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PROBLÈMES THÉORIQUES
DU CINÉMA MILITANT.
Le pouvoir parlé (2) : Images à vendre.
Images à défendre.
Mai 68 et “Mai 68”
Les silences de la voix.
LE CINÉMA ET LA PALESTINE.
Kafr Kassem (2)
BRECHT.
Extraits du Journal de travail (inédit).
CRITIQUES.
Illumination, Chinatown,
La femme aux bottes rouges.
cahiers du
CINEMA
N° 256 FEVRIER-MARS 1975
LE CINEM A ET LA PALESTINE
BRECHT
CRITIQUES
REDACTION : Pa sca l BONITZER. Jea n -L o u is COMOLLI. Serge DANEY. J e a n -R e n é HULEU. Pascal KANE.
J e a n NARBONI. J e a n -P ie r re OUDART. Serge TOUBIANA. ADMINISTRATION : C la u d e BOURDIN.
Serge DANEY. Les m anuscrits ne s e n t p a s re n d u s . Tous droits réservés. C opy rig h t by Les Editions de
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On peut ne voir dans Mai 68 qu’un symptôme et il n’est pas sûr qu'il soit
beaucoup plus. Aussi n'est-ce pas tant un jugement de valeur qu’il nous met
en demeure d’énoncer (est-ce un bon ou un mauvais document ? exhaustif
ou non ? objectif ou non ?) qu'une réflexion sur ses conditions mêmes de pos
sibilité. Qu’est-ce qui l’a rendu possible ? C’est du dépli d’une triple conjonc
ture, d’une triple série de raisons, que peut naître une réponse. Dans les
textes qui suivent, le film de Gudie Lawaetz (symptôme, prétexte ; cela
importe peu) n’est jamais que ce qui nous dit qu'il est temps de poser les
questions qu’il suppose résolues : celles du cinéma militant.
La conjoncture idéologique est ce qui a permis que le film se fasse vite. Elle
nous renvoie au débat en cours sur l’Histoire.
Ce débat a lieu entre tous et tous. Chacun doit redéfinir son rapport actif,
positif, au passé. On voit, pêle-mêle, Giscard en pèlerinage au Mont Mou-
chet, des colloques se tenir sur la Résistance, la « mode rétro » et contre
elle — mais aussi suscitée par elle — la résurgence de ce qui hier encore
était tu : mémoire populaire, mémoire filmée, archive. Enfin, chez les histo
riens de profession, last but not least, la remise en question du « métier »
d’historien.
,
La presse n'a pas manqué de relever que la nouveauté de l'entre
prise Mai 68 tenait à ceci que les « événements » de Mai 68 s’ils sont sortis
de l’Histoire immédiate, ne sont pas encore pour nous « chose du passé ».
Les évoquer, c’était donc se priver volontairement, ostensiblement, de la
rigueur et du sérieux scientifiques (pas assez de recul) comme des emporte
ments du vécu et de la polémique (déjà trop de recul), c'était situer le film
dans une temporalité inédite, nouvelle, ambigüe. (Il suffit, pour s'en
convaincre, de penser au temps qu'il a fallu pour que quelque chose des
documents sur la guerre d'Algérie affleure sur les écrans.)
C'est en quoi Mai 68 est un (petit) événement. C'est qu'il écrit l'Histoire à
tiède, sans attendre qu'elle ait « tranché », qu'elle se soit re-tranchée dans
le passé antérieur de la périodisation (c’était avant), du trauma (c’était hor
rible, fascinant) ou de la doxa (c’était ainsi). On ne dit plus (comme pour Fas-
cista) : « Puisque l’Histoire a tranché, il est permis de raviver sans risques
ces horribles images. » Mais on escompte bien qu’un autre commentaire
(silencieux) accompagnera le film : « Puisqu'on a pu en faire un film, c'est
que l'Histoire doit avoir tranché. » Ce n’est plus la doxa qui sert de caution
à l'innocence du film, c’est le film qui, par son existence, laisse entendre que
l’Histôire, peut-être, a tranché, et contribue à créer une nouvelle doxa, le
conformisme actuel et les stéréotypes de demain.
Ce à quoi il faut être attentifs.
S.D.
7
Le pouvoir parlé. 2
Images à vendre
par
Serge Toubiana
elle-même ou dans le plan (qui a pu prendre telle image, dans quel camp fallait-il
se trouver pour pouvoir l’obtenir ?). Une image, un plan, c’est en quelque sorte
du travail accumulé, de la représentation déjà faite, de la mise en scène déjà
construite et mise en boîte, mais c’est aussi son usage à venir, son utilisation pos
sible, du travail qui va se faire dans les conditions particulières de son usage ou
de son échange.
Ce qui est en jeu dans cette histoire passée et future de l’image, c’est bien la
place de la caméra et du preneur d’images, place au sens de lieu où se joue un
certain pouvoir : celui de filmer et celui de montrer.
Faire des images, c’est d ’une certaine façon trouver, penser son espace de mise
en scène, c'est concevoir une organisation, un découpage du réel dans le cadre de
la prise de vue ; mais c’est aussi accepter que le réel nous mette en scène, en
situation de metteur en scène, de preneur d’images et se propose comme objet et
sujet de l’acte de filmer, propose ses objets (et ses sujets) à la caméra. On sait que
l’acte de filmer n’est pas un geste naturel, innocent, hors des codes sociaux, du
droit et de la; morale, du pouvoir. Il est même de plain-pied avec ces codes,
travaillé par eux, redevable du rapport social qui y est à l’œuvre. D’une certaine
manière, l’acte de filmer est un acte de pouvoir (qui requiert un savoir technique
et un contrôle de l’appareillage) : prendre le droit et le pouvoir de filmer quelque
chose ou quelqu’un. Ce qu’il faut noter, c’est que ce qui résulte de cet acte, en
quelque sorte les images produites, porte la marque de ce pouvoir, de ce rapport
de pouvoir. C’est exactement contre cette idée que les théories baziniennes s’éla-
borent sur la prétendue transparence de l’image par rapport à son référent dans
le réel. Pas d’épaisseur, donc pas de trace de l’acte de filmer, effacement de la
mise en scène. Bazin disait que le montage était lé viol du réel, sa négation. C’est
évidemment faux. Mais pourquoi en restait-il au montage ? Et si le tournage
pouvait fui aussi constituer un viol du réel ? Pascal Bonitzer a absolument raison
quand il écrit : « Il signifie que la violence cinématographique ne se joue pas seu
lement au niveau de la praiique du montage (couper et morceler le ruban de réa
lité visible) mais aussi à celui du tournage (dévorer/ dérober du réel : ou, c’est le
frisson du * direct » et du cinéma éthnologique — voir plus loin — être dévoré).
(« L’écran du fantasme », CdC n° 236/237.)
C’est parce que la théorie idéaliste refoulait le montage comme moment à part
entière du processus du film que la théorie matérialiste s’en est émparée comme
d’une question primordiale. Et ceci fort justement. Mais du même coup elle délais
sait un autre terrain, un autre espace de questions qui ont trait au tournage pro
Images à vendre. 9
prement dit : qui filme, qui prend les images, d’où viennent les images qui nous
servent au montage, etc. ? L’habitude a été prise de travailler avec des images
« neutres » (issues d’enquêtes sociologiques) ou des images officielles, des images
du pouvoir. Le montage fonctionne alors comme moment du détournement, de la
subversion, du décodage du sens de l’image, hypostasiant la contradiction
image/son en général résolue au profit du second terme : apogée du son ofj, du
commentaire juste, de la connaissance rationnelle produite par le montage. Ceci
repose sur l’idée qu’une image peut se critiquer d’elle-même, par le commentaire
critique qui en est fait, ou par l’intelligence de sa place dans l’économie narrative
qui en produirait la distance, l’annulation, l’effacement du sens. (Dans une entre
prise comme celle de Fascista, la «naïveté» de Naldini frise la crapulerie !) Le
travail du groupe Dziga Vertov incarne parfaitement ce « retard * théorique :
hypnotisé par la question «qu'est-ce qu’une image?» — sous-entendu « une
image dominante » — il remet à plus tard la question de produire des images posi
tives, de se mettre dans la position de pouvoir produire des images positives.
Lés mass media, les appareils officiels ont pu néanmoins constituer un petit stock
d’images, en général assez pauvres ; images de répression, de violence, de mani
festations de rue, images sans point de vue, superficielles parce que non insérées
dans le mouvement réel. Y est inscrite la position d’extériorité de ceux qui les
produisent. Il est capital de mettre en évidence cette double provenance des
images qui parlent de Mai 68 : deux modes de production des images qui reflètent
deux positions face à l’événement politique, deux attitudes sur toutes les questions
spécifiques qui.concernent la production d’un film : place de la caméra, insertion
du preneur d’images dans la lutte, rôle du montage, rôle politique du cinéma. On
comprend pourquoi plus d’une T.V. étrangère s’est adressée aux collectifs de
cinéma militant issus des états généraux de Mai 68 pour leur acheter leurs images,
leurs séquences : c’est là que sont stockées les meilleures images de ce moment,
et qu’il est impossible de faire quoi que ce soit avec les images officielles.
Il a suivi la même courbe, subi les mêmes fléchissements, accusé les mêmes contre
coups, mais sur un terrain spécifique et surtout face à une problématique diffé
rente : sauvegarder les images de 1968, empêcher que se constitue une autre image
qui servirait un autre discours que celui porté par le mouvement révolutionnaire,
qui se tournerait contre lui.
Ce que ni le mouvement révolutionnaire ni le cinéma militant ne pouvaient
empêcher, c’est que sur Mai 68 se constitue une sorte de doxa, un certain nombre
d’idées moyennes et confuses, un savoir minimum mais bien réparti, le genre de
discours dont s’alimentent les appareils idéologiques de la communication (ils s’en
nourrissent d’autant qu’ils les sécrètent !). Ceci traduit bien une situation de
compromis entre un discours bourgeois et réformiste qui ne peut se tenir ouverte
ment, mais plutôt à demi-mot, et un discours révolutionnaire au creux de la vague,
en voie d’essoufflement. C’est aussi l’occasion idéale pour qu’une frange libérale
de l’appareil cinéma tente de recouvrir ce compromis, essaie de répondre à une
demande qui commençait à se formuler en creux. Le media n’est là que pour
offrir le produit, la marchandise dont le mode d’emploi, le mode de consommation
sont déjà déterminés, là et ailleurs, dans le champ des rapports de force idéolo
giques ; ce qui importe à l’appareil cinéma, c’est que sa marque soit bien en vue :
il est vital pour lui que l’on sache que Mai 68 est digérable, que les images de
1968 sont aussi visibles dans une salle de cinéma, et avec l’idée, pourquoi pas,
que c’est là et uniquement là qu’elles sont visibles aujourd’hui.
Dès lors le travail est mâché, les conditions sont réunies pour que le film de
Gudie Lawaetz se fasse ; il ne lui reste plus qu’à remonter les images selon une
chronologie facile, de toute façon elles ont perdu leur double référent, elles ont
perdu de leur intensité référentielle :
— de leur film d’origine, elles sont délogées, désorganisées. Les films militants
n’existent plus, ils n’existent que des images de 68 qui vont devenir des images
sur 68, pouvant servir à la limite à n’importe quel film sur Mai 68.
— du réel pour lequel elles voulaient prendre parti, concrètement, elles ne disent
plus rien. Il ne reste que ce plus petit commun dénominateur, le plus petit com
mun signifiant politique parvenu au rang de vague stéréotype. Une image de mani
festation vaut bien une autre image de manifestation, l’important c’est de dire que
« ça manifestait >.
Si le film de G. Lawaetz ne mérite pas d ’analyse serrée ni de critique détaillée, il
demeure comme un symptôme qu’une bataille de discours se mène dans l’ombre,
sans pour autant que nous discernions bien les porteurs de ces discours, tout sim
plement parce qu’ils ne s’agitent pas sur la même scène. Bataille inégale parce
qu’une scène tient le devant et impose sa gesticulation, ses élucubrations et nous
oblige à l’écoute tandis que l’autre ne vit que comme scène dominée, scène du réel
en lutte et des luttes dans le réel qui prennent la parole mais à qui il faut trouver
une caisse de résonance. Il suffit que le discours révolutionnaire faiblisse, que la
parole de la révolte ne trouve à se frayer une voie, pour que la parole du pouvoir
(ou l'une de ses variantes) tente de reconquérir un lieu qui jusque-là lui échappait
Et de ce liéu, le pouvoir parle en mimant le mieux possible la parole qui tenait la
place un moment auparavant, comme pour jouer la doublure, comme pour nous
obliger, tout en cherchant un autre lieu, à bien nettoyer celui qui vient d’être
perdu. C’est en cela qu’il est cynique, et doublement cynique quand il nous nargue
en se servant des images qui nous appartiennent.
Serge T o u b i a n a .
L e p eu p le el ses fusils, de Joris Ivens. M arceline L o rid a n et J.-P. Sergent.
13
Images à défendre
par
Jean-René H uleu
Il arrive que pour n’avoir pas été utilisées à temps, des images changent de
camp. Images chaudes et palpitantes, prises derrière les barricades, dans les usines
occupées, les voici maintenant atiédies, anémiées, dans une fade reconstitution,
platement rétro.
L'idée d'un film global sur Mai 68 est quasiment aussi ancienne que les événe
ments eux-mêmes. Par deux fois au moins, elle a failli être réalisée. Mais jamais
ceux qui avaient filmé en mai, de l'intérieur du mouvement, n’ont eu le temps,
les moyens politiques (ou les possibilités financières) de mener leur projet à bien.
Manque criant, vide, qui ne pouvait que devenir le plein d’un autre projet. C’est
ce qui est fait, hélas, avec la démarche opportuniste d’une journaliste anglaise :
avec le film de Gudie Lawaetz, Mai 68 a maintenant son « chagrin » et sa « pitié ».
Ce qui nous intéresse ici plus particulièrement, ce sont les six ans qui séparent
Mai 68 (les événements) et les « Etats généraux du cinéma >, et Mai 68 (le film),
dont la sortie à Paris semble participer de l’entreprise de séduction de. la
« gauche > envers les tenants du « gauchisme ». Six ans qui séparent le référent du
film, du film lui-même. Six années de l’histoire du mouvement révolutionnaire et
de sa représentation sur les écrans : le cinéma militant. Six années d’histoire pour
des images prises d’un certain point de vue de classe et exploitées, en dernière
instance, au profit de la bourgeoisie libérale qui réalise avec elles une plus-value
financière et idéologique.
Nous n’avons pas ici l’intention d’écrire l’histoire du cinéma militant. Mais il est
clair qu’en suivant l’histoire de ces images « qui ont changé de camp », vendues,
perdues, manipulées, etc., on tient un fil qui permet de poser — de cette histoire
— les premiers jalons.
