un gâteau fourré de
crème rose qu’il a au préalable coupé en deux. Une fois l’opération
achevée, Lazovert recolle les deux parties de la pâtisserie désormais
empoisonnée puis la replace sur la table. Selon lui, il y a assez de
cyanure de potassium pour tuer un éléphant ! Par mesure de sécurité,
Lazovert jette ses gants dans le feu de cheminée. Mais voici qu’une
odeur âcre et étouffante s’en dégage ; les cinq conjurés sont obligés de
quitter précipitamment la salle à manger pour se réfugier provisoirement
dans le bureau du prince, via un escalier en colimaçon. L’attente est de
courte durée : pas plus d’un quart d’heure. Quoi qu’il en soit, la phase
« poison » n’est pas tout à fait terminée. Pourichkévitch et Soukhotine
sont à leur tour chargés par Youssoupov de verser deux flacons de
cyanure liquide dans deux verres rouge foncé placés sur le dressoir. Ils
ont aussi reçu la consigne d’agir seulement vingt minutes après le départ
de Félix pour la rue Gorokhovaïa. Afin d’éviter que le poison ne
s’évapore !
Pour accueillir leur hôte et future victime, tout a été réglé dans les
moindres détails. Feignant une soirée ordinaire, les conjurés ingurgitent
ainsi avant son arrivée des gâteaux et ils boivent du thé. Des tasses sont
renversées sur la table, des serviettes tachées et plusieurs plats bien
entamés. Pour couronner le tout, on fait fonctionner un phonographe
dans les salons situés juste au-dessus du sous-sol. Tout est ainsi préparé
pour donner l’illusion à Raspoutine que la fête bat son plein et que la
princesse Irène s’apprête à le rejoindre d’un instant à l’autre…
Rendez-vous au palais de la Moïka
Prévenu depuis plusieurs jours du rendez-vous chez Félix Youssoupov,
Grigori ne s’en tracassait pas outre mesure. Malgré les coups de fil
menaçants et anonymes qu’il recevait à répétition, Raspoutine faisait une
confiance aveugle au « Petit ». Et des soirées en compagnie de belles
femmes du monde, il en avait connu plus d’une, celle-ci n’était pas une
première. Dans la soirée même du vendredi 16 décembre, Raspoutine est
une nouvelle fois mis en garde par Anna Vyroubova, son indéfectible
amie depuis ses débuts dans la capitale russe. Elle s’étonnait surtout que
le prince Youssoupov veuille le recevoir en pleine nuit. Aurait-il honte
de le recevoir à la lumière du jour ? Le ministre de l’Intérieur
Protopopov162 partage l’avis d’Anna ; tout cela lui semble bien étrange.
Même les deux filles de Grigori, Maria et Varia, ne cachent pas leur
inquiétude. Raspoutine leur répond en toute franchise que son rendez-
vous chez Félix est salutaire. « Ainsi, les rassure-t-il, je me rapproche des
ennemis d’Alix ; mon but ultime est de réconcilier la famille Youssoupov
avec le couple impérial. » Ses filles acquiescent, pas vraiment
convaincues toutefois. Apparemment, le don de prescience dont se
prévaut Raspoutine ne l’alarme pas davantage. Grigori sait pourtant qu’il
a de nombreux ennemis dans la capitale et que sa vie est en danger. Deux
jours auparavant, le mercredi 14 décembre, il écrivait à son secrétaire
Simonovitch ces mots prophétiques : « Je sens ma fin prochaine, ils me
tueront, et le trône ne durera pas trois mois. » Cette mort imminente, il
ne l’attend pourtant pas en ce soir du 16 décembre 1916. Bien au
contraire. Subjugué par la personnalité et la pseudo-amitié du jeune
éphèbe, il espère une réconciliation totale avec la noblesse de Petrograd.
Pour la circonstance, il a même fait des efforts vestimentaires. Il porte
cette nuit-là une chemise de soie brodée de bleu, un pantalon de velours
noir et des bottes impeccablement cirées. Sa barbe et ses cheveux ne sont
pas hirsutes comme à l’accoutumée, mais admirablement taillés et
peignés.
Peu après minuit, une voiture militaire se gare au pied de l’immeuble
du 64 de la rue de Gorokhovaïa. C’est celle de Félix Youssoupov.
Engoncé dans un épais manteau de fourrure, coiffé d’une casquette à
oreilles et affublé d’une fausse moustache noire, le prince est
méconnaissable. Le docteur Lazovert s’est quant à lui improvisé
chauffeur. Après avoir franchi le portillon de l’immeuble et emprunté
l’escalier de service alors plongé dans le noir jusqu’à la porte de
l’appartement de Grigori, Félix actionne la sonnette. La porte s’ouvre,
c’est Raspoutine en personne qui l’accueille…
En découvrant la tenue de Félix, un vrai déguisement, Grigori réprime
un sourire : « Que me vaut un tel accoutrement ? », l’interroge-t-il, ce à
quoi Félix répond que nul ne doit le reconnaître. « Notre rencontre doit
demeurer secrète », se contente-t-il de rétorquer. Même si la surveillance
policière de l’appartement de Raspoutine a cessé depuis plus d’une demi-
heure, le principal instigateur du complot ne veut prendre aucun risque.
Plus tard, dans ses Mémoires, Youssoupov exprimera des remords en
songeant à cet instant. « Soudain, une pitié infinie envers cet homme
s’empara de moi, écrit-il. J’avais honte des sales procédés et du
monstrueux mensonge auxquels j’avais recouru… À cet instant, je me
méprisais et je me demandais comment j’avais pu concevoir un crime
aussi lâche163. » Ce malaise passager, Raspoutine ne le perçoit pas.
À l’instar de la tsarine à son égard, le starets exprime une infinie
tendresse pour ce jeune Adonis des salons. Sans plus attendre, il enfile sa
pelisse de fourrure et sa chapka. Non seulement Raspoutine suit avec une
confiance aveugle son futur meurtrier, mais il le guide dans l’escalier de
service en lui prenant la main. Lui-même ne nourrissant nulle haine pour
son prochain, le starets ne peut l’envisager chez les sujets qu’il côtoie.
Plus enclin au pardon qu’à la vengeance, Raspoutine a toujours cru à la
bonté innée de l’être humain…
Un quart d’heure s’est à peine écoulé depuis l’arrivée de Youssoupov
au 64 de la rue Gorokhovaïa que Raspoutine embarque déjà dans la
voiture des conjurés. Le véhicule démarre promptement. Pour brouiller
les pistes, Lazovert n’emprunte pas le chemin le plus direct mais effectue
des détours par des rues adjacentes. Dix minutes plus tard, la voiture
arrive aux abords du palais de la Moïka. Une neige mouillée tombe sur la
chaussée. Une fois la voiture garée devant le perron de la riche demeure,
Lazovert s’empresse de descendre et d’ouvrir la porte à « l’invité
privilégié » de cette soirée. En compagnie de Félix, Grigori emprunte
alors une porte dérobée, descend un escalier et pénètre dans l’antre
préparé à son intention. Ainsi commence la dernière nuit
de Raspoutine…

147. Ses soucis prioritaires restent la santé de ses enfants et les blessés
des hôpitaux.
148. Raspoutine aurait refusé d’aider Khvostov, qui ambitionnait d’être nommé Premier ministre.
149. À savoir les partisans d’une paix séparée avec Berlin. Il est par ailleurs avéré que des agents
allemands parachutés à Petrograd ont tout fait pour alimenter cette rumeur et déstabiliser ainsi le
régime russe.
150. Ministre de l’Intérieur du 26 septembre 1915 au 3 mars 1916.
151. Un exil pénible pour l’ex-moine, contraint de travailler en tant qu’ouvrier dans une usine.
152. Une histoire qui finit par rattraper Khvostov lui-même : le 3 mars 1916, le ministre de
l’Intérieur est également congédié, à la suite des révélations de Beletski. En partant, celui-ci
réussit un dernier tour de force : celui de détourner 1 million de roubles sur les fonds secrets de la
police. Quant à Iliodore, il est contraint de quitter la Norvège pour les États-Unis.
153. Il exerce cette fonction depuis le 20 janvier 1916, en remplacement de Goremykine.
154. Il fait même réhabiliter son vieil ennemi Iliodore, lequel est placé
à la tête de son monastère près de Tobolsk.
155. Surtout à compter du printemps 1917, à la suite du renversement du tsar. Mais le
mouvement commence dès l’automne 1916.
156. Révoqué en mars 1915. Voir chapitre 10, p. 158.
157. Les fils uniques ne sont pas mobilisés.
158. Une nièce de l’empereur, l’une des plus belles femmes de la Cour. Pour être plus précis,
Irène est la fille de la grande-duchesse Xénia, l’une des deux sœurs de Nicolas II. Quittant la
Russie en 1919, Irène échappera à la tourmente révolutionnaire. L’épouse de Félix Youssoupov
mourra en 1970 à Paris, à l’âge de soixante-quatorze ans.
159. Notamment chez Mlle Mounia Golovina, une inconditionnelle
de Raspoutine.
160. Vexations auxquelles il faut en ajouter une : déguisé en femme, Félix aurait tenté de séduire
Grigori, lequel lui aurait alors asséné une claque. Si dépravé soit-il, Raspoutine n’a jamais
approuvé l’homosexualité. Grigori menaçant de révéler ses tendances sexuelles au tsar,
Youssoupov aurait décidé de le tuer…
161. Le prince Youssoupov lui-même a détaillé avec précision le déroulement des événements
dans La Fin de Raspoutine (Plon, 1927 ; V&O Éditions, 1993).
162. Lui aussi est l’objet de vives critiques de la part du clan Youssoupov.
163. Anecdote également mentionnée par E. Radzinsky, op. cit.
12
L’

« L’assassinat de Raspoutine fut un mauvais scénario, mal écrit, mal


interprété. »
Yves Ternon

Empoisonné, abattu à bout portant, castré et finalement jeté dans la


Neva, Raspoutine ne serait mort que noyé dans les eaux gelées du fleuve
qui traverse Petrograd. Cette résistance incroyable va renforcer son
statut de « saint diable ». Cependant, le récit rapporté par son principal
assassin, Félix Youssoupov, comporte de nombreuses zones d’ombre.
Contrairement aux dires des conjurés, il semble que trois balles aient
atteint le starets. Elles auraient été tirées par trois revolvers différents.
Au regard de l’analyse des documents, une autre hypothèse se dessine :
celle de la piste des services secrets britanniques. Depuis plusieurs
années, le starets est en effet placé sous la surveillance étroite du SIS,
lequel redoute à tout moment que Raspoutine ne convainque le tsar de
quitter la coalition antiallemande…

