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Constructions de la droite réelle

1. Coupures de Dedekind.
2. Complétion de Méray-Cantor.
3. Quasi-morphismes de Z.
4. Nombres surréels, réels non standard.
Pierre-Jean Hormière
__________

« Synthèse, dit le ciel. L’homme dit : Analyse ! »


Victor Hugo, Toute la Lyre
Introduction.
Dès 1858, dans ses cours de calcul différentiel au Polytechnikum de Zurich, Richard Dedekind
déplorait l’absence de fondements rigoureux de l’analyse réelle, et tentait de donner une définition
purement arithmétique de la continuité et des nombres irrationnels. Il publia en 1872 le résultat de
ses recherches, sous le titre Stetigkeit und irrationale Zahlen (Continuité et nombres irrationnels). En
1869 le français Charles Méray avait défini les irrationnels comme limites de suites de Cauchy de
rationnels, et Georg Cantor développa une approche analogue en 1872 et 1883.

Richard Dedekind (1831-1916) Georg Cantor (1845-1918)


L’idée de Dedekind est géométrique : tout nombre réel x, qu’il soit rationnel ou irrationnel, coupe
la droite réelle en deux demi-droites, donc il coupe aussi la droite rationnelle en deux demi-droites,
disons : α = { r ∈ Q ; r < x } et β = { s ∈ Q ; s ≥ x }.
α et β sont deux demi-droites adjacentes de Q, formant une partition de Q. Du coup, pour construire
la droite réelle en supposant connue la seule droite rationnelle, Dedekind définit les « coupures » de
Q, comme des couples de demi-droites adjacentes, munit leur ensemble D d’une structure de corps
commutatif totalement ordonné et complet. Enfin, il plonge Q dans D, en identifiant le rationnel r à
la coupure qu’il détermine α = { q ∈ Q ; q < r } et β = { q’ ∈ Q ; q’ ≥ r }.
L’idée de Méray et Cantor, fort différente, procède également par analyse et par synthèse : tout réel
est limite d’une suite de rationnels ; cette suite vérifie le critère de Cauchy. On peut donc définir un
réel au moyen d’une suite de Cauchy de rationnels ; mais comme deux suites de Cauchy dont la
différence tend vers 0 ont même limite, il faut plutôt voir un nombre réel comme une classe

1
d’équivalence de suites de Cauchy de rationnels pour cette relation d’équivalence. Vue sous cet
angle, la droite réelle est un espace quotient.
L’approche de Dedekind met l’accent sur les propriétés de l’ordre, mais la définition des
opérations (addition, multiplication) est assez pénible. John Conway a généralisé cette approche en
direction des nombres surréels. Dans l’approche de Méray-Cantor, la définition des opérations est
aisée, mais la définition de l’ordre est plus technique. Par la suite, Hensel et Ostrowski ont généralisé
cette approche en cherchant toutes les valeurs absolues sur le corps Q et en définissant les corps p-
adiques Qp par le même procédé de complétion. L’exposé ici proposé est écrit en langage moderne ;
on trouvera dans le livre de Jacqueline Boniface des extraits des mémoires de Méray, Cantor,
Dedekind, mais aussi Weierstrass, Heine, etc.
Comme on voit, les mathématiques ont une histoire. Mais l’enseignement des mathématiques a
aussi une histoire. Lorsque j’étais élève en terminale C, au lycée Berthollet d’Annecy, en 1968-69, le
professeur de maths Henri Dupont-Roc a construit la droite réelle par la méthode des coupures.
L’année suivante, en math. sup., Georges Vidiani a construit la droite réelle par la méthode de
complétion de Cantor. En ce temps-là, les professeurs de mathématiques construisaient, par analyse
et par synthèse, les ensembles de nombres avant d’en étudier les propriétés. Cette époque lointaine
est révolue. L’empirisme règne en maître dans l’enseignement actuel : il est impératif, pour la bonne
marche du système, que les jeunes gens d’aujourd’hui admettent et acceptent le monde, y compris le
monde mathématique, tel qu’il est, et qu’ils ne cherchent pas à le reconstruire par la voie de la
pensée. Cela pourrait développer l’imagination, le sens de l’abstraction, et donner des idées
subversives : lire Spinoza, Marx, Freud, Bourbaki, s’interroger sur l’intérêt de bétonner les 2000
hectares de Notre-Dame-des Landes pour le plus grand profit des marchands de béton.

1. Coupures de Dedekind.
« Si les points d’une droite sont répartis en deux classes, de telle
manière que tous les points de la première classe soient placés à
gauche de tous les points de la seconde, alors il existe un unique
point de division, qui engendre cette répartition en deux classes,
cette coupure de la droite en deux parties. »
Richard Dedekind
1.1. Coupures et complété de Dedekind d’un ensemble ordonné.
Dans ce paragraphe, E désigne un ensemble muni d’un ordre total, noté ≤.
On note x < y ⇔ ( x ≤ y et x ≠ y ) l’ordre strict associé.
Nous supposerons que E possède au moins deux éléments, et vérifie les deux propriétés suivantes :
(S1) E n’a ni plus grand élément, ni plus petit élément ;
(S2) L’ordre de E est « dense » : entre deux éléments distincts de E il y en a toujours un troisième :
∀(x, y) ∈ E×E x < y ⇒ ∃v ∈ E x < v < y .
Ces deux propriétés sont équivalentes à celle-ci :
( I ) ∀(x, y) ∈ E×E x < y ⇒ ∃(u, v, w) ∈ E×E×E u < x < v < y < w .
Elles impliquent que l’ensemble E est infini. La réciproque est fausse : pour l’ordre naturel, Z ne
vérifie pas (S2), tandis que Q vérifie (S2).
Définition 1 : On appelle coupure de Dedekind de E un couple d = (A, B) de parties de E vérifiant :
(D 1) (A, B) est une partition de E , i.e. A et B sont non vides, disjoints et de réunion E.
(D 2) (∀x ∈ A) (∀y ∈ B) x < y ;
(D 3) A n’a pas de plus grand élément.
A est appelée partie gauche, et B partie droite de la coupure d.
On note D ou D(E), l’ensemble des coupures de Dedekind de E.
Propriétés :
1) Il découle de (D1) et (D2) que (D’2) ∀a ∈ A x ≤ a ⇒ x ∈ A ; ∀b ∈ B b ≤ y ⇒ y ∈ B.
2) Réciproquement, si (A, B) vérifie (D1) et (D’2), alors (A, B) vérifie (D1) et (D2).