Quant aux avatars que subit après 1968 le cinéma militant, on ne saurait les envi
sager indépendamment de l’histoire de l’extrême-gauche organisée dont ils reflètent
assez fidèlement les points forts et les faiblesses. Le plus souvent marginalisé dans
des circuits «parallèles», le cinéma parvient à se manifester dans les luttes et,
plus rarement et plus récemment, à être vu dans les salles (Kashima Paradise,
Bicots-Nègres). On pourra se faire une idée plus juste de son efficacité en jugeant
de sa capacité concrète à rendre compte — malgré toutes les censures — des
luttes populaires importantes. Sa meilleure production est liée aux mouvements de
masse (immigrés, lycéens, paysans, mouvement pour l’avortement), mais il échoue
presque totalement quand il lui faut rendre compte des luttes ouvrières et popu
laires où se produit une nette avancée politique (Lip, Larzac), incapable qu’il est
de produire à lui seul une analyse que l’extrême-gauche organisée, elle-même à la
remorque de ces luttes, ne parvient pas à effectuer. Souvent même, il échoue à
représenter correctement les formes et Yesprit de ces luttes (les films réalisés à
Lip en sont les tristes exemples).
Avec Mai 68 (le film), c’est quelque chose de nouveau qui vient faire problème.
C’est qu’il ne s’agit plus seulement de filmer, c’est-à-dire constituer des archives,
une mémoire filmée des luttes (ce qui a été en grande partie fait), mais qu’il faut
également porter ces images, « ses » images, et les défendre. Or, si Gudie Lawaetz
a pu utiliser des documents, les détourner de leur fonction première, c’est que ces
plans étaient détournables, vulnérables, capables de venir contribuer à constituer
le matériau qui colmaterait enfin le vide du discours bourgeois sur 68. Par une
ironie qu’ils n’avaient pas prévue, ceux qui voulaient retourner les caméras contre
la bourgeoisie, se trouvent floués, dépossédés de leurs images. C’est sans doute
qu’il n’y avait plus personne pour les défendre (pour garder le droit de les utiliser
pour soi, plus tard). C’est aussi qu’on était loin de penser qu'il faudrait, un jour,
les défendre.
Cette vulnérabilité du cinéma militant tient aussi à son jeune âge, à son manque
de traditions, d’expériences propres. Dans les années qui précèdent 1968, les films
que l’on peut qualifier de « militants > sont en général réalisés par des cinéastes
appartenant au P.C.F. (René Vautier et Yann Le Masson sur la guerre d’Algérie)
ou proches de lui, comme Chris Marker. C’est ce dernier que l’on trouve en 1967,
principal animateur du groupe Slon qui se constitue autour d ’un film sur la Rho-
diaceta de Besançon. A bientôt, f espère, marque le retour dans les usines des
cinéastes qui n’y avaient pas été vus depuis 1945 (voir l’interview avec Slon dans
le numéro 13 d'Ecran). La même année, le développement du mouvement étu
diant mène à la création du groupe Arc. Ses initiateurs ont d’abord travaillé à la
Images à défendre. 15
Mai 68 : les cinéastes descendent dans la rue. Mais la majorité d’entre eux se
bornent à discuter interminablement aux « Etats Généraux du cinéma » où fleu
rissent divers projets de réorganisation de la profession (voir Cahiers, n° 203).
Dans cette bruyante auberge espagnole, les cinéastes militants cherchent à se don
ner les moyens d’agir. Ils publient une plate-forme où ils prennent acte de la néces
sité d’un cinéma qui réponde aux besoins du mouvement, et ceci malgré l’absence
d’un parti révolutionnaire, où ils affirment l’urgence de réaliser des films anticapi
talistes et anti-impérialistes. Mais ils ne parviennent pas à réaliser une unité, même
relative, sur cette production. A l’idée déjà avancée d’entreprendre un film global
est préférée celle d’une série de volets traitant chacun d’un problème particulier.
C’est sur cette base que sont montés Le droit à la parole, Comité d'Action 13*,
Qui sont les provocateurs, Ouvriers-Etudiants (Arc) et Ce n’est qu’un début,
Citroën-Nanterre, Cheminots l, Ecoute Joseph, Oser lutter (qui représentent l’es
sentiel de la production des « Etats Généraux »). Floraison de films dont certains
restent des documents exceptionnels sur la combativité ouvrière, la nouveauté du
contenu des revendications, le rôle de la C.G.T., etc. Dans les films produits alors
de l’intérieur du « système », on chercherait en vain la trace de ce Mai 68 là. Dans
le système, deux cinéastes font retour, mais c’est pour le mettre en question.
Godard, après les films du Groupe Dziga Vertov, réalise avec J.-P. Gorin Tout va
bien, et Marin Karmitz, à la tête d’un collectif, produit Coup pour coup. Deux
films qu’à cause de leur sujet en apparence identique, on opposera souvent, et ici
même (voir Cahiers, n° 238-239).
Trois ans après les événements, le manque d’une analyse de Mai 68 est devenu
criant. Les cinéastes militants s’efforcent d’examiner les possibilités de la réaliser
enfin. Le sujet est assez brûlant pour tenter un producteur marginal. La demande
viendra en effet du circuit commercial : elle émanera d’un producteur de films
pomo. Le projet, qui ne dépassera pas le stade du scénario, n’aboutira pas, pour
deux raisons principales. D’une part l’éparpillement des groupes gauchistes
16 Problèmes théoriques du cinéma militant.
Ceci n’est pas étranger à l’épisode quelque peu rocambolesque de la vente des
documents, sans contrepartie. La version de G. Lawaetz est réduite au minimum :
« Du côté des auteurs, des groupes, oui, au début (j’ai rencontré des résistances).
La plupart tenaient à leur matériel, mais aussi à ce qu'un film soit fait, à ce que
tous ces témoignages puissent voir le jour. Mais j’ai mis les choses au point et
tout le monde sur le même plan en refusant à quiconque un droit de regard sur
l'usage que je ferais de ces documents. El finalement tous les groupes ont accepté
de me remettre leurs films, sans condition politique » (Extrait du press-book de
Mai 68.)
Des cinéastes militants nous ont donné une version un peu plus détaillée des
faits : « Nous pensions être en mesure de sortir notre film plus vite et puis nous
avions besoin d'argent pour régler des dettes dont certaines remontaient aux
« Etats Généraux ». Nous n ’avons jamais eu affaire à Gudie Lawaetz que nous
ne connaissions pas, mais à un intermédiaire, que par contre nous connaissions
très bien, et ceci depids l’époque des « Etats Généraux ». Nous étions persuadés
qu'il parlait au nom de Cinéma Libre alors qu'il venait en fait d'en être exclu. Il
nous dit qu’il s’agissait d'un film pour la B.B.C., coproduit par Vincent Malle. Il
nous a transmis une cassette où l'auteur avait enregistré une sorte de déclaration
d'intentions. Nous avons essayé de discuter pour garder le contrôle des documents
mais sans résultats. Finalement, pressés par le besoin d ’argent, nous avons traité
avec ce « courtier » qui se présentait alors au nom d’une boîte de production ;
Images à défendre. 17
Quant aux contenus et aux formes du cinéma militant, leurs faiblesses rejoignent
et renvoient à celles du gauchisme militant tout court. Cela s’est traduit par la
domination du dogmatisme, soit sous une forme dure, théorique, abstraite, cas
trante, soit sous une forme molle, relâchée, spontanéiste. Soit on s’attaque à des
projets trop ambitieux dont on n’a pas les moyens politiques (mais aussi finan
ciers) de venir à bout. Soit on se contente de filmer des luttes ponctuelles et de ces
luttes les manifestations les plus extérieures, spectaculaires, sous une forme où
rien ne se reflète de l’avancée politique qui se dégage des luttes filmées. On est
volontiers activiste, on se précipite sur l’événement, on filme en huit jours, on met
un an pour monter, et le film, une fois terminé, est complètement dépassé.
Ï1 reste que des leçons commencent à être tirées-de ces pratiques. L’année der
nière, autour de Vidée d’un front culturel à constituer, un travail commun de
réflexion a pu réunir, pour la première fois, différents groupes de cinéma militant,
des critiques, et des réalisateurs opérant dans le système. A partir du travail et
de l’expérience de chacun a pu s’ébaucher le début d’une réflexion un tant soit
peu formalisée, sur la lutte idéologique dans le cinéma, commercial et militant.
Ce travail, nous nous efforçons, aux Cahiers, de le poursuivre (voir l’entretien avec
Cinélutte et avec Charles Belmont dans le n° 251-252 des Cahiers).
rieur d’un mouvement de masse et pour servir à ses besoins. A joué positivement
le refus du dogmatisme, le refus de plaquer des analyses que les réalisateurs
n’avaient pas les moyens de faire, ce qui évita l’enflure et la redondance rendant
le film accessible à un public populaire.
Cela signifie, pour le militant, ne pas seulement filmer des luttes, mais filmer du
cœur des luttes, pour avoir la possibilité de transposer, le plus fidèlement possible,
dans les images et les sons, la richesse du langage populaire, et surtout les mo
ments de prise de parole qui accompagnent la révolte, comme toute remise en
cause de l’ordre établi. Créer un langage filmique qui s'efforce de se rapprocher le
plus possible de l’expression populaire, c’est du même coup tenter de résoudre la
contradiction d ’un cinéma censé s’adresser aux larges masses mais qui ne peut
être vu que par un public restreint étant donné l’effort qu’il demande, effort sans
commune mesure avec les habitudes de lecture du spectateur auquel il refuse, de
plus, tout plaisir.
M a i 65, de G u d ie Law aetz (en haut, p h o to tirée de O ser lutter, oser vaincre).
■■■ ,, . ■ . , , --- ■— — .............. ■■p ■ .1 -- ................. , , - - -, .-LW-r .
3
20
Mai 68 et “M a i 68”
par
Thérèse Giraud
Mai 68, ça sonne comme quelque chose de tout proche, de tout chaud, on vit
dedans, ça nous appartient, à nous la génération de 68 : c'est notre passé commun,
notre référence commune.
Mais en même temps, c’est le titre d’un film, un film qui sort dans les salles com
merciales dont une aux Champs Elysées. Une marchandise qui se vend bien. Un
film de trois heures... Trois heures, le temps d’une révolte, d’une poussée de colère,
un moment dans le long déroulement de l’Histoire, un moment tout rond, bien clos,
avec un début et une fin : « La Chinoise * de Godard, le mouvement étudiant, les
grandes aspirations utopiques, romantiques de la jeunesse ; la crise gronde, la crise
éclate, perce son abcès, se répand et s’extériorise dans la violence des heurts avec
la police accompagnés ici d ’une musique céleste : le paroxysme du rêve et de l’uto
pie. Puis la retombée ; la réalité reprend le dessus, la crise de larmes, celles de
l’amertume, celles aussi d ’où naît la nouvelle maturité conquise. El on la console,
cette ouvrière en larmes. On : des plus raisonnables qu’elle, qui ont su voir dans ce
débordement de l’Histoire, son sens profond : le prolétariat confiant en sa victoire
réintégrer sous le signe de l’« Internationale », gonflé d’un passé glorieux, sa place
dans la longue marche de l’Histoire.
Pascal Bonitzer
« Ah ! qu’il me répugne
d’imposer à un autre mes
propres pensées ! »
(Nietzsche)
1. L e * peu de commentaire »
. La question du point de Nous savons que politiquement, idéologiquement, la question du point de vue
vue : voilée. que reflète un film est une question cruciale, qu'elle est souvent l’enjeu de contro
verses violentes. Récemment, par exemple, Lacombe Lucien et Portier de nuit ont
donné lieu à des interprétations contradictoires de leur contenu idéologique :
fasciste, progressiste, réactionnaire ? Ou bien La Chine, d ’Antonioni : certains
amis de la Chine (Macciocchi, Sollers) en ont analysé le point de vue comme pro
gressiste et prochinois, d’autres (nous-mêmes, Michelle Loi, sans parler des Chi
nois eux-mêmes) comme antichinois et réactionnaire. Ce qui fait ici question tient
donc à trois points :
1. Un film produit un discours.
2. Ce discours est, peu ou prou, implicite, voilé.
3. Et ce sont les spectateurs qui, < en dernière instance », en profèrent (contra
dictoirement), la vérité.
Mai 68 et « Mai 68 » 21
Faiblesse qui fait sa force : car c’est bien cette censure du présent, ce manque de
parti pris sur l’avenir — cf. toutes les interviews de 73, enfermées dans le cadre de
68 — qui donne au film son illusion d’objectivité. Objectivité construite sur un vide
qui laisse la place aux projets politiques du présent, de l’après-gaullisme, de coiffer
le discours du film, en se disputant le dernier mot, le seul ouvert sur l’avenir :
« C’est une victoire. > Et même si pour les uns, on a fait la part trop belle aux étu
diants (L ’Humanité), et pour les autres la part trop belle à la C.G.T. et à son porte-
parole Séguy (Le Monde, Révolution), tous reconnaissent que le mérite du film est
de « laisser la parole à tous les Dupont, à tous les Fabrice, à toute cette piétaille de
l’Histoire qui ne s’exprime jamais que par bouches interposées » (L ’Express). La
part trop belle, c’est-à-dire mauvais découpage, mauvais montage, erreur d’estima
tion, erreur d’éclairage dans cette photographie de l’événement, dans cette opéra
tion d’homothétie, réduction proportionnelle du réel. Mais homothétie il y a, et
l’homothétie est reconnue par tous comme la méthode mathématique, objective
entre toutes pour l’écriture de l’Histoire.
< C’est un témoignage d’une valeur indiscutable, et qui fait de ce film un instru
ment de discussion et d’enseignement très riche. » (Révolution.) Car, contrç cette
dépossession de leur objet, le film offre aux gauchistes une compensation : face à
un Mai 68 consommé et digéré, ils y gagnent eux aussi le recul nécessaire pour se
retrouver dans la peau de l’historien. De ceux qui ont fait i’Histoire, de ceux qui
ont agi et parlé l’événement passé dans le présent, ils intègrent le rang honorable de
ceux qui font de l’Histoire, qui font parler des documents, entrant ainsi, à la traîne
de G. Lawaetz, et en criant bien fort que le peuple a glorieusement lutté, dans un
débat qui rappelle celui tout récent ouvert par les films « rétro ». On a crié à la déri
sion de THistoire. En fait, dérision contre une autre, comme le prouve le seul
exemple de la disparition progressive — et ce bien avant la fin politique du gaul
lisme — des cérémonies de commémoration autour des monuments aux Morts dans
chaque petite ville et village de la Résistance : désintérêt de l’Histoire par « toute
cette piétaille de FHistoive > ? Plutôt indifférence au discours pontifiant passé sur
leur histoire déformée, aseptisée, discours rétro, tourné vers le passé, dont ils
n’avaient que faire. Car ce qui intéresse avant tout, c’est le présent. C’est du présent
tourné vers l’avenir que naît le désir de lutter pour sa transformation, que la mé
moire populaire réactive le passé, les leçons du passé, comme force vivante et
dynamique.
Ce qui est en jeu dans l’écriture de l’Histoire, c’est toujours le présent. C’est à
partir de lui et pour lui que l’on écrit l’Histoire, que l'on parle de l'événement passé.
S’il y a un événement, un phénomène complexe avec ses différents aspects et ses
contradictions internes, le « Un se divise en deux > et il y a deux conceptions de
l’événement dans son prolongement dans l'avenir, et deux façons d’écrire l’His-
toire : c’est le propre de la bourgeoisie de ne jamais parler politiquement, de natu
raliser les phénomènes dans une vision apparemment objective, anhistorique de
leur développement ; si elle enferme le peuple dans une vision passéiste du passé,
c’est pour mieux imposer son projet politique : la dénonciation en mai 68 de la
légalité politique bourgeoise, du révisionnisme et du réformisme des syndicats, les
nouvelles formes et nouveaux thèmes de lutte, ne sont qu’idéologie, simple déplace
ment du seul projet politique viable : celui du pouvoir à l’intérieur de l’appareil
d’Etat bourgeois.