D’emblée, Grigori est saisi par le décor insolite de la pièce : des


fauteuils massifs en chêne à haut dossier, de petites tables recouvertes
d’étoffes et une invraisemblable quantité d’objets d’art. Le starets ne
peut s’empêcher d’ouvrir et d’admirer l’armoire à incrustations, avec son
étonnant enchevêtrement de petites glaces et colonnettes en bronze. Au-
dessus de lui, dans le bureau de Youssoupov où se sont rassemblés les
autres conjurés, la musique bat son plein, comme convenu. Bavardant et
riant plus que de coutume, les quatre compères de Félix jouent leur rôle
sur un fond musical américain, « Yankee Doodle ». Intrigué par cette
ambiance décalée, Grigori cesse alors de farfouiller dans l’armoire et
demande à son « ami » ce qui se passe à l’étage supérieur. Ce à quoi
Youssoupov répond le plus naturellement possible que
la fête est sur le point de s’achever et qu’à n’en pas douter, sa charmante
épouse ne va pas tarder à descendre, sitôt que ses remuants invités auront
quitté le palais.
Acte I. Raspoutine survit miraculeusement
à l’empoisonnement
En attendant la belle Irène, Félix propose à son invité du vin et des
petits-fours. Premier couac de la soirée : Grigori refuse et le vin et les
gâteaux, sous prétexte que ces derniers sont trop sucrés164 ! En revanche,
le starets demande une tasse de thé. Contrarié sans être décontenancé, le
prince Youssoupov revient à la charge et lui propose une part du fameux
gâteau de crème rose rempli de cyanure. À la grande joie de Félix,
Grigori accepte et en avale carrément deux ! Félix s’attend à tout
moment à ce que son hôte s’effondre. Aux dires du médecin, la pâtisserie
contient suffisamment de poison pour tuer un homme sur-le-champ.
Mais rien ne se passe. Ce starets serait-il vraiment invincible ? En
attendant une mort incertaine, Raspoutine continue en effet à bavarder
comme si de rien n’était en s’étonnant de l’absence d’Irène.
Abasourdi par la tournure des événements, Youssoupov décide de
passer à la vitesse supérieure, proposant de verser du vin à son invité.
Grigori accepte sans ronchonner. Félix pousse un soupir de soulagement.
La chance lui sourirait-elle enfin ? Pas vraiment. Après s’être trompé de
verre, il propose enfin à Grigori l’un des deux breuvages préparés par
Pourichkévitch et Soukhotine. Une fois encore, le poison devrait agir
instantanément. Mais il n’en est rien. Impassible, n’exprimant pas le
moindre malaise, le Sibérien boit du madère à plusieurs reprises et
demande même à Félix de lui fredonner une petite chanson. « Ce n’est
pas l’envoyé de Dieu qui est en face de moi, songe le conspirateur, mais
le diable lui-même. » Le prince s’exécute alors, de façon à ne pas
soulever la moindre interrogation de la part de son hôte, entonnant un air
qui endort presque le starets…
Acte II. Félix Youssoupov tire sur Raspoutine
Plus de deux heures se sont maintenant écoulées depuis l’arrivée du
starets au palais de la Moïka. Raspoutine n’est toujours pas mort.
À l’étage supérieur, les autres conjurés s’impatientent. Le ton monte, à
un point tel que les bruits parviennent aux oreilles de Raspoutine.
S’interrogeant sur les origines de ce vacarme, il questionne « le Petit ».
Après avoir rassuré son hôte, Youssoupov est obligé de le quitter pour
rejoindre ses camarades. À leur grand désarroi, le prince leur apprend
que le poison semble sans effet. Chez les conjurés, la panique est
maintenant perceptible. Le docteur Lazovert est particulièrement
désemparé. Lui qui a saupoudré le gâteau rose rempli de crème d’une
quantité invraisemblable de cyanure ne comprend pas que cela soit resté
inopérant. Dans un premier temps, les conspirateurs envisagent
d’étrangler l’obscur moujik, mais ils se ravisent alors qu’ils s’apprêtent à
descendre les marches de l’escalier menant au sous-sol. Au dernier
moment, Youssoupov les a en effet arrêtés et leur a demandé de remonter
d’urgence à l’étage. « Déjà nous étions dans l’escalier, lorsque la crainte
me vint de compromettre par ce moyen toute l’affaire, écrit le prince
dans ses Mémoires. L’apparition soudaine de personnes étrangères
éveillerait les soupçons de Raspoutine et qui sait de quoi était capable cet
être diabolique165. » « Je préfère agir seul », dit finalement Félix aux
autres conjurés. Sur ces mots, il s’empare du revolver de Dimitri
Pavlovitch et rejoint son invité dans la pénombre de la pièce. Raspoutine
est alors affalé sur la table et se plaint de ressentir une vive douleur à
l’estomac. Il demande alors à Youssoupov de lui servir du vin. À peine
Félix a-t-il rempli son verre de madère que Raspoutine le vide d’un trait.
Oubliant la raison de sa venue au palais de la Moïka, – la rencontre
promise avec Irène –, il propose à Félix de quitter les lieux et de
rejoindre ses amis tziganes. Ce que refuse son interlocuteur, sous
prétexte qu’il est beaucoup trop tard. Le comportement et la naïveté
inhabituelle de Raspoutine étonnent singulièrement Youssoupov.
D’habitude si intuitif et si génial, précise
le prince, ce prophète n’a nullement deviné qu’il cachait une arme…
Tout en tenant son revolver dans son dos, Félix se précipite vers
l’armoire d’ébène et se saisit brutalement du crucifix en argent ciselé. Le
montrant ostensiblement à son hôte,
il change de ton et menace à présent directement Raspoutine, lequel n’a
d’yeux que pour l’armoire : « Grigori Efimovitch, vous feriez mieux de
regarder le crucifix et de dire une prière ! » Des paroles restant
bizarrement sans effet. Aussi étonnant que cela puisse paraître, le
prophète, qui avait tant de fois anticipé l’avenir, sauvé de la mort le fils
du tsar et prévu son propre assassinat, n’envisage à aucun moment de
cette fameuse nuit sa mort comme imminente. En regardant Félix, il
semble au contraire absent, voire résigné devant le sort qui l’attend. Il ne
tente aucun geste de défense et n’insulte nullement le prince qui le
menace. Pointant alors son revolver vers Grigori, Félix vise et tire au
cœur. A priori, le coup semble mortel166. S’effondrant de tout son poids
sur la peau d’ours, Raspoutine demeure immobile, étendu sur le dos…
Raspoutine serait mort !
Entendant le coup de feu de Youssoupov, les autres conjurés
descendent rapidement l’escalier. Sans doute trop vite, car, dans leur
précipitation, ils accrochent le commutateur et éteignent
malencontreusement la lumière. Recherchant à tâtons l’interrupteur, ils
se heurtent dans l’obscurité, craignant à tout moment de piétiner le
cadavre du starets. Au bout de quelques instants qui paraissent
interminables, l’un des conjurés retrouve l’interrupteur et rallume la
lumière. Ils découvrent alors le corps ensanglanté de Raspoutine,
toujours étendu sur sa peau d’ours. Sa chemise de soie est tachée de sang
et ses yeux sont fermés. Le docteur Lazovert se penche alors sur le corps
pour constater le décès. « Il est bien mort » confirme-t-il à ses
camarades. À ces mots, les cinq hommes poussent un grand soupir de
soulagement. C’est la première fois qu’ils respirent en paix depuis plus
de trois heures : l’obscur moujik n’est plus de ce monde ! Une
bénédiction. Ils ont tous le sentiment d’avoir accompli leur devoir
patriotique. En d’autres termes, d’avoir sauvé la Sainte Russie du
« démon des steppes ».
À présent plus détendus, les conjurés décident de déplacer le cadavre
de Raspoutine pour le déposer sur les dalles de granit. Afin que le sang
ne souille pas la peau d’ours ! Il faut en effet éviter de laisser la moindre
trace de meurtre, dans le cas d’une éventuelle enquête policière.
Dorénavant, il s’agit de passer au plus vite à la seconde phase de
l’opération,
à savoir se débarrasser du corps. Et, d’abord, de ses vêtements ! Dans un
premier temps, Soukhotine endosse la pelisse de fourrure du starets et se
coiffe de sa chapka. Quant à Lazovert, il remet sa tenue de chauffeur. En
compagnie du grand-duc Dimitri Pavlovitch, ils doivent retourner
ensemble au 64 de la rue Gorokhovaïa. Une mise en scène destinée à
faire croire aux éventuels témoins que Raspoutine est bien rentré chez
lui. Une fois parvenus au domicile du starets, ils rentreront au palais de
167
la Moïka pour procéder au transport du cadavre et le jeter dans la
Neva. Tout au moins en théorie. Car les conjurés vont être rapidement
confrontés à un nouveau coup de théâtre…
L’impensable résurrection
En attendant le retour de leurs complices, Pourichkévitch et
Youssoupov restent seuls sur les lieux du meurtre. Les deux hommes
dissertent depuis de longues minutes sur leur exploit dans la pièce du
haut quand Félix éprouve soudain l’envie de revoir le corps de cet
homme si intrigant. Il redescend alors l’escalier et se dirige vers le
cadavre. Apparemment, Raspoutine gît toujours, mort, sur le carrelage ;
son pouls ne bat pas et il continue à perdre du sang. « Sans savoir
pourquoi, écrit Youssoupov dans ses Mémoires, je l’attrapai et le secouai.
Le corps retomba sur le sol. » Mais soudain, Félix exprime un frisson : le
cadavre de Raspoutine bouge encore ! Sa paupière gauche vient de
tressaillir. « Brusquement, son œil gauche s’entrouvrit, et les deux yeux
de Raspoutine, devenus étrangement verts et fixes comme ceux d’un
serpent, me transpercèrent d’un regard diabolique, plein de haine168. »
Youssoupov raconte alors que, saisi d’une brutale frénésie, Raspoutine se
redresse d’un seul mouvement et bondit sur lui. Littéralement déchaîné,
le starets tente d’étrangler le jeune homme, dont il crie à plusieurs
reprises le prénom. Le sang coulant de ses lèvres, il écume de rage. Avec
grand-peine, Youssoupov parvient à se dégager des mains de fer de son
agresseur ; il reste effrayé et complètement interloqué par la résistance
incompréhensible du starets. Deux fois « ressuscité », comment est-ce
possible ? Empoisonné et transpercé d’une balle tirée à bout portant, cet
homme survit encore. « Ce ne peut être qu’un démon », songe-t-il.
Dans la bagarre, Grigori a arraché une épaulette de l’uniforme de Félix.
À présent, il est de nouveau étalé sur le sol et ne cesse de geindre. C’est
le moment d’en finir, une fois pour toutes, pense Youssoupov. Et le
prince d’appeler alors son ami Pourichkévitch à l’aide. « Il est vivant !
lui crie-t-il. Tirez, il est vivant ! » Quand le député arrive à son tour au
sous-sol, armé lui aussi d’un revolver, Raspoutine s’est éclipsé de la
pièce. Rampant, gémissant et rugissant comme jamais, le « saint diable »
a eu tout juste le temps de grimper l’escalier et de pousser la seule porte
ouverte sur la cour du palais. À présent très affaibli, il titube et se traîne
dans la neige telle une bête traquée. « Félix, Félix, je dirai tout à la
tsarine », continue à crier l’agonisant. Se lançant à sa poursuite,
Pourichkévitch tire deux balles dans sa direction. Il le manque !
Décidément, Raspoutine semble bénéficier d’une divine protection. Mais
la troisième balle est la bonne. Frappé en plein dos, Raspoutine met le
genou à terre, près d’une congère. Puis il s’écroule dans la neige
mouillée au pied de la grille du palais quand une dernière balle le touche
à la tête. Face contre le sol, le starets abhorré gît bras écartés dans la
neige. Dans un accès de rage, Pourichkévitch s’avance à sa hauteur et lui
assène un dernier coup de pied dans le crâne169. Il reste persuadé de la
mort de Raspoutine. À tort.
Acte III. Le cadavre bouge encore
Alertés par les coups de feu en provenance du palais – pas moins de
quatre –, des soldats s’avancent vers la grille pour demander ce qui se
passe. Et Pourichkévitch de leur déclarer sans ambages que lui et ses
amis viennent d’abattre Grigori Raspoutine, l’homme qui menait la
170
Russie à sa perte . Visiblement impressionné par la position sociale de
ses interlocuteurs, un député et un prince de sang, le sergent Vlassiouk
promet de garder le silence. Mieux encore, il invite ses hommes à
transporter le corps à l’intérieur du palais. Contre toute attente,
Raspoutine vit encore, comme en témoignent ses râles répétés. Saisi
d’une folie furieuse, Félix s’en va alors chercher une matraque pour
mieux fracasser le crâne de la victime. Apparemment, il n’est pas encore
revenu du réveil brutal de Raspoutine une heure plus tôt. Il s’acharne sur
le starets, en particulier sur son visage, avec une violence incontrôlable.
Trois hommes sont alors nécessaires pour maîtriser Félix. De retour à
son bureau, le prince s’effondre littéralement ; il est épuisé,
