Charpin 2023 Annuaire College 120
Charpin 2023 Annuaire College 120
ISSN 0069-5580
ISBN 978-2-7226-0611-1
29 €
Civilisation mésopotamienne
Dominique Charpin
Membre correspondant de l’Académie des inscriptions et belles-lettres,
professeur au Collège de France
Enseignement
Introduction
La série de cours débutée l’an dernier s’intitule « La Mésopotamie sous les
successeurs de Hammu-rabi ». L’enquête avait porté en 2018-2019 sur le règne de
son fils, Samsu-iluna ; nous l’avons prolongée en 2019-2020 avec l’étude de ce
qu’on appelle « l’époque paléo-babylonienne tardive », c’est-à-dire le grand siècle
1. Les mots sumériens sont rendus en minuscules (gudu₄ dub-lá-mah), les mots akkadiens en
italiques (entum), les idéogrammes dans les textes akkadiens en capitales romaines ([Link]).
D. Charpin, « Civilisation mésopotamienne », Annuaire du Collège de France 2019-2020. Résumé des cours et travaux,
120e année, Paris, Collège de France, 2023, p. 281-303, [Link]
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Cours 1 – Introduction
Dans le premier cours, on a commencé par étudier la façon dont l’époque paléo-
babylonienne tardive a été traitée dans l’historiographie ; on a ensuite décrit les
principales sources dont dispose l’historien, avant d’esquisser le cadre événementiel
général de cette période.
L’histoire politique de la Mésopotamie telle qu’on la représente généralement a
été marquée par plusieurs cycles de croissance et de déclin : on peut évoquer,
au IIIe millénaire, la chute d’Agadé qui clôtura l’aventure impériale inaugurée par le
roi Sargon. Ou encore la chute d’Ur, qui mit un terme à la troisième dynastie d’Ur
vers 2004. En ce qui concerne le IIe millénaire, la césure principale est constituée par
la fin de la première dynastie de Babylone en 1595 avant J.-C. On ne peut pas dire
que les chutes d’Akkad ou d’Ur ont été aussi marquantes que celle de Babylone
vers 1600 : ce sont des péripéties politico-militaires, mais qui n’ont pas été suivies
par une longue période dépourvue de témoignages écrits. En revanche, la chute de
Babylone en 1595 a marqué une rupture. On s’interroge encore sur la chronologie
absolue : la fin de la première dynastie de Babylone a-t-elle vraiment inauguré un
âge obscur d’un siècle et demi, dont aucun texte écrit ne nous serait parvenu, comme
le donne à penser la chronologie dite « moyenne » ? Ou bien la chronologie doit-elle
être raccourcie, ce qui réduirait cette phase de silence des sources à un demi-siècle,
comme l’avait proposé Hermann Gasche ? Il est encore trop tôt pour trancher le
débat de façon sûre. Il demeure certain que la chute de Babylone marque une césure,
qui n’est pas seulement due au hasard des découvertes, avant que les textes datés des
rois kassites ne se multiplient. La découverte récente de quelques centaines de textes
datés des premiers rois du Pays de la Mer, au xvie siècle, permet de nuancer la vision
traditionnelle d’une rupture radicale : mais les grands sites comme Uruk, Ur, Larsa,
Nippur et Isin n’ont pas livré de textes entre la deuxième moitié du xviiie siècle et le
début du xive siècle.
Quoi qu’il en soit de ces découpages, forcément arbitraires, c’est sans doute la
première fois qu’on peut analyser dans le détail ce qui est généralement présenté
comme une phase d’affaiblissement de la civilisation mésopotamienne. Une de nos
tâches devait consister à établir si l’on peut démêler les causes internes des causes
externes de la chute de Babylone. Mais la question est plus radicalement de définir si
l’on a affaire à un déclin : il pourrait bien s’agir d’une vision téléologique, liée au
fait que nous savons que la première dynastie de Babylone prit fin en 1595.
La date de départ de l’étude de l’historiographie a été fixée en 1958, parce que
c’est l’année où F.R. Kraus fit paraître son livre sur l’édit d’Ammi-ṣaduqa, qui
marqua vraiment un tournant. Pendant les années qui suivirent, il y eut
essentiellement deux spécialistes des textes paléo-babyloniens tardifs : F.R. Kraus
(1910-1991) et J.J. Finkelstein (1922-1974), dont les études se répondirent bien
souvent les unes aux autres. On a exposé les débats qui m’ont opposé à N. Yoffee au
début des années 1980. Les thèses plus récentes de R. Pientka et S. Richardson ont
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ensuite été présentées, les travaux des épigraphistes de Tell ed-Dêr, K. Van
Lerberghe et M. Tanret notamment, ayant été réservés pour plus tard.
Le bilan des sources effectué ensuite a distingué de manière classique entre les
textes commémoratifs, les documents d’archives et finalement les textes littéraires et
scolaires : la disproportion numérique entre ces types est considérable. La raréfaction
des inscriptions commémoratives ne saurait être due au hasard, étant donné
l’abondance des sources d’archives pour la même période. On pourrait interpréter la
diminution de leur nombre comme le signe que la politique de grands travaux n’eut
plus le même rythme qu’aux heures glorieuses de Hammu-rabi et de Samsu-iluna.