Face à cette démarche, ce qui serait la démarche véritablement objective de l’his
torien, serait de penser l'événement dans son devenir propre, son devenir politique.
Ecrire l’histoire de Mai 68 du point de vue du peuple, ce serait donc d’abord resti
tuer ces images et ces mots à leur vie réelle, leur redonner forme d’actes et de
parole, et ensuite voir comment elles se transforment dans le présent, comment elles
s'y développent contradictoirement, et comment elles agissent le présent dans
l’avenir.
Thérèse G ir a u d .
Les silences de la voix. 23
Passe encore qu’un film de fiction suscite des interprétations diverses. L’ambi
guïté n’est-elle pas l’élément dans lequel baigne toute fiction ? Mais un documen
taire, ou un montage de documents : à l’inverse, son objet n’est-il pas de faire la
lumière sur le réel qu’il traite ? de dégager une lisibilité, donc un point de vue ? Le
documentaire n’a-t-il pas, en tant qu’il traite du réel, affaire à la vérité? Prises
de vues, montage : le réel est saisi et travaillé selon un certain angle pour rendre
quelque chose à l’écran — aux spectateurs.
Il faut donc envisager le travail par lequel un film organise son point de vue,
articule son discours. Qu’en est-il dans le cas d’un film de montage qui, comme
Mai 68, confronte justement sur un même objet différents points de vue, des
points de vue politiques de divers bords ? Cela implique-t-il que le film, dans son
ensemble, lui, n’en produit aucun ? Mais pourquoi cette question doit-elle se
poser ?
Le type de film et de montage auquel se rattache Mai 68 a sa tradition et ses
codes, ceux (produits essentiellement par la télévision, mais dont le succès par
exemple du Chagrin et la Pitié a montré que le cinéma pouvait les reprendre) de
la « libre confrontation > : libre confrontation d’images et de témoignages contra
La vérité multiple : l’in dictoires, mise en scène des multiples « facettes » de l’événement par l’interview
formation. et le document d’archives (dont la différence de nature est signe de richesse
d’investigation et d’information, et doit donc être marquée : ici, par le tournage
en couleurs des interviews, qui souligne en outre l’écart temporel 68-73, le
« recul » des témoignages et prises de position) : leurre, pour le public, de maîtri
ser un dossier — de le maîtriser en le feuilletant.
Une formule, dont Gudie Lawaetz crédite Sartre, résume assez bien le principe
de ce genre de digest historique, dont en général le succès atteste la séduction :
« laisser parler Vévénement ». Formule intéressante, non seulement parce que s’y
laisse lire l’élision du point de vue (de l’auteur) sur l’événement en question, mais
aussi parce qu’elle déplace cette « question du point de vue » — qui importe
tant aux « politiques » — vers un problème de parole ; parce que s’y inscrit que
« ça parle », que la juste vision de l’événement dépend de ce qu’il «dit », que
l’œil est emporté par la voix et en l’occurrence une voix, sinon silencieuse, du
moins sans sujet.
Sans sujet, c’est là le nœud de la question. L ’événement (Mai 68 moins que tout
autre), il est vrai, n’appartient à personne. Le film de Gudie Lawaetz le montre
bien : s’il témoigne de quelque chose, c’est d’un échec de quiconque à s’approprier
le mouvement (cf. les points de vue, tous perplexes ou fatigués, que le film
confronte). Alors, ce qui parle à travers le film est-il bien l’« événement lui-
même » ? Non, bien sûr : ce qui parle ici, c’est sa chute dans le passé, dans l’infor
mation journalistique et dans l’Histoire, au sens vieux du mot. Histoire linéaire,
plate chronologie, fadaises du « naguère » et dérision de la sénescence : bien sûr,
ils ont vieilli, les acteurs de Mai — tous. Bien sûr, les images de Mai ont vieilli.
Mais quoi ? C’est cela le sens : ce vieillissement, ce tassement ? C’est la scène
finale de La rentrée des usines Wonder, déportée de son contexte militant et collée
ainsi en « fin ouverte » : Mai 68 répète la fin de Mai. Ce film a le passé dans
l’œil, et c’est bien un « point de vue » qui s’organise ainsi, c’est un discours qui se
tisse en silence.
La somme des points de Sans sujet ? Mats ce vieillissement dont le film offre, en diagonale de sa pauvre
vue : le savoir. chronologie informative, l’image, c’est bien celui d’un « sujet » : qui ? sinon nous,
les spectateurs, en qui silencieusement «parle l’événement >. «Laisser parler
l’événement » : c’est le laisser parler par les spectateurs, selon les voies tracées en
silence par le film, jalonnées par les pointillés du montage. Il importe donc d’ana
lyser selon quelle structure, par quel montage, l’« événement » est emporté, sur
quelle portée historique il est distribué — ici, celle de Miroir de VHistoire, à peu
près. Il importe de reconnaître que ce qui parle en un film, ce n’est jamais l’« évé
nement » (et qu’est-ce qu’un événement, sinon un nœud d’intensités historiques à
redistribuer), mais le sujet supposé le savoir.
24 Problèmes théoriques du cinéma militant.
L’enjeu de ce type de film, c’est le savoir. Ce qui y est désiré, c’est un savoir sur
l’objet (l’Histoire, Mai 68, etc.), un savoir en quelque sorte spécifiquement ciné
matographique, obtenu par l'œil et l’oreille, l’enregistrement optique et l’enregis
trement sonore, la scène que compose leur montage.
Lorsque, dans Mai 68, Séguy parle de Mai, du mouvement étudiant, du mouve
ment ouvrier, ce qu’il dit l’est par ce visage bouffi, doit compter avec ce visage,
avec cet air à la fois gêné et rusé, ce regard fuyant, etc., cet ensemble de traits qui,
avec le léger accent de terroir, connote pour le cinéma et la télévision la «per
sonnalité * du leader syndical. Avoir Yimage de Séguy (ou de n’importe quel
homme politique), c’est, pour les spectateurs, un relatif pouvoir de critique : cri
tique fort limitée sans doute, et très équivoque (on ne saurait, honnêtement, juger
d’une politique d’après l’image physique de ceux qui la reflètent : ou alors, Mi
nute n’est pas loin, et le racisme...), mais critique cependant, dont tout spectateur
ne manque jamais de faire, peu ou prou, usage. S'il parle face à la caméra, on
peut rire de celui qui parle, on peut l’insulter (c’est d’ailleurs ce qui se passe dans
les salles du Quartier Latin où Mai 68 était projeté) : enfermé dans le cadre de
l’écran (grand ou petit), il nous est en quelque sorte livré. Prisonnière d’une appa
rence sensible, doublement maîtrisée par l’objectif de la caméra et par l’œil des
Les silences de la voix. 25
dans l’anonymat de la voix off, y dessine vaguement le grand sujet voilé et abstrait
au nom de qui ça parle. Et ça, c’est l’homogénéité de l’ordre social s’efforçant de
résorber, en le reprenant « à son compte » (c’est-à-dire au compte de personne
en particulier), le discours hétérogène, brûlant, des prisonniers.
Ce qu’accomplit la voix off anonyme du « service public », c’est une double sup
pression de la voix des prisonniers : elle la supprime une première fois en ne la
laissant pas parler, et une seconde fois en s’y substituant. Ce qu’il faut — c’est à
cela aussi que sert la télévision, et on pourrait montrer qu’une émission comme
celle des Dossiers de VEcran n’a pas d’autre raison — c’est que la voix brûlante
de la révolte (et à travers elle le fait brûlant de la révolte) cède à la voix froide
de l’ordre, de la normalité et du pouvoir.
Car c’est cela que la voix off, en tant que voix du commentaire, ne doit ni ne
peut être : une voix brûlante — la voix éphémère, fragile, malaisée des révoltés,
Le « comment-taire *. lorsqu’ils ont, au prix fort, brisé pour une fois le mur du silence. Ce mur que
referme l’atonie du commentaire.
Atone, il ne l’est, il est vrai, pas toujours.
C’est même ce qui nous ramène à l’enjeu que pointait la technique du « peu de
commentaire » : la jouissance du spectateur, le droit de celui-ci au savoir. La
soumission hystérique des spectateurs à la voix-maître a en effet des limites. Ces
limites, on les rencontre lorsque la voix, sensiblement, abuse — c’est le privilège
du maître, mais un privilège risqué — , lorsque s’y perçoit la passion partisane.
C’est l’aventure qu’illustre plaisamment un court métrage documentaire de Chris
Marker, Lettre de Sibérie.
On y voit une même séquence répétée trois fois, en continuité, mais successive
ment accompagnée de trois commentaires différents. Que montre cette séquence ?
Des ouvriers d’une quelconque ville de Sibérie, occupés à des travaux de terrasse
ment, tandis qu’au premier plan passe un Asiatique dont le regard bigle croise
celui, monoculaire, de l’objectif. Ce que veut montrer Chris Marker, c’est qu’une
telle image qui, en soi, n’est pas neutre mais au moins ambiguë, est susceptible, en
fonction de son référent (la Sibérie, l’Union soviétique), de lectures contradictoires,
antagonistes, et que le rôle du commentaire peut être justement de lui arracher
un sens fort, univoque (l’image ouvre un champ de connotations diverses que le
commentaire ferme en la dénotant, en mettant des noms sur les choses). Le pre
mier commentaire de ces plans est, ainsi, un discours de type stalinien béat : le
sens que le discours extorque à l’image, c’est celui de la construction du socialisme
dans la joie, tandis que le passant asiatique fait l’objet d'une remarque attendrie
sur la pluralité ethnique de la population soviétique. La bande-image repasse et le
commentaire change : ce que la voix tire maintenant de ce même plan, c’est, au
contraire, une expression éloquente de l’enfer soviétique ; les mêmes travaux de
Sens fort = sens faible. terrassement deviennent le symbole de la politique socialiste vue par un anticom
muniste professionnel : le « nivellement par le bas * ; et l’« inquiétant Asiate » fait
surgir le spectre du péril jaune. Retour, une troisième et dernière fois, des mêmes
plans, et fin de la prosopopée : Chris Marker cesse de parodier le discours des
autres, celui de la jovialité officielle ou de Pantisoviétisme primaire (qui, à certain
égard, sont donc le même), et énonce enfin le bien-dire en la matière : commen
taire ni blanc ni noir, objectif, nuancé, simplementdes ouvriers qui travaillent à
embellir leur ville, laquelle en a bien besoin:
A la lecture (les Commentaires de Chris Marker sont parus sous ce titre aux
Editions du Seuil), on ne peut évidemment manquer d’éprouver, à ce troisième
volet de la séquence citée, une vague déception. S‘agit-il donc de ne rien dire ?
Pas tout à fait. D’abord, la séquence entière dit quelconque chose, sous une forme
négative ; ce qu’elle dit, c’est que le commentaire ne doit pas faire violence à
l’image. Faire violence à l’image, solliciter à travers elle son référent réel, c’est lui
extorquer plus de sens, barrer son ambiguïté, ta figer en type, en symbole, en
28 Problèmes théoriques du cinéma militant.
3. La voix divisée
La voix vieillit. Son signifiant (ce qui, en elle, s’entend) « travaille ». S’y perçoit
un accent, qui n’est pas celui d’une région géographique, mais plutôt d’une région
Problèmes théoriques du cinéma militant.
Dziga Vertov.
Les silences de la voix. 31
de sens, l’accent d’une époque, l'accent d’une classe, l’accent d’un régime — et cet
accent neutralise le sens, désamorce le savoir qu’impose cette voix. C’est pourquoi,
aussi, il faut en dire le moins possible. Pas de commentaire : c’est la sagesse ou la
prudence du maître, du pouvoir. La voix expose. Elle expose plus que l’image, car
de l’image on peut jouer, le ridicule qu’on y risque n’est pas le ridicule dernier,
le ridicule mortel, celui du sens.
Celui qui a « droit à la parole » (au sens où il en a le pouvoir) doit en user le
moins possible. Curieuse règle, quand même. Vaut-elle pour tout film dans le re
gistre du réel, du document, du documentaire ? Et y échappe-t-on lorsque, à la
limite (comme c’est pratiquement le cas dans Mai 68) le commentaire s’abolit,
suppléé par la scansion du montage ?
A cette deuxième question on peut répondre que Yaccent — puisque c’est cette
aspérité de la voix qu’accroche l’écoute critique (comme la lumière rasante ac
croche le grain d’une surface, la « matière > d’une toile peinte) — l’accent se per
çoit aussi, quoique moins directement, au-delà de la voix, dans le heurt du mon
tage et la fréquence des coupes, dans ce qui du montage fait discours : aux accrocs
du discours, à la vérité, on n’échappe pas (fût-ce dans la platitude).
Mais qui a peur ainsi de décevoir, de vieillir, d’être mort ? Tout le monde ? Tout
le monde peut-être dans la mesure où comme on dit « il * aspire à la maîtrise, où
« il » défend son pouvoir, son savoir, sa mémoire. C’est-à-dire dans la mesure où
il est un. La voix off : la voix de son maître. De maître, il n’y en a qu’un. C’est
pourquoi de voix du commentaire, en général dans ce système, il n’y en a qu’une
sur la bande son. Qu’on la divise ou, ce qui revient au même, qu’on la multiplie,
cette voix, le système change, et ses effets. L’espace hors-champ y cesse d’être ce
lieu de la réserve et de l’intériorité de la voix (ce lieu où elle « s’entend parler »),
il est lui-même divisé et y prend dimension d’une scène quasi spatialisée, il se
peuple. Quelque chose s’y passe, parallèlement à l'image ou s’entrelaçant à elle.
Rencontrer le « corps » de la voix (son grain, dit Barthes), c’est rencontrer sa
division. D’un côté le sens nu, neutralisé, risible (« le roi est nu >), de l’autre son
déchet, ce « grain » de la voix, son bruit, sa cacophonie... Pourquoi est-ce que cet
éclatement de l’unité du commentaire et de la voix, cette scission du son et du
sens dans la voix, s’accompagne-t-elle dans la salle, lorsqu’elle devient sensible,
de manifestations de révolte, de rires ou de cris ? Contre quoi se révol te-t-on ?
Contre la connerie. Mais cette connerie ne susciterait pas de réaction spéciale si
elle ne prétendait (c’est à son principe) régenter de son discours le réel, à travers
l’image. Reconnaître, en riant, la connerie, c’est lever l’oppression du commen
taire. Le rire éclate, il fend : il fend la voix du commentateur.
