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Photographies (suite)
L ’empire des sens, L’affiche rouge, Novecento
Entretien avec Francis Reusser
N°_270 12 F
I
t
cahiers du
CINEMA
270 SEPTEMBRE-OCTOBRE 1970
S.M. EISENSTEIN :
REDACTION : Pascal BONfTZER, Jean-Louis COMOLLI, Serge DANEY, Thérèse GIRAUD, Pas
cal KANE, Serge LE PERON, Jean NARBONI, Jean-Pierre OUDART, Serge TOUBIANA. SE
CRETARIAT DE REDACTION : Serge DANEY et Serge TOUBIANA. ADMINISTRATION : Serge
DANEY et Serge TOUBIANA. Les manuscrits ne sont pas rendus. Tous droits réservés.
Copyright by les Editions de l'Etoile.
CINEMA
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110 F) 206 - 200 - 209 - 210 - 211 - 212 - 213 - 214 - 215 - 216 - 217 - 210 - 219 - 222 - 224 -
225 - 220 - 229 - 230 - 231 - 232 - 233 - 240 - 241 - 244 - 247 -,240 - 249 - 250 - 253 -
256 - 257 - 264 - 265
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La quatrième dimension du cinéma
par S.M. Eisenstein
6 S. M. Eisenstein
Le texte qui suit a été rédigé, en deux fois, en 1929. La première partie,
écrite en juillet, paraît dans la revue K ino le 27 août 1929 (soit une
semaine après le départ d’Eisenstein, Alexandrov et Tissé pour leur
"tournée” européenne et américaine). La seconde partie, écrite sans
doute en août-septembre 1929, et probablement terminée en Suisse, ne
fut pas publiée en U.R .S.S. à l’époque. La première publication eut lieu,
en anglais, dans la revue Close-up, en avril 1930 ; la traduction avait été
assurée par E. lui-même.
Voilà j u ste un an, — le 19 août 1928, alors que je m ’étais pas e nc ore mis
au montage de La Ligne générale, j ’écrivais dans La Vie de l ’art, n° 34, à
propos de la tournée du théâtre japonais 1 :
Les signes distinctifs dom inants de deux fragm ents situés l’un à côté de
l’autre sont mis en tels ou tels rapports conflictuels, d ’où il résulte tel ou
tel effet e x p re s s if (nous voulons parler ici d ’un effet de p u r montage).
En effet,
On est e nc ore loin de savoir si cette série fonctionne sur la "vie ille ss e ”
ou sur la " b l a n c h e u r " .
8 S. M. Eisenstein
Et cette série peut se poursuivre très longtemps avant que se rencon tre
finalement le fragment — l’index qui. soudain, " b a p t i s e r a ” foute la
série, dans tel ou tel " signe distinctif” .
Le c adre ne d e vie ndra jam ais une lettre, il restera toujours un hiérogly
phe 3 multivoque.
Le fait est que la dom in ant e (avec toutes les clauses co nc ern an t son
ca ractère relatif), quand bien m êm e elle est la plus forte, est loin d'être
l'unique stimulus d 'u n fragment. Par exe mple, l’excitation sexuelle
(sex-appeal) qui ém a ne d ’une belle héroïne américaine est acco m pa gn ée
d ’excitations : liées à ia facture, le matériau de sa robe, aux vibrations
lumineuses (caractère de l’éclairage), à la race et la nationalité (positi
ves : ” l'Américaine bien de chez n o u s ” ou négatives : "colonisatrice-
e x plo iteus e ” pour un public noir ou chinois), aux considérations sociales
et de classes, etc.
En un mot, le stimulus central (soit, par ex empl e, le stimulus sexuel
dans notre exemple) s ’a cco m pa gn e toujours de tout un complexe de
stimuli secondaires .
Si. en a c oust ique, ces sonorités dérivées s ’avèrent être uni quement des
éléments " p a r a s i t e s ” , en musique, si l'on en tient c om pte à la c o m p o s i
tion. elles s'a v èr e n t être l'un des plus merveilleux moyens d'a c ti on des
co mpos ite ur s de gauche 5 (Debussy, Scriabine).
