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Avignon 73 :
Pour un front culturel révolutionnaire.
Cinéma militant, animation culturelle.
La Résistance palestinienne
et le cinéma.
Sur La Chine, sur Avanti.
Réflexions sur le cinéma
algérien.
Pratique artistique et
■ lutte idéologique.
7 francs.
Sommaire
N° 248
Avignon : 73
Pour un front culturel révolutionnaire, p. 5
Bilan de la commission “ cinéma m ilitant” , p. 13
Bilan de la commission “ animation culturelle” , p. 17
Fonction critique, p. 39
Sur La Chine, p. 41
Sur Avanti, p. 45
Pratique artistique et
lutte idéologique, p. 53
Rédaction : Jacques Aumoni, Claude Bourdin. Les manus Revue mensuelle de Cinéma.
Pascal Bonitzer, Jean - Louis crits ne sont pas rendus. Tous
Comolli, Serge Daney, Pascal droits réservés. 13, rue des Petits-Champs,
Kané, Jean Narboni, Jean- P a ris-l'r - Administration-
Pierre Oudart, Philippe Pakra- Abonnements, rédaction
douni, Serge Toubiana. A dm i Copyright by Les Editions de 742-37-07. Mise en page et
nistration Jacques Aumont, ('Etoile. fabrication : Daniel et C ‘\
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Offre spéciale Nous offrons à nos lecteurs la collection complète des 24 numéros dans
lesquels ont paru les textes d’Eisenstein (n01 208 à 211, 213 à 227 et
231 à 235), au prix spécial de 66 F. (Offre valable dans la limite des
exemplaires disponibles.)
Cet été à Avignon s’est tenu un stage à l’initiative des Cahiers du Cinéma, en
vue de la constitution d ’un Front culturel révolutionnaire. Cent cinquante partici
pants ont échangé leurs expériences dans le domaine des pratiques culturelles,
essentiellement le cinéma, l’animation culturelle et les arts plastiques. Le texte ci-
dessous représente le bilan des cinq journées de débats et propose une base
d ’accord à la discussion de tous ceux qui, professionnels ou amateurs, travaillent
dans un secteur de la culture en tant que producteurs (cinéma, musique, théâtre,
arts plastiques, etc.) ou en tant que diffuseurs (animation culturelle, journalisme,
enseignement, etc.).
Cinq ans après Mai 68, si l’on veut définir une politique culturelle révolutionnaire
et s’organiser pour la mettre en œuvre, il faut partir d'une double constatation :
— 10 A mesure que se développe la lutte révolutionnaire du peuple, le besoin se
fait plus pressant de s’emparer des armes culturelles. La lutte crée un formidable
appel d ’air en faveur d’un art au service de la révolution.
— 2° Depuis une dizaine d ’années, parmi les producteurs et diffuseurs de culture
(P.D.C.) sur lesquels la bourgeoisie compte pour endormir le peuple, nombreux
sont ceux qui remettent en question leur fonction sociale et choisissent le camp
révolutionnaire.
Répondre aux nouveaux besoins culturels des masses en lutte et définir la place
des P.D.C. dans la révolution, voilà deux tâches très importantes pour la révolu
tion. Pour les mener à bien, une organisation de masse luttant sur le front spéci
fique de la culture est une nécessité.
Pour construire cette organisation, nous ne partons pas de zéro. L ’idée d’ouvrir
dans la lutte de classe un Front de la culture n’est pas nouvelle. Déjà dans les
années 60 apparaissait chez les P.D.C. un mouvement de contestation, dont nous
devons mesurer les apports. Prenons un exemple : vers 1966-1967, un groupe
d ’artistes plasticiens parvenait à faire du Salon de la Jeune Peinture une tribune
au service de la lutte du peuple vietnamien en imposant la Salle rouge pour le Viet
nam. Cette initiative était en rupture avec les formes de révolte purement négative
longtemps dominantes chez les artistes : la dérision, la subversion, le sabordage.
C ’était aussi une rupture avec l’attentisme révisionniste (pas toi ! pas ici ! pas
maintenant !), rupture avec l’idée selon laquelle les luttes révolutionnaires déci
sives se déroulent toujours ailleurs que là où Ton est. En 1968, bon nombre de ces
artistes allaient participer à l’Atelier populaire des Beaux-Arts qui devait produire
6 Avignon.
la plupart des affiches de Mai. Pendant une courte période se trouvèrent réunies
les conditions d ’une rencontre entre les nouveaux besoins culturels des masses et
les aspirations révolutionnaires des P.D .C
Au lendemain de Mai 68, faute de réaliser un minimum d ’unité politique sur la
place du combat culturel dans la révolution, sur le rôle spécifique des P.D.C., le
groupe de la Jeune Peinture ne put survivre longtemps. Dans le domaine du
cinéma, les Etats généraux issus de Mai 68, pour les mêmes raisons, devaient
connaître un sort analogue. Depuis, des groupes divers ont continué à mener des
expériences souvent intéressantes, mais aucune tentative d ’unification n*a connu
de succès.
Il est bien évident que l’absence d’unité sur la question de la culture reflète les
insuffisances du mouvement révolutionnaire, et ses divisions. Mais devons-nous en
conclure qu’il faudra attendre l’unification du mouvement pour entreprendre
l’édification d ’un Front culturel ? Ne pourrait-on pas alors laisser de côté les dif
ficultés politiques et se contenter d ’une « coopérative » offrant des services pure
ment techniques? Ces deux orientations sont le reflet d’une vision étroite de la
culture révolutionnaire. En effet, il y a une façon de limiter la culture au rôle d ’un
simple instrument technique. Certes la culture n’est pas une fin en soi. Elle est
subordonnée à la lutte politique, mais la manière dont on la pratique a une signifi
cation politique. Les pratiques culturelles ne sont pas de simples procédés de
mobilisation des masses dans la perspective de la révolution. La culture révolu
tionnaire est bien une' arme au service de l’émancipation du peuple, mais elle fait
également partie du but final pour lequel il se dresse et combat. La façon dont on
conçoit les pratiques culturelles aujourd’hui donne une certaine idée de la société
que l’on veut construire.
C’est pourquoi les luttes qui se déroulent sur le terrain culturel concernent le
contenu même de la révolution : on y voit apparaître les germes de nouveaux rap
ports sociaux. Or, pour faire le bilan de ces luttes culturelles, il faut y participer
directement ; il faut que tous ceux dont les pratiques spécifiques concernent le
culturel s’organisent pour mener des enquêtes et en tirer des leçons générales. Bref,
le besoin d ’un Front culturel se fait sentir dès aujourd’hui. Si nous ne voulons pas
soumettre tout travail de masse culturel au préalable d ’une clarification politique
générale, c’est parce que nous pensons que le Front culturel peut contribuer à cette
clarification.
Bien sûr il ne suffit pas d ’être partie prenante de la lutte pour en composer une
image révolutionnaire. Dans toute lutte il y a des contradictions, un conflit aigu
entre les positions qui conduisent à l'échec et celles qui vont dans le sens de la
victoire, et ce clivage n’apparaît pas spontanément. Le choix du sujet et le choix
du point de vue sur le sujet engagent donc la responsabilité politique d ’un P.D.C.
Par exemple, tantôt on met l’accent sur l’analyse et la critique des ennemis du
peuple, mais dans ce cas tout dépend du rôle que l’on attribue au camp du peuple.
Entre R.A.S. et Attention aux provocateurs (film réalisé à Vincennes en 1973),
il y a une différence de nature. L ’un et l’autre prennent pour sujet les forces hos
tiles à la lutte du peuple algérien : l'Armée française dans le premier cas, le P.C.F.
dans le second. Mais alors que pour ce dernier film, le peuple algérien est présenté
comme la force à partir de laquelle se détermine le P.C.F., dans le film de Boisset
le peuple algérien est relégué au rang de figurant : il compose la toile de fond d ’un
film « de gauche * sur les techniques de mise en condition du contingent.
Mais le besoin qui se fait sentir de plus en plus nettement n’est pas tant de dé
masquer et de critiquer l’ennemi de classe que d ’esquisser des issues positives.
C ’est en ce sens que le problème du héros positif est à l’ordre du jour. Cependant
il faut se garder d ’idéaliser le camp du peuple. C’est le défaut essentiel de Shang
haï au jour le jour, qui a tendance à escamoter les contradictions et les difficultés
passées et à venir. C’est que les produits culturels ne doivent pas être seulement
des stimulants pour la lutte ; ils doivent donner des armes pour vaincre. Par consé
quent, lorsqu’on met à jour toutes les contradictions au sein du peuple, ce n’est
pas dans le but de faire « objectif », de montrer * toute la complexité > du réel,
mais dans le but de contribuer à la résolution de ces contradictions au profit du
peuple.
Voilà donc quelques axes qui devraient selon nous définir une production cultu
relle militante, mais l’efficacité dépend des conditions dans lesquelles un produit
est diffusé. Si on laisse aux circuits bourgeois (marché, appareils culturel et sco
laire) le soin de le diffuser, ou bien il ne sera pas diffusé du tout, ou bien ce sera
dans des conditions telles qu’il sera vidé de tout son contenu : ainsi les affiches de
Mai 68 ont terminé chez les marchands de tableaux et Pompidou a pu se payer
le luxe d ’inviter leurs auteurs à la fameuse expo. Sans écarter systématiquement
l’utilisation des circuits bourgeois, on voit toute l’importance de l’organisation
d ’une diffusion militante. Sa fonction serait d’abord de donner un support critique
au produit, afin notamment de neutraliser les effets négatifs des défauts q u ’il peut
contenir. Assorti d ’un cadre critique, l’analyse de ces défauts peut devenir très
instructive. De plus, une diffusion militante a pour but de déterminer l’opportunité
d ’un produit en fonction d ’une situation concrète. Elle permet de faire un bilan
des effets du produit sur son public et contribue par là à l’élaboration de nouveaux
produits mieux adaptés à leurs buts.
On voit par là qu’un Front culturel regroupant autour d ’un projet politique
commun producteurs et diffuseurs que nous réunissons par commodité sous ce
sigle unique, mais que la division capitaliste du travail sépare, constitue un instru
ment de travail collectif indispensable à l’intervention culturelle révolutionnaire.
Dire qu’il y a une spécificité de la forme des produits culturels signifie qu’un
contenu idéologique déterminé ne peut s’accommoder de n’importe quelle mise en
forme, ainsi l’expérience situationniste tentée sur un western de Hong-Kong est
significative : l’objectif consistait à détourner le sens idéologique du film en trafi
quant les sous-titres pour faire passer un discours subversif, mais la forme de nar
ration du film, la conception individualiste du héros, la violence fasciste des images
ne pouvait, au mieux, que se prêter à une œuvre de dérision ; on imagine assez mal
l’utilisation d ’un tel procédé pour exalter la lutte du peuple vietnamien. Ce cas
8 Avignon.
Les quelques jalons que l'on vient de poser pour une production culturelle répon
dant aux besoins des masses ne constituent qu'un point de départ qui se révélerait
vite très insuffisant si l’on ne les situait pas par rapport à une question décisive pour
la place de la lutte culturelle dans la révolution : est-on décidé à mettre en ques
tion, sur le terrain des pratiques culturelles, la division capitaliste du travail et la
fonction de spécialiste des producteurs et diffuseurs, des artistes ? Et si cette ques
tion est décisive, c’est parce que ce n’est pas nous qui la posons mais les luttes de
masse depuis Mai 68. Tout indique que le caractère nouveau des luttes de ces der
nières années tient en ce qu’elles mettent en cause l’organisation capitaliste de la
production (grève des O.S., lutte des Lip, etc.), les rapports oppressifs à l'école,
dans la famille, etc. En particulier, la division entre travail manuel et travail intel
lectuel est l’objet d ’une contestation de plus en plus radicale. Dans le domaine spé
cifique de la production culturelle conçue comme faisant partie du travail intel
lectuel au sens large, certains signes d ’une telle contestation sont perceptibles. Ces
indices sont de deux sortes : négatifs d ’une part ; formes de refus de la part des
masses de consommer passivement de la culture, comme cela apparaît dans la
vague d ’insubordination scolaire, par exemple ; positifs d’autre part ; c’est ici la
prodigieuse floraison des formes culturelles des minorités nationales (occitanes,
bretonnes, basques, corses) et des nationalités immigrées. C’est surtout la prise en
Pour un front culturel révolutionnaire. 9
Ce qui suppose donc qu’ils ont quelque chose à leur apporter. Cette remarque
est importante, parce que des courants ouvriéristes dans le mouvement révolution
naire ont contribué à donner un sens purement négatif au mot d ’ordre : « Les
intellectuels — et en particulier, pour ce qui nous concerne, les artistes — au
service du peuple ! » Selon cette conception, le seul service qu’un intellectuel
puisse rendre au peuple, c’est de renoncer à penser à sa place. Comme si par le
simple fait de s’abstenir de créer, un artiste libérait immédiatement chez les ou
vriers le pouvoir de créer à leur tour. Ainsi, par exemple, au sein des Etats Géné
raux du cinéma, l’une des tendances avait pour tout programme : « La caméra
aux ouvriers ! ». Cette conception doit être sérieusement critiquée dans la mesure
où cc que nous avons dit sur la nécessaire remise en question du statut de spécia
listes des artistes, risque de prêter à confusion. Cette conception ne tombe pas du
ciel et nous aurons sans doute à la combattre au sein du Front culturel, parce
qu’elle repose sur une tendance idéologique spontanée dans la petite-bourgeoisie
intellectuelle : fétichisme et culpabilisation de l’origine de classe, auto perfection
nement, moralisme, etc.
Cette conception est doublement nuisible :
1° Elle désarme les travailleurs dans la mesure où elle leur donne à croire qu’ils
possèdent déjà les armes du combat culturel et qu'il ne leur manque que l’audace
de les utiliser. C'est ne pas voir que la division capitaliste du travail sépare maté
riellement les masses des moyens non seulement techniques (la fameuse caméra !)
de la création culturelle, mais aussi des savoir-faire, des connaissances rationnelles
accumulées à travers les luttes révolutionnaires, des moyens idéologiques de cri
10 Avignon.
tiquer les pièges de la culture bourgeoise, sans compter les conditions économiques
et politiques d ’une libre initiative culturelle. On ne combat pas la division du
travail par le mépris.