physiquement et psychiquement. Pendant ce temps, Pourichkévitch
enveloppe le corps du moujik dans une toile et le ficelle avec vigueur.
C’est alors que la voiture de leurs complices arrive dans la cour. Après
leur avoir brièvement exposé les derniers rebondissements,
Pourichkévitch demande à ses camarades d’agir au plus vite. La nuit est
déjà très avancée, il est plus de 5 h 30, et il faut absolument jeter le
cadavre dans la Neva avant le lever du jour. Sans plus attendre, tous les
conjurés à l’exception du prince Youssoupov, accompagnés d’un garde,
s’empressent de transporter le cadavre dans le véhicule. Direction le pont
Petrovski, une passerelle enjambant la Neva. Les tueurs de Raspoutine
ont en effet repéré un trou dans la glace, l’endroit idéal où jeter leur
encombrant cadavre. Cadavre ? Le soldat qui est assis sur le corps
enveloppé est formel : il bouge encore…
Une fois arrivé au pont Petrovski, le grand-duc Dimitri Pavlovitch, qui
conduit le véhicule, l’arrête près du parapet. Ses amis ont tôt fait de
retirer le corps de la voiture, et de le transporter à la hauteur de la trouée.
Pressés, ils ne prennent pas le temps de le lester. Pourichkévitch et ses
trois acolytes hissent leur fardeau sur leurs épaules171 et le jetent dans les
eaux glacées de la Neva. Dans leur précipitation, les conjurés oublient
172
l’une des bottes de Raspoutine sur la glace . Nous sommes au matin du
samedi 17 décembre 1916, il est 6 h 30. Entre le moment où Raspoutine
a franchi le portail du palais et celui où son corps a été précipité dans la
Neva gelée,
il s’est exactement écoulé six heures.
Un jour nouveau commence…
L’agent Vlassiouk donne l’alerte
Moins de trois quarts d’heure après l’acte final du meurtre, les
principaux protagonistes de l’affaire se sont séparés. Quand le grand-duc
Pavlovitch réintègre son palais, ses trois complices et le garde regagnent
la gare de Varsovie, en traîneau. Au voyage de retour, la voiture qui
transportait les assassins de Raspoutine a en effet calé à plusieurs
reprises.
L’après-midi qui suit la nuit du drame, Youssoupov, Pourichkévitch et
Pavlovitch se retrouvent au palais de la grande-duchesse Elizabeth
Feodorovna, la sœur d’Alix, qui avait pris la tête de la fronde
antiraspoutinienne. Youssoupov est particulièrement nerveux. Il n’a
pratiquement pas dormi et boit coup sur coup des verres de cognac et des
tasses de café. La suite s’annonce mal. En effet, dès la fin de la matinée,
les conspirateurs ont appris que la tsarine était déjà au courant du
meurtre et de la visite de Youssoupov à son Ami. « À cause de cette
ordure, déclare le prince, j’ai dû tuer un de mes meilleurs chiens et le
mettre à l’endroit où la neige était tachée de sang173. » Contre toute
attente, à peine quelques heures après la disparition de Raspoutine, la
capitale russe bruisse déjà de rumeurs faisant état d’un complot mortel
contre le starets. Pour quelle raison ? Contrairement à ce qu’il avait
promis, l’agent Vlassiouk a prévenu ses supérieurs174, notamment le
général Grigoriev, chef du second district de Petrograd. Après avoir
vérifié que Raspoutine n’était pas rentré à son domicile, Grigoriev avertit
tout le monde. Du gouverneur de Petrograd au ministre de la Police en
passant par le chef de l’Okhrana et le ministre de l’Intérieur, l’ensemble
des services intéressés sont au courant avant midi. À son tour informée
de la disparition de son Ami par Anna Vyroubova, la tsarine prie Maria
Golovine de demander au plus vite à Félix Youssoupov s’il n’a pas vu
son cher Grigori dans la soirée de vendredi. Interrogé à ce sujet, le prince
nie catégoriquement avoir rencontré le starets la nuit précédente. Pis, au
général Grigoriev venu le voir en personne au palais de son beau-père le
grand-duc Alexandre, Youssoupov continue de mentir ouvertement. Et le
prince de lui répondre avec mépris…
La thèse du chien abattu
Quand le chef du second district de Petrograd interroge le prince au
sujet des coups de feu de la nuit et des déclarations intempestives de son
compère Pourichkévitch, Youssoupov se contente de déclarer qu’il s’agit
là que de pures balivernes. « Mon ami était ivre, prétend Félix, il a abattu
un chien, voilà tout. » Quand il a prétendu avoir abattu Raspoutine,
affirme le prince, il ne mesurait pas la portée de ses propos. Et
Youssoupov de soutenir que Pourichkévitch comparaissait le chien à
Raspoutine, en regrettant que ce ne soit pas le corps de l’odieux moujik
qui souille la cour de son palais. Convaincu ou non, le général Grigoriev
obtempère et se retire. Il n’en faut pas davantage aux conjurés pour
perdre leur calme. En cet après-midi du 17 décembre, Youssoupov
cherche à tout prix à obtenir une audience auprès de la tsarine pour se
justifier. Mais on lui répond au téléphone qu’Alexandra Feodorovna est
injoignable.
Au lieu d’un rendez-vous au palais de Tsarskoïé Sélo, Youssoupov est
convoqué à la préfecture de police par le général Balk. À sa grande
stupéfaction, il apprend de la bouche même du général que l’impératrice
est furieuse contre lui, pis qu’elle le soupçonne d’avoir tué son Ami puis
d’avoir fait disparaître le corps dans un endroit indéterminé. Bref, le
palais de la Moïka doit faire l’objet d’une perquisition. Perquisition ? Le
mot de trop pour Félix. D’habitude si maître de ses humeurs, le jeune
prince sort littéralement de ses gonds. Comment la tsarine ose-t-elle
accuser le propre mari de sa nièce ? Les membres de la famille impériale
sont automatiquement protégés par la loi. Et Youssoupov d’exiger un
ordre explicite du tsar ! Selon lui, la demande d’Alix est nulle et non
avenue. Aussi
le gouverneur de Petrograd renonce-t-il à sa perquisition. Mais non à
l’enquête policière…
Découverte du cadavre gelé
Youssoupov se retranche donc derrière l’immunité impériale de sa
femme. Et il n’a pas tort. Pourichkévitch lui-même jouit d’une immunité
parlementaire. A priori, rien ne saurait troubler l’apparente quiétude des
conspirateurs. Mais c’est sans compter l’avancée de l’enquête policière.
Dans les heures qui suivent la chute du corps de Raspoutine dans la
Neva, des ouvriers découvrent des traces de sang sur le pont Petrovski.
Mieux encore, la botte laissée sur la glace est retrouvée et formellement
identifiée comme étant celle de Raspoutine, d’après ses propres filles.
L’étau se resserre dangereusement. Dépêchés sur place, les policiers ont
la conviction que le corps du disparu flotte sous la couche de glace du
fleuve. Et ils ont raison. Au petit matin du lundi 19 décembre, après
quarante-huit heures de recherches, un scaphandrier découvre un cadavre
sous la glace. C’est le corps ensanglanté et mutilé de
Raspoutine. Transporté immédiatement à l’hôpital militaire de Tchesma,
situé au sud de Petrograd, le cadavre est immédiatement examiné par le
professeur Kossorotov175…
Le visage du starets est absolument méconnaissable. Visiblement passé
à tabac, Raspoutine a le crâne défoncé et surtout l’œil droit
176
complètement sorti de son orbite . Bizarrement, les bras du cadavre
sont ramenés au-dessus de sa tête, preuve supplémentaire que Raspoutine
respirait encore une fois jeté dans l’eau. À n’en pas douter, il a dû
essayer de se débattre et de défaire ses liens alors qu’il était plongé dans
les eaux glacées de la Neva.
Le « saint diable » est mort noyé
Arrivées à l’hôpital militaire au milieu de l’après-midi, les filles du
starets, mais aussi la tsarine en personne, visiblement très accablée, ne
peuvent soutenir cette vision d’horreur. En observant les bras enroulés
autour de la tête de son Ami, Alix ne peut s’empêcher de penser aux
prophéties proférées par Raspoutine : « Tant que je serai en vie, disait-il,
la dynastie vivra. » « La Sainte Russie est perdue », pense-t-elle. Pendant
de longues minutes, Alix reste prostrée devant le cadavre de l’homme de
Dieu, ne prononçant pas le moindre mot. Et Kossorotov de procéder à
l’autopsie177 dès la nuit du lundi 19 décembre. La présence d’eau dans les
poumons confirme que ni le poison ni même les balles n’ont eu raison du
thaumaturge d’Alexis : Raspoutine serait mort noyé…
De l’eau dans les poumons mais aucune trace de poison dans
178
l’estomac . Le foie et le thorax ont par ailleurs été perforés par une
balle. Une deuxième a pénétré un rein en traversant le dos et une
179
troisième s’est logée au milieu du crâne . Comme l’ont souligné dans
leur déposition Vladimir Pourichkévitch et Félix Youssoupov, trois balles
sur cinq ont donc atteint leur cible. En pleine poitrine, dans le dos et dans
la tête. Chacune d’elles auraient dû achever le starets en moins d’un
quart d’heure. S’agit-il pour autant d’un surhomme ? Pas vraiment, si
l’on se souvient du coup de poignard de Khionia Gousseva. En juin
1914, cette frêle jeune femme a failli faire passer le colosse de vie à
trépas en lui administrant un simple coup de poignard. Quoi qu’il en soit,
le troisième impact de balle retrouvé sur la victime du palais de la Moïka
est intrigant à plus d’un titre. Sans compter sa précision, le fait que le
coup de feu ait été donné à bout portant contredit les déclarations des
conjurés. Comment Pourichkévitch a-t-il pu viser Raspoutine en plein
front alors que celui-ci essayait de s’échapper et lui tournait le dos ? Y
aurait-il eu un troisième tueur, et si oui, qui est-il ?
Qui a vraiment tué Raspoutine ?
À dire vrai, il existe beaucoup d’incohérences dans les récits respectifs
du député d’extrême droite et du jeune homme qui s’est soustrait à la
180
mobilisation . Les versions des deux protagonistes ne concordent pas,
voire se contredisent. En particulier relativement aux derniers stades du
crime. Ce qui s’est passé dans la cour même du palais, le théâtre de l’acte
final du meurtre, comporte en effet de nombreuses zones d’ombre. Car,
quand Youssoupov prétend s’être trouvé présent dans la cour au moment
de l’agonie de Raspoutine, Pourichkévitch affirme avoir été seul, et avoir
tiré quatre balles dans la direction du starets. Le député souligne par
ailleurs qu’il se tenait à plusieurs mètres derrière lui. Des propos
catégoriquement infirmés par l’analyse médico-légale. Au vu des photos
prises et du dépôt de poudre qui s’est formé autour de l’impact, il est
clair que le dernier coup de feu, celui qui a fait éclater le crâne du starets,
a été donné à bout portant. Pour couronner le tout, les balles sont toutes
de calibre différent181. Autrement dit, il y aurait trois revolvers et trois
tueurs différents ! Si les deux premiers sont facilement identifiables –
Youssoupov et Pourichkévitch –, le troisième pose problème. D’après
Edvard Radzinsky, qui a étudié de très près l’affaire, l’identité de
l’homme de l’ombre ne fait aucun doute : il s’agirait de Dimitri
Pavlovitch, le cousin de Youssoupov. Contrairement au témoignage du
prince, le grand-duc ne serait pas parti brûler la pelisse de Raspoutine ; il
serait resté sur place. Il serait même l’homme qui a tiré les deux
dernières balles ! Éminent soldat, cet officier de la Garde était réputé
pour être un brillant tireur. « Si quelqu’un parmi eux avait de bonnes
raisons de vouloir éliminer le moujik, c’était bien lui, commente
Radzinsky. Raspoutine avait fait avorter son mariage, proféré d’ignobles
calomnies sur son compte et celui de sa fiancée, il couvrait de honte la
famille impériale auprès de laquelle il avait été élevé et, enfin, il avait
provoqué la discorde entre lui et son père182. »
Le double mensonge de Youssoupov et de Pourichkévitch quant au rôle
final du grand-duc répondrait aussi à des motifs politiques. Ne cachant
pas ses prétentions au trône de Russie, Pavlovitch ne pouvait en aucun
cas passer pour l’assassin de Raspoutine. Autrement dit, un futur tsar ne
pouvait être un meurtrier. Ainsi fallait-il que les mains du grand-duc ne
soient pas tachées de sang. Telle est l’explication de Radzinski…
Aussi perspicace paraît-elle, elle se heurte toutefois
à un obstacle de taille ; les deux dernières balles, imputées
à Pavlovitch, ne sont pas du même calibre. On voit donc mal le grand-
duc changer de revolver en l’espace de quelques secondes pour achever
l’indésirable moujik. Un ancien détective de Scotland Yard répondant au
nom de Richard Cullen a donc avancé une autre explication, beaucoup
moins orthodoxe : le starets Raspoutine aurait été finalement exécuté par
les services secrets britanniques !

