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Coordinateurs :
Serge BAHUCHET et Christian LECLERC
Contribution de :
Anne DELORME, Willy DELVINGT, Marc DETHIER, Pauwel DE WACHTER,
Christian LECLERC, Adonis Christian MILOL, Hilary SOLLY,
Cédric VERMEULEN,
Travaux de terrain de :
Serge BAHUCHET , Anne DELORME, Valérie DUBOIS, Pie Claude EBODE,
Daou JOIRIS, Simon MUKUNA, Patrick PASQUET, Marie-Françoise ROMBI,
Bertin TCHIKANGWA
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 43 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 44 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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La Réserve de biosphère du Dja a été classée par l’Unesco comme faisant partie du
Patrimoine mondial en 1981, faisant ainsi suite à la Réserve de Faune du Dja créée en
1950. En 1992, la réserve a été incluse dans le grand programme régional de l’Union
Européenne, ECOFAC, destiné à réhabiliter et à développer un réseau d’aires protégées
forestières de six pays d’Afrique centrale.
Cette aire de forêt de 5 260 km 2 est logée dans un vaste méandre d’un affluent de
la Ngoko puis de la Sangha, la fameuse “boucle du Dja”, qui en constitue la principale
limite. Elle délimite un ovale entre 2° 40 et 3° 23 de latitude Nord, 12° 25 et 13° 35 de
longitude Est. Vue sous un autre angle, cette réserve s’enfonce aussi comme une pièce de
puzzle, ancrant la forêt faiblement peuplée de l’Est à la dense zone cacaoyère du Sud.
De ce fait, le contexte humain de cette région ne laisse pas d’être problématique,
compliquant considérablement la tâche des conservateurs de la nature : six villes de plus
de 1500 habitants sont réparties à la périphérie (dont cinq sous-préfectures !) ; quatre
scieries sont implantées à moins de 40 km ; la région ouest est bordée d’exploitations
agro-industrielles ; enfin trois routes d’importance nationale cernent la réserve. Il
convient d’ajouter à ce tableau qu’une trentaine de villages, regroupant 6 000 habitants,
sont situés à l’intérieur de la boucle du Dja, à la périphérie immédiate de la réserve.
La Réserve du Dja cristallise ainsi toutes les contradictions, ce qui lui vaut le triste
privilège de regrouper tous les conflits ! En cela, la région du Dja apparaît pour
l’observateur un formidable terrain-laboratoire où toutes les combinaisons propices à
l’analyse sont réunies ; malheureusement il en résulte un terrible casse-tête pour le
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 45 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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responsable politique, car acteurs et enjeux ne peuvent être isolés les uns des autres. Il en
découle une multitude de problèmes que l'analyse doit prendre en compte :
- problème des relations entre populations riveraines et aire protégée,
- problème des relations entre populations et sociétés d’exploitation forestière,
- problème de la coexistence de sociétés forestières et d’une aire protégée,
- problème des relations entre habitants des villes et habitants des forêts,
- problème de migrants ;
auxquels on peut ajouter :
- problème des relations entre administration et administrés,
- problème de relations entre population, administration et élites locales,
- problème de relation entre expatriés et nationaux, entre projets de développement
et populations, etc.
Corrélativement, l'essor de la région a provoqué l’implantation de très nombreux
projets et organismes, publics et privés, nationaux et internationaux. Cependant ces
efforts sont très inégalement répartis, puisqu’ils se concentrent essentiellement au nord
et à l’est, alors que la partie sud paraît délaissée.
La multiplicité des intervenants a conduit le Ministère de l’environnement et des
forêts à mettre en place une cellule de coordination en 1995.
Au cours de ces trois dernières années, plusieurs événements se sont déroulés, dont
certains eurent une répercussion internationale, et qui montrent combien la zone du Dja
est sensible :
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 46 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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de l’ensemble de la réserve du Dja. Par contre, les travaux de terrain effectués par APFT
dans plusieurs communautés vivant à la périphérie, dans la zone encadrant la Réserve,
apportent des éclaircissements sur nombre de problèmes de cette région.