2
3) A tout élément x ∈ E on associe la coupure d(x) = (A(x), B(x)), où :
A(x) = { a ∈ E ; a < x } = ] ←, x [ et B(x) = { b ∈ E ; x ≤ b } = [ x, → [.
d(x) est bien une coupure car, en vertu de ( I ), A(x) n’a pas de plus grand élément.
De plus, x = sup A = min B.
Sans l’axiome (D3), tout x ∈ E définirait deux coupures : (]←, x[ , [x, →[) et (]←, x] , ]x, →[).
Les coupures de la forme d(x) seront dites élémentaires. Les autres, si elles existent, seront appelées
ouvertes 1 : dans ce cas, B n’a pas de plus petit élément.
4) B est le complémentaire de A, et c’est aussi l’ensemble des majorants de A. La donnée de d
équivaut donc à celle de A. A est une partie de E, non vide, majorée, telle que :
∀a ∈ A x ≤ a ⇒ x ∈ A , et ne possédant pas de plus grand élément.
Réciproquement, si A possède ces propriétés, (A, E – A) est une coupure de E.
5) A est le complémentaire de B. La donnée de d équivaut donc à celle de B. B est une partie non
vide minorée, telle que ∀b ∈ B b ≤ x ⇒ x ∈ B , et que, si B a une borne inférieure dans E, cette
borne inférieure appartient à B. Réciproque facile.
2 2
Exemple : Les ensembles A = { a ∈ Q ; a < 2 ou a ≤ 0 } et B = { b ∈ Q ; b > 0 et 2 ≤ b }
définissent une coupure de Q, qui n’est pas de la forme d(r), où r ∈ Q. Cela a été démontré dans le
chapitre sur la droite réelle.
Définition 2 : Soient d = (A, B) et d’ = (C, D) deux coupures de E. On dit que d ≤ d’ si A ⊂ C.
Proposition 1 : i) La relation d ≤ d’ est un ordre total dans l’ensemble D(E) des coupures.
ii) L’application x ∈ E → d(x) ∈ D(E) est strictement croissante.
iii) Toute partie non vide majorée de D(E) admet une borne supérieure.
Preuve : i) Il est immédiat que ≤ est réflexive, antisymétrique et transitive.
Soient d = (A, B) et d’ = (C, D) deux coupures. Si A ⊂ C, d ≤ d’.
Sinon, il existe un élément a de E tel que a ∈ A et a ∉ C. Donc a ∈ D.
Tout élément y de B vérifie a < y ; comme a ∈ D, y ∈ D. Ainsi B ⊂ D ; du coup C ⊂ A, et d’ ≤ d.
ii) Si x ≤ y, A(x) ⊂ A(y), donc d(x) ≤ d(y).
De plus, l’application x → d(x) est strictement croissante, car si x < y, A(x) ⊂ A(y) et A(x) ≠ A(y),
puisque x ∈ A(y) et x ∉ A(x).
iii) Soit (di)i∈I = (Ai, Bi)i∈I une famille d’éléments de E, majorée par d = (C, D).
Soient A = U
i∉I
Ai et B =I
i∈I
Bi . A et B sont complémentaires.

A est non vide car chacun des Ai est non vide, B est non vide car B contient D.
Soient x ∈ A et y ∈ B ; il existe i tel que x ∈ Ai ; alors y ∈ Bi et x < y ;
Enfin, si A avait un plus grand élément a, cet élément appartiendrait à l’un des Ai, et il en serait le
plus grand élément ; c’est impossible. Ainsi, δ = (A, B) est une coupure. Il est clair que (∀i) di ≤ δ.
Enfin, si (∀i) di ≤ d’ = (A’, B’), alors (∀i) Ai ⊂ A’, donc A ⊂ A’ et δ ≤ d’.
Conséquence : Ainsi, D(E) est un ensemble totalement ordonné dans lequel toute partie majorée non
vide possède une borne supérieure. On plonge E dans D(E), en identifiant l’élément x de E à la
coupure d(x) qu’il détermine.
Proposition 2 : Soit δ = (A, B) une coupure de E. Alors dans D(E), δ = sup A = inf B .
Preuve : En effet, soient a un élément de A, b un élément de B.
On a a = d(a) ≤ δ ≤ b = d(b) , car ]←, a [ ⊂ A ⊂ ]←, b [ ; on a même a < δ ≤ b .
Ainsi, δ majore A et minore B.

1
Si l’on munit E de la topologie de l’ordre, topologie ayant pour base les intervalles ouverts en tous genres de
E, A et B sont alors bien ouverts. Mais peu importe.

3
Soit maintenant δ’ = (C, D) un majorant de A. Pour tout a ∈ A, a = d(a) ≤ δ’, i.e. ]←, a [ ⊂ C.
Je dis que A ⊂ C, donc que δ ≤ δ’. En effet, soit a ∈ A ; comme A n’a pas de plus grand élément, il
existe a’ ∈ A tel que a < a’. On a ] ←, a’[ ⊂ C, donc a ∈ C.
Enfin, soit δ’ = (C, D) un minorant de B. Pour tout b ∈ B, δ’ ≤ b = d(b), i.e. C ⊂ ]←, b [.
Je dis que C ⊂ A, donc que δ’ ≤ δ. En effet, soit c ∈ C ; pour tout b ∈ B, c < b, donc c ≠ b.
Ainsi c ∉ B, donc c ∈ A. Cqfd
Proposition 3 : Soient d et d’ deux coupures telles que d < d’. Il existe un élément x ∈ E tel que
d < x < d’.
Preuve : Notons d = (A, B), d’ = (A’, B’).
A est strictement inclus dans A’, donc il existe un élément x ∈ E tel que r ∈ A’ et r ∉ A.
Il en existe même un deuxième, sinon A’ = A ∪ {x} aurait un plus grand élément.
Soient donc x et y deux éléments de E tels que x < y, appartenant à A’ mais pas à A.
On a A ⊂ A(x) ⊂ A(y) ⊂ A’, les deux premières inclusions étant strictes ; donc d < d(x) < d’.
Autre preuve, utilisant davantage l’identification x ≡ d(x) : d’ = sup { x ∈ E ; x < d’ }.
Comme d < d’, il existe forcément un x ∈ E tel que d < x < d’.
Définition 3 : On dit que E est complet au sens de Dedekind si toute partie majorée non vide de E
admet une borne supérieure.
Proposition 4 : Pour que E soit complet, il faut et il suffit que l’application d : x ∈ E → d(x) ∈ D(E)
soit bijective, autrement dit que toute coupure soit élémentaire.
Preuve : 1) Supposons E complet. Soit d = (A, B) une coupure de E.
A est majorée non vide ; soit x sa borne supérieure. Je dis que A = ]←, x[.
En effet, x ∉ A en vertu de (D 3), donc A ⊂ ]←, x[. Réciproquement, si y < x, y ∉ B, sans quoi A ⊂
]←, y[ et x ne serait pas borne sup de A. Donc y ∈ A.
Ainsi, A = ]←, x[, donc B = [x, →[ et d = d(x).
2) Supposons réciproquement d bijective. Soit X une partie majorée non vide de E.
Posons A = { a ∈ E ; ∃x ∈ X a < x } et B = E – A = { b ∈ E ; ∀x ∈ X x ≤ b } ; B est l’ensemble
des majorants de X. Je dis que d = (A, B) est une coupure.
En effet, A est non vide, majorée ; ∀a ∈ A x ≤ a ⇒ x ∈ A, et A n’a pas de plus grand élément, car
si a ∈ A, ∃x ∈ X a < x et, en vertu de (I) ∃b ∈ X a < b < x. Du coup b ∈ A.
Comme d est bijective, il existe u ∈ E tel que (A, B) = d(u). Alors u = sup A. Je dis que u = sup X.
En effet, u est le plus petit élément de B, qui est l’ensemble des majorants de X.
Conséquence : Avec ces notations, on dit que D(E) est un complété de Dedekind de E. Il découle de
la prop. précédente que D(D(E)) = D(E). Ainsi, la complétion de Dedekind est un fusil à un coup.