2° Cette conception fait obstacle à l’alliance des P.D.C. progressistes et révolu
tionnaires avec la classe ouvrière ; et ceci parce qu’elle place les P.D.C. devant
l’alternative suivante : ou bien vous abandonnez votre pratique spécifique de musi
cien, d ’animateur, de peintre, etc., au profit d'une conception et d ’une pratique
abstraite et désincarnée du militantisme..., et vous vous coupez par là même de
votre milieu ; ou bien vous n’êtes bon qu’à rester dans votre ghetto et on passera
vous voir de temps en temps pour du fric ou pour une signature. Ces pratiques
manipulatoires doivent être fermement critiquées afin d ’en éviter le retour, parce
qu’elles sont incompatibles avec les tâches révolutionnaires qu’un Front culturel
doit proposer aux artistes, aux diffuseurs, qui veulent servir réellement et efficace
ment le peuple.
Ce texte est un élément pour un débat. Il représente l’état actuel de notre unifi
cation, mais il n’a de sens que s’il est critiqué, précisé et enrichi par tous ceux
qui ressentent l’importance de la lutte culturelle. Il pourra alors constituer un ma
nifeste du Front culturel, conçu non pas tellement comme une délimitation statique
de ce qui entre dans le Front et de ce qui reste dehors, mais plutôt comme des
axes de travail en vue d ’une unification progressive.
Toute correspondance au sujet de ce texte doit être adressée aux Cahiers du Ci
néma, 13, rue des Petits-Champs, 75001 Paris,
(Ce texte, ainsi que les deux bilans suivants, sont réunis en brochure. Les lecteurs
qui voudraient diffuser cette brochure peuvent en commander à nos bureaux. Prix
de vente : 1 F.)
Bilan
de la commission
“ cinéma militant
Ce premier bilan a été rédigé par un groupe de camarades parisiens, à partir des
discussions qui ont eu lieu à Avignon et depuis Avignon. Ces camarades
(cinéastes, enseignants, journalistes) ont tous eu une expérience directe, plus ou
moins approfondie, de la production et/o u de la diffusion du cinéma m ilitan tl. 1. Le terme de cinéma «m ili
tant », bien que peu satisfai
Par ailleurs, nous nous sommes efforcés de prendre également en com pte l acquis sant, nous a paru cependant
de la production et de la diffusion de films militants depuis mai 68. Comme le commode, dans la mesure où
il est consacré par l'usage. Il
bilan général d ’Avignon ce texte n ’est pas définitif : il est à critiquer, à rectifier faudra y revenir, et caractéri
et éventuellement à compléter, par tous les camarades qui n'ont pas pu prendre ser de façon plus précise le
type de films produits à l'heure
contact avec la Commission « Cinéma militant » (notamment les camarades de actuelle.
province).
Par ailleurs, les éléments de bilan que nous dégageons ci-dessous sont à consi
dérer com me une base de travail provisoire : ils constituent une première plate
forme d ’unification, sur la base d ’axes de travail positifs, et ne définissent pas des
critères d'appartenance ou de non-appartenance au Front.
— d ’autre part, q u ’il ait conscience que sa responsabilité politique est engagée
dans son travail de cinéaste. II faut lutter à la fois contre le suivisme qui, sous
prétexte de ne pas dépasser le niveau des éléments avancés des masses, revient à
produire un reflet passif de la réalité, et contre l’avant-gardisme, qui repose tou
jours sur le mépris des masses. Dans l’état actuel du cinéma militant, il apparaît
que c’est le suivisme, et son corrolaire le spontanéisme, qui sont le danger prin
cipal (parce que, objectivement, la tendance dominante).
L ’expérience des divers groupes qui ont pratiqué la diffusion militante de films
a montré la nécessité de lutter contre des styles de diffusion erronés :
— la diffusion activiste, instaurant un rapport mécanique entre la projection d ’un
film et une action immédiate suscitée par la projection (pouvant être sans aucun
rapport avec le film projeté et les problèmes q u ’il pose). C ’est une tendance répan
due parmi certains camarades de la C.D.P. ;
— la diffusion-rassemblement : qu’importe ce qu’on projette, pourvu q u ’on ras
semble du monde. Un exemple récent ont été les projections « bouche-trou » faites
à la Faculté de Censier lors des grèves du printemps dernier ;
— la diffusion « boîte à lettres », consistant à simplement gérer un catalogue
éclectique cette conception a été de façon dominante celle des camarades du
groupe « Cinéma libre » (conception sur laquelle ils sont eux-mêmes revenus de
façon critique).
Cette lutte ne pourra être menée que si l’on met l’accent sur l’aspect actif de la
diffusion ; il importe donc d ’insister sur la nécessité absolue d ’obtenir des bilans
réels de la diffusion, qui permettent à la fois d ’assurer une utilisation plus efficace
des films lors de diffusions futures, et de susciter de nouvelles productions sur la
base de la critique des erreurs des films projetés. Cette pratique du bilan existe
déjà de façon partielle au sein de certains groupes de production/diffusion (« Torr
e Benn », groupe des paysan s-tra va illeurs) qui ont pris en main de façon systé
matique la circulation de leurs films. A partir de ces exemples concrets, il faudra
le plus rapidement possible étendre cette pratique à l’ensemble du Front.
Ceci nous montre l’aspect actif de la diffusion militante dans le processus de
construction du Front culturel : une diffusion correcte constitue un premier pas
vers la transformation du Front en organisation de masse; et vers sa prolétarisa
tion. Bile est [Link] un moyen important d ’enquête, fournissant des éléments
16 Avignon.
de connaissance sur les désirs culturels des masses, sur [es « embryons » de cul
ture prolétarienne.
Enfin, l’aspect principal, pour nous, de la diffusion de films, est la diffusion à
l’intérieur du Front ; à ce-sujet, il est possible dès maintenant de prévoir l’orga
nisation de stages de critique de films militants, en liaison avec des groupes d’ou
vriers et de paysans (à partir des contacts déjà établis par les participants du
Front). Ceci ne doit pas empêcher, à titre secondaire, des interventions plus ponc
tuelles du Front, en réponse à des demandes extérieures.
3. Question de l ’unification.
Suite à une réunion qui s’est tenue à Paris début octobre, le bilan a été divisé en
deux parties.
1. Une première partie portant sur l’idéologie dominante dans l’animation et qui
reprend pour l’essentiel des éléments acquis avant Avignon. Ceux-ci n’ont pas été
discutés pendant le stage, mais ont constitué une base de référence implicite per
manente, par là même un facteur d ’unification.
2. Une deuxième partie portant sur les perspectives d’action dans l’animation,
dans une optique révolutionnaire. Cette question a été au centre des discussions et
échanges d’expérience. On s’est contenté, ici, d ’en retracer les grandes lignes. Dans
la mesure où cette question constitue désormais l’essentiel du travail, chaque point
sera largement développé, dans les prochains numéros des Cahiers, sur la base de
comptes rendus de bilans.
On espère bien que la publication de ce bilan permettra le développement des
critiques et la rectification des appréciations qu’on a été amené à porter et des
propositions qu'on avance aujourd’hui.
dans le maquis, dans cette vie volontaire et difficile, le désir de partage culturel
existait. Ces hommes percevaient profondément ce qu’ils avaient en commun.
Jamais peut-être des Français de tout milieu, de tous les horizons politiques, de
toutes formations, de toutes conditions sociales, qui ensemble essayèrent de dé
fendre, de maintenir la liberté et la dignité humaines, n'avaient aussi ardemment
désiré partager ce qu’ils possédaient.
Un des plus importants mouvements de recherche pédagogique et de formation
d ’animateurs d ’éducation populaire, Peuple et Culture, est né dans les maquis, à
partir de ces idées. Un réseau d ’éducateurs se monte alors : « Et le soir, à la veillée,
ils essaient de partager cette culture qui autrefois divisait les hommes et désormais
1. Benigno Caceres : Histoire les ré u n it1 »
de l‘iducation populaire, p. 138.
A la Libération, ce courant idéologique s’affirme. En même temps, les aspects
positifs d ’appel à l’unité contre l’envahisseur, de lutte contre le fascisme, d ’aspira
tion à un mondé nouveau, qu’il pouvait contenir, se transforment en autant d’appels
à la collaboration de classe, pour le bien de la « renaissance française ». Les idées
se précisent, prennent forme. Les gens s’organisent. Après s'être serré les coudes
dans les pires conditions, ne pouvait-on penser qu’une perspective nouvelle était
offerte, qu’enfin les Français dans leur ensemble retrouveraient le sens de la
communauté et du partage? L’animation s’intégre naturellement dans cette vaste
offensive de l’idéologie réformiste. Finis les déchirements entre classes, les querelles
dépassées. Français, des tâches prioritaires vous attendent : il faut reconstruire le
pays, remettre l’économie debout. Un consensus social s’impose : « la bataille de la
production ». Par une formidable levée de masse, enthousiaste et volontaire, mobi
liser toute la France dans un prodigieux effort de travail :
* Tous et toutes au travail,
Pour la reconstruction de notre Patrie ;
Pour le redressement économique de la France.
En avant ! Pour que rayonne à nouveau à travers le monde, Vincomparable éclat
2. Appel pour la bataille de la du génie français2. »
production. Etats généraux de
la renaissance française, convo Objectivement, cela menait à relancer la production capitaliste, à renforcer
qués par le Conseil national de
la Résistance, juillet 1945. l’exploitation, à réorganiser la domination de la bourgeoisie, et ceci, quelles qu’aient
été les intentions de départ. Les bourgeois ne voyaient pas cet élan d’enthousiasme
d’un mauvais œil. La Libération somme toute, le gouvernement de gauche aidant,
se passait fort bien. Mais il fallait considérer l’avenir. Il n’y avait pas que la produc
tion à faire redémarrer, mais tout un système politique à remettre en place. L ’au
torité de l’Etat avait été sérieusement ébranlée. II fallait la rétablir, mais en sou
plesse. Vichy n’était pas loin, et la IIIe République avait prouvé sa faiblesse. Après
la confusion, le goût de l’ordre, mais dans le sens de l’intérêt général : assurer la
victoire de la nouvelle bataille, planifier d ’un côté, réprimer les gens inopportuns
de l’autre. Bref, les choses se précisaient. A la conscience d ’être tous frères en vue
d ’une même tâche, s’ajoutait la responsabilité d’être tous citoyens autour du même
Etat. Voilà qui devait servir d’appui au dialogue, à la grande confrontation des
idées, libératrice.
De fait : l’animation fut culturelle, en même temps que sociale. La culture était
précisément ce bien à partager. Mais il fallait, pour y accéder, tout à la fois libérer
les individus des contraintes sociales (avoir le temps de se cultiver) et les éduquer
(en avoir le goût). Bref, l’objectif était de faire comprendre (nonobstant certaines
difficultés dont pâtirent les animateurs dans les cités ouvrières) que l'aspiration à
la culture est ce qu’il y a de plus universel dans l’homme. Elle le prépare à affronter
le réel en adulte.
tiative. Bref : une certaine forme de prise de conscience de l’individu, mais rappor
tée à lui-même : sa responsabilité, sa maturité, et non pas rapportée à la lutte des
classes.
Cette politique de concertation a été analysée et, d ’une certaine façon, dénoncée
par le P.C.F. et la C.G.T. Ils y voyaient une tentative de gérer socialement la crise.
C’est-à-dire de se donner, à travers une perspective (réanimée) d’association capi
tal-travail, les moyens de paralyser les luttes des travailleurs et de les appeler à
s’auto-exploiter. Ainsi, sans rejeter les pratiques de participation et de dialogue, la
C.G.T. les dénonçait en tant que manœuvres du pouvoir et appelait à se maintenir
dans la voie de la lutte syndicale classique : revendicative. Les instances de partici
pation étaient occupées, en principe, en tant que terrain d ’expression de ces reven
dications, en refusant toute forme d ’association à la gestion des entreprises ou de la
société.
L'idée était bonne : les révisionnistes ne manœuvrent pas sans quelque habileté !
Concrètement, cela revenait à organiser la répression des luttes :
A. En enfermant la lutte politique dans le strict cadre de la démocratie bour
geoise, tout en présentant cette lutte comme la seule solution à la lutte revendica
tive. (« Les gars, vous vous battez pour avoir de meilleurs salaires. Allez-y, mais
sachez bien : la seule solution, c'est le Programme Commun ! »)
B. En l’engageant sur le même terrain que la bourgeoisie : le social. Alors que
Chaban arguait de sa volonté de lier l’économique au social, les révisos repro
chaient au pouvoir de séparer l'économique du social, et se portaient garants d ’une
croissance économique ayant le social pour but.
Dans sa pratique dominante, l’animation s’est trouvée complètement enfermée
dans cette problématique : plus de social. Bref : colmater les brèches les plus
voyantes du système capitaliste et tenter de paralyser les luttes.
Ceci s’est traduit par une transformation de la notion de culture, et de la pratique
culturelle. Ce que l’on pouvait appeler une socialisation capitaliste de la culture.
Cette socialisation repose sur une base objective : la socialisation capitaliste, non
seulement de la production, mais aussi de la vie quotidienne (transports, logement,
loisirs, etc.). Mais elle répond avant tout aux perspectives générales d ’intégration
des luttes dont la politique sociale est le condensé suprême. Cette socialisation entre
en contradiction secondaire avec le caractère fondamentalement individualiste de
la culture bourgeoise. En simplifiant, on peut dire qu’elle s’est imposée essentielle
ment dans le secteur diffusion 3. En même temps elle tend à s’opposer au maintien 3. Apparaissant, d a n s . ce do-
de l’idéologie de la création individuelle (l’auteur). Opposition dont la résolution a Jîîl^d-oppression.11 m°dC 01,8
donné lieu au développement de pratiques individualistes (épanouissement de l’in
dividu) dans des formes socialisées : tout ce qui tourne autour de F« équipe de
création », de l’« émulation du travail collectif », de l’inflation d ’activités collec
tives, pseudo-collectives.
Ce phénomène de socialisation-élargissement de la notion de culture ouvre in
contestablement aux révolutionnaires des perspectives.
Il est possible de jouer sur l’ambiguïté qu’elle vise à entretenir (à condition de ne
pas s’y laisser prendre soi-même !).
Quel rapport de l’appareil d ’animation à l’Ecole ?