La piste anglaise
L’assassinat de Raspoutine, un meurtre perpétré par
183
le SIS ? À l’appui de cette thèse, Richard Cullen avance des raisons
stratégiques et politiques. Effrayés à la perspective de voir les Russes se
retirer prochainement de l’Entente, ce qui aurait permis à l’Allemagne de
déplacer plus de 300 000 hommes sur le front Ouest, les Britanniques ne
nourrissent qu’une obsession depuis le début de la guerre : éliminer
l’odieux pacifiste Raspoutine, lequel exerce une influence néfaste sur
Nicolas II. En conséquence, la victoire finale sur l’Allemagne devait
passer par l’élimination du starets.
Selon Richard Cullen, une note du SIS datée de 1916, adressée à un
certain John Scale, accrédite la présence sur place, à Saint-Pétersbourg,
d’agents britanniques censés surveiller très étroitement les moindres faits
et gestes du starets. Cullen donne même le nom de l’espion de
Sa Majesté chargé d’éliminer Raspoutine : Oswald Rayner. Ce
personnage, Youssoupov le mentionne dans ses Mémoires. La nuit même
du 16 décembre 1916, date du meurtre, l’agent du SIS aurait brûlé tous
les documents concernant sa mission en Russie. Une précision pour le
moins troublante. Et Richard Cullen d’exposer plus tard à la télévision
britannique les circonstances exactes de l’assassinat… Entrant en
contradiction avec les témoignages de Youssoupov et de Pourichkévitch,
l’ancien détective de Scotland Yard précise que les deux premiers coups
de feu ont tous les deux été tirés à l’intérieur du palais. La fuite de
Raspoutine dans la cour ne serait donc que pure affabulation. Dans la
réalité, le corps de Raspoutine aurait été enveloppé et emmené jusqu’à la
grille du palais, où une voiture l’attendait184. C’est à ce moment-là que
les conjurés auraient constaté avec effroi que Raspoutine respirait
encore, malgré la gravité de ses blessures. Un nouvel homme se serait
ainsi avancé vers le corps étendu dans la neige et lui aurait porté le coup
fatal, en plein front. Et ce dernier acteur du drame ne serait autre
qu’Oswald Rayner lui-même…
Youssoupov aux arrêts
Si étrange paraisse-t-elle, la thèse de l’intervention britannique n’en
reste pas moins crédible. Elle est en tout cas la seule censée expliquer la
présence de trois armes différentes. De la piste anglaise, il n’est pourtant
185
nullement question en décembre 1916 . Au lendemain du drame du
palais de la Moïka, les accusations se concentrent sur Youssoupov,
Pavlovitch et Pourichkévitch. Si le tsar se montre indigné à l’idée que
deux membres de la famille impériale soient directement impliqués,
l’impératrice est quant à elle révulsée par le drame de la Moïka. Et elle
entend punir sévèrement les responsables du meurtre de son Ami !
Youssoupov, Pavlovitch et Pourichkévitch sont ainsi mis aux arrêts et
reçoivent l’interdiction formelle de quitter Petrograd. C’est toutefois
compter sans la pression de l’entourage de ces deux premiers hommes.
À l’annonce de l’assignation à résidence du prince Félix et surtout du
grand-duc Dimitri se lève une véritable fronde des grands-ducs pour
défendre leur geste fatal. Elizabeth Feodorovna, la sœur de l’impératrice,
loue l’initiative de son ami et qualifie même l’élimination de Raspoutine
d’acte patriotique. L’impératrice douairière elle-même met son grain de
sel, demandant à Nikki et à son épouse de faire preuve de
compréhension. Et les grands-ducs de dénoncer le caractère illégal de
l’arrestation de leurs amis ; car le Code des lois de l’Empire exclut tout
procès d’un membre de la famille impériale. En voulant juger Dimitri et
Félix, professent leurs défenseurs, ce sont les bases mêmes de la société
russe que vous remettez en question.
Dépassé par cette véritable levée de boucliers, Nicolas II fait
finalement marche arrière. Malgré les protestations de son épouse, le tsar
annule toutes les poursuites judiciaires. En guise de sanctions,
Youssoupov et Pavlovitch écopent d’un simple exil hors de Petrograd.
Quand Félix se voit contraint de partir dans la région de Koursk, le
grand-duc est invité à gagner la Perse le plus rapidement possible. Si
légères soient-elles, ces sanctions suscitent cependant l’indignation des
grands-ducs.
Plus encore que leur arrestation, leur relaxe déclenche à son tour une
véritable vague de réprobation au sein du petit peuple. « Au lieu de
blanchir le couple impérial, ils l’ont barbouillé du sang d’un moujik,
commente Henri Troyat. Plus grave encore : une fois le forfait accompli,
ils ont profité de leur parenté avec le tsar pour réclamer l’impunité186. »
Une libération qui met une nouvelle fois en relief les inégalités qui
sapent la société russe. Ainsi les puissants pourraient-ils se permettre
toutes les transgressions, au contraire du petit peuple qui, lui, serait
obligé de courber l’échine. Une justice à deux vitesses qui démontre
l’incurie du régime et va faciliter la propagande des agitateurs
révolutionnaires. D’une certaine façon, le cercueil de Raspoutine a frayé
la route au train
187
de Lénine …
Moins de deux mois et demi après la mort du starets, le tsar est
renversé, à la faveur d’une explosion sociale qui secoue les rues de
Petrograd.
164. Pour justifier ses dons de guérisseur, Raspoutine s’impose un régime draconien privilégiant
le poisson et excluant toutes les pâtisseries, en particulier les gâteaux trop sucrés.
165. Félix Youssoupov, Avant l’exil, Plon, 1952 ; Mémoires, Le Rocher, 2005.
166. L’examen médico-légal montrera que la balle a traversé l’estomac. Une blessure à laquelle
Raspoutine aurait dû succomber au bout de vingt minutes.
167. Auparavant, ils auront confié les vêtements de Raspoutine à leurs épouses, notamment à
Mme Lazovert, afin que celles-ci les fassent
disparaître en les brûlant.
168. F. Youssoupov, Mémoires, op. cit.
169. Dans sa version, le prince parle de quatre coups de feu tirés dans la cour, sans plus de
précision. Si le troisième a touché Raspoutine en plein dos, il n’est rien mentionné quant à la
cible de la quatrième balle.
170. Dans un premier temps, le prince a éconduit les policiers en prétendant qu’il ne s’est rien
passé. Tout au plus s’agissait-il d’une vulgaire bagarre d’ivrognes.
171. La pelisse de fourrure et la chapka de Raspoutine sont jetées avec
le corps : Soukhotine et Lazovert les ont oubliées ou n’ont pas eu le temps de les brûler.
172. Un oubli fâcheux car la découverte de cette botte va déboucher sur l’ouverture d’une
enquête policière.
173. Il a en effet passé le début de la matinée à nettoyer les taches dans l’escalier. Pour expliquer
les traces de sang dans la neige, il avance la version d’un chien tué par l’un de ses invités en état
d’ébriété. Conformément à ses ordres, un domestique abat un de ses chiens et traîne son cadavre
dans la cour.
174. En tant qu’officier assermenté, Vlassiouk a expliqué qu’il ne pouvait se soustraire à son
devoir.
175. Kossorotov est attaché à la chaire de médecine légale de l’Académie de médecine militaire.
176. Son corps lui-même aurait été profané et castré.
177. De l’autopsie en question, nous n’avons aucun compte rendu, celui-ci s’étant volatilisé sous
l’ère stalinienne. Du séjour du corps à l’hôpital militaire, il ne reste que quelques photos. On y
découvre un cadavre nu, percé de trois balles. Un corps par la suite embaumé.
178. Il est probable que le cyanure du docteur Lazovert n’ait pas agi car Raspoutine a mangé peu
de gâteau, en raison de son régime. Le poison administré dans les verres devait aussi être trop
dilué.
179. Ces traces de balles sont visibles sur les photos du corps de l’assassiné, conservées au musée
d’Histoire politique de Saint-Pétersbourg.
180. La version officielle et qui tient lieu de référence est celle du prince Youssoupov, autrement
dit celle que nous avons relatée en détail dans ce chapitre.
181. Pour le professeur Zarov, criminologue, trois revolvers différents auraient été utilisés.
182. E. Radzinsky, op. cit.
183. Secret Intelligence Service. À compter de l’année 1921, le SIS
se transforme en MI6 (Military Intelligence, section 6 of England).
184. La traînée de sang rectiligne dans la cour attesterait cette ultime hypothèse.
185. L’enterrement de Raspoutine a lieu le 21 décembre en présence
des deux filles du starets et de l’ensemble de la famille impériale : Alix, Nikki et leurs cinq
enfants. Quant à la femme de Raspoutine, elle n’arrive pas dans la capitale avant le 25 décembre.
186. H. Troyat, op. cit.
187. Le jour de l’assassinat de Raspoutine, Lénine se trouvait encore
à Zurich. Il rentre en Russie (à bord d’un train blindé) quatre mois
plus tard, en avril 1917.
13
M