Le comput du temps par dénomination des années pose un problème, puisque leur
ordre chronologique n’est connu que si on possède des listes. Celles-ci ont
heureusement été conservées pour les trois derniers rois ; pour le premier (Abi-
ešuh), on a malheureusement de grosses lacunes qui rendent incertaine la
reconstitution de Goetze en 1951, complétée par celle de Horsnell en 1999. Ce n’est
cependant pas une raison pour faire commencer la période paléo-babylonienne
tardive après le règne d’Abi-ešuh, comme l’a proposé S. Richardson : si les
spécialistes de Mari avaient agi ainsi, jamais le règne de Zimri-Lim n’aurait pu être
connu comme il l’est à présent… Les noms d’années des quatre derniers rois de la
première dynastie suivent les thématiques habituelles : commémoration de
constructions, religieuses ou civiles, travaux hydrauliques. La place des événements
militaires y est réduite à la portion congrue, de sorte qu’il est impossible d’écrire une
histoire politique un tant soit peu continue. Sur cette période de 116 années, seuls
cinq noms d’années célèbrent des activités militaires. On ne doit donc pas être
trompé par la titulature ronflante de ces rois, comme celle qui débute l’inscription
commémorative de la muraille de Babylone par Ammi-ditana :
Je suis Ammi-ditana, roi fort, roi de Babylone, roi de la totalité, roi de Sumer et d’Akkad,
roi de tout le pays amorrite ; je suis le descendant de Sumu-la-El, le fils du grand héros
Abi-ešuh ; je suis le favori du dieu Enlil, le bien-aimé de la déesse […]. (RIMA 4, p. 411
no 1)
Cette titulature, héritée d’un passé glorieux, imite celle des inscriptions de
Hammu-rabi rédigées à la fin de son règne ; elle cache tant bien que mal la
diminution de la puissance des souverains de Babylone, conséquence directe du
rétrécissement de leur royaume.
Pendant longtemps, les documents d’archives ont été surtout publiés dans les
grandes séries des principaux musées : CT pour le British Museum, VS pour le
musée de Berlin, TCL pour le Louvre, BE et PBS pour Philadelphie, etc. Il s’agissait
dans tous les cas de volumes de copies, au mieux avec catalogue et index, mais qui
ne formaient pratiquement jamais une unité circonscrite aux textes paléo-babyloniens
tardifs. Avec la parution en 1972 de YOS 13, Finkelstein mettait d’un coup plus de
500 textes paléo-babyloniens tardifs, conservés à Yale, à la disposition de la
communauté. Le bilan avait été fait par R. Pientka en 1998 : elle avait repéré
1 719 textes publiés, datés ou datables de la période paléo-babylonienne tardive.
Grâce au projet « ARCHIBAB », on constate que s’y sont ajoutés depuis cette date
835 textes, soit un accroissement de près de 50 % en 20 ans ; et la grande majorité de
ces documents est disponible sur cette base de données ([Link]). Cela
donne un total d’un peu plus de 2 550 documents. On pourrait dire que c’est assez
mince, puisque le seul règne de Samsu-iluna (38 ans) en a livré à peu près autant
– mais sur un territoire beaucoup plus vaste. En outre, ces chiffres ne tiennent
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compte que d’une partie des centaines de lettres déjà connues – leur chiffrage est
plus délicat que celui des textes juridiques et comptables, puisque les lettres ne sont
pratiquement jamais datées : il faut, pour les situer chronologiquement, combiner les
approches paléographique, philologique et prosopographique. On a ensuite passé en
revue les principaux sites d’où provient cette documentation : Babylone, les deux
Sippar, Kiš, Dilbat et Harradum, auxquels s’ajoute désormais Dur-Abi-ešuh.
On a rapidement achevé ce tour d’horizon en évoquant les textes littéraires et
scolaires : la difficulté des recherches les concernant est due au fait que trop peu de
tablettes ont été retrouvées in situ.
La dernière partie du cours a esquissé à grands traits le peu que l’on sait des
événements politiques de la période. On a commencé par remarquer que quatre rois
en 115 ans, c’est peu, donc a priori, un signe de stabilité : sur le plan intérieur, il ne
semble pas y avoir eu de révolte ou d’usurpation. Sur le plan extérieur, les tentatives
de reconquête des territoires perdus sous Samsu-iluna semblent avoir échoué : la
Babylonie se retrouva donc plus ou moins dans les frontières qui étaient les siennes
au début du règne de Hammu-rabi. Il est donc très frappant de constater le décalage
entre la réalité et les représentations, comme en témoigne cet extrait d’un hymne à la
déesse Ištar intercédant pour le roi Ammi-ditana :
Par son ordre, elle a soumis les quatre régions à ses pieds. L’ensemble de toutes les
contrées habitées, elle a attelé à son joug.
L’auteur de ce texte connaissait manifestement bien les formules à employer dans
ce genre de contexte – mais il ne se souciait guère de la réalité géopolitique du
moment…
Le deuxième cours a été dévolu aux deux premiers règnes de la période, celui
d’Abi-ešuh, qui dura 28 ans (entre 1711 et 1684) puis celui d’Ammi-ditana, qui
occupa le trône 37 ans (de 1683 à 1647). Ce laps de temps de 65 ans représente
légèrement plus de la moitié de l’époque paléo-babylonienne tardive et nous le
connaissons de mieux en mieux, notamment grâce aux textes récemment publiés.
Sur l’histoire d’Abi-ešuh avant qu’il accède au trône, nous ne possédons aucune
information. Nous ne savons rien des circonstances du décès de Samsu-iluna : il est
toutefois certain qu’il n’était pas jeune lorsqu’il mourut, puisqu’il avait occupé le
trône pendant 37 ans (et son père Hammu-rabi pendant 43 ans). Une difficulté
majeure concerne la chronologie de ce règne. Nous ne disposons en effet pas de la
liste des noms d’années d’Abi-ešuh ; seule une tablette a gardé quelques restes, qui
donnent la séquence des cinq premières années. C’est donc par l’étude des documents
datés qu’on peut essayer de reconstituer l’ordre des autres formules. Une difficulté
supplémentaire vient du fait que ces noms d’années étaient très longs. Dans la
pratique, les scribes abrégeaient les formules, mais pas toujours de la même
manière : on possède donc des libellés différents qui correspondent en réalité à un
seul nom d’année. La plus grande partie des documents d’archives provient de
Sippar, sans qu’on puisse toujours distinguer entre les tablettes qui proviennent
d’Abu Habba, soit Sippar-Yahrurum, et celles originaires de Tell ed-Der, soit Sippar-
Amnanum, distante de 6 km. On trouve notamment des lettres du roi adressées aux
autorités de ces villes jumelles. Dans l’état actuel des publications, Abi-ešuh est le
deuxième roi de la première dynastie de Babylone pour le nombre de lettres écrites,
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22 au total ; on est certes loin des 229 lettres de Hammu-rabi, mais c’est plus que
Samsu-iluna pour lequel on ne dispose que de 18 lettres. Aux tablettes des deux
Sippar s’ajoutent celles qui proviennent de Dilbat et de Kiš. Non loin de cette
dernière, une petite localité nommée Ṣupur-Šubula a livré à des fouilleurs clandestins
54 tablettes, dont la majorité forme les archives d’Ubarum, qui fut soldat sous Abi-
ešuh. Il faut enfin mentionner les tablettes provenant de Dur-Abi-ešuh. Découvertes
dans les années 1990, sur un tell sans doute de petite taille dans la région de Nippur,
qui a été très affectée par les pillages, elles se trouvent dans des collections privées.