Trois régions ont ainsi été étudiées dans le cadre d'APFT (en plus des contributions
au programme Ecofac lui-même, qui ont été conduites sur convention) :
• A l’ouest, dans le village bulu de Mekas, Hilary Solly a mené une étude
anthropologique à long terme, complétée par des enquêtes ponctuelles de
linguistique (M.-F. Rombi), d’anthropologie économique (V. Dubois) et
d’anthropobiologie (P. Pasquet).
• A l’est, Christian Leclerc a effectué un séjour de plusieurs années dans le village
baka de Mesea, où il reçut l’apport complémentaire de P. Pasquet
(anthropobiologie), O. Iyebi Mandjeck et B. Odi Essomba (géographie humaine),
S. Bahuchet et E. Dounias (ethnoécologie). Dans la même région, plus près de
Lomié, Bertin Tchikangwa a entamé des enquêtes sur les activités de subsistance
et de pêche des Kako, en village et dans la réserve.
• Au nord, en terre bajwe, au nord de la réserve, l’équipe psychologique menée par
A. Delorme et S. Mukuna a travaillé dans les villages situés dans la réserve, entre
Somalomo et Ekom. Dans le même temps, l’équipe dirigée par W. Delvingt s’est
attachée à étudier la mise en place d’une forêt communautaire dans la région de
Dimpam-Esiengbot. Parallèlement, A. Milol a étudié le contexte juridique ayant
prévalu pour la mise en place d'une des premières forêts communautaires, dans le
district de Bengbis.
COMPOSITION DE CE CHAPITRE
Parmi les nombreux aspects qui ont fait l’objet d’études, ce chapitre retient la
perception, c’est-à-dire, le regard porté sur l’autre. Qu’ils s’agissent de celui porté par
les intervenants extérieurs sur les populations locales (1ère partie), de celui porté par les
populations locales sur les intervenants extérieurs (2e partie), ou encore, de celui porté
par les populations locales sur elles-mêmes (3e partie), la perception demeure une clé de
voûte en matière de développement et de conservation, car du fait qu'elle influence
l'action, elle a des conséquences pratiques.
Par son souci d’intégrer le contexte environnemental et sociologique, le projet de
mise en place de forêts communautaires en périphérie nord de la Réserve de biosphère
du Dja (4e partie), illustre comment la recherche et l’action peuvent se compléter. Il
permet d’affirmer que l’acquisition d’un savoir avec méthode, la pluridisciplinarité et le
partage raisonné des compétences entre les acteurs de la recherche et les acteurs sur le
terrain sont non seulement souhaitables mais nécessaires.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 47 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 48 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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Plusieurs villes se sont développées autour de la Réserve du Dja. Certaines sont très
anciennes, comme les sous-préfectures Sangmélima à l'ouest (25 000 habitants), Lomié
à l'est (5 000 habitants) et Djoum au sud (6 000 habitants). D'autres gros bourgs sont plus
récents. Le développement des projets et l'installation d'entreprises modifient
considérablement les agglomérations. L'avènement de l'électricité en décembre 1996, la
présence d'exploitants forestiers et de plusieurs projets ont en quelques mois
radicalement transformé la ville de Lomié, avec la construction de bars, de discothèques,
d'auberges et de restaurants. De même, l’installation, en 1993, de la direction de la
Réserve de Biosphère du Dja dans le petit village badjwé de Somalomo a transformé
celui-ci en bourgade de plus de 1 500 habitants, en passe de devenir chef-lieu
d’arrondissement, pourvu de représentants de toutes les administrations nationales et de
tous les commerces. Les villes ont des besoins d'approvisionnement qui se répercutent
sur la Réserve. Ainsi, plusieurs marchés sont établis à Nlobéssé et à Mekin, au bord du
Dja, pour permettre aux habitants de Sangmélima, à moins de 60 km à l'ouest, de se
fournir en produits divers dont du gibier.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 49 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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b) UICN
Le "projet Dja", mis en oeuvre par l’Union mondiale pour la Nature (UICN),
s'implante à Lomié au cours de l’année 1996. Les objectifs poursuivis rejoignent ceux
d’ECOFAC, en concentrant toutefois les actions à l'est de la Réserve. De même, un
partage des rôles s'est effectué entre l'UICN, se consacrant à la conservation, et SNV,
agissant pour le développement.
