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Ne Aire de Conservation La Peripherie de La Reserve Du Dja: Retour Sommaire

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I. UNE AIRE DE CONSERVATION :


LA PERIPHERIE DE LA RESERVE DU DJA

Coordinateurs :
Serge BAHUCHET et Christian LECLERC

Contribution de :
Anne DELORME, Willy DELVINGT, Marc DETHIER, Pauwel DE WACHTER,
Christian LECLERC, Adonis Christian MILOL, Hilary SOLLY,
Cédric VERMEULEN,

Travaux de terrain de :
Serge BAHUCHET , Anne DELORME, Valérie DUBOIS, Pie Claude EBODE,
Daou JOIRIS, Simon MUKUNA, Patrick PASQUET, Marie-Françoise ROMBI,
Bertin TCHIKANGWA

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 43 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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Figure 1: Réserve de biosphère du Dja

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 44 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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UNE AIRE DE CONSERVATION :


LA PERIPHERIE DE LA RESERVE DU DJA
INTRODUCTION : Des enjeux contradictoires.
Serge BAHUCHET et Christian LECLERC

La Réserve de biosphère du Dja a été classée par l’Unesco comme faisant partie du
Patrimoine mondial en 1981, faisant ainsi suite à la Réserve de Faune du Dja créée en
1950. En 1992, la réserve a été incluse dans le grand programme régional de l’Union
Européenne, ECOFAC, destiné à réhabiliter et à développer un réseau d’aires protégées
forestières de six pays d’Afrique centrale.

Figure 2 : Densité de population autour de la réserve du Dja (en habitants/km2)

Cette aire de forêt de 5 260 km 2 est logée dans un vaste méandre d’un affluent de
la Ngoko puis de la Sangha, la fameuse “boucle du Dja”, qui en constitue la principale
limite. Elle délimite un ovale entre 2° 40 et 3° 23 de latitude Nord, 12° 25 et 13° 35 de
longitude Est. Vue sous un autre angle, cette réserve s’enfonce aussi comme une pièce de
puzzle, ancrant la forêt faiblement peuplée de l’Est à la dense zone cacaoyère du Sud.
De ce fait, le contexte humain de cette région ne laisse pas d’être problématique,
compliquant considérablement la tâche des conservateurs de la nature : six villes de plus
de 1500 habitants sont réparties à la périphérie (dont cinq sous-préfectures !) ; quatre
scieries sont implantées à moins de 40 km ; la région ouest est bordée d’exploitations
agro-industrielles ; enfin trois routes d’importance nationale cernent la réserve. Il
convient d’ajouter à ce tableau qu’une trentaine de villages, regroupant 6 000 habitants,
sont situés à l’intérieur de la boucle du Dja, à la périphérie immédiate de la réserve.
La Réserve du Dja cristallise ainsi toutes les contradictions, ce qui lui vaut le triste
privilège de regrouper tous les conflits ! En cela, la région du Dja apparaît pour
l’observateur un formidable terrain-laboratoire où toutes les combinaisons propices à
l’analyse sont réunies ; malheureusement il en résulte un terrible casse-tête pour le

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 45 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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responsable politique, car acteurs et enjeux ne peuvent être isolés les uns des autres. Il en
découle une multitude de problèmes que l'analyse doit prendre en compte :
- problème des relations entre populations riveraines et aire protégée,
- problème des relations entre populations et sociétés d’exploitation forestière,
- problème de la coexistence de sociétés forestières et d’une aire protégée,
- problème des relations entre habitants des villes et habitants des forêts,
- problème de migrants ;
auxquels on peut ajouter :
- problème des relations entre administration et administrés,
- problème de relations entre population, administration et élites locales,
- problème de relation entre expatriés et nationaux, entre projets de développement
et populations, etc.
Corrélativement, l'essor de la région a provoqué l’implantation de très nombreux
projets et organismes, publics et privés, nationaux et internationaux. Cependant ces
efforts sont très inégalement répartis, puisqu’ils se concentrent essentiellement au nord
et à l’est, alors que la partie sud paraît délaissée.
La multiplicité des intervenants a conduit le Ministère de l’environnement et des
forêts à mettre en place une cellule de coordination en 1995.
Au cours de ces trois dernières années, plusieurs événements se sont déroulés, dont
certains eurent une répercussion internationale, et qui montrent combien la zone du Dja
est sensible :

• La réfection en 1996 des 127 km de la route d’Abong Mbang à


Lomié a servi de prétexte en septembre 1998 à la Rainforest
Foundation pour engager une virulente attaque contre la politique
de la Commission européenne dans les forêts tropicales, sur
l'argumentation que ce chantier, en améliorant l’accès à la région
de Lomié, permettait une augmentation de l’exploitation
forestière et mettait en péril la réserve du Dja.
• Le 15 décembre 1996, l’électricité est installée à Lomié.
• En 1997, la compagnie forestière Pallisco, implantée près de
Messaména, ouvre une deuxième scierie à Mindourou, à 60 km
de Lomié.
• En mars 1998 se tint à Mékas une réunion de l’Unesco, dont le
but était d’examiner la nécessité d’un déclassement de la Réserve,
au vu des risques encourus par la faune à cause des braconniers.
• En 1998, la compagnie forestière HF s’apprête à construire une
scierie aux portes de Lomié.

ACTIVITÉS D’APFT DANS LE DJA


C’est dans ce contexte que notre équipe a mené ses travaux. Les résultats des
actions menées dans le cadre d’ECOFAC concernant les populations humaines ont déjà
fait l’objet de rapports spécifiques (notamment Joiris & Tchikangwa 1995). Le but du
présent chapitre n’est donc pas de présenter une nouvelle synthèse du contexte humain

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 46 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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de l’ensemble de la réserve du Dja. Par contre, les travaux de terrain effectués par APFT
dans plusieurs communautés vivant à la périphérie, dans la zone encadrant la Réserve,
apportent des éclaircissements sur nombre de problèmes de cette région.
Trois régions ont ainsi été étudiées dans le cadre d'APFT (en plus des contributions
au programme Ecofac lui-même, qui ont été conduites sur convention) :
• A l’ouest, dans le village bulu de Mekas, Hilary Solly a mené une étude
anthropologique à long terme, complétée par des enquêtes ponctuelles de
linguistique (M.-F. Rombi), d’anthropologie économique (V. Dubois) et
d’anthropobiologie (P. Pasquet).
• A l’est, Christian Leclerc a effectué un séjour de plusieurs années dans le village
baka de Mesea, où il reçut l’apport complémentaire de P. Pasquet
(anthropobiologie), O. Iyebi Mandjeck et B. Odi Essomba (géographie humaine),
S. Bahuchet et E. Dounias (ethnoécologie). Dans la même région, plus près de
Lomié, Bertin Tchikangwa a entamé des enquêtes sur les activités de subsistance
et de pêche des Kako, en village et dans la réserve.
• Au nord, en terre bajwe, au nord de la réserve, l’équipe psychologique menée par
A. Delorme et S. Mukuna a travaillé dans les villages situés dans la réserve, entre
Somalomo et Ekom. Dans le même temps, l’équipe dirigée par W. Delvingt s’est
attachée à étudier la mise en place d’une forêt communautaire dans la région de
Dimpam-Esiengbot. Parallèlement, A. Milol a étudié le contexte juridique ayant
prévalu pour la mise en place d'une des premières forêts communautaires, dans le
district de Bengbis.