Sur les quelque 300 tablettes publiées à ce jour, en majeure partie par K. Van
Lerberghe, 81 tablettes sont datées d’Abi-ešuh : il s’agit avant tout de rations de
grain, de farine et de bière pour des travailleurs, mais surtout pour des soldats.
Abi-ešuh se conforma à la coutume : après avoir enterré le roi défunt et observé
une période de deuil, il proclama ce qu’on appelle en babylonien une mîšarum. Cette
mesure de justice consistait notamment à remettre leurs dettes aux débiteurs qui
n’arrivaient pas à rembourser leurs créanciers, et à faire grâce de leurs arriérés aux
différentes catégories de travailleurs liés au domaine royal. Pour l’avènement d’Abi-
ešuh, nous disposons d’informations très précieuses concernant le rituel suivi. Le
roi, en levant une torche en or, devenait en quelque sorte l’émule du dieu-Soleil
Šamaš, émergeant le matin des ténèbres à l’Orient ; il faisait briller la lumière sur
terre après la période de déploration du souverain décédé. La fin du deuil était
également marquée par des soins capillaires. Cette mîšarum fut commémorée dans
le nom de l’an 2. Les archives permettent de voir l’application de certaines des
mesures alors prises par le roi. On voit ainsi qu’une femme, emprisonnée à cause des
dettes de son père, fut libérée. Les archives d’un certain Gimillum montrent que les
créances des dernières années du règne de Samsu-iluna, annulées par Abi-ešuh à son
avènement, ne furent effectivement pas remboursées.
Du point de vue événementiel, de lourdes menaces semblent être venues de l’est du
royaume de Babylone. Les Kassites formaient le premier ennemi qu’Abi-ešuh dut
affronter. À peine leur attaque repoussée, Abi-ešuh dut faire face à un autre adversaire
redoutable : les Élamites. Ceux-ci furent arrêtés aux portes de Sippar, mais purent
piller Kiš. Le royaume d’Ešnunna, qui avait été vaincu par Samsu-iluna, reprit son
indépendance, mais Abi-ešuh s’empara de son roi, nommé Ahušina. En revanche, il
ne put vaincre le roi du Pays de la Mer, Ilumma-ili, qui occupait au sud tout l’ancien
pays de Sumer. Le roi de Babylone tenta de détourner le cours du Tigre pour priver
d’eau son adversaire et alimenter l’Euphrate alors en voie d’assèchement. Il bâtit deux
forteresses (dûrum) auxquelles il donna son nom. La première, Dur-Abi-ešuh, se
trouvait sur le Tigre, juste en amont du barrage, à l’endroit de la prise d’eau du canal
Hammurabi-nuhuš-niši ; la seconde forteresse, également nommée Dur-abi-ešuh, fut
érigée à l’extrémité de ce canal, là où il rejoignait le cours de l’Euphrate.
Au bout de 28 ans, Abi-ešuh mourut et son fils Ammi-ditana lui succéda. Son
règne fut encore plus long, puisqu’il dura 37 ans. Nous avons la chance de connaître
la légende du sceau d’Ammi-ditana lorsqu’il était encore prince héritier. On la trouve
partiellement imprimée sur une enveloppe de tablette découverte à Harradum ; elle
contient une des mesures prises par le nouveau roi dans le cadre de la mîšarum qu’il
proclama à son avènement et qui fut commémorée dans le nom de l’an 2. L’étude de
ses noms d’années, dont les formulations complètes sont presque toutes connues,
permet de dresser un portrait du roi, qu’il faut naturellement étudier de manière
critique comme l’image que le souverain souhaitait donner de lui-même : c’est avant
tout celle d’un roi pieux et d’un bâtisseur.
286 Dominique charpin
Le règne d’Ammi-ditana fut marqué par une attaque contre Nippur. Contrairement à
ce qu’on a longtemps cru, la ville n’était alors pas désertée. Elle continua manifestement
à être habitée, peut-être de façon limitée : du moins le culte se poursuivit-il dans son
temple principal, l’Ekur, voué au dieu Enlil. C’est ce que montrent deux tablettes
datées de l’an 11 d’Ammi-ditana, où il est question d’une attaque contre la ville ;
l’identité de l’ennemi n’est pas indiquée, mais il s’agissait vraisemblablement de
troupes du Pays de la Mer. Un aspect du rétablissement de la situation est la
promulgation d’une nouvelle mîšarum en l’an 20. Mais, surtout, le nom de l’an 37
révèle un élément important du redressement qui s’opéra dans la seconde moitié du
règne : Ammi-ditana remporta une victoire sur le roi du Pays de la Mer.
spécifiquement lié au fait qu’il s’agit d’un roi et non d’un dieu. Les plus nombreux
concernent Abi-ešuh : Abi-ešuh-šamaš-niši, « Abi-ešuh est le Soleil du peuple » ;
Abi-ešuh-kima-ilim, « Abi-ešuh est comme un dieu » ; et même Abi-ešuh-ili, « Abi-
ešuh est mon dieu ». On rencontre aussi Ammi-ditana-iluni, « Ammi-ditana est notre
dieu », ou encore Ammi-ṣaduqa-iluni.