« Les fous ne comprennent pas qui je suis.


Un sorcier peut-être. Ils brûlent les sorciers et ils me brûleront aussi. Mais il y a
une chose qu’ils ne réaliseront pas. S’ils me brûlent, la Russie est finie ; ils nous
enterreront ensemble. »
Raspoutine

Si les assassins de Raspoutine ont échappé à la justice impériale, les


Romanov subissent quant à eux la justice populaire. Un peu plus de deux
mois après la tragique disparition du starets, une simple manifestation
de femmes dans les rues de Petrograd débouche, cinq jours plus tard, sur
le renversement de la monarchie. Contre toute attente, les soldats se
rallient aux insurgés et se retournent contre leurs officiers. Totalement
dépassé par les événements, le tsar Nicolas II abdique dès
le 2 mars 1917, à la gare ferroviaire de Pskov. Pour garder
la vie sauve, son frère Michel refuse le trône vacant. Le pouvoir est
désormais exercé par un gouvernement pseudo-libéral, placé sous
contrôle du soviet de Petrograd, lequel est acquis aux causes
révolutionnaires. Il n’y a plus de monarque ni même de monarchie. En
l’espace de cinq jours, la dynastie tricentenaire des Romanov a vécu…

Quand s’ouvre l’année 1917, la situation militaire et sociale de la


Russie est devenue incontrôlable. Sur le front, le flux des déserteurs
dépasse celui des soldats qui doivent assurer la relève ; dans les villes,
les produits de première nécessité viennent à manquer, les usines ferment
et les prix flambent. Désertions, grèves et famines rythment alors
le quotidien des Russes. Non seulement l’armée ponctionne la main-
d’œuvre des usines et des campagnes, mais elle accapare le
ravitaillement en farine et en charbon.
La Russie bascule dans la révolution
À Petrograd, la situation est d’autant plus explosive que le
thermomètre descend à – 40 °C. À compter du mois de février 1917, le
charbon des mines du Donbass n’alimente plus les usines. Faute de
combustible, les machines ne tournent plus et les ouvriers sont licenciés.
Le 20 février 1917, l’entreprise Poutilov, la plus grande usine de
Petrograd, ferme ses portes. Aux grèves du mois de décembre s’ajoutent
le chômage et la misère. Confronté à la détérioration de la situation, le
pouvoir institue des cartes de rationnement, notamment pour le pain. Au
sein de la population, l’impatience cède rapidement le pas à la peur. Des
bagarres éclatent devant les boulangeries et les boucheries. Les denrées
de base, comme le beurre et la viande, deviennent introuvables. Les prix
sont par ailleurs exorbitants. Pour les plus bas salaires, il est devenu
impossible de manger tous les jours. Même dans les appartements du
centre-ville, on ne parvient que péniblement à se chauffer. La
température à l’intérieur des maisons dépasse difficilement 0 °C.
Le 23 février, la Journée internationale des femmes donne l’occasion
aux Russes de protester contre la vie chère. Après le traditionnel défilé
de la matinée, rassemblant des femmes de tous les milieux, l’après-midi
prend une tout autre coloration sociale : la manifestation des ouvrières du
textile se déroule dans une ambiance morose. Expression de la colère
populaire, ce défilé totalement improvisé n’est pas instrumentalisé par
les sbires de Lénine. Le mouvement puise sa force dans sa spontanéité et
dans la sincérité des participantes. On réclame à cor et à cri : « Du
pain ! » Sans vouloir s’attaquer à la nature même du régime, les
ouvrières du 23 février entendent nourrir leurs familles sans peur du
lendemain. Au milieu de l’après-midi, les femmes convergent vers la
Douma. Face à cette foule en jupons, pacifiste mais déterminée, les
cosaques décident de ne pas charger. Aux dires des observateurs,
l’absence de réaction des forces de l’ordre encourage le mouvement,
l’amplifie.
De son côté, Nicolas II ne s’inquiète pas outre mesure de la
dégradation de la situation sociale à Petrograd. Enfermé dans son bureau
du quartier général de Moguilev, il est avant tout préoccupé par l’état de
santé de ses filles. Les grandes-duchesses Olga et Anastasia ont en effet
contracté la rougeole. Dans une lettre adressée à la tsarine le 23 février,
Nicolas II souligne, en toute innocence : « Mon cerveau se repose : ici,
pas de ministres, pas de questions ennuyeuses me forçant à penser. Je
considère que cela est bon pour moi, mais seulement pour mon cerveau.
Mon cœur, lui, souffre de la séparation. » Pendant toute la durée des
journées déterminantes de février 1917, l’empereur se comporte plus en
digne père de famille qu’en monarque responsable du destin de
170 millions d’individus…
La troupe se rallie aux insurgés
Le lendemain même du défi des ouvrières du quartier de Vyborg, leurs
maris leur emboîtent le pas. Armés sommairement de couteaux, de
marteaux ou de boulons, nombreux sont ceux qui rêvent d’en découdre
avec les cosaques. Absents de la première journée, les socialistes et
autres agitateurs d’usines décident de prendre le train en marche. Leurs
slogans se radicalisent. À compter du vendredi 24 février, ils sont
ouvertement tournés contre le tsar, mais aussi contre la guerre et contre
la tsarine « allemande ». Le mouvement de protestation se transforme en
révolte…
Dans les rangs de l’armée, nombreux sont les hommes qui éprouvent
de la sympathie pour cette foule dont ils comprennent les
revendications. Après tout, bien des conscrits ont des frères, des sœurs et
des mères parmi les manifestants. Pour ces paysans et ces ouvriers en
uniforme, tirer sur les leurs est impensable. En ce troisième jour de
manifestation, l’attachement au tsar et à la patrie s’efface devant le
sentiment de fraternité avec les manifestants. L’atmosphère, dans les
casernes, devient électrique. Les hommes refusent ostensiblement
d’obéir aux ordres de leurs officiers. Très rapidement, l’indiscipline vire
à l’hostilité. Plus grave encore : dans les rues de la capitale, sur la place
Znamenskaïa, les cosaques se rangent du côté de la foule et s’en
prennent à la police montée. On assiste à des scènes inouïes d’échanges
de tirs entre les policiers et les militaires.
Dans le quartier général de Moguilev, le tsar commence à s’alarmer :
« J’ordonne de faire cesser dès demain les désordres », souligne-t-il dans
un télégramme. En cette période de guerre, Nicolas II estime
dommageables les troubles intérieurs. Les nouvelles de Petrograd lui
parviennent fragmentées, contradictoires ; parfois rassurantes, parfois
inquiétantes. À aucun moment, il ne mesure le degré de gravité de la
situation. Le soir même de son message, il ne s’occupe que de futilités :
« Après le thé, j’ai lu et me suis entretenu avec le sénateur Tregoubov
jusqu’au dîner. Joué aux dominos dans la soirée », écrit-il dans son
journal
le dimanche 26 février.
Ce jour-là, la capitale est quadrillée par la police et l’armée. Le général
Khabalov, commandant de la garnison de Petrograd, a demandé à ses
subalternes de faire preuve de la plus grande fermeté. L’impératrice elle-
même abonde dans ce sens. Alexandra télégraphie à Nicolas : « Tout est
calme en ville. » Dans les deux heures qui suivent le télégramme
impérial, sur la perspective Nevski, triste lieu de mémoire des
événements de 1905, la troupe tire sur la foule. Ce sont les premières
victimes d’une révolution qui ne dit pas encore son nom. Loin de se
disperser, les émeutiers se regroupent et bravent encore les représentants
de l’ordre. La troupe va-t-elle de nouveau tirer sur le peuple ? Tel n’est
pas l’avis des soldats du régiment Volynski. Devant la passivité de leurs
hommes, les officiers décident de tirer eux-mêmes sur les grévistes. On
dénombre quarante morts.
Prévenus de la fusillade de la perspective Nevski, les soldats restés
dans les casernes expriment leur désarroi. Les hommes de la
4e compagnie de Pavlovski sont les premiers à dénoncer leur serment
d’allégeance au tsar. « Ils tirent sur nos frères et nos sœurs ! », s’écrient
les mutins. C’est le début de la fraternisation entre les soldats et les
insurgés. Et le mouvement fait tache d’huile dans la plupart des casernes.
La troupe se déchire alors entre les rebelles et les hommes restés fidèles
au tsar. Plus nombreux et plus déterminés, les mutins prennent
rapidement le dessus. En signe de protestation, les soldats portent leur
casquette à l’envers ! Dans la caserne du régiment Preobrajenski (elle
compte environ 5 000 hommes), les officiers sont bousculés ; leurs
hommes les insultent, leur arrachent leurs épaulettes et les rouent de
coups. Quelques capitaines et autres colonels sont passés par les armes.
Complètement débordée par les événements, la tsarine demande alors à
son mari de punir les ouvriers qui refusent de monter au front. Elle
continue par ailleurs de songer à son Ami disparu et de se rendre
régulièrement sur la tombe de Raspoutine en compagnie de ses quatre
filles. Du climat insurrectionnel qui se déclenche dans la capitale, elle
n’a nullement conscience…
Dans la nuit du 26 au 27 février, la situation bascule définitivement.
Les prisons, les commissariats de police et même le palais de justice sont
littéralement pris d’assaut. Après avoir forcé les portes de l’arsenal, les
émeutiers s’emparent de 40 000 fusils ! À Cronstadt, les matelots se
déchaînent contre leurs supérieurs. Symbole d’un pouvoir désormais
honni,
la forteresse Pierre-et-Paul est brutalement investie. Et, signe tangible
d’une ère nouvelle, le drapeau rouge est hissé au sommet de la prison.
Plus d’empereur que le nom
Le lendemain, lundi 27 février, Nicolas II est toujours sur le front, mais
il a déjà perdu son pouvoir. Relativisant les troubles de la capitale, le tsar
entrevoit les journées de février comme une réédition des événements de
1905. L’usage de la force reste pour lui la solution la plus appropriée
face à ces désordres. Il pense notamment à la terrible répression du
soulèvement de Moscou, et pour rien au monde il n’entend faire des
concessions aux émeutiers. Jamais il n’acceptera une limitation de ses
prérogatives. Autant imaginer un trône vide !
À Petrograd, la situation confine pourtant à l’anarchie. Une foule de
25 000 personnes se presse aux abords du palais de Tauride, le siège de
la Douma. La vodka coule à flots et les émeutiers apostrophent les
députés, les sommant de se présenter sur-le-champ devant le peuple.
Derrière les fenêtres de l’aile droite du palais, les membres de la Douma
observent, effrayés, cette multitude aussi violente qu’imprévisible. Dans
un climat pour le moins houleux, on annonce à la foule menaçante
l’élection d’un comité censé représenter les aspirations du peuple. Sous
la pression de la rue se constitue rapidement un « soviet des députés des
ouvriers et soldats de Petrograd ». Constitué à la fois de mencheviks, de
bolcheviks et de sociaux-révolutionnaires, ce comité populaire accepte
de collaborer avec la Douma, qui forme un gouvernement chargé de
prendre en main les affaires courantes du pays en attendant de nouvelles
élections. Présidé par le prince Lvov188, un libéral à la fois timide et
modéré, le gouvernement dit « provisoire » devient la seule autorité
légale de l’Empire.
Il est immédiatement reconnu par les États-Unis.
Soucieux d’ordre, les députés de la Douma sont de fervents partisans
du parlementarisme et veulent une Russie capitaliste, moderne, libérale.
Respectant les accords conclus avec les Alliés, ils entendent poursuivre
la guerre contre l’Allemagne. De son côté, le soviet est issu de la rue
révolutionnaire. Dominé par des partis résolument hostiles à l’ordre
bourgeois, il est subordonné au bon vouloir de soldats mutinés, qui
n’aspirent qu’au pillage, au règlement de comptes et surtout à la paix
avec l’empire de Guillaume II. Dès le mardi 28 février, la liquidation des
résistants de l’hôtel Astoria exprime à elle seule la détermination et la
violence des nouveaux maîtres de la Russie. Retranchés dans les salons
luxueux du bâtiment, plusieurs dizaines d’officiers supérieurs et leurs
familles sont impitoyablement exécutés, achevés à la baïonnette ou à
coups de tessons de bouteilles. Même les femmes et les enfants sont
assassinés, avec une sauvagerie indescriptible. L’intérieur de l’hôtel est
complètement saccagé.
En entendant le récit du massacre, les députés frissonnent d’horreur.
Entre les deux nouveaux piliers politiques du pays, le soviet et la Douma,
la coopération se révèle délicate, pour ne pas dire explosive…
Le tsarisme n’est plus
En l’espace de cinq jours, le tsarisme a fait long feu. Ses principales
figures sont en fuite. Plus de 4 000 officiers ont été arrêtés. Comme
l’avait prédit Raspoutine, le pouvoir impérial ne lui a pas survécu plus de
trois mois. Cependant, si les révoltés de février ont ôté les habits du
tsarisme, ils n’ont pas encore revêtu ceux du communisme. Sans vouloir
changer la société, les masses populaires demandent en priorité
l’amélioration de leurs conditions de vie. Au sein des grandes
entreprises, les ouvriers ne cherchent pas à se débarrasser de leurs
patrons ; ils réclament la journée de huit heures, la sécurité de l’emploi,
l’octroi d’assurances sociales et un salaire décent. Quant aux paysans, ils
demandent une plus juste répartition des terres ; ils n’entendent les
confisquer aux grands propriétaires que si ceux-ci se révèlent incapables
de les cultiver eux-mêmes…
Pendant toute la durée des journées de février, Nicolas II s’accroche au
quartier général de Moguilev, où sa présence n’est pourtant pas
nécessaire, ni même souhaitable. Au fil des télégrammes en provenance
de Petrograd, le tsar ne trahit pas la moindre inquiétude. Ni les
manifestations, ni la grève générale, ni les émeutes ne l’émeuvent outre
mesure. Tout juste réclame-t-il de faire cesser les « désordres » entre
189
deux parties de dominos. Quand le président de la Douma, Rodzianko ,
précise dans un télégramme que la « dernière heure est venue : le sort de
la patrie et de la dynastie est en jeu », le tsar affiche son mépris : « C’est
encore ce gros Rodzianko qui m’écrit toutes sortes de balivernes
auxquelles je ne répondrai même pas. » Des balivernes qui vont lui
coûter son trône ! Seule l’instauration du gouvernement provisoire
l’oblige à réagir. Malgré les conseils du général Alexeiev, qui lui
demande de ne pas se rendre dans la capitale, Nicolas II décide de passer
outre. Persuadé que l’on dramatise à tort les journées révolutionnaires de
février, le tsar quitte le quartier général de Moguilev pour le palais de
Tsarskoïé Sélo. Réagissant plus en père de famille qu’en véritable
monarque, Nicolas est surtout impatient de retrouver sa famille.
Après avoir roulé toute la nuit, le train impérial s’arrête brutalement à
Malaya Vichera. Il est 5 heures et la température extérieure est tombée à
– 30 °C. Aux dernières nouvelles, deux compagnies dissidentes occupent
la voie ferrée à la hauteur de la gare de Liouban. À n’en pas douter,
forcer le barrage des révolutionnaires serait suicidaire. Réveillé en
sursaut dans sa cabine, Nicolas insiste alors pour prendre
la direction de Moscou. Mais son entourage lui précise que
la gangrène révolutionnaire a aussi gagné la ville de son couronnement.
Devant une telle cascade de mauvaises nouvelles, le tsar observe un
calme étonnant. Décision est alors prise d’aller à Pskov, le quartier
général des armées du Nord. Là-bas, songe l’empereur, les troupes sont
encore loyalistes.
Le 1er mars 1917, à 20 heures, le général Rouzski accueille le tsar sur le
quai de la gare de Pskov. Immédiatement, le commandant du front Nord
informe Nicolas II de l’urgence de la situation. Petrograd est entièrement
passée aux mains des révolutionnaires, la rue est à feu et à sang et un
nouveau gouvernement a été institué sans l’aval du tsar. La réaction de
Nicolas a de quoi surprendre. « Allons d’abord dîner ! », se contente-t-il
de répondre. Les heures qui suivent sont pathétiques. Les télégrammes se
succèdent, témoins d’une situation de plus en plus dramatique. Face à
l’urgence de la situation, Alexeiev envoie aux commandants en chef de
toutes les armes une circulaire leur enjoignant de faire pression sur le tsar
pour qu’il abandonne son trône. Il en va de la survie de l’Empire. Les
commandants des différents fronts acquiescent. À Pskov, le général
Rouzski plaide aussi en faveur d’un retrait de Nicolas II du pouvoir.
Craignant sans doute pour leur propre vie, les hauts gradés de l’armée
insistent sur le besoin urgent d’une nouvelle spectaculaire pour calmer
les esprits. Même l’Oncle redoutable abonde dans ce sens. De son côté,
le président de la Douma, Rodzianko, se montre encore plus pressant. Il
précise dans une dépêche adressée au général Rouzski que « la haine du
tsar » a atteint un point de non-retour. Nicolas II a littéralement un
revolver sur la tempe. Il est 22 heures quand le tsar évoque pour la
première fois son possible départ. Il retourne alors dans la voiture-salon
de son train. S’entretenant avec Rouzski des derniers événements de
Petrograd, il déclare : « S’il est nécessaire que j’abdique pour le bien de
la Russie, alors j’y suis prêt. Mais je crains que le peuple ne le
comprenne pas. »
L’abdication
Le jeudi 2 mars, en début d’après-midi, le tsar reçoit des télégrammes
alarmistes de ses chefs militaires. Il est accablé mais ne laisse paraître
aucune émotion. L’état-major est unanime : seule une abdication peut
sauver le régime et éviter l’anarchie. Si ses fidèles le pressent de quitter
le trône, l’heure doit être vraiment grave, pense Nicolas. Après plus de
vingt-deux ans de règne, il est confronté à la situation la plus inextricable
de sa vie. Rappeler les troupes du front est inenvisageable. Non
seulement elles risquent de passer du côté des mutins, mais les
Allemands peuvent profiter de ce transfert pour reprendre l’offensive.
Qui plus est, ses généraux ne le suivront pas. Quand bien même
réussirait-il à rétablir l’ordre, le nombre des morts serait immense. Cette
possibilité d’hécatombe hante l’esprit de Nicolas. Pour rien au monde, il
ne veut apparaître aux yeux de ses sujets et devant l’Histoire comme le
boucher de Petrograd. Plus aucune goutte de sang ne doit couler à cause
de lui.
À 15 heures, le général Rouzski est de nouveau dans
la voiture du tsar. Il est accompagné de trois autres gradés. Le regard
vague, un pli amer aux lèvres, Nicolas fixe pendant de longues secondes
la fenêtre de la cabine aux stores baissés. Se tournant ensuite vers ses
interlocuteurs, il déclare d’un ton solennel : « Je me suis décidé. Je
renonce au trône en faveur de mon fils. » Accompagnant ses paroles
d’un signe de croix, il s’éclipse dans sa cabine. Paradoxalement, Nicolas
semble soulagé. Sa seule préoccupation est l’état de son fils hémophile,
Alexis, alors âgé de douze ans. Il téléphone au professeur Feodorov,
s’inquiétant des chances de survie du tsarévitch. Le médecin ne lui cache
pas son pessimisme. En l’état actuel de la science, la maladie d’Alexis
n’est pas curable, lui répond franchement Feodorov. Qui plus est,
l’enfant ne peut même plus compter sur le pouvoir thaumaturge de
Raspoutine. Le tsar déchu reçoit la nouvelle comme un coup de massue.
Pour la première fois depuis le début des troubles, Nicolas sort de sa
réserve et s’effondre. Pendant plusieurs minutes, il pleure à chaudes
larmes. Indiscutablement,
le père a définitivement pris le pas sur le monarque.
Nicolas II présume qu’il sera condamné à l’exil par le nouveau régime,
car il ne peut désormais envisager d’être séparé du fils qu’il chérit tant.
Son raisonnement est simple : si Alexis n’a plus que quelques mois à
vivre, autant rester près de lui jusqu’à la fin de ses jours. Par amour
paternel, il décide de déroger aux règles de succession et de renoncer aux
droits divins de son fils. En toute illégalité, il confie alors son trône à son
frère cadet, le grand-duc Michel Alexandrovitch. Un choix pour le moins
malheureux. Homme sans charisme et sans envergure, l’héritier désigné
est encore moins à
la hauteur de la tâche que son illustre frère aîné…
« Le radis blanc vaut le radis noir ! »
L’acte d’abdication n’est pas signé immédiatement. Prévenu de la
venue imminente à Pskov de deux délégués de la Douma, Goutchkov et
Choulguine, des députés de tendance monarchiste, le tsar déchu leur
accorde la primeur de la grande nouvelle : « J’abdique en mon nom et au
sien [celui de son fils] en faveur de mon frère, le grand-duc Michel. » Et
Nicolas de préciser : « J’espère que vous comprendrez les sentiments
d’un père. » Sur ce, l’ancien tsar quitte Pskov pendant la nuit pour
retourner à Moguilev. Son ultime souhait est de revoir une dernière fois
ses troupes.
Nicolas n’est pourtant pas au bout de ses peines. Dès le lendemain, il
apprend la terrible nouvelle : son frère refuse de lui succéder ! Le retour
de Goutchkov et de Choulguine
à Petrograd est en effet des plus houleux. À peine annoncent-ils
l’abdication du tsar en faveur du grand-duc Michel qu’ils sont pris à
partie par la foule. Le peuple ne veut pas plus de Michel que de Nicolas.
« Le radis blanc vaut le radis noir ! », crient en chœur les socialistes.
Leur vœu le plus cher est d’en finir avec la dynastie des Romanov en
particulier et avec
le régime tsariste en général.
Devant une telle levée de boucliers, le grand-duc Michel décide de
renoncer à son tour au trône de Russie. « Pour garder la vie sauve »,
précise-t-il. Visiblement, l’héritier présumé ne se sent pas une âme de
kamikaze. Son « règne » n’aura duré que vingt-quatre heures. Le jour
même, Nicolas apprend que son frère a signé l’acte d’abdication en s’en
remettant au bon vouloir d’une Assemblée constituante prochainement
élue. Un retour de la monarchie semble désormais illusoire. Dans son
antre de Moguilev, Nicolas ne décolère pas contre « Micha ». « Dieu sait
qui lui a suggéré de signer une pareille turpitude », commente-t-il
amèrement. Le soir venu, Nicolas adresse un ultime message d’adieu à
ses troupes. Aux dires des témoins, il s’agit sans nul doute du moment le
plus émouvant de la vie du dernier des tsars.
Cinq jours plus tard, le 8 mars, c’est en prisonnier du gouvernement
provisoire que Nicolas Romanov revient
à Tsarskoïé Sélo. Il rejoint définitivement les siens. C’est
le début d’une longue période de captivité qui va durer
plus de seize mois.