1.2. La droite réelle.


La droite rationnelle Q munie de son ordre naturel, vérifie ( I ).
Définition 4 : On nomme droite réelle, et on note R, l’ensemble D(Q), complété de Dedekind de la
droite rationnelle. Les éléments de D(Q), c’est-à-dire les coupures de Q, s’appellent nombres réels.
Propriétés :
1) Soit d = (A, B) un nombre réel.
A est une demi-droite « ouverte » de Q, en ce sens que ∀a ∈ A ∃ε ∈ Q*+ ]a − ε, a + ε[ ⊂ A.
De plus, les ensembles A et B sont contigus, en ce sens que :
∀ε ∈ Q*+ ∃(a, b) ∈ A×B b – a ≤ ε.
En effet, choisissons a0 ∈ A et b0 ∈ B. Q étant archimédien, il existe n ∈ N tel que :
a0 < a0 + ε < … < a0 + nε ≤ b0 < a0 + (n + 1)ε .
Soit k le plus grand indice ≤ n tel que a0 + kε ∈ A. Alors le couple (a, b) = (a0 + kε , a0 + (k+1)ε)
répond à la question.

4
2) La droite rationnelle Q n’est pas complète au sens de Dedekind. Ainsi, les ensembles
2 2
A = { a ∈ Q ; a < 2 ou a ≤ 0 } et B = { b ∈ Q ; b > 0 et 2 ≤ b }
définissent une coupure de Q, qui n’est pas de la forme d(r), où r ∈ Q.
Les réels qui ne sont pas de la forme r = d(r) s’appellent nombres irrationnels. Les irrationnels sont
exactement les coupures ouvertes d = (A, B) de Q : B n’a pas de plus petit élément, et est une demi-
droite ouverte de Q.
Proposition 5 : On a les équivalences :
i) 0 ≤ d = (A, B) ⇔ Q*− ⊂ A ⇔ B ⊂ Q+ .
ii) 0 < d = (A, B) ⇔ 0 ∈ A ⇔ Q− ⊂ A ⇔ B ⊂ Q*+ .

Preuve : 0 ≤ d = (A, B) signifie que d(0) ≤ d = (A, B), c’est-à-dire A(0) = Q*− ⊂ A.
0 < d = (A, B) signifie que A(0) = Q*− ⊂ A, l’inclusion étant stricte ; A contient un rationnel ≥ 0,
donc contient 0.

1.3. Le corps des nombres réels.


Il reste à définir dans R une addition et une multiplication. Cela ne va pas être si facile.
Si X et Y sont deux parties non vides de Q, on note :
X + Y = { x + y ; x ∈ X et y ∈ Y } et X.Y = { x.y ; x ∈ X et y ∈ Y }.
Rappelons qu’une coupure d = (A, B) est entièrement définie par la donnée de sa partie gauche A, à
condition d’imposer à A d’être non vide, majorée, telle que : ∀a ∈ A x ≤ a ⇒ x ∈ A, et ne possédant
pas de plus grand élément.
Définition 5 : Si d = (A, B) et d’ = (A’, B’) sont deux coupures de Q, on note
d + d’ = (C, D) , où C = A + A’ , D étant le complémentaire de C.
Proposition 6 : d + d’ est une coupure, et (R, +) est un groupe commutatif de neutre 0 = d(0).
L’application r → d(r) est un morphisme injectif du groupe (Q, +) dans le groupe (R, +).
De plus l’ordre est compatible avec l’addition : d ≤ d’ ⇒ (∀d’’) d + d’’ ≤ d’ + d’’.
Preuve : 1) C = A + A’ est non vide, majorée. C n’a pas de plus grand élément, car si c = a + a’ ∈ C,
il existe α > a dans A et α’ > a’ dans A’, de sorte que c < γ = α + α’ ∈ C.
Enfin, soient c = a + a’ ∈ C et x ≤ c. Ecrivons x = a + y. On a y ≤ a’, donc y ∈ A’ et x ∈ C.
2) L’associativité, la commutativité de l’addition des coupures découlent de l’associativité et le la
commutativité de l’addition des parties de Q.
3) d(0) = 0 est élément neutre, car Si d = (A, B), A + Q*− = A.
4) Je dis que ∀(r, s) ∈ Q×Q d(r + s) = d(r) + d(s).
Cela revient à dire ]←, r [ + ]←, s [ = ]←, r + s [. En effet x < r et y < s ⇒ x + y < r + s.
Inversement, si z < r + s, soit x un rationnel tel que z – s < x < r. Alors z = x + y, où x < r et y < s.
5) Reste à trouver l’opposée de la coupure d = (A, B). C’est là qu’il y a un problème.
Je dis que si d est le rationnel d(r), l’opposée de d est d(−r), et que, si d = (A, B) est un irrationnel,
c’est-à-dire si les demi-droites A et B sont ouvertes, −d = (−B, −A). Vérification laissée au lecteur.
6) Enfin, d ≤ d’ ⇒ (∀d’’) d + d’’ ≤ d’ + d’’. Idem.
Définissons maintenant le produit de deux coupures > 0. Rappelons qu’une coupure d = (A, B) est
entièrement définie par la donnée de sa partie droite B. B est une partie non vide minorée, telle que
∀b ∈ B b ≤ x ⇒ x ∈ B ; de plus, si B a une borne inférieure dans E, cette borne inférieure
appartient à B. Enfin, d > 0 ⇔ B ⊂ Q*+ .
Définition 6 : Si d = (A, B) et d’ = (A’, B’) sont deux coupures > 0, on note :
d.d’ = (C, D) , où D = B.B’ , C étant le complémentaire de D.

