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Le peuple des élites.

Représentations élitaires et ordre


moral à Madagascar
Jean-Michel Wachsberger
Dans Participations 2023/3 (N° 37), pages 221 à 247
Éditions De Boeck Supérieur
ISSN 2034-7650
ISBN 9782807399983
DOI 10.3917/parti.037.0221
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Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 221

Le peuple des élites.


Représentations élitaires
et ordre moral à Madagascar

› ­­Jean-­­Michel Wachsberger1

Résumé

Bien des travaux de recherche en sciences sociales ont insisté sur ­­l’importance
des idées, croyances et représentations des groupes sociaux dirigeants pour
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la légitimation des comportements et l’orientation
­­ des politiques publiques.
Cependant, bien peu ­­d’entre eux ont développé ces analyses dans le cadre de
sociétés africaines. Cet article innove sur ce point en procédant à une explora-
tion des représentations élitaires à propos du peuple malgache à partir ­­d’une
enquête originale menée auprès de 1 000 membres des plus hautes positions
de pouvoir de la société de la Grande Île. Mobilisant les méthodes usuelles de
­­l’analyse textuelle mais aussi celles de la modélisation économétrique, ce travail
fait apparaître que, bien que marquées par des sensibilités différentes, les
représentations élitaires sont très homogènes. Les avis exprimés témoignent
de la distance qui sépare ces élites ­­d’un peuple qu’elles
­­ regardent de haut, avec
bienveillance, inquiétude et/ou mépris, tout en marquant souvent une forme
­­d’incompréhension. Les différents registres employés constituent presque tous
une façon de naturaliser la pauvreté et, par conséquent, de légitimer la position
économique et sociale des personnes enquêtées. Leur peu de sens des respon-
sabilités ­­vis-­­à-vis du sort du peuple et leur faible sentiment d’interdépendance
­­
sociale limitent ainsi leur soutien à – et leur engagement dans – des politiques
­­pro-­­pauvres.

[1] 1. Univ. Lille, ULR 3589 - CeRIES - Centre de recherche « Individus Épreuves Sociétés »,
F-59000 Lille, France. IRD, LEDa, DIAL UMR 225, F-75010 Paris, France.
2. IRD, LEDa, DIAL UMR 225, F-75010 Paris, France.
222 participations

« Derrière des façons de nommer, c’est­­ toute une conception


de l’organisation
­­ sociale qui se niche. ­­C’est sans doute
quand la représentation imagée vient donner corps à ­­l’idée
que la violence politique ­­d’une perception sociale apparaît »
(Déborah Cohen, La nature du peuple, 2010, p. 5).

Introduction
Le poids des représentations élitaires

Bien des travaux de recherche en sciences sociales ont insisté sur ­­l’importance
sociale des idées, croyances et représentations des groupes sociaux dirigeants.
La « conscience sociale » des élites aurait par exemple progressivement (entre
le xviie et le xxe siècle) légitimé et imposé la prise en charge politique en Europe
de ­­l’assistance aux pauvres, de ­­l’éducation, de l’hygiène
­­ urbaine et, plus tardive-
ment, de la protection sociale (De Swaan, 1988). Dans une perspective ­­d’économie
politique, les grandes représentations sur la façon dont le monde fonctionne, que
Peter Hall appelle « paradigmes politiques », permettraient, autant sinon plus
que les positions structurelles des groupes les défendant, d’une­­ part d’expliquer
­­
­­l’adoption et la consolidation de modèles économiques (Hall, 1989 ; Sikkink,
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1991), et ­­d’autre part de comprendre les incitations conduisant certaines élites
à être plus développementales que prédatrices (Amsden, Di Caprio, Robinson,
2012). Dans la lignée de ces analyses, le rôle des idées a également été mis en
exergue dans certains travaux de science politique, pour étudier les détermi-
nants des politiques publiques ou encore la formation des coalitions élitaires. Le
cadre théorique des coalitions de cause (Advocacy Coalition Framework) indique
notamment que les « croyances » partagées constituent « la principale colle
du politique » (Sabatier, 1987) et permettent de comprendre la formation et la
stabilité des coalitions élitaires. Enfin, la sociologie des frontières symboliques,
analysant « les processus de sens par lesquels des groupes créent [en mobili-
sant des répertoires culturels] des frontières qui séparent le “nous” du “eux” »
(Lamont, 2009, p. 437), participe ­­d’une même démarche. La pérennité ­­d’une
communauté humaine imposerait toujours l’existence­­ de « principes ­­d’ordre
supérieur ou de valeur » fournissant une « grammaire politique » permet-
tant d’orienter
­­ les conduites et de donner un sens aux évènements (Boltanski,
Thévenot, 2008). Dans cette perspective, le pouvoir des élites tient aussi à leur
capacité à justifier (à leurs yeux et à ceux du monde) leur position en la légitimant.
Paugam et al. (2017) rappellent par exemple que la justification par les élites des
inégalités passe souvent par « la naturalisation de la pauvreté », renvoyant à une
« infériorité supposée naturelle des pauvres », ou par la référence au mérite,
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 223

faisant appel « à la culpabilisation plus ou moins inévitable et même légitime


des paresseux ».

Ces analyses se sont originellement déployées dans les sociétés capitalistes


« avancées », mais connaissent depuis quelques années des développements
intéressants dans les sociétés du Sud global. Un livre coédité par Elisa Reis
et Mick Moore (2005) réunit ainsi des contributions originales sur la percep-
tion de la pauvreté et des inégalités par les élites du Brésil, des Philippines,
du Bangladesh, de Haïti ou encore ­­d’Afrique du Sud. ­­S’il ressort de ces travaux
­­l’existence ­­d’éléments propres à une culture commune des élites, très impré-
gnée de ­­ l’idéologie du libéralisme économique, il apparaît cependant des
spécificités en partie conditionnées par l’histoire
­­ politique de chaque pays, et
notamment par la façon dont l’État ­­ s’est
­­ constitué. On peut aussi mentionner
plus récemment sur des questions identiques le livre de Chipiliro Florence
­­Kalebe-­­Nyamongo (2012) sur les élites du Malawi, et celui de Tijo Salverda (2015)
sur celles de l’île
­­ Maurice, tentant d’analyser
­­ les raisons pour lesquelles elles
ne ­­s’engagent pas dans des politiques ­­pro-­­pauvres, en dépit de leur perception
de ­­l’étendue et de la gravité de la pauvreté. Cet article se propose de poursuivre
ces réflexions à partir de la société malgache en portant une attention spécifique
au rôle des représentations élitaires.

Élites et population à Madagascar


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Le rôle des élites dans la trajectoire de long terme a été établi dans une précé-
dente analyse du mystère malgache (Razafindrakoto, Roubaud, Wachsberger,
2017, 2020). ­­D’une part, la Grande Île a vu le pouvoir ­­d’achat de sa population
amputé ­­d’un tiers de sa valeur depuis 1950, alors que celui de ­­l’Afrique subsaha-
rienne a presque triplé sur cette période. ­­D’autre part, les amorces de cycles
de croissance se sont à chaque fois soldées par une crise politique majeure qui
a bloqué, voire inversé, la dynamique enclenchée. Or, les facteurs usuellement
mobilisés dans les théories du développement économique se révèlent impuis-
sants à expliquer cette ­­contre-­­performance. Une analyse en termes ­­d’économie
politique a permis en revanche de faire apparaître deux traits spécifiques de la
société malgache à même ­­d’expliquer cette trajectoire : ­­l’existence ­­d’une plura-
lité de groupes élitaires étroits constituant un petit monde déconnecté du reste
de la population (sans soutien clientéliste populaire) et tendant à accaparer les
rentes disponibles ; et ­­l’incapacité de ces divers groupes élitaires à former des
coalitions pérennes et à mettre en place des institutions propres à assurer la
stabilité du système. Un des éléments marquants de ces analyses est la profonde
coupure qui existe entre le monde des élites et le reste de la population. Celle-­­
­­ ci,
rurale et agricultrice à près de 80 %, apparaît en bonne partie « non capturée »
(Hyden, 1980) par le système économique et le système politique. L’absence­­ de
224 participations

véritable pression structurelle sur la terre2 permet aux paysans de se maintenir


sur leur territoire de façon quasiment autosuffisante. L’intégration
­­ économique
aux marchés est en effet limitée3 et l’État
­­ ne pénètre que de façon superficielle
dans une bonne partie des campagnes malgaches. Les infrastructures publiques
(écoles, routes…) y sont souvent défaillantes, voire inexistantes, ce qui fait que
­­l’État apparaît très lointain. Ces tendances s’accentuent
­­ même dans le temps.
Dans sa dernière mise à jour du Diagnostic pays pour Madagascar, la Banque
mondiale indique ainsi que 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté
extrême, contre 68 % au début des années 1980 (Banque mondiale, 2022).