COMPOSITION DE CE CHAPITRE
Parmi les nombreux aspects qui ont fait l’objet d’études, ce chapitre retient la
perception, c’est-à-dire, le regard porté sur l’autre. Qu’ils s’agissent de celui porté par
les intervenants extérieurs sur les populations locales (1ère partie), de celui porté par les
populations locales sur les intervenants extérieurs (2e partie), ou encore, de celui porté
par les populations locales sur elles-mêmes (3e partie), la perception demeure une clé de
voûte en matière de développement et de conservation, car du fait qu'elle influence
l'action, elle a des conséquences pratiques.
Par son souci d’intégrer le contexte environnemental et sociologique, le projet de
mise en place de forêts communautaires en périphérie nord de la Réserve de biosphère
du Dja (4e partie), illustre comment la recherche et l’action peuvent se compléter. Il
permet d’affirmer que l’acquisition d’un savoir avec méthode, la pluridisciplinarité et le
partage raisonné des compétences entre les acteurs de la recherche et les acteurs sur le
terrain sont non seulement souhaitables mais nécessaires.

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 47 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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A. LE CONTEXTE RÉGIONAL : LES ACTEURS EN PRÉSENCE


1. LES HABITANTS

Figure 3 : Population de la Réserve de biosphère du Dja

La Réserve est entourée de populations de cultures et de langues différentes : les


Bulu occupent l'ouest, les Zaman le sud, les Badjwé le nord, les Nzimo et les Njèm se
retrouvent à l'est. Enfin, de nombreux hameaux de Baka sont localisés sur tous les axes
autour de la Réserve, et quelques-uns à l’intérieur. La population résidant autour de la
Réserve est numériquement importante. L'ensemble des villages (bulu et badjwé)
localisés dans la Boucle du Dja regroupe environs 6 000 habitants (cf. Joiris, 1995 : 15)
; l’arrondissement de Lomié supporte un peu plus de 16 000 personnes, dont une
population baka estimée à environ 4 000 personnes (Dhellemmes, 1985). Au sud de la
réserve, dans le département du Dja et Lobo, 15 000 personnes vivent sur la piste reliant
Djoum à Mintom (cf. Loung 1994, inédit).
Ces populations sont installées dans cette région depuis de nombreuses
générations. Elles ont été rejointes là par d’autres groupes humains. Certains depuis
longtemps, comme les Kako, originaires de la région de Batouri, qui sont spécialisés dans
la pêche, et sont dispersés de part et d’autre de la Réserve, à l'ouest (Nlobéssé) et à l'est
(Lomié). D’autres s'y sont fixées plus récemment, à la faveur du développement
économique de la région.
On doit aussi tenir compte, dans l’équilibre social de la région du Dja, de nombreuses
personnes originaires d’autres zones du Cameroun, dont les fonctions diverses sont
quelquefois antagonistes :
- des fonctionnaires en poste dans les villes et dans quelques villages
(administrateurs, gendarmes, instituteurs, infirmiers et médecins…)
- du personnel du MINEF (gardes-chasse, écogardes, gestionnaires de la Réserve),
- du personnel du projet ECOFAC (ouvriers, administrateurs, animateurs…),

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 48 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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- des employés des sociétés forestières (ouvriers, prospecteurs…),


- des commerçants…

Plusieurs villes se sont développées autour de la Réserve du Dja. Certaines sont très
anciennes, comme les sous-préfectures Sangmélima à l'ouest (25 000 habitants), Lomié
à l'est (5 000 habitants) et Djoum au sud (6 000 habitants). D'autres gros bourgs sont plus
récents. Le développement des projets et l'installation d'entreprises modifient
considérablement les agglomérations. L'avènement de l'électricité en décembre 1996, la
présence d'exploitants forestiers et de plusieurs projets ont en quelques mois
radicalement transformé la ville de Lomié, avec la construction de bars, de discothèques,
d'auberges et de restaurants. De même, l’installation, en 1993, de la direction de la
Réserve de Biosphère du Dja dans le petit village badjwé de Somalomo a transformé
celui-ci en bourgade de plus de 1 500 habitants, en passe de devenir chef-lieu
d’arrondissement, pourvu de représentants de toutes les administrations nationales et de
tous les commerces. Les villes ont des besoins d'approvisionnement qui se répercutent
sur la Réserve. Ainsi, plusieurs marchés sont établis à Nlobéssé et à Mekin, au bord du
Dja, pour permettre aux habitants de Sangmélima, à moins de 60 km à l'ouest, de se
fournir en produits divers dont du gibier.

2. LES PROJETS, INTERVENANTS EXTÉRIEURS


Plus d’une dizaine d’organisations sont actives dans la région du Dja. Certaines
sont directement impliquées dans le développement, d'autres tournées essentiellement
vers la conservation de l'environnement. ECOFAC, UICN, SNV, Peace Corps et
Volontaires du Progrès sont les principaux représentants internationaux. Leur
implantation motive de plus la création d’ONG locales qui affirment, à l’instar des
organisations internationales, une volonté de concilier les actions de développement avec
la préservation des ressources forestières. On relèvera un net déséquilibre dans
l'implantation des programmes dans la région : l'ouest et le sud en sont quasi dépourvus,
au contraire du nord et de l’est.

2.1 Les projets de développement :


a) AAPPEC, “Association pour l'autopromotion des peuples de l'Est Cameroun”
Ce qu'il convient d'appeler les “projets Pygmées” correspond en fait à plusieurs
projets ou actions en faveur des Pygmées Baka du Sud-Est Cameroun. Au début des
années 60, la première initiative est locale et appartient à une autorité administrative de
Moloundou qui souhaite regrouper les Baka en bordure de route. Poursuivant cet objectif,
nombre de projets se sont ensuite succédés1, impliquant un nombre toujours croissant
d’intervenants d’origines diverses (administration locale, institutions religieuses, ONG
locales et internationales, etc.). Certaines initiatives ont ainsi regroupé jusqu’à 1000 Baka
en bordure de route (à Lomié, et surtout au fameux village du Bosquet, qui comprend une
école et un dispensaire). De nouveaux projets mis en place visent le développement de
l’agriculture pygmée, afin de favoriser leur autonomie vis à vis de leurs voisins
agriculteurs pour lesquels ils travaillent le plus souvent.