Si donc l’unité de la voix et du sens dans le commentaire off définit un régime de
maîtrise, d’oppression, c’est peut-être à partir de sa scission qu’une autre poli
tique (ou érotique) de la voix off pourrait commencer à se définir. C’est quelque
chose de cet ordre qu’avait calculé Bunuel dans Las Hurdes : le commentaire y
est froid, mais l’image hurle. Sur l’image, ça crève, ça pourrit, ça grimace atroce
ment, et à force, la retenue, la réserve du commentaire devient étrange, l’atonie
de la voix inquiétante, comme si l’abîme entre le discours muet de l’image et celui
de la voix off était imperceptiblement traversé d’un rire silencieüx qui démentait
le dit de cette voix. Cette voix, on finit par l’entendre. A partir du moment où on
l’entend, son discours — qui n’est jamais que celui de la maîtrise — se trouve
menacé, la fonction du commentaire est en défaut, celle du documentaire est mise
en cause. Ce qui est calculé dans Las Hurdes, dans cette parodie de documentaire
qu’est Las Hurdes, c’est une mise à l’épreuve radicale de la maîtrise du commen
taire, de l’impérialisme et du colonialisme essentiels du documentaire.
Tout le cinéma moderne, depuis Godard d'un côté, Bresson de l’autre, s’inaugure
d’une remise en cause, en même temps que du statut classique de l’image filmique
comme image « pleine », centrée, en profondeur, de l’usage de la voix comme
homogène, harmonique à l’image. Ce que met en jeu la modernité cinématogra
32 Problèmes théoriques du cinéma militant.
phique, quels que soient les titres sous lesquels elle s’avance, c’est, on l’a souvent
dit, les effets de rupture, lès chevauchements, les « bruits > de la chaîne filmique ;
s’y opère une déchirure de l’effet de réel de l’image filmique, de l’effet de maîtrise
de la voix. Le rapport de la voix, du son et du silence s'y transforme, se musica-
lise. Cela donne lieu à des expériences radicales, du type de celle, en marge du
cinéma militant, du « groupe Dziga-Vertov * (dont nous avons parlé, mais sur
lequel il faudrait revenir) ; ou de Straub, ou de Duras. Straub est certainement le
cinéaste qui a joué le plus richement, le plus musicalement, le plus radicalement,
de la voix dans l’espace filmique : ça ne se sait toujours pas beaucoup, mais ça
finira par s'entendre. Duras, c’est, entre autres, une expérience du silence, de la
subversion du silence : par une (entre autres) lacune impardonnable, nous n’avons
pas parlé ici de l’admirable Nathalie G ranger ; Nathalie Gratiger que le silence
habite — « silence aux après-midi de musique » — non pour renforcer, d’un effet
de réserve, le pouvoir de la parole qui est aux hommes, mais pour paralyser, en
voûter celui-ci et rendre la voix au lapsus, au trouble, à la liberté de l’inconscient
— rendre la voix aux femmes...
Mais ça, ce sont des expériences limites, des expériences closes. Il faudrait parler
du cinéma militant, où la voix se trouve investie d'une fonction précise, d’ailleurs
variable. Dans Oser lutter, par exemple, il y a ce mélange confus de voix sur des
plans noirs, d’où émerge par bribes la « vérité * de la lutte : « ... et surtout, pas
de négociation... * ; c’est à ce mélange, à cette confusion brûlante sur la bande
sonore, que s’opposent, comme la clarté du savoir révolutionnaire, les cartons où
ce savoir s’inscrit en toutes lettres, blanc sur noir. Ou bien dans Shanghai au jour
le jour, ce sont deux voix de femmes qui dialoguent off, mais elles ne commentent
pas directement le réel que reflètent les images du film (comme le fait par exemple
Antonioni, cf. supra), elles commentent la bande-image : sensiblement, ce sont
deux femmes qui parlent dans une salle de montage ; quelque chose ici se trouve
mis en échec de l’indétermination terroriste de la voix off, de sa maîtrise.
Multiplier la voix, la diviser, la faire jouer à distance de l’image, en décalage, en
coin... Quel est l’enjeu ? Peut-être rien d’autre que ceci : « rendre la voix aux
femmes » et l'espace filmique à la liberté du jeu. Les trébuchements de la voix, la
sourde turbulence de l’espace off, lacunes qui ne sont plus à verser au compte de
la réserve d’un savoir despotique, mais deviennent les marques d’un jeu, les croix
du hasard. Le hasard, c’est la promesse du nouveau.
D’ici que le cinéma militant aime le hasard...
Pascal B o n it z e r .
Notes
1. Le com mentaire, on l’aura compris, n’est pas le point de vue. C o m m ent taire ce
point de vue, c’est précisément sa fonction. N on qu’il existe avant un point de vue
organisé, qui se pou rrait dire tout. Mais le com m entaire n’est pas pour le dire : son
rôle, c’est de légiférer sur des images du réel, d’y injecter du savoir.
L a question du point de vue a plutôt à faire avec la vérité, c’est la façon dont un
sujet s’im plique dans un processus, et ce qui en émerge. Q uant au commentaire, j’ai
parlé du signifiant de la voix. J ’aurais pu envisager ce qu'il en est de l’écrit, de ce que
dans un film on appelle les « cartons ». Le parlant en a singulièrement raréfié le
procédé, qu’on ne trouve guère aujourd'hui que dans le cinéma de G odard et,
depuis M ai 68, dans une partie un peu sophistiquée d u cinéma militant : L e peuple
et ses fusils (diffusé commercialement), Oser lutter... On voit tout de suite la différence
entre le com m entaire parlé off et le com m entaire sur cartons : outre le caractère
nécessairement fragmentaire, discontinu, ramassé du discours des « cartons >, le
savoir s’y désigne com m e tel, c’est-à-dire com m e didactisme. A l’intériorité de la voix
Les silences de la voix. 33
off s'oppose l’extériorité du texle donné à lire, qui sollicite l’oeil, en appelle à la
« conscience » (au sens politique du mot) des spectateurs. Les cartons impliquent, par
rapport à la voix off, une sorte d’effet de distanciation ou — com m e Philippe Ivernel
propose de traduire le Verfrem dungseffekt brechtien — de « désaliénation ». C ’est
pourquoi c’est essentiellement dans le cinéma militant que les cartons sont utilisés.
Il faut ajouter q u ’ils font rarem ent plaisir. Ils provoqueraient plutôt de l’agacement,
voire de la haine. Les spectateurs se disent choqués que l’on mette ain si'p o u r eux,
entre les images, les points sur les i. Ils préféreraient que ces images, on les laisse parler
d'elles-mêmes : sous les images, le réel.
Les mots, les cartons, en effet, ça s’interpose entre les spectateurs et ce qui filtre
du réel dans l’image. C'est du semblant. Le semblant ne gêne pas, quand on vous
l’injecte par-derrière, avec la voix off. Q uand il fait écran, en revanche, il frustre
l’œil et on lui en veut (ou plutôt, on en veut aux auteurs du film).
2. Dans le cinéma « classique >, mais plus spécialement dans le documentaire, l’espace
filmique est polarisé par deux forces concurrentes, deux ordres, le regard et la voix.
Le regard et la voix, ce n’est pas l image et le son. C e sont les deux ordres com plé
mentaires et concurrents auxquels se trouve soumis le travail de la bande-image et
de la bande-son (tournage, montage, mixage, étalonnage et tous travaux de laboratoire).
C ette prévalence du regard et de la voix est à rapporter à l’éclipse ou l’ellipse du
sujet qui règle la chaîne filmique et que supporte le spectateur (cf. Jean-Pierre Oudart.
La Suture, Cahiers n 01 210 et 212). Elle implique la division, l’aliénation du spectateur
dans la chaîne filmique. L a question que l’on a souvent posée est de savoir si cette
division, cette aliénation, est irréductible, ou s’il est possible de la lever, p ar exemple
en m arquant la place du spectateur réel ou des moyens de production du film, ou
bien en opacifiant l’écran, en multipliant les traces iconiques et sonores jusqu’à
l’indifférenciation et l’illisibilité, la pure jouissance des libres flux.
Les Hurdes.
LE CINÉMA ET
LA PALESTINE
35
Serge Le Péron
Disons tout de suite une chose à ce propos. Dans la totalité des cas, c’est le
colonisateur qui est maître de la caméra, comme il est maître du vocabulaire (tant
il est vrai, comme dit Jean Genet, que la « définition des mots appartient au vain
queur >) ; le colonialisme n’est pas seulement une situation historique (provisoire),
militaire, économique, etc., elle est aussi une situation mentale qui se reflète dans
l’œil de la caméra avant d’impressionner la pellicule (contrairement à ce qu’on
croit, et à de rares exceptions près, c’est la situation mentale de l’opérateur ou, si
l’on veut, son idéologie qui impressionne d ’abord la pellicule). Sur les documents
(coloniaux) de type classique le colonisé est élément du décor, figure anonyme,
silhouette ; même en gros plan il ne dépasse pas le stade de la carte postale. Très
souvent, pour le peuple arabe de Palestine, cette situation va même au-delà : en
particulier dans toute une série de documents sionistes, ils sont tout bonnement
absents. Et même Sadoul (même Sadoul !) n’a pas vu d’Arabes sur les films israé
liens et il n’a d’ailleurs pas remarqué leur absence : signe des temps. C’est donc à
cette situation (même pas de « type colonialiste classique »), que les Palestiniens
auront à faire face quand ils entreprendront des films de montage de documents
historiques. Le court métrage Scène d'occupation à Gaza, réalisé par eux en 1973,
permet de saisir déjà quelques lignes de force de leur approche du document.
Comme pour la plupart des documents du passé, ce sont des images tournées par
d’autres qu'eux, des Occidentaux, en l’occurrence une télé européenne auprès de
laquelle ils ont pu obtenir ces « scènes d’occupation », l’opérateur accompagnant
diverses patrouilles israéliennes opérant elles aussi dans le secteur de Gaza : inter
pellations, fouilles, perquisitions, explosion des maisons des suspects ; réactions
spontanées des Arabes : visages impassibles et visages de femmes déchirées, en
pleurs, etc. Images d ’un « bon reportage télé » (« bon », car les images, comme
on dit, sont « fortes » !), qu’on regarde avec intérêt, de l’extérieur, « nous qui
sommes extérieurs au conflit ». Le montage réalisé sous la direction de Mustapha
Abou Ali (le responsable de l’institut du Cinéma Palestinien) nous fait pénétrer
à l'intérieur de ces images et nous oblige à sortir de « notre extériorité », à choisir
notre camp : sur ces images légales intervient une bande-son clandestine qui divise
l'image, et le personnage narrateur (l’initiateur et l’agent de liaison de ces
« scènes ») n’est plus le soldat israélien (ou, à la rigueur, le regard objectif et
même critique ! du journaliste qui l’accompagne), mais la résistance omniprésente.
La bande-son sait, le soldat israélien et ,1e journaliste ne savent rien ou presque.
A la rigueur, ils supposent (suspectent) — et les images qu'ils enregistrent per
mettent seulement de faire de même — ce qu’il y a dans les poches d’un tel, dans
le taxi de tel autre, dans la maison d’un troisième, dans le regard d'un quatrième ;
ce sont les pièces vides d’un dossier cinématographique sur la question. La bande-
son donne vie à ces documents, en révélant la mécanique qui les produit (qui pro
duit ces scènes) : la résistance-l’occupation-la résistance. Car enfin, ces soldats
et cette caméra qui fouillent, perquisitionnent, surprennent, ils cherchent quelque
chose ! Quelque chose qu’ils voudraient bien trouver ; le soldat pour avoir de
l'avancement ou des félicitations ou être débarrassés, le journaliste, car la scène
vaudrait la chandelle ; quelque chose qu’ils ne trouvent pas puisqu’il se trouve
ailleurs : sur la bande-son ; oe quelque chose d’insaisissable : les activités de la
Résistance ! Car enfin, ces armes qui permettent les attentats, elles passent bien
par quelque part ; ces bomb-s qui explosent, où sont-elles fabriquées et entre
posées ? Et les cadres de la résistance sont bien planqués quelque part ? Ce quel
que part, on apprend qu’/7 existe (et aussi que le soldat ne le découvrira jamais).
Dans ce regard, peut-être, que dirige vers le militaire cet homme qu’on fouille,
mais le militaire ne peut pas le savoir : la voix off peut l’aflirmer, car elle connaît
ce regard, elle connaît ces visages, anonymes pour le soldat et le journaliste, ils
sont à elle, ils sont la face visible de cette voix enregistrée à Beyrouth et qui vient
de l'intérieur de ces images ; de la partie cachée de ces images. Elle nous sug
gère ; ça suffit pour comprendre. Du même coup, elle décolonise ces images, ces
visages, ces gestes, ces cris, ces regards. Ce regard, il ne peut plus jamais être le
fameux « air fourbe de l’Arabe » cher à l’imagerie coloniale, par exemple ; il
A propos du cinéma palestinien. 37
parle le même langage que nous, enfin que ceux qui pensent certaines choses d’un
flic qui Us fouille, dans un.commissariat ou ailleurs (en bref : « pauvre con ! »).
Ét du coup ces scènes d’occupation permettent d ’imaginer ces scènes de résis
tance, ces scènes de joie: populaire quand un bâtiment de l’occupant explose,
quand un soldat est tué, etc. Finalement ces scènes d’occupation permettent de
dérouler le récit parallèle des scènes de résistance, où les ellipses de temps dispa
raissent : la résistance est ininterrompue. On est très loin des impressions spora-
diques provoquées par les scènes événementielles d ’un « bon reportage télé * ; on
a affaire à un récit sans failles, écrit avec le langage — la lutte armée — de ceux-
là mêmes qu’on filme, mis en situation par d ’autres, le soldat et le journaliste, mis
en « scènes d ’occupation », dans le rôle d’occupés ; rétablis par l’inscription sur
la bande magnétique de leur clandestinité dans leur réalité de résistants. Ce n’est
pas une alternative neutre ; c’est un choix qui s’impose réellement, dans la
confrontation du document et du réfèrent, quand on prétend rendre compte d ’un
réfèrent avec un document s’y rapportant : qui fait l’histoire (qui est la matière
vivante de l’histoire) et qui la raconte. Choisir le camp de sa narration.
Quels signes sont laissés, quelles lignes sont écrites en 1974 ? Cette conscience du
parcours historique, que possède un peuple qui a entamé un processus de libéra
tion, comment s’inscrit-elle, au présent, dans le cinéma palestinien ?
Questions dans le désordre. Enjeu actuel. De même les réponses. La mort :
présente sous toutes ses formes dans tous les documents ou films palestiniens.
Mort physique, mort culturelle, mort psychologique ; assassinat de la vérité, assas
sinat de l’histoire. Trait de plume! Assassinat d’un peuple. Depuis leur acte solen
nel de décès, prononcé par l’O.N.U. en 1948, les Palestiniens vivaient avec leur
mort, et quand ils mangeaient, c’était avec leur mort ; et quand ils dormaient,
c’était avec leur mort. Ce document, ils ont voulu le raturer, l’amender, et un jour
ils ont décidé de l’avaler ; comme certains avalent leur bulletin de naissance, pour
changer de vie, eux ont décidé de changer de mort. Pour revivre. Transformation
38 Le cinéma et la Palestine.
Et l’ennemi sioniste ne s’y trompe pas, qui fait de ces rassembleurs de la mé
moire du peuple la cible privilégiée de ses fameux « audacieux > coups meurtriers,
« contre les terroristes >. De l’assassinat du grand poète populaire Hummayd en
Galilée dans les années 50, à ceux, récemment, de romanciers comme Kamal Nas
ser, Ghassan Kanafani, la liste est suffisamment longue pour y voir les signes, là
aussi, d’une attitude bien définie. Ça relève d ’une analyse générale de l’attitude
n .b . —V oir page 65 une liste des « vainqueurs » vis-à-vis de la culture de leurs opprimés. Il faudra bien y reve
(non exhaustive) des films
consacrés à la Palestine p o u nir. Et nous y reviendrons.
vant d onner lieu à des diffu
sions et à des débats. Serge LE PERON.