Cette déconnexion entre le monde des élites et le reste de la population se


marque aussi par une participation citoyenne structurellement faible, laquelle
ne peut être uniquement expliquée par les défaillances des institutions démo-
cratiques (processus électoral et pluralisme, libertés civiles et politiques…)4.
Les vagues successives ­­d’enquêtes Afrobaromètre5 révèlent que les Malgaches
font partie des populations africaines les moins politisées et les moins actives
politiquement. Lors de la dernière enquête, en 2017, Madagascar a par exemple
connu, parmi les 34 pays africains interrogés, le plus fort pourcentage ­­d’adultes
(60 % contre 38 % en moyenne) indiquant ne jamais parler de politique avec leurs
connaissances. Cette faible politisation va de pair avec une participation limi-
tée. Depuis le milieu des années 1990, le taux d’abstention
­­ aux élections prési-
dentielles est proche de 50 % et les autres formes de participation sont encore
moins fréquentes, qu’il
­­ s’agisse
­­ de l’adhésion
­­ à une association ou un groupe
communautaire ou de la participation à des rencontres religieuses en dehors
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des services de culte (rencontres qui pourraient être ­­l’occasion ­­d’échanges
autour de questions collectives). Quant aux mobilisations protestataires (partici-
per à une manifestation, user de violence pour des causes politiques), elles sont
encore plus rares : en 2017, seulement 4 % des adultes déclaraient y avoir eu
recours – ce répertoire d
­­ ’action faisant même l­­ ’objet ­­d’un tabou, puisque 78 % des
personnes enquêtées affirment ne jamais participer à une action de ce type. Sur
cette dimension encore, Madagascar se situe en queue de peloton des 34 pays

[2] La densité de population est relativement faible : 42 personnes au kilomètre carré en 2015
contre 49 au Cameroun, 66 au Burkina Faso, 71 en Côte ­­d’Ivoire, 78 au Sénégal, 97 au Bénin et 622
pour ­­l’île Maurice. Compte tenu des carences en infrastructures routières, la population rurale,
dispersée sur le territoire, apparaît dans certaines régions très atomisée.
[3] Le revenu moyen d’activité
­­ en zone rurale s’élevait
­­ en 2012 à 34 000 ariarys (Instat, 2013), soit
environ 11 euros par mois au taux de change de ­­l’époque. Un tel revenu de moins ­­d’un ­­demi-­­dollar
par personne active occupée et par jour dans l’agriculture
­­ indique clairement que la majeure
partie de la consommation est assurée par la production locale.
[4] Notons par exemple que le classement des pays selon l’indice
­­ de démocratie par l’Economist
­­
Intelligence Unit place Madagascar parmi les régimes hybrides (entre régime démocratique et
régime autoritaire). Il indique néanmoins une évolution régulière vers le groupe des démocraties
imparfaites, ce qui place Madagascar dans une position médiane en 2021, au 85 e rang des pays du
monde (sur 167) et même au 10e rang des pays africains (sur 50).
[5] Les enquêtes Afrobaromètre sont des enquêtes ­­d’opinion sur la démocratie, ­­l’économie et la
société menées régulièrement depuis 1999 dans plus d’une
­­ trentaine de pays africains.
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 225

interrogés (moyenne, 59 %). Enfin, ces enquêtes révèlent ­­l ’existence ­­d’un rapport
spécifique des Malgaches à leur classe dirigeante, avec une moindre tendance à
remettre en cause ses actions ou à exiger des comptes sur son efficacité.

Ces différents éléments nous ont conduits (Razafindrakoto et al., 2017, 2020) à
postuler ­­l’existence à Madagascar ­­d’une théologie politique reposant sur le tabou
de la violence, et la croyance dans le caractère exceptionnel du fanjakana6 et du
statut de raiamandreny (père et mère de ses sujets, à qui on doit le respect) des
personnes qui l­­ ’incarnent. Le tabou de la violence explique la relative tranquillité du
peuple malgache. La culture malgache, représentée dans le fihavanana7, valorise
avant tout le consensus et la ­­non-­­violence. La portée, la particularité et ­­l’ancrage
dans le temps de cette norme de « bonne entente » sont cependant débattus dans
de nombreux travaux académiques (Kneitz, 2014, 2022). Transformée artificielle-
ment en contrat de citoyenneté avec la construction de ­­l’État ­­post-­­indépendance,
sa condamnation de tout acte mettant en péril l’harmonie
­­ sociétale cache une
violence invisible et structurelle réprimant toute opposition à ­­l’ordre établi. Le
fihavanana prend ainsi parfois la forme d ­­ ’un consentement des faibles à la soumis-
sion (Raison-Jourde, 2014 ; Razafindrakoto, Roubaud, Wachsberger, 2023). Cette
théologie politique pourrait être ainsi un des facteurs explicatifs de la pérennité du
système. Il ne ­­s’agit cependant pas d’accorder
­­ aux croyances politiques un poids
prépondérant mais ­­d’insister, dans la lignée des analyses ­­néo-­­institutionnalistes
des politiques publiques, sur ­­l’interdépendance des « trois I » (Ideas, Institutions,
Interests) constituant les éléments explicatifs couramment mobilisés. Comme
­­l’indiquent Bruno Palier et Yves Surel (2005), « les processus étudiés sont tout
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à la fois portés par des conflits et des compromis entre les intérêts concernés,
formatés par les institutions héritées du passé et formulés au travers de cadres
cognitifs, normatifs et rhétoriques ».

Capter les représentations élitaires

Cet article se propose d’explorer


­­ plus avant le support rhétorique de cette théo-
logie politique. Il exploite les données de l’enquête
­­ Elimad menée de 2012 à 2014
auprès ­­d’un échantillon représentatif de 1 000 membres des élites, appréhen-
dées en termes positionnels comme les personnes les plus haut placées dans
les différentes sphères institutionnelles de pouvoir de la société malgache (pour
plus de détails sur la méthodologie de ­­l’enquête, voir Razafindrakoto et al., 2017,
2020). Cette enquête se composait de trois volets : un premier permettant de

[6] Le fanjakana signifie ­­l’État, mais étymologiquement, ce mot est lié à manjaka (régner) et
mpanjaka (le roi). Ainsi, ­­d’une certaine manière, le Président peut se considérer comme le « roi
de la République ».
[7] Ce terme, réputé intraduisible tant il recouvre de facettes différentes, semble constituer un
éthos commun aux Malgaches : idéal ­­d’harmonie et d’entente
­­ sociale imposant la maîtrise de soi
et la retenue dans l’expression
­­ des désaccords.
226 participations

caractériser les membres des élites, leurs positions de pouvoir et leurs trajec-
toires ; un deuxième retraçant leurs réseaux et la nature de leurs échanges ;
un troisième recueillant leurs valeurs et leurs représentations. Ce dernier volet
incluait des questions fermées sur les valeurs, croyances et préférences poli-
tiques et des questions ouvertes sur les sources de blocage pour le dévelop-
pement du pays, ainsi que sur les représentations des membres des élites de
leur propre monde et de la population malgache. Ce sont essentiellement les
réponses à cette dernière question8 qui seront analysées ici.

Cette question ouverte se présentait en toute fin d’entretien ­­ et n’était


­­ assortie
­­d’aucune consigne. Les réponses étaient nécessairement relativement courtes,
et, par construction, fatalement stéréotypées. Il est évident que, si les personnes
enquêtées avaient eu plus de temps, elles auraient développé des réponses plus
nuancées et plus argumentées. De même, il est évident que demander à caractéri-
ser « en bloc » la population malgache est une incitation forte à la décrire comme
un peuple, c’est-à-dire
­­ un tout doté de propriétés spécifiques. Poser cette question
pourrait alors contribuer à construire, de façon artificielle, une « réalité » : celle du
peuple malgache vu au travers des yeux des membres des élites. Cette dénoncia-
tion de ­­l’effet performatif des questionnaires (au sens où en créant des catégories
ils contribuent à les faire advenir dans l’espace
­­ public) est bien entendu légitime, et
­­d’ailleurs bien connue des analyses critiques des enquêtes statistiques (voir l­­ ’article
séminal de Pierre Bourdieu en 1984 sur l’opinion­­ publique). Elle n’annihile
­­ pourtant
pas ici, bien au contraire, ­­l’intérêt de la question. ­­D’une part, les personnes enquê-
tées dans ­­l’enquête Elimad sont, de par leur niveau d’éducation
­­ supérieur, capables,
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a priori, de résister aux « injonctions » du questionnaire, en refusant de répondre, en
critiquant les questions ou encore en répondant « à côté ». D’autre ­­ part, le peuple
­­n’est de toutes les façons, toujours, qu’une
­­ représentation discursive. Il n’existe,
­­ à
un moment donné, que parce que, et dans la mesure où, il est nommé par celles
et ceux qui le désignent. Le peuple est ainsi « introuvable » (Rosanvallon, 2002). Il
­­n’est que la représentation idéalisée d’une
­­ population dont on souhaite gommer les
différences pour la présenter comme « une et indivisible ». On peut alors estimer
que les stéréotypes énoncés par les membres des élites, notamment au regard
de leurs régularités, révèlent les traits profonds de leurs représentations. ­­C’est
­­d’ailleurs ce que montrent un certain nombre de travaux ­­d’histoire ou de psycho-
logie sociale (voir par exemple Jeanneney, 2000 ; Leyens, 2012) portant sur les
stéréotypes. Ces expressions caricaturales ne déterminent pas automatiquement
et au jour le jour des modes ­­d’action simplistes, mais elles constituent un cadre de
justification au sein duquel ils prennent forme.