188. Ancien chef du zemstvo (assemblée provinciale) de Toula, le prince Lvov est un
progressiste. Sous son impulsion, des routes, des bibliothèques et des hôpitaux ont été créés au
début des années 1880. Il est aussi l’initiateur d’un système d’assurance et de crédit rural.
189. Rodzianko est aussi l’oncle de Félix Youssoupov.
14
D R L

« Je mourrai dans des souffrances atroces.


Après ma mort, mon corps n’aura pas de repos. Puis tu perdras ta couronne. Toi et
ton fils vous serez massacrés ainsi que toute la famille.
Après un déluge terrible, la Russie tombera entre les mains du diable… Tant que je
serai en vie,
la dynastie vivra. »
Raspoutine

Une fois de retour à Tsarskoïé Sélo auprès des siens, Nicolas Romanov
n’est plus le tsar mais un prisonnier d’une révolution qui va bouleverser
la carte géopolitique du monde. Le jour même de son arrivée, le corps de
Raspoutine est déterré, profané et brûlé par une bande de
révolutionnaires. Pour les Romanov,
la Révolution se traduit par une très longue captivité. Pas moins de seize
mois ! À compter de l’été 1917, craignant pour leur sécurité, le
gouvernement provisoire de Kerenski les déplace à Tobolsk. Mais, à
Petrograd même, la situation politique et sociale se dégrade
dangereusement à partir de l’automne. Le gouvernement provisoire est à
son tour menacé par la spirale révolutionnaire. Le 25 octobre, sous
l’impulsion de Lénine, c’est le coup de force des bolcheviks. Pour les
Romanov captifs, la révolution d’Octobre est synonyme de privations et
de vexations quotidiennes. Dans le même temps, une guerre civile
inexpiable éclate entre les Rouges et les Blancs, partisans de l’Ancien
Régime. Une fois encore, la famille impériale est contrainte de changer
de lieu de captivité. En avril 1918, elle découvre la demeure Ipatiev.
Située dans l’Oural, à Ekaterinbourg, cette « maison dite à destination
spéciale » est leur dernier lieu de détention. Soixante-dix-sept jours plus
tard, les Romanov sont en effet tous exécutés dans le sous-sol de leur
prison. Un an et demi après la fameuse nuit du 16 décembre 1916, ils
rejoignent Raspoutine pour l’éternité.

*
La nouvelle de la fin du tsarisme est accueillie dans toute la Russie
avec des explosions de joie. Dans les tranchées, les soldats entonnent
190
La Marseillaise en agitant le drapeau rouge. À Petrograd et à Moscou,
la liesse prend des airs de grande kermesse. Ivres de vodka et de liberté,
les gens s’étreignent, rient et pleurent comme jamais pour célébrer
l’avènement d’une nouvelle ère. Un régime millénaire vient de s’éteindre
et la dynastie tricentenaire des Romanov appartient à des temps révolus.
Les aigles impériales sont piétinées et les statues de Nicolas II
déboulonnées. Dans les provinces excentrées de l’Empire comme en
Ukraine, les démonstrations de joie des habitants s’accompagnent de
manifestations patriotiques antirusses. Assurément, l’élimination du
tsarisme réveille l’hydre de Lerne nationaliste ; derrière la chute du
tsarisme se profile l’éclatement de
191
la Russie …
Bienvenue au citoyen Nicolas Romanov
La veille de l’arrivée de Nicolas à Tsarskoïé Sélo, le général Kornilov,
nouveau gouverneur de Petrograd, vient spécifier aux résidents du palais
que le gouvernement provisoire les a décrétés en état d’arrestation. Outre
l’ex-impératrice et ses enfants, près d’une cinquantaine de personnes
accompagnent la famille impériale déchue dans sa dramatique fin.
L’incontournable Anna Vyroubova, Zizi Narychkine, le comte
192
Benckendorff, le professeur Gilliard et le docteur Botkine
appartiennent au premier cercle des Romanov…
Le 9 mars 1917, quand Nicolas Romanov arrive au petit matin devant
les grilles de son palais, il a la désagréable surprise de les trouver
fermées et surveillées par une bande de gardes goguenards et
irrespectueux. Sans le saluer, on lui demande d’un air maussade de
décliner son identité. L’ère de l’humiliation permanente commence… En
montant dans ses appartements rejoindre Alix, Nikki croise une dizaine
de soldats affalés sur les canapés du salon et dans les escaliers. Quand il
revoit enfin sa femme, il ne peut s’empêcher d’éclater en sanglots :
« C’est moi-même, moi-même qui suis coupable de tout ! » Il songe à
son défunt père, Alexandre III. Cette Russie qu’il devait tenir d’une main
de fer part en lambeaux. Lui-même est devenu un personnage
indésirable, un monarque déchu, honni, humilié. Il est maintenant le
citoyen Romanov ; sa vie et celle de ses proches sont en sursis. Son seul
espoir est de fuir à l’étranger, mais où ? Les pays scandinaves sont
inaccessibles193 et trop susceptibles d’une attaque-surprise de la Russie.
La France ? En vertu de ses principes républicains, le gouvernement de
Raymond Poincaré ne désire nullement accueillir les monarques déchus.
Quant à l’Angleterre, si son cousin germain George V se déclare
favorable à un éventuel accueil, le gouvernement de Lloyd George s’y
oppose catégoriquement. Selon le Premier ministre britannique, un tel
asile générerait des troubles sociaux sans précédent. En conséquence, les
Romanov sont livrés à eux-mêmes…
Le cadavre de Raspoutine brûlé par les révolutionnaires
Après le choc de l’abdication de son mari et de la captivité de sa
famille, l’ex-tsarine est confrontée à une autre mauvaise nouvelle : la
194
tombe de son Ami aurait été profanée et son corps aurait été brûlé par
une bande de bolcheviks ! L’événement se serait produit le jour même de
l’arrivée de Nicolas à Tsarskoïé Sélo, le 9 mars. Sur ordre du
gouvernement provisoire, des soldats ivres auraient ainsi exhumé le
cercueil de Raspoutine puis l’auraient chargé dans un camion pour
l’emporter hors de la capitale. Mais le véhicule serait tombé en panne en
rase campagne. Se serait ensuivi un attroupement de paysans, exigeant
bientôt des gardes révolutionnaires qu’ils montrent leur colis puis
l’ouvrent. Le cadavre noirci de Raspoutine serait apparu dans un tel état
qu’un délégué de la Douma, un certain Kouptchinski, aurait exigé qu’on
le brûle sur place. Et la crémation de s’éterniser : pas moins de six
195
heures …
En apprenant les détails du kidnapping du corps de son Ami, et surtout
son abominable épilogue, Alix crie au sacrilège et parle de martyr de la
révolution. Mais en ce mois de mars 1917, les remontrances et les
critiques de l’ex-tsarine résonnent dans le vide. L’ordre tsariste est bien
mort. En témoignent les vexations quotidiennes qu’infligent les gardes
rouges au couple impérial. Considérés comme des survivances de
l’Ancien Régime, le vouvoiement et le salut sont interdits. Soudards
pouilleux goûtant à la liberté, les soldats se permettent tous les excès.
Les hommes du 2e bataillon sont sans conteste les plus odieux. Rotant et
crachant en permanence, ils se vautrent sur les fauteuils, singent les
« bourgeois », urinent dans les couloirs ou sur les rideaux. Dans cette
galerie de révolutionnaires en mal de revanche sociale, une mention
spéciale doit être décernée au marin Derevenko. Lui qui avait porté,
protégé et choyé le tsarévitch pendant plus de dix ans se transforme
soudain en garde rouge rebelle et grossier, sous le regard amusé de ses
camarades. Craignant sans doute d’être accusé de complicité royaliste ou
d’être un traître à sa classe, le « gentil matelot » du tsar se métamorphose
en tyran de la Révolution. Il se montre d’autant plus dur avec le prince
que chacun sait qu’il lui fut un serviteur dévoué, n’hésitant pas à le
porter dans ses bras pour lui éviter la moindre chute. Douce illusion que
cette complicité. Tout est maintenant prétexte à rabaisser et à humilier le
jeune Alexis. Le marin lui défend de l’approcher, le traite de mauviette et
de sale bourgeois.
Le mépris pour l’ex-famille impériale prend parfois de curieuses
tournures. Le comportement de l’aspirant Domodziantz en témoigne.
Quand le tsar lui tend la main, le soldat affiche clairement son hostilité
en déclarant : « Quand le peuple vous tendait la main, vous refusiez de la
serrer. Je suis un homme du peuple. Alors, c’est à mon tour maintenant
de refuser. » Lors de la Semaine sainte, les gardes rouges poussent la
provocation jusqu’à organiser des funérailles pour les victimes de la
Révolution. Dans le parc même du château, plusieurs milliers de
personnes chantent L’Internationale. La foule se montre hostile ; on frôle
à tout moment le dérapage. Sans une tempête de neige venue fort à
propos, le destin de la famille impériale aurait été vite scellé…

