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Penrose R. Large, Small & Human Mind 1997

Exploration des liens entre physique quantique, cosmologie et conscience humaine par Roger Penrose

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Penrose R. Large, Small & Human Mind 1997

Exploration des liens entre physique quantique, cosmologie et conscience humaine par Roger Penrose

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Roger Penrose, The large, the small and the human mind.

Cam-
bridge University Press, 1997, 185 p.

Penrose, ou l’apothéose du platonisme

par Joël Merker

L’originalité et le style continental de Roger Penrose ont déjà provoqué dans les
pays anglo-saxons quelques micro-séismes (pour initiés) de débats et de controverses.
Le physicien d’Oxford, que l’on présente comme l’un des maı̂tres à penser et leader
mondial de la physique contemporaine avait déjà choisi d’exposer les ramifications
de sa pensée dans deux livres, maintenant populaires, dont l’un se voulait fleuve
du premier, The Emperor’s New Mind (1989), et Shadows of the Mind (1994). Pour
achever complètement le cycle – l’étiage des idées reconstitue l’équilibre de leur vérité
nue –, Penrose condense ses visions théoriques dans ce petit volume, illuminant,
stimulant, accessible et brillant. Le lecteur qui souhaiterait savourer toute la volupté
d’une synthèse et contempler ses innombrables diagrammes à l’envi se procurera
derechef ce petit livre, en V.O. Entretemps, je vais m’efforcer d’en rendre compte non
académiquement et tenter de parodier dans mon style le sympathique enthousiasme
de l’auteur.
Pourquoi le lecteur non mathématicien, non physicien, non théoricien, devrait-il
s’intéresser à ce livre, dont il pourrait craindre qu’il n’appartienne à cette bota-
nique austère qui garnit les rayons des librairies scientifiques spécialisées? D’abord,
l’intérêt épistémologique d’un tel ouvrage s’accentue du fait de sa rareté : ce texte
constitue – c’est sûr! – une tentative très singulière de la part d’un éminent physicien
de communiquer au lecteur profane, dans son essence, l’excitation pour sa matière
scientifique. Ce caractère tient de l’exceptionalité – à nos jours.
Car ... – Et si les années trente se taisaient? Même dans les premières décennies
fastes de ce siècle où la philosophie des sciences s’éleva aussi haut qu’elle le put,
science et philosophie se sont progressivement partagé le travail (Duhem, Couturat,
Bachelard et tant d’autres!). Même la philosophie des mathématiques de David
Hilbert demeure une entité secrète et cachée, systématique et logique mises à part.
Quant à celle du premier Bourbaki! Nenni! le philosophe ne se délectera jamais de
ces textes, nul ne les a écrits. Du côté Bourbaki, un trésor oral risque d’être bientôt
englouti (d’après Cartier). Le géant Poincaré fait presque figure d’exception dans
les années 1900. Autant dire que notre époque ne recelle guère plus d’éminents
scientifiques épistémologues, à de rares exceptions près.
Et pourtant! Du sûr, il est question de pensée dans les sciences. Truisme qui ren-
voie pour nous à l’idée de profondeur, à l’idée d’existence et à l’idée de corrélations
(dans l’a posteriori d’une synthèse). Où la trouver, où la traquer, où l’extraire,