Je montrerai dans la suite de cet article que les mots et registres employés par
les élites produisent une image très cohérente du peuple malgache défini par
ses caractéristiques psychologiques et culturelles, ainsi que par son état de

[8] La question était formulée de la façon suivante : « Comment ­­caractériseriez-­­vous la popula-


tion malgache de manière générale ? ».
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 227

pauvreté et ses manques ; que ces mots et registres révèlent en miroir la façon
dont les élites se positionnent dans la société malgache ; et que les différentes
sensibilités ­­qu’il est possible ­­d’identifier marquent plus des nuances que des
oppositions paradigmatiques.

Mots des élites, maux du peuple


En considérant le verbatim des élites, on est frappé par sa cohérence ­­d’ensemble.
Les réponses à la question de savoir comment ces élites caractérisent la popu-
lation malgache sont en moyenne relativement courtes (20 mots) et le lexique
employé peu diversifié, surtout si on assimile les termes malgaches et fran-
çais dont on peut penser ­­qu’ils ont, peu ou prou, le même sens9. La concen-
tration du vocabulaire est en effet importante, un petit nombre de mots diffé-
rents constituant une grande partie du total des mots employés. Ainsi, 25 termes
(ayant 30 occurrences ou plus) représentent 17,3 % du total des mots employés,
et 50 termes (ayant 20 occurrences ou plus) en représentent le quart (voir
annexes 1 et 2). Cette pauvreté relative du lexique employé et sa forte concen-
tration témoignent du caractère collectif et usuel des représentations élitaires
du peuple. Il devient alors possible d’en
­­ dresser le portrait.

Dans tout ce qui suit, pour éviter la multiplication des guillemets, j’indiquerai
­­ en
italique les mots employés par les élites dans leurs réponses, afin de bien les
distinguer des miens. Par ailleurs, pour étayer mes affirmations, je ne citerai pas
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de façon exhaustive les réponses mais en sélectionnerai les plus illustratives.
Deux grandes caractéristiques structurelles du peuple se dégagent de ­­l’analyse
des réponses : des traits spécifiques de personnalité, et des conditions de vie
communes, marquées par la pauvreté et les manques.

Un peuple aimable mais inerte

Le peuple est d’abord


­­ en grande partie décrit au travers de traits psychocul-
turels quasiment constitutifs ­­d’une personnalité collective malgache10, contri-
buant ainsi à une forme de naturalisation du peuple. Il est possible de synthétiser
les réponses en indiquant que, aux yeux des élites, le peuple est marqué par sa
gentillesse et son pacifisme, mais que ces caractéristiques ­­n’empêchent pas,
voire renforcent, son inertie et son incapacité à « faire société ».

[9] La question était formulée en français, mais 18 % des interviewés ont répondu en malgache
et 5 % en mélangeant les deux langues.
[10] Le terme de personnalité collective employé ici renvoie aux travaux, initialement développés
au sein du courant culturaliste américain, portant sur la dimension culturelle et donc collective
de la personnalité des membres d’une
­­ société donnée (voir par exemple Kardiner et Linton, 1974).
228 participations

La gentillesse est un registre très communément mobilisé par les élites pour
parler du peuple malgache. Ce dernier est souriant et chaleureux, accueillant,
hospitalier et serviable, tolérant, respectueux, indulgent, conciliant et consensuel,
autant de caractéristiques qui le rendent aimable et attachant. Il est aussi présenté
sous le registre du pacifisme. Le peuple est calme et paisible, sage et pacifique (non
violent, non belliqueux). Il apparaît enfin patient, stoïque et endurant dans la souf-
france au point de passer même, pour un des enquêtés, pour masochiste.

La fréquence des occurrences des termes renvoyant à ces registres atteste


du caractère consensuel de ces représentations positives du tempérament
malgache. Elles sont cependant associées, voire renforcent, une vision bien plus
critique du peuple de la Grande Île, que l’on­­ pourrait résumer par son inertie et
son incapacité à agir. Cette inaction est en partie le fruit de son conservatisme.
Pour de nombreuses personnes enquêtées, le peuple est passéiste, tradition-
naliste11, voire enraciné dans ses traditions, trop conservateur ou marqué par son
conservatisme, et donc, finalement, réfractaire au changement. Plus fréquemment
encore, il est décrit comme paresseux. Les adjectifs paresseux/kamo12, fainéant,
laxiste ou oisif, reviennent ainsi régulièrement, le plus souvent uniquement inté-
grés – précédés ou non ­­d’un adverbe (trop, très) – à une liste d’autres
­­ adjec-
tifs, mais parfois aussi employés dans des formulations plus développées. Le
terme ­­d’oisiveté du peuple ­­n’est pas sans rappeler Philibert Tsiranana, premier
président de la République malgache, lorsqu’il prit, après sa réélection en
1965, un certain nombre de mesures autoritaires contre ceux qu’il ­­ appelait les
« oisifs des campagnes » (Razafindrakoto et al., 2017, 2020 ; Raison-­­
­­ Jourde, Roy,
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2010), ce qui pointe la permanence de ces représentations. ­­L’inaction ­­s’explique
enfin par la passivité, une caractéristique fondamentale, traduite par une accu-
mulation ­­d’adjectifs qui en expriment plus ou moins le sens : le peuple est passif,
amorphe, nonchalant, indolent ou moramora13, inerte, apathique, indécis, irrespon-
sable, fataliste, défaitiste, non proactif, attentiste, timoré, non avide, non engagé,
irresponsable, peu dynamique, contemplatif.

La multiplicité et la fréquence de ces termes appartenant à une même catégorie


de sens témoignent de la centralité de cette représentation, à laquelle il est bien
difficile ­­d’échapper. Cette image du peuple dépasse en effet largement le monde
restreint des élites, comme l­­ ’illustre par exemple le documentaire ­­Zana-­­Bahoaka.
Le ­­néo-­­rebelle malagasy, ­­d’Alban Biaussat et Michel Tabet (2016), dans lequel ils
partent à la recherche d’hypothétiques
­­ figures du rebelle malgache. Dans un
entretien, une responsable d’ONG ­­ essaye, avec peine, de se défendre de cette
représentation stigmatisante : « Souvent les partenaires ou les gens qui viennent

[11] Les suffixes « iste » ou « isme » accolés aux mots traduisant ces comportements en indiquent
clairement la dimension négative.
[12] Paresseux.
[13] Le moramora (étymologiquement : doucement) est une caractéristique souvent citée du
peuple malgache qui, traduisant un certain rapport positif à la vie, consiste à prendre les choses
simplement et à ne pas se presser.
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 229

de ­­l’extérieur pensent que nous… (silence), nous… (long silence),… nous sommes
très passifs. Non les Malgaches ne sont pas passifs, mais… (silence), ils sont
plutôt… (long silence)… ils ne savent pas revendiquer. Voilà. »

­­ delà de son inaction, le peuple des élites se caractérise également par son
Au-­­
incapacité à « faire société », du fait de son caractère. Il est impulsif et imprévisible,
inconstant et versatile. Il est enfin d’un
­­ naturel jaloux (ce dont atteste notamment
­­l ’expression populaire « ory hava manana » – jaloux de la réussite des autres –
plusieurs fois rappelée), hypocrite, voire fourbe et sournois, et se caractérise par
son défaut de confiance à l’égard
­­ d’autrui.
­­ Tous ces éléments le font alors appa-
raître comme potentiellement dangereux, en dépit de sa gentillesse et de son
endurance, ce que traduit parfois ­­l’évocation du risque ­­d’explosion sociale.