39
p ar
Jean Narboni
A quoi sert un massacre ? Comment le rendre utile à ceux qui l’ont éprouvé, ou
leurs proches, à ceux qui prennent la relève ? Questions dont Kafr Kassem n’élude
pas la violence impie. La pensée militante commune, archiviste, nécrophile ou
censurante, en général se dérobe devant elles. Il ne faut surtout pas, clament les uns,
rappeler les revers des peuples, les échecs, les défaites ouvrières, cela décourage,
abat, n’ouvre pas de « perspectives », sauf à énoncer, installé chaudement au lieu
aveuglé de la science, la recette absolue pour éviter qu’il ne s’en perpètre d ’autres.
Tel film, Le Courage du peuple par exemple, serait dangereux, nocif, parce qu’il ne
fournit aucune « arme > contre le retour possible de ce qui eut lieu autrefois :
divines facilités de l’avànt-gardisme politique parisien. Inversement, et ailleurs, on
se suffit de la répétition simple, de l'entretien pieux des souvenirs, du rappel des
martyrs : il suffirait de reproduire, de ressasser et de rallumer périodiquement
dans les mémoires les lueurs violentes de catastrophe, pour que la colère explose et
renaisse le désir de lutte qui se transforme en force. Mais il est des commémora
tions et des chants funèbres qui tuent aussi sûrement qu’un massacre réel, qui tuent
pour la deuxième fois, parachèvent le travail commencé. Diplomatie de la cano
nisation, et l’on n’y échappe pas en rajoutant les formules magiques de rigueur, en
tablant sur Y* inévitable * transformation des < défaites militaires en victoires poli
tiques), ni par les pratiques de conjuration rituelles ou les dogmes apologétiques :
« une bataille n’est pas la guerre », « la classe ouvrière finira bien, malgré tous les
obstacles... >, « le peuple ne manquera pas, en dépit de toutes les difficultés, de
l’emporter un jour... >
40 Le cinéma et la Palestine.
« Nous n’avons pas voulu faire un spectacle sanglant, comme les affectionnent les
artistes bourgeois, nous avons voulu rendre ce massacre significatif », déclarait
Borhan Alaouié dans le précédent numéro. Dès lors, le problème qui se posait à
lui était le suivant : comment transformer le sang en signe, afin qu’il devienne
force ? Mais d ’abord signe de quoi ? Et, pour les autres, pour l’ennemi, avant de
devenir sang, de quoi Kafr Kassem était-il le signe ?
Pour répondre à cela, il fallait rendre et le village et le massacre à leur fonction
cruciale, à leur position de carrefour, de nceud. Briser certaines chronologies et dis
tribuer d’autres séries temporelles ; disposer les faits et les lieux selon d’autres
topologies. Le temps d ’abord : le film s’ouvre le 23 juillet 1956, date de la procla
mation par Nasser de la décision de nationaliser le canal de Suez, décision qui
conduit en droite ligne à l’intervention armée tripartite contre l’Egypte, au lende
main même du massacre. L’espace ensuite : rendre le village de Kafr Kassem,
officiellement inclus dans les frontières de l’entité sioniste, et ses habitants arabes,
« citoyens israéliens », à leur identité de village et de peuple palestinien et, plus
largement, de composante spécifique du monde arabe. Il fallait aussi inscrire la tue
Le sang changé en signe. 43
rie comme moment logique, éclatant certes, mais nécessaire, non aberrant, d’une
mort vécue, donnée, pratiquée sous d’autres formes, et quotidiennement, par un
régime d'oppression. Le massacre ne devait pas être perçu, comme on tenta de le
faire dans le réel, comme < bévue regrettable », « fâcheux accident de parcours »,
ou «erreur technique», il fallait qu’i! sorte de l’ordinaire, au double sens d ’en
émaner et de l’excéder. Double problème, difficulté pour le cinéaste d’inscrire à la
fois la nécessité et la rupture logiques, la règle et l’abus, l’exception à la règle
comme partie intégrante de cette règle.
Débats, polémiques inscrits dans le film de façon vivante, concrète, non à partir
de lignes politiques bien constituées, mais dans la réflexion des pratiques quoti
diennes auxquelles les villageois sont confrontés.
Mais aussi, en profondeur, transversal à ce plan directement politique, tout le
réseau de liens, d’échanges, d’affinités, où se trame, déchirant les ensembles terri
toriaux factices, ■ les frontières artificielles, l’insertion du village dans le monde
arabe : départs et retours quotidiens des travailleurs rythmant la narration, déplace
ment de marchandise humaine, qui redoublent, en quelque sorte sur place, et en
réduction, l’errance et la dispersion vécues par tout un peuple au dehors, à une
plus grande échelle. Frontières qu’il faut traverser à l'intérieur d’un pays, quadril
lage (à tous les sens du terme), laissez-passer du dedans.
Et, plus sourdement encore, parallèles aux déplacements des consciences et des
corps : la dispersion, l'éclatement, fa migration des voix, venues de partout et
essaimant partout. Radio arabe, voix venues de « là-bas >, écoutée clandestine
ment, précieusement, annonçant que le canal est « à nous». Poste de radio
presque sacré réunissant autour de lui, dans la salle de café, tous les villageois.
Voix par rapport à laquelle ils se détermineront : les nassériens enthousiastes
(« Il va venir nous délivrer »), les communistes prudents, les « intermédiaires * in
quiets (« cela ne nous apportera rien de bon... »). Voix d’abord entendue, puis
littéralement filmée, visible, commandant la succession des plans, glissée dans les
habitations en attente fiévreuse, résonnant sur la place désertée du village, enve
loppant tout. Solidarité ressentie avec ceux de « là-bas » : < Quelle nuit ils doivent
passer au Caire ! » Mais aussi voix du désespoir, déclenchées en tous sens : la
radio israélienne qui passe au village, le micro devant lequel vont défiler, déri
soires, ceux qui s’adressent à leurs amis, leurs familles éclatées, voix ponctuées par
le rituel et obligatoire « nous allons bien > : J’ai entendu à la radio/ Le message
des exilés... aux exilés/ Ils ont tous dit : nous allons bien/ Personne n’est triste/
3, C ontre les voix étranglées Comment se porte mon père. » (M. Darwich, Lettre d ’e x ilri).
du peuple se dresse aussi la
tram e des écrits du pouvoir
local et de l'impérialisme : le
paysan pauvre A bou M oraï
se voit interdire l'exploitation Un autre problème se posait au cinéaste : comment éviter que le massacre, su
de son lopin de terre pou r d'avance, ne surplombe, comme menace, le film tout entier, le faisant basculer dans
raisons de sécurité militaire,
et, quelques mois plus tard, une métaphysique de la mort à venir, de l’attente de la mort ? Comment éviter
en est dépossédé « pour que la mort n’apparaisse comme puissance abstraite, transcendante ? On sait
l'avoir laissé en jachère >.
Ecrits du pouvoir qu'il faut comment une certaine pensée idéaliste a vu dans le cinéma la réalisation privilé
faire traduire p ar l'écrivain giée de ses fantasmes ; depuis Cocteau, pour qui le cinéma était le seul art
public ou l'instituteur : < sous
io c c u p a tio n ottom ane, il fal capable de < représenter la mort au travail », jusqu’à Bergman ne filmant que des
lait parler turc ; sous le man-
d at britannique, anglais ; morts en sursis. Borhan Alaouié a très bien perçu le risque qu’il y avait à faire
m aintenant il faut apprendre apparaître ses personnages comme êtres-voués-à-la-mort, comme êtres-pour-la-
l'hébreu ». Plus tard, le ca
davre de ce m êm e A bou mort, il a compris que les procédés consistant à désamorcer le suspense n’étaient
M o raï sera identifié au short pas suffisants pour conjurer ce halo mortel. Nous retrouvons ici la question posée
qu'il s'est taillé dans un sac
do m archandises m arqué du au début de l’article : puisque cela a eu lieu, et que ce film s'emploie à le redire,
signe des impo n atio n s am éri
caines... puisque cela s’est su, parlé, chanté et écrit, comment, dans et par la répétition,
produire du nouveau, et de quel type? Réponse avancée : «Justement parce
qu’on sait qu’ils vont mourir, il fallait qu’on s’intéresse à leur vie. » Il y a là
quelque chose qui touche au plus profond du rapport que le peuple palestinien
entretient à la mort, thème constant, obsédant et si mal compris en Occident, si
souvent caricaturé (des suicidés, des sacrifiés, des gens pour qui la mort ne
compte pas). Mais si, précisément, elle compte, et beaucoup : dans une expérience
de perte de soi à l’état pur, de dépossession non seulement des biens mais de
soi-même, dans cette tentative quotidienne subie d’annulation d’une identité, c’est
4. Dans A p p e l de la tombe, la vie elle-même qui se compte en heures de m ort4. L’existence précaire, la vie
poèm e consacré au < charnier dans l’instant, la mort permanente de chacun à soi-même, entraîne nécessairement
de K a fr K assem *, Darwich
écrit : « N otre âge se com pte cette existence de plain-pied avec elle, ce rapport constant, familier. Et de cette
en années de m ort. » familiarité se construit et s’édifie la vie. On retrouve cette contradiction, cette
dualité (proche en un sens — et toutes spécificités maintenues — de ce que
Bonitzer décrivait récemment comme culture carnavalesque) dans toute la poésie
Le sang changé en signe. 45
t Afin que notre sang reste... comme le signe de la catastrophe » : venu le mo
ment de la catastrophe, l’artiste doit-il montrer le signe ou le sang? Fausse alter
native, très ancienne, où s’alimentent d’indigents débats. Simili-brechtiens (« De la
distance, de la froideur, du calcul, de la raison, un peu de tenue, quoi ! ») contre
viscéraux (« Du spectacle, du sentiment, de l’affect ! »). S’agissant de la figura
tion d’un massacre méthodiquement accompli, la pensée convenable réclame en
général du « style froid ». Par exemple, on décrétera de bon ton le « regard impas
sible », l’« analyse clinique d’un mécanisme broyeur», là encore une critique
complaisante à ses propres capacités de lecture s’extasiera sur la « pudeur » et
l’« absence de complaisance ». Ici encore, déplacer le débat : il n’est pas de film
d’importance qui, affronté à ce genre de problème, n’ait saisi et le sang et le signe,
ou plutôt, le sang changé en signe, changeant en signe, processus par lequel le
signe sourd des traces écrites du sang. Problème, par exemple, qui hanta constam
ment Eisenstein : comment, sans manquer le moment de la lucidité révolution
naire, de l’adhésion consciente aux valeurs progressistes, mettre le spectateur
« hors de lui », le * faire bondir de son fauteuil », comment le conduire — eh
oui ! — à l’« extase » ? « L’extase, Yek-stasis, signifie littéralement « sortir de son
état habituel » ou « sortir de soi ». De quoi s’agissait-il, qu’est-ce qui était là en
jeu ? De la recherche d’épanchements douteux, d’opérer chez le spectateur une
sorte de purge émotive ? Nullement ; mais de maintenir, dans l’entre-deux du sang
et du signe, leur tension interne, de produire un dynamisme posant et annulant
tour à tour l’un par l’autre, de relancer à la fois la charge pulsionnelle et le méca
nisme de signification. Toutes les recherches d’Eisenstein (sur la pensée prélogique
en particulier) s’emploient à figurer, puis à produire chez le spectateur ce double
mécanisme : décharges, chocs, intensités répétées dans le traumatisme méthodique
infligé aux corps, et production de l’idée, de la thèse, du concept. Sens politique et
mobilité des corps alternativement et ensemble joués, annulés, puis relancés, sans
fin.
46 Le cinéma et la Palestine.
La leçon sauvage
(Kafr Kassem)
par
Abdelwahab Meddeb
Nous savons d'emblée qu'il va s’agir d’un massacre. Kafr Kassem met en fiction
un événement réel, répète une mort collective. Mais dès le commencement, l’es
pace historique est investi par la densité des gestes quotidiens, rituels, réitérés. Sur
ces portions de vie qui se déroulent graves et amples dans la banalité même, la
mort plane. Non que celle-ci soit inéluctable ou fatale : ceux qui habitent Kafr
Kassem, Arabes sans arrière-pays, ne disposent que d’une marge étroite qui les
colle au dérisoire. Vaincus, ils s’assimilent à l'ombre ; mais ils demeurent assez
épais pour s’entretenir dans la survie, assez fantomatiques pour glisser dans l’iden
tité arabe qui se déploie et se débat dans une immensité inaccessible : l’étendue
1. Chez les Palestiniens, Je p r o arabe réelle permet au désir palestinien 1 de s’inscrire sur un corps tangible, pal
jet d u reto u r est aussi prim or pable, mesurable, audible, malgré la distance et l’absence. Proches de la mort, ils
dial et diffus que le désir q u ’a
l'esclave de se débarrasser du ne sont cependant ni figés, ni soumis face à l’éventualité de disparition. Latente,
maître. D ans les deux cas, le
désir est borne, signal de m ort. leur énergie se renouvelle et se reconstitue — sans qu’elle se décharge — dans
l’ordre mémoriel qui les unit à l’entité arabe entretenant vive la lucidité de l’ins
2. Idée rom antiquem ent déve tinct qui entretient en eux la capacité d’organisation d’un pouvoir second - qui
loppée dans la Sorcière de — sans être compensatoire — s’exerce à l’intérieur du village et se cristallise
Michelet : m êm e en position
d ’absolue oppression, se cons autour de sa spécificité encombrée par la misère, conséquence de l’exploitation
titue un pouvoir autre qui n ’est sociale et coloniale tout ensemble.
pas le contraire de l’autorité
subie. L'exploitalion étant fo n
dée sur l’ostracism e, ce p o u
voir second construit un d o L’écoute du discours de Nasser est matière illustrant sans faille l’absolue arabité
m aine où l’o pprim é se sent de ces Arabes d ’Israël. Tout est arabe dans le café : les hommes séparés selon les
chez soi. Et ne tiennent le coup
que ceux qui arrivent à vivifier opinions ou la classe (nassériens, marxistes, saisonniers, notables), les paroles,
leur énergie en ce chez-soi. l’écrit (le slogan théâtralisé joue en effet un rôle important dans l’ordre discursif du
film : «Nous mourrons et nous vivrons sur notre terre». «L a Palestine est à
nous», «Vive Nasser!», etc.). La radio fétiche, prépondérante, communique
enfin la voix qui scande des pulsions verbales, musique agissante qui va jusqu’à
combler les oreilles d’intenses paroles. Cet agile déplacement du plaisir vers l’audi
tion du propos politique n’est point escamoté par Borhan Alaouié : ne nous
montre-t-il pas M’hamad Acî, l’un des ténors nassériens de Kafr Kassem, comblé,
3. Le recoure à l’analyse quand ouvert, dissolu, quasi extatique dans sa manière de gober le souffle même de
il est non abouti, c’est-à-dire
en décalage p a r ra p p o rt à la Nasser ?
pratique, alim ente l'alibi qui,
lui, est assez d éfo rm an t p o u r Plaisir en friche dont disposent ceux qui sont enracinés à un sol arabe qui ignore
dévier la prise en charge du
réel vers un refoulem ent insi l’efficace de l’analyse. Le commentaire politique des Nassériens, élémentaire,
n ué : on croit m ettre de l'ordre sous-informé, est sauvé par sa connivence avec le plaisir, actif principe qui posi-
en soi-même en aspirant à d o
m iner p ar le pensé une situa tivise leur participation archaïque dans l’histoire.
tion donnée. D 'o ù le calm e et Et les seuls personnages qui procèdent de l’analyse aboutissent à une sous-
la rigueur persuasive qui équi
librent la réunion de cellule analyse, qui gangrène encore leur sous-développement : par leur adhésion méca-
d u P.C. ; et le militant contes
tataire ne brave pas ses ca m a
niste à un discours universel, les révisionnistes, de glose en glose, nous révèlent
rades crispé, il exprime leur impuissance à comprendre leur environnement : ils plaquent un discours en
presque la d ouleur face à l’en
rageante raison des aînées. lui-même cohérent sur une réalité qui ne le supporte pas 3.