Ainsi, ce qui est pris pour signe distinctif général du fragment, c ’est sa
sonorité physiologique globale toute entière, en tant q u ’unité com plexe
de tous les stimuli qui la form ent.
Et p our le fragm ent de m ontage, cela s ’a vère être la m êm e chose que les
procé dé s du Kabuki pour les scènes prises isolément (voir au début).
Ce qui est pris pour signe distinctif fondam ental du fragm ent, c ’est son
effet totalisé final sur la substa nc e corticale en entier, in d ép e n d a m m e n t
des voies par lesquelles les excitations additionnées y sont parvenues.
Et préc isém e nt, parce que c ’est le prem ier film m onté sur Je principe
de l’h a rm onique visuel.
Dans bien des cas. il est vrai, et dans La Ligne générale elle-même on
peut déjà trouver de telles com binaisons " 'sy n th é tiq u e s ” de montage
tonal et de montage harm onique.
Par exem ple, les "plo n g e o n s sous les ic ô n e s " dans la " p r o c e s s i o n " ,
ou la sauterelle et la faucheuse, m ontés visuellem ent en fonction de
l’association sonore, avec misc-en-évidence également intentionnelle de
leur similitude spatiale.
Mais sur le plan de la m éthode, ce sont, bien e nte ndu, les constructions
sans dom inante qui sont dé m onstra tive s. Ou bien celles où la dom inante
apparaît sous l’aspect de la form ation purem e n t physiologique d ’une
tâche (ce qui revient au même). Par exem ple, le m ontage du début de la
" p r o c e s s i o n " selon le " d e g r é de la saturation par la c h a le u r " des divers
fragments, ou le début du " s o v k h o z e " selon une ligne " c a r n i v o r e " . Les
conditions des disciplines e xtra-ciném atographiques posant les signes
physiologiques d'égalité les plus inattendus entre des matériaux logi
quem ent. formellement et usuellement tout à fait neutres les uns par
rapport aux autres.
C 'e s t " s u r la ta b le " que j'ai moi-même déc o u v ert cette particularité du
montage de La Ligne générale q u ’on vient d ’e xposer de façon e x tr ê
mement tranchante.
12 S. M. Eisenstein
Quand il a fallu raccourcir et couper.
Le critère de leur assem blage sem ble être hors des critères formels
habituels, au ciném a.
La quatrièm e dimension ?
Einstein ? M ystique ?
Etant en possession d 'u n outil de conna issa nce aussi excellent que le
ciném a, qui résoud par la quatrièm e dimension m êm e son phé n o m è n e
primitif — la sensation de m o u v em e n t — nous a p pre ndrons bientôt à
nous orienter c o n c rè tem e n t dans la quatrièm e dimension sans plus de
façons que dans nos propres pantoufles.
La 4e dimension du cinéma 13
Et il faudra po se r le p roblèm e de la... cin quièm e dimension !
Mais, l’h a rm onique visuel et l’h a rm onique s onore, e ux, sont des g r a n
deurs de m ê m e dim ension.
Pour les d e u x , une form ule nouvelle et similaire intervient ; "je res
s e n s *>» 6.
C ’est dans le conflit co n tra p u n c tiq u e entre les h arm oniques visuels et
sonores que naîtra la com position du film s onore soviétique.
14 S. M. Eisenstein
Il
/. L e m o n ta g e m é tr iq u e .
Et, c ’est pourquoi on les rencontre toujours chez les grands classiques
dans tous les dom aines :
Vertov où le module métrique est d 'u n e telle com plexité m athém atique
q u ’on ne peut en établir la loi que " t o i s e en m a i n " , c ’est-à-dire, non par
la perception mais par la m ensuration.
2. L e m o n ta g e rythm ique.
Ici. dans la déterm ination des longueurs effectives d e s fragm ents, in
tervient c om m e un élément d ’im portance égale la n ature de ce qui e m
plit leurs cadres.