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b) SNV, Coopération néerlandaise


Le service de coopération néerlandaise (SNV) intervient auprès des délégations
départementales de l’agriculture dès 1973. A partir de 1983, ses actions en collaboration
avec le ministère des Affaires sociales concernent essentiellement l’agriculture pygmée :
des agronomes sont affectés à Abong Mbang et à Lomié. Au cours de 1996, la SNV
confirme son implantation à Lomié, en construisant bureaux, garages et dépôts, en
affectant sur place agronomes, gestionnaires de projets et animateurs. La réalisation du
projet “Soutien au Développement Durable de Lomié” (SDDL), qui justifie ces
infrastructures, s’étendra sur une période de 15 ans.

2.2 Les projets de conservation :

a) ECOFAC (Union Européenne)


En suivant l'intérêt signifié par l'Union Européenne qui adhère, en 1984, à la
convention Lomé III, le programme ECOFAC se destine à la "conservation et l'utilisation
rationnelle des écosystèmes forestiers en Afrique centrale". Au Cameroun depuis 1992,
il concentre ses efforts sur la Réserve du Dja, afin d'en promouvoir l'aménagement et la
gestion. L'existence de nombreux villages en périphérie amène ECOFAC à favoriser le
développement des populations locales, afin de réduire les prélèvements dans la Réserve.

b) UICN
Le "projet Dja", mis en oeuvre par l’Union mondiale pour la Nature (UICN),
s'implante à Lomié au cours de l’année 1996. Les objectifs poursuivis rejoignent ceux
d’ECOFAC, en concentrant toutefois les actions à l'est de la Réserve. De même, un
partage des rôles s'est effectué entre l'UICN, se consacrant à la conservation, et SNV,
agissant pour le développement.
On doit souligner que le partage des responsabilités sur la Réserve entre ECOFAC,
chargé du nord et de l'ouest, et UICN, se consacrant à l'est, n'est pas sans poser de
nombreux problèmes locaux, notamment au niveau de la perception par les populations
concernées.

2.3 Les sociétés forestières


A ces acteurs institutionnels, il faut ajouter les sociétés privées d'exploitation
forestière. L’application de la loi forestière de 1994a multiplié les intervenants. Aux
anciennes sociétés associant exploitation et transformation, et qui opèrent sur la base de
“conventions d’exploitation sur les Unités forestières d’aménagement (UFA)”, se sont
ajoutées des sociétés d’exploitation qui ont négocié des “ventes de coupes”. Ces
dernières travaillent vite, car elles ne disposent que de contrat de 3 ans non renouvelables
; elles n’installent aucune infrastructure telle que des scieries.
Il nous a été impossible d’obtenir une carte des concessions et des ventes de coupe
pour l’ensemble de la périphérie de la réserve. Nous avons aussi échoué à dénombrer les
sociétés impliquées, d’autant que les grosses sociétés tendent à se sous-diviser pour
obtenir plus de surfaces, et que la loi de 94 favorise l’apparition de prête-noms nationaux.
Cependant, l’exploitation de ensemble de la forêt au nord, à l’ouest et à l’est de la

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 50 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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Réserve est en cours ; celle du sud est partielle, une petite zone restant à attribuer au sud-
est (entre Mintom et Ngoila).
En ce qui concerne les scieries, quatre sites industriels de transformation entourent
la Réserve : au nord, scierie de la société Pallisco à Eboumetoum (près de Mésaména), à
l’est scierie de la CIFM (groupe Pasquet) à Mindourou et scierie de la SFH (Groupe
Hazim) aux portes de Lomié , au sud-ouest, scierie Cambois (groupe Rougier) à Djoum.
Une autre était en projet à Mesok, à l’est de Lomié.

Figure 4 : la Réserve de Biosphère du Dja, encerclée par agglomérations et scierie

3. DEUX PROJETS DE SCIENCES HUMAINES DE L'UNION EUROPÉENNE :


APFT ET PFC
La nécessité de l’implication des sciences humaines a été reconnue dès sa mise en
place par le programme européen ECOFAC, chargé par le Cameroun de réhabiliter la
Réserve du Dja. Il n’est d’ailleurs pas exagéré de dire que c’est la complexité des
problèmes de société de cette région qui a conduit le même bailleur de fonds à créer le
programme APFT, fin 1994.

3.1 Projet APFT


Tout en poursuivant dans la Réserve sa participation à ECOFAC, dans le cadre de
contrats avec des termes de référence spécifiques, APFT a tenu également à développer
ses propres problématiques dans la zone périphérique, considérant qu’une approche
globale était susceptible d’apporter une contribution constructive au développement de
la région dans son ensemble. Pour ce faire, le projet a développé une démarche
comparative. Ainsi les sites étudiés dans la région du Dja s'insèrent dans un ensemble
plus vaste, couvrant d'autres régions d'Afrique centrale, en Mélanésie et dans les
Guyanes. L'ensemble des volumes de ce rapport en rend compte.

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 51 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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3.2 Projet Forêts Communautaires (UE)


D'abord composante d'APFT, puis complété par un contrat propre avec la DG VIII,
le projet "Forêts Communautaires" qui se déroule à la périphérie nord du Dja, s'est fixé
comme objectif d'expérimenter "en grandeur réelle" la faisabilité de la nouvelle
législation sur les forêts communautaires (Loi 94/01 du 23 août 1995). Celle-ci reconnaît
aux communautés locales le droit de négocier avec l'Etat des conventions de gestion et
d'usufruit d'une forêt de superficie inférieure à 500 ha. Les forêts communautaires
constitueraient alors un moyen de concilier le développement économique des
populations locales et la conservation du milieu forestier tropical. Selon Delvingt (1994),
cette solution est particulièrement adaptée pour la périphérie de la Réserve de biosphère
du Dja : en ne cherchant pas, précise-t-il, à limiter les pressions exercées en périphérie
de la Réserve par l'agriculture, l'exploitation forestière et le braconnage, le MINEF risque
de rendre inutiles à moyen terme les efforts consentis pour garantir la pérennité de cette
aire protégée. Aussi, une forêt communautaire en périphérie de la Réserve est un moyen
qu’il faut privilégier.