Un peuple engouffré dans la pauvreté et marqué par ses manques

Si le peuple est uni par ces traits de caractère, il l’est


­­ également par le partage
de conditions de vie déterminées par la pauvreté. La population est très voire trop
pauvre. La référence fréquente à la pauvreté est en effet presque toujours assor-
tie ­­d’adjectifs ou ­­d’adverbes qui en pointent ­­l’importance. Elle est trop pesante,
grande, voire extrême. La population y est engouffrée ou est écrasée par elle.
Cette pauvreté, massive donc, est essentiellement présentée comme un état
objectif et attesté par des statistiques : 92 % des Malgaches sont pauvres dit ­­l ’un,
76 % des Malgaches sont pauvres dit un autre. Les élites ne cherchent ainsi pas,
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ou rarement, à en donner des explications et lorsqu’elles le font, ce n’est ­­ ­­qu’en
termes très généraux : la conjoncture actuelle, le contexte de la mondialisation, les
crises politiques répétitives. Le peuple souffre donc de la pauvreté, mais n’a ­­ guère
­­d’autres choix que de la supporter ou de l’endurer.
­­ La pauvreté est alors parfois
présentée comme un facteur explicatif de certains comportements des pauvres.
Elle participe, par exemple, à leur dégradation morale. La pauvreté contribue
également à renforcer certains des traits de caractère du peuple présentés plus
haut, comme sa passivité ou sa soumission.

Le peuple des élites est enfin défini par son incomplétude. Très nombreuses
sont en effet les personnes enquêtées le présentant comme manquant d’un ­­
certain nombre ­­ d’éléments permettant sa complète valorisation, un peuple
en quelque sorte immature pour reprendre le terme employé par l’un ­­ d’eux.
­­
Le peuple malgache manque ainsi d’énergie­­ (détermination, motivation, dyna-
misme, réactivité, initiative, esprit ­­d’entreprise, audace, combativité, prise de
responsabilité), de logique (bon sens, rigueur, pragmatisme, vision de long terme),
de confiance (confiance ou assurance en soi, confiance mutuelle, fierté), de sens
du collectif (patriotisme, responsabilité, discipline, civisme, ouverture aux autres),
voire ­­d’honnêteté (franchise, sincérité). Il manque par ailleurs aussi cruelle-
ment ­­d’éducation (ou ­­d’instruction) : pas éduqué, peu éduqué, insuffisamment
éduqué, mal éduqué, ­­sous-­­éduqué sont des expressions récurrentes du verbatim
des élites. Cette carence, la plus fréquemment évoquée, est parfois présentée
230 participations

comme une explication du tempérament du peuple : sa naïveté, son dilettantisme


ou encore son manque de réflexion, autant d’éléments
­­ concourants in fine au
­­sous-­­développement. En revanche, comme pour la pauvreté, les membres des
élites ne donnent quasiment jamais ­­d’explications à ce phénomène, qui apparaît
plus comme un état inexpliqué que comme un processus à corriger. Seuls trois
­­d’entre eux ont ainsi fait référence aux carences du système éducatif.

Toutes ces représentations témoignent de l’ampleur­­ de la coupure ressentie par


les élites entre leur monde et celui de la population ordinaire. Cette coupure est
évidemment indéniable si on se réfère aux modes de vie et aux perspectives des
unes et de l’autre.
­­ ­­D’un côté les élites, cantonnées pour la plupart dans les zones
urbaines, ont des caractéristiques en termes de revenus, diplômes et modes de
vie qui les apparentent aux catégories supérieures des pays riches ; de l’autre,
­­ la
population, rurale à 80 %, atomisée et segmentée, est une des plus pauvres du
monde. Mais en exprimant cette coupure dans les registres de la psychologie et
de la culture, les membres des élites en font une explication du dysfonctionne-
ment de la société malgache. Interrogées dans une autre partie du questionnaire
sur les principales entraves au développement du pays, ces personnes ont ainsi
à 85,6 % cité la mentalité de la population, 56,4 % ayant même affirmé que c’était
­­
une entrave forte. Or, il est possible de penser que cette façon spécifique aux
élites ­­d’analyser le problème du « développement » de Madagascar constitue, de
par les actions ou inactions politiques ­­qu’elle entraîne ou légitime, une partie du
problème. ­­C’est ce qui sera discuté dans la partie suivante.
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Représentation du peuple, miroir des élites
­­
L’image du peuple qui se dessine à ­­l’analyse du corpus des réponses des élites
renseigne moins sur le peuple lui-­­ ­­ même que sur celles et ceux qui le définissent.
Il ne s’agit
­­ pas ici ­­d’affirmer que les différents traits relevés sont une pure inven-
tion. Bien des spécialistes de la société malgache estimeront certainement à la
lecture de ce texte que les membres des élites décrivent la réalité du peuple, a
minima pour certains traits identifiés. Cela ne constitue cependant pas un élément
de preuve de la pertinence de ces représentations, preuve qui nécessiterait, pour
être établie ou invalidée, d’être
­­ solidement étayée14. Les représentations sociales
peuvent en effet être le fruit d’un ­­ constat partagé donc le produit d’une
­­ expérience
commune, mais peuvent également ­­s’imposer comme une évidence par contagion
ou influence, sans que cette expérience soit nécessaire. L’objectif ­­ de cet article
­­n’est pas, quoi qu’il
­­ en soit, de discuter de l’exactitude
­­ de ces représentations, mais
de comprendre ce qu’elles­­ révèlent des élites elles-­­
­­ mêmes et du rapport qu’elles
­­
entretiennent avec le reste de la population. Sur ce point, les réponses apportées

[14] Seul un répondant s’est


­­ senti obligé de justifier ses affirmations : « Le peuple malgache est
naturellement bon. Pendant mes tournées dans les différentes zones enclavées, ­­j’ai pu constater
ce fait ».
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 231

montrent que les élites se positionnent massivement en dehors et au-­­­­ dessus ­­d’un
peuple, dont l’immaturité
­­ explique en bonne partie le faible état de développement
du pays, et qui doit en conséquence être dirigé et encadré.

Un peuple immature et dominé par ses affects

Les réponses des élites relevées ci-­­


­­ dessus expriment pour la plupart une vision
infériorisée et psychologisante du peuple vu comme irrationnel et peu individua-
lisé. Ses comportements sont simplistes, traduction de son manque de réflexion
et de son caractère émotif. Le peuple apparaît ainsi comme faible intellectuel-
lement et dominé par ses émotions, ­­d’où son caractère potentiellement explosif.
Ce faible contrôle sur lui-­­
­­ même le rend alors très influençable et facilement
manipulable. Cette vision du peuple malgache ressemble étrangement à celle
de la foule décrite par Gustave Le Bon en 1895, une période au cours de laquelle
­­l’accroissement démographique et l’urbanisation
­­ faisaient, en France, appa-
raître les classes laborieuses comme inquiétantes et dangereuses (Chevalier,
2007). Pour Gustave Le Bon, la psychologie de la foule était en effet caractérisée
par cinq éléments : l’impulsivité,
­­ la crédulité, le simplisme, le conservatisme et
le fait ­­d’être mue par ses émotions. Quand les élites malgaches emploient ces
mêmes registres pour présenter le peuple, elles expriment leur perception à la
fois ­­d’une faible individualisation de ses membres et de son caractère imma-
ture : un peuple en quelque sorte dans l’enfance.
­­
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Cette représentation conduit à responsabiliser le peuple sans pour autant le
culpabiliser. Les différents traits psychologiques du peuple sont aux yeux des
élites un obstacle essentiel au changement et au développement : il est incapable
de se projeter dans ­­l’avenir, peu disposé à progresser, voire même opposé au chan-
gement. Ces attitudes font d’ailleurs
­­ système dans le cadre ­­d’une culture présen-
tée souvent comme conservatrice. Le peuple est empêtré dans des traditions et
croyances du Moyen Âge, bloqué dans ses coutumes. Cependant, compte tenu de
son infériorité, il ne peut être totalement rendu coupable de ces comportements.
Il est en partie, ­­d’ailleurs, victime de la pauvreté et du manque ­­d’éducation qui
contraignent et déterminent ses actions et ses pensées. Il est aussi parfois
présenté comme profondément déboussolé ou désorienté, en perte de repères.
Il est jugé malgré tout naturellement bon, courageux et de bonne volonté, mais
simplement incapable de prendre seul les bonnes décisions.