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cette pensée vivante, en ce lieu infime où, pour parodier la belle formule d’Alain
Prochiantz, “la question secrète le concept autant que le concept secrète la ques-
tion”, ou bien dans les arcanes secrètes de l’imagination? On admettra volontiers
que la bioquantique de l’esprit, dans laquelle Penrose propose d’associer un rôle
non calculatoire aux microtubules neuronaux, reste très spéculative, mais pas hors
de portée d’une expérience platonicienne accompagnée d’une sanction conceptuelle.
C’est d’ailleurs une obsession capitale de Penrose : trouver des indices de non calcu-
labilité dans l’univers neurobiologique. Par manque de place, je relègue cet aspect
de sa pensée à de futures analyses.
Or, Penrose va bien au-delà de ce slogan crucifiant, devenu depuis longtemps la
mascotte des gödelisations : la vérité déborde toujours le vérificatoire. À tort ou à
raison, on lui oppose toujours ce “et alors?” triste qui convainc. Mais ce n’est pas
tout : la formule recelle des arcanes supplémentaires, qui clouent le bec aux crispa-
tions frileuses des atomismes logiques. Pour peu qu’on ait expériencié la douleur et
l’extase de la recherche mathématique, ces évidences “sloganesques” apparaı̂tront
comme d’anodines (et partielles) manifestations d’une pratique submergente de sai-
sie intuitive de la vérité, alias d’une culture de l’intuition de vérité, irrévélée autant
qu’ignorée dans les voeux pieux de la trop célèbre sociologisation des sciences. Pen-
rose y a excellé, comme les plus grands. Alors, cartes sur table!
Dans le précédent ouvrage de Hawking-Penrose, The nature of Space and Time,
Roger semblait avoir été battu en duel par son élève et émule (pléonasme!, mon
cher Watson), à qui un confortable avantage avait été concédé. Il s’agissait ni plus
ni moins que de mécanique quantique des trous noirs, matière hautement (et bru-
talement) spéculative, qui avait promu dans les années soixante-dix la célébrité de
Hawking. “Je suis un réductionniste sans vergogne”, clame ici pour sa défense le
tempêtant Hawking, et c’est peine perdue : le positivisme naı̈f – il est grand temps
de désigner les plus naı̈fs par l’absurde! – est ici relégué au rang de figurant. Alors
pourquoi? Pourquoi Penrose aime-t-il à répéter : ce n’est pas une question de règles,
riposte sacrilège et incomprise du camp platonicien?
Pour ce qui est de la structure de l’ouvrage – patience! –, il contient une préface
de Malcolm Longair, trois parties parallèles d’un triptyque capitulaire : 1. Espace-
temps et cosmogie (The large); 2. Les mystères de la physique quantique (The small);
3. La physique et l’esprit humain (The human mind), le tout accompagné et suivi
d’interventions retranscrites d’Abner Shimony, de Nancy Cartwright et de Stephen
Hawking (courts chapitres 4, 5 et 6), que Roger a eu l’opportunité de commenter
dans un ultime micro-chapitre 7. L’intervention assez brève de Hawking (ch. 6, trois
nano-pages) la rendrait d’un intérêt seulement mineur si elle n’avait pas trait aux
insuffisances – platoniciennes, justement – de son positivisme, ici sous les feux des
projecteurs.
Pourquoi l’auteur a-t-il choisi de diviser la description des lois physiques en deux
chapitres, nommément The large et The small? Parce que les lois qui gouvernent le
comportement de l’univers à des échelles cosmiques se sont révélées particulièrement

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différentes de celles qui régissent le comportement atomique et subatomique de la
matière. Comme j’espère l’avoir laissé entendre dans mon précédent compte rendu
(relativement technique : Revue de l’HPMP, Juin 1997, 22-26), tout l’enjeu contem-
porain de la physique mathématique consiste à élaborer une théorie unifiant relati-
vité générale et mécanique quantique, expliquant dans une même lumière les liaisons
d’interaction forte au niveau subatomique et les forces beaucoup plus faibles qui
provoquent l’aggrégation de la matière. Ou bien, inversement, de trouver l’inter-
expressivité et l’explication méta-physique qui démontre l’indépendance profonde
de ces deux blocs théoriques. C’est peut-être au sein de cette alternative pure que
s’inscrit le platonisme de Penrose.
À peine connue cette structure éditoriale anecdotique, les questions fusent de
nouveau. Par manque de place, je ne développerai que deux aspects, apparem-
ment négligés ailleurs et qui exigent à chaque fois de nouveaux efforts de l’esprit de
synthèse : I. L’essence du platonisme scientifique et II. La question du diagramme.