5
Proposition 7 : R*+ est un groupe multiplicatif commutatif de neutre 1 = d(1), et r → d(r) est un
morphisme injectif de (Q*+, ×) dans (R*+, ×).
Preuve : laissée au lecteur.
Extension à R de la multiplication des coupures.
On ne peut étendre en l’état la définition 6 à des coupures de signe quelconque.
Pour multiplier deux coupures de signe quelconque, notons que toute coupure d s’écrit d = a – b, où a
et b sont des coupures > 0. Si d = a – b, et d’ = a’ – b’, on définit le produit d.d’ par :
d.d’ = (a – b).(a’ – b’) = a.a’ + b.b’ – a.b’ – b.a’.
La coupure ainsi obtenue ne dépend pas des couples (a, b) et (a’, b’) choisis. De plus, quand d et d’
sont positives, cette définition coïncide avec l’ancienne.
Proposition 8 : R est un corps commutatif pour l’addition et la multiplication.
Preuve : La vérification des axiomes restants est longue et fastidieuse. On la trouve, paraît-il, dans E.
Landau (Grundlagen der Analysis, 1930, une traduction anglaise existe).
Proposition 9 : R est archimédien : ∀(x, y) ∈ R*+×R+ ∃n ∈ N y ≤ n.x.
Preuve : La propriété est évidente pour y ≤ x. Supposons donc 0 < x < y.
En vertu de la prop 3, il existe r et s ∈ Q*+ tels que 0 < r < x < y < s.
(L’existence de s découle de la prop 3 appliquée à 1/y).
Comme le corps Q est archimédien, il existe n ∈ N tel que s ≤ n.r. Et alors y ≤ n.r < n.x. Cqfd.
Ainsi, R est un corps totalement ordonné, archimédien et complet au sens de Dedekind. La propriété
des segments emboîtés, la complétude au sens de Cauchy, s’en déduisent aisément, comme on l’a vu
dans le chapitre sur la droite réelle.

1.4. Droite de Souslin, hypothèse de Souslin.


Soit S un ensemble totalement ordonné non vide vérifiant :
(S1) S n’a ni plus grand élément, ni plus petit élément ;
(S2) L’ordre de S est « dense » : entre deux éléments distincts de S il y en a toujours un troisième ;
(S3) Toute partie majorée non vide de S a une borne supérieure, toute partie minorée non vide de S a
une borne inférieure ;
(S4) Toute famille d’intervalles ouverts non vides deux à deux disjoints est dénombrable.
Les ensembles S vérifiant (S1), (S2) et (S3) sont appelés continus. Tout continu qui admet une partie
dense dénombrable est isomorphe à R. Appelons continu de Souslin un continu tel que toute famille
d’intervalles ouverts deux à deux disjoints soit au plus dénombrable. L’hypothèse de Souslin2 est
l’assertion : tout continu de Souslin est isomorphe à R.
On a montré que cette hypothèse est indépendante des axiomes ZFC de la théorie des ensembles.
La compatibilité de cette hypothèse et de l’hypothèse du continu a été établie par Jensen en 1971.
Les liens de l’hypothèse de Souslin avec l’axiome de Martin sont évoqués dans l’E.U., Théorie
axiomatique des ensembles.

2. Complétion de Méray-Cantor.
« Veux-tu me compléter et que je te complète ? »
Edmond Rostand, Cyrano de Bergerac
N
Soit S = Q l’anneau des suites de rationnels, pour les deux lois usuelles : addition et multiplication
terme à terme.
2.1. Le corps des nombres réels.

2
Mikhaïl Souslin (1894-1919), mathématicien russe, élève de Lusin, a rectifié une erreur dans une assertion de
Lebesgue relative aux ensembles boréliens. Il a disparu au cours de l’été 1919, pendant la guerre civile.

6
Définition 1 : Une suite a = (an) de rationnels est dite :
• bornée s’il existe M ∈ Q+ tel que (∀n) | an | ≤ M.
• convergente s’il existe un rationnel a tel que : ∀ε ∈ Q*+ ∃n0 ∀n ≥ n0 | an − a | ≤ ε
• de Cauchy (ou fondamentale) si ∀ε ∈ Q*+ ∃n0 ∀p, q ≥ n0 | ap − aq | ≤ ε.
Théorème 1 : a) Les suites bornées forment un sous-anneau B de S.
b) Les suites de Cauchy forment un sous-anneau A de B. 3
c) Les suites convergentes forment un sous-anneau C de A.
d) Les suites de limite nulle forment un idéal N de B, donc de A et de C.
Preuve : a) est facile.
b) Une suite de Cauchy est bornée, car ∃n0 ∀p, q ≥ n0 | ap − aq | ≤ 1, donc pour tout n
min( a0, a1, … , an0−1 , an0 − 1 ) ≤ un ≤ max( a0, a1, …, an0−1, an0 + 1 ).
Si (an) et (bn) sont deux suites de Cauchy, (an − bn) est de Cauchy, ainsi que (an.bn), car :
| ap.bp − aq.bq | = | ap.(bp − bq) + (ap − aq).bq | ≤ | ap |.| bp − bq | + | ap − aq |.| bq | ≤ (A + B).ε
àpcr, en supposant (∀n) |an| ≤ A et |bn| ≤ B.
c) Toute suite convergente est de Cauchy, car si (an) tend vers a,
∀ε ∈ Q*+ ∃n0 ∀n ≥ n0 | an − a | ≤ ε / 2 , et alors ∀p, q ≥ n0 | ap − aq | ≤ ε.
Ainsi, C est inclus dans A. Et C est un sous-anneau de A, car si (an) tend vers a, et (bn) tend vers b,
(an − bn) tend vers a − b, et (an.bn) tend vers a.b. Enfin, la suite constante égale à 1 converge.
d) Les suites de limite nulle forment un idéal N de B, car elles forment un sous-groupe additif, et si
(an) tend vers 0 et si (bn) est bornée, (an.bn) tend vers 0.
Remarques : Le lecteur démontrera les deux résultats suivants :
1) Toute suite de rationnels croissante majorée, resp. décroissante minorée, est de Cauchy.
n
2) L’inclusion C ⊂ A est stricte. Ainsi, les deux suites de rationnels En = ∑ k1! , Sn = ( 1 +
k =0
1 )n et
n
n
an = ∑2
k =0
1
k(k +1)/ 2 sont de Cauchy, mais elles ne convergent vers aucun rationnel.