16 S. M. Eisenstein
La 4 e dimension du cinéma 17
Mieux e n c o re , par l’introduction d ’un matériau plus intense dans les
m êm es c aractéristiques de tem po.
3. Le m o n ta g e tonal.
Ce terme est introduit pour la prem ière fois. Il constitue le stade sui
vant, après le m ontage rythm ique.
Mais ici, dans le cas prése nt, le m ouvem ent est com pris dans un sens
plus large. Ici, la notion de m ouvem ent e m b ra s se to n te s les sortes de
variations venant du fragment.
18 S. M. Eisenstein
Ici. le montage est placé sous le signe de la sonorité émotionnelle du
fragment. Qui plus est, de la sonorité dominante. Du ton général du
fragment.
Seules les unités de mesure sont différentes ici. Et les grandeurs me
surées sont autres.
Dans un autre cas. quand on définit un fragment par sa " son or ité
a ig u ë " , il est fort aisé de reporter cette définition à la prédominance
dans le cadre des éléments à angle aigu sur les éléments en forme d ’arc
(cas de "tonalité gr aph iq ue ").
L 'e xe m pl e le plus typique de montage tonal est celui qui joue sur une
combinaison de degrés de soft-foeus 9 ou de différents degrés de nette
té.
Ce qu'il y a d'in tér ess an t ici, c ’est qu 'à côté de la dom inante tonale
fondamentale, fonctionne également une espèce de seconde do m ina n
te, une dom ina nt e rythm ique secondaire.des fragments.
Ici aussi, l’intensification des tensions s ’effectue selon une ligne d ’ac
cumulation d 'u n seul et m êm e signe musical, celui de la dom inante.
Dans le P otem kine, du gris foncé au blanc brum eux (justifié du point
de vue du réef par V ” a p p ro c h e de l’o r a g e " ) , c ’est-à-dire-selon la fré
quence des vibrations lumineuses qui a u g m e n te n t de fr é q u e n c e dans
un cas et d im inuent de fréquence dans l ’autre.
4. L e m o n ta g e harm onique.
Je pense que cela rep ré sen te aussi une progression d ’une étape de
l'un à l’autre.
Lu 4* dimension du cinéma 2r
C 'e s t ainsi q u 'e s t m ontée, par exemple, " la F e n a is o n " (La Ligne g é
nérale). Certains fragm ents sont filmés — " u n i v o q u e m e n t " — en un
seul m o u v e m e n t, d ’un bord à l’autre du cadre, et j e riais de tout mon
c œ ur en obse rva nt la partie la plus im pressionnable du public se balan
cer en c a dence d ’un côté à l’autre avec une vitesse croissante à m esure
que les fragments raccourcissaient. L'effet est le même que celui du
tam b o u r et des cuivres jo u a n t une simple marche.
Fait curieux, au cours de l’analy se, nous avons posé, absolum ent
sans nous en a pe rc e voir, un signe d ’égalité essentiel entre le rythm e et
le ton. en établissant entre eux une équivalence semblable à celle que
j'a v a is naguère établie entre les notions de cadre et de m ontage.
Et si, dans le prem ier cas, sous l’influence du m ontage ” style cla que t
t e s ” , les bras et les j a m b e s tressaillent, dans le second cas, en re v a n
che, en p résence d ’une excitation intellectuelle com binée a u tre m e n t,
ce m êm e tressaillem ent a lieu de m anière tout à fait identique dans les
tissus du s y s tè m e n erveux s u p é rie u r de l’appareil de la pensée.
SOUSCRIPTION
En juillet dernier, les CAHIERS lançaient une souscription qui devait les aider à sortir d'une grave
crise financière. Notre objectif était de récolter la somme de 50 000 francs auprès de nos amis, de nos
lecteurs et abonnés.