Depuis mai 68, la profonde remise en cause et la crise de l’appareil scolaire ont
induit la bourgeoisie à réagir... en appelant l’appareil d ’animation à la rescousse.
C ’est à travers lui qu’il s’agit d ’insuffler la croyance en une politique sociale active et
de redonner goût à la citoyenneté.
Quels sont ses atouts, que FEcole n’a pas (ou plus)? Essentiellement d ’apparaître
comme le lieu d ’investissement maximum de libéralisme, de développer des pra
tiques éprouvées de dialogue et de communication. Aux animateurs, comme aux
animés, sont offerts :
22 Avignon.
Présentation
1. Les analyses et propositions qui sont faites ici constituent une généralisation
des enseignements des bilans présentés à Avignon. Celle-ci est loin d’épuiser toute
la richesse des expériences rapportées : il a fallu forcément essayer de « tirer > ce
qu’il y avait de commun à ces bilans, en négligeant la spécificité de chaque cas.
C’est pourquoi il sera absolument indispensable, dans les prochains numéros des
Cahiers, de présenter des bilans approfondis et actualisés, fournissant des éléments
de référence concrets (ce qui fait défaut dans le présent rapport).
En outre, comme des camarades nous l’ont fait remarquer, cette généralisation
reste partielle. Elle est limitée par le nombre et l’objet même des bilans et discus
sions. Notamment, tout un secteur échappe à l’analyse : celui de l’animation sociale.
C’est un manque important à combler, particulièrement dans la situation actuelle.
2. On a mis l’accent volontairement sur Yorientation politique de l’action à entre
prendre dans l’animation. Cette orientation porte sur le problème des alliances de
classes, sur la nécessité de raisonner en termes de classes. C’est précisément ce que
les bourgeois n’oublient jamais de faire : derrière la grande diversité des formes
d ’animation, l’accentuation de la spécialisation des animateurs (à grand renfort de
« sciences sociales »), les réformes et contre-réformes, la multiplication des orga
nismes, le but de la bourgeoisie reste le même. Elle doit répondre constamment à
un double problème :
— le problème de rallier la petite-bourgeoisie en tant que telle. C ’est notamment
le rôle de l’animation culturelle « classique > ;
— le problème de rallier, ou tout au moins de neutraliser, d ’encadrer la classe
ouvrière. C’est le rôle spécifique de l’animation sociale et, liée à elle, de la forma
tion accélérée d ’animateurs socio-éducatifs.
Animation culturelle. 23
De notre part, il serait tout à fait erroné de se laisser enfermer dans la réalité
mouvante de l’appareil d ’animation, d ’être toujours à la traîne de la dernière
réforme, de la dernière invention en matière d’éducation, d ’animation, de préven
tion. Il faut, nous aussi, opposer un projet politique. Cela s’oriente autour de
deux axes :
— constituer un point de vue prolétarien sur les phénomènes culturels et leur rôle ;
— y rallier la petite-bourgeoisie.
Pour aussi abstraits qu’ils puissent paraître, ces deux axes ont une réalité perma
nente. C'est par rapport à eux que l’appareil d ’animation réagira, dévoilant sa
nature répressive. Il est important que l’image libérale s'écroule, face à un projet
positif, et d ’affirmer ainsi que le mouvement de l’histoire va dans le sens des forces
révolutionnaires.
qui contraste avec le refus de toute intégration et une grande méfiance à l’égard
des animateurs, chargés de les « occuper ». Cette résistance a des aspects positifs,
mais aussi négatifs, liés parfois à des tendances anarchisantes ;
— maintien dans une attitude négative, de refus ;
— au niveau culturel : désertion de toute activité présentée comme culturelle, sans
issue positive ;
— inemploi chronique de la disponibilité, de la capacité permanente qu’ont les
jeunes ouvriers à se mobiliser, à agir.
Ces aspects négatifs se marquent au niveau de 1’ acceptation implicite d ’un statut
marginal (analysé comme tel par la bourgeoisie), alors qu’il s’agit d ’un statut majo
ritaire, porteur d ’avenir. Majoritaire, en ce sens qu’il condense un sentiment pro
fond dans la classe ouvrière. Porteur d ’avenir, car il pose en permanence les bases
d ’une lutte radicale contre l’Etat bourgeois et ses appareils, leur rôle.
Le travail dans la classe ouvrière peut s’appuyer :
— sur le refus de la culture (bourgeoise) ;
— sur une forte disponibilité à agir, en liaison toujours avec des problèmes
concrets. (Les discussions sont elles-mêmes subordonnées à l’action, à la pratique,
spontanément.)
1. Lé refus de la culture bourgeoise ne signifie pas qu’elle n’a aucune influence.
Mais il serait tout à fait erroné de la surestimer (comme nous y invitent les révisos,
selon lesquels les ouvriers ne pensent pas...).
2. Il ne faut pas non plus sous-estimer la capacité à se mobiliser par rapport à
une pratique. Nombre de camarades qui ont abouti à une vue pessimiste sur ce
point n’ont fait souvent que refléter leur propre difficulté à se lier aux masses, et
des erreurs de type : faire venir des travailleurs immigrés dans un ciné-club.
Comment organiser cette pratique ? D’après les expériences rapportées (ex. :
faire un film ou provoquer une intervention sur un problème donné), ce sont les
questions de la culture au sens large, liée aux problèmes de la vie quotidienne,
qui sont vite le sujet, l’enjeu principal : sexualité, famille, bport, santé, etc.
Cette mise en jeu se fonde sur une expérience vécue : oppression, formes indi
rectes de l’exploitation. Ces questions sont d’autant plus importantes qu’elles
concernent plusieurs classes à la fois (la classe ouvrière n’est pas la seule concer
née) mais q u ’en même temps la nécessité s’impose, dans un état de crise idéo
logique prolongée, de constituer un point de vue prolétarien sur ces problèmes.
(Par exemple : des discussions sur le problème de la femme, qui se condensent
dans la situation de la femme ouvrière et permettent, à partir de là, de lier la
libération de la femme à l’abolition de toutes formes d ’exploitation.)
Lorsqu’on réalise, par exemple, un film sur ces questions, il s’agit de faire en
sorte que la culture — au sens artistique du terme — serve la culture de la vie
quotidienne. A partir de là, la question du rapport entre le culturel et la politique
ne se pose pas : les questions politiques sont sans cesse latentes. Il s'agit bien
de savoir comment en sortir : il n’y a pas d ’autre question. La culture sert à la
formuler (non à la résoudre).
Quel est le rôle de l’animateur? On peut saisir deux principes :
— Que le professionnel se mette au service des amateurs : travail en commun
avec les jeunes sur les pratiques artistiques, la mise en valeur du contenu.
— Que l’animateur n’abdique pas du problème de la direction politique : il
s’agit là d ’un problème important, surtout chez les animateurs influencés par
l’idéologie dominante dans ce secteur, et qui reviendrait, sous sa forme populiste,
à « se mettre à la disposition de ». (Ceci dit, cette direction ne revient pas forcé
ment, de soi, à l’animateur.) La réalisation d’une pratique en commun est toujours
l’enjeu d ’une lutte politique, jamais gagnée d ’avance. D’autant moins qu’elle
dévie souvent sur des points secondaires, aboutissant à paralyser toute action et
à entraîner dans des discussions sans objet (influence petite-bourgeoise).
Animation culturelle. 25
Quelles sont les conditions d ’une telle activité ? Un travail prolongé avec un
même groupe. Des camarades ont fait justement remarquer que cette condition,
vu la nature de l’appareil (travail au coup par coup), n ’est pas souvent réunie.
Dans ce cas, on peut imaginer, soit un système de relais et/ou le prolongement
du travail en dehors de l’activité légale de l'appareil. Une expérience montre éga
lement, sur une longue période, qu’il est possible de se centrer d'abord sur un
travail de critique idéologique en direction d’éléments petits-bourgeois, permettant
ensuite de les organiser sur un travail prolongé dans la classe ouvrière.
En même temps, des difficultés apparaissent :
— la répression. Celle-ci peut être transformée d ’aspect négatif en aspect po
sitif : elle constitue un facteur supplémentaire d ’organisation des jeunes et de
prise de conscience de la nature de classe de l’appareil (que réprime-t-il ?) ;
— le lien avec la lutte dans les boîtes. Ce lien n’est pas évident, dans la mesure
où une pratique culturelle sur les problèmes de vie quotidienne tend à présenter
l’oppression comme l’élément principal et en même temps fondamental du sys
tème capitaliste. Donc à présenter la lutte idéologique comme déterminante (et
non : préparation à la lutte politique) ;
— le danger d ’une marginalisation accentuée du groupe, dont la base, cette
fois, serait son degré d’avancement politique.
3. Penser le lien avec le travail dans la classe ouvrière (des camarades ont
pensé à se servir de l’activité de fabrication d ’un journal pour opérer un boulot
d ’enquête et de reflet des luttes ouvrières dans le lycée) et l’organiser, notamment
à travers les pratiques artistiques.
De façon plus générale, la spécificité du travail dans la petite-bourgjeoisie, et
sa difficulté, revient au fait qu’il faut à la fois partir de sa base de mobilisation
(crise idéologique), telle qu’elle se manifeste, c’est-à-dire : en termes de pensée,
coupée de l’action. Donc opérer effectivement un effet d ’« élévation du niveau de
conscience » à travers la critique (ex. : ciné-club). Mais aussi : transformer ce
rapport au réel, en s’appuyant sur l’organisation de pratiques. A travers elles,
opérer une double rupture : avec l’idéalisme, avec l'individualisme. Ce qui pose
une question : qu'est-ce q u ’une pratique à la fois collective et collectiviste ? On
n’y apporte une réponse qu’en raisonnant en fonction de la lutte des classes.
Mais encore faut-il organiser cette réponse et multiplier les expériences et bilans
sur ce problème. L ’animation peut avoir un rôle important à jouer dans ce
domaine.
C. Axes proposés.
Suite à une réunion qui s’est tenue à Paris, le 11 novembre, on a décidé de
former quatre groupes de travail, d ’enquête et d’organisation, tenant compte des
bases politiques générales dégagées :
1. Groupe Ciné-Clubs.
Objet : problèmes de programmation, réalisation de films, réflexions sur :
« Comment organiser un débat >, etc.
2. Groupe Production.
Objet : voir comment il est possible, dans le cadre de l’animation, de déve
lopper des activités de production (films, montages photo, audio-visuel, peinture,
etc.). Enquêter sur ce qui a été réalisé et poser les bases d’une organisation pra
tique et matérielle de ce travail.
3. Groupe Animation socio-culturelle.
Objet : enquêter sur l’extension de la notion de culture et son lien avec les
problèmes de ta vie quotidienne. Centraliser et faire circuler les bilans des < ani
mations » effectuées sur ces thèmes. Organiser les contacts et se mettre en rapport
avec les groupes travaillant sur ces problèmes.
4. Groupe Animation-Ecole.
Objet : poser les problèmes des rapports entre Animation et Ecole. En envi
sageant la question des 10 %, mais sans s’y limiter. Centralisation des premiers
bilans.
En même temps, des critiques ont été portées au présent rapport :
— peu de référence au problème de l’animation sociale et à l’évolution actuelle
de la politique de la bourgeoisie : groupes de prévention, expériences réalisées
à partir d ’eux ;
— question de la classe ouvrière adulte : comment la toucher ? Rôle des comités
d’entreprise et de la part de plus en plus importante prise par l’animation en
liaison directe avec l’activité de l’entreprise (formation permanente sous toutes
ses formes) ;
— accent mis sur des « cas-limites * qui peuvent être exemplaires, mais ne se
situent par rapport aux conditions générales dans lesquelles se mène l’activité
d ’animation ;
— mauvaise liaison entre le travail théorique proprement dit et l’orientation
politique ;
— absence d ’articulation avec les problèmes généraux du front (bien que l’on
voie concrètement comment les orientations en matière d ’animation se lient à la
fois à l’activité « critique de films > et à l'activité < production > : films militants,
peinture, etc.).
Le débat reste ouvert...
La Résistance
Palestinienne et le
cinéma.
A vertissement.
Pendant longtemps, le cinéma égyptien a été le seul cinéma arabe. Tout le monde
s’accorde à reconnaître qu ’il a exercé dans son aire de diffusion une influence
détestable, en particulier sur le cinéma libanais qui vers 1952 a commencé à s’ins
pirer de ses recettes (mélodrames, chansons et danses du ventre). Aujourd’hui ce
monopole culturel est remis en question : d ’un bout à l’autre du monde arabe, le
cinéma est en effet l’objet de profondes mutations. Que ce soit à Damas ou à
Alger, au Caire ou à Tunis, à Beyrouth ou à Koweit, des cinéastes, des techniciens,
des critiques et d ’une manière générale des intellectuels militants travaillent
à promouvoir un cinéma politique qui reflète les aspirations des plus larges
masses.
Trois facteurs ont contribué, à leur niveau ou dans leur secteur, à renouveler
ce cinéma arabe : l) La «. révolution nassérienne » de 1952, qui a vu apparaître
Youssef Chahine, Salah Abou Seif, Tewfik Salah notamment. Elle est malheureu
sement restée inaccomplie. 2) La lutte de libération du peuple algérien, de 1954 à
1962. Elle est aujourd’hui prolongée par la « révolution agraire » qui a fait naître
un « cinéma djidid » extrêmement prometteur l. 3) La résistance palestinienne qui 1. Sur Le nouveau cinéma aî
né rien, voir la brochure de
a repris vigueur avec la défaite de juin 1967. Monique Hennebelle publiée
Il semble que celle-ci constitue aujourd'hui, en dépit de graves difficultés, le prin en supplément de la revue
V Afrique littéraire et artis
cipal facteur de prise de conscience politique au Machreq (Moyen-Orient). Il est tique. Société Africaine d’Edi-
certain que la cause palestinienne constitue la source dominante d ’inspiration ou tion, 32, rue de l’Echiquier,
Paris-X*. Tél. 523-31-26.
d ’inquiétude (selon les cas) de la majorité des cinéastes de cette région. Le premier
festival du jeune cinéma arabe de Damas, qui s’est déroulé en mars 1972, et le
28 La Résistance Palestinienne.
premier festival du film sur la Palestine, qui s’est déroulé à Bagdad en mars 1973,
ont contribué (avec les différentes sessions du festival de Carthage créé, lui,
en 1966) à nouer entre les cinéastes un dialogue qui commence à porter ses fruits.