On doit souligner que le partage des responsabilités sur la Réserve entre ECOFAC,
chargé du nord et de l'ouest, et UICN, se consacrant à l'est, n'est pas sans poser de
nombreux problèmes locaux, notamment au niveau de la perception par les populations
concernées.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 50 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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Réserve est en cours ; celle du sud est partielle, une petite zone restant à attribuer au sud-
est (entre Mintom et Ngoila).
En ce qui concerne les scieries, quatre sites industriels de transformation entourent
la Réserve : au nord, scierie de la société Pallisco à Eboumetoum (près de Mésaména), à
l’est scierie de la CIFM (groupe Pasquet) à Mindourou et scierie de la SFH (Groupe
Hazim) aux portes de Lomié , au sud-ouest, scierie Cambois (groupe Rougier) à Djoum.
Une autre était en projet à Mesok, à l’est de Lomié.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 51 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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La culture du cacao s’est implantée dans cette région comme partout ailleurs au sud
Cameroun ; la Réserve a été fondée en 1950 ; la périphérie du Dja est cependant restée
engourdie jusque récemment. Au début des années 80, Sangmélima devient région
présidentielle ; de grandes aires font alors l’objet d’une mise en valeur agricole, jusqu’au
bord de la Dja. La nouvelle loi forestière de 1994 provoque un accroissement très
sensible des ventes de coupe, qui se marque par l’ouverture d’un réseau de pistes
d’exploitation très étendu. Ce qui était naguère un vaste massif “vierge” est désormais
coupé de toutes parts. Les mêmes années voient les cours du cacao chuter fortement,
entraînant l’appauvrissement de tous les planteurs villageois. Ceux-ci délaissent leur
plantations mais en retour s’adonnent à la chasse commerciale. Parallèlement, la mise en
valeur de la Réserve du Dja et les “années après-Rio” provoquent une activité intense en
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 52 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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5. LES CONFLITS
Les enquêtes d'APFT sur le terrain mettent en évidence les réactions des habitants
de la région du Dja au contexte singulièrement confus évoqué plus haut. Ces réactions
mènent très nettement à des conflits, certains latents, d'autres ouverts. Les objectifs des
promoteurs diffèrent éventuellement des attentes des populations.
5.1 Le désenclavement
La demande de désenclavement, c'est à dire de moyens pour une circulation plus
aisée, est générale. Elle s'exprime vis à vis du projet de conservation de la réserve du Dja
lorsque les villageois lui réclament la remise en état de la piste ou la construction d'un
pont. Elle se marque à travers la polémique sur la réfection de la route d'Abong Mbang
à Lomié, scandaleuse pour les mouvements associatifs occidentaux de conservation de la
forêt, vitale selon les habitants de la sous préfecture. Elle transparaît dans les demandes
des élites pour l'ouverture d'un axe reliant Mintom à Ngoila, cernant ainsi par le sud la
réserve du Dja.
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Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 54 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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tambours, des éléphants, etc.), sans qu’il soit nécessaire de remonter à l’ancêtre commun,
qui est postulé.
Les règles associées à la parenté précisent aussi des droits et des obligations, des
privilèges et des interdits, face à la belle-mère, à l’oncle maternel, s'appliquant aux
nouveaux mariés, aux enfants matures, aux enfants immatures, aux femmes enceintes,
etc. L’évitement caractérise souvent la relation qu’un gendre entretient avec sa belle-
mère, et la générosité, celle d’un oncle maternel avec son neveu utérin. La réciprocité,
qui résulte de ces prestations et de ces contre-prestations, est généralement différée dans
le temps. Lors d’un mariage, ce ne sont pas seulement deux individus qui sont unis, mais
deux lignages, deux clans, ou parfois deux villages. Ainsi, chez les Pygmées baka, tous
les frères de la mère sont considérés comme des oncles. L’attitude des neveux à l’égard
de leurs oncles s'étend également à l’ensemble des hommes appartenant au clan de la
mère.