Les données sur la famille royale sont des plus minces. Le nom et l’origine des
épouses des quatre rois de la période nous demeurent inconnus. On ne sait rien non
plus du rôle des princes auprès de leur père pour cette époque. Le dossier des
princesses n’est pas plus nourri : les relations internationales étant beaucoup plus
limitées qu’au siècle précédent, nous n’avons aucune attestation de mariage
diplomatique. Le seul élément que nous puissions réellement apprécier est la
présence de princesses parmi les religieuses-nadîtum du dieu Šamaš à Sippar.
L’entourage des quatre derniers rois de la première dynastie de Babylone nous est
très mal connu ; néanmoins, quelques éléments sont bien intéressants, livrés
notamment par les listes de témoins de contrats qui montrent certaines charges
transmises de manière plus ou moins héréditaire. Beaucoup de ces hauts personnages
portaient un nom en rapport direct avec la personne du roi, même si celui-ci n’est pas
nommé comme dans l’onomastique basilophore qu’on a déjà étudiée. C’est le cas de
Balassu-lirik, nom qui signifie « Puisse sa vie être longue ! ». D’autres noms citent
le roi indirectement, comme sujet du verbe, tel le nom sumérien Tintireš-heku
(« Puisse-t-il entrer dans Tintir [= Babylone] ! »). Ce peut être aussi sous forme d’un
possessif ou d’un pronom : le nom peut être soit un constat, comme Šalim-ṭehhušu
(« Celui qui est proche de lui se porte bien ») ou Marduk-lamassašu (« Marduk est
son protecteur »). Il peut aussi s’agir d’un vœu, comme dans Liṭib-libbašu « Qu’il
soit satisfait ! », nom du barbier du roi sous Ammi-ditana.
L’étude de l’administration territoriale a commencé par ce constat : aucun texte ne
donne la liste des provinces. C’est donc en fonction des principales villes que nous
pouvons en supposer l’existence. On a commencé par la capitale, Babylone. En
raison de l’importance des occupations postérieures, les niveaux paléo-babyloniens
se trouvent à 12 mètres de profondeur. En 1907, une rupture de digue accidentelle
en amont du site, qui détourna l’Euphrate de son cours normal, permit pendant cinq
ans à l’équipe de Koldewey de fouiller en profondeur dans le secteur dit du Merkes :
cette zone d’habitation a livré des archives privées qui datent de la fin de Samsu-
iluna jusqu’au règne de Samsu-ditana. Les rois paléo-babyloniens tardifs ont dû
résider dans le palais qu’on sait avoir été bâti par Samsu-iluna mais dont on ignore
l’emplacement. Outre la capitale, il existait alors cinq provinces, avec pour chef-lieu
Sippar, Kiš, Dilbat, Rapiqum et Yabliya, mais nous n’avons que fort peu de
renseignements sur leurs gouverneurs à cette époque.
Les structures locales sont mieux connues. On a souvent considéré le groupe des
anciens avec le rabiânum à sa tête comme une institution analogue à nos conseils
municipaux dirigés par un maire : il s’agit d’un anachronisme. Le « maire » n’était
rien d’autre que le plus important des Anciens d’une ville, mais cette fonction ne
tournait pas annuellement comme l’avait cru Oppenheim : on a souvent des
successions de père en fils. Il n’existait pas de « conseil municipal » avec un nombre
fixe de sièges : comme dans bien des sociétés traditionnelles, « les Anciens » étaient
les chefs des principales familles locales, dont le nombre pouvait aller jusqu’à plus
de vingt. L’étude récente d’A. Seri a omis d’étudier les quartiers (bâbtum), alors
qu’il s’agissait d’une réalité urbaine, mais aussi sociologique, juridique et même
institutionnelle essentielle. On a pu montrer que le groupe des Anciens d’une ville
288 Dominique charpin
n’était pas autre chose que l’ensemble des chefs de quartiers. On a terminé en
décrivant les tâches, fort variées, du maire et des Anciens, telles que la collecte de
taxes, la responsabilité de la prison, ou la gestion du patrimoine de la ville.
Le cours a commencé par décrire la façon dont l’armée était organisée. L’existence
d’une hiérarchie à quatre niveaux est désormais confirmée : on rencontre d’abord le
« général », rabi Amurrim (noté par l’idéogramme UGULA [Link]), puis venait
le « colonel », rabi haṭṭim (noté UGULA GIDRI, autrefois lu « [Link] »), ensuite le
« lieutenant », laputtûm ([Link]₃) et enfin le « simple soldat », rêdûm (AGA.
ÚS). Bien entendu, nos traductions sont purement conventionnelles. Certains textes
montrent qu’un corps d’armée comptait environ 350 hommes : 1 général, 3 colonels,
de 8 à 14 lieutenants et 315 à 337 soldats. D’autres titres en relation avec l’armée
existent, comme celui de šâpir rêdê qui semble désigner une sorte de
« généralissime ». La place et le rôle de l’abi ṣâbim restent difficiles à déterminer.
Quant au mu’errum, c’était bien le chef d’une assemblée-puhrum, comme l’indique
la notation idéogrammatique de ce titre ([Link]).
Le Code de Hammu-rabi montre que les personnes qui accomplissaient un service-
ilkum pour le roi avaient droit à ce qu’on appelle une « tenure » (en babylonien,
ṣibtum) ; elle pouvait se composer d’une maison, d’un jardin et d’un champ. Les
bénéficiaires sont décrits avant tout comme des soldats, mais il est aussi question de
marchands ou de religieuses-nadîtum. Un certain nombre de procès permettent de
voir à quel point l’ilkum était devenu héréditaire dans le royaume de Babylone sous
les successeurs de Hammu-rabi : on est passé d’un système dans lequel le roi
attribuait la jouissance d’une terre en rémunération d’un service rendu à un système
dans lequel l’ilkum était ressenti comme une charge qui grevait une terre transmise
héréditairement. Le Code de Hammu-rabi excluait explicitement qu’un individu
puisse se faire remplacer. Sous Abi-ešuh, les archives d’Ubarum montrent une
distinction entre le « titulaire » (lit. qaqqad rêdîm), à savoir Ubarum, et son
« remplaçant » (tahhum), qui n’était autre que son frère Ili-iqišam. L’existence des
remplaçants était officiellement reconnue à l’époque, puisque les autorités accédèrent
à la requête du remplaçant d’Ubarum lorsqu’il exigea, comme rétribution de ses
services, une part de la tenure de son frère. Des textes administratifs montrent
comment étaient gérées les terres attribuées aux soldats. Enfin, quelques dossiers de
taille limitée permettent d’avoir des informations sur le statut de certains militaires :
on peut faire à leur sujet ce qu’on appelle aujourd’hui de la « micro-histoire ».
