Texte 5
Près de deux siècles se sont écoulés depuis que dans la première assemblée parlementaire qu'ait
connue la France, Le Pelletier de Saint-Fargeau demandait l'abolition de la peine capitale. C'était en
1791. Je regarde la marche de la France. La France est grande, non seulement par sa puissance,
mais au-delà de sa puissance, par l'éclat des idées, des causes, de la générosité qui l'ont emporté
aux moments privilégiés de son histoire.
La France est grande parce qu'elle a été la première en Europe à abolir la torture malgré les esprits
précautionneux qui, dans le pays, s'exclamaient à l'époque que, sans la torture, la justice française
serait désarmée, que, sans la torture, les bons sujets seraient livrés aux scélérats. La France a été
parmi les premiers pays du monde à abolir l'esclavage, ce crime qui déshonore encore l'humanité. Il
se trouve que la France aura été, en dépit de tant d'efforts courageux l'un des derniers pays,
presque le dernier - et je baisse la voix pour le dire - en Europe occidentale, dont elle a été si
souvent le foyer et le pôle, à abolir la peine de mort.
Pourquoi ce retard ? Voilà la première question qui se pose à nous. Ce n'est pas la faute du génie
national. C'est de France, c'est de cette enceinte souvent, que se sont levées les plus grandes voix,
celles qui ont résonné le plus haut et le plus loin dans la conscience humaine, celles qui ont
soutenu, avec le plus d'éloquence la cause de l'abolition. Vous avez, fort justement, monsieur Forni,
rappelé Hugo, j'y ajouterai, parmi les écrivains, Camus. Comment, dans cette enceinte, ne pas
penser aussi à Gambetta, à Clemenceau et surtout au grand Jaurès ? Tous se sont levés. Tous ont
soutenu la cause de l'abolition. Alors pourquoi le silence a-t-il persisté et pourquoi n'avons-nous pas
aboli ? Je ne pense pas non plus que ce soit à cause du tempérament national. Les Français ne
sont certes pas plus répressifs, moins humains que les autres peuples. Je le sais par expérience.
Juges et jurés français savent être aussi généreux que les autres. La réponse n'est donc pas là. Il
faut la chercher ailleurs.
Pour ma part j'y vois une explication qui est d'ordre politique. Pourquoi ?
L'abolition, je l'ai dit, regroupe, depuis deux siècles, des femmes et des hommes de toutes les
classes politiques et, bien au delà, de toutes les couches de la nation. Mais si l'on considère
l'histoire de notre pays, on remarquera que l'abolition, en tant que telle, a toujours été une des
grandes causes de la gauche française. Quand je dis gauche, comprenez moi, j'entends forces de
changement, forces de progrès, parfois forces de révolution, celles qui, en tout cas, font avancer
l'histoire. Examinez simplement ce qui est la vérité. Regardez-la.
J'ai rappelé 1791, la première Constituante, la grande Constituante. Certes elle n'a pas aboli, mais
elle a posé la question, audace prodigieuse en Europe à cette époque. Elle a réduit le champ de la
peine de mort plus que partout ailleurs en Europe. La première assemblée républicaine que la
France ait connue, la grande Convention, le 4 brumaire an IV de la République, a proclamé que la
peine de mort était abolie en France à dater de l'instant où la paix générale serait rétablie. (?)
La paix fut rétablie mais avec elle Bonaparte arriva. Et la peine de mort s'inscrivit dans le code pénal
qui est encore le nôtre, plus pour longtemps, il est vrai. Mais suivons les élans.
La Révolution de 1830 a engendré, en 1832, la généralisation des circonstances atténuantes ; le
nombre des condamnations à mort diminue aussitôt de moitié. La Révolution de 1848 entraîna
l'abolition de la peine de mort en matière politique que la France ne remettra plus en cause jusqu'à
la guerre de 1939. Il faudra attendre ensuite qu'une majorité de gauche soit établie au centre de la
vie politique française, dans les années qui suivent 1900, pour que soit à nouveau soumise aux
représentants du peuple la question de l'abolition. C'est alors qu'ici même s'affrontèrent dans un
débat dont l'histoire de l'éloquence conserve pieusement le souvenir vivant, et Barrès et Jaurès.