Guy Hennebelle.
Un Manifeste.
Entretien.
Question. Quelle est votre position politique, votre ligne idéologique au sein de
la résistance palestinienne ?
Association du Cinéma Palestinien. Notre Association est stratégiquement d ’ac
cord avec l'Organisation pour la Libération de la Palestine. Nous n ’appartenons
pas, en tant que groupe, à l’un des mouvements actuellement existants mais ten
dons au contraire à réunir tous les cinéastes palestiniens et arabes qui se sentent
concernés par l’avenir de la Palestine. Dans nos activités concrètes, nous dévelop
pons éventuellement des tactiques particulières mais nous n’autorisons pas, au sein
de notre Association en tant que telle, le tournage de films qui ne refléteraient
étroitement que la ligne d ’une seule organisation. Ceci ne veut pas dire que le film
en question ne se ferait pas, mais nous ne lui accorderions pas notre parrainage.
30 La Résistance Palestinienne.
Question. Quelle opinion avez-vous des films qui ont été réalisés à ce jour sur la
question palestinienne?
Association du Cinéma Palestinien. La question est vaste et réclame une réponse
détaillée. Après réflexion, nous estimons q u ’il convient de distinguer d ’abord trois
types de films : les films qui ont été tournés par des organisations palestiniennes,
les films qui ont été tournés par des pays arabes, et les films qui ont été tournés
par des cinéastes amis dans des pays non arabes. Cette distinction n’implique de
notre part aucune hiérarchisation, elle est seulement commode pour l’analyse.
Question. Quels sont les films qui ont été produits par des organisations pales
tiniennes ? Combien y a-t-il de cinéastes palestiniens ?
Association du Cinéma Palestinien. Les réalisateurs palestiniens, en tant que tels,
sont encore très peu nombreux. Ici, à Beyrouth, si nous comptons les techniciens,
nous sommes onze, dont plusieurs femmes. Nous ne voulons pas fournir des noms
pour des raisons que vous comprendrez. Si le nom de Mustapha Abou Ali est
apparu sur certains génériques, c’est un peu par hasard. Et aussi parce qu’il a été
l’un des organisateurs de l’Association.
Ceci dit, nous ne faisons pas de distinction entre les films d ’organisations pales
tiniennes qui ont été tournés par des Palestiniens de souche et les films tournés
par des cinéastes arabes d ’autres nationalités.
Le cinéma palestinien est apparu aux alentours de 1965. Mais c'est surtout
après 1967, en 1968 exactement, q u ’il a pris une certaine extension.
El Fatah a produit six films de court et de moyen métrage qui sont consacrés
aux points suivants : I) les gigantesques manifestations contre le Plan Rogers
en 1969 à Amman ; 2) les événements de septembre 1970 à Amman ; 3) les affron
tements au sud du Liban en 1972 ; 4) l’évolution de l’art populaire ; 5) la partici
pation de la femme palestinienne à la résistance. La durée totale des films tournés
sous l'égide d ’El Fatah est de 155 minutes. El Fatah, d ’autre part, a aidé plusieurs
cinéastes étrangers, comme ceux du Parti communiste italien, le Français Jean-
2. Jean-Luc Godard p a r a î t Luc G o d a rd 2, le groupe américain Newsreel, le groupe du cinéma tricontinen-
avoir renoncé à terminer ce
film qui devait s’appeler Jus- *
qu’à la victoire. Le F .P .L .P . a produit trois films : L'Eau est froide, de l’irakien Kassem Hawal,
sur les conditions d ’hygiène dans le camp de 25 000 réfugiés de Nah’r el Bared
au Liban ; Ghassan Kanafani, un seul mot : le fusil, du même réalisateur, un film
sur la lutte à la frontière israélienne ; et un autre sur les opérations aériennes à
Amman. Leur durée totale est de 60 minutes.
Le F.D.P.L.P., de son côté, a fait réaliser par le cinéaste libanais Rafik Hajjar
Le Chemin, et un film sur l’affrontement entre les Palestiniens et l’armée libanaise.
Parmi les films que diffuse notre Association, il faut citer aussi : De route mon
âme et avec mon sang et Le terrorisme sioniste, de Mustapha Abou Ali ; Scènes
de l’occupation à Gaza, etc.
Question. Avez-vous produit des films historiques retraçant les différentes étapes
de la résistance palestinienne ?
Association du Cinéma Palestinien. Non, nous n’avons pas encore de long
métrage qui résumerait par exemple l’histoire de notre peuple au combat. Nous
n’en sommes qu’au tout début, nous sommes bien conscients de tout le travail
qui nous reste à entreprendre ! Cependant, il faut préciser que la recherche d ’ar
chives se révèle particulièrement difficile. D’une part, parce que nous n ’avons pas
beaucoup d ’argent ni de matériel. D’autre part, parce que ces archives doivent se
trouver principalement en Angleterre, en Allemagne, en « Israël » bien sûr, et aux
Etats-Unis enfin. Nous savons q u ’il nous manque, par exemple, un film pour
Deux exemples négatifs :
en haut Wedda at Hobbak (Adieu à ton amour) avec Farid El Atrache et Chadia.
En bas, un exemple de « moujjadara-western * :
Nous sommes ions des fedayins de Gary Garabédian.
32 La Résistance Palestinienne.
Question. Quelle est votre opinion sur les films concernant la question palesti
nienne, qui ont été produits par des pays arabes ?
Association du Cinéma Palestinien. Là encore, il faut opérer une distinction entre
deux catégories : les films du secteur privé et ceux du secteur public. Les premiers,
sans aucune exception à notre connaissance, sont tous exécrables. Ce sont des
œuvres sordides qui exploitent de façon ignoble et mercantile le légitime sentiment
de solidarité des peuples arabes pour la résistance palestinienne. Nous ne pouvons
trouver de mots trop durs pour condamner l’ensemble de celte scandaleuse produc
tion (qui a d'ailleurs ses équivalents dans d'autres domaines que le cinéma : on
a fait des calendriers, des cendriers, des gadgets « à la gloire de la résistance pales
tinienne » !). Parmi les films les plus lamentables de cette sinistre veine, il nous
faut dénoncer particulièrement ce q u ’on pourrait appeler par ironie les « moujja-
3. « Moujjadara - westerns» : dara-westerns »3 : Nous sommes tous des fedayin, de Gary Garabédian ; Le Pales
équivalents libanais du < spa
ghetti - wesiem > italien. Le tinien révolté, de Reda Myassar. Nous avons reçu des lettres de combattants qui
« moujjadara » est le plat le nous ont reproché d ’avoir laissé tourner des œuvres semblables. Malheureusement,
plus répandu au Liban.
il ne nous appartenait pas d ’en empêcher le tournage. Nous n’y sommes pour rien !
Ces films ont fait beaucoup de tort à la résistance en « irréalisant » les fedayin, en
coupant la résistance de tout appui réel dans les masses arabes de la région. Ce
n’est pas un hasard si ces films sont apparus après la réactivation de la résistance
suite à la défaite de juin 1967 : les premières actions armées d ’alors ont suscité un
grand enthousiasme au sein des masses populaires, mais le tort de ces films est
de n’avoir pas montré la véritable nature du rapport des forces. Aussi, quand la
résistance a commencé à subir la féroce répression que l’on sait, les gens n’ont pas
compris : c’est normal, puisqu’on leur avait fait croire que les fedayin étaient des
surhommes, des supermen, des Tarzan et des Zorro... Oui, vraiment, ces films nous
ont fait beaucoup de tort. Il est caractéristique que l’on n’ait plus fait depuis de
films pareils : les gens aujourd’hui ne marcheraient plus et les « marchands de
soupe » le savent !
Question. Quelle est votre opinion sur les courts métrages documentaires ou de
fiction qui ont été réalisés par de nombreux cinéastes du Machreq sur la cause
palestinienne ?
Association du Cinéma Palestinien. En général, ils ont été tournés par des
cinéastes de la nouvelle génération, qui ont une conscience politique plus grande
que celle de leurs aînés. Certains sont déformés par des influences inutiles, d ’autres
sont trop superficiels parce que tournés sous le coup de l’émotion. Quelques-uns
donnent une fausse idée de notre lutte. Cependant il en est d ’excellents qui
reflètent une compréhension profonde et sincère des problèmes de notre peuple.
Deux exemples positifs :
en haul Les d u p a de Tewfik Salah, En bas Sa naoud
(Nous reviendrons) de Slim Riad.
34 La Résistance Palestinienne.
Par exemple : Pourquoi, de l’Egyptien Ahmed Rached. ou Nous allons très bien,
du Syrien Fayçal Yasri.
Mustapha Abou Ali. Si l’on adopte un style trop ésotérique, les gens ne compren 4. Consulté par la suite, Tew
fik Salah conteste amicalement
nent pas. Cela signifie que si, sous prétexte de simplifier la démonstration, on cette interprétation : il confirme
recourt à une symbolique abstraite (comme le fait souvent un certain cinéma que pour lui Abou Kheizarane
représente non pas les gouver
moderne), on n’aboutit pas au résultat espéré puisque les signes de cette symbo nements arabes mais bien la
direction de la résistance pales
lique échappent à la compréhension du public. tinienne avant 1967. Pour les
lecteurs qui n'auraient pas vu
Tahar Cheriaa. On retrouve ce même phénomène dans la poésie arabe. Il y a Les Dupes, rappelons-en le su
jet : je film raconte la mystifi
un monde entre la poésie arabe classique (littéraire) et la poésie populaire, par cation dont sont victimes trois
exemple. Les thèmes sont généralement les mêmes. Ce n ’est pas non plus une Palestiniens de générations dif
férentes, de la part d ’un chauf
question de syntaxe ou de métrique. 11 s’agit tout simplement de deux langages feur, palestinien lui aussi : chô
différents. La littérature arabe classique fourmille de formulations abstraites. La meurs, ils cherchent à se rendre
de Bassorah (en Irak) au Ko-
littérature arabe populaire repose au contraire sur des métaphores inspirées par weil où règne, grâce au pétrole,
une abondance factice. Mais
le quotidien le plus immédiat. les frontières étant sévèrement
gardées (le pays contingente
l'immigration), d'aucuns se ris
quent à travers le désert et
Question. Ceci expliquerait alors la démarche de Ghassan Kanafani dans'son parfois meurent de soif en
roman Des hommes au soleil que Tewfik Salah a adapté à l’écran sous le titre route. Notre chauffeur. Abou
Kheizarane, qui travaille pour
Les Dupes. Si nous parlions de ce film, que vous reconnaissez comme le seul long une compagnie installée au
métrage politique satisfaisant sur la cause palestinienne ? Nous aimons, comme Koweit, est censé amener de
l'eau dans un camion-citerne.
vous, beaucoup ce film. Mais pour éclairer le débat, faisons-nous un peu l’avocat du En fait, il se livre à un trafic
diable : ne pensez-vous pas que ce film comporte, au niveau métaphorique pré d'immigrés palestiniens : en les
cachant dans son réservoir vide.
cisément, des erreurs qui risquent d ’engendrer des confusions ? Par exemple, Abou 11 a calculé que sept minutes
doivent suffire à remplir les
Kheizarane, le chauffeur du camion, le « caïd » au sens arabe étymologique formalités douanières deux
(conducteur, guide), mène ses passagers (les Palestiniens) à leur perte parce qu’il kilomètres avant le poste, il
fait entrer ses trois compa
n’a plus d ’idéal. Et il n’a plus d ’idéal parce qu’il n’est plus un homme (il a été triotes dans la citerne et les en
émasculé à la suite d ’un accrochage militaire avec les sionistes plusieurs années fait sortir deux kilomètres
après. Malheureusement, au
auparavant). Ne pensez-vous pas qu’il s’agit d ’une conception (très méditerra cours du passage raconté dans
le film, les douaniers koweï
néenne) erronée ? Car enfin, si le peuple palestinien, à ce jour, n’est pas encore tiens, qui s’ennuient, le con
parvenu à des résultats décisifs, c’est, peut-on penser, en raison de l’absence d ’une traignent pour les distraire à
leur raconter une prétendue
stratégie valable et aussi de l’absence d ’unité entre les mouvements de résistance. aventure avec une danseuse à
Le film, comme le roman, est muet à ce dernier sujet. Bassorah. Pendant que se p ro
longent (allusion à l’O.N.U.)
ces vaines palabres, les trois
Mustapha Abou Ali. Chez Kanafani, le personnage clé d ’Abou Kheizarane 4 Palestiniens étouffent dans le
désigne les régimes arabes qui ont été vaincus en 1948 mais qui néanmoins conti réservoir qu'éclabousse un so
leil brûlant. Us cognent contre
nuent à avoir la haute main sur le destin du peuple palestinien qu’ils conduisent la paroi mais personne n'entend
à cause du bruit que font les
en fait à sa perte (dans le film et le roman, les Palestiniens qui se sont fourvoyés climatiseurs,.. «Tel n'est-il pas
avec Abou Kheizarane finissent sur un tas d ’immondices). En outre, dans le destin du peuple palestinien
depuis plus de vingt ans ?
le roman et aussi sans doute dans le film il y a certains éléments qui semblent demande Tewfik Salah ; il ap
indiquer que c’est Nasser lui-même que Kanafani mettait en question. pelle au secours, mais personne
n’entend ou ne veut entendre. ^
La qualité principale de ce film, pour nous Palestiniens, c’est qu’il illustre avec Quand le chauffeur échappe en
le maximum d ’honnêteté et de sincérité une étape de la lutte de notre peuple. Une fin aux griffes des douaniers,
c’est trois cadavres qu'il ex
étape cruciale au cours de laquelle nous avons failli disparaître en tant q u ’entité tirpe de la citerne. 11 les dépose
sur un tas d'immondices. Ainsi
nationale. Nous attendions le salut sans savoir exactement à quel saint nous le peuple palestinien croupit-il
vouer... De fait, comme le roman et le film le disent, cette absence d ’orientation dans d'infâmes bidonvilles ou
des villages de lentes...
nous a menés à une situation difficile. Ceci dit, il faut toujours rappeler que le L'auteur du roman dont Les
film a été tourné après la défaite de juin 1967, alors que le roman avait été écrit Dupes est adapté, Ghassan Ka
nafani, a été assassiné à Bey
en 1963. Entre ces deux dates, la résistance a été réactivée. Tewfik Salah avait routh (sa voiture avait été pié
gée : on ne sait pas si le
voulu légèrement actualiser l’action en intégrant une scène au cours de laquelle meurtre a été manigancé par
les sionistes attaquent un village des Palestiniens. L ’un de ceux-ci se voyait repro les services secrets israéliens ou
par les réactionnaires arabes),
cher, après la bataille, d ’avoir attendu les assaillants d ’un côté alors qu’ils étaient il était le porte-parole du
venus de l’autre. Ce devait être une allusion très nette à la tragique « explication » F.P.L.P.