L’armée paléo-babylonienne tardive n’était pas seulement faite des soldats réguliers
et de leurs supérieurs hiérarchiques : une des caractéristiques de l’époque semble
avoir été le recours massif à des mercenaires. Comme souvent dans l’histoire, c’est
sûrement un des éléments qui contribuent à expliquer la chute de la première dynastie
de Babylone : les Kassites sont moins souvent mentionnés comme ennemis que
comme mercenaires, avant qu’une dynastie issue de leur peuple ne prenne le pouvoir.
Les devins jouaient un rôle très important dans la vie militaire : leur présence
auprès des troupes s’observe dans des listes de rations, comme à Dur-Abi-ešuh. Des
comptes de dépenses de moutons y mentionnent à la fois le nombre de bêtes, le nom
du devin, l’objet de la consultation et le nom du responsable du troupeau sur lequel
les animaux ont été prélevés. D’autres documents montrent la façon dont les devins
prenaient les oracles.
Civilisation mésopotamienne 289
Les forts jouaient un rôle important dans la vie militaire ; c’est ce que montrent
notamment les archives récemment publiées qui proviennent de Dur-Abi-ešuh. La vie
dans cette place forte peut être reconstituée grâce aux archives du grenier. Elles
donnent l’impression qu’il n’y avait qu’un petit noyau stable et que les soldats se
relayaient pour tenir la garnison. Les troupes venues de l’extérieur étaient conduites
par des dignitaires très importants : « chef des barbiers », « ministre », « ministre de
l’économie », ou encore « chef de l’assemblée ». Certaines troupes venaient de
Babylonie du Nord (Damrum et Kiš), d’autres étaient constituées de réfugiés
originaires des villes du Sud (Isin, Maškan-šapir et même Uruk, Durum et Ur).
Certains soldats sont caractérisés par des ethnonymes : Sutéens, Kassites, Gutis,
Élamites. Plus étonnante est la mention de troupes venues de Syrie occidentale (Alep
et Qatna). On a terminé par un examen critique de la thèse récente de S. Richardson,
qui a voulu établir une différence entre les forteresses, relevant du roi, et les villes,
relevant des dieux : au cœur de Harradum, que S. Richardson considère comme un
fort, le temple du dieu Addu était manifestement le sanctuaire principal de la ville. Les
serments étaient prêtés dans cette ville par Šamaš, Addu, Marduk et le roi. Il n’y a donc
sur ce point aucune différence entre une soi-disant forteresse et les autres localités.
Au total, l’impression qui domine est celle d’une Babylonie sur le qui-vive et
d’une militarisation croissante de la société.
C’est un problème général de l’histoire des civilisations que celui des gens
déracinés. Encore faut-il introduire des distinctions entre différents types de
brassages de populations. On pourrait retenir trois catégories différentes de
personnes déplacées : les immigrés, qui viennent d’ailleurs mais de leur plein gré,
espérant vivre mieux là où ils arrivent ; les exilés ou réfugiés, qui ont dû quitter leur
pays en raison de problèmes qu’ils y rencontraient ; et enfin les déportés, dont le cas
se distingue du précédent en ceci qu’ils ont été arrachés à leur pays d’origine par le
pouvoir régnant dans leur pays d’accueil. Mais on voit la limite de ces catégories :
les esclaves achetés à l’étranger ne sont pas à proprement parler des déportés.
Un groupe sûrement important numériquement dans la Babylonie du xviie siècle
était constitué par les personnes réfugiées du Sud sumérien ; j’entends par là les
habitants du sud de Sumer qui avaient dû quitter leur ville dans les années 10 à 12 de
Samsu-iluna, dans des conditions étudiées l’an passé. Certains sont bien documentés,
à commencer par les descendants des habitants d’Uruk réfugiés à Kiš. On trouve en
effet dans des textes de cette ville datant d’Ammi-ditana, Ammi-ṣaduqa et Samsu-
ditana, des individus voués au culte de divinités typiques du panthéon d’Uruk, à
savoir Ištar-d’Uruk (alias Urkitum), Nanaya et Kanisurra ; certains portaient des
titres caractéristiques comme celui de purificateurs-išippum, et d’autres, une
onomastique théophore d’Urkitum, de Nanaya ou d’une autre divinité urukéenne,
Uṣur-awassu. On trouve enfin des noms comme Uruk-liblut, « Puisse la ville d’Uruk
(re)vivre ! », ou Eanna-libluṭ, « Puisse le temple de l’Eanna (re)vivre ! », qui
témoignent de la nostalgie des exilés pour leur ville d’origine et le temple que leurs
ancêtres desservaient.
Les habitants d’Uruk ne furent cependant pas les seuls habitants du Sud à se
réfugier en Babylonie du Nord après que les armées de Samsu-iluna se furent retirées
de leur région : R. Pientka a ainsi relevé des traces de la présence possible d’anciens
habitants de Lagaš à Kiš. On note également la présence d’habitants de Larsa
290 Dominique charpin
Les dieux résidaient dans leurs temples sous forme de statues : c’était au personnel
cultuel masculin qu’il revenait d’en prendre soin, comme on l’a vu dans un premier
temps. On a ensuite examiné les différents types de femmes consacrées aux divinités.
Enfin, souhaitant que les divinités les guident dans leurs décisions, les Babyloniens
pouvaient les interroger par le biais des devins, auxquels a été consacrée la troisième
partie de ce cours.