Jaurès - que je salue en votre nom à tous - a été, de tous les orateurs de la gauche, de tous les
socialistes, celui qui a mené le plus haut, le plus loin, le plus noblement l'éloquence du coeur et
l'éloquence de la raison, celui qui a servi, comme personne, le socialisme, la liberté et l'abolition. (?)
Mais je dois rappeler, puisque, à l'évidence, sa parole n'est pas éteinte en vous, la phrase que
prononça Jaurès : "La peine de mort est contraire à ce que l'humanité depuis deux mille ans a
pensé de plus haut et rêve de plus noble. Elle est contraire à la fois à l'esprit du christianisme et à
l'esprit de la Révolution." En 1908, Briand, à son tour, entreprit de demander à la Chambre
l'abolition. Curieusement, il ne le fit pas en usant de son éloquence. Il s'efforça de convaincre en
représentant à la Chambre une donnée très simple, que l'expérience récente - de l'école positiviste -
venait de mettre en lumière. Il fit observer en effet que par suite du tempérament divers des
Présidents de la République, qui se sont succédé à cette époque de grande stabilité sociale et
économique, la pratique de la peine de mort avait singulièrement évolué pendant deux fois dix ans :
1888-1897, les Présidents faisaient exécuter; 1898-1907, les Présidents - Loubet, Fallières -
abhorraient la peine de mort et, par conséquent, accordaient systématiquement la grâce. Les
données étaient claires : dans la première période où l'on pratique l'exécution : 3 066 homicides ;
dans la seconde période, où la douceur des hommes fait qu'ils y répugnent et que la peine de mort
disparaît de la pratique répressive : 1 068 homicides, près de la moitié. Telle est la raison pour
laquelle Briand, au-delà même des principes, vint demander à la Chambre d'abolir la peine de mort
qui, la France venait ainsi de le mesurer, n'était pas dissuasive.
Il se trouva qu'une partie de la presse entreprit aussitôt une campagne très violente contre les
abolitionnistes. Il se trouva qu'une partie de la Chambre n'eut point le courage d'aller vers les
sommets que lui montrait Briand. C'est ainsi que la peine de mort demeura en 1908 dans notre droit
et dans notre pratique. (?)
Le pays a élu une majorité de gauche ; ce faisant, en connaissance de cause, il savait qu'il
approuvait un programme législatif dans lequel se trouvait inscrite, au premier rang des obligations
morales, l'abolition de la peine de mort. Lorsque vous la voterez, c'est ce pacte solennel, celui qui
lie l'élu au pays, celui qui fait que son premier devoir d'élu est le respect de l'engagement pris avec
ceux qui l'ont choisi, cette démarche de respect du suffrage universel et de la démocratie qui sera la
vôtre. D'autres vous diront que l'abolition, parce qu'elle pose question à toute conscience humaine,
ne devrait être décidée que par la voie de référendum. Si l'alternative existait, la question mériterait
sans doute examen. Mais, vous le savez aussi bien que moi et Raymond Forni l'a rappelé, cette
voie est constitutionnellement fermée. Je rappelle à l'Assemblée - mais en vérité ai-je besoin de le
faire ? - que le général de Gaulle, fondateur de la Vème République, n'a pas voulu que les
questions de société ou, si l'on préfère, les questions de morale soient tranchées par la procédure
référendaire. Je n'ai pas besoin non plus de vous rappeler, mesdames, messieurs les députés, que
la sanction pénale de l'avortement aussi bien que de la peine de mort se trouvent inscrites dans les
lois pénales qui, aux termes de la Constitution, relèvent de votre seul pouvoir. Par conséquent,
prétendre s'en rapporter à un référendum, ne vouloir répondre que par un référendum, c'est
méconnaître délibérément à la fois l'esprit et la lettre de la Constitution et c'est, par une fausse
habileté, refuser de se prononcer publiquement par peur de l'opinion publique.
Extrait du discours de Robert Badinter à l?Assemblée nationale - 1ère séance du 17 septembre
1981