4. L' ÉVOLUTION DES 30 DERNIÈRES ANNÉES


L’implantation coloniale dans la région du Dja est ancienne : le poste de Lomié a
été fondé par les Allemands avant 1910, et la route vers Abong Mbang fut ouverte avant
1920. Cependant le développement de la région fut très lent. La mission catholique de
Lomié a été créée en 1932. L’unité administrative de Messaména, au nord du Dja, n’a été
instituée qu’en 1935. Avant la 2e guerre mondiale, voici le spectacle qui s’offrait aux
yeux du médecin du poste :

“Chevauchant les crêtes, pataugeant dans les vallées


marécageuses, tout un réseau de pistes piétonnes unit entre eux
les villages. (...) Les hippopotames et éléphants sont de grands
dévastateurs de plantations, et les désastres provoqués par leur
appétit sont certainement moindres que ceux engendrés par leurs
promenades innocentes et balourdes à travers les cultures.”
(Koch 1968 : 11)

La culture du cacao s’est implantée dans cette région comme partout ailleurs au sud
Cameroun ; la Réserve a été fondée en 1950 ; la périphérie du Dja est cependant restée
engourdie jusque récemment. Au début des années 80, Sangmélima devient région
présidentielle ; de grandes aires font alors l’objet d’une mise en valeur agricole, jusqu’au
bord de la Dja. La nouvelle loi forestière de 1994 provoque un accroissement très
sensible des ventes de coupe, qui se marque par l’ouverture d’un réseau de pistes
d’exploitation très étendu. Ce qui était naguère un vaste massif “vierge” est désormais
coupé de toutes parts. Les mêmes années voient les cours du cacao chuter fortement,
entraînant l’appauvrissement de tous les planteurs villageois. Ceux-ci délaissent leur
plantations mais en retour s’adonnent à la chasse commerciale. Parallèlement, la mise en
valeur de la Réserve du Dja et les “années après-Rio” provoquent une activité intense en

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 52 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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faveur de la conservation de la forêt, qui se marque localement par la présence de


nombreux européens.
On le voit, en vingt ans, l’ambiance de la région du Dja a été bouleversée.

5. LES CONFLITS
Les enquêtes d'APFT sur le terrain mettent en évidence les réactions des habitants
de la région du Dja au contexte singulièrement confus évoqué plus haut. Ces réactions
mènent très nettement à des conflits, certains latents, d'autres ouverts. Les objectifs des
promoteurs diffèrent éventuellement des attentes des populations.

5.1 Le désenclavement
La demande de désenclavement, c'est à dire de moyens pour une circulation plus
aisée, est générale. Elle s'exprime vis à vis du projet de conservation de la réserve du Dja
lorsque les villageois lui réclament la remise en état de la piste ou la construction d'un
pont. Elle se marque à travers la polémique sur la réfection de la route d'Abong Mbang
à Lomié, scandaleuse pour les mouvements associatifs occidentaux de conservation de la
forêt, vitale selon les habitants de la sous préfecture. Elle transparaît dans les demandes
des élites pour l'ouverture d'un axe reliant Mintom à Ngoila, cernant ainsi par le sud la
réserve du Dja.

5.2 L’aire protégée


Les nécessités de conservation de la faune et de la flore conduisent les
gestionnaires de la Réserve à délimiter des zones de protection intégrale, et d’autres où
les activités humaines sont tolérées, voire autorisées. Ce zonage fait l’objet d’enquêtes,
de négociations et de conflits, lorsque les usages villageois (notamment en matière de
chasse) s’avèrent pénétrer trop au coeur de la réserve.
L'incompréhension des villageois quant au concept de protection des espèces
animales transparaît dans leur pratique de la chasse à des fins commerciales, qu'ils
opposent à leurs plaintes laissées sans réponse à l'encontre des déprédations perpétrées
par les mammifères sur les cultures. Parallèlement, dans l'esprit des villageois, une
contradiction demeure entre le discours que leur tiennent les représentants des
programmes de conservation sur la nécessité de conserver la nature, et la présence de
grumiers qui traversent leurs villages avec les arbres de leur forêt (cf. 3e partie, les Bulu).
Le rôle des écogardes, fréquemment répressif et non dépourvu d’ambiguïté (notamment
lors des saisies de gibier), est mal perçu - ils ne constituent en aucun cas des
intermédiaires entre les objectifs de conservation et les souhaits des habitants.

5.3 Les programmes de développement, enjeux des relations entre communautés


Les projets génèrent malgré eux des conflits au sein des populations, car toutes ne
sont pas bénéficiaires aux mêmes titres de projets de développement. Ainsi, la
prédominance des programmes tournés vers les Pygmées Baka suscite l'hostilité des
communautés villageoises alentours, qui ne bénéficient pas d'une attention aussi
soutenue de la part des intervenants extérieurs, alors que les moyens de l’État ne
compensent pas ce manque (cf. 2e partie, les Baka). En règle générale, les efforts d'un

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projet trop ostensiblement destinés à certains villages seulement, provoquent la jalousie


des villages voisins délaissés (cf. 4e partie, psychologie).

5.4 Exploitations forestières


Les exploitants forestiers cherchent à s’accommoder les communautés rurales en
proposant des dédommagements pour les arbres prélevés sur les terroirs. Le niveau du
dédommagement fait l’objet d’âpres discussions, cependant les conflits interviennent,
d’une part avec la compagnie forestière lorsque celle-ci entame les coupes sans
dédommagement, mais aussi à l’intérieur de la communauté lorsqu’un responsable a pris
des engagements avec la société sans en référer à ses concitoyens, ou bien lorsqu’il
s’avère que la compensation n’a pas atteint l’ensemble des villageois...
Les limites des concessions ou des coupes sont aussi des sujets de discorde,
notamment lorsqu’elles s’approchent par trop des cacaoyères. Il y a là un défaut dû au
plan de zonage national définit par le Ministère sans vérification sur le terrain. Il peut y
avoir aussi malversation des sociétés d’exploitation qui dépassent délibérément les
limites qui leur sont attribuées. En général la communauté villageoise n’en a pas
connaissance, sauf lorsqu’elle tente elle-même d’obtenir le classement de son terroir en
“forêt communautaire”.