D'ores et déjà, nous pouvons dire que cet appel a été entendu puisque nous avons collecté la somme de
20 000 francs, plus un assez grand nombre d ’abonnements à 100 francs.
Mais nous sommes encore loin d’avoir atteint l’objectif fixé.
Il nous faut assez vite trouver les quelque 30 000 francs qui pourraient nous aider à sortir d’une
situation difficile.
Pour que leur travail continue, les CAHIERS ONT BESOIN DE VOTRE AIDE I
N O M _________________________________________________
cahiers du
Adressé ___________________________________________________________;_______________________________________________
CINEMA Dons • ________________________________________________________________________________________________
2. Le mot kadr, utilisé systé m atiquem ent par E., nous a semblé
mieux rendu par " c a d r e ” — malgré le cara ctè re inusité de ce mot —
que par image ou plan (com m e on le traduit souvent). Le " c a d r e ” ,
chez E.. implique une p e n s ée de la mise-e n-cadre” (m izankadr) qui ne
se ramène pas au simple " c a d r a g e " (voir le texte Hors-Cadre,
c onte m pora in du présent article ; O .C ., tome 2, p. 282 — traduction
française : Cahiers N° 215).
10. Le passage suivant a été biffé sur le m anuscrit : " L e type le plus
com plexe et le plus captivant de construction relevant de la dernière
catégorie sera le cas où est pris en considération non seulem ent le
conflit des fragments en tant que complexes physiologiques de " s o n o
rité” . mais encore où la possibilité est réservée à leurs stimuli addi
tionnés d 'e n tr e r de plus en inter-ielations conflictuelles indépendantes
avec les stimuli c o rre s p o n d an ts des fragments voisins.
Nous obten o n s alors une polyphonie originale. Un o rchestre original
entrelaçant organiquem ent les parties indépendantes des divers ins
trum ents qui m ènent leurs lignes à travers le com plexe général de la
sonorité orchestrale.
C 'e s t ce q u 'o n a obtenu par endroits dans les passages les plus réussis
de La Ligne générale (par exem ple, la deuxièm e partie et. dans celle-
ci. tout particulièrem ent, ” la p r o c e s s io n ” ) .”
11. Jeu de mots pratiquem ent intraduisible e n t r e jiv o p isn o s i' (pictura
lité. pittoresque) e tjiv o tn o s t' (animalité, bestialité, brutalité).
85 F Collection 1972-1973 : n° 234/235 - 236/237 - 238/239 - 240 - 241 - 242/243 - 244 - 245/246 -
( + 5 F pour frais de port) 247 - 248.
75 F Collection 1974-1975 : n° 249 - 250 - 251/252 - 253 - 254/255 - 256 - 257 - 258/259 -
( + 5 F pour frais de port) 260/261.
130 F Collection EISENSTEIN : Nous offrons à nos lecteurs la collection complète des vingt-
(+ 12 F pour frais de port) trois numéros dans lesquels ont paru les textes d'EISENSTEIN (n° 208 à 211. 213 à 227,
sauf le n°223 épuisé, 231 à 235), au prix spécial de 130 F ( + les frais de port). Cette
offre est valable dans la limite des exemplaires disponibles.
P hotograph ies. 3
La surimage
par
Pascal Bonitzer
Ce n’est pas du premier coup que j ’ai ressenti cette gêne devant la première
page de couverture du N° 268-269 des Cahiers. Ou plutôt, cette gêne m’était
masquée par une autre, plus contingente, provoquée par le titre « Spécial ima
ges de marque » que jé trouvais peu explicite, et par la non spécificité cinéma
tographique de la photo pleine page. Ce n’est qu’après avoir lu l’article d ’Alain
Bergala. « Le pendule », — à quoi cette photo célèbre et inconnue se réfé:
rait — que j'ai commencé à regarder, ou plutôt à me sentir regardé, par ce bonze en
flammes.
Cela fait un certain temps que nous mettons l’accent, quant à la mise en scène,
sur le dispositif d ’énonciation, soit sur l’aspect mise-en de la mise en scène,
occulté par la consistance de la scène : ce que nous appelons le hors-champ.