I. Le platonisme de Penrose. D’emblée, il faut y voir une exigence de profon-


deur : Penrose déploie celles des questions qui nervurent le plus brutalement nos
ignorances scientifiques et philosophiques. Après lesquelles se brisent les frontières
entre mathématiques, physique, informatique et biologie. En quelques coups de
craie, ce magicien tire ses cartes : Roger trace au tableau un diagramme formé
de trois sphères, S1 , S2 , S3 : S1 : Le monde platonicien; S2 : Le monde physique; S3 :
Le monde mental – et demande: “?”. Parbleu! : The large, the small and the human
mind ! Soudain, s’allument les brasiers, la question s’enfle, envahit les esprits ; c’est
à peine surprenant : les disputes pleuvent, forcément contre. Monde platonicien?
Est-ce navrant! Champion des alpinistes, Roger aurait choisi alors de gravir le Cer-
vin archaı̈sant du platonisme?! On s’en souvient : “les experts ripostèrent : quelques
mois après leur parution, les Shadows déchaı̂nèrent une hostilité fulgurante” (Gilles
Châtelet). Hilary Putnam n’hésita pas à écrire : “Je considère que la parution de
ce livre est un triste épisode de notre vie intellectuelle”. Comme c’est agaçant, ce
parti pris esthétique, cette crédulité existentielle, ce platonisme d’enfant, chez les
plus grands mathématiciens (réminiscence du débat Connes-Changeux)!
Pourtant! La profondeur d’un physicien comme Penrose se joue d’après moi
dans ces béances inaugurales qui instituent des points de déséquilibre fondamen-
taux. Il y a bien une expérience aporétique, une provocation à la question : savoir
cingler d’énigmes, c’est toute la force du chercheur – et la face cachée de sa lune!
–, j’ajoute : de la conscience chercheuse, dans sa singularité reine qui l’a préservée
jusqu’à nos jours des casuistiques phénoménologiques et d’un prétendu universa-
lisme du concept. Qu’ici elle soit en odeur de sainteté! Il arrive d’ailleurs qu’un
mathématicien consacre dix années de sa vie à passer méticuleusement à côté d’une
évidence parfaite, ou presque, qui le délivrerait de ses abnégations. Cette expérience,
l’homme de la rue l’ignore superbement. Et dire que le labyrinthe de l’erreur étend
bien au-delà sa gangue! Inutile de signaler que je regarde comme un défi majeur pour

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l’épistémologie contemporaine d’ériger ce que j’appellerai A comprehensive philo-
sophy of mathematics. De grâce, implore le physicien, ne passons pas à côté des
questions authentiquement profondes! C’est dire combien Penrose souhaite n’être
pas seul à savourer que la réalité dépasse ses fantasmes de vérité.
Il faut s’emparer au préalable de son geste platonicien spécifique: mouvement
descendant (abyssal) en direction des profondeurs vides de l’incompréhension et
accentuation de son écart. Ce n’est qu’à cette condition que le lecteur pourra se
familiariser avec ses suggestions innombrables, dont voici une liste presque ex-
haustive : hypothèse de la courbure de Weyl, hyperbolicité de l’espace-temps, er-
rances et erreurs d’une théorie quantique de la gravitation, fécondation réciproque
des mathématiques et de la physique, rejet du principe de superposition appliqué
aux différentes géométries de l’espace-temps, recherche d’une théorie physique de
la réduction objective (de la fonction d’onde), recherche d’aspects non calculables
dans la conscience, interprétation mathématicienne du théorème d’incomplétude
de Gödel, polyominos et pavages non périodiques, oscillations quantiques dans les
microtubules pré et post synaptiques – en voilà assez! Les alliés que Penrose a
su trouver pour guider ses recherches sont tellement puissants que sur chacune de
ces questions, sans même céder au simple plaisir personnel ni à la tentation naı̈ve
d’esthéticisme, le physicien , partie prenante d’une élégance qui épouse le vrai, aura
apporté des pierres de touche décisives. Sus aux épistémologies réductrices et autres
abat-jours de salon! Il est grand temps qu’une philosophie des sciences s’élève aussi
haut que ce qui guide fermement vers la vérité. Penrose n’aura cesse de le suggérer :
“à notre tour, grâce à cette qualité qu’est la compréhension, chacun de nous est
potentiellement en unisson avec les mécanismes de la nature et semble pouvoir par-
ticulièrement bénéficier de cette faculté de “sentir” la vérité ou la beauté”.
Or, ces points d’indétermination, chers à Gilles Châtelet, ne sont pas seulement
points à partir desquels tout peut basculer : ils s’articulent en tant que geste phi-
losophique prémonitoire et réminiscence d’aporétisme. Ils remplissent aussi un rôle
d’annonce : reconnaı̂tre l’occurence des mystères et des énigmes constitue une acti-
vité cruciale, mais ce n’est pas parce qu’il apparaı̂t quelque chose de très énigmatique
que cela signifie que nous ne serons jamais en mesure de le comprendre.
La chose et déposée là, comme racine d’une discursivité potentielle. On se deman-
dera à la lecture jusqu’où les procédés questionnants, intuitifs et diagrammatiques
subissent le contrôle délibéré et conscient de Penrose, à la manière dont les plus
profonds mathématiciens, détenant des clés de compréhension qui échappent à leurs
épigones, ont le pouvoir de tirer toute une assemblée, toute une école, en direction de
leurs évidences secrètes. Penrose dirige l’attention (du lecteur) – indélébile génialité!
– à la fois sur ce que Desanti a appelé le moment épochal et sur les caractères qui
manifestent le plus profondément l’incompréhension conceptuelle d’un phénomène
physique et les insuffisances des moyens théoriques existants. Il y aurait néanmoins
mystification à créer un dispositif philosophique masquant les profondeurs de ce
qui ne va pas de soi et de ce qui se cherche, au profit seulement de l’engendrement