On exprime cette propriété en disant que Q n’est pas complet (au sens de Cauchy).
Proposition 2 : i) Si (an) est une suite de Cauchy, il en est de même de la suite (|an|).
Si (an) et (bn) sont deux suites de Cauchy, il en est de même des suites (sup(an, bn)) et (inf(an, bn)).
ii) Soit (an) une suite de Cauchy vérifiant : ∃α > 0 ∃n0 ∀n ≥ n0 | an | ≥ α.
Alors la suite (1/an), définie pour n ≥ n0, prenant des valeurs arbitraires avant, est de Cauchy.
Preuve : i) La première assertion découle de la majoration | |ap| − |aq| | ≤ | ap − aq | .
La 2ème assertion découle de sup(x, y) = 1 ( x + y + | x – y | ) et inf(x, y) = 1 ( x + y − | x – y | ).
2 2
ii) Pour tout ε > 0, |1 a −a
− 1 | = | q p | ≤ ε à partir d’un certain rang.
ap aq a p.aq α²
La suite (1/un) n’est pas toujours définie pour n < n0, mais peu importe.
Théorème 3 : L’anneau quotient A/N est un corps commutatif.
Preuve : Soit (an) une suite de Cauchy de rationnels ne tendant pas vers 0.
Cela s’écrit : Non ( ∀ε ∈ Q*+ ∃n0 ∀n > n0 | an | ≤ ε ).

3
A comme Augustin Cauchy.

7
Autrement dit : ∃α ∈ Q*+ ∀n0 ∃n > n0 | an | > α (*)
Comme (an) est de Cauchy, ∃n1 ∀p, q ≥ n1 | ap − aq | ≤ α .
2
En vertu de (*), ∃n2 > n1 | an | > α . On a donc, soit an > α, soit an < −α.
2 2 2

• Si un > α, ∀p ≥ n2 | ap − an | ≤ α , donc ap > α .


2 2 2 2
• Si un < −α, ∀p ≥ n2 | ap − an | ≤ α , donc ap < − α .
2 2 2 2
Dans les deux cas, ∃β > 0 ∃n2 ∀p ≥ n2 | an | > β .
En vertu de la prop. 2, ii), la suite (bn), égale à (1/an) à partir de n0, et prenant des valeurs arbitraires
avant, est de Cauchy. Elle vérifie a.b = (an.bn) ≡ 1 (mod N).
Revenant à l’espace quotient, il vient a . b = 1 . Tout élément non nul de A/N est inversible. Cqfd.
Définition 2 : Le corps A/N est appelé corps des nombres réels, et noté R.
Un nombre réel est donc, par définition, une classe d’équivalence de suites de Cauchy de rationnels
pour la relation a R b ⇔ limn→+∞ | an – bn | = 0.

2.2. Plongement de Q dans R.


A tout rationnel r associons la suite (r) constante égale à r. C’est une suite de Cauchy.
L’application r → (r) est un morphisme injectif d’anneaux de Q dans A.
La classe de la suite (r) modulo N est l’ensemble des suites de rationnels tendant vers r ; notons-la
f(r). L’application f : r ∈ Q → f(r) ∈ A/N = R est un morphisme de corps, nécessairement injectif.
Ainsi, Q est isomorphe à un sous-corps de R. Si l’on convient d’identifier r et f(r), ce que nous
ferons dans la suite, alors Q devient un sous-corps de R.

2.3. R est un corps ordonné.


Munissons R d’une relation d’ordre total compatible avec sa structure de corps.
Considérons l’ensemble P des suites a = (an) de rationnels telles que ∃r ∈ Q*+ ∃n1 ∀q ≥ n1 aq > r.
On a aussitôt (a, b) ∈ P×P ⇒ a + b ∈ P et a.b ∈ P ; [ a ∈ P et a ≡ b (mod N) ] ⇒ b ∈ P.
Notons R*+ l’ensemble des x ∈ R tels que si x = a , alors a ∈ P, propriété indépendante de la suite a
choisie. Notons enfin R+ = R*+ ∪ {0} , R*− = −R*+ , R− = −R+ .
Proposition 3 : La relation x ≤ y ⇔ y – x ∈ R+ est un ordre total sur R compatible avec la structure
de corps.
Preuve : Il suffit de montrer que R+ + R+ ⊂ R+ , R+ . R+ ⊂ R+ , R+ ∩ R− = {0} , R+ ∪ R− = R .
Cela est laissé en exercice.
Conséquences : en tant que corps cordonné, R possède toutes les propriétés énoncées dans le
chapitre sur la droite réelle, § 2. En particulier, tout réel a une valeur absolue.

2.4. R est archimédien.


Proposition 4 : ∀x ∈ R*+ ∃r ∈ Q*+ 0 < r < x.
Preuve : Soit (an) une suite de Cauchy de Q représentant x.
Cette suite est élément de P, c’est-à-dire que ∃r ∈ Q*+ ∃n1 ∀q ≥ n1 aq > r.
La suite (an − r) est élément de P, puisqu’à partir d’un certain rang an − r/2 > r/2. Donc 0 < r < x.

Proposition 5 : Le corps R est archimédien : ∀(x, y) ∈ R*+×R+ ∃n ∈ N y ≤ n.x.

8
Preuve : La propriété est évidente pour y ≤ x. Supposons donc 0 < x < y.
En vertu de la prop 4, il existe r et s ∈ Q*+ tels que 0 < r < x < y < s.
( L’existence de s découle de la prop 4 appliquée à 1/y ).
Comme le corps Q est archimédien, il existe n ∈ N tel que s ≤ n.r. Et alors y ≤ n.r < n.x. Cqfd.