B. LES COMMUNAUTÉS HUMAINES DU DJA : ORGANISATION


ET ACTIVITÉS

1. PARENTÉ ET ORGANISATION SOCIALE


La parenté est une institution qui est constamment rappelée dans les organisations
politiques, religieuses et économiques des populations du Dja, parce qu’elle se confond
avec l’organisation sociale elle-même. Dès sa naissance, l’individu hérite d’un ensemble
de droits, de privilèges, d’obligations et d’interdictions. Le premier privilège est celui
d’appartenir à un groupe de filiation et d’occuper dans ce groupe une position
généalogique. Pour les populations de la périphérie de la réserve du Dja, la règle de
filiation est partout patrilinéaire, c’est-à-dire qu’un nouveau-né appartient toujours au
lignage ou au clan de son père, appartenance que celui-ci a lui-même héritée de son
propre père et qu’il partage avec ses frères. Aussi et par conséquent, un enfant appartient
toujours à un lignage ou à un clan différent de celui de sa mère, différent aussi de celui
des frères de sa mère ou du père de sa mère. Le lignage désigne un groupe d’individus
unis par un lien de filiation, et pour lesquels il est possible, de génération en génération,
de remonter jusqu'à un ancêtre commun dont on garde le souvenir. Par exemple, le
village d'Ekom (badjwé) est composé des descendants de l'ancêtre Sieb ; celui de Mékas
(bulu), des descendants de deux frères, Ewo'o Zo'o et Mveng Zo'o, où la filiation
commune justifie une commune appartenance à un même lignage. Le clan se distingue
du lignage en désignant un groupe d’individus pour lesquels la possibilité de remonter de
génération en génération jusqu'à un ancêtre commun n’importe pas. C'est le cas des
Pygmées Baka qui disposent d'une quarantaine de clans entre lesquels ils se répartissent
tous. La parenté baka repose ici sur une communauté d’appartenance (le clan des

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 54 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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tambours, des éléphants, etc.), sans qu’il soit nécessaire de remonter à l’ancêtre commun,
qui est postulé.
Les règles associées à la parenté précisent aussi des droits et des obligations, des
privilèges et des interdits, face à la belle-mère, à l’oncle maternel, s'appliquant aux
nouveaux mariés, aux enfants matures, aux enfants immatures, aux femmes enceintes,
etc. L’évitement caractérise souvent la relation qu’un gendre entretient avec sa belle-
mère, et la générosité, celle d’un oncle maternel avec son neveu utérin. La réciprocité,
qui résulte de ces prestations et de ces contre-prestations, est généralement différée dans
le temps. Lors d’un mariage, ce ne sont pas seulement deux individus qui sont unis, mais
deux lignages, deux clans, ou parfois deux villages. Ainsi, chez les Pygmées baka, tous
les frères de la mère sont considérés comme des oncles. L’attitude des neveux à l’égard
de leurs oncles s'étend également à l’ensemble des hommes appartenant au clan de la
mère.
De la combinaison de la filiation, des règles de mariage et de résidence, ainsi que
des privilèges, des obligations et des attitudes qui caractérisent les relations entre les
différents parents, résulte une organisation à la fois économique, politique et religieuse.
Ainsi, le système de parenté définit des règles de coopération dans la réalisation des
travaux agricoles.
Par sa fonction classificatrice et ses règles, la parenté a évidemment des
implications concrètes lorsqu’il s’agit de mettre en oeuvre un projet de développement
ou de conservation. Une connaissance des règles de résidence et de mariage, par
exemple, permet d’expliquer la mobilité spatiale d’une population, ses aires d’échanges
de biens ou de femmes. Les règles de parenté définissent également des unités
économiques, opérantes quotidiennement, sans la connaissance desquelles il nous
apparaît vain d’espérer mener à bien un projet.
La création d’un nombre important d’associations de village, ou GIC (groupes
d’intérêts communautaires), est en partie redevable à des ONG locales, notamment le
Centre international d’aides aux développement (CIAD) établi à Lomié. La particularité
de ces associations villageoises, outre leur popularité, est d’impliquer en majorité des
femmes, qui favorisent une coopération entre les différentes maisonnées composant le
village. L’organisation du travail au sein de ces associations se distingue ainsi de celle,
traditionnelle, où chaque maisonnée travaille pour son compte. En fait, les associations
transcendent les institutions existantes au profit de l’unité résidentielle et territoriale.

2. ORGANISATIONS ÉCONOMIQUES

a) Économie et société
C'est à propos des organisations économiques que s’accumulent les
incompréhensions, parce que l’acteur de développement s’y intéresse en négligeant
souvent les autres aspects de la vie sociale. Or, un fait d’importance tient dans le
caractère “ multifonctionnel ” de l’activité économique, qui n’est pas uniquement
destinée à procurer des biens de consommation ou à assurer efficacement la reproduction
matérielle du groupe, mais aussi à assurer sa reproduction sociale et symbolique. La
réalisation d’une activité de subsistance, en effet, confirme toujours l’appartenance des

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 55 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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acteurs à des groupes définis du point de vue de la parenté.


Le succès des projets de développement tient dans la connaissance des
organisations économiques et du lien qu’elles entretiennent avec l’organisation sociale,
dont la parenté. Nombreux sont les projets de développement et de conservation qui
rencontrent des difficultés quand il s’agit de proposer une nouvelle activité ou de
modifier une organisation technique existante, afin d’en augmenter l’efficacité ou la
rentabilité. Et la "coopération" est souvent envisagée comme une solution. La possibilité
de voir les membres d’un village coopérer dans une activité est toutefois liée à un milieu
technique particulier, lui-même inséparable de la relation que les membres d’un groupe
entretiennent entre eux et avec leurs voisins.
Le succès des projets de développement tient dans la connaissance du milieu technique
et du lien qu’il entretient avec l’identité des groupes.

Figure 5 : Les précipitations dans l’Est du Cameroun

b) La production vivrière
L’agriculture vivrière est saisonnière, elle est étroitement liée au régime des pluies.
L’effort de travail le plus important est fourni par les femmes au moment de la mise en
culture, au début de la petite saison des pluies (Pasquet, 1996). L’agriculture sur brûlis
est pratiquée par toutes les populations du Dja, y compris les Baka. De décembre à avril,
les espaces destinés à la culture sont gagnés sur la forêt, défrichés et ensuite brûlés. La
banane plantain occupe une place prépondérante, suivie du manioc, de l’arachide et
d’une courge (Cucumeropsis manii).
L’agriculture forestière consiste à alterner phase de culture de 2 à 5 ans et cessation
de culture (jachère), pouvant durer plus de 20 ans sous un couvert forestier. La mise en
jachère survient le plus souvent parce que l'envahissement des plantes adventices rend
difficile la continuation de la phase de culture. Les études menées pas APFT confirment
que cette technique culturale ne compromet pas la régénération de la forêt, celle-ci étant
favorisée par les techniques de défrichage utilisées et un abattage sélectif des arbres (S.
Carrière, 1999 ; cf. chapitre agriculture, Dounias 2000). La système agricole des Bajwe
est présenté en détail dans la section suivante.