Des élites éducatrices : le syndrome du « raiamandreny »

Cette image du peuple est en fait le miroir de la représentation que les élites ont
­­d’elles-mêmes et que ­­l’on pourrait qualifier de syndrome du raiamandreny. Le
raiamandreny, qui signifie étymologiquement père et mère, est un terme souvent
utilisé à Madagascar pour désigner les notables, renvoyant à une légitimité par
232 participations

­­
l’âge, l’ascendance
­­ statutaire, la position sociale et dans une moindre mesure
le revenu ou le diplôme. Les raiamandreny ont supposément la sagesse et la
bienveillance de parents éduquant leurs enfants et, par cela même, méritent le
respect et ­­l’écoute. Ce sont eux qui par exemple, lors des assemblées du fokono-
lona15, ouvrent les échanges en exposant longuement et de façon très ritualisée
(kabary)16 leurs positions, la parole descendant ensuite progressivement le long
de ­­l’échelle des positions statutaires (Wachsberger, 2020)17.

La tonalité des avis portés sur le peuple par les élites rappelle à bien des égards
celle des jugements éducatifs qui relèvent les défauts et qualités des enfants, tout
en indiquant ce q­­ u’il leur faudrait faire pour réussir. Bien que parfois perçu comme
indiscipliné, paresseux ou distrait, le peuple est néanmoins de bonne volonté. Il a du
potentiel, des atouts et des aptitudes. Il peut même être jugé doué, habile et promet-
teur. Il est donc perfectible pourvu ­­qu’il change de comportement. Or, ce change-
ment ne peut se produire seul. Le peuple a ainsi besoin d’être ­­ orienté, dirigé voire
formaté par les élites, ce dont il a ­­d’ailleurs en partie conscience, puisqu’il est en
attente ou en quête de directives, de leader, de leadership, voire de messie. Ce rôle de
parent incombant aux élites se présente naturellement. Du fait de sa gentillesse,
le peuple est, somme toute, facile à diriger, gouverner, gérer, manœuvrer, voire
amadouer. En réduisant le peuple à ­­l’état ­­d’enfant, les élites se réservent ainsi, de
façon évidente, la place de celles et ceux qui pensent et ont charge d’âmes.­­

Unité et diversité des représentations élitaires


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Si tous les éléments précédents dessinent bien l’image
­­ d’un
­­ peuple vu par les
élites comme étant doté ­­d’une forte cohérence ­­d’ensemble, une analyse plus fine
du corpus permet de rendre compte ­­d’une certaine diversité des représentations
élitaires. Pour cela, j’ai­­ procédé à un recodage du verbatim des élites à partir de
­­l ’identification de 67 lemmes différents employés par les élites (chaque personne
pouvant évidemment en mobiliser plusieurs). Ce travail a alors permis de faire
apparaître des ­­sous-­­groupes ­­d’élites privilégiant des registres ­­d’expression
et traduisant des sensibilités différentes. Ces ­­sous-­­groupes ont été révélés en
procédant d’abord
­­ à une analyse des correspondances multiples entre les mots

[15] Le fokonolona signifie étymologiquement « groupe de descendance » (foko : clan et olona :


gens, personnes, êtres humains). Le terme désigne à la fois ­­l’ensemble des membres ­­d’une
communauté rurale et ­­l’assemblée que ces personnes constituent pour régler leurs affaires
courantes. C’est
­­ une institution ancienne des hautes terres centrales malgaches qui s’est
­­ main-
tenue au fil du temps.
[16] Le kabary est un art oratoire très valorisé à Madagascar. Il trouve son origine dans les grands
rassemblements que les souverains malgaches convoquaient pour obtenir ­­l’adhésion du peuple
aux décisions politiques.
[17] Si, comme ­­l’indique ­­l’étymologie du mot, les raiamandreny peuvent être des femmes ou des
hommes, ils sont dans les faits bien plus souvent des hommes que des femmes, tout particulière-
ment au sein des fokonolona.
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 233

employés (pour déterminer les positions relatives des personnes les unes par
rapport aux autres), puis à une classification hiérarchique ascendante de ces
positions (voir figure 1). Le partitionnement obtenu a enfin été consolidé par
la méthode des K-­­ ­­ moyennes (sur l’intérêt
­­ de la méthode, voir Husson, Josse,
Pagès, 2010)18. ­­L’observation du dendrogramme19 conduit à retenir une partition
en sept classes (clusters) de personnes mobilisant des registres d’énonciation
­­
différents (voir annexe 3), lesquelles classes peuvent être rattachées à deux
grands groupes de représentations élitaires : des représentations du peuple
portées à distance et « en surplomb », et des représentations plus « en relation »
exprimant, bien que de façon très mesurée, un certain sens des responsabilités
à ­­l’égard du peuple20. Ces différences de sensibilité constituent cependant plus
des nuances que de véritables oppositions dans les représentations élitaires.

Figure 1. Analyse des correspondances multiples et classification


des personnes selon les registres de sens employés
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Source : Elimad, mes propres calculs. Sont représentés ici, sur les deux premiers axes de
­­l’analyse factorielle, à la fois les registres de sens et les clusters (cercles noirs pleins). La
taille des cercles des clusters reflète leur importance (nombre de personnes). ­­J’ai tracé les
nuages des mots significativement associés à chacun des clusters.

[18] Après analyse de ­­l’ensemble des réponses, ­­soixante-­­sept registres de sens ont été identi-
fiés. Les analyses ont été menées à ­­l’aide du logiciel DTM-­­
­­ VIC.
[19] Un dendrogramme est un diagramme utilisé pour visualiser la formation des groupes lors
des regroupements successifs des personnes issues de la classification hiérarchique.
[20] Le cluster numéro 7 ne comprend que 21 personnes dont la caractéristique essentielle est
­­d’avoir insisté sur ­­l’imprévisibilité du peuple malgache. Compte tenu de ce petit nombre, je ­­l’ai
exclu ici de l’analyse.
­­
234 participations

Des élites « en surplomb »

Trois des clusters distingués dessinent des élites « en surplomb » dont les avis,
à la tonalité très critique, sont énoncés à distance du peuple, comme dans une
tour ­­d’ivoire, sans s’inclure
­­ ­­d’aucune façon ni dans le problème relevé ni dans
son éventuelle solution. Plus de la moitié des membres des élites entrent dans
cette catégorie. Leurs avis témoignent alors de leur profonde coupure d’avec ­­ le
reste de la population et de leur absence totale de sentiment de responsabilité
­­vis-­­à-vis de son sort. Ils se rattachent cependant à des registres de sensibilité
légèrement différents les uns des autres : celui de la déploration, celui de la
responsabilisation et celui de la culpabilisation.

Le registre de la déploration rassemble 92 individus (cluster 6) qui insistent tout


particulièrement sur la perte de repères culturels du peuple malgache. ­­Celui-­­ci
leur apparaît déboussolé21, désorienté, désemparé, sans épine dorsale (tsy manana
­­hazon-­­damosina). ­­C’est un peuple qui ne sait plus ce qu’il
­­ est, ce ­­qu’il veut, ni où
il va. Il erre alors comme une âme perdue (very fanahy). La cause en est prin-
cipalement l’influence
­­ délétère des cultures étrangères. Le peuple malgache
aurait perdu son identité à cause ­­d’abord de la colonisation, puis de la domination
de la culture et du mode de vie des étrangers et de la mondialisation galopante. Il
en résulte une perte des valeurs traditionnelles, particulièrement marquée chez
les plus jeunes. Le fihavanana leur apparaît comme détérioré voire brisé (ankehi-
triny ny fihavanana). Ces membres des élites déplorent alors pêle-­­ ­­ mêle la perte
du respect de ­­l’aîné, des repères moraux, des tabous, des us et coutumes de nos
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ancêtres et la dégradation du lien social qui en découle. Ces avis témoignent ­­d’une
idéalisation de la culture malgache dont les membres des élites se sentent les
sentinelles et ultimes dépositaires : la sagesse malgache n’est­­ plus (tsy ao intsony
ny fahendrena malagasy).

Le registre de la responsabilisation rassemble 344 individus (cluster 4). ­­C’est le


registre le plus fréquemment mobilisé. Ces membres des élites pointent avant
tout les caractéristiques psychologiques négatives du peuple malgache : son
inertie, son indolence, sa passivité, son fatalisme, sa paresse, sa résignation.
Le peuple a une vision trop à court terme (il ne regarde que le lendemain) alors
­­qu’il faudrait regarder à long terme, son esprit ­­n’est pas assez ouvert pour regarder
plus loin qu’aujourd’hui
­­ (Tsy misokatra loatra ny saina ka tsy te hijery zavatra hafa,
afa tsy ny anio ihany) ; il ne prend pas de responsabilités, ne prend pas son avenir
en main, ­­n’a pas la volonté ­­d’évoluer. ­­C’est un peuple malheureux, condamné à ne
pas progresser, dans un perpétuel recommencement, qui ne fait rien pour avancer.
Aux yeux de ces personnes, ce sont ces traits culturels qui expliquent ­­l’état de
pauvreté des Malgaches.