2.6. Suites réelles convergentes.


Définition 3 : Une suite (xn) de réels est dite convergente s’il existe un réel x tel que :
∀ε ∈ R*+ ∃n0 ∀n ≥ n0 | xn − x | ≤ ε.
Propriétés des suites réelles convergentes.
1) La condition précédente équivaut à : ∀ε ∈ Q*+ ∃n0 ∀n ≥ n0 | xn − x | ≤ ε.
L’équivalence de ces deux propriétés découle de la prop 4 : ∀ε ∈ R*+ ∃ε’ ∈ Q*+ 0 < ε’ < ε .
2) Il y a unicité de la limite.
3) Si (xn) tend vers x et (yn) tend vers y, (xn − yn) tend vers x – y.
4) Soient (an) une suite de rationnels, a un rationnel. Il revient au même de dire que (an) tend vers a
en tant que suite de rationnels ou que (an) tend vers a en tant que suite de réels.
Ces points, faciles à justifier, sont laissés au lecteur. Etablissons maintenant un résultat capital.
Proposition 6 : Soient (an) une suite de Cauchy de nombres rationnels, x le nombre réel qu’elle
définit. Alors la suite (an) tend vers x dans R au sens précédent.
Preuve : On sait que ∀ε ∈ Q*+ ∃n0 ∀p, q ≥ n0 | ap − aq | < ε .
Je dis que ∀ε ∈ Q*+ ∃n0 ∀q ≥ n0 | x − aq | < ε .
En effet, notons xn le réel défini par la suite constante égale à an.
Cela découle de ce que les suites (ε − (an − aq))n et ((an − aq) − ε)n sont toutes deux éléments de P.
Donc les deux classes (ε − (x − aq)) et ((x − aq) − ε) sont positives.

2.7. Suites de Cauchy réelles ; R est complet.


Définition 4 : Une suite (xn) de réels est dite de Cauchy s’il existe un réel x tel que :
∀ε ∈ R*+ ∃n0 ∀p, q ≥ n0 | xp − xq | ≤ ε.
Propriétés des suites de Cauchy :
1) La condition précédente équivaut à : ∀ε ∈ Q*+ ∃n0 ∀p, q ≥ n0 | xp − xq | ≤ ε.
2) Soient (an) une suite de rationnels. Il revient au même de dire que (an) est une suite de Cauchy en
tant que suite de rationnels ou que (an) est une suite de Cauchy en tant que suite de réels.
3) Toute suite réelle convergente est de Cauchy.
Théorème 7 : Toute suite de Cauchy de nombres réels est convergente.
Preuve : Soit (xn) une suite de Cauchy de nombres réels : ∀ε ∈ R*+ ∃n0 ∀p, q ≥ n0 | xp − xq | ≤ ε.
Par densité de Q dans R, pour tout n on peut choisir un rationnel an tel que | an − xn | ≤ ε.
Alors ∀p, q ≥ n0 | ap − aq | ≤ | ap − xp | + | xp − xq | + | xq − aq | ≤ 3ε.
Donc (an) est une suite de Cauchy de rationnels. Soit x le réel qu’elle définit.
Il découle de la prop. 6 que (an) tend vers x. Comme xn – an tend vers 0, xn tend vers x. Cqfd.

2.8. Segments emboîtés.


Proposition 8 : Toute suite croissante majorée de réels est convergente.
Preuve : Il suffit de montrer qu’elle est de Cauchy. Raisonnons pas absurde.

9
Supposons qu’il existe ε ∈ R*+ tel que, pour tout n0 , il existe q > p ≥ n0 xq − xp ≥ ε.
On construirait deux suites extraites (xm(k)) et (xn(k)) telles que m(0) < n(0) < m(1) < n(1) < … et
(∀k) xn(k) − xm(k) ≥ ε. En vertu de l’axiome d’Archimède, la suite (xn(k) – x0) serait non majorée.
Proposition 9 : R satisfait l’axiome des segments emboîtés :
(CD) Si ([xn, yn]) est une suite de segments emboîtés, alors I [xn, yn] ≠ ∅ .
n∈N

Preuve : La suite (xn) est croissante majorée par y0 ; elle a une limite x.
La suite (yn) est décroissante minorée par x0 ; elle a une limite y.
Il est facile de montrer que x ≤ y et que I
[xn, yn] = [x, y]. Laissons cela au lecteur.
n∈N

3. Quasi-morphismes de Z.

En 1975, une autre construction de R a été proposée. Elle repose directement sur l’anneau Z, et
l’étude de ses « quasi-morphismes ». Dans cet exposé, nous nous contentons d’analyser cette
méthode et supposons connue la droite réelle.
Définition 1 : Un quasi-morphisme de Z est une application f : Z → Z telle que l’ensemble
{ f(m + n) − f(m) − f(n) ; (m, n) ∈ Z×Z } est fini,
autrement dit, tel que ∃C(f) ∈ N ∀(m, n) ∈ Z×Z | f(m + n) − f(m) − f(n) | ≤ C(f).
Exemples :
1) Toute fonction bornée de Z dans Z est un quasi-morphisme, car si f prend un nombre fini de
valeurs, il en est de même de f(m + n) − f(m) − f(n) .
2) Les endomorphismes du groupe additif Z sont des quasi-morphismes.
Si f est l’un d’eux, on a f(m + n) = f(m) + f(n) pour tout couple (m, n).
On en déduit que f(0) = 0 et que f est impaire, puis que f(n) = n.f(1) pour tout n ∈ N, puis n ∈ Z.
En définitive, les morphismes de Z sont les applications n → an, où a ∈ Z.
3) Soit a un réel. La fonction φa : n → [na] est un quasi-morphisme.
En effet, −1 = (m + n)a – 1 − ma – na ≤ [(m + n)a] – [ma] – [na] ≤ (m + n)a – ma – na + 2 = 2. Etc.
Notons que φa = φb ⇔ a = b. Cela découle de ce que 1 [na] → a quand n → +∞.
n
On démontre de même que n → na et n → (na) sont des quasi-morphismes
Notons Q l’ensemble des quasi-morphismes de Z, B l’ensemble des fonctions bornées de Z.
Proposition 1 : L’ensemble Q est un sous-groupe additif de F(Z, Z).
Proposition 2 : L’ensemble Q est stable par composition.
Preuve : Soient f et g deux quasi-morphismes. Ecrivons :
( f o g )(m + n) − ( f o g )(m) − ( f o g )(n)
= f(g(m + n)) − f(g(m) + g(n)) + f(g(m) + g(n)) − ( f o g )(m) − ( f o g )(n)
Et f(g(m) + g(n)) − ( f o g )(m) − ( f o g )(n) prend un nombre fini de valeurs car f est élément de Q.
De plus, f(g(m + n)) − f(g(m) + g(n)) prend aussi un nombre fini de valeurs, en vertu du :
Lemme : Si f est un quasi-morphisme et si (u, v) ∈ Z×Z est tel que u – v est bornée, alors f(u) – f(v)
est bornée.
En effet : | f(u) – f(v) – f(v – u) | ≤ C(f) implique | f(u) – f(v) | ≤ | f(v – u) | + C(f).
Comme v – u prend un nombre fini de valeurs, f(v – u) également.
Il suffit d’appliquer ce lemme au couple (u, v) = (g(m + n), g(m) + g(n)).
La loi o induite est associative, unifère d’unité idZ.