Le retour de Lénine
Pendant toute cette période, les nouvelles du monde extérieur ne
parviennent qu’au compte-gouttes à Tsarskoïé Sélo. Incontestablement,
le sort des Romanov est lié à celui du gouvernement provisoire. Que les
bolcheviks viennent à s’emparer du pouvoir, et le destin de la famille
impériale basculera dans l’horreur la plus totale…
Parmi tous les griefs adressés au gouvernement provisoire, le plus
récurrent est sans conteste celui de la poursuite de la guerre.
Contrairement à l’attente de la plupart des soldats et de la majorité de la
population, le nouveau gouvernement du prince Lvov et du conservateur
Milioukov entend honorer les engagements du régime tsariste en
poursuivant le conflit contre l’Allemagne aux côtés des Français et des
Anglais. Cette décision mine le climat social ; les bolcheviks s’érigent en
champions de l’opposition. Au fil des semaines, la coexistence entre le
gouvernement provisoire et le soviet de Petrograd devient
problématique. Les grèves succèdent aux mutineries et les occupations
d’usines aux fermetures d’entreprises. Dans les campagnes, les paysans
refusent de livrer leurs excédents de blé. Malgré la présence de l’ex-
président du soviet au sein de la coalition, la confiance ne règne pas entre
les deux autorités, deux pouvoirs de fait et non de droit. Le soviet, à
dominante menchevique, se méfie du loyalisme démocratique des
libéraux, tandis que le gouvernement craint l’insurrection populaire.
L’existence d’un double pouvoir, incarné par Kerenski,
a tôt fait de paralyser l’action politique. Si la liberté d’expression a été
instaurée, la famine sévit toujours. De leur côté, les bolcheviks trouvent
le soviet de Petrograd trop conciliant à l’égard de la coalition de Lvov.
« Aucun soutien au gouvernement », réclame Lénine, réfugié en Suisse
depuis le début de la guerre. Dans les jours qui suivent la chute du tsar, le
leader bolchevique négocie avec le gouvernement allemand son retour en
Russie. L’état-major du Reich encourage en effet les pacifistes russes à
rentrer chez eux, pensant à juste titre que l’éclatement d’une révolution à
Petrograd écarterait immanquablement la Russie du conflit. Aussi
affrète-t-on un train blindé pour Lénine et les siens. Une condition
toutefois : les révolutionnaires sont condamnés à rester à bord ;
il est hors de question qu’ils propagent leurs idées subversives dans les
gares allemandes à la faveur des arrêts !
Le 28 mars 1917 commence un voyage d’une semaine à travers
l’Allemagne, la Suède et la Finlande. Arrivé enfin à Petrograd le 3 avril,
Lénine est accueilli par le président menchevique du soviet, sur fond de
Marseillaise. Juché sur un char, le futur fondateur de l’Union soviétique
prononce son premier discours d’après-tsarisme : « L’aube de la
révolution mondiale luit… Vive la révolution mondiale ! » Tout en
déplorant l’absence de conscience de classe chez les ouvriers, ce fils
d’instituteur prône l’insurrection armée en exigeant la paix immédiate
pour mieux consolider l’œuvre révolutionnaire. D’une certaine façon,
s’ils ont supprimé Raspoutine, les services secrets britanniques ont
facilité le retour de Lénine en Russie. Cette paix séparée avec
l’Allemagne qu’ils redoutaient tant, Lénine l’exige en priorité dans son
programme. Autrement dit, si les bolcheviks parviennent au pouvoir, le
starets sibérien aura été exécuté pour rien !
Lénine entend substituer au régime parlementaire une république des
Soviets reposant sur les ouvriers et les paysans pauvres. Le leader
bolchevique se méfie de Kerenski et insiste expressément sur la nécessité
de s’opposer au gouvernement libéral. D’un point de vue strictement
bolchevique, toute alliance avec la droite, même provisoire, est
absolument prohibée. Pour faire accéder le peuple au pouvoir,
l’insurrection armée est préférable à la révolution démocratique196. Début
juillet 1917, les bolcheviks essaient une première fois de s’emparer du
pouvoir par la force. C’est un échec cuisant. Désorganisés et sans
véritable stratégie, les manifestants sont facilement dispersés par la
troupe.
En tirant sur les ouvriers, le double pouvoir de Petrograd se pose en
héritier des Romanov. Pour les marins de Cronstadt, le nouveau chef du
gouvernement provisoire, Kerenski, n’a plus rien à envier à l’ancien tsar.
Les mencheviks et les socialistes apparaissent désormais comme les
fossoyeurs de la révolution. Leur collusion avec les ministres libéraux ne
fait plus aucun doute. Quoi qu’il en soit, l’heure des bolcheviks n’est pas
encore arrivée. En témoigne le nouvel exil de Lénine ! À compter de la
mi-juillet, le leader bolchevique part pour la proche Finlande, après
s’être rasé la barbe et s’être affublé d’une perruque. Il s’y retire dans une
hutte de charbonnier, où il mène une existence paisible. Sa clandestinité
sera cependant de courte durée.
Les Romanov transférés en Sibérie
Dans le souci de rétablir l’ordre, le nouveau Premier ministre Kerenski
fait dissoudre les unités qui ont participé aux émeutes de juillet, et la
peine de mort est rétablie. Mais ces mesures aboutissent à aggraver
d’autant plus les conflits sociaux. Dans les campagnes, les paysans ne se
contentent plus de demander une baisse de loyer de leurs terres, ils
s’emparent par la force des grandes propriétés, quitte à en massacrer les
hobereaux. Dans les usines, la situation n’est pas plus enviable.
L’augmentation vertigineuse des salaires et la réduction du temps de
travail paralysent la production. Les usines d’armement tournent au
ralenti et les canons ne sont plus livrés sur le front. S’ensuit une tension
permanente entre les ouvriers et les patrons, laquelle débouche sur une
nouvelle vague de grèves.
Cette énième période de troubles discrédite singulièrement l’action du
gouvernement provisoire. À Petrograd même, le prolétariat se politise et
radicalise ses revendications. Près de 20 000 ouvriers sont même armés.
À Tsarskoïé Sélo, la vie des détenus impériaux ne tient qu’à un fil. Selon
Kerenski, les Romanov ne peuvent rester plus longtemps à portée d’une
flambée révolutionnaire. Son calcul est double : il faut à tout prix les
protéger tout en prétextant de les envoyer en enfer ! Selon le nouveau
Premier ministre, la Sibérie est l’endroit le plus approprié. Non
seulement la famille impériale y sera soustraite à une éventuelle colère
du peuple de Petrograd, mais la Sibérie est le symbole même du bagne.
Kerenski songe notamment à Tobolsk, un ancien lieu de détention perdu
au milieu d’immenses forêts de pins et de bouleaux Dans cette petite
ville située à plus de 2 500 kilomètres de Petrograd, le bateau ivre de la
Révolution ne s’est pas encore échoué. Mais Tobolsk, c’est aussi la
région natale de Raspoutine. Curieux hasard de la destinée !
En attendant de passer devant Pokrovskoïé, la famille impériale et son
entourage197 quittent sous bonne garde et pour toujours le palais de
Tsarskoïé Sélo. Nous sommes le 1er août 1917 et il est 5 heures. Après un
198
long voyage de quatre jours à bord de deux trains « banalisés », les
prisonniers parviennent à la gare de Tioumen à la tombée de la nuit. Ils
sont alors transférés sur un bateau à moteur, le Rouss. Le lendemain
même de l’arrivée du convoi ferroviaire, aux premières lueurs de l’aube,
le navire remonte la Toura, une rivière bordée d’arbustes et de buissons.
En respirant le grand air sur le pont du Rouss, les Romanov oublient un
instant leur nouvelle condition de captifs de la Révolution.
Le moment le plus émouvant de ce nouveau périple fluvial est sans
conteste le soir du 6 août. Pendant plus de deux heures, Alix et ses
filles199 contemplent en effet l’ancien village de Raspoutine. Elles ont
toutes les larmes aux yeux. Le valet Volkov entend clairement l’ex-
tsarine prononcer ces mots : « Ici habitait Grigori Efimovitch. Il pêchait
dans cette rivière et nous en apportait des poissons à Tsarskoïé Sélo200. »
En distinguant l’isba de l’Ami disparu, Alix ne peut contenir son
émotion. Elle se met à genoux et commence à prier.
Le lendemain soir, les Romanov découvrent Tobolsk, leur nouveau lieu
de captivité. Une semaine plus tard201, ils emménagent dans leur nouvelle
demeure, la « Maison de la Liberté ». À la différence des grands espaces
du palais de Tsarskoïé Sélo, la prison sibérienne des Romanov apparaît
exiguë, vétuste et délabrée. Elle est entourée d’un minuscule jardin.
Située rue de la Liberté, la vieille bâtisse blanche n’est autre que
l’ancienne maison du gouverneur de la province. Dans cette résidence
placée sous surveillance, les Romanov vont séjourner neuf bons mois.
Neuf mois au cours desquels leurs conditions de détention se détériorent
inexorablement.
À n’en pas douter, leur sort reste lié aux événements tragiques de
Petrograd. Jusqu’à l’automne 1917, l’ambiance est bon enfant et une
relative confiance règne entre l’ex-famille impériale et ses geôliers.
L’heure est alors à la plaisanterie, à la camaraderie, voire aux cadeaux.
Alexandra en vient même à offrir un splendide collier de diamants à
l’adjoint du colonel Kobylinski, un certain capitaine Akysuta. Mais, à
compter du mois de novembre, le climat change radicalement. Au fil des
semaines, la tension s’accroît entre les détenus et leurs gardes : grâce à
un véritable coup de force, les bolcheviks viennent en effet de s’emparer
du pouvoir à Petrograd. Kerenski, le protecteur des Romanov, a été
contraint à la fuite202. Sous l’impulsion de Lénine, les nouveaux maîtres
de la Russie instituent un Conseil des commissaires du peuple. L’une de
ses premières mesures est de conclure la paix avec l’Allemagne, et ce,
quel qu’en soit le prix…
Quand Lénine se pose en « héritier » de Raspoutine
203
La nouvelle de la révolution d’Octobre parvient aux Romanov avec
trois semaines de retard. Nicolas l’apprend inopinément en lisant un
article dans un journal utilisé comme papier d’emballage. Avec la
victoire des bolcheviks à Petrograd, les geôliers de la famille impériale
reprennent leurs réflexes révolutionnaires. Les Romanov redeviennent
« les ennemis du peuple », des « vampires assoiffés de sang ». Les
gardes multiplient les exactions, les vexations et les insultes.
Conformément à ce qui se passe dans toute la Russie, ils décident d’un
commun accord de faire table rase de la hiérarchie militaire en
supprimant tous les grades. Signe évident d’un changement irréversible
de mentalité : les épaulettes de l’ex-tsar lui sont arrachées. Malgré un
torrent de brimades, Nicolas reste impassible. Seule la nouvelle de la
paix entre la Russie et l’Allemagne le met hors de lui. « C’est une honte
pour la Russie, et cela équivaut à un suicide ! s’écrie-t-il. Je n’aurais
jamais cru que l’empereur Guillaume et le gouvernement allemand
s’abaisseraient à serrer la main de ces misérables qui ont trahi leur
pays ! »
Ironiquement, le retrait de la Russie de la guerre est un hommage
posthume au pacifisme de Raspoutine. Mais ici s’arrête la comparaison.
Car là où le starets espérait
la victoire rapide des Russes, Lénine en a toujours souhaité la défaite,
meilleur ferment de l’éclatement de la Révolution. Telle est la différence
fondamentale entre un réformateur de la monarchie et un révolutionnaire
pur et dur, quand bien même Raspoutine a contribué à désacraliser la
fonction impériale, préparant la voie. Un fait essentiel est aussi à
souligner : si les services secrets britanniques sont réellement derrière
l’assassinat du 16-17 décembre, alors tous leurs efforts viennent d’être
réduits à néant. L’une des raisons avancées pour étayer la piste anglaise
était justement d’ordre stratégique : éviter à tout prix une paix séparée
entre la Russie et l’Allemagne204…
La guerre civile
La fin de la guerre avec l’Empire de Guillaume II n’est pourtant pas
synonyme de retour à la paix sur le territoire russe. Sitôt le conflit
terminé avec les troupes allemandes, la Russie s’enfonce rapidement
dans la guerre civile. Un conflit inexpiable éclate entre les troupes
bolcheviques et les forces restées fidèles à l’ancien tsar. Dans cette
205
perspective, Trotski crée l’armée Rouge. Ressemblant plus à un
ramassis de révolutionnaires soudards, alcooliques et déguenillés, mal
chaussés et mal armés, cette nouvelle entité militaire connaît de sérieux
revers. À Tcheliabinsk, d’anciens prisonniers des armées austro-
hongroises, des Tchèques et des Slovaques mettent en déroute plusieurs
milliers de gardes rouges. Ainsi, trente mille Tchèques s’opposent-ils
victorieusement à l’armée bolchevique en occupant les principales gares
du Transsibérien. Force d’opposition incontestable, ces anciens sujets de
l’empire des Habsbourg sont pourtant loin d’adhérer à la cause tsariste.
De leur côté, les armées blanches, favorables à l’Ancien Régime, mènent
au début de la guerre civile des opérations convaincantes. Mieux équipés
et plus aguerris, les cosaques d’Alexeiev et de Denikine remportent des
victoires significatives aux confins de la Russie. Au cœur de la Sibérie
occidentale, un gouvernement autonome est constitué à Tomsk…
Pour les bolcheviks, l’avance des forces contre-révolutionnaires
menace à tout moment de libérer les exilés de Tobolsk. Lénine et les
siens envisagent alors un transfert d’urgence à Moscou, où le dernier tsar
de Russie serait jugé devant le peuple pour toutes ses fautes. Ce grand
moment de l’Histoire russe serait bien sûr radiodiffusé. À l’image de la
Révolution française adulée, la jeune République jugerait le monarque
déchu. Dans cette optique, le président du Comité central exécutif,
Sverdlov, expédie en Sibérie le commissaire Vassili Yakovlev. Sa
mission : ramener au plus vite les Romanov à Moscou206. Un procès du
tsar déchu ? C’est compter sans les volontés régicides du soviet de
l’Oural. À Ekaterinbourg, une importante cité minière de plus de 80 000
habitants, les gardes rouges sont déterminés : ils veulent récupérer coûte
que coûte les Romanov et procéder à leur exécution !
De Tobolsk à Ekaterinbourg
Depuis le début de l’année 1918, la pression bolchevique est manifeste
sur les prisonniers de Tobolsk. D’Omsk à Ekaterinbourg, de nombreuses
voix s’élèvent pour réclamer le transfert sinon l’exécution du tsar.
Piaffant d’impatience, les gardes de l’Oural n’hésitent pas à débarquer à
Tobolsk. Nous sommes le 22 avril 1918. Il s’en faut alors de peu qu’ils
ne s’emparent des « vampires Romanov », comme ils les surnomment.
Un commissaire envoyé par Lénine, Vassili Yakovlev207, arrive à
soustraire une partie de la famille, le couple impérial et Maria, à la colère
des gardes rouges de l’Oural. Malheureusement, le train affrété par
208
Yakovlev est obligé de s’arrêter à Ekaterinbourg . Il aurait reçu
l’assurance de Golochtchekine, le président du soviet de l’Oural, qu’il ne
serait en rien attenté aux jours du tsar et de sa famille. Un vœu pieux. En
ce soir du 30 avril 1918, seuls deux mois et demi séparent les Romanov
de leur exécution finale. En arrivant en gare d’Ekaterinbourg, Nicolas
n’est pas dupe : « N’importe où, mais pas ici ! s’exclame-t-il. Les gens
m’y sont terriblement hostiles. » Les bolcheviks d’Ekaterinbourg passent
en effet pour des jusqu’au-boutistes…
À peine débarqués de leur train, les captifs sont hissés sans
ménagement à l’intérieur d’une charrette tirée par des chevaux. Nicolas
porte un grand manteau militaire et Alix est vêtue d’une simple veste
sombre qui lui arrive aux genoux. La foule est présente, à la fois dense,
curieuse et hostile. Les enfants et les femmes sont les plus agressifs.
L’ex-tsarine est insultée, traitée de « catin ». On frôle le lynchage !
Placés sous la protection des gardes rouges, les détenus sont
rapidement conduits dans une grande maison en briques blanches en
plein centre-ville. Perchée sur une colline, la dernière demeure des
Romanov a été érigée sur un terrain en pente, les pièces du rez-de-
chaussée se trouvant ainsi sous le niveau de la rue. Cette maison
appartenait encore, quelques jours plus tôt, à la famille de l’ingénieur
Ipatiev. Dans les jours qui suivent l’arrivée des captifs, toutes les vitres
sont badigeonnées de blanc et un second mur, plus haut que le précédent,
est édifié autour de la propriété. L’intention est manifeste : l’ancienne
famille impériale doit être coupée du monde, elle n’en fait plus partie.
Qualifiée de « maison à destination spéciale », l’ancienne demeure des
Ipatiev est l’ultime lieu d’incarcération des Romanov. Ils vont y vivre
leurs soixante-dix-sept derniers jours…
Lénine ordonne la seule exécution du tsar et de son fils
Non seulement Nicolas n’est plus tsar ni même citoyen, mais il est à
peine considéré comme un être humain. Après lui avoir enlevé son
sceptre et arraché ses épaulettes, on veut lui ôter sa dignité. Le monarque
déchu est devenu le symbole d’un régime honni. Selon l’expression du
commissaire bolchevique local, le dernier Romanov est un « buveur de
sang » et doit être traité comme tel. Sa famille est logée à la même
enseigne. Sous l’impulsion de leur commandant, Avdeiev, les gardes
rouges ne manquent pas une occasion de railler leurs prisonniers, dont
l’unique défaut est d’appartenir à l’ordre ancien209. Ils ont pour cela la
bénédiction de Lénine, pour lequel le tsar est « l’ennemi le plus terrible
du peuple russe »…
Seuls avec leur fille Maria pendant plus de trois semaines, Nikki et
Alix sont rejoints par leurs autres enfants le 23 mai 1918. Les
retrouvailles des enfants avec les parents donnent lieu à d’intenses
débordements de joie, sans doute les derniers de leur vie. Dans le climat
hostile de la maison Ipatiev, seul un inaltérable et incroyable esprit de
famille préserve les Romanov de l’abattement moral. Soudés, ils sont
imperméables à toutes les critiques ; peu leur importe d’habiter un palais
ou une grange dès lors qu’ils sont réunis. Les filles, en particulier, font
preuve d’une indestructible unité ; elles reportent toute leur affection sur
leur jeune frère. Au fil des jours, leurs joies et leurs peines sont rythmées
par l’état de santé d’Alexis…
À compter du 14 juillet 1918, les événements s’accélèrent. Face à la
210
montée des périls, l’armée Rouge recule sur tous les fronts . Le
président du soviet régional téléphone alors à Lénine en personne. Non
seulement les deux hommes annulent le transfert de Nicolas à Moscou,
mais ils envisagent sérieusement de le supprimer physiquement dans les
jours qui suivent. Au grand dam du Comité central, le procès de l’ex-tsar
n’aura pas lieu. Pour refermer la page des Romanov, il est aussi décidé
de fusiller son fils. En revanche, Lénine s’oppose à toute exécution
d’Alix et de ses quatre filles. Loin de s’apitoyer sur leur sort, le nouveau
maître de la Russie entend ne pas se mettre à dos l’Allemagne, patrie de
l’ex-impératrice, et envisage même d’utiliser les cinq femmes comme
monnaie d’échange avec les Alliés.
Mais le mardi 16 juillet, la situation empire. C’est la stupeur : les
Blancs ne sont plus qu’à quelques kilomètres d’Ekaterinbourg211.
L’évacuation de l’ex-impératrice et de ses filles semble compromise. Il
n’y a plus un instant à perdre. Il faut fusiller tous les détenus et faire
disparaître les corps. À Perm, le général Berzine, commandant en chef de
l’armée rouge dans la région, envoie un télégramme codé à
Ekaterinbourg : il ordonne ni plus ni moins l’exécution de toute la
famille impériale. Autrement dit, avant même d’en avertir Moscou, le
soviet de l’Oural prend l’initiative de donner le feu vert au commando
212
d’Iakov Iourovski .
Avec Raspoutine, pour l’éternité…
Dans la nuit du 16 au 17 juillet 1918, peu après 2 heures, les Romanov
et leurs domestiques sont réveillés brutalement et réunis d’urgence dans
le vestibule du premier étage, sous prétexte qu’une révolte gronderait en
ville. Iourovski demande alors à tous les détenus de le suivre sans délai
au rez-de-chaussée de la maison. Après avoir descendu une vingtaine de
marches, traversé la cour puis réintégré la maison avant d’emprunter un
long couloir, les onze détenus pénètrent dans une petite pièce contiguë à
la salle de débarras où patientent leurs futurs bouchers : un commando de
douze gardes lettons et austro-hongrois. La plupart ne connaissent pas le
russe. Rassemblés dans une pièce minuscule, les gardes et les Romanov
sont véritablement pressés les uns contre les autres. Nikki et Alix
peuvent sentir l’haleine des soldats. Indéniablement, certains ont bu…
À 3 h 10, Iourovski apparaît devant la petite assemblée. Après avoir
déplié un papier qu’il a sorti de sa veste en cuir, le commissaire s’adresse
aux détenus : « Je vous demande votre attention ! Je vais vous donner
lecture de la décision prise par le soviet des députés des travailleurs, des
paysans et des soldats de l’Oural. » Et il poursuit d’un ton monocorde :
« Nicolas Alexandrovitch, les vôtres ont voulu vous sauver, mais ils
n’ont pas réussi… et à cause de cela, nous devons vous fusiller, tous… »
Les Romanov sont interloqués. « Comment ?… », lui demande Nicolas :
ce sera son dernier mot.
À peine le tsar déchu prend-il la mesure de cette annonce que Iourovski
pointe son revolver dans sa direction et tire à bout portant. Il est 3 h 15.
Frappé à la carotide, l’ex-tsar s’effondre sans crier ni gémir. Secoué
d’une dernière convulsion, il meurt avec son fils dans les bras. Les autres
membres de la famille impériale sont abattus au cours des deux minutes
qui suivent. À commencer par Alix. Touchée en plein cœur, elle
s’affaisse sans un mot sur le corps de son mari. Pendant plusieurs
secondes, les cris, les larmes et les pleurs se confondent avec les
détonations des revolvers des bolcheviks. Après un premier déluge de
balles, seuls les deux plus jeunes bougent encore. Quand le tsarévitch se
contorsionne dans d’intenses douleurs sur le corps inerte de son père en
appelant désespérément sa mère, sa sœur Anastasia se traîne péniblement
par-dessus les cadavres en essayant de trouver la sortie. S’approchant
d’Alexis, Iourovski n’éprouve pas la moindre pitié. Il ne voit en lui que
l’héritier d’un Empire honni. La logique bolchevique est de le supprimer.
Se saisissant de son second revolver, un Mauser, « l’homme en noir »
tire à deux reprises dans la tête du jeune garçon. Anastasia, qui pleure à
chaudes larmes, attire quant à elle l’attention de deux gardes lettons. Ces
derniers n’ont pas plus d’état d’âme que leur impitoyable chef : ils
transpercent la dernière grande-duchesse de leurs baïonnettes.
Dans les trois heures qui suivent cette sanglante tuerie, les corps sont
enveloppés dans des draps puis transportés
à bord d’un camion dans la forêt de Koptiaki. Tronçonnés
à la hache, brûlés puis aspergés d’acide sulfurique, les cadavres sont
213
ensuite enfouis au fond d’une ancienne mine à ciel ouvert . En
dénudant les grandes-duchesses, les gardes ont la surprise de remarquer
un médaillon autour du cou de leurs victimes. Un médaillon représentant
le défunt Raspoutine…
Ainsi s’achève l’épopée des Romanov, quelque dix-huit mois après la
disparition tragique du moujik sibérien. La prophétie du starets s’est
donc réalisée : le tsarisme n’a pas survécu au « raspoutinisme ». « Au
sang de Raspoutine éclaboussant une pièce en sous-sol du palais
Youssoupov, constate Henri Troyat, a répondu le sang des Romanov,
giclant dans la fusillade sur les murs d’un autre sous-sol, celui de la
214
maison Ipatiev . » Un double massacre qui a lui aussi forgé la légende
de Raspoutine. À défaut d’être un véritable prophète215, Raspoutine a
changé à tout jamais le visage et l’histoire de la Russie…