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c) Activités forestières : chasse, piégeage, pêche et collecte


Pour les villageois (bulu, nzimo, badjwé), la principale technique de chasse utilise
le fusil, bien qu'il soit peu fréquent du fait de son coût. Les Baka, quant à eux, chassent
en groupe avec des sagaies. Désormais, le piégeage est une technique commune à
l’ensemble des populations du Dja, qui a remplacé la chasse collective au filet. La
pratique du piégeage et de la chasse s’intensifie au cours de la grande saison des pluies.
La pêche est une activité généralement féminine. La technique la plus courante
consiste à bloquer le débit de la rivière à l’aide d’un barrage, à la laisser s'assécher et à
ramasser les poissons au fond du lit. L’importance de cette activité est souvent sous-
estimée, alors qu’elle fournit un apport notable en protéines et qu’elle peut aussi
constituer une alternative à la chasse.
La cueillette réduit considérablement le risque alimentaire (insuccès à la chasse)
et permet de palier le manque de ressources d'origine agricole pendant la période de
soudure. Champignons, miel, tubercules, fruits, chenilles, les produits de cueillette sont
saisonniers mais disponibles à des périodes différentes, ce qui rend possible des
prélèvements pendant toute l'année. Les Baka pratiquent cette activité plus activement
que les autres.

d) La culture du cacao
Dès 1886, la culture du cacao est introduite par les Allemands sur la côte où elle
prend rapidement une dimension industrielle. A l'intérieur des terres, cependant, la
culture du cacao se limite aux petites exploitations familiales (Santoir, 1992 : 61). Les
cacaoyères marquent aujourd'hui une appropriation permanente (et souvent ancienne) du
milieu forestier, cette culture s'étant progressivement éloignée des habitations à cause de
la fixation des villages le long des routes.
Avec le café, la vente du cacao constitue une des principales sources de revenus.
La chute des cours survenue en 1988 a eu pour conséquence d'intensifier la chasse à de
fins commerciales, afin de combler les pertes en numéraires (Joiris, 1995 : 25). Une
reprise des cours s'observe, mais l'état des pistes rend aujourd’hui difficile et onéreuse
l'évacuation des produits.

e) Commerce
Alors que la production du cacao a perdu de son importance comme source de
revenus pour les habitants du Dja, le commerce de viande de chasse et de poisson de
pêche augmente. Les autres produits forestiers (“produits forestiers non ligneux”) qui
existent dans la région, ne font pas l’objet d’un commerce notable. Les amandes
d’Irvingia, de Ricinodendron, l’huile de Baillonella, les écorces de Garcinia ou
d’Afrostyrax, les tiges de rotin, qui ont tous une valeur sur les marchés des villes
(notamment Yaoundé), ne sont actuellement pas exportés de cette zone, trop difficile
d’accès.

3. SYSTÈMES FONCIERS COUTUMIERS


Le regroupement et la fixation des populations le long des routes sont dus à la
volonté de l'administration allemande, afin de faciliter la surveillance par les militaires et

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 57 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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les administrateurs, et de permettre le prélèvement des impôts. Auparavant, les


populations résidaient en forêt où elles se déplaçaient, s'appropriant en groupe des
espaces de culture, de chasse et de cueillette. La résidence près des routes encourage
aujourd'hui les déplacements individuels au détriment de cette mobilité collective. Aussi,
les possibilités d'extension étant limitées par les distances à parcourir, la résidence
permanente en bordure de route a pour effet de concentrer les activités sur un espace
circonscrit, sur lequel sont privilégiés les allers et retours.
Généralement, une piste commune permet aux villageois de pénétrer en forêt, piste
qui se ramifie ensuite, pour atteindre les espaces de chasse, de cueillette et de pêche, et
évidemment aussi, les espaces de culture qui comprennent les jachères. Les espaces de
culture se sont progressivement éloignés en forêt depuis le début du siècle, se limitant
d'abord aux environs du village avec des “cultures de case” (Santoir, 1992). Mais si
l'individu est libre de s'éloigner de la route pour développer ses cultures, l'appropriation
reste éminemment collective : il ne saurait céder la terre qu'il a convoitée à un individu
étranger à son lignage. La terre est en ce sens un bien collectif inaliénable, propriété du
lignage (Joiris et Bahuchet, 1993)
Pour les Pygmées Baka dont un même village regroupe plusieurs clans (village
composite), l'appropriation collective se vérifie à deux niveaux d'intégration : celui du
groupe de résidence et celui du clan. Appartenant à un groupe de résidence, chaque Baka
limite ses activités à un territoire résidentiel, et ne s'aventure pas sur le territoire du
groupe de résidence voisin. En même temps, l'appartenance de chacun à différents clans
lui permet d'accéder aux territoires résidentiels des autres membres de ces mêmes clans.
Ainsi, le droit foncier coutumier ne concerne pas seulement les pratiques qui modifient
physiquement le milieu (culture de rente, culture vivrière et jachères) mais également les
activités de prélèvement, comme la chasse, la pêche et la cueillette.
Le souci de préciser les limites d'un terroir est toujours associé à un enjeu
économique ou politique qui concerne le groupe. Il se vérifie, par exemple, lors de la
mise en place d’une forêt communautaire ou lorsque s'implante une société d'exploitation
forestière. Au Cameroun, des redevances, sous forme de taxes d'abattage, sont versées
par les sociétés d’exploitation forestière aux pouvoirs publics, à la fois en fonction des
surfaces exploitées, et du cubage de bois extrait. Cependant, les sociétés ont pris
l'habitude de verser directement aux communautés vivant à proximité de la surface
exploitée des "compensations de coupe" (1000 FCFA/m3) et de leur offrir des services
(tels que le dégagement d'un terrain de sport), chaudement discutés au cours de réunions
devant préciser les modalités de ce paiement.

4. ORGANISATION SOCIO-POLITIQUE
L’organisation politique des populations de la Réserve de biosphère du Dja ne
repose pas sur un contrat qui conférerait à un homme ou à une institution une liberté lui
permettant de faire redescendre vers le bas une décision prise plus haut. En effet,
l'institution politique ne dispose pas de pouvoir de contrainte. Les décisions impliquant
l'ensemble du groupe sont prises collectivement, en consultant les personnes les plus
âgées, les leaders, les élites ayant quitté le village – c'est-à-dire les individus originaires

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de la région qui vivent en ville où ils occupent des postes ou emplois lucratifs et
socialement valorisés –, bref, toutes les personnes pouvant faciliter l'application d'une
décision. Le pouvoir politique se résume ainsi à un pouvoir d'influence. Le village étant
organisé autour de relations de parenté, parenté et politique se confondent généralement.
Ainsi, en choisissant le chef du lignage parmi les personnes les plus âgées, celui-ci peut
toujours faire valoir sa position généalogique en usant de son pouvoir d'influence.
L'organisation politique traditionnelle, contrairement aux idées reçues, fait la preuve
d'une très grande souplesse, en intégrant aujourd'hui les jeunes les mieux formés, les
élites et les leaders. En fait, le leadership des différentes personnalités est actualisé en
différentes circonstances, ce qui confère à l'organisation politique une certaine fluidité
(Joiris, 1995) sans qu'il soit possible de reconnaître une hiérarchie.