48 Le cinéma et la Palestine.
Mais, fait révélateur, cette pertinence perd de son mordant dès que la caméra
s’en va fouiller vérité au-dehors chez ce qui est censé représenter l’ennemi. Si au-
dedans le signe dans sa neutralité partisane résume l’épaisseur du vécu sans en
troubler la complexité, au-dehors le signe attribué à ceux qui disposent du pou
voir total s’affole, devient taré et se creuse une excavation dans laquelle se perd la
faculté de discrimination taxinomique.
Parlons un peu de cette dialectique du dedans et du dehors qui anime la structure
du film. Le discours de Nasser n’émane-t-il pas d’un dehors ? Certes, oui ; mais
l’intensité réceptive des auditeurs d’une part, la destinée arabe du message d’autre
part, déplantent le village à l’instant de l’écoute dans un terrain exclusivement
arabe : le dit village est dressé et mobilisé autant sinon plus que n’importe quelle
bourgade de l’un des pays arabes ! Le discours de Nasser édifie un dehors à
impact, affirmateur de la réalisation d'un désir ; les villageois y adhèrent par
répit : n’est-il pas le seul dehors qui éveille complicité au-dedans ?
Par contre, le film fléchit avec l’arrivée du reporter technicien à Kafr Kassem ;
avec cette c sortie > du village vers le dehors arabe, la représentation de la fébrilité
cafouille : parce que tous n’ignorent pas qu’il s’agit d’une mascarade ; parce que,
par autocensure, tous les préposés échangent le mensonge pour signaler laconique
ment leur présence ; parce que l'oreille arabe sollicitée n’est pas forcément dispo
nible. Là, par nervosité, l’œuvre verse dans le mélo ; et la défaillance d’Omm
As’ad, par-delà les séquelles d’un métalangage non assumé, dessine d’une manière
inaugurale un profil de victime dont le destin peut arracher des pleurs faciles à
des yeux arabes par trop accoutumés à ces procédés.
Et dans cet enfoncement dans les affres du négatif, le signe arrive exténué à Tel-
Aviv, dehors absolu investi par un pouvoir sans partage. De fait, l’intention de
Borhan Alaouié et de ses collaborateurs n’est qu’évidente : par rapport à l’authen
ticité du village, il importe de montrer l’aspect allogène de la capitale sioniste,
contraste surdéterminé par l’universelle opposition ville/campagne. Mais si la
description du village et de ses composantes est arrangée par le dosage et le manie
ment d’un signe souverain découpé dans la rythmique quotidienne, la représen
tation de Tel-Aviv échappe vers un espace symbolique autre : non dominés, les
6. D ans le village, les signes signes s’y accumulent par condensation ”. Deux soldats violentant un cireur signi
"/organisent en tan t qu 'im ita
tion de la vie : quelque p a ît fieraient l’oppression et le colonialisme ; trois motards délinquants entre blousons
la fiction y est associée au si noirs et Hell Angels désigneraient les effets de la société industrielle, capitaliste et
mulacre. T andis q u ’à Tel-Aviv
les signes tiennent à notifier occidentale ; une mini-jupe suggérerait la permissivité ; un Arabe se faisant passer
une idéologie ; p a r cette signa pour juif par le nom dénoncerait l’acculturation ; un Juif en train de manier une
lisation l’image se fait exsan
gue : le message ne peut évi marionnette d’Arabe à pendre devant le regard exalté de quelques supporters serait
ter l'entropie.
l’ellipse qui formulerait le Juif devenu bourreau amnésique et appliquant à son
50 Le cinéma et la Palestine.
tour les horreurs qu’il supportait jadis en victime (Darwîsh : « le sioniste ne peut
se penser que dominant en Palestine, dominé en diaspora >). Quelle discordance !
Même si ces signifiants sont en eux-mêmes vrais, leur combinatoire produit un
enchaînement factice. A défaut d’être irréel, ce Tel-Aviv est à tout le moins
erroné : s’y produit la dégradation de l’unité du discours. Il ne constitue en tout
cas pas le pôle négatif du village. A moins qu’il ne faille y voir un Tel-Aviv de
cauchemar, ce qui d’ailleurs légitimerait l’usage de la condensation qui organise,
entre autres principes, la scène du rêve. Mais aucun indice dans le ton du film ne
permet pareille extrapolation.
Cependant, le récit se redresse quelque peu quand on approche du massacre lui-
même. Qu’il s’agisse de la transmission des ordres dans la hiérarchie militaire
israélienne ou de la tuerie, l'itération commande en cette partie l’histoire restituée.
Par peur, par incompréhension, les villageois, criblés de balles, tombent en un
silence à peine interrompu par Omm As’ad ; ils ne sont pas uniquement paralysés
par la surprise ; iis sont comme par statut préparés à telle issue radicale et arbi
traire ; s’ils n’expriment donc pas la révolte des héros, leur apparente soumission
7. A conserver : pas en tant n’est pas à apparenter à la résignation de la victime. Ils suscitent un tragique
qu’objet sacralisé, ni plaque à
la mém oire des morts. La implacable car leur impuissance muette les mue en primitifs. Quant aux exécu
reproduction do cet événem ent tants, ils agissent avec la détermination de la soldatesque qui ignore le jugement
nous résume dans l'avènem ent
d'u no histoire continue : K a fr critique : cependant, leur volonté vacille entre l’application à la lettre d’un ordre
K assem com m ence avec l'ex et la fascination du sang qui jaillit d’un tel carnage : en cette ambiguïté, ils cons
pédition de B onaparte en
Egypte, avec la prise d'Alger, truisent le rempart qui protège leur bonne conscience de civilisé.
l'occupation de Tunis, la dé
claration Balfour, M ai 1948, Par bonheur, Alaouié ne fait pas de Kafr Kassem un réquisitoire, ni un chant. Il
etc.
répète l’Histoire et nous la restitue grave, plus à conserver qu’à méditer7. Darwîsh
8. Œ u v re polym orphe qui réu
nit pèle-mêle : une réflexion dans Yawmiyyât al-Huzn ai-'A dis (Journal de la tristesse ordinaire, à paraître aux
sur la structure d o m in a n t/d o Editions Sindbad), lui, combine et le chant et le réquisitoire à propos de cet évé
miné et ses rapports avec
l'histoire de la conscience nement. Mais à peine la douleur et la douce haine l’aident-ils à articuler un cri
juive ; analyse de la perte de faible : Kafr Kassem n’est pas une instance efficace pour le chant, genèse du
l'identité et de sa reconquête,
impossible sans lutte ; analyse monde. Combattre : rassembler entre ses reins un crachat perforant qui, expectoré,
critique du rôle du poète dans
le processus révolutionnaire et ne sera pas sans sanglantes promesses. Il nous faut hurler jusqu’à rupture de la
des rapp orts q u ’entretient la poitrine et expulsion du cœur : insoutenable ingérence de tel organe dans les affaires
poésie avec la politique ; cris
approfondissant le désespoir du monde offensé par semblable encombrement. Non : Kafr Kassem est un mas
am biant : la fonction du poète sacre qui n’exhale pas l’odeur irréfutable de la revendication du chant. Et nous
est d'aveugler les siens p a r leur
propre désespoir ; flashes quo sommes peuple qui chante. Nous nous nourrissons du mot ample et des remuantes
tidiens su r le racisme ordinaire tropes ; sans chant, nos mâchoires se crisperaient en occlusions. Ecoutons Darwîsh
en Israël ; analyse de la fêlure
dans le credo sioniste de la respirer à travers l’insoumise Gaza qui, elle, est porteuse d’une réalité propice à
jeunesse israélienne ; analyse
de la p a ra n o ïa des « faucons » la transmutation lyrique :
sionistes et de leurs théoriciens
existentialistes ; revendication
do sa barbarie par le ch an t : Un silence pour Gaza
Journal de la tristesse ordinaire
est tout ceci à la fois.
« Elle s’entoure d’explosifs... et c'est la déflagration. Ni mort, ni suicide : ce nest
N . B. — Les deux textes qui que Gaza affirmant sa volonté de vie.
finissent cet article sont extraits
de ce Journal. Depuis quatre ans, et la chair de Gaza s’envole lambeaux et moignons.
Ni magie, ni merveille : ce n ’est que l’arme de Gaza défendant sa survie contre
l'ennemi.
Depuis quatre ans, et l'ennemi ravi, rêvant, préoccupé partout à courtiser le
temps... sauf à Gaza. Car Gaza, loin de ses proches, est collée à l'ennemi, car Gaza
est île. Chaque fois qu’elle explose — et elle n'arrête d'exploser, — elle assombrit
le visage de l’ennemi, brise ses rêves (...). L ’ennemi la déteste jusqu’à la mort, s’en
effraie jusqu’au crime... cherchant à la noyer dans la mer, dans le désert, dans le
sang.
Ses proches l’aiment avec la pudeur de la jalousie, de la peur parfois. Car Gaza
est, pour l’ennemi comme pour l'ami, la leçon sauvage et l’exemple éclatant.
Gaza nest pas la plus belle d'entre les villes.
Sa plage n'a pas le bleu violent des plages arabes.
Son orange n ’est pas la plus douce de la Méditerranée.
La leçon sauvage. 51
Abdelwahab M eddeb.
52
BRECHT
Extraits du Journal
de travail (inédit)
2
28-7-42
j'app rend s ici d'expérience com me il est ridicule et im p u d e n t de dire aux ouvriers
qu'ils doivent lire la gran d e littérature ! moi-mème je ne suis plus capable de la lire,
ici, dans cet environnem ent.
28-7-42
ici le milieu russe est m a in te n a n t devenu u n e grande mode, c’est d û à la possibilité
de loger u n e love story dans u n tank, les guérillas fournissent u n ersatz de w esterns:
les films du far-est.
5-8-42
je travaille actuellem ent dans u n bu reau des u n ited artists, las palmas Street, à
hollywood. des bu reaux étouffants de chaleu r avec leurs secrétaires, u n w riter am é
ricain, joh n vvexley, qui touche 1500 dollars par semaine, il passe p o u r très à
gauche et avec cela honnête, je prends u n e prem ière séquence avec lui, il la dicte
en anglais à la secrétaire, elle la tape en quatre exemplaires, q u a n d je prétends en
garder un, il élude ma d em and e sous les prétextes les plus puérils, en en-tête :
c jo hn wexley » et la date, les c suggestions » ne portent a u c u n e indication de nom.
pour une scène d o n n ée il a besoin d ’u n e traduction en allem and ; après avoir ajouté
à un exemplaire quelq ues notes manuscrites, il nie le remet donc, j ’em m èn e le
papier, après cela, coups de téléphone en tous sens : j ’aurais pris u n e feuille qui lui
est nécessaire, il ne peut co ntinu er le travail dans ces conditions, il semble bien que
ce genre d e m anigances soit h au tem e n t rentable.
2 0 -84 2
3-9-42
14-9-42
le travail sur le film (que j ’aimerais appeler T ru s t tke people) avance b eau co up
m ieux depuis q u e j ’ai, avec wexley, et n o n plus avec lang, les discussions p rép ara
2. O u tlin e : les g ra n d e s toires sur la m anière de transcrire l’o u t l i n e 1 dans le scénario (par surcroît je corrige
lignes.
en suite son travail), surtout, j’ai réussi à convaincre wexley de rédiger avec moi et
chez moi, le soir, un script idéal e n tière m en t nou veau , qu i doit être soumis à lang.
n atu rellem en t, je mets l'accent principal sur les scènes avec le peuple.
20-9-42
winge, q u i vient m e rend re visite au moins u n e fois par semaine d e dovvntown, où
il travaille dans u n e fabrique de linge, lit quelq u es Elégies hollywoodiennes, qu e
j ’ai écrites p o u r eisleT et déclare : « on les dirait écrites depuis la p lan ète mars. »
nous venons à constater q u e cette « distance » n ’est n u llem e n t propre à l’au teur,
qu elle est fournie par la ville m êm e : ses h ab itants l’o nt presque tous aussi, ces m ai
sons n e dev ien n e n t pas propriété par la façon de les habiter, mais à coups de
chèques, le propriétaire les habite moins q u ’il n ’en dispose, les maisons sont des
annexes de garages.