Chaque ville de Babylonie avait un lien particulier avec une divinité et avec sa
demeure, désignée par un nom cérémoniel en sumérien. À Babylone, c’était Marduk
dans l’Esagil ; à Kuta, il s’agissait d’Erra dans l’Emeslam ; à Dilbat, Uraš résidait
dans l’E-ibbi-Anum. Dans chaque ville, il existait des temples voués à d’autres
divinités : ainsi, à Babylone, en plus de l’Esagil, demeure du dieu Marduk, trouve-
t-on l’Enamtila d’Enlil, l’Ekišnugal de Nanna, l’Enamhe d’Addu, etc. Enfin, dans un
temple, le culte n’était pas rendu à une seule divinité, mais aussi aux dieux et déesses
formant sa famille et son entourage : ainsi dans l’Esagil des offrandes étaient-elles
faites non seulement à Marduk, mais aussi à son épouse Zarpanitum, à leur fils
Nabu, etc.
296 Dominique charpin
Pour l’époque paléo-babylonienne tardive, c’est avant tout grâce aux listes de
témoins des documents juridiques qu’on arrive à reconstituer plus ou moins
complètement le personnel cultuel des sanctuaires les plus importants. Les
responsables des temples portaient le titre de šangûm ; ceux de l’Ebabbar à Sippar-
Yahrurum sont particulièrement bien connus. Une des principales responsabilités
des šangûms était de veiller au calendrier liturgique : les fêtes cycliques devaient être
célébrées au moment approprié. Des tâches particulières étaient remplies par
différentes catégories de titulaires, comme des lamentateurs-kalûm : chargés de
préserver ou rétablir l’ordre du monde en garantissant la bienveillance des divinités
envers les humains, ils psalmodiaient différents types de compositions, accompagnés
par des instruments de musique. Ils étaient regroupés sous l’autorité d’un chef (gala-
mah = kalamahhûm). La fouille d’une maison à Sippar-Amnanum (Tell ed-Dēr) a
révélé en 1975 les archives d’une famille de kalamahhûm voués à la déesse
Annunitum, comptant pas moins de 2 000 textes, dont quelque 350 ont été publiés
par l’équipe de Gand. On trouve aussi de nombreux purificateurs. Une des
nouveautés de l’époque paléo-babylonienne tardive est la multiplication du titre de
êrib bîtim : étymologiquement, l’expression composée signifie « entrant du temple »,
ce qui pose le problème de l’accès à l’intérieur des sanctuaires. On connaît une
stricte réglementation au Ier millénaire, mais il devait également y avoir auparavant
des zones inaccessibles au commun des mortels : les portiers étaient là notamment
pour exercer ce type de contrôle. Ils faisaient partie du « personnel auxiliaire »,
chargé de toute une série de fonctions qui à nos yeux n’ont rien de spécifiquement
religieux, mais qui étaient accomplies par des personnes exclusivement rattachées à
des temples et doivent donc être prises en compte : cuisiniers et brasseurs qui
préparaient les plats et les boissons alcoolisées servis aux divinités, ou encore
personnes chargées du nettoyage (kisalluhhum). Certaines activités religieuses ne se
limitaient pas à l’enceinte des temples : c’est ainsi que les lamentateurs-kalûm
étaient chargés des rites d’enterrement.
On peut désigner comme « prêtresses » des femmes qui jouaient un rôle particulier
dans le culte : nombreuses au IIIe millénaire, elles semblent avoir disparu dans le
courant du xviiie siècle. Il n’existait plus au siècle suivant que des femmes consacrées,
qu’on peut qualifier de « religieuses » : leur rôle consistait avant tout à intercéder
pour leur famille. Les plus connues sont les nadîtum vouées au dieu Šamaš vivant à
Sippar-Yahrurum ; leurs maisons étaient regroupées au sein d’une sorte de béguinage
(le gagûm), qui existait encore à cette époque malgré ce que R. Harris avait indiqué.
Les religieuses-nadîtum de Marduk, étudiées par L. Barberon, avaient un statut
différent, puisqu’elles pouvaient se marier ; les fouilles de Babylone ont retrouvé dans
le quartier du Merkes de nombreux documents les concernant, mais on en repère
aussi d’autres qui vivaient en dehors de la capitale. À Kiš, des nadîtum étaient vouées
au dieu Zababa, mais les femmes les mieux documentées sont les ugbabtum (NIN.
DINGIR) et surtout les kezertum (SUHUR.LÁ), regroupées dans des organisations
ayant des hommes à leur tête. Le statut des kezertum a été l’objet de nombreuses
discussions, N. Ziegler ayant montré qu’elles étaient avant tout des musiciennes. Elles
ont été comparées par N. Yoffee aux dēvadasī indiennes, car ces femmes consacrées
auraient également eu des activités sexuelles.
Le devin-bârûm posait aux dieux Šamaš et Addu les questions de ses clients lors
d’un rituel particulier consistant à sacrifier un animal ; dans les entrailles de celui-ci,
le devin « lisait » la réponse divine, favorable ou non, qu’il transmettait à son client.
Ce rôle d’intermédiaire entre les dieux et les hommes fait du devin un prêtre au sens
Civilisation mésopotamienne 297
que je retiens pour ce terme. Il existait entre eux une hiérarchie. En bas de l’échelle,
on trouve les « apprentis », identifiés comme tels dans le colophon de certains
manuscrits qu’ils avaient copiés ; au sommet se tenait le « chef des devins », titre
attesté pour la première fois à l’époque paléo-babylonienne tardive. Mais les devins
n’appartenaient pas au personnel des temples : ils étaient au service des individus
qui les rétribuaient au moment de la consultation. L’étude des rapports écrits faits
par les devins permettent de connaître la sociologie de leurs clients : sur les
24 rapports datés d’Ammi-ṣaduqa et Samsu-ditana, on relève des marchands, et
même un chef des marchands, ainsi qu’un šangûm, responsable du temple de Gula à
Sippar. À côté des spécialistes de l’haruspicine, d’autres catégories de devins
existaient, qui pratiquaient des disciplines moins « nobles » comme la libanomancie
(divination par l’examen de fumée), la lécanomancie (examen de gouttes d’huile sur
une surface d’eau) ou l’aleuromancie (examen de farine). L’oniromancie était
pratiquée par des devins-šâ’ilum ; alors qu’aucune femme n’est connue comme
devin-bârûm, on connaît des femmes-šâ’ilum (šâ’iltum), qui semblent avoir été
consultées parallèlement à des devins.