Ajoutons que l’on doit à Tew
de Nasser : « Nous attendions les avions israéliens à l’est, ils sont venus fik Salah, auteur maudit du
par l’ouest. » Mais la censure n’a pas autorisé Tewfik Salah à intégrer cette scène cinéma égyptien (qui enseigne
aujourd’hui à Bagdad), un film
dans son film, car l’allusion était trop transparente. réalisé en 1966, intitulé Les
Rebelles. Cette fable sur le nas-
sérismc prend aujourd’hui une
dimension prophétique éton
Question. Autre question : Les Dupes ne présente pratiquement que des héros nante. Ses autres longs mé
négatifs. Au total, commé vous l’avez souligné, c’est pourtant un film positif. Com trages : La révolte des héros,
Journal d'un juge de campagne
ment voyez-vous le problème du « héros positif » au cinéma ? et Monsieur El Balaii.
36 La Résistance Palestinienne.
Question. Pour riez-vous préciser ce que vous reprochez par exemple au cinéma
de type hollywoodien, américain et autre ?
Hassan Abou Guneïma. C’est un cinéma qui sert les visées de grands monopoles
capitalistes et impérialistes et qui agit conformément à leurs directives. A mon avis,
on peut diviser le cinéma hollywoodien en quatre tendances principales :
1. La déformation de la lutte des peuples qui cherchent à se libérer : nombre
de films s'attachent à miner l’esprit révolutionnaire de ces peuples, à les désorien
ter, à les dépolitiser, à les démobiliser. Beaucoup exaltent la prétendue supériorité
raciale des Occidentaux. C’est le cas. entre autres, des innombrables films contre
les Indiens ainsi que de films comme Les Bérets verts, de John Wayne. Et ce ne
sont là que quelques exemples.
Entretien avec {'Association du Cinéma Palestinien. 37
2. Le sujet doit être traité sérieusement : à cette fin, il faut en finir résolument
avec les méthodes traditionnelles du cinéma hollywoodien et leur substituer des
méthodes adaptées aux besoins des peuples en lutte, de façon à exprimer le plus
correctement possible leurs espoirs et leurs aspirations.
3. Le message doit être transmis correctement : que le langage soit simple, l’es
thétique claire ! Qu’on renonce aux extravagances cinématographiques, aux
pirouettes stylistiques ! De façon générale, il faut éviter la complication et recher
cher la clarté. De sorte que les masses puissent comprendre aisément le contenu
révolutionnaire du film. Il faut examiner de près la question du rapport entre
le film et les masses, en tenant compte du conditionnement existant sur les plans
social, économique et politique. Il faut partir de la conception réelle que le peuple
se fait du cinéma, pour la changer. Actuellement, nous l’avons dit précédemment,
le cinéma exerce dans l’ensemble une influence néfaste. Pourquoi ? Parce qu’il est
considéré comme un passe-temps, voire un opium, une drogue. Ce n ’est que par
des échanges entre les masses et les cinéastes qu’une nouvelle conception du
cinéma peut être mise en place. Les cinéastes ont besoin de se rapprocher des
masses, de les comprendre, de s’adapter à elles.
4. S'attacher à traiter les problèmes locaux les plus cruciaux, en abordant la
réalité vécue dans toutes ses dimensions, dans toutes ses caractéristiques poli
tiques, sociales, économiques et culturelles. La description de cette réalité implique
que l’on dévoile les causes profondes et fondamentales des maux dont souffrent
les peuples et que les responsables soient clairement définis et condamnés. Enfin
il faut exhorter les masses à changer ce qui ne va pas..
Dans cette perspective, les cinéastes révolutionnaires, quels qu’ils soient, ne
doivent pas oublier que la cible principale doit être l'impérialisme militaire, éco
nomique et culturel qui asservit l’Asie, l’Afrique et l’Amérique latine pour les
piller. L ’ignorance, la pauvreté et le sous-développement ont pour origine la poli
tique de l’impérialisme.
Il va de soi que nous recherchons le contact avec tous les amis étrangers afin de
discuter de tous ces problèmes et de définir ensemble un cinéma d ’un type nou
veau dans tous les pays du monde, mais principalement dans le tiers monde qui
a besoin de se libérer de l’asservissement culturel de l’impérialisme occidental.
Nous voulons un cinéma populaire dans lequel le peuple se retrouve en train de
construire l’histoire.
LES LONGS METRAGES — P ort-Saïd, de l’Egyptien — M a patrie et mon amour, — Cent visages pour un seul
SUR LA CAUSE Ezzedine Zulficar. d'Hussein Sodki. jour, du Libanais Chris
PA LESTINIENN E — A m our enflammé, d "Has tian Ghazi.
san Aliman. 2. Films contre l'implantation — Des hommes au soleil, de
Avertissement ce recense — Les Géants des mers, d’Al israélienne dans les territoires Nabile El Maleh, Mohamed
ment est essentiellement théma Sayed Bdir. occupés après 1967 Chahine et Marouane al
tique. La plupart de ces films — Le Chemin des héros, de Moua 2 &ne.
Mahmoud Ismaïl. a) production libanaise — Le Couteau, de Khaled
(comme indiqué dans l'entre
tien publié dans ce dossier) — La Lutte des puissants, de — Nous sommes tous des Hamadeh.
sont médiocres sur le plan Zouheïr Bakir. fedayin, de Gary Garabé-
dian. d) production algérienne
esthétique et insipides sur le c) sur l'agression sioniste de
plan politique. . 1967 — Le Palestinien révolté, de —■ Sa Naoud (« Nous revien
— Jusqu'au dernier homme, du Reda Myassar. drons >), de Slim Riad.
Syrien Aminé El Bounni. — Pour toi, ô Palestine, d'A n
1. Films sur les guerres arabo- toine Rémy.
israéliennes — Chant sur la piste, de 3. Films politiques sur la ré
l’Egyptien Ali Abdel Kha- — Les Cloches du retour, de sistance palestinienne
a) sur la guerre de 1948 lek. Tayssir Abboud.
— Les Dupes, production sy
— Une jeune fille de Pales — Le Moineau, de l’Egyptien b) production jordanienne rienne réalisée par I’Egyp-
tine, de l'Egyptien M ah Youssef Chahine. — Le Chemin du retour, tien Tewfik Salah.
moud Zulfîcar. d) espionnage relatif à la d’Abel Wahab El Hindi.
lutte contre Israël — La Lutte pour la victoire. (Liste établie par Hassan
b) sur l'agression tripartite de — Le Prisonnier d'Abou Z o u - A bou Guneïma.)
1956 boni, de l’Egyptien Niazi c) production syrienne
— Les Démons de l'air, de Mustapha. — Trois opérations en Pales L'adresse de l’Association
l ’Egyptien Niazi Mustapha. — Un crime dans le quartier tine, de Salah al Kayanli. du Cinéma Palestinien est :
— La Terre et la Paix, de c a l m e , d'Hussam - Eddinc — L'Opération de six heures, Boîte postale 8984, Beyrouth
l'Egyptien Kamal El Cheikh. Mustapha. de Seif Eddine Chawkat. Liban).
Fonction critique.
Comment € intervenir > sur les films ? Comment avons-nous, aux Cahiers, envi
sagé la « critique de films », principal héritage du passé de la revue ? Il y eut deux
types de réponse, deux époques, deux tendances, l’une cachant l’autre et toutes
deux entachées d ’un certain dogmatisme.
1. Mettre le signe égal entre le critère esthétique et le critère politique. Dire :
« tout manque au niveau formel doit nécessairement renvoyer à un manque au
niveau politique ». Et, sous prétexte de rappeler à ceux qui l’oubliaient trop la
« non-neutralité des formes », négliger d ’aller voir de plus près le contenu dont
elles étaient lourdes, oublier de préciser ce contenu en termes politiques, laisser ce
soin à d’autres.
2. Tenter de mettre « la politique au poste de commandement ». Donc ne plus
laisser à d ’autres le soin de se prononcer sur ce contenu politique. Mais en fait,
juger de ce contenu uniquement sur scénario et à la lumière de l’orthodoxie de la
théorie marxiste-léniniste, conçue bien plus comme un réfèrent ultime que comme
un guide pour l’action, même critique.
Difficulté, on le voit, à penser le critère esthétique ni comme égal (analogique ou
équivalent) au critère politique, ni découlant automatiquement de lui, mais comme
secondaire. Difficulté réelle, à laquelle il faut s’attaquer.
Par exemple, en nous demandant (ce que nous ne faisions pas) à propos des films
progressistes (car c’est d’eux — de Z à Etat de siège — qu’il s’agit au premier
chef) : comment bien les critiquer, comment les faire progresser encore plus et
nous avec, comment fournir des armes concrètes, simples, à ceux qui aujourd’hui
utilisent ces films, que ce soit par l’exemple positif ou négatif, dans les ciné-clubs ou
les M.J.C., etc.
Question qui doit servir d ’axe à notre travail trop longtemps interrompu de
« critiques de films ». Ce texte est une première position du problème. D ’autres le
suivront.
Intervenir sur les films, c’est peut-être, en dernière analyse, établir comment, pour
chaque film, quelqu'un nous dit quelque chose. Autrement dit, le rapport entre deux
termes : l'énoncé, (ce qui est dit) et rénonciation (quand c’est dit et par qui). On
dira qu’il s’agit d ’une lapalissade. Que tout marxiste sait (cela fait partie de son
[Link]) que les idées dominantes sont celles de la classe dominante et qu’un film
est un moyen comme un autre pour la bourgeoisie d ’imposer sa vision du monde.
Mais ce savoir reste mort, dogmatique, stéréotypé et — nous en avons fait l’expé
rience — inopérant tant que l’on n’est pas capable de saisir, pour chaque film,
com ment elle l’impose.
40 Fonction critique.
Nous avons évoqué les cas-limites. Entre les deux se situe la masse de films qui
relèvent encore du * réalisme critique », et parmi eux les films « progressistes ».
L ’expression même de réalisme critique indique bien la nécessité pour les cinéastes
de penser autant leurs énoncés (le réalisme) que leur énonciation (la critique). Or,
dans ces films (que ce soit R .A .S. ou Lucky Luciano, et on peut être sûr que
d ’autres suivront), la ligne de démarcation entre ce qui relève de l’énoncé et ce qui
relève de l’énonciation est toujours mouvante, indécise, floue. Un flou qui permet à
ces films de fonctionner.
Prenons R .A .S ., par exemple. Il y a le temps de l’énoncé (1956. La guerre d ’Algé
rie. Les rappelés) et il y a le temps de rénonciation (1973. La France. La loi Debré.
La « crise de l’armée » et le mouvement de la jeunesse). Même si c’est l’énoncé qui
paraît de loin le plus important, on ne peut éviter que chaque scène du film soit
lisible sur les deux tableaux, susceptible d’être lue selon l’un ou l’autre axe, selon
les choix, les options de celui qui lit. Soyons nets : ce n’est pas cette double lecture
qui est gênante. Il est bien évident qu’un film sur l’armée française pendant la
Guerre de Cent Ans serait nécessairement vu à la lumière de l’armée de Massu et
de de Joybert. Ce n’est pas la double lecture qui est gênante, car la double lecture
est inévitable. C ’est la position du cinéaste par rapport à cette double lecture qui
est problématique, c’est elle qui permet dans le domaine du spécifique de tracer une
ligne de démarcation entre cinéaste réactionnaire, progressiste et révolutionnaire,
selon qu’il la dénie, qu’il en joue sans l’assumer, ou qu’il la prenne réellement en
charge. (A suivre.)
Serge Daney.
Sur La Chine.
cation qu’ils donnent à chaque fait ou événement, et non ses propres impressions
ou interprétations. Le film de Félix Greene, qui nous montre par exemple des
soldats de l'Armée populaire de libération participant aux travaux des champs,
mais aussi d ’autres soldats s’exerçant au tir, en donne à chaque fois un commen
taire précis et politiquement juste (l’Armée populaire se lie aux masses ; la prépa
ration à une guerre défensive est en Chine l’affaire du peuple entier) sans pour
autant s’effacer derrière un commentateur chinois « autorisé ».
L’idée d ’un discours historique sur la Chine découle d’ailleurs de cette première
exigence, puisque, presque toujours, les Chinois parlent d ’eux-mêmes, de l’édifi
cation du socialisme dans leur pays, selon le schéma : 1) avant la Libération, 2)
actuellement. « Parler historiquement » de la Chine, cela revient à dire « en parler
politiquement » ; ce qui est mis en jeu ici c’est la contradiction entre deux régimes
sociaux, deux modes de production, deux idéologies, deux classes.
Nous sommes loin, décidément, du film d ’Antonioni.
Mais de quoi s’agit-il ?
Alberto Moravia le définit, je crois, assez bien, dans un article qu’a reproduit
Pariscop :
« Placé devant la Chine de Mao qui fut auparavant celle de Tchang Kaï-chek et
la Chine de tant de dynasties pendant plus de trois mille ans, l’objectif d’Antonioni
nous restitue le hic et le nunc de cet immense pays, comme si la Chine avait tou
jours été comme ça, comme si elle était simplement un objet à décrire, sans établir
de rapport avec cet objet, ni enquêter sur ses rapports présents ou passés avec le
monde. »
On ne saurait mieux dire.
Ici, et quelle que soit la façon dont on l’entend, lessChinois n’ont pas voix au
chapitre. S’ils parlent, c’est toujours en dehors du film, et toujours pour réprimer
(pour « interdire » de filmer telle ou telle chose). Là-dessus, il est vrai, le film est
disert : sur un ton mi-jérémiade, mi-plaisanterie, Antonioni nous rapporte la
moindre des restrictions apportées à sa liberté de cinéaste invité. Mais, s’il n’en
pense pas moins, il n’en dit guère plus.