5-10-42
16-10-42
la semaine qui vient de s'écouler n ’a pas été m auvaise : Stalingrad a ten u bon,
3. W i ll k ie adversaire de willkie* a exigé un deuxièm e front depuis tchu n k in g . l’aviation U .S . est in terv en u e
Roosevelt au x élections. dans les combats au-dessus de Tallem agne — tandis q u e wexley et moi no us tra
vaillons « en notre âme et conscience » au script de Trust the people (notre titre),
4. S fiooiing : to u rn a g e . or voilà q u e lang, juste avant le s h o o ti n g \ traîne le pauv re wexley dans son bu reau ,
et lui h u rle au visage, derrière des portes closes, q u ’il ne veut rien d 'au tre q u ’u n
hollywood-picture, q u ’il se con trefou t des scènes avec le peuple, etc. la transform a
tion q u i se p roduit chez lui aux alentours de 700 000 dollars est rem arquable, il siège
avec les allures d ’un d ictateu r et d ’u n vieux gourm et de ciném a derrière son b u rea u
54 Brecht.
17-10-42
kortner est blessé parce que je n e lui ai pas procuré de rôle d an s le film de lang,
tandis q u e je m e suis d ém en é -p o u r q u ’hom olka ob tienn e celui de czaka. exactem ent,
j’ai tenté d'obtenir homolka p ou r ce rôle, lan g en avait gros personnellem ent contre
. kortner qui, u n e fois qu'il faisait l’éloge en société de la liberté d ’opinion des dém o
craties, lui a sorti de m éch an tes choses, par exem ple q u ’il parlait avec son chèque
hebdom adaire dans la gueule, envers homolka, lang était app a rem m en t moins p ré
venu, tout au plus pouvait-il lui reprocher d ’être u n bon acteur, dans les dernières
semaines, kortner croyait s e tre assuré le rôle de litvinov dans Mission to tnoscow,
q u a n d il revient à hom olka, m algré u n test m alheu reu x de ce dernier, u n iq u e m e n t
su r l’intervention de son beau-père, soi-disant, l'un des hom m es les plus influents
de Washington, kortner a effectivem ent rencontré homolka ici de temps en temps,
parce q u e homolka, utilisant le curfew , venait constam m ent à la maison, m a in te n an t
k ortner ne cesse de parler d 'u n e « atm osphère de millions, d'intrigues, etc. > q u ’il ne
supporte pas. lang, qui lui refuse u n rôle, est traité par lui d ’assassin et naturelle
m ent, com m e je travaille avec lui..., c’est bien difficile, du sauvetage, la petite n a
celle..., m ain te n an t, il y a là m atière à problématiser, si l’on veut, p ou r moi, l'acteur
est souvent u n p h én o m èn e en tièrem en t extramoral ; sa morale, à mes yeux, il la
tien t de son attitu d e envers sa propre production d ’acteur, et rien q u e de cela
l'égocentrisme me réjouit, q u a n d il s'exprime plastiquem ent, des traits asociaux en
soi, tels que la lâcheté, la com plaisance servile, la brutalité, m ’enrichissent im m édia
tem en t dès q u ’on leur d o n ne u n e form ulation esthétique, homolka m ’am use im m en
sém ent q u a n d il appelle son personnage le « frère » et en tre p re n d d ’e x h u m er toutes
ses faiblesses, ses illusions, ses im pudences et ses finasseries, avec u n plaisir co n ta
gieux. il me transform e to u t sim plem ent en public, c’est-à-dire en q u e lq u 'u n q ui n'a
rien à craindre de ses m auvais coups,
5. V e rs u c h e : Essais. P r e si je pouvais co n tin u e r la série des Versuche * je publierais sans d ou te aussi, en
m ière éd itio n des œ u v re s dehors des épigram m es e t des brefs poèmes lyriques versifiés com me l’abécédaire de
d e Brecht.
la guerre, quelques scènes d u scénario de T ru s t the yeople. la prem ière, par
exem ple, dans laquelle heydrich, avant l’attentat, m ontre aux industriels tchèques
6. SI oW owm : sabotage, ra les tracts avec la torture d u slowdown " trouvés dans les fabriques de m unitions, u n
len tiss em en t des c a d e n
tyran m oderne est ici intelligem m ent décrit : le recours à la terreur vient de ce q u e
ces.
les travailleurs tchèques sabotent la production pour la guerre hitlérien n e à l’est,
ainsi, cette terreur allem ande p ren d u n caractère aussi im personnel q u e l ’atten tat
tch èq u e — ensuite quelq ues scènes d ’otages m on tran t les différences de classe à
l'intérieur du camp, cinq m in utes encore avant que les nazis ne v ie n n e n t ch ercher
leurs victimes p ou r les exécuter, des scènes antisémites se produisent parmi celles-
ci, etc. — le film obéit à u n e construction épique, il se compose de trois histoires qui
se relaient, celle d ’u n des au teurs de l’attentat, celle d 'u n e je u n e fille d o n t le père
est pris com m e otage, et qui sait q u elqu e chose, celle d ’u n quisling, à q u i toute u ne
ville fait m ordre la poussière, ce d ernier trait par exem ple n ’est pas m auvais d u tout ;
n i que la résistance clandestine com m ette des erreurs, q u e corrigent les larges masses
d u peuple, etc.
22-10-42
je m'aperçois m a in te n a n t q u e ce travaH cin ém atographique m ’a rendu quasim ent
malade, ces « surprises » qui font q u e l’impossible arrive, ces « suspenses » du s au
fait q u ’on cache des choses au public, ces dirigeants de la résistance clan d estine qui,
blessés, se p la n te n t derrière des rideaux de fenêtre q u a n d la gestapo perquisitionne,
Journal de travail (inédit). 55
25-10-42
m êm e les écrivains d ’hollywood les plus rompus, q ui depuis dix ans fab riq u en t les
scripts à la chaîne, ressentent encore, à u n e certaine ph ase de ch a c u n d 'en tre eux,
l'espoir de faire passer cette fois q u elq u e chose de m eilleur, d ’u n p eu moins vil, p ar
le biais de telle ou telle ruse, grâce à telle ou telle circonstance heureuse, espoir to u
jours déçu, mais sans cet espoir ils n e po u v aien t plus faire leur travail — et ces films
vils et m alpropres n e verraient pas le jour.
2-11-42
4-11-42
wexley a de n o uveau dém oli en deux semaines c o n tre deux chèques (3000 dollars)
tout ce qu'il avait édifié en dix. j ’avais presque réussi à élim iner de la story les p rin
cipales stupidités, m a in te n a n t elles sont de n o uveau là.
je vois la scène où l’a u te u r de l’attentat, après avoir erré p e n d a n t des heures, arrive
dans le logem ent de l’historien p o u r y trouver u n e cache, avant q u ’il n 'en tre, coif
feurs et tailleurs se précip itent sur sa personne, passent de l'huile sur ses boucles,
soufflent sur son veston pour chasser les grains de poussière, les coiffeurs ne laisse
ro n t égalem ent la je u n e fille, la mère, la tante et le père q u ’au son de cloche a n n o n
çant le d éb u t des prises de vue. les pièces sont des véritables salles, les m eubles des
im itations d e m eubles de m usée (falsifiés aussi de toute façon), bref, u n m onde
« idéal ». on pourrait être tenté u n in stan t de penser à l’esthétism e du th éâtre c h i
nois, où la p au v re fille de p êch eur a des habits rapiécés avec de la soie, mais on n e
cherch e évidem m ent pas à faire croire q u ’il s’agit de naturalism e, à hollywood, p ar
contre, il s’agit bien d ’enjolivures de la pire sorte.
56 Brecht.
16-1142
je Iis le dram e soviétique R u za Forest de Constantin finn. on rencontre rarem ent
p lus belle façon d'enjoliver que dans ce genre de « naturalism e ». le cam p d e p arti
sans au fin fond de la forêt rappelle faiblem ent fra diavolo ou les tziganes de car-
m en. to u c h an te représentation de l'armée allem ande d ’après le m odèle de l’arm ée
russe, un m ajor q u i parle com me u n feldw ebel e t son lieu te n an t nazi q u i est à vrai
dire commissaire politique, les p rincipaux effets sont tirés du contraste en tre le la n
gage officiel co n stam m ent utilisé par tous les russes et les « traits individuels »
(« cam arad e commissaire, je viens rapporter q u e j ’ai liquidé m on c a n a ri» ), cette fin
du m onde q u e b o rchadt associait a u langage affecté n ’est jamais, espérons-le, q u 'u n e
fin de la littérature, lam entable de voir cette littérature-la se dresser sur la pointe
des pieds p o u r tendre le m iroir au prolétariat.
19-11-42
l'acteur viennois h en rie d a rap id em en t fait ici u n e carrière ciném atographique, et
nous avons m angé dans sa nouvelle maison, u n e construction spacieuse d an s le style
cottage, sa femm e, fille de gluck, cet historien d e l’art do n t je traîne avec moi tout
au to u r d u m onde l’édition de breughel, a réuni de vieux m eubles californiens ache
tés avec helli, qu i a beauco u p de flair, de magnifiques tables anciennes avec u n trai
tem en t insolite du bois et des crachoirs de cuivre m ontés en lampes, il semble tout à
fait q u e l’am ériq u e ait été u n e nation cultivée...
24-11-42
la m anière p articu lièrem en t b ru tale avec laquelle lan g a rom pu l’accord strict par
lequel il devait confier à weigel, dans notre story, le rôle d ’u n e m a rc h an d e de lé
gum es — il s'entêta à- exiger la pu reté de l’accent, proclama nécessaires quelques
phrases superflues griffonnées par wexley p o ur être glissées dans ma conception
presque m u ette du personnage, fit passer à weigel u n test vocal rapide, prom it par
la suite u n test com plet, la fit atten dre et travailler, puis se mit to u t b o n n em en t à
to u rn er la prem ière scène avec q u e lq u ’un d'autre, sans m êm e lui en faire part —
cette brutalité donc soulève u n e fois de plus la question : co m m en t faut-il p ren d re
ce genre de choses ? or la situation générale force à considérer com me ca du q ue
la vieille obligation de réagir violem m ent contre l’im moralité privée, cet app rentis
sage m utuel est suspen d u car il n ’a plus au c u n e ch ance de succès, m êm e l’ami véri
table a rapidem ent attein t le seuil au-delà d u q u el il n e p e u t plus rev end iq uer le
droit à l’indignation, q u a n t aux artistes, les circonstances sont telles q u e toute in su f
fisance de talent appelle et eng en dre son contrepoids d ’immoralité, p ar ailleurs, on
ne peu t se con ten ter de diriger l’indignation, cet affect si productif socialement,
contre les seules circonstances, ce q ui reviendrait à les dépersonnifier totalem ent, à
ne plus les p eu p ler d e tre s hum ain s, donc à n e plus les traiter com me u n e réalité
attaqu ab le et modifiable.
13-12-42
c h a n t destiné au film T r u s t the people.
17-12-42
formation d ’effets c in é m a to g ra p h iq u e s : lang, p o u r trad u ire le c h a n t ci-dessus,
fait appel à u n hitparadem an « h a u te m e n t p a y é » , q u i livre pro m ptem ent, pou r
500 dollars, u n e inim aginable cochonnerie, lan g com bine les vers avec d ’autres d e
vvexley, il est question d 'u n e «invisible to rc h e » à transm èttre. on a beau rappeler
q u e des am poules invisibles n ’ont rien de bien évident, l'arg um ent n ’im pressionne
pas. naît alors un au th e n tiq u e effet (en petit) d û à u n e concentration massive
d ’inepties, le c h a n t est écrit d an s le ca m p des otages, par un ouvrier, q ui le lit à
un poète de notoriété, celui-ci réfléchit u n e seconde s’il doit corriger q u elq u e chose
com m e « d ra p e a u invisible», puis il laisse l'expression p o ur sa pertin en ce et sa va
leur docum entaire, or lang fait jouer le poète n o n plus à u n b u v eu r co rp u len t (à la
diktonius), mais par u n type à la gaughofer (affable, pâle, vaniteux), et c’est m a in te
n a n t lui qui doit trouver la phrase, « torche invisible » désormais, adm irable, la
scène devient ainsi, justem ent, fort réaliste : u n ouvrier s'exprime avec les clichés
rejetés par la bourgeoisie, la bourgeoisie les lui reprend avec ém otion ! lan g ne
s’aperçoit de rien.
20-1-43
le spectacle d e la m utilation intellectuelle m e rend p h y siq u e m e n t malade, se trou
ver dans u n e m êm e pièce avec ces m utilés intellectuels et autres blessés m oraux est
à p eine supportable, réunion de la screenw riterguild, que j ’ai d û avertir té lép ho n i
q uem ent, parce q u e pressburger et lang rie m 'offraient a u c u n crédit pour m on tra
vail sur le screenplay — wexley s’y opposait, et le voilà m a in te n a n t q ui prétend,
d evant u n dem i-quintal de manuscrits, ne m ’avoir presque jamais adressé la parole,
ce crédit m e perm ettrait év en tu ellem en t d'obtenir u n job dans le ciném a si l’eau m e
m on te ju sq u 'au m enton.
d u 3 au 6-7-43
avec le w riter-producer ernest pascal chez lorre, au lake arrow-head, p o u r p arler
d ’un film, T h e crouching V en u s, un lac de m o n tag n e artificiel parm i les pins, à
600 m de h au teu r, qui est la propriété d ’u n e société privée, sur des pins de petits
p an n e au x rouges avec la m ention sold. lorre fait de l’équitation, de la natation,
co n d u it u n speedboat, tire sur des pipes e n porcelaine, il se m o n tre gentil, à mi-
ch e m in en tre le protecteur et l’élève.
7-7-43
en pleine lecture de W ard, VHistory of english dramatic literature. le théâtre élisa-
béthain ressemble réellem ent beaucoup à l’in du strie hollyw oodienne, écriture collec
tive, écriture rapide sur com m ande, utilisation répétée des mêmes motifs, les écri
vains sans contrôle sur leurs produits, la gloire limitée u n iq u e m e n t à la sphère des
écrivains eux-mêmes, et puis les actions passionnées, les plots, les nouveaux milieux,
les intérêts politiques, etc. le soutien de la noblesse vient de cesser, le boxoffice
p ren d u n e im portance décisive ; les différences de classes s’accen tuen t, le p u blic se
compose de classes inconciliables, l’in férieure et la supérieure (la m édiane vaque
à ses affaires l’après-midi, de 2 à 5). m êm e l’étrange fuite de shakespeare dans la
profession d ’aubergiste, à la fin, ressemble à la fuite au ranch, que tous p ro jetten t ici.
CRITIQUES
Le discours-off
(Illu m in atio n )
Ou la crise d’un expert rouge dans la Pologne de Gierek. Va-t-il occuper sa place,
celle d’un scientifique d’élite, au sein des appareils de savoir et de pouvoir par et
pour lesquels il est fait ? Frantisek traverse, en même temps qu’une crise, diverses
strates de la société polonaise. Mis entre parenthèses, prolétarisé, hâtivement
marié, clochardisé, il promène sur tout et tous un regard myope.
Pour ce regard qui va plus ou moins loin (courte vue ou double vue ? toujours
trop ou trop peu de vue), les lunettes, outre qu’elles typent l’intellectuel, sont un
écran derrière l’écran. Par elles, l’intellectuel myope et doué introduit aussitôt de
la connotation, donc du désir. L’essentiel, c’est que, par ce regard et pour lui,
rien ne puisse jamais se dénoter. Dénoter : rencontrer quelque chose qu’il peut
nommer et qui, en retour, peut l’appeler par son nom, l’ancrer, l’appareiller. La
crise de Frantisek est filmiquement le fait de sa myopie. A cette condition, et selon
une structure déjà repérée dans le cinéma « moderniste », le porteur de ce regard
myope peut fonctionner comme embrayeur, indice, seul doté de désir dans un
monde où il ne s’en rencontre pas, porteur privilégié et muet des questions et
accueillant les réponses avec une attention flottante. L’hystérique, dans un pays
de l’Est, cela peut très bien être le scientifique mal appareillé, celui qui « rougit
de la puissance ».
Illumination. 59
Le regard de Frantisek ne trouve rien à sa mesure. Sans cesse, les lunettes s’em
buent, s’enneigent, se mouillent. Derrière le regaid commence, en direct, non
l’œil mais le cerveau, nouvelle profondeur, cinquième côté de la caméra, signifiant
érotisé de l’intériorité, du repli, fétiche d’un nouveau genre. Ce nouvel espace,
profond, n’est pas à l’abri de l’œil qui le voit ni de la science qui le nomme (ni du
pouvoir, qui, au besoin, le lave). Crâne ouvert, tumeur extraite, cerveau brisé avec
son bocal. Ce qui impressionne dans le film de Zanussi, c’est qu’il met sans am
bages à l’ordre du jour la fin de l’intériorité des corps filmés, la fin de cette opacité
qui en faisait des obstacles. Nous sommes à l’époque de la photoscintigraphie, de
la chambre à étincelles, de la thermographie, de la lumière scialytique. La question
de l’intériorité est, filmiquement, « esthétiquement » aussi, à l’ordre du jour,
c’est-à-dire que le jour y a droit de cité.