Le déclin du sumérien dans les textes écrits au xviie siècle constitue un changement
majeur du point de vue culturel. Cela ne veut pas dire que le sumérien disparut : il se
maintint en effet dans les textes commémoratifs, notamment les noms d’années
étudiés par R. Pientka. Il garda également une place importante dans la formation
des scribes, comme le montre le cas d’Ipiq-Aya, récemment étudié par F. van
Koppen. Néanmoins, on constate que l’emploi des idéogrammes dans les documents
paléo-babyloniens tardifs devint de plus en plus déviant : les scribes ne comprenaient
plus les marques casuelles du sumérien, et décalquaient la construction sur celle de
l’akkadien. Ce recul du sumérien au profit de l’akkadien s’observe pour des genres
de textes différents : on l’a vu pour les procès de Dur-Abi-ešuh. On le constate
également avec les hymnes royaux. Au xviie siècle, on connaît deux textes de ce
genre. Le premier est un hymne à Marduk avec intercession pour Abi-ešuh, rédigé en
sumérien. Le second, un hymne à la déesse Ištar avec intercession pour Ammi-
ditana, fils et successeur d’Abi-ešuh, est en revanche écrit en akkadien : une telle
différence est très significative.
La littérature akkadienne connut au xviie siècle une période de développement
remarquable qui contraste avec le déclin de la littérature sumérienne. L’évolution se
voit d’abord en ce qui concerne les recueils techniques : on constate à cette époque la
constitution de véritables recueils de présages, qui aboutirent aux grandes séries du
premier millénaire. De cette période datent également des hymnes comme celui voué
à la déesse Ištar (AO 6035), ou le psaume pénitentiel publié par Nougayrol sous le
titre « Une version ancienne du “Juste souffrant” » et qu’il estimait de la même main
que l’hymne à Ištar avec intercession pour Ammi-ditana. Mais surtout, le
développement de la poésie narrative aboutit à ce chef-d’œuvre qu’est le poème du
Déluge, que nous appelons du nom de son héros, Atram-hasis, le « Très-Sage », une
sorte de Noé babylonien, auquel on a consacré un long développement.
La prise en compte du contexte historique permet un enracinement concret de
l’étude des textes littéraires qui est à mes yeux encore trop rarement pratiquée. Il est
vrai que la grande majorité des manuscrits n’a pas de contexte archéologique connu,
mais les avancées de nos connaissances permettent de proposer des hypothèses de
plus en plus assurées : il est désormais possible, non seulement de chercher, mais de
trouver des traces du rôle qu’ont joué les réfugiés du Sud en Babylonie du Nord dans
la transmission de leurs traditions, même si pour cela ils ont dû abandonner presque
complètement la langue sumérienne.
Cours à l’extérieur
Recherche
Mon équipe de chaire, constituée par A. Jacquet (chercheur permanent) et
F. Nebiolo (ATER), a été renforcée comme l’an passé par les chercheurs du projet
ANR « EcritUr », financé pour 36 mois par l’ANR depuis le 1er octobre 2017 :
B. Fiette, M. Béranger, V. Chalendar et N. Ait Said-Ghanem. Les recherches
s’appuyant sur les textes d’archives découverts à Tell al-Muqayyar (environ
1 500 tablettes cunéiformes publiées à ce jour), on a poursuivi leur édition électronique
sur le site [Link] : la plupart des textes ne sont en effet connus que sous
forme de copies autographes, accompagnées au mieux par un catalogue et des index.
Un très gros travail de remembrement des archives a pu être accompli, grâce
notamment à la documentation des fouilles de Woolley, désormais mise en ligne sur
le site Ur-Online ; des notes « En marge d’EcritUr » ont régulièrement donné dans le
périodique NABU des informations sur certaines découvertes particulièrement
intéressantes.
La période de confinement de deux mois (mi-mars à mi-mai 2020) n’a pas empêché
les membres du projet de se retrouver virtuellement une fois par semaine, en général le
vendredi après-midi. Nous avons pu apprécier la possibilité de continuer à travailler sur
notre base de données avec des connections VPN fournies par la DSI et grâce à la
bibliothèque numérique que nous avions eu la prudence de constituer. Cette période de
confinement a été en grande partie consacrée à l’élaboration d’un site de visite virtuelle
de la ville d’Ur à l’époque paléo-babylonienne, nommé « VisitUr ». Il ne s’agit pas de
reconstitutions 3D selon la mode actuelle ; nous n’en avions ni les moyens ni le désir.
Nous souhaitions donner accès d’une manière nouvelle aux informations disponibles
pour les différents quartiers et bâtiments fouillés, grâce à un plan interactif mêlant
vidéos, photos, textes et liens vers d’autres sites. De façon plus classique, la préparation
d’un gros ouvrage collectif (ARCHIBAB 4. Nouvelles recherches sur les archives d’Ur
d’époque paléo-babylonienne) s’est également poursuivie.
À l’automne 2019, j’ai participé à la reprise des fouilles de Larsa (Tell Senkereh)
par une équipe dirigée par R. Vallet (UMR 7140 « Arscan ») : un retour aux sources,
si l’on peut dire, puisque c’est à Larsa de septembre à décembre 1974 que j’avais fait
mes premières armes sur un chantier archéologique au Proche-Orient, site dont j’ai
été épigraphiste pour les campagnes 1985, 1987 et 1989. Depuis trente ans, les
travaux, comme sur la plupart des sites du sud de l’Irak, avaient été interrompus.
L’étendue de ce tell gigantesque fait que les dégâts dus aux fouilles clandestines
récentes n’empêchent pas le travail de reprendre de manière fructueuse, comme on
Civilisation mésopotamienne 301
en a fait l’agréable expérience. Il est vrai qu’il est désormais possible d’avoir recours
à des technologies impensables il y a trois décennies (prospection géophysique,
survol par drône, etc.).