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automatique de l’énigmatique.
Feu d’artifice sur les mers! On ne peut mieux souhaiter, l’excellence est à son
faı̂te, la geste scientifique absolue est très proche, on la dirait vivante. Prends garde,
lecteur, de ne point te laisser piéger par un criticisme badin ou un philosophisme
hautain : c’est de l’or pur! J’en ai pour preuve le troublant air de famille de ces “cela
est pour moi une certitude”, “Je pense qu’on ne pourra trouver de réponse claire à
ces questions”, “Si l’on ne recherche pas une nouvelle physique, on restera prisonnier
d’une physique entièrement calculabe”, et autres indications, sentiments d’évidence
et intuitions de vérité, qui parsèment le texte, avec ceux-là mêmes qui sont nés
dans les plus grands textes de Galois, Riemann, Poincaré, Hilbert et Grothendieck,
frivolités subjectives qui ponctuent des suggestions que la postérité a confirmées.
Penrose, je crois, n’a cessé de savoir et de soutenir et d’appliquer ce “platonisme
irréprochable” qui confère à ses dispositifs allusifs une puissance d’effectivité incom-
parable : telle est l’essence du platonisme (socratisme) originaire en sciences. Cette
virtuosité dans l’attente du vrai, qu’on l’expériencie! Et dire qu’elle s’accompagne
d’obsessions indélébiles que ne transmettent que la recherche et l’acte de trouver.
Il convient à ce propos et par exemple de souligner la puissance visionnaire de
Fourier, qui promulga en 1822 dans l’Introduction de la Théorie analytique de la cha-
leur les tables de lois souterraines de la dualité mathématiques-physique : toute ques-
tion physique se ramène à une recherche d’analyse mathématique et la physique est
un moyen assuré de former l’analyse elle-même, mais : de quelle synthèse réductive
double s’agit-il? Nous sommes ici au coeur du point fort de la problématique de
Penrose. Plus on s’avance en compréhension, plus l’intelligence (insight, awareness)
ne doit pas hésiter à élargir ses failles. C’en est décourageant de profondeur, et j’en
refuse de traduire la dernière phrase : Penrose écrit : “Pourquoi donc le monde phy-
sique semble-t-il obéir si précisément à des lois mathématiques? Non seulement cela,
mais les mathématiques qui semblent sous le contrôle de notre monde physique sont
exceptionnellement fructueuses et puissantes, simplement comme mathématiques. I
regard this relationship as a deep mystery.” Place au mystère sur les terres!