5. COMMUNAUTÉS EXOGÈNES
La distinction entre des sociétés autochtones ou indigènes, d’une part, et des
sociétés non autochtones ou exogènes, d’autre part, est relative. Elle suppose de
considérer une profondeur historique donnée, sans quoi toutes les sociétés sont exogènes,
fixées au terme d’une migration. La tradition historique qui fonde le caractère exogène
d’un groupe est cependant rappelée lorsque cette distinction sous-tend un enjeu
(négociation avec un exploitant forestier, institution d’une forêt communautaire, etc.).
L’accusation portée à l'encontre des populations migrantes, qui utiliseraient des
pratiques mal adaptées au milieu forestier, et qui accéléreraient donc la déforestation, ne
se vérifie pas pour les populations insérées dans le massif forestier, comme celles du Dja.
Historiquement, les populations migrantes ont bénéficié d'un transfert du savoir des
sociétés plus anciennes vers les sociétés plus récemment installées (ce dont témoigne par
exemple l’inventaire des vocabulaires naturalistes et techniques).
Il n'en va pas de même avec les communautés qui s’établissent temporairement
dans le massif forestier, notamment celles constituées d’ouvriers spécialisés travaillant
pour le compte d'une société d’exploitation forestière ou celles qui s'établissent
spontanément à côté des scieries. L’organisation et les activités de ces communautés
professionnelles transplantées sont encore méconnues.

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C. DES ARCHIPELS DANS LA MARGE DE LA GRANDE FORÊT :


AGRICULTURE ITINÉRANTE DANS LA RÉSERVE DE FAUNE
DU DJA (SUD-EST CAMEROUN)
Pauwel De Wachter

1. INTRODUCTION.
Notre étude porte sur l'agriculture itinérante pratiquée par l'ethnie Badjoué dans la
partie Nord de la Réserve de Faune du Dja, le long de l'axe Somalomo-Ekom-Ndengue.
Le système agricole étudié a un haut degré de durabilité écologique à cause du caractère
récurrent des défrichements, de la faible densité de population ; de la faible superficie
défrichée par habitant, de la dépendance du travail humain comme facteur dominant de
production, et la courte durée de culture des parcelles. Ainsi cette agriculture ne présente
pas de menace pour les grandes étendues de forêts primaires du Dja. Mais l'agriculture
n'est qu'une composante du système de production. Une autre composante, la chasse
commerciale qui approvisionne des marchés extérieurs et opère dans des conditions de
accès quasi-ouvert est fortement destructrice pour la faune et influence des énormes
superficies de forêt. L'ouverture de voies d'accès par l'exploitation forestière renforce
encore cet énorme impact, comme elle change l'économie du déplacement en forêt.
La plupart des données ont été récoltés dans le terroir du village d'Ekom. Pour une
synthèse exhaustive le lecteur se référera à De Wachter (1997).

2. LE CYCLE AGRICOLE.
Dans la zone étudiée, le défrichement annuel (à la hache et la machette) pour le
vivrier est reparti entre la jachère préforestière (4 ans de durée de jachère, 37% de la
superficie défrichée par année), la jeune forêt secondaire (11 ans, 27%), la forêt
secondaire adulte (25 ans, 31%) et la forêt ‘primaire’(que nous donnons un âge indicatif
de 100 ans, 5 %). La durée moyenne de jachère est donc de 17 ans.
Selon nos calculs, la durée moyenne de la phase cultivée d’un champ de type
'arachide' est de 16 mois, celle d'un champ de type 'bananes' à 24 mois. Ainsi la
périodicité d’un ‘cycle’ théorique égale environ 19 ans. Si on estime l’âge de la forêt
‘primaire’ mis en culture à 200 ans (au lieu de 100), le ‘cycle’ s’élève à 24 ans. La
superficie défrichée est de 0.55 ha/an2 par femme cultivatrice (la plus petite unité
économique qui possède ses propres champs et ses propres outils). Les femmes
cultivatrices représentent 25% du village. Ainsi l’essartage Badjoué, avec un cycle
culture-jachère de 19 ans, nécessite 10.5 ha par femme cultivatrice (représentant 4
personnes résidentes).

3. SUPERFICIE NÉCESSAIRE POUR L'AGRICULTURE VIVRIÈRE LE LONG DE L'AXE


SOMALOMO-EKOM-NDENGUE.
Considérons la zone qui s’étend 5 km des deux côtés de la piste Somalomo -
Ndengue (= terres suffisamment proches de la piste). Cette zone contient environs 33%
de végétation sur sol hydromorphe (forêt marécageuse 26% et raphiale 7%) qui n'est pas
utilisée comme terre agricole. La population résidente de la piste (excluant Somalomo

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 60 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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qui est de l’autre côté du Dja) était de 1300 personnes (dont environs 25 % de femmes
cultivatrices). La densité de population de cette zone de 10 km de large et 46 km de long
est 2.8 hbts/km2 ou en soustrayant ces sols hydromorphes on obtient une densité agricole
de 4.2 hbts/km2 de terre à potentiel agricole (= sol ferme et au maximum à 5 km de la
piste Somalomo-Ndengue).

4. PAYSAGE ISSU DE L'AGRICULTURE ITINÉRANTE ET DE LA CACAOCULTURE.


A cause du caractère récurrent de l'agriculture itinérante, le paysage se constitue
d'îlots de végétation anthropogène (jachères jusqu’au stade de la forêt secondaire adulte
et cacaoyères) dans une matrice de vieille végétation ou végétation marécageuse. Selon
des études au Zaïre (Wilkie & Finn, 1990; Thomas, 1991) et au Gabon (Lahm, 1993),
cette mosaïque peut contenir une biomasse élevée en petits et moyens mammifères,
même quand une forte pression de chasse est présente. La présence des forêts primaires
dans la mosaïque est importante parce que, entre autres, elles apportent pendant les
bonnes saisons de fructification une nourriture de qualité à la faune, ce qui peut en
augmenter le succès reproductif. Pour les populations humaines, la chasse de subsistance
apporte les protéines animales. L'agro-écosystème le long des pistes permet une pression
de chasse élevée.