[21] Le terme « déboussolé » est un des 67 lemmes identifiés.


Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 235

Le registre de la culpabilisation rassemble enfin 49 individus (cluster 1). Les avis


portés vont ici au-­­
­­ delà de la simple responsabilisation puisqu’il s’y ­­ rajoute une
condamnation morale du peuple considéré comme attentiste, irresponsable et
surtout assisté. Le peuple est habitué à ­­l’assistanat, dépendant des autres, habitué
à mendier, marqué par son esprit de dépendance et de mendicité. Il a tendance à
toujours se plaindre et à tout attendre de l’extérieur,
­­ comme un bébé attendant un
parent qui n’est
­­ pas là (ohatran' ny zazakely, miandry ray amandreny izay tsy misy). Il
réclame ainsi ­­l ’aide des raiamandreny, de ­­l’État, des puissances étrangères voire
du ciel.

Des élites « en relation »

Les élites « en relation » sont celles dont les avis traduisent, sinon leur sens
des responsabilités à ­­l’égard du peuple, du moins le sentiment d’être
­­ concer-
nées par lui. Elles se distinguent donc des précédentes par une préoccupation
plus marquée pour son sort et l’idée
­­ que celui-­­
­­ ci pourrait être amélioré. Trois
registres les caractérisent : celui de la compassion, celui du manque ­­d’éducation
et celui de la manipulation. Dans chacun de ces registres, même si les élites qui
les mobilisent ne se désignent pas ­­elles-­­mêmes comme collectivement respon-
sables, elles incriminent, au moins partiellement, les mauvais dirigeants22.
Contrairement aux précédentes, ces sensibilités laissent penser qu’elles
­­ pour-
raient être ouvertes, voire favorables, à certaines politiques sociales en faveur
de ­­l’amélioration des conditions de vie de la population.
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Le registre de la compassion est mobilisé par 192 individus (cluster 5). Le
peuple, caractérisé par sa pauvreté, est jugé souffrant (notamment à cause de
la mauvaise conduite des dirigeants) mais endurant, paisible, patient, réservé,
intelligent et combatif. La population souffre dans le silence ; Elle endure beau-
coup de souffrance ; Elle supporte tout, même le malheur ; La population est telle-
ment pauvre ­­qu’elle en devient passive. Son apparente soumission et docilité est la
marque ­­d’un respect a priori pour les chefs qui a cependant des limites à ne pas
dépasser. Le peuple ­­n’aime pas être trompé et il faut tenir ses promesses sinon ça
va mal. Ce registre traduit donc un sentiment de proximité du peuple ­­qu’on plaint,
dont on comprend les motivations et repère les qualités.

Le registre du manque ­­d’éducation (cluster 3), mobilisé par 88 individus, insiste


sur des aspects jugés négatifs pour le développement des comportements du
peuple comme son caractère conservateur, ses dissensions, son indiscipline
ou encore sa pratique religieuse, mais en en faisant une conséquence du faible
niveau d’éducation
­­ et de son insularité et en pointant ses compétences. La popu-
lation ­­n’est pas assez éduquée, ­­c’est pourquoi ­­l’ignorance et ­­l’égoïsme règnent dans
le pays ; la population pense avec le cœur étant donné son niveau ­­d’éducation. Ce

[22] Ces dirigeants sont et ont été des hommes, dans leur immense majorité.
236 participations

registre évoque donc une forme de responsabilisation du peuple, mais atté-


nuée par les pratiques politiques passées qui ­­n’ont pas suffisamment développé
­­l ’éducation scolaire.

Le registre de la manipulation est mobilisé par 207 individus (cluster 2). ­­C’est donc
le deuxième registre le plus fréquemment employé, après celui de la responsabi-
lisation. ­­S’il marque aussi une compréhension et une acceptation des comporte-
ments supposés de la population, il dénonce plus clairement sa manipulation par
des élites malintentionnées. La droiture du peuple, sa simplicité et son caractère
sentimental le mettent à la merci des dirigeants et politiciens qui profitent du carac-
tère de la population pour la berner et ­­l’exploiter. La population est superstitieuse
et influençable (manara-drenirano mpitaty ­­ran-­­kena), elle se laisse manipuler et
emporter par ­­l’impulsion des évènements : peuple mafana fo ra comme on dit.

Des nuances dans une conception unitaire

Il est évidemment intéressant de se demander si ces sensibilités différentes


sont portées ou non par des groupes élitaires spécifiques, lesquels pourraient,
par le pouvoir ­­d’influence dont ils disposent, infléchir ou orienter les représen-
tations générales et, partant, les politiques menées. Pour essayer d’aller ­­ plus
loin dans l’analyse,
­­ j’ai
­­ procédé à une analyse économétrique de ces résultats
en construisant des modèles logistiques visant à expliquer l’appartenance
­­ à
chacun de ces clusters par les caractéristiques ­­ socio-­­
démographiques des
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personnes (voir annexe 4). Cette analyse ­­n’a pas permis de révéler de véritables
différences entre les 7 ­­sous-­­groupes élitaires. Seules trois variables, l’âge,
­­ la
religion d’appartenance
­­ et le groupe statutaire ­­d’origine, contribuent en partie
et faiblement à forger des sensibilités différentes. Toutes choses égales par
ailleurs, les plus de 60 ans sont par exemple plus sujets à employer les registres
de la déploration et de la compassion pour parler du peuple que les autres caté-
gories d’âge.
­­ Les membres de la FLM23 emploient moins fréquemment que les
autres le registre de la responsabilisation (sans pour autant adopter une posture
uniforme). Les élites ayant déclaré une religion autre que chrétienne ou n’ayant ­­
pas déclaré de religion dénoncent moins souvent que les autres la manipulation
du peuple par les élites politiques, alors que ­­c’est ­­l’inverse pour les membres
des élites ­­n’ayant pas déclaré ­­d’origine statutaire. Mais dans ­­l’ensemble, ni ­­l’âge,
ni le niveau ­­d’éducation, ni ­­l’appartenance religieuse, ni le niveau de pouvoir24, ni

[23] 86 % des élites malgaches sont affiliées à l’une ­­ des grandes églises chrétiennes, dont
38 % au catholicisme (EKAR), 37 % à l’Église
­­ réformée (FJKM) et 11 % à l’Église
­­ luthérienne de
Madagascar (FLM).
[24] Le pouvoir des élites ­­n’est approché dans ­­l’enquête Elimad q ­­ u’indirectement en faisant
­­l’hypothèse ­­qu’il est essentiellement fonction de leur(s) position(s) statutaires. J’ai
­­ donc classé
les membres des élites en fonction de leur rang sur une échelle hiérarchique « normalisée »,
principalement à partir ­­d’organigrammes. ­­J’ai utilisé ici une échelle de pouvoir en cinq positions,
5 étant le niveau de pouvoir maximal.
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 237

­­
l’origine statutaire, ni la sphère principale de pouvoir à laquelle on appartient ne
suffisent à déterminer ces sensibilités dans les représentations du peuple. À ce
stade de ­­l’analyse, il est difficile de savoir si ces différentes sensibilités ont des
déterminations purement individuelles, auxquels cas les plus « progressistes »
­­d’entre elles ont peu de chance de se diffuser dans le reste de la société, ou si
elles circulent malgré tout dans des réseaux d’idées ­­ existants qui ne seraient
pas constitués autour des variables socio-­­
­­ démographiques retenues dans cette
étude. Seule ­­l’observation des réseaux des personnes de ces différents clus-
ters permettrait de répondre à cette interrogation (voir sur cette méthodologie,
Razafindrakoto, Roubaud, Rua, 2021), un travail qui dépasse le cadre de cet article.

Mais ce que révèlent surtout ces résultats, ­­ c’est que ces sensibilités ne
marquent que des nuances au sein de représentations élitaires du peuple très
homogènes. Les idées qui légitiment la position des élites et justifient ­­l’ordre
social malgache sont très largement partagées, quelles que soient les sphères
sociales et/ou de pouvoir auxquelles ses membres appartiennent. Compte tenu
alors de la relative proximité des six registres (déploration, responsabilisa-
tion, culpabilisation, compassion, manque d’éducation,
­­ manipulation), il est peu
probable que l’un
­­ ou l’autre
­­ soit véritablement en mesure d’entraîner
­­ un jour,
par sa diffusion, un changement profond dans les représentations sociales, et
partant, les politiques menées.