De la combinaison de la filiation, des règles de mariage et de résidence, ainsi que
des privilèges, des obligations et des attitudes qui caractérisent les relations entre les
différents parents, résulte une organisation à la fois économique, politique et religieuse.
Ainsi, le système de parenté définit des règles de coopération dans la réalisation des
travaux agricoles.
Par sa fonction classificatrice et ses règles, la parenté a évidemment des
implications concrètes lorsqu’il s’agit de mettre en oeuvre un projet de développement
ou de conservation. Une connaissance des règles de résidence et de mariage, par
exemple, permet d’expliquer la mobilité spatiale d’une population, ses aires d’échanges
de biens ou de femmes. Les règles de parenté définissent également des unités
économiques, opérantes quotidiennement, sans la connaissance desquelles il nous
apparaît vain d’espérer mener à bien un projet.
La création d’un nombre important d’associations de village, ou GIC (groupes
d’intérêts communautaires), est en partie redevable à des ONG locales, notamment le
Centre international d’aides aux développement (CIAD) établi à Lomié. La particularité
de ces associations villageoises, outre leur popularité, est d’impliquer en majorité des
femmes, qui favorisent une coopération entre les différentes maisonnées composant le
village. L’organisation du travail au sein de ces associations se distingue ainsi de celle,
traditionnelle, où chaque maisonnée travaille pour son compte. En fait, les associations
transcendent les institutions existantes au profit de l’unité résidentielle et territoriale.
2. ORGANISATIONS ÉCONOMIQUES
a) Économie et société
C'est à propos des organisations économiques que s’accumulent les
incompréhensions, parce que l’acteur de développement s’y intéresse en négligeant
souvent les autres aspects de la vie sociale. Or, un fait d’importance tient dans le
caractère “ multifonctionnel ” de l’activité économique, qui n’est pas uniquement
destinée à procurer des biens de consommation ou à assurer efficacement la reproduction
matérielle du groupe, mais aussi à assurer sa reproduction sociale et symbolique. La
réalisation d’une activité de subsistance, en effet, confirme toujours l’appartenance des
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 55 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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b) La production vivrière
L’agriculture vivrière est saisonnière, elle est étroitement liée au régime des pluies.
L’effort de travail le plus important est fourni par les femmes au moment de la mise en
culture, au début de la petite saison des pluies (Pasquet, 1996). L’agriculture sur brûlis
est pratiquée par toutes les populations du Dja, y compris les Baka. De décembre à avril,
les espaces destinés à la culture sont gagnés sur la forêt, défrichés et ensuite brûlés. La
banane plantain occupe une place prépondérante, suivie du manioc, de l’arachide et
d’une courge (Cucumeropsis manii).
L’agriculture forestière consiste à alterner phase de culture de 2 à 5 ans et cessation
de culture (jachère), pouvant durer plus de 20 ans sous un couvert forestier. La mise en
jachère survient le plus souvent parce que l'envahissement des plantes adventices rend
difficile la continuation de la phase de culture. Les études menées pas APFT confirment
que cette technique culturale ne compromet pas la régénération de la forêt, celle-ci étant
favorisée par les techniques de défrichage utilisées et un abattage sélectif des arbres (S.
Carrière, 1999 ; cf. chapitre agriculture, Dounias 2000). La système agricole des Bajwe
est présenté en détail dans la section suivante.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 56 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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d) La culture du cacao
Dès 1886, la culture du cacao est introduite par les Allemands sur la côte où elle
prend rapidement une dimension industrielle. A l'intérieur des terres, cependant, la
culture du cacao se limite aux petites exploitations familiales (Santoir, 1992 : 61). Les
cacaoyères marquent aujourd'hui une appropriation permanente (et souvent ancienne) du
milieu forestier, cette culture s'étant progressivement éloignée des habitations à cause de
la fixation des villages le long des routes.