10
Elle est toujours distributive à gauche par rapport à l’addition en ce sens que ( f + g ) o h = f o h + g o
h, par définition de l’application f + g.
Mais elle n’est pas distributive à droite. On n’a pas en général h o ( f + g ) = h o f + h o g.
C’est vrai si h est un morphisme, pas si h est un quasi-morphisme
Cependant, le fait que h ∈ Q implique que : h o ( f + g ) − ( h o f + h o g ) est élément de B.
Définition 2 : Deux quasi-morphismes f et g sont dits congrus modulo B si : f – g ∈ B.

Exemple : si a ≠ b, φa et φb ne sont pas congrus modulo B, car φa(n) − φb(n) ∼ n.(a – b) si n → ±∞


Proposition 3 : Cette congruence est une relation d’équivalence dans Q compatible avec l’addition et
la composition. L’ensemble quotient Q/B est un groupe additif et même un anneau de neutre idZ .
Preuve : B est un sous-groupe additif de Q, donc la congruence est compatible avec l’addition.
Si (f , g) ∈ B × Q ou (f , g) ∈ Q × B , alors f o g ∈ B . On en déduit que la congruence est compatible
avec la multiplication. La loi quotient est associative et a pour neutre idZ .
Enfin, comme ( f + g ) o h = f o h + g o h et h o ( f + g ) ≡ h o f + h o g , la multiplication des classes
sera distributive à droite et à gauche par rapport à l’addition.
Remarque : nous démontrerons dans la suite que cet anneau est commutatif.
Proposition 4 : Si f est un quasi-morphisme :
k
∀k ∈ N* ∀(n1, …, nk) ∈ Z | f(n1 + … + nk) − f(n1) − … − f(nk) | ≤ ( k − 1 ).C(f).
Preuve : Cette formule est vraie pour k = 1 et 2. Si elle est vraie au rang k, elle est vraie au rang k + 1.
En effet f(n1 + … + nk + nk+1) − f(n1) − … − f(nk) − f(nk+1)
= f(n1 + … + nk + nk+1) − f(n1 + … + nk) − f(nk+1) + f(n1 + … + nk) − f(n1) − … − f(nk).
Donc | f(n1 + … + nk + nk+1) − f(n1) − … − f(nk) − f(nk+1) | ≤ C(f) + ( k − 1 ).C(f) = k.C(f).
f(n)
Proposition 5 : Soit f un quasi-morphisme. La suite ( ) est de Cauchy dans Q ou R.
n n≥1
Preuve : Il découle de la prop. 4 que, pour tout (m, n) ∈ N*×N* | f(mn) – m.f(n) | ≤ ( m − 1 ).C(f).
On en déduit : |f(mn)

f(n) −1 C(f) ≤ 1 C(f) .
| ≤ mmn
mn n n
f(mn) f(m)
De même, |
mn

m
| ≤ m1 C(f) . Par conséquent : | f(mm) − f(nn) | ≤ ( m1 + 1n ).C(f) .
f(m) f(n)
Soit ε > 0. Choisissons n0 tel que 2 C(f) ≤ ε. Alors | − | ≤ ε pour m et n ≥ n0. Cqfd.
n0 m n
f(n)
Pour tout f ∈ Q, notons : L(f) = limn→+∞ .
n
f(n)
Observons que l’on a aussi : L(f) = limn→−∞ .
n
f(0) f(n) f(−n)
En effet, si n ≥ 1 | f(0) – f(n) – f(−n) | ≤ C(f), donc | n

n
+
−n
| ≤ Cn(f) . Etc.
Au fond, un quasi-morphisme est quasi-impair, en ce sens que f(n) + f(−n) est bornée.
Proposition 6 : L’application L : Q → R est un morphisme surjectif d’anneaux, dont le noyau est B.
Tout quasi-morphisme f s’écrit de façon unique f = φa + g, où a est réel et g est bornée.
Preuve :
1) Soit a un réel. Le quasi-morphisme φa : n → [na] vérifie L(f) = a. Par conséquent, L est surjectif.
2) Le point important de la preuve est l’équivalence : L(f) = 0 ⇔ f ∈ B.

11
f(n)
Si f est bornée, il est clair que → 0. Réciproquement, supposons L(f) = 0.
n
Fixons n ≥ 1. Pour tout m ≥ 1 : |
f(mn)

f(n) −1 C(f) ≤ 1 C(f) .
| ≤ mmn
mn n n
f(n)
Faisons tendre m vers +∞. Il vient |
n
| ≤ 1n C(f), c’est-à-dire | f(n) | ≤ C(f) . cqfd !
(f + g)(n) f(n) g(n)
3) Il est clair que = + ; par conséquent L( f + g ) = L(f) + L(g).
n n n
4) Soit f un quasi-morphisme. Si f s’écrit f = φa + g, où a est réel et g est bornée, alors
L(f) = L(φa) = a. Réciproquement, si a = L(f) et g = f − φa , alors L(g) = 0 donc g est bornée.
(fog)(n) f(g(n))
5) Si g est bornée. Alors = → 0, car f(g(n)) est bornée ; donc L(f o g) = L(f).L(g).
n n
(fog)(n) f(g(n)) g(n)
Si g est non bornée, écrivons = → L(f o g) = L(f).L(g).
n g(n) n
Ceci est légitime car L(g) ≠ 0, donc g(n) ∼ L(g).n quand n → +∞.
En particulier g(n) ≠ 0 pour n assez grand.
f(g(n))
Et, que g(n) tende vers +∞ ou −∞, → L(g) en vertu des deux expressions de L(f).
g(n)
Corollaire : L’anneau quotient Q/B est un corps commutatif isomorphe au corps des réels R.
Ces propriétés montrent un moyen de définir, de construire le corps R : il faudrait démontrer
directement que l’anneau quotient Q/B est un corps commutatif, et munir cet anneau d’une relation
d’ordre total compatible, archimédien, etc.