Les problèmes idéologiques posés par et dans le cinéma se concentrent en
effet, comme nous avons tenté multiplement de le montrer, de façon cruciale
dans ce hors-scène de la mise en scène, dans cet espace off, invisible, où se
tirent les fils des effets dont nous, spectateurs, sommes agités. C ’est dans cette
perspective qu’une analyse de la photographie, et surtout de la photo histori
que, trouvaitpnaturellement sa place* se voyait même nécessitée du fait que le
cinéma inclut, tout en la déplaçant, une réflexion sur la photographie. Les
analyses de Bergala et d ’Henry défrichent, avec finesse, prudence et pertinen
ce. un terrain dont la réflexion sur le cinéma ne peut que se trouver enrichie (on
sait en outre qu’aujourd’hui, ce qui se fait de plus avancé dans le cinéma
travaille directement sur la photographie historique ; cf. les derniers Godard-
Sonimage ou p. ex. Einleitung de Straub-Huillet).
30 La surimage
Et j ’en viens ainsi, enfin, à mon malaise. Il y a donc cette photo de Vietnamien
en pleurs, sous un parapluie. Il y a. à côté, un peu plus bas, — face à un blanc
sous cette p h o t o — la phrase, avec laquelle je me sens d ’accord : G« Avant
tout , l'espace de la représentation photographique ne doit pas se laisser soup
çonner comme espace d ‘énonciation ». Ou, plus bas encore : « Le grand angu
laire, enjin, travaille massivement au bénéfice de l ’humanisme pleurnichard :
il isole le personnage, la victime . dans sa solitude et sa douleur. » C'est vrai, et
il suffit de se représenter l’insertion de cette photo dans Paris-Match. Mais
voici que justement cette photo est sortie de l’espace d ’énonciation Paris-
Match, — pour lequel, sans doute, elle était faite— et qu’elle est là, toute
petite (alors qu'elle a dû être dans une pleine page, une demi-page, ou une page
et demi), dans une colonne de blanc à côté d'un texte qui ne la fait pas mousser
mais l’analyse sèchement afin de faire ressortir ce qu’elle cache : l’idéologie de
son dispositif d'énonciation. Or elle est là, d ’ailleurs plusieurs fois répétée, et
quelque chose reste, résiste à l’analyse, indéfectiblement. C’est qu’à côté,
au-dessus, des mots « humanisme pleurnichard », il y a quand même ceci que
ce Vietnamien pleure : en dépit de la mise en scène, en dépit de l’encadrement,
de rénonciation photographique et journalistique (ordure de journaliste !) il y a
l’énoncé des larmes. Voyons : faut-il, sous prétexte de sécher les nôtres afin de
continuer le combat, sous prétexte qu’elles alimentent « l’humanisme pleurni
chard » et « l’identification poisseuse » (dont l’abjection n’est plus à démon
trer, ce n'est pas à quoi j ’objecte), sauter par-dessus ces larmes, cette douleur,
leur donner congé parce qu’elles ont été confisquées par « l’idéologie dominan
te » ? Ce n'est pas ce que dit Bergala, je le sais : « Si le pouvoir se sert des
images, c'est toujours dans la crainte d'être débordé ou trahi par le pouvoir
des images, dans l'angoisse d'un retour de signification, comme on dit d ’un
retour de flam m e. »
rien à voir avec la peinture. Une photographie peut bien mimer un tableau,
ressembler à s ’y méprendre à un Monet, un Corot, un Renoir..., on sent bien
que c ’est de tout autre chose qu’il s’agit, que la façon dont l’objet y est capturé
est tout autre. L’objet ne crie pas de la même façon sur une toile et sur une
photo. L'invocation ne vient pas de la même façon, et pour cause.