Avec le café, la vente du cacao constitue une des principales sources de revenus.
La chute des cours survenue en 1988 a eu pour conséquence d'intensifier la chasse à de
fins commerciales, afin de combler les pertes en numéraires (Joiris, 1995 : 25). Une
reprise des cours s'observe, mais l'état des pistes rend aujourd’hui difficile et onéreuse
l'évacuation des produits.
e) Commerce
Alors que la production du cacao a perdu de son importance comme source de
revenus pour les habitants du Dja, le commerce de viande de chasse et de poisson de
pêche augmente. Les autres produits forestiers (“produits forestiers non ligneux”) qui
existent dans la région, ne font pas l’objet d’un commerce notable. Les amandes
d’Irvingia, de Ricinodendron, l’huile de Baillonella, les écorces de Garcinia ou
d’Afrostyrax, les tiges de rotin, qui ont tous une valeur sur les marchés des villes
(notamment Yaoundé), ne sont actuellement pas exportés de cette zone, trop difficile
d’accès.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 57 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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4. ORGANISATION SOCIO-POLITIQUE
L’organisation politique des populations de la Réserve de biosphère du Dja ne
repose pas sur un contrat qui conférerait à un homme ou à une institution une liberté lui
permettant de faire redescendre vers le bas une décision prise plus haut. En effet,
l'institution politique ne dispose pas de pouvoir de contrainte. Les décisions impliquant
l'ensemble du groupe sont prises collectivement, en consultant les personnes les plus
âgées, les leaders, les élites ayant quitté le village – c'est-à-dire les individus originaires
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 58 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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de la région qui vivent en ville où ils occupent des postes ou emplois lucratifs et
socialement valorisés –, bref, toutes les personnes pouvant faciliter l'application d'une
décision. Le pouvoir politique se résume ainsi à un pouvoir d'influence. Le village étant
organisé autour de relations de parenté, parenté et politique se confondent généralement.
Ainsi, en choisissant le chef du lignage parmi les personnes les plus âgées, celui-ci peut
toujours faire valoir sa position généalogique en usant de son pouvoir d'influence.
L'organisation politique traditionnelle, contrairement aux idées reçues, fait la preuve
d'une très grande souplesse, en intégrant aujourd'hui les jeunes les mieux formés, les
élites et les leaders. En fait, le leadership des différentes personnalités est actualisé en
différentes circonstances, ce qui confère à l'organisation politique une certaine fluidité
(Joiris, 1995) sans qu'il soit possible de reconnaître une hiérarchie.
5. COMMUNAUTÉS EXOGÈNES
La distinction entre des sociétés autochtones ou indigènes, d’une part, et des
sociétés non autochtones ou exogènes, d’autre part, est relative. Elle suppose de
considérer une profondeur historique donnée, sans quoi toutes les sociétés sont exogènes,
fixées au terme d’une migration. La tradition historique qui fonde le caractère exogène
d’un groupe est cependant rappelée lorsque cette distinction sous-tend un enjeu
(négociation avec un exploitant forestier, institution d’une forêt communautaire, etc.).
L’accusation portée à l'encontre des populations migrantes, qui utiliseraient des
pratiques mal adaptées au milieu forestier, et qui accéléreraient donc la déforestation, ne
se vérifie pas pour les populations insérées dans le massif forestier, comme celles du Dja.
Historiquement, les populations migrantes ont bénéficié d'un transfert du savoir des
sociétés plus anciennes vers les sociétés plus récemment installées (ce dont témoigne par
exemple l’inventaire des vocabulaires naturalistes et techniques).