Je continue également à travailler à la publication et à l’exploitation des archives
royales de Mari dans le cadre de l’équipe « Mondes mésopotamiens » de
l’UMR 7192 : comme codirecteur de la série Florilegium Marianum, j’ai notamment
relu le manuscrit de L. Marti consacré aux textes d’administration de la viande dans
le palais de Mari. J’ai également intégré à la base ARCHIBAB les nombreux textes
de Mari récemment publiés, m’étant notamment chargé des quelque 200 nouvelles
lettres publiées par J.-M. Durand dans ARM 33 en juin 2019 (métadonnées, mise
aux normes de la transcription, lemmatisation) ; les photos ont été montées et
intégrées par F. Nebiolo.
J’ai participé le 8 décembre 2019 à la soutenance de l’Habilitation à diriger des
recherches de M. Lionel Marti, dont j’étais le « garant » auprès de l’ED de l’EPHE ;
le jury, présidé par Mme N. Ziegler (CNRS), comportait également Mme A. Otto
(LMU Munich) et MM. G. Chambon (EHESS) et M. Guichard (EPHE).
Publications
Charpin D., « Mari », in C. Helmer, S.L. McKenzie et T. Römer (dir.), Encyclopedia of the
Bible and Its Reception, vol. 17, Berlin/Boston, De Gruyter, 2019, p. 896-899.
Charpin D., « Priests of Ur in the Old Babylonian period: A reappraisal in light of the 2017
discoveries at Ur/Tell Muqayyar », Journal of Ancient Near Eastern Religions, vol. 19, 2019,
p. 18-34.
Charpin D., « Quelques aspects méconnus du statut et du rôle des quartiers-bâbtum dans les
villes paléo-babyloniennes », in S. Valentini et G. Guarducci (dir.), Between Syria and the
Highlands. Studies in Honor of Giorgio Buccellati & Marilyn Kelly-Buccellati, Rome, Arbor
Sapientae Editore, coll. « SANEM », vol. 3, 2019, p. 100-112.
Charpin D., « Les archives royales de Mari, 85 ans de recherche », Claroscuro. Revista del
Centro de Estudios sobre Diversidad Cultura, vol. 18, no 2, 2019, p. 1-46 [hal-03022497].
Charpin D., « L’élection du P. Scheil au Collège de France en 1905 », in A. Azzoni
et al. (dir.), From Mari to Jerusalem and Back: Assyriological and Biblical Studies in Honor of
Jack Murad Sasson, University Park, Eisenbrauns, 2020, p. 26-68 [hal-03627001].
Charpin D., « Un clergé en exil : le transfert des dieux de Nippur à Dur-Abi-ešuh »,
in U. Gabbay et J.-J. Pérennès (dir.), Des polythéismes aux monothéismes. Mélanges
d’Assyriologie offerts à Marcel Sigrist, Louvain/Paris/Bristol, Peeters, coll. « Études
Bibliques. Nouvelle Série », no 82, 2020, p. 149-187.
Charpin D., « Philippe Jolivald, traducteur des Epigrammata du P. Scheil », in U. Gabbay et
J.-J. Pérennès (dir.), Des polythéismes aux monothéismes. Mélanges d’Assyriologie offerts à
Marcel Sigrist, Louvain/Paris/Bristol, Peeters, coll. « Études Bibliques. Nouvelle Série »,
no 82, 2020, p. 306-307.
Charpin D., « En marge d’EcritUr, 4 : Rim-Sin II, roi d’Ur ? », Nouvelles assyriologiques
brèves et utilitaires (NABU), vol. 2019/1, note brève no 19, p. 30-31.
Charpin D., « En marge d’EcritUr, 5 : une tablette divinatoire au no 7 Quiet Street », Nouvelles
assyriologiques brèves et utilitaires (NABU), vol. 2019/1, note brève no 20, p. 31-32.
302 Dominique charpin
Béranger M., « Dur-Abi-ešuh and the aftermath of the attack on Nippur: New evidence from
three unpublished letters », Revue d’assyriologie et d’archéologie orientale, vol. 113, 2019,
p. 99-122, [Link]
Béranger M., « En marge d’EcritUr, 9 : la liste des noms d’années de Sumu-El découverte au
No. 1 Broad Street », Nouvelles assyriologiques brèves et utilitaires (NABU), vol. 2020/2, note
brève no 52, p. 115-117.
Béranger M., « En marge d’EcritUr, 10 : l’imbroglio des No. 1, No. 3 et No. 5 Store Street »,
Nouvelles assyriologiques brèves et utilitaires (NABU), vol. 2020/2, note brève no 53,
p. 117‑118.
Béranger M., « Glimpses of the Old Babylonian syllabary. Followed by some considerations
on regional variations and training in letter-writing », in S. Fischer et J. Klinger (dir.),
Keilschriftliche Syllabare. Zur Methodik ihrer Erstellung, Gladbeck, PeWe Verlag,
coll. « Berliner Beiträge zum Vorderen Orient », vol. 28, 2019, p. 17-38, 196879923-Berliner-
beiträ[Link].
Fiette B., « Nouveaux documents sur la gestion de la terre dans la région de Larsa », Revue
d’assyriologie et d’archéologie orientale, vol. 113, 2019, p. 89-98, [Link]
assy.113.0089.
Civilisation mésopotamienne 303
Jacquet A., « The hubullum-debt in the Old Babylonian period and its trace in the loan
contract documentation », in S. Démare-Lafont (dir.), Debt in Ancient Mediterranean
Societies: A Documentary Approach. Legal Documents in Ancient Societies VII, Paris,
August 27-29 2015, Genève/Paris, coll. « HEO », vol. 56, 2019, p. 25-59.
Jacquet A., « New etiquettes from Lagaba concerning beer and by-products, and the
placement of the year MU GIBIL » (avec D. Lacambre), Nouvelles assyriologiques brèves et
utilitaires (NABU), vol. 2020/1, note brève no 11, p. 23-27.