Car le cinéaste, qui monopolise la parole, ne nous dit rien de plus que ce qu’il
en montre. Silence théorisé : ce refus de la parole, Antonioni l’assume, en exposant
au début de son film son incapacité à expliquer, sa réticence à prétendre autre
chose que montrer ce qu’il a vu. Comme si « voir » et < montrer » (ne parlons pas
de « monter ») étaient des actes innocents, qui n’impliquent rien ni personne.
Silence commode, en tout cas : une fois de plus, on laisse les choses parler d’elles-
5. Serge Daney, dans Libéra mêmes, et le spectateur se débrouiller avec le réfèrent. Chung Kuo, on l’a d i t r’, est
tion (4 octobre 1973).
une « somptueuse auberge espagnole », et comme toujours devant un film qui ne
tient pas de discours explicite, c’est le spectateur qui dispose, qui est invité à dé
couper selon les pointillés — ses propres pointillés, puisque telle est la nature du
rapport des films petits-bourgeois à leur public, qu’ils ne peuvent que confirmer ce
6. Sur ce point, je ne peux dernier dans ses fantasmes d'arbitrage a.
que renvoyer, en attendant des
développements théoriques ul Mais en fait, puisqu’un film ne vient jamais seul, et surtout pas celui-ci qui, on l’a
térieurs, au texte « Sur les vu, participe d ’une cohorte de films, témoignages, articles, etc., sur la Chine, ces
films du Groupe Dziga Ver-
lov », paragraphe « Voir = pointillés, ce seront ceux auxquels le public français a été, de façon dominante,
s u p p o s é savoir *, Cahiers
n° 240, page 7. formé par ailleurs : ceux donc de l’idéologie dominante.
D'autant que le film, à y bien regarder, n’est pas si prudent qu’il veut bien le dire.
Le silence réservé, le laconisme modeste des commentaires, n’empêchent pas de
donner des petits coups de pouce dans le « bon » sens. Par omission : des enfants
font la course, une course ordinaire, à ceci près que tous les spectateurs scandent le
mot d ’ordre : « Amitié d ’abord, compétition ensuite » ; de ce « détail », le specta
teur français ne saura rien s’il n’entend pas le chinois. Par approximation : des
ouvriers font leur gymnastique matinale avant d ’aller à leur usine (en évidence, au
fond du plan, leur vélo et leur vêtement de travail) ; commentaire : « Certains
ouvriers, le matin, ne vont pas travailler... *
Sur Avanti. 45
On pourra toujours lire dans Chung Kuo une célébration des foules chinoises : le
film ne l’interdit pas, et Sollers a bien raison d ’y voir « une foule détendue, qui n’ait
pas l’air d ’un ensemble de cuirasses individuelles », puisque cela, c’est ce que lui,
Sollers, aurait vu dans n’importe quel autre film montrant les rues de Nankin ou de
Shanghaï. Mais « cette curieuse danse des Chinois avec eux-mêmes et ce qui les
entoure, avec leur corps et la nourriture, avec leur corps et les autres corps », à quoi
les spectateurs qui ne sont pas Sollers la rattacheront-ils ? A la révolution socia
liste ? On ne leur en donne guère les moyens. Le film, par son silence contemplatif,
fait tout, au contraire, pour qu'on en crédite l’essence d ’une Chine millénaire et my
thique, un très ancien, très éternel, rapport des Chinois à la vie sociale (et ce rap
port, bien sûr, il existe : ce n’en est que plus impardonnable de n’avoir pas montré
en quoi cette « nature » de la Chine avait été transformée par la « culture » révolu
tionnaire...).
Et en fin de compte, ce qui reste de Chung Kuo, ce n’est guère plus qu’une série
de stéréotypes anhistoriques (filmés avec art, bien sûr), sur la « pauvreté voulue »
des Chinois, l’uniformité des foules socialistes, et même si le regard d’Antonioni
s’est voulu sympathique, ou simplement « neutre », on voit mal comment un tel
film pourrait ne pas trouver naturellement sa place dans la grande offensive « chi
noise » de la bourgeoisie, en venant compléter la collection des idées reçues sur la
Chine, son présent et son éternité.
Jacques Aumont.
Sur A vanti.
en ce qu’il lui procure une existence sociale propre. Mais suffit-il de faire retour
sur le matériau (ici le cadavre) pour être matérialiste ? Ne confondons pas : le
corps, le cadavre, sont des supports comme les autres qu’on peut valoriser pour
de multiples raisons (dont le fétichisme) tout aussi idéalistes (c/. les cinéastes de
la métamorphose concrète des corps : Bertolucci, Ferreri, Warhol). De même,
dans Cris et chuchotements : il y a bien un cadavre entre les deux soeurs, mais
c ’est avant tout pour donner de la densité à leurs déchirements intérieurs, et non
pour annuler le thème métaphysique. Ce qui l’oppose par exemple à Avanti, cen
tré au contraire sur la présence matérielle du cadavre, sur le refus de le penser
comme n’ayant pas toujours été un cadavre, un corps inutile, impraticable et
improductif, dont on n'a de cesse de se débarrasser. Le cadavre du film de Berg
man est pris dans un mouvement qui va de l’agonie à l’enterrement — deux façons
de le sublimer, de lui faire dire autre chose ; celui de Wilder, qui commence à
peu près là où finit l’autre, va de la reconnaissance du corps à la morgue à l’ins
cription funéraire. Alors que le sens métaphysique produit le cadavre en vue de
la mort (celui-là étant la figure abaissée de celle-ci), on ne pense dans Avanti la
mort qu’en vue du cadavre q u ’elle laisse. L ’aspect positif du film étant alors de
n’éluder aucune des formes socialisées de son existence (à commencer par le fait
q u ’un cadavre est quelque chose d ’entièrement régi par la loi, et qu’il n’a pas la
même valeur pour ceux qui l’enterrent). Le cadavre en question (celui d ’un pré
sident de société américain à double vie, que son fils vient chercher à Ischia) y
revêt — comme marchandise — une triple valeur d ’échange : économique, poli
tique et idéologique.
Aspect principal du film, mais aussi cause de son ambiguïté, car deux contraintes
se superposent :
1. Annuler, taire, masquer, recouvrir la signification idéologique du cadavre :
anecdotiquement, c’est la stratégie des personnages ; structurellement, l’enjeu fic-
tionnel.
2. Révéler à travers cette annulation bancale une opposition idéologique réelle :
ce qui contredit Ambruster et Carlucci prend un sens et une valeur en dehors du
système de référence hollywoodien. Ce ne sont pas de simples impondérables trou
vés pour la circonstance. Ils renvoient à une réalité de lutte qui dépasse largement
l’utilisation qu’Hollywood voudrait continuer à en faire. Montrer l’action du State
Department dans un pays « colonisé », la conception et l’utilisation capitaliste de
la femme, cela met en scène une réalité sociale dont on ne se débarrasse pas si
facilement, une fois que la fiction s’en désintéresse.
En haut, Cris et chuchotements
d'Ingmar Bergman. En bas Avanti
do Billy Wilder.
48 Fonction critique.
Pascal Kané.
Réflexions
sur le cinéma algérien.
duisant une réalité qui se transforme chaque jour par la lutte, les films algériens
de l’époque n ’étaient pas vus dans une salle de spectacle, mais dans le champ de
bataille, dans la mesure où ce champ de bataille était partout et que tout le monde
était acteur sur ce champ de bataille. Cette question de la participation à la lutte
par le cinéma est à rapprocher de l’écoute des radios de l’A.L.N.-F.L.N. que Frantz
Fanon a analysée comme des actes de résistance à l’oppresseur.
Pour un cinéma révolutionnaire, comme du reste pour tout art révolutionnaire,
il n’y a pas et ne doit pas y avoir de divorce entre le contenu et l’expression de
celui-ci. La réalité sociale obéit à un processus dialectique, son reflet sur le plan
idéologique doit traduire ce processus. En clair, il n’y a pas une réalité dialectique
et une expression de cette réalité. L ’expression n ’échappe pas à la lutte des classes,
il y a une expression matérialiste dialectique de la réalité.
2. Période 1962-1970 : phase de l'indépendance nationale.
Après l’indépendance du pays, la production cinématographique est plus impor
tante. Le pays possède plus de moyens ; on est loin de la période de lutte de libé
ration nationale (manque de moyens techniques et de cinéastes). Les films produits
sont des films à grand budget ; pour des raisons plus ou moins de prestige, des
films sont faits en coproduction (cf. Z).
Pendant cette période, les cinéastes algériens vont puiser leurs thèmes dans la
période de la guerre anticoloniale. Très peu de films de montage à base de docu
ments historiques (à part l’excellent L'aube des damnés). On entre dans le laby
rinthe des films de fiction, élaboration de scénarios dans la pure tradition de
Hollywood (L'opium et le bâton, ou bien La nuit a peur du soleil).
Bien q u ’une production cinématographique relativement importante ait existé
dans les années 1962-1970, peut-on parler de cinéma algérien ? A notre avis, non.
De films de cinéastes algériens, oui !
Il ne s’agit pas d ’adopter une attitude de fierté nationale ou paternaliste. Il faut
au contraire adopter un point de vue exigeant, juste par rapport à la question
importante du cinéma algérien.
L ’Algérie et son peuple ont mené une guerre de libération nationale longue, qui
a joué un rôle important dans la destruction du système colonial français. De plus,
l’Algérie ayant une histoire et une culture nationale riches, ne peut se reconnaître
dans une production qui ne puise pas ses sources dans les racines historiques et
révolutionnaires de son peuple. Nous verrons plus loin q u ’il ne suffit pas de mettre
en scène la guerre pour rendre hommage au combat révolutionnaire du peuple
algérien.
Venons-en au pourquoi de l’inexistence d ’un « cinéma algérien ».
En balayant l’argument sur les insuffisances techniques du pays (manque de maté
riel, d ’écoles, de cinéma, etc.).
A notre avis, il faut chercher ailleurs la cause de cette inexistence.
La raison principale est la confusion idéoïçgique qui règne dans le pays à cause
des luttes aiguës à l’intérieur du F.L.N. et des contradictions au sein de la classe
dirigeante. Cette confusion a favorisé la mainmise de certains individus (opportu
nistes sur le plan politique et même incompétents sur le plan technique), sur l’ap
pareil cinématographique algérien. L ’obstacle constitué par les responsables a eu
des effets néfastes sur les cinéastes algériens. L ’absence d ’une politique culturelle,
d'une vision idéologique juste des problèmes de la société algérienne, n ’a pas faci
lité l’unification des cinéastes algériens. Ces derniers, au niveau de conscience
politique différent, n ’ont pas su ou pu affronter d ’une façon unitaire la politique
bureaucratique des responsables de cinéma.
C ’est pourquoi la confusion idéologique, la faiblesse de la conscientisation poli
tique des problèmes, déboucheront sur une conception petite-bourgeoise quant au
rôle du cinéma dans la construction du pays. Cette conception petite-bourgeoise
va limiter singulièrement l’utilisation du cinéma comme arme dans un pays où
la majorité du peuple est analphabète. Au lieu de se servir de la force de l’image
pour poser et balayer les rapports féodaux encore existants, on se contente de
A L L E L EL M O H I 8
% (9 G R A V O U ILL E
VAN GREY
BALVET
r~ y JOSÉ VILLA
<;.U£FltM DE MOHA'MtB SLIM RIAD
. wuniïSSàMoa ^
Fin juillet, à la suite d'une invitation que nous lui avions envoyée pour le stage
d’Avignon, Guy Hennebelle nous adressait la lettre suivante, aux questions, posi
tions et critiques de laquelle nous répondons plus loin :
C hers camarades,
Répondant à vos appels au dialogue publiés dans vos récents numéros et suite à
notre correspondance de la mi-juillet, j’ai le plaisir de vous adresser la lettre qui
suit.
Je suis heureux qu’au temps du mépris succède l’échange des idées. J ’ai été un
adversaire de votre revue durant son ère c structuraliste », tant dans sa phase révi
sionniste que dans sa phase prétendument c maoïste ». Je ne reviendrai pas sur la
question de votre ancienne illisibilité puisque vous avez vous-mêmes dénoncé
votre « style chantourné ».
Par contre, avant d’envisager l’avenir, il me paraît nécessaire de rappeler quelques-
unes de vos positions antérieures afin que la discussion se déroule sur des bases
claires.
La querelle d'Othon.
Dans la querelle dite d'Othon, je continue de penser, quant à moi, que dans les
grandes lignes c’est Positif qui avait raison. Et ceci bien que je ne partage pas
l’orientation de cette revue sur le plan politico-esthétique (son adoration du cinéma
américain par exemple). Constatant que Ton assiste à une remise en question, dans
divers continents, de la fonction opiomaniaque du cinéma, je déplore que vous ayiez
grandement contribué à fourvoyer cette démarche positive dans une impasse « théo-
riciste » qui s’apparentait selon moi à une sorte d ’ultragauchisme intellectualiste et
esthétique. Il est évident que les « films » qui ont été réalisés d’après vos obscures
conceptions d ’alors, outre qu’ils sont généralement nuls [Link], n’ont servi en
rien les « masses d ’ouvriers et de paysans » de France et de Navarre. Ni même les
intellectuels d ’origine petite-bourgeoise que vous disiez viser dans un premier
temps.
54 Pratique artistique
La déconstruction.
Le telquélisme.
Autre erreur encore (mais vous l’avez en partie dénoncée dans votre numéro 245-
246) : le « telquélisme ». Si j ’ai bien compris Sollers et ses amis (en effet la limpidité
n’est pas leur fort !), il reviendrait aux intellectuels « révolutionnaires » d ’élaborer
une ligne « marxiste-léniniste » sur le « front » du « texte », du langage, de l’écri-,
ture, tandis que les ouvriers (chacun son travail et les vaches seront bien gardées !)
auraient, eux, pour mission historique de lutter contre la bourgeoisie dans les usines
1. Walter Benjamin. Essais sut
Bertolt Brecht, p. 121 Maspéro. et dans la rue... Cette attitude me fait penser à ces lignes de Walter Benjamin 1 :
et lutte idéologique. 55
« Au lieu de s’en prendre à l’ancienne littérature et aux vieilles idées, nos nou
veaux écrivains se sont mis à se battre dans un coin, tout en permettant à la vieille
école, confortablement installée sur les côtés, de les regarder faire. >
Des deux lignes politico-culturelles qui cohabitent bizarrement dans le numéro
spécial Chine (n° 48-49) de Tel Quel, je me range tout à fait, en ce qui me
concerne, du côté de Michèle Loi. Si je ne me trompe, votre récente évolution se
dessine dans un sens voisin ?