Il n'en va pas de même avec les communautés qui s’établissent temporairement
dans le massif forestier, notamment celles constituées d’ouvriers spécialisés travaillant
pour le compte d'une société d’exploitation forestière ou celles qui s'établissent
spontanément à côté des scieries. L’organisation et les activités de ces communautés
professionnelles transplantées sont encore méconnues.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 59 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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1. INTRODUCTION.
Notre étude porte sur l'agriculture itinérante pratiquée par l'ethnie Badjoué dans la
partie Nord de la Réserve de Faune du Dja, le long de l'axe Somalomo-Ekom-Ndengue.
Le système agricole étudié a un haut degré de durabilité écologique à cause du caractère
récurrent des défrichements, de la faible densité de population ; de la faible superficie
défrichée par habitant, de la dépendance du travail humain comme facteur dominant de
production, et la courte durée de culture des parcelles. Ainsi cette agriculture ne présente
pas de menace pour les grandes étendues de forêts primaires du Dja. Mais l'agriculture
n'est qu'une composante du système de production. Une autre composante, la chasse
commerciale qui approvisionne des marchés extérieurs et opère dans des conditions de
accès quasi-ouvert est fortement destructrice pour la faune et influence des énormes
superficies de forêt. L'ouverture de voies d'accès par l'exploitation forestière renforce
encore cet énorme impact, comme elle change l'économie du déplacement en forêt.
La plupart des données ont été récoltés dans le terroir du village d'Ekom. Pour une
synthèse exhaustive le lecteur se référera à De Wachter (1997).
2. LE CYCLE AGRICOLE.
Dans la zone étudiée, le défrichement annuel (à la hache et la machette) pour le
vivrier est reparti entre la jachère préforestière (4 ans de durée de jachère, 37% de la
superficie défrichée par année), la jeune forêt secondaire (11 ans, 27%), la forêt
secondaire adulte (25 ans, 31%) et la forêt ‘primaire’(que nous donnons un âge indicatif
de 100 ans, 5 %). La durée moyenne de jachère est donc de 17 ans.
Selon nos calculs, la durée moyenne de la phase cultivée d’un champ de type
'arachide' est de 16 mois, celle d'un champ de type 'bananes' à 24 mois. Ainsi la
périodicité d’un ‘cycle’ théorique égale environ 19 ans. Si on estime l’âge de la forêt
‘primaire’ mis en culture à 200 ans (au lieu de 100), le ‘cycle’ s’élève à 24 ans. La
superficie défrichée est de 0.55 ha/an2 par femme cultivatrice (la plus petite unité
économique qui possède ses propres champs et ses propres outils). Les femmes
cultivatrices représentent 25% du village. Ainsi l’essartage Badjoué, avec un cycle
culture-jachère de 19 ans, nécessite 10.5 ha par femme cultivatrice (représentant 4
personnes résidentes).
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 60 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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qui est de l’autre côté du Dja) était de 1300 personnes (dont environs 25 % de femmes
cultivatrices). La densité de population de cette zone de 10 km de large et 46 km de long
est 2.8 hbts/km2 ou en soustrayant ces sols hydromorphes on obtient une densité agricole
de 4.2 hbts/km2 de terre à potentiel agricole (= sol ferme et au maximum à 5 km de la
piste Somalomo-Ndengue).
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 61 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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5. SCÉNARIOS DE CROISSANCE.
Nous avons simulé une série de scénarios qui tiennent compte d’effets comme
l’accroissement de la population, de l’agriculture par les non-résidents autochtones,
d’une augmentation du vivrier de rente. Dans tous les cas, la mosaïque jachères - vieilles
forêts, agro-écosystème varié et adapté aux pressions de chasse, se maintiendra dans les
décennies à venir.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 62 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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6. DISCUSSION.
L'agriculture itinérante contemporaine est compatible avec la conservation dans la
Réserve de Faune du Dja. Il n'y aucune menace sur les grandes étendues de forêts
primaires de la Réserve, car le terroir agricole est capable de supporter une population
humaine croissante sans que ses paramètres écologiques de base (maintenance de la
mosaïque le long des routes) subissent un changement fondamental. La zone d'étude a
une faible densité de population. Cette condition démographique est encore valable dans
d’importantes parties d’Afrique Centrale (Sud-est. Cameroun, Gabon, Nord-Congo,
parties du Congo Démocratique). La situation décrite n'est donc pas une exception.