II. Concernant la diagrammatique. Cette propédeutique platonicienne confère


une dimension remarquablement singulière et neuve aux dispositifs diagrammatiques
qui sillonnent l’oeuvre de Penrose. Domination universelle de la géométrie (Dieu-
donné)! Et réciprocable plasticité de la figure et de l’idée! Instance déictique ou
instance d’explicitation, on admettra volontiers que les croquis instituent une pra-
tique instinctive et réflexive et projettent l’esprit au-delà du mur du langage. Tout
géomètre le sait d’expérience : il existe, à l’oeuvre dans les mathématiques tout
entières, une pratique intuitivo-diagrammatique-platonicienne, une imagerie formi-
dable que la rigueur viendra valider ensuite. D’abord, quant à ce sens géométrique
très fort, presque pictural, qui est présent sur presque tous les feuillets du livre, ce
sont : tantôt représentation traditionnelle (plan d’Argand, sphère de Riemann, cônes
de lumière dans l’espace-temps de Minkowski), tantôt croquis penrosiens célèbres

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(représentation des tenseurs de Weyl et de Ricci, diagrammes d’évolution de la sin-
gularité d’un trou noir, pavages non périodiques “escheriens”), dessins, enfin, et
magie, qui répondent à l’irréfrénable désir d’illustrer (représentations du Créateur,
d’un homme préhistorique – c’est un primate! – cherchant le cercle des neufs points,
d’Albert Empereur et du “cybersystème mathématiquement justifié”) – les sphères
S1 , S2 , S3 sont à elles seules dessinées six fois. Alors, qui sont les gardiens de ce
phare tricéphale, intuition-diagramme-vérité?
Il y a – c’est sûr! – un art d’esquisser la solution en pointillé : le diagramme est
le support et l’habitus d’une provocation à l’intuition (superbe trouvaille de Gilles
Châtelet) ; mais au-delà encore (dans les sous-sphères platoniciennes et dans leurs
coques en gigogne), un savoir-derrière est institué, en tant qu’il manifeste et suscite
un flux divergent d’interrogations. Dans sa demande de vrai, le geste surpasse le
geste et va bien au-delà. Cela fait partie des dessous platoniciens : suscitement d’un
géométrisme adéquat à l’idée. Le croquis soigné engendre une manipulation (au sens
actif et au sens passif) de “tout un labyrinthe d’intuitions [et de suggestions] qui
appellent d’autres intuitions [et d’autres suggestions]” (Gilles Châtelet). Dans la
ligne du tracé, on dirait que les divers indices du vrai exigent une convergence et
se plient à une géométrisation de l’idée. Je laisse à la sagacité du lecteur le soin
de deviner combien Penrose a su travailler son rapport au “monde platonicien des
absolus” (Platonic world of absolutes, p.1), en affinant sans cesse son art pictural.
Vertus complémentaires d’un scientifique!
Ainsi, la pratique du diagramme institue un rythme anacoluthique, où s’exerce
une poétique de l’indiciel, du formulaire et du symbolique, osmoses où les gestes
dans leur tension musculaire révèlent un contrôle intuitif des suscitements. D’après
Bernard Teissier, le “primate” en nous cherche immanquablement à (ré)insuffler
cette génialité dont a été défalquée sa science, en vue de se l’approprier. “En fait,
le mathématicien ne comprend que lorsqu’il a réussi à expliquer la situation à son
primate” (Le mur du langage, Juin 1997). Cette phrase n’est pas seulement profonde,
c’est aussi une clé spéculative : toute l’argumentation de Penrose consiste à focaliser
une pluralité de puissances sur cette catégorie qu’est la compréhension. On dirait
que ces diverses démultiplications sont prêtes à faire face à toutes les occasions de
variation. Je m’abstiendrai de poursuivre, ou d’en conclure (en effectuant ce pas de
côté qui projette sur l’essentiel) que la création mathématique est kandinskyenne,
tout en épousant les formes désirées du vrai.

III. Conclusion. Ainsi, Penrose incite-t-il à la création d’une épistémologie de


style ((platonicien)). Heureusement pour nous, philosophes, il nous confie le soin
de conceptualiser sa pratique souveraine de questionnement et son flair nonpareil.
Puissions-nous butiner pour extraire de ce miel sacré! 1 .

1. Remerciements. Je tiens à exprimer ici ma dette envers de nombreuses personnes, que


j’ai pu rencontrer et connaı̂tre, notamment au sein du séminaire-laboratoire Pensée des Sciences,
organisé par Charles Alunni à l’ENS.

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