4. Nombres surréels, réels non standard.


Les mathématiciens ont créé des surcorps ordonnés de la droite réelle. Ces corps n’ont rien à voir
avec les corps des complexes et des quaternions, ni avec les algèbres d’octonions et de sédénions.
Construits pour répondre à d’autres « cahiers des charges », ils ne sont pas archimédiens.

4.1. Les nombres surréels.


Le corps des nombres surréels contient le corps des nombres réels, ainsi que tous les ordinaux
transfinis et leurs inverses, qui sont respectivement plus grands et plus petits que tout réel > 0. C’est
un corps non archimédien dont la construction combine l’idée des coupures de Dedekind et la
récurrence transfinie.
Ces nombres ont été introduits par John Conway et popularisés par Donald Knuth en 1974. On en
trouvera un exposé dans Les nombres (Vuibert, 1999), H. Hermes, Nombres et jeux, chap. 13.

4.2. Réels non standard.


A Jean-Claude Deville,
émérite statisticien non-standard.
Les réels non standard ont été créés par Abraham Robinson en 1966. Le problème suivant en propose
une construction par la technique des ultraproduits.

Problème

On se propose de construire un surcorps de R, ordonné et non archimédien, le corps des « réels non
standard » (A. Robinson, 1966).
1) Soit I un ensemble. Un ultrafiltre sur I est un ensemble U de parties de I vérifiant les axiomes :
(U1) ∅ ∉ U (U2) ∀(A, B) ∈ U×U A ∩ B ∈ U (U3) ∀A ∈ P(I) A ∈ U ou I−A ∈ U.

12
Montrer qu’alors (i) ∀A ∈ U ∀B ∈ P(I) A ⊂ B ⇒ B ∈ U .
(ii) ∀A, B ∈ P(I) A ∪ B ∈ U ⇒ A ∈ U ou B ∈ U .
2) a) Soit i un élément fixé de I. Vérifier que U(i) = { A ∈ P(I) ; i ∈ A } est un ultrafiltre sur I.
Un tel ultrafiltre est dit trivial.
b) Montrer que si I est un ensemble fini, tout ultrafiltre U sur I est trivial.
(Considérer l’intersection de tous ses éléments).
Dans la suite de ce problème, I est un ensemble infini et l’on admet qu’il existe sur I un ultrafiltre
non trivial U (cette existence découle de l’axiome du choix).
I
On note A = R l’anneau des familles x = (xi)i∈I de réels indexées par l’ensemble I, muni des deux
lois usuelles : (xi)i∈I + (yi)i∈I = (xi + yi)i∈I et (xi)i∈I.(yi)i∈I = (xi.yi)i∈I .
Enfin, pour tout x = (xi)i∈I , on note N(x) = { i ∈ I ; xi = 0 } .
3) a) Montrer que ℑ = { x ∈ A ; N(x) ∈ U } est un idéal de A, et que :
∀x ∈ A x ∉ ℑ ⇒ ∃y ∈ A x.y ≡ 1 mod ℑ .
b) En déduire que l’anneau quotient A /ℑ est un corps commutatif.
Ce corps est noté *R ; on note *x la classe de x modulo ℑ .
4) a) Montrer que la relation x ≤ y ⇔ { i ∈ I ; xi ≤ yi } ∈ U est réflexive et transitive dans A .
b) Montrer que [ x ≡ x’ mod ℑ , y ≡ y’ mod ℑ et x ≤ y ] ⇒ x’ ≤ y’.
c) En déduire l’existence sur *R d’une relation d’ordre, notée *x ≤ *y.
d) Montrer que cet ordre est total, et compatible avec l’addition et la multiplication.
5) A tout réel x ∈ R, on associe la classe modulo ℑ de la famille constante égale à x. Montrer
qu’on définit ainsi un morphisme de corps de R dans *R, injectif et strictement croissant. On plonge
R dans *R au moyen de ce morphisme.
Dans la suite du problème, on suppose l’ensemble I dénombrable.

6) a) Montrer ∃*x0 ∈ *R ∀n ∈ N−{0} 0 < *x0 < 1 .


n
b) En déduire que *R est non archimédien. La suite ( 1 ) a-t-elle une borne inférieure dans *R ?
n
7) Un « réel non standard » *x ∈*R est dit :
• infinitésimal si ∀r ∈ R*+ |*x | < r
• illimité si ∀n ∈ N n < |*x |
• limité si ∃n ∈ N |*x | ≤ n
• appréciable s’il est limité et non infinitésimal.
Enoncer et démontrer diverses propriétés de ces ensembles de réels non-standard.
Montrer que pour tout réel non standard limité *x, il existe un unique réel standard x ∈ R tel que
*x ≈ x, i.e. *x – x soit infinitésimal [ Indication : si *x > 0, considérer A = { r ∈ R ; r < *x } ].
Ce réel s’appelle l’ombre, ou la partie standard, de *x.
8) Caractérisation non standard de la continuité.
a) Soit f une fonction : R → R. Construire un prolongement naturel *f : *R → *R.
b) Montrer que f est continue en x0 ssi ∀δ ∈ *R δ ≈ 0 ⇒ *f(x0 + δ) ≈ f(x0).

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13
Bibliographie

G. Cagnac, E. Ramis, J. Commeau : Traité de mathématiques spéciales (Masson, 1967) 4


R. Couty, J. Ezra : Analyse (Armand Colin, 1966)
L. Chambadal, J.-L. Ovaert : Cours de mathématiques (Gauthier-Villars, 1966)
B. Gostiaux : Cours de mathématiques, t. 2, chap V (puf 1993)
F. Diener, G. Reeb : Analyse non standard (Hermann, 1989)
H.-D. Ebbinghaus, K. Mainzer, etc. : Les nombres, chap. 2 et 13 (Vuibert, 1999)
J.-Y. Mérindol : Nombres et algèbres, chap. 11 (EDP, 2006)
J. Boniface : Les constructions des nombres réels (Ellipses, 2002)
H. Boualem et R. Brouzet : La planète R (Dunod, 2002)
Oral X PSI 2011, RMS n° 260
La Recherche, janvier 1989
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4
Dont la couverture orange vif m’a toujours paru d’un goût douteux…

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