La question Godard.
Il y a enfin une question que vous n’avez, semble-t-il, pas abordée depuis votre
revirement, c’est celle de Godard et du prétendu « Groupé Dziga Vertov ». A mon
avis, si vous voulez être logiques, vous devez fermement dénoncer l’invraisemblable
confusion politique de ce cinéaste et de ses épigones français et étrangers. Certes,
Godard a beaucoup apporté au septième art qu’il a considérablement assoupli et
enrichi sur le plan formel. Je rends hommage aussi à son dynamitage de l’holly-
woodisme. Malheureusement, s’il a « révolutionné » le cinéma, il n’a aucunement
jeté les bases d ’un « cinéma révolutionnaire ». Or c’est cela qui nous intéresse, non ?
Je veux bien reconnaître qu’avant mai 68 Godard a contribué à ramener quelque
peu le cinéma français sur le chemin du réalisme (au sens où l’entend Brecht), mais,':
issu du mouvement petit-bourgeois de la nouvelle vague (qui n’a finalement été
qu’une révolution de palais : ce ne sont pas Truffaut et Chabrol qui, j ’espère, me
56 Pratique artistique
contrediront ?), Godard n’a jamais su clarifier sa pensée, encore moins intégrer cor
rectement l’apport de la pensée-maotsétoung qu’il a objectivement ridiculisée dans
La Chinoise ! Il importe de stigmatiser avec force et sans rémission les films in
nommables qu’il a réalisés depuis mai 68. C’est une véritable imposture que de les
baptiser « marxistes-léninistes » ! Tout va bien, en particulier, que vous avez en
censé, n’est qu’une pochade infantile et dérisoire qui apporte de l’eau au moulin des
révisionnistes et de la bourgeoisie qui veulent donner des « gauchistes » l’image de
farfelus irresponsables. Celte comédie a assez duré. Sans jeter tout Godard dans les
poubelles de l’histoire, il est temps de dresser un bilan impitoyable de ses apports,
de distinguer dans ses innovations le boii grain de l'ivraie. Cette tâche entre dans le
cadre plus général de la nécessaire séparation entre les éléments qui s’efforcent
d ’appliquer une ligne marxiste-léniniste et les gauchistes (au sens de Lénine), les
hurluberlus de tout poil que la trahison du P.« C. »F. a fait surgir depuis cinq ans
comme champignons après la pluie.
Voilà différentes positions que je tenais à vous exprimer afin que le débat soit
clair. Il se peut que sur tel ou tel point je me trompe. Telles sont en tout càs les
quelques réflexions succinctement résumées auxquelles je suis parvenu au sujet de
la ligne critique que vous avez développée, vous et Cinéthique, depuis mai 68.
en reste d ’enthousiasme. Mais peut-être l’effet d ’entraînement personnel de Georges 3. Je liens à préciser que celle
attitude de Sadoul avait sans
Sadoul aux Lettres françaises y fut-il pour beaucoup dans une période où les idéo doute, pour des raisons di
logues du Parti et les fonctionnaires de la direction hésitaient à intervenir3. > verses. quelques excuses. De
toutes façons, bien qu’il soit de
Cette citation renvoie à une autre, de Raymond Borde, que j ’ai trouvée en relisant mode actuellement de vilipen
der ce grand historien, je pense
récemment un opuscule sur L a Nouvelle Vague 4 : que son actif est plus lourd
que son passif. Il a eu notam
« Pourquoi n’y a-t-il pas un jeune cinéma communiste ? [...] Nous avons depuis ment le mérite de nous appren
dre l'internationalisme en ma
quinze ans (Borde écrit ceci en 1960) le triste privilège de patauger dans des tière de cinéma. Ce dont je
guerres coloniales. Le Parti Communiste les a-t-il filmées ? Non. Un putsch lui suis reconnaissant.
d’extrême-droite a balayé la République. Le Parti Communiste a-t-il commandé à
des spécialistes un montage d’actualités ? S’est-il intéressé aux prises de vues en 4. La Nouvelle Vague, p. 26.
Editions Serdoc. 1960. Notons
Algérie, avec des caméras 16 mm ? Non. Mais il a encensé Le Beau Serge. Il a à cet égard que le P.« C. »F.
défendu le cinéma français parce qu’il était français, sans tenir compte de son semble avoir trouvé depuis 1968
quelques cinéastes pour illus
contenu idéologique. Il a sacrifié l’essentiel, c’est-à-dire l’existence d’un cinéma de trer certains de ses points de
gauche, pour faire aboutir une revendication accessoire, la prospérité du cinéma vue. 11 faudra y revenir.
national. »
Attaché comme je le suis personnellement aux cinémas nationaux, je fais des
réserves sur cette dernière formulation : je pense qu’un cinéma impulsé par des
cinéastes français révolutionnaires aurait été français par surcroît, beaucoup plus
français que tous les films psychologiques du genre Le Genou de Claire et autres
balivernes petites-bourgeoises. Cette citation de Borde va dans le même sens que
Pierre Gaudibert dans son remarquable petit ouvrage Action culturelle : intégra
tion etlou subversion qui montre qu’au nom de la « culture nationale » les forces
de gauche, et notamment le Parti Communiste, ont eu tendance depuis 1936 à
négliger le contenu politique de cette culture. Dans ce sens (et dans ce sens-là seu
lement) on peut dire que <t la culture est une duperie bourgeoise ».
Aujourd’hui, il n’y a plus guère de différences (hormis quelques petits tabous)
entre la critique révisionniste et la critique que j’appelle « progressiste molle ». Il
n’y a pas non plus de gouffre entre ces deux critiques et la critique bourgeoise
« apolitique >. Des babioles peuvent les opposer, l’appréciation d'un film comme
5. M.P.E.A.A. : Motion Pic-
La Grande bouffe, par exemple, mais ce ne sont là que détails. L ’astuce de la cul ture Export Association of
ture bourgeoise libérale est d’ailleurs de provoquer des querelles oiseuses sur de America, cartel qui •regroupe
les neuf grandes compagnies
faux terrains. hollywoodiennes qui font ré
gner une véritable dictature sur
la distribution.
3. Promouvoir tous les cinémas nationaux qui entrent dans la catégorie 2 et sur 7. Lire, à ce sujet, Le cinéma...
tout 3 du Manifeste c Vers un troisième cinéma » diffusé par Fernando Solanas et cette industrie, de Claude De-
gand.
Octavio Getino (qu’a publié notamment la revue Tricontinental en 1969, édition
française). 8. C ’est grâce à vous que je
comprends mieux aujourd’hui
4. Militer pour un cinéma national et populaire qui développe la mission que lui la véritable signification de la
assignait Dziga Vertov (mais en écartant ses exagérations), un cinéma qui filme des «série Z *..., fruit d’un proces
sus d'américanisation du ci
individus ordinaires dans des activités quotidiennes et dans une perspective révolu- néma français.
58 Pratique artistique
tionnaire. A cet égard, je trouve fort intéressantes diverses études que vous avez
publiées récemment sur des sujets connexes, notamment l’article sur le « Héros
Positif » (sous certaines réserves qu’il serait trop long de détailler ici). La réflexion
théorique ne doit pas s’élaborer in vitro, en vase clos, mais être dégagée d ’expé
riences concrètes effectuées en relation étroite avec les gens concernés. C’est pour
quoi j ’ai soutenu le travail de Karmitz, notamment dans Coup pour coup, qui n’est
certes pas un film « à la remorque du révisionnisme », contrairement à ce que vous
avez prétendu. Ses insuffisances ne relèvent pas de cet ordre-là. Il s’agit de promou
voir un cinéma qui dépasse le progressisme gentillet de certains films de gauche tra
ditionnels, un cinéma qui nous aide à « un déchiffrement communiste du monde »
(Vertov), tout en nous proposant des amorces de solution, tout en nous suggérant
des directions à suivre. Un exemple : il ne suffit pas de tourner un film sur les tra
vailleurs immigrés (à la manière néo-réaliste des années 45-50), il faut en outre
esquisser dans le film les solutions d’une action collective en vue d ’un changement.
D ’une manière générale, il y a beaucoup à tirer des Propos de Yenan, de M ao Tsé-
toung (encore qu’il ne faille pas en faire un bréviaire : il faut tenir compte du
contexte historique, géographique, culturel et politique dans lequel ce recueil a été
rédigé).
5. Démasquer les miroirs aux alouettes que la bourgeoisie nous jette en pâture
pour détourner notre attention des sujets essentiels et nous proposer des « voies »
qui ne sont que des impasses politiques et philosophiques. Je songe à tous ces dadas
qui surgissent régulièrement dans l’air du temps : il y a eu l’aliération (avec Anto-
nioni), il y a eu l’absurde (très usité, l’absurde !), puis ce fut la drogue et les paradis
artificiels, puis ce fut la « révolution culturelle américaine », la « contre-culture »,
le « hippysme », le « retour aux sources », j’en passe et des meilleures. Actuelle
ment, nous avons l’écologie comme tarte à la crème... Face à toutes ces baudruches
gonflées par les stratèges conscients ou inconscients de l’idéologie dominante en
Occident et amplement diffusées par les media officiels, face à toute cette camelote
idéologique et à ces « balles enrobées de sucre », nous devons promouvoir un
cinéma réaliste au sens de Brecht, c’est-à-dire un cinéma qui, je cite :
« dévoile la causalité complexe des rapports sociaux, qui dénonce les idées domi
nantes comme étant celles de la classe dominante, qui écrive (filme) du point de vue
de la classe qui tient prêtes les solutions les plus larges aux difficultés les plus pres
santes dans lesquelles se débat la société des hommes, qui souligne le moment de
l’évolution en toute chose, qui soit concret tout en facilitant le travail d ’abstrac
tion. Ce sont là directives gigantesques, et on peut encore les compléter. On per
mettra à l’artiste d ’y consacrer son imagination, son originalité, son humour, sa
puissance d ’invention. Nous ne collerons pas à des modèles littéraires p ar trop
détaillés, nous n’obligerons pas l’artiste à se conformer à des variétés trop précises
de l’art narratif. »
Et pour en finir avec les citations, celle-ci encore :
« Là où le mot d ’ordre « Pour l’humanisme ! » n’est pas toujours complété par le
mot d ’ordre « Contre les rapports de propriété bourgeois ! », le tournant de la litté
rature (du cinéma) en direction du peuple ne s’est pas encore accompli. »
La question de Staline.
Parenthèse : si l'on nous lance dans les jambes le nom de Soljénitsyne comme on
le fait volontiers, nous pouvons répondre calmement : 1) que l’internement dans un
hôpital psychiatrique ou dans un camp sibérien et les tracasseries administratives ne
sont pas la meilleure solution pour amener un écrivain à rejoindre la voie du socia
lisme ; 2) que cet écrivain que l’on dit grand, moi je ne sais pas, est sur le plan poli
tique un produit de la dégénérescence bureaucratique d’abord, révisionniste ensuite
de l’Union Soviétique ; 3) que c’est bel et bien un fieffé réactionnaire... comme
l’était Balzac : ce qui signifie que tout n’est pas forcément à jeter dans son œuvre.
Il n’est pas exclu qu’à travers elle, même dans ses déformations, l’on puisse décou
vrir certains aspects de la réalité du pays, voire des erreurs du socialisme tel qu'il
fut pratiqué là-bas ; 4) qu’il est étonnant, vraiment, que toutes les contestations
contre les actuels dirigeants soviétiques se manifestent exclusivement par des voies
60 Pratique artistique
de droite (libérale, chrétienne, mystique, sioniste, etc.). Michel Cournot (mais peut-
on faire confiance à Michel Cournot ?) a écrit un jour, dans Le Nouvel Obser
vateur (horresco referens) que ceci n’était pas un hasard, que c’est à dessein que la
police laissait filtrer les œuvres contestataires à condition qu’elles fussent toutes de
droite. Comment croire que personne, parmi les 200 millions de Soviétiques, ne
veuille dénoncer l’orientation révisionniste du régime ? La révolte des ouvriers
polonais à Gdansk, drapeau rouge en tête, qu'aucun écrivain « contestataire »
n ’avait annoncée, montre bien qu’on nous mène en bateau quand on veut nous
faire croire, en Occident, que les peuples est-européens aspirent à un retour au
capitalisme.
Pour des raisons q u ’il faudrait expliquer longuement, la question dite de Staline
n’intéresse pas grand monde en Asie, en Afrique et en Amérique latine. En Europe
de l’Ouest et en Amérique du Nord, il en va différemment. C ’est pourquoi je pense
q u ’il faudrait l’analyser à la lumière du marxisme et en partant des critiques amor
cées parfois an Chine ou en Albanie (à partir notamment du concept de « mau
vaise résolution des contradictions au sein du peuple » chez Staline). Car, quoi
qu’en disent les révisionnistes, de même qu’on ne peut pas condamner la Révolu
tion française au nom des excès de Robespierre, on ne peut pas non plus dresser
un bilan uniquement négatif de l’U.R.S.S. stalinienne. On se référera utilement à
ce sujet à l’article de Jean Daubier paru dans le n° 1 de la revue La Nouvelle
Chine et intitulé : « La Chine et la question de Staline ».
Quelques remarques pour conclure : il faut éviter de « descendre » systématique
ment tous les films qui ne sont pas rigoureusement justes d ’un point de vue
marxiste-léniniste, mais plutôt s’attacher à promouvoir, tout en cernant leurs
erreurs, ceux qui s’efforcent d ’aller le plus loin dans la voie de la remise en question
du capitalisme, de l'impérialisme, du réformisme et du révisionnisme. Ce que vous
avez fait en interviewant Serge Le Péron, par exemple, qui a réalisé l’un des films
militants les plus avancés depuis mai 68.
En cas de désaccord entre rédacteurs, sur une base d ’extrême-gauche s’entend, le
mieux est a mon avis de publier les deux textes de manière à permettre au lecteur
et au militant de se faire une opinion.
Cordialement.
Guy Hennebelle.
Réponses.