190. Prononcée « Marsiliouza », La Marseillaise devient l’hymne national de la Révolution. Pour


la plupart des Russes, la France fait figure
de modèle et les socialistes se posent en héritiers directs de 1789.
191. Dans le climat d’allégresse générale qui touche la Russie, seules
les campagnes montrent un semblant de solidarité avec les Romanov. Pour les plus âgés des
paysans, le tsar reste le protecteur de la Russie.
192. Le Suisse Pierre Gilliard (1879-1962) est le précepteur des enfants Romanov depuis
plusieurs années.
193. En raison du blocus instauré par la marine allemande.
194. Sur la tombe de chêne de Raspoutine, Alix déposait régulièrement une gerbe de fleurs
blanches. Selon certaines rumeurs, elle aurait même conservée la tunique ensanglantée de son
vénéré starets.
195. Selon la légende, le corps de Raspoutine ne se consuma pas. Seul
le cercueil partit en fumée.
196. Les « Thèses d’avril » développées par Lénine ne rencontrent pas
un succès immédiat. Du côté des mencheviks, il est considéré comme un dangereux agitateur,
voire un agent de Guillaume II.
197. Outre les sept Romanov, on ne compte pas moins de quarante-six personnes. Parmi eux,
trois cuisiniers, dix laquais, six femmes de chambre, une nourrice ; ils sont même accompagnés
de deux épagneuls. Le général Tatichtchev, le docteur Botkine et les professeurs Pierre
Gilliard et Sydney Gibbs font aussi partie de la petite troupe de fidèles.
198. Ces trains appartiennent à la Compagnie internationale des wagons-lits. Pour éviter tout
incident avec les habitants des régions traversées, ils n’arborent aucun emblème impérial ni
même du nouveau gouvernement russe. Seul un panneau se détache sur les wagons : « Mission
sanitaire japonaise ».
199. Olga (vingt-deux ans), Tatiana (vingt ans), Maria (dix-huit ans)
et Anastasia (seize ans). Grande et svelte, le teint mat et la démarche altière, Tatiana est la copie
conforme de sa mère.
200. Propos relatés par Eugénie de Grèce dans Le Tsarévitch, enfant
martyr, Perrin, 1990.
201. Les Romanov sont en effet arrivés trop tôt. Leur lieu de détention n’a pas eu le temps d’être
aménagé.
202. Il fuit la Russie sous un déguisement de marin pour ensuite gagner la France.
203. Fin août 1917, la tentative de prise de pouvoir par la division du général Krymov, partisan
de Kornilov, précipite paradoxalement le mouvement révolutionnaire. Le danger d’une dictature
militaire replace
les bolcheviks sur le devant de la scène. Tout autour de la capitale,
des milliers d’ouvriers, surtout des cheminots, se mobilisent pour barrer la route aux forces dites
« réactionnaires ». Kerenski a beau proclamer la République, Lénine, revenu une nouvelle fois
d’exil, décide l’insurrection générale. Le 25 octobre, le palais d’Hiver tombe.
204. Voir chapitre 11, p. 171.
205. Au même titre que sept commissaires du Conseil, Trostki n’a jamais été favorable à la
conclusion de la paix de Brest-Litovsk, laquelle a
débouché sur des sacrifices territoriaux énormes : pas moins de 800 000 kilomètres carrés cédés à
l’Allemagne, dont la Finlande et la Pologne. Sa formule « ni paix, ni guerre » est significative. La
poursuite de la guerre se traduirait par l’internationalisation de la Révolution.
206. Moscou devient la nouvelle capitale de la Russie à compter du mois de janvier 1918.
207. Yakovlev n’a en rien le profil d’un bolchevik. Avec sa chevelure de jais et ses manières
courtoises, cet aventurier distingué passera en juillet 1918 du côté des Blancs.
208. Un voyage pour le moins rocambolesque. Cf. Luc Mary, Les Derniers Jours des Romanov,
L’Archipel, 2008, p. 177-180.
209. Les princesses n’ont plus d’intimité. De jour comme de nuit, des gardes paillards et
dépenaillés font irruption comme bon leur semble à l’intérieur des chambres pour vérifier
l’activité de leurs prisonniers. La salle de bains est particulièrement prisée. Sans être jamais
brutalisées, elles n’en subissent pas moins un véritable calvaire.
210. La légion tchèque pénètre à Simbirsk, les Français débarquent à Mourmansk et l’armée
cosaque de Krasnov, financée par les Allemands, affame Moscou en s’emparant des convois de
blé.
211. Tous les généraux blancs ne se prononcent pas pour la libération du tsar. D’aucuns
souhaitent même son exécution, car ce serait la démonstration par excellence de la nature barbare
du régime bolchevique.
212. Successeur d’Avdeiev depuis le 4 juillet. Imposant et tout de noir vêtu, il se révèle d’une
cruauté froide.
213. La mine des Quatre Frères. Les restes calcinés des cadavres sont
enfouis dans la « Fosse aux troncs ». Ils n’en seront exhumés qu’en 1991, l’année même de
l’effondrement de l’Union soviétique.
214. H. Troyat, op. cit.
215. Au sens religieux du terme. A contrario, Raspoutine ne peut en aucun cas être considéré
comme un imposteur.
B

A Victor, La Fin des Romanov, Alsatia, 1968.


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à Nicolas II, Gallimard, coll. « Découvertes », 2005.
C ’E Hélène, Nicolas II, la transition interrompue, Fayard, 1996.
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d’un peuple, Denoël, 2007.
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G Marcel, Le Sang des Romanov. L’énigme de la famille impériale fauchée par la
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Archives d’État de la Fédération de Russie (GARF) :


– 640. Impératrice Alexandra Feodorovna ;
– 612. Grigori Raspoutine ;
– 102. Département de la police ;
– 111. Sécurité de Saint-Pétersbourg.
Archives nationales du département de Tobolsk pour la région
de Tioumen (TFGATO) :
– 164. Compte rendu d’enquête relatif à la tentative d’assassinat sur G. Raspoutine (par
Khionia Gousseva en juin 1914).
Archives historiques nationales de Russie :
– 1101. Journal de Raspoutine.

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