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Figure 6 : Ilôts de végétation secondarisée le long de la piste Somalomo - Ekom


Sur base de photos aériennes (1:20.000) issues de l’ONADEF (Yaoundé) et notre propre cartographie
du terroir d’Ekom

5. SCÉNARIOS DE CROISSANCE.
Nous avons simulé une série de scénarios qui tiennent compte d’effets comme
l’accroissement de la population, de l’agriculture par les non-résidents autochtones,
d’une augmentation du vivrier de rente. Dans tous les cas, la mosaïque jachères - vieilles
forêts, agro-écosystème varié et adapté aux pressions de chasse, se maintiendra dans les
décennies à venir.

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Ce qui risque le plus d’influencer l’impact de l'agriculture sur la végétation est


l’introduction de l’abattage à la tronçonneuse pour établir des bananeraies commerciales.
Dans ce cas, l’économie du travail change, car il devient possible d’abattre la forêt
‘primaire’ à moindre effort. Au niveau mathématique ceci se traduit dans un cycle
théorique beaucoup plus long, avec un effet considérable sur la superficie totale de terres
dédiées à l’agriculture contemporaine. En introduisant la tronçonneuse, le système
devient plus dépendant du facteur de production capital et relativement moins dépendant
du travail humain. Un phénomène identique se produit avec la chasse, quand les
chasseurs se déplacent en véhicule sur les routes d'exploitation forestière pour atteindre
des forêts très lointaines.
Finalement le cacao et café font aussi partie de l’agriculture Badjoué. Ces cultures
de rente sont cultivées soit derrière les cases (café) soit dans les zones cacaoyères. Nous
avons estimé qu’il y a 360 ha de cacao à valoriser ainsi que 51 ha de café dans la boucle
du Dja, soit un total de 1.3 % de terres agricoles. Ceci ne présente pas de menace pour la
forêt. Évidemment, le développement des cultures de rente (cacao, café, mais aussi
palmier d’huile et plantain) dépend très fortement des conditions de marché et du régime
de subvention ou de taxation.

6. DISCUSSION.
L'agriculture itinérante contemporaine est compatible avec la conservation dans la
Réserve de Faune du Dja. Il n'y aucune menace sur les grandes étendues de forêts
primaires de la Réserve, car le terroir agricole est capable de supporter une population
humaine croissante sans que ses paramètres écologiques de base (maintenance de la
mosaïque le long des routes) subissent un changement fondamental. La zone d'étude a
une faible densité de population. Cette condition démographique est encore valable dans
d’importantes parties d’Afrique Centrale (Sud-est. Cameroun, Gabon, Nord-Congo,
parties du Congo Démocratique). La situation décrite n'est donc pas une exception.
La mosaïque de végétation le long des routes est également un écosystème
productif au niveau cynégétique. Nous constatons la présence de cette faune (qu'on
pourrait considérer comme issue d'un 'élevage extensif') entre autres par les problèmes de
déprédation par les rongeurs (aulacode, athérure, rat de Gambie) et les singes (cercocèbe
agile et moustac). Ces problèmes de déprédation s'expliquent surtout par la concentration
de l'effort de chasse dans la forêt loin du village (15-25 km d'Ekom) où le chasseur
commercial vise en premier lieu des populations relativement abondantes de
Cephalophinae. Ainsi à Ekom l'agriculture s'exerce dans un périmètre d'environs 50 km2
alors que le terroir de chasse commerciale couvre une superficie de 300 km2.
La conservation de l’ensemble de la faune et de la grande forêt se fait loin des
villages. En effet, on constate partout l’extinction écologique des grands mammifères
près des villages dans le terroir agricole, où ces espèces ne jouent plus aucun rôle dans
l’écosystème. Le terroir agricole est un agro-écosystème à relativement haute
biodiversité qui est capable d'accommoder des pressions de plus en plus élevées sans
qu’une crise s’annonce pour le moment. En conséquence, la conservation réelle des
espèces menacées doit se faire dans la forêt profonde.
Alors qu’autour des villages, l’agro-écosystème est favorable à la chasse de

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 63 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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subsistance, qui vise un large spectre d’espèces de petites tailles, les actions de
conservation dans la Réserve de Faune du Dja doivent viser la chasse commerciale pour
la viande de brousse, qui concerne essentiellement les grands mammifères. Cette chasse
commerciale s'exerce sur 80% de la Réserve du Dja (De Wachter, 1996; Klein & van der
Wal, 1998), elle n'a aucun caractère de durabilité. La gestion de cette chasse, selon des
critères économiques et écologiques, présente un énorme défi pour les gestionnaires des
ressources naturelles. C'est un problème classique de gestion de ressources renouvelables
sous condition d'accès quasi-ouvert et de renforcement coûteux des règles. L'exemple
ailleurs (les pêcheries marines par exemple) montre que c'est un sujet très difficile.

Un renforcement des droits des populations sur un certain


ensemble faunique en même temps que l’augmentation de la
surveillance seront nécessaires.

Figure 7 : Le terroir d’Ekom : terroir agricole et cacaoyer (en clair) et terroire de chasses piégeage (en
sombre).

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7. ANNEXE : DONNÉES QUANTITATIVES3 SUR L’IMPORTANCE DES TYPES DE CHAMPS

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NOTES

1 Opération mille-pattes ; PPEC “Projet Pygmées de l’Est Cameroun” à l’initiative du Diocèse de Bertoua,
devenu au cours des années 80 AAPPEC, “Association pour l'autopromotion des peuples de l'Est
Cameroun”; Projet d’intégration socio-économique des Pygmées ; projets divers de maisons d’accueil,
d’écoles pilotes, de centres socio-éducatifs, etc.

2 Sur base de 151 champs mesurées et cartographiés.

3 Un inventaire de tous les champs vivriers d’Ekom pendant la période 1993-1994 a été établi. Le
recensement a été fait avec des interviews de profondeur et des visites sur le terrain afin d’éliminer des
fautes. Ainsi 189 parcelles et leur jachère d’origine ont été recensé. 151 (80% du total) de ces parcelles
ont été visitées et cartographiées.

Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 66 Future of Rainforest Peoples (FRP)
Bahuchet S., Leclerc Christian. (2000).
Une aire de conservation : la périphérie de la réserve
du Dja : introduction: des enjeux contradictoires.
In : Bahuchet S. (ed.), Maret P. de (ed.). Les peuples des
forêts tropicales aujourd'hui : 3. Région Afrique
centrale.
Bruxelles : APFT ; ULB, 45‐66.

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