Cette lettre de Guy Hennebelle. destinée à ouvrir une discussion et à clarifier nos
positions respectives dans un esprit de critique et d ’unité, bien que datant de
quelques mois et ayant déjà trouvé un prolongement dans des échanges de vive
voix (d’où il résulte, bien entendu, que les éléments d’unité l’emportent sur les
divergences), n’en est pas pour autant caduque. D’une part, d ’évidentes divergences
subsistent et elles sont loin d ’être anecdotiques. D’autre part, nous pensons que
cette lettre présente pour nos lecteurs un certain intérêt, en ce qu’elle nous suscite
à faire le point et à exposer nos positions actuelles sur un terrain que, pour mieux
nous lier à la pratique des luttes sur le front culturel, nous avons eu un peu ten
dance à délaisser sans nous en expliquer théoriquement : la « plate-forme » du
et lutte idéologique. 61
Dans les diatribes de Hennebelle contre, pêle-mêle, Straub, Godard, Tel Quel, les
Cahiers, Cinéthique, qu’il rassemble sous le signe de la « déconstruction », on
discerne deux sortes d ’indignation : l’une est celle d ’un militant, écœuré de voir des
artistes prétendus révolutionnaires se livrer à des jeux formels qui ne peuvent que
tenir les masses à distance et ne sauraient en rien « servir le peuple » et susciter son
enthousiasme (tel Lénine, qui aimait la personne de Maïakovski mais haïssait ses
œuvres, demandant que le tirage de celles-ci soit limité à 1500 exemplaires « pour
les bibliothèques et les toqués » — histoire à faire de la lecture de Maïakovski par
le peuple soviétique en un demi-siècle) ; l’autre est beaucoup plus inquiétante, c’est
celle d ’un « défenseur » de la normalité psychique. Disons-le une fois pour toutes
et avec force : ceux qui croient aux « individus normalement constitués * dans le
monde malade d ’aujourd’hui sont ceux qui lui fourniront demain, sous les plus
nobles prétextes (nous ne parlons pas de ceux qui n’attendent pas demain), ses
hôpitaux psychiatriques.
Bien sûr, ce double discours (politique/psychologique) a une histoire, une his
toire qui, comme on sait, n’est pas finie. Ce qui peut sembler étrange, c’est que cette 1. Un exemple comique de
cette confusion ou de ce trem
histoire n’est pas seulement celle de la bourgeoisie ou de la néo-bourgeoisie des blement sémantique se trouve
pays dits socialistes, mais elle insiste et se répète aussi dans le camp du peuple. dans une interview récente de
Straub par la Nouvelle Cri
(Lénine lui-même, parlant des lecteurs « toqués » de Maïakovski...) Elle me tique. On sait qa'Othon est
« un film sur l'absence du
semble liée à une ambiguïté profonde dans l’usage, précisément, du mot « peuple * peuple ». Son absence politique
par les intellectuels qui désirent le rallier : il y a un sens politique de ce mot, qui s'entend. Or, l’une des diffé
rences que la N.C. relève dans
désigne alors l’ensemble des couches et classes dans le camp de la révolution («l e le dernier film de Straub.
peuple et ses ennemis ») : le prolétariat et ses alliés. Et puis il y a acception Leçons d'histoire, par rapport
au précédent, c’est que « le
vulgaire, le peuple, c’est-à-dire les simples gens, sans culture. Si l’on parle alors du peuple, même absent de l'ac
point de vue du peuple, dans cette seconde acception — qui est celle de la bour tion, est dans le film : c’est la
fonction des plans en voiture ».
geoisie, — c’est pour exalter le bon sens, ultime et fondamentale valeur de la Autrement dit, vous filmez des
rues animées, et vous avez le
petite-bourgeoisie ( « ç a n’a pas le sens commun »). Même ambiguïté dans le terme peuple dans l e , film. Straub,
de « masses », lorsqu’on parle de « soulever l’enthousiasme des masses » : s’agit-il qui apparemment a une notion
du peuple plus politique que
de soulever des foules ? Non, bien sûr, et pourtant, ne donne-t-on pas souvent au celle de la N.C., rectifie : « 11
mot « masses » un sens principalement quantitatif lorsqu’on reproche à un cinéaste faut bien répéter que le monde
ouvrier, en tant Que classe
d ’être « inaccessible aux larges m asses1 » ? Bref, lorsque la notion vulgaire, chré ouvrière (c'est moi qui sou
tienne, bourgeoise, de ces mots prend insidieusement la place de leur sens politique, ligne), n’est pas présent. * Plus
loin, il ajoute : « Je ne suis
marxiste-léniniste, on tombe dans le populisme, forme inversée du mépris des pas prêt à faire parler des
ouvriers. C'est très important
masses. Ou dans le flic-réalisme, encore appelé « réalisme socialiste » (Jdanov. de le faire et j'y arriverai
tout à relire). A cet égard, j’aimerais que Hennebelle précise — car sa lettre est peut-être un jour, mais je pense
que c'est au moins aussi im
plutôt discrète sur le contenu positif de ses conceptions — comment il conçoit cet portant pour l’instant de faire
« au-delà du néo-réalisme » où il voit un avenir pour le cinéma révolutionnaire. parler les capitalistes. * (Ce
n'est, évidemment, pas du même
Non que je veuille par là amalgamer ses conceptions à une nouvelle mouture de point de vue.)
62 Pratique artistique
Ce qui précède n’est pas pour éluder le débat sur nos conceptions antérieures et
notre rapport à l’avant-garde (Straub, Godard ou Sollers, pour prendre les cibles
favorites de Hennebelle). Disons d ’abord qu’à la base, il y a une mésinterprétation
fondamentale de la part d ’Hennebelle — due évidemment à sa lecture de Lebel et
à l’interprétation mi-malveillante, mi-stupide de celui-ci — des conceptions que
nous avions (et avons encore, à un point près mais décisif) quant à F« appareil de
base », la caméra. Ce n’est pas la peine d ’avoir seriné si longuement, de façon si
insistante, « caméra-du-Quattrocento », pour que le premier imbécile venu, igno
rant d ’ailleurs du fait que ces conceptions ne sont propres ni aux Cahiers, ni à Ciné-
thique ni à Pleynet, mais trouvent leur source dans Francastel, voire dans Panofsky
(que l’on tient généralement pour des gens sérieux), que Lebel donc affirme sur
300 pages que nous tenons la caméra pour un instrument naturellement « taré ».
Nous n’avons cessé de dire, au contraire, qu’il était nécessaire, pour comprendre
par exemple la domination des codes hollywoodiens (car elle ne tombe pas du ciel
et il ne suffit pas de l’expliquer par l’impérialisme américain), de replacer l’appareil
cinématographique, le système de représentation appelé cinéma, dans son cadre
historique qui est l’histoire de la représentation et de ses codes depuis la Renais
sance (et la Renaissance, c’est « naturel » ? Vasari, Uccello, c’est « naturel * ?).
Histoire « déconstruite * — on n’y peut rien, c’est comme ça — depuis disons la
fin du xix% la « révolution industrielle » (Cézanne, c’est « naturel » ? et le
cubisme?...) Nous n’avons jamais cessé de dire, et c’est peut-être la seule conti
nuité que l’on peut trouver dans l’histoire des Cahiers depuis quelques années, que
le cinéma, « c’est pas naturel s>. Au contraire de gens comme Lebel, et de quelques
revues cinéphiliques, pour lesquels le cinéma, c’est tout naturel.
Cela dit, Hennebelle permet de rectifier certaines erreurs formalistes liées à cette
problématique, quand il pose son analogie « caméra — fusil ». C ’est une compa
raison à mon avis assez dangereuse, parce qu’elle laisse supposer que l’art fonc
tionne de façon directe et mécanique (conception quasi militaire, ultra-gauchiste,
du « cinéma-arme ») et, finalement, qu’il est aussi simple de se servir d ’une caméra
que d ’un fusil, ce qui est assez vrai si on limite le rôle de la caméra à celui d ’enre
gistrer des images, mais cesse de l’être dès qu’on veut faire un film, une œuvre ayant
pouvoir de « révélation » et de critique du réel, ce qu’on appelle (assez mal) un
« reflet actif ».
Cependant, on peut résumer à partir de cette image l’essentiel du débat : de part
et d ’autre, on pose le (faux) problème de cette manière : Qu'est-ce qui décide de
l'idéologie d ’un film, l’appareil ou l ’homme ? L ’appareil, disent les uns (Pleynet,
Jean-Louis Baudry) ; l’homme, dit Lebel, et avec lui Hennebelle. Or, d’une part on
ne parlait pas de la même idéologie, et d ’autre part on opposait des abstractions.
On ne parlait pas de la même idéologie : lorsque Baudry ou Pleynet disaient
idéologie, il fallait comprendre — ce n’était d ’ailleurs pas d ’une difficulté insur
montable — qu’il s’agissait de l’idéologie culturelle élaborée à partir de la Renais
sance. de l’humanisme, de l’anthropomorphisme. Il s’agissait de montrer que la
caméra, ce qui est incontestable, s’inscrivait dans ce champ idéologique, qu’elle
reproduisait l’espace vitruvien, etc. Au lieu de quoi, Lebel développait, croyant
répondre, une pensée du genre : l’idéologie, c’est des idées, et des idées, il faut bien
qu’elles soient dans la tête de quelqu’un, alors qu’est-ce que ça veut dire, cette
caméra idéologique ?
et lutte idéologique. 63
4. Nous devons rectifier ici : fiant, etc. Mais enfin d ’un travail et un travail, on n’en a pas tout de suite les fruits,
il était faux, il était sectaire
d'écrire que Coup pour coup la jouissance — cet enthousiasme des masses dont Hennebelle se scandalise, à mon
était un film « à la remorque avis à tort, que des cinéastes comme Straub ou Godard, se prétendant marxistes et
du révisionnisme » — à la
remorque du réel, oui. mais le révolutionnaires, n’aient pas d ’abord cherché à le susciter. Mais justement, ces
réel, celui qu'il reflétait, n ’était
pas révisionniste, puisque c'était cinéastes ne cessent de nous dire que c’est difficile de refléter le processus révolu
de révolte contre les patrons et tionnaire, l’effondrement du capitalisme, la montée des forces montantes — diffi
les révisionnistes qu'il s'agis
sait ; Coup pour coup est un cile pour eux, mais pas seulement pour eux. Difficile, et ils se trompent, ils font des
film qui collait, assez bien, à erreurs, ils croient peut-être trop que le mal, la difficulté à faire surgir le nouveau
la conscience politique d'une
partie des masses À une époque vient de la forme, des habitudes acquises sous la domination du cinéma bourgeois ;
précise. Ce film n’était pas né alors qu’elle vient aussi de leur position en porte à faux, de leurs scrupules... Peut-
tout droit des grèves sauvages
dont il est le reflet, il venait être, Quoi qu’il en soit, Straub ou Godard cherchent un langage, en quoi le second
aussi d'une critique du film
précédent de Karmitz, et d'une a parfaitement raison, contrairement à ce que pense Hennebelle, de se placer sous
réflexion sur Le Sel de la le signe de Vertov (auquel il est vrai H... reproche des «exagérations» : les
Terre. C’est cela qu'il fallait
d'abord penser — ce que nous quelles ?). Cela les éloigne peut-être de ce qu’il convient d ’appeler la conjoncture,
n'avons pas fait. Or, Le Sel de du moins la conjoncture immédiate, mais ne les voue pas forcément aux poubelles
la Terre, modèle de Coup pour
coup, est aussi un film plus de l’histoire.
profond, que nous devrons ana L ’erreur d ’Hennebelle (et cela a été aussi la nôtre, lorsque nous avons mis entière
lyser.
ment sur le même plan Tout va bien et Coup pour coup) est de penser qu’il n’existe
et ne doit exister qu’un seul niveau d'appréhension des films — ce qui impliquerait
5. H ne s'agit pas de dire :
Straub a ses raisons et Karmitz par exemple que le film révolutionnaire idéal devrait occuper la place prise actuel
les siennes. D'une manière gé lement par Rabbi Jacob : raisonnement vicieux et absurde, puisque le succès de
nérale, la critique que l'on
pourrait faire — que l’on doit Rabbi Jacob repose sur des normes de production, des acquis du cinéma comique
faire — à des cinéastes
d'avant-garde comme Straub réactionnaire français, des effets de reconnaissance sur la petite-bourgeoisie fran
ou Godard, c’est de penser — çaise, etc., aux antipodes de ce sur quoi devrait (contraintes de la production et
si l'on se réfère ici encore à
Mao — I'« élévation de ni volonté des auteurs) jouer le cinéma que Hennebelle et nous désirons. Donc,
veau » (la difficulté et la com lorsque Hennebelle nous parle d ’un cinéma d'incitation, la question se pose aussi
plexité des œuvres) avant la
« popularisation * (la diffusion tôt : d ’incitation à quoi, de qui, comment ? Et il n’est pas facile de répondre, mais
idéologique de masse) : de pen
ser qu'il faut d'abord changer il est sûr qu’on ne saurait répondre à tout coup par Coup pour c o u p 4.
des mécanismes mentaux et Ce que je veux dire, c’est qu’il est absurde d ’opposer Straub à Karmitz, puisque
ensuite seulement les contenus
de pensée. A ce calcul, ils leur visée est différente, leur objet différent \ Il faut maintenant penser l’inégalité
risquent de se retrouver per dans la production des films, en fonction du but à atteindre : un cinéma aux vues
dants devant l’histoire. Karmitz
a raison au contraire de jouer politiques claires, s’opposant victorieusement, sur;tous les fronts, aux productions
sur des réflexes spontanés des réactionnaires, bourgeoises. Ce à quoi l’avant-garde, avec ses « excès », ses erre
masses en situation de lutte :
il risque cependant de limiter ments et ses erreurs, trace aussi la voie.
considérablement la portée de
ses films à trop vouloir coller
à cette immédialeté, sous pré Pascal Bonitzer. (20 novembre 1973).
texte de ne pas donner de
leçons, etc.
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Une nouvelle
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Im prim é par l'im p rim erie de C h â te lau d re n 22170 - Le directeur de la publication : Jacques D oniol-V alcroze
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)
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(L'Affaire MatteU La Classe ouvrière va au Paradis.)
Pierre Baudry : Les aventures de l’idée (Sur Intolérance, 2)
D Huillet et J. M. Straub : Leçons d ’histoire (scénario d’après
« Les Affaires de M. Jules César » de Bertolt Brecht
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