Entre le regard myope qui embraye (pour la fiction) et qui connote (pour le spec
tateur) et l’en-deçà de ce regard, le cerveau qui commande à l’œil mais sur lequel
l’œil a aussi droit de regard, droit de dénoter, il y a, paradoxe, le dernier bastion
de la profondeur : la surface, l’épiderme, la ligne sur laquelle se jouent la quête,
le vécu, le sujet. On peut évoquer au passage — pour en rire — l’étiquette collée
il y a quelques années au cinéma est-européen, alors récemment découvert et mis
en vogue, et qui le traitait d'intimiste. Cet intimisme-là, ce ras du sol et de la
peau, ce cinéma superficiel (tchèque surtout) n’existait qu’à l’ombre (portée, sup
portée) d’un interdit majeur : celui de filmer le pouvoir. Aucun film n’émanant des
pays de l’Est, hormis les indécidables métaphores jancsiennes, où le pouvoir fût
seulement désigné, incarné, où la question de sa figurabilité fût prise en compte.
Ou plutôt, le seul à l'être était le pouvoir sci-entifique, pouvoir de nommer, méta-
langage, voix de la science qui n’a pas à dire pourquoi elle est toujours off. Qu’on
se souvienne d'One affaire de cœur. Sur le fait divers le plus banal (un dératiseur
commet un crime passionnel) venaient « se greffer », insituables et bavards, sexo
logues, criminologues, etc. L’humour de Makavejev se jouait entre ces deux
pôles : vécu naturaliste d’un côté, métalangage sur le vivant de l’autre. L’essentiel,
c’était que l’appareil lui-même, en tant qu’il sécrète du savoir et des experts pour
un pouvoir politique donné, ne soit jamais mis en cause, filmé. Vérité du révision-
nisme au pouvoir : il est cause de tout, mais jamais en cause, jamais en film.
Zanussi procède de même, avec plus d’audace, l’humour en moins. Chez lui
aussi : discours (chu) d’en haut et regard (myope) d’en bas. Métalangage et englue
ment, stratégie de la carrière et vécu du jour le jour. En haut, des discours qui
peuvent se prononcer n’importe quand sur n’importe quel sujet, discours sans
lieu et qui se reconnaissent au ton dont ils s’énoncent : sans réplique. En bas, le
regard qui connote et qui désire donc, mais rien de dénotable, rien même de
notable. Entre les deux, un rien qui est le lieu où Zanussi (ex-scientifique et artiste)
s’ancre avec son film. Toute image de la série d’en bas (« vécu », « naturalisme »,
etc.) est susceptible, passible, de devenir à tout moment l’objet d’un discours dont
le lieu n’a pas à être dit et encore moins montré. Entre le pas-encore-vu du regard
myope (vision, visée) et le toujours-déjà-su de l'appareil de savoir, s’engage une
course de vitesse dont les plans mêmes, les images, soht les enjeux. Exemple : Fran
tisek, au comble de la dépossession et au seuil du mysticisme, va visiter un
monastère où vivent loin de tout des moines cacochymes. La caméra erre avec
lui derrière les moines agenouillés et s'attarde sur le haut de la nuque rasée de
l’un d ’eux. Double intériorité donc, celle du regard de Frantisek et celle du cer
veau du mystique, redoublée de deux écrans : les lunettes, la boîte crânienne. A
ce moment précis, plan de coupe de la coupe d’un cerveau dessiné au tableau noir
de quelque université; une voix off. commente et désigne la zone, localisée, des
états mystiques. Double coupure, et du corps et du plan, qui dit qu’il n’y a pas
de repli où ne puisse venir retentir le discours off.
Dans une scène étonnante, au début du film, des étudiants s’interrogent sur leur
carrière, leur métier, leur rôle, leur responsabilité de scientifiques. Un seul ose
I
60 Critiques.
La glace-sorcière
(La F em m e au x bottes rouges)
La Femme aux bottes rouges, plutôt méprisé par la critique, et boudé par le
public, est cependant l’un des quelques films intéressants que nous offre en ce
moment, dans son évidente clôture, la production dominante. Intéressant en ce
sens qu’il s’intéresse à quelque chose, voire à quelques choses : la peinture évidem
ment, la figuration plus généralement, le tableau, le trompe-l’œil, le regard, et ce
qu’il advient de tout ça dans l’espace cinématographique, et le rapport à tout cela
du désir et de ses soutiens imaginaires, et plus particulièrement, quant au désir, ce
qu’il en est de celui d ’une femme. On avouera que ce n’est pas mal, même si,
peut-être, cela se limite au plaisir des effets d’un jeu, somme toute innocent et
agréable.
Ce jeu n’est pas tant la symbolique partie, sur triple échiquier de verre, que dis
putent Catherine Deneuve et Fernando Rey, que la petite perversion dont Juan
Bunuel affecte l’espace cinématographique. C’est un jeu avec le champ-contre
champ.
Le champ-contrechamp, on le sait depuis l’article d'Oudart sur La suture, cons
titue le dispositif nodal de la mise en scène dite classique, par où se trouve homo
généisé et fermé le champ spatial de la fiction, impliquant le spectateur dans son
drame par le raccord des regards à l’oblique de l’axe de l’objectif. Classiquement,
le champ spatial ainsi redoublé en miroir est continu et « réaliste*. Le raccord,
qui est essentiellement celui des regards, de part et d’autre, des protagonistes,
efface la coupure, la discontinuité, !a béance entre le champ et le contrechamp (de
cet effacement la cicatrice serait, si l'on veut, la collure des deux bouts filmiques).
Tout est fait pour que le spectateur oublie cette discontinuité, cette béance, ne
songe pas par exemple que le tournage du côté « champ > et celui du « contre
champ » ont pu se faire à des mois et des centaines de kilomètres de distance (le
champ-contrechamp impliquant évidemment toujours un resserrement de temps
et d’espace). C’est d’un jeu avec cette discontinuité réelle et cette continuité imagi
naire que Juan Bunuel tire, avec un certain bonheur, ses effets fantastiques.
Dans ce film, c'est le champ-contrechamp qui domine, mais les pouvoirs magi
ques accordés à Deneuve selon le postulat de la fiction (c’est le même que dans
An rendez-vous de la mort joyeuse et le procédé est également le même) y pro
duisent une discontinuité fantastique, une perturbation d’un champ à l’autre.
L’agent de cette perturbation, c’est le regard de Deneuve. C’est ainsi que l’envoyé
de Fernando Rey, rencontrant en contrechamp ce regard, se retrouve — en un
second contrechamp qui recadre le champ initial — coiffé d’une godasse boueuse ;
ou que Fernando Rey, offrant (contrechamp) à Deneuve un verre d’armagnac, se
voit (second contrechamp recadrant le champ initial transformé) tenir au lieu de
bouteille une tête de porc, etc.
62 Critiques.
Mais dans Chinatown au contraire, c’est la répétition qui joue ce rôle, le même
qui est valorisé.
Ce sont d'abord les déterminations historiques propres au genre thriller pour
lesquelles le scénario marque un certain intérêt. A savoir qu’il s’agit au départ
d’un genre social, porté par des écrivains souvent progressistes (Hammett,
Chandler), et se branchant directement sur l’après-coup de la grande crise de
1929. De celle-ci, il refléta symptomatiquement l’effet de malaise auprès des
couches moyennes, reproduisit le climat moral de l’époque dans sa violence, son
cynisme, son pessimisme, et tenta d’en tirer quelques leçons (perversion du monde
de l’argent et de la grande bourgeoisie chez Chandler et Hammett).
Ces caractères propres, reproduits minutieusement dans Chinatown, dessinent un
tableau où Pon n’a pas de mal à retrouver aujourd’hui des résonances étrangement
familières. Pas besoin pour cela de forcer le trait. Y suffit la présentation de situa
tions menaçantes, et de personnages perdus et malheureux en quête d’une vérité
qui leur est sans cesse dérobée. Aucun anachronisme dans cette reproduction (celui
qui effraie tant les auteurs de films fantastiques ou de vampires actuels). Et même,
a contrario des « policiers à surenchère », accentuation de Pidée d’errance, d’opa
cité du monde, de trouble des conduites : ruses compliquées (les deux montres
sous la roue de l'auto), coups d’éclat inutiles (la page arrachée à la règle), mau
vaises déductions, bévues (Evelyn Mulwray que Gittes ne voit pas dans son
bureau), etc. Envers exact (mais non parodique) de l’image du « dur », du gestuel
de « la puissance et de la désinvolture » vers lequel tendit un peu plus tard le
thriller. La vérité pitoyable du mythe : impuissance et peur.
Ce rapport à l’origine est d’ailleurs reproduit en abyme comme thème : c’est
celui de l’innocence perdue, du même qui revient en toute connaissance de cause.
Ce thème, c’est Chinatown.
Il est fait allusion par Gittes, le détective, à une histoire ancienne au cours de
laquelle une femme qu’il aimait avait trouvé la mort. Cela se passait à Chinatown,
district où il enquêtait pour le compte de la police. Cette affaire l'avait bouleversé,
et il avait fui définitivement le lieu maudit. Or, peu à peu, le monde de Chinatown
fait retour dans la vie de Gittes (les domestiques chinois de Mulwray, le lieute
nant Escobar, le rendez-vous final). Ainsi le cauchemar de Chinatown va se repro
duire, dans des termes presque identiques : la femme aimée sera détruite par son
père incestueux — Noah Cross, le patron de la ville — devant Gittes impuissant,
qui n’avait rien su prévenir ni éviter.
64 Critiques.
Derrière tout cela, mieux vaut ne pas chercher trop d’intentions « critiques ». Car
cette représentation de l’Amérique (angoisse et misère morale) tournée vers le
passé s’accompagne d’un refus absolu et parfaitement concerté de regarder ail
leurs : dégoût peut-être, mais certainement aussi fascination de Chinatown, du
décor mensonger, de la violence primitive, de la mort. Chinatown, c’est aussi
Hollywood, un Hollywood crépusculaire aux lumières presque éteintes, mais qu’on
ne peut se décider à quitter. Et Gittes, le double du spectateur, voyeur impuissant
comptant les points d'une partie qui se déroule sans lui (parce que lui non plus
n’a pas d’ailleurs où regarder).
Tableau lugubre, à base de désenchantement, de régression, de pulsion de mort.
Mais n’eSt-il pas, au fond, propre à satisfaire tout le monde aujourd’hui ? Ne ren
voie-t-il pas aussi à l’inutilité du savoir (le sien par exemple), au nihilisme
commode, au catastrophisme stéréotypé, à la fin dérisoire des idéologies et des
prophètes ? Avec derrière cela l’idée que le capitalisme court de lui-même à sa
perte, qu’il n’est besoin de personne pour l’achever. Polanski, pendant ce temps,
préfère jouir du cadavre exquis, même s’il sent un peu la charogne.
Pascal K a né.
BULLETIN D'ABONNEMENT
l ’i i /ti i' i' s i l a
LE CINEMA ET LA PALESTINE
— Scènes d’occupation à Gaza : 25 mn, réalisateur : M ustapha
Abouali.
— Agression sioniste : Les bom bardem ents des camps palestiniens au
Liban le 8-7-72 ; réalisateur : M ustapha Abouali, 25 mn, n. et bl.
— D e toiute m on âm e et avec m on sang : Sur les massacres de sep
tem bre 1971 en Jordanie ; réalisateur : collectif ; 35 mn, n. et bl.
— Histoire de la Palestine : De Balfour à la guerre de 1967 ; réalisa
teur : collectif français ; 12 mn, n. et bl.
— Révolution jusqu’à la victoire : Production News réel, U.S. A., 52 mn,
n. et bl.
— Palestine vaincra : Réalisateur : Jean-Pierre Olivier ; 40 mn, n. et bl.
• D IS T R IB U T E U R : Librairie Palestine, 24, rue de la Réunion,
75019 Paris. Tél. 370-01-56.
— Palestine : Long métrage couleurs ; réalisateur : Paul-Louis Soulier.
• D IS T R IB U T E U R : Association solidarité France-pays arabes,
12-14, rue Augereau, 75007 Paris. Tél. 555-27-52.
— Kafr-K assem : Long métrage couleurs ; réalisateur : Borhan Alaouié.
• D IS T R IB U T E U R : M.K.2 Productions, 55, rue Traversière,
75011 Paris. Tél. 307-92-74.
Edité p ar les éditions de l’Etoile - S.A R.L. au capital de 20 000 F - R.C. Seine 57 B 18 373 - D épôt à la date de paru tion
C om m ission paritaire n° 22 354
im prim é p ar l’im prim erie de C hâtelaudren 22170 Le directeur de la publication : Ja cqu es Doniol-Valcrozc
P R I N T E D 1N F R A N C E
l’art vivant
l’avant-garde artistiq u e cinéma
éditions galilée
politique
michel bosquet
écologie
et
politique
Seule peut rompre avec la croissance une société
fondée sur le principe inverse : « C e qui est bon
spécial pour tous est seul digne de toi. Seul mérite d’être
produit ce qui ne privilégie ni n’abaisse personne. >
Seules les sociétés sans privilèges n’ont pas de
marcel duchamp
ou
abonnez «vous le grand fictif
Pas d’œuvre d ’art à notre époque qui ait autant
suscité l’imagination des critiques que La Mariée
m ise à nu par ses célibataires, m êm e, soit le Grand
un an: 6nos .. France 40 frs Europe 50 frs Verre, auquel Marcel D u ch am p travailla de 1912
à 1923.
deux ans: 12 nPs .......... 70frs ..... 90frs Mais la lecture ici proposée, à partir d ’une source
nom....... .... _ ......... ......... que nul n’avait songé à exploiter, est destinée à
ad resse complète......................... ........ bouleverser la fortuna critica de Vopus m agnum
du champion.
1 vol., 13,5 X 21,5, 176 pages, 12 ill. hors-texte. 26 F
O chèque bancaire □ mandat
□ ccp P a ris 25433 79 à T ordre de: diffusion
CHRONIQUES DE I ’ART VIVANT
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te l 5221319 I C.D.E. - Sodis
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A N TI-R ETR O :
Entretien avec M ichel Foucault
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C IN EM A D E LUTTE :
“ Cinélutte ” Histoires d ’A
Chili : Entretien avec M iguel Littin
Réflexion sur le cinéma algérien 2
Critiques :
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Action culturelle et Ordre moral :
Entretien avec Pierre Gaudibert
253
C IN EM A ANTI-IM PERIALISTE
E N AM ERIQUE L A T IN E
Bolivie : Entretien avec Jorge Sanjines
Chili : La Terre Promise
AN TI-R ETR O (suite)
Critiques :
Le fantôme de la liberté, ld i Am in Dada
L'exorciste
L'heure de la libération a sonné
(Entretien avec H einy Srour)
Les rencontres de Montréal
LES CAHIERS A U JO U R D ’H U I (suite)
254-255
CHILI 1970-1973 :
Appareils Idéologiques d’Etat
et Lutte de Classe.
(Entretien avec Armand Mattelart.)
Critiques :
Histoires d A y Bicots-nègresy vos voisins
Vincent, François, etc
Kasbima Paradise
K a fr Kassem
C IN EM A ET H ISTO IRE L
BRECHT.
Extraits du Journal de travail (inédit).