La mosaïque de végétation le long des routes est également un écosystème
productif au niveau cynégétique. Nous constatons la présence de cette faune (qu'on
pourrait considérer comme issue d'un 'élevage extensif') entre autres par les problèmes de
déprédation par les rongeurs (aulacode, athérure, rat de Gambie) et les singes (cercocèbe
agile et moustac). Ces problèmes de déprédation s'expliquent surtout par la concentration
de l'effort de chasse dans la forêt loin du village (15-25 km d'Ekom) où le chasseur
commercial vise en premier lieu des populations relativement abondantes de
Cephalophinae. Ainsi à Ekom l'agriculture s'exerce dans un périmètre d'environs 50 km2
alors que le terroir de chasse commerciale couvre une superficie de 300 km2.
La conservation de l’ensemble de la faune et de la grande forêt se fait loin des
villages. En effet, on constate partout l’extinction écologique des grands mammifères
près des villages dans le terroir agricole, où ces espèces ne jouent plus aucun rôle dans
l’écosystème. Le terroir agricole est un agro-écosystème à relativement haute
biodiversité qui est capable d'accommoder des pressions de plus en plus élevées sans
qu’une crise s’annonce pour le moment. En conséquence, la conservation réelle des
espèces menacées doit se faire dans la forêt profonde.
Alors qu’autour des villages, l’agro-écosystème est favorable à la chasse de
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 63 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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subsistance, qui vise un large spectre d’espèces de petites tailles, les actions de
conservation dans la Réserve de Faune du Dja doivent viser la chasse commerciale pour
la viande de brousse, qui concerne essentiellement les grands mammifères. Cette chasse
commerciale s'exerce sur 80% de la Réserve du Dja (De Wachter, 1996; Klein & van der
Wal, 1998), elle n'a aucun caractère de durabilité. La gestion de cette chasse, selon des
critères économiques et écologiques, présente un énorme défi pour les gestionnaires des
ressources naturelles. C'est un problème classique de gestion de ressources renouvelables
sous condition d'accès quasi-ouvert et de renforcement coûteux des règles. L'exemple
ailleurs (les pêcheries marines par exemple) montre que c'est un sujet très difficile.
Figure 7 : Le terroir d’Ekom : terroir agricole et cacaoyer (en clair) et terroire de chasses piégeage (en
sombre).
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 64 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 65 Future of Rainforest Peoples (FRP)
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NOTES
1 Opération mille-pattes ; PPEC “Projet Pygmées de l’Est Cameroun” à l’initiative du Diocèse de Bertoua,
devenu au cours des années 80 AAPPEC, “Association pour l'autopromotion des peuples de l'Est
Cameroun”; Projet d’intégration socio-économique des Pygmées ; projets divers de maisons d’accueil,
d’écoles pilotes, de centres socio-éducatifs, etc.
3 Un inventaire de tous les champs vivriers d’Ekom pendant la période 1993-1994 a été établi. Le
recensement a été fait avec des interviews de profondeur et des visites sur le terrain afin d’éliminer des
fautes. Ainsi 189 parcelles et leur jachère d’origine ont été recensé. 151 (80% du total) de ces parcelles
ont été visitées et cartographiées.
Avenir des Peuples des Forêts Tropicales (APFT) 66 Future of Rainforest Peoples (FRP)
Bahuchet S., Leclerc Christian. (2000).
Une aire de conservation : la périphérie de la réserve
du Dja : introduction: des enjeux contradictoires.
In : Bahuchet S. (ed.), Maret P. de (ed.). Les peuples des
forêts tropicales aujourd'hui : 3. Région Afrique
centrale.
Bruxelles : APFT ; ULB, 45‐66.