Conclusion
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Les représentations élitaires du peuple malgache apparaissent comme marquées
­­d’une très forte cohérence ­­d’ensemble. Les avis exprimés, souvent tranchants et
peu nuancés, témoignent de la distance qui sépare ces élites ­­d’un peuple ­­qu’elles
regardent de haut, avec bienveillance, inquiétude et/ou mépris, tout en marquant
souvent une forme d’incompréhension.
­­ Si des différences s’expriment
­­ dans les
tonalités employées, elles traduisent plus des nuances que des oppositions. Le
peuple des élites est ainsi presque toujours décrit comme un groupe uniforme,
réduit à une psychologie rudimentaire, et limité par ses manques et son état
de pauvreté. Ces représentations ne sont pas sans rappeler certains traits du
discours colonial paternaliste et civilisateur. Rappelons ­­d’ailleurs que ce même
discours s’était
­­ également déployé en France au début du xixe siècle à propos du
peuple, lorsque les membres de la Société des Observateurs de l’Homme, ­­ ne
pouvant plus observer les sauvages lointains du fait des guerres napoléoniennes,
étaient passés de ­­l’observation de ­­l’indigène à celle de ­­l’indigent (Leclerc, 1979).
La question sociale n’était
­­ alors pas tant interprétée comme un problème poli-
tique que comme un problème culturel, selon lequel les ouvriers étaient considé-
rés comme des sauvages voire des « Nègres blancs » et les classes inférieures
comme des classes barbares. Plus largement, ces représentations traduisent
une forme de mépris de classe, similaire à ce qui peut être observé dans les socié-
tés capitalistes (Renahy, Sorignet, 2021), mais exprimé avec moins de retenue,
238 participations

certainement du fait de la moindre capacité critique de la population. Une telle


vision permet ainsi à la plupart des membres des élites de faire l’économie­­ ­­d’une
analyse politique du système social malgache. Les différents registres employés,
et plus particulièrement ceux de la déploration, de la responsabilisation, de la
culpabilisation voire de la compassion, constituent une façon de naturaliser la
pauvreté (Rodriguez, Wachsberger, 2016) et, par conséquent, de légitimer la posi-
tion économique et sociale des élites. Pour ces dernières, la pauvreté est en effet
essentiellement le résultat des comportements individuels des pauvres. Seules
les personnes mobilisant le registre du manque d’éducation
­­ ou celui de la mani-
pulation par les dirigeants suggèrent, en creux pour les premières, plus directe-
ment pour les secondes, ­­l’idée qu’il
­­ pourrait y avoir des causes plus structurelles
et institutionnelles. Cette naturalisation de la pauvreté va alors de pair avec celle
­­d’un système social dans lequel les élites ont, de façon légitime, un rôle supérieur
« ­­d’éducation ». Réduire le peuple à ­­l’état ­­d’enfant, ­­c’est se réserver la place de
qui pense et doit prendre les décisions pour le bien mais à la place du peuple,
sans que ce dernier ait besoin ­­d’être consulté.

Je ­­l’ai indiqué plus haut, ces stéréotypes ne déterminent pas automatiquement


et au jour le jour des modes ­­d’action simplistes. Ils constituent néanmoins
un cadre de justification au sein duquel ils prennent forme. Si les élites ne se
reconnaissent pas une responsabilité dans la pauvreté du peuple et si elles ne
voient pas clairement, pour elles, les conséquences de la pauvreté (en termes de
violence ou de manque de productivité par exemple), il est peu probable ­­qu’elles
initient ou soutiennent des politiques ­­pro-­­pauvres. À la question, posée égale-
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ment dans ­­l ’enquête Elimad, de la priorité à accorder dans les politiques à mener,
seuls 28 % des élites ont mis au premier plan ­­l’amélioration des conditions des
pauvres. Ces éléments semblent ainsi valider la thèse de De Swaan et al. (2000).
Le peu de sens des responsabilités des élites vis-­­
­­ à-vis du sort du peuple et leur
faible sentiment d’interdépendance
­­ sociale (les membres des élites ne craignant
pas véritablement les effets externes négatifs de la pauvreté, tels que la crimi-
nalité ou la violence, et ne se représentant pas non plus le peuple comme source
­­d’opportunités – en termes de travail, de consommation ou comme électorat)
limitent la possibilité qu’elles
­­ soutiennent de telles politiques.

Plus largement, exprimées par des personnes dont la parole compte et peut être
diffusée plus fréquemment que d’autres
­­ (par exemple dans les médias ou les
assemblées), ces représentations ont le pouvoir de créer un « effet de vérité »
(Castel, 1991) et de s’imposer
­­ au reste de la population. Cet imaginaire naturali-
sant le social exerce donc bien une violence symbolique contribuant à figer une
structure sociale dont il est possible de penser ­­qu’elle constitue une partie de
­­l’explication du mystère malgache.
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 239

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Abstract—The elite’s people. Elite representations and moral order


in Madagascar

Much social science research has emphasized the importance of the


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ideas, beliefs and representations of leading social groups in legiti-
mizing behavior and shaping public policy. However, very few of them
have developed these analyses in the context of African societies. This
article breaks new ground in this respect by exploring the elite repre-
sentations of the Malagasy people based on an original survey of 1,000
representatives of the highest positions of power in the society of the
Big Island. Using the usual methods of textual analysis but also those
of econometric modeling, the work shows that, although marked by dif-
ferent sensitivities, the elite representations are very homogeneous.
The opinions expressed bear witness to the distance that separates
these elites from a people that they look down on with benevolence,
concern and/or contempt, while often showing a form of incomprehen-
sion. The different registers used are almost all a way of naturalizing
poverty and, consequently, of legitimizing the economic and social
position of the respondents. Their lack of a sense of responsibility for
the fate of the population and low sense of social interdependence thus
limits their support for —and engagement in— pro-­­
­­ poor policies.

Keywords: Elite, Elite representation, Madagascar, People, Sociology.


242 participations

­­Jean-­­Michel Wachsberger est ­­enseignant-­­chercheur en sociologie à ­­l ’Université


de Lille et membre du CeRIES (Centre de Recherches « Individus, Épreuves,
Sociétés »). Partisan des méthodes mixtes alliant approches quantitatives
et qualitatives, ses recherches portent principalement sur Madagascar. Il est
actuellement engagé sur ­­l’analyse des liens entre conservation et développe-
ment et sur le rôle de la diaspora malgache.

Mots clés : Élites, Représentations élitaires, Madagascar, Peuple, Sociologie.

Annexes

Annexe 1. Concentration du vocabulaire employé


par les élites pour caractériser la population
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Les 14 premiers termes Nbr Freq cum.


manque/tsy ampy 113 1,5 %
politique 88 2,7 %
aime/tia 87 3,9 %
passive 86 5,0 %
pauvre/mahantra 86 6,2 %
dirigeants 78 7,2 %
fihavanana 72 8,2 %
pacifique 55 8,9 %
éducation 54 9,6 %
patiente 48 10,3 %
valeurs/soatoavina 47 10,9 %
réactivité 44 11,5 %
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 243

Les 14 premiers termes Nbr Freq cum.


éduquée 39 12,0 %
besoin 37 12,5 %

Source : Enquête Elimad. Nos propres calculs.


Clé de lecture : 273 mots significatifs différents (soit 8,9 % des mots différents) constituent
50 % du total des mots employés par les personnes enquêtées. Le 273e mot le plus fréquent
a été employé 4 fois dans le corpus. Le deuxième mot le plus fréquemment employé
(politique) a été utilisé 88 fois. Les occurrences des deux premiers mots les plus employés
(manque et politique) constituent 2,7 % des mots. J’ai
­­ exclu ici du comptage le mot popu-
lation qui ouvrait naturellement un grand nombre de réponses, les auxiliaires être et avoir
ainsi que les articles, pronoms, adverbes et conjonction de coordination.

Annexe 2. Les mots des élites


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Source : Enquête Elimad, nos propres calculs. ­­N’ont été ici retenus que les mots significatifs,
en excluant les verbes ­­d’état, les adverbes, les pronoms…
NB : Ce graphique n’est
­­ en aucun cas un élément de l’analyse.
­­ Il permet juste de représen-
ter ­­l’ensemble des mots employés par les élites en reflétant leurs occurrences. Il est bien
entendu que ces mots ­­n’ont de sens que parce ­­qu’ils ont insérés dans des phrases.
244 participations

Annexe 3. Les mots caractéristiques de chaque cluster

Spelling of percentage frequency


test.v proba
word within global within global

text number 1 class 1 / 7 Culpabilisation

1 Assistée 27,5 1,9 28 44 11,15 0,00


2 Attentiste 16,7 0,9 17 23 8,99 0,00
3 12 20
11,8 0,8 6,94 0,00
Irresponsable
4 Paresseuse 5,9 1,9 6 46 2,24 0,01
5 Combative 2,9 0,7 3 17 1,83 0,03

text number 2 class 2 / 7 Manipulation

1 Simple 10,0 2,8 49 67 9,29 0,00


2 56 102
11,5 4,3 7,73 0,00
Manipulable
3 Volontaire 8,0 2,5 39 59 7,55 0,00
4 Pauvre 8,2 3,0 40 70 6,70 0,00
5 Droite 3,7 0,9 18 21 6,22 0,00
6 Illogique 2,5 0,6 12 14 4,98 0,00
7 Fragile 2,9 0,8 14 20 4,58 0,00
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8 Éducation 8,6 4,8 42 113 4,07 0,00
9 ­­Besoin-­­ 17 34
3,5 1,4 3,68 0,00
guide
10 Facile 2,1 0,6 10 15 3,64 0,00
11 13 24
2,7 1,0 3,46 0,00
Sentimentale
12 Négative 3,3 1,5 16 36 3,10 0,00
13 Naïve 3,3 1,6 16 37 2,99 0,00
14 19 52
3,9 2,2 2,55 0,01
Travailleuse
15 Fière 1,2 0,5 6 12 2,01 0,02

text number 3 class 3 / 7 Éducation

1 Conservatrice 15,7 2,0 37 47 11,25 0,00


2 Segmentée 13,2 1,9 31 44 9,66 0,00
3 Consensuelle 7,7 0,8 18 18 8,84 0,00
4 Indisciplinée 6,8 1,4 16 32 5,66 0,00
5 Compétente 4,7 1,1 11 27 4,08 0,00
6 Insulaire 5,1 1,4 12 32 4,05 0,00
7 Pieuse 4,3 1,2 10 29 3,45 0,00
8 Éducation 7,7 4,8 18 113 1,93 0,03
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar 245

text number 4 class 4 / 7 Responsabilisation

1 Inerte 8,5 3,7 70 87 8,79 0,00


2 Indolente 5,9 2,5 49 60 7,42 0,00
3 ­­Non-­­ 41 49
5,0 2,1 6,97 0,00
combative
4 Paresseuse 4,2 1,9 35 46 5,62 0,00
5 ­­En-­­survie 3,4 1,4 28 34 5,56 0,00
6 Égoïste 4,2 2,0 35 47 5,45 0,00
7 Passive 6,1 3,4 50 81 4,91 0,00
8 Hypocrite 2,8 1,3 23 31 4,32 0,00
9 Faible 3,3 1,7 27 39 4,25 0,00
10 Complexée 2,6 1,2 21 29 3,96 0,00
11 Fataliste 2,2 1,0 18 24 3,83 0,00
12 Résignée 2,9 1,6 24 37 3,59 0,00
13 ­­S ans-­­vision 2,7 1,7 22 39 2,62 0,00

text number 5 class 5 / 7 Compassion

1 Réservée 9,1 2,2 43 53 9,57 0,00


2 Explosive 8,4 2,2 40 52 8,82 0,00
3 Endurante 8,0 2,1 38 50 8,50 0,00
4 Soumise 8,0 2,4 38 56 7,74 0,00
5 Patiente 5,9 1,9 28 45 6,10 0,00
6 Tolérante 5,1 1,8 24 42 5,20 0,00
7 Révoltée 3,2 0,8 15 20 5,11 0,00
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8 Suiviste 2,5 0,8 12 19 3,91 0,00
9 Respectueuse 2,1 0,7 10 17 3,30 0,00
10 Souffrante 2,1 0,8 10 18 3,13 0,00
11 Pacifique 5,3 2,9 25 69 3,06 0,00
12 Paisible 1,9 0,8 9 18 2,64 0,00
13 Fihavanana 4,2 2,5 20 60 2,32 0,01
14 Combative 1,5 0,7 7 17 1,78 0,04

text number 6 class 6 / 7 Déploration

1 84 111
42,0 4,7 18,16 0,00
Déboussolée
2 Jeune 4,0 0,5 8 12 4,79 0,00
3 Fihavanana 7,5 2,5 15 60 3,77 0,00
4 Envieuse 3,5 0,7 7 16 3,59 0,00

text number 7 class 7 / 7

1 Versatile 47,7 1,1 21 27 12,12 0,00


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Annexe 4. Modèles logistiques


246

Déploration Responsabilisation Culpabilisation Éducation Compassion Manipulation Versatilité


(Cl 6=92) (Cl 4=344) (Cl 1=49) Cl 3=88) (Cl 5=192) (Cl 2=207) (Cl 7=21)
Fréquence Coef p Coef p Coef p Coef p Coef p Coef p Coef p
Homme 789 -0,1 0,60 0,0 0,79 -0,3 0,36 0,2 0,43 -0,2 0,31 0,1 0,68 1,7 0,11
participations

[18-30 ans] 26 1,4 0,02 0,1 0,86 -0,9 0,41 0,4 0,57 -1,8 0,09 0,2 0,72 -11,5 0,98
[31-40 ans] 141 0,2 0,61 0,1 0,74 -0,5 0,27 -0,1 0,74 0,1 0,84 0,0 0,91 -0,3 0,69
[41-50 ans] 271 Référence
[51-60 ans] 351 0,5 0,17 -0,3 0,21 -0,4 0,37 0,1 0,87 0,4 0,14 -0,1 0,56 0,2 0,79
[61-90 ans] 204 0,7 0,03 -0,3 0,15 -0,2 0,54 -0,4 0,16 0,4 0,05 -0,1 0,77 -0,3 0,64
Deug ou 0,3 0,68
180 0,5 0,18 -0,4 0,07 0,4 0,41 0,0 0,94 0,0 0,89 0,1 0,58
moins
Licence/ 0,2 0,69
219 0,4 0,19 -0,1 0,46 0,1 0,71 -0,3 0,33 -0,2 0,40 0,2 0,27
Maîtrise
Doctorat 594 Référence
FJKM 369 Référence
EKAR 378 0,2 0,36 0,0 0,90 -0,1 0,82 0,2 0,49 0,0 0,96 -0,1 0,70 -1,7 0,03
FLM 105 0,2 0,56 -0,5 0,05 0,2 0,62 0,1 0,73 0,1 0,66 0,2 0,49 0,2 0,74
Anglican 16 -14,1 0,99 0,7 0,19 1,1 0,19 -0,3 0,80 -0,5 0,49 -0,2 0,79 -12,1 0,98
Autre 125 -0,1 0,85 0,3 0,15 -0,1 0,85 0,1 0,83 0,1 0,60 -0,6 0,03 0,2 0,74
Pouvoir 1 0,6 0,60
267 -0,7 0,33 0,0 1,00 0,3 0,64 -0,7 0,39 0,5 0,20 -0,2 0,69
ou 2
Pouvoir 3 267 -0,1 0,72 0,0 0,98 0,1 0,79 0,2 0,60 0,3 0,23 -0,4 0,12 0,4 0,61
Pouvoir 4 406 -0,2 0,46 0,2 0,37 0,1 0,80 0,1 0,68 0,2 0,46 -0,4 0,07 0,2 0,73
Pouvoir 5 53 Référence
Bureaucra- -0,2 0,71
238 0,3 0,32 0,0 0,89 0,6 0,20 0,3 0,34 -0,4 0,10 -0,1 0,69
tique
Société -0,9 0,28
201 0,5 0,18 0,1 0,67 0,8 0,10 0,1 0,73 -0,3 0,17 -0,2 0,45
civile
Économique 279 0,3 0,36 0,0 0,86 0,6 0,21 0,1 0,78 -0,3 0,17 0,0 0,84 -0,7 0,30

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Déploration Responsabilisation Culpabilisation Éducation Compassion Manipulation Versatilité


(Cl 6=92) (Cl 4=344) (Cl 1=49) Cl 3=88) (Cl 5=192) (Cl 2=207) (Cl 7=21)
Politique 273 Référence
Andriana 509 Référence
Hova 123 0,6 0,09 0,2 0,27 0,3 0,56 -0,4 0,29 -0,4 0,15 -0,3 0,26 0,7 0,24
Autre 0,8 0,33
36 0,1 0,89 -0,3 0,49 0,9 0,19 0,7 0,16 -0,4 0,40 -0,3 0,57
groupe
Sans groupe 188 0,4 0,08 -0,1 0,59 0,1 0,78 -0,2 0,39 -0,4 0,03 0,4 0,02 -0,9 0,17
Constante -3,4 0,00 -0,5 0,09 -3,3 0,00 -2,4 0,00 -1,1 0,00 -1,3 0,00 -4,8 0,00
Représentations élitaires et ordre moral à Madagascar
247

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