Les exemples ici choisis sont sans douté extrêmes, puisque c ’est littéralement
que l’objet y crie, puisque ce cri y est visible, soit dans la bouche même des
photographiés, soit dans l’horreur des flammes qui ceignent le corps paisible du
bonze. On ne voit guère ce cri, évidemment, dans les photos plus apprêtées, les
photos de magazines de mode, photos qui miment très souvent — composition,
pastel des couleurs, douceur du grain, etc. — la peinture. Déshabillé celle-ci,
touché le nerf de la photographie, du corps, on l’y retrouve pourtant, ce cri,
cette étincelle de mort, cette tache obscène du réel. (Toute photographie est
obscène).
Le problème que pose toute photo de ce genre (au moins), est donc bien un
problème d ’énonciation : brancher sa voix sur le cri de l’objet photographique,
sur cet énoncé vif et inarticulé. C’est précisément ce qu’a fait Godard — ce
qu’ont fait, soyons justes, Jean-Luc et Sonimage — dans l’émission sur la photo
de Sur et sous la communication. De la photographie considérée comme une
extorsion : ces corps tordus, calcinés de napalm ou de misère, ces suppliciés,
ces morts, ces dévastés, les a-t-on payés, demandait-il, pour la photo en or
qu’ils offrent avec une inconsciente et atroce générosité, comme on paye les
mannequins, les cover-girls ? Question profondément brechtienne (au point où
Godard, au-delà du brechtisme, est Brecht) par laquelle apparaît, de façon
tutoyante, comment, aujourd’hui, dans notre société, la mort, la misère payent.
La misère paye, on le sait depuis Marx,delaplus valuequ’elle produit. Maisgrâce
à la photo et aux média, elle paye encore d'être la misère : non seulement par son
travail, par son surtravail, mais encore par son image. Elle fait de la surimage.
(Photographiés de tous les pays, unissez-vous !).
34 La surimage
C’est pour ces raisons qu’on ne saurait, me semble-t-il, et malgré les apparen
ces, parler sur une photographie, mais seulement en elle. Pas plus qu’ailleurs il
n’y a ici de métalangage. C ’estde quoi témoigne à sa manière le texte de Barthes
sur « Le Troisième Sens » : le sens obtus est cette limite proprement photogra
phique de l’image où la description objective craque et où affleure, avec le
fantôme du réel, la voix du sujet. Jeu pervers, fétichiste, que ce texte, dans la
tentative qui est la sienne de décrire ce qui justement fuit la description,— c’est
l’art du haï-ku, paradoxal dans l’espace théorique — , de donner forme à l’in
forme et sens (même obtus) à ce qui manifestement le déçoit (le sens du sens
obtus, c ’est « l’inversion, le malaise et peut-être le sadisme »). Evidemment le
métalangage ici ne tient pas. Quand Bergala parle de « la casquette du petit juif »
ou « du masque batracien du petit Vietnamien », on peut tomber d’accord qu’il y
a là un bout de réel, un point d ’accrochage du regard ; on peut également
s’accorder sur la justesse de l’épithète « batracien » (connoté d'ailleurs par la
fillette nue du second plan, semblable à une grenouille d ’expériences galvani
ques), mais après ? On reste court. Car ce qui se trouve photographié n'est pas
ce « masque batracien » (qui serait l’œuvre du peintre) mais ce qui en lui hurle
— invoque — et témoigne. Le problème qui se pose ainsi devant toute photo
graphie, en tant que telle, est : comment rendre justice à son énoncé, au-delà de
la barre de son énonciation ? C’est le geste de Godard, dans l’émission citée, et
c ’est un geste de division.
Francis R eusser: Plus que jamais, au vu des servir à quelqu’un. Ainsi, j ’ai rencontré des mili
différents appareils politiques en présence, tants gauchistes à Locarno incapables de dire
compte tenu de la façon dont ils se définissent et qui ils étaient.
de ce qu’ils proposent, la violence révolution
naire est à l’ordre du jour avec de moins en Question : Com m ent Le Grand Soir a-t-il été
moins de forces. Il faudrait penser à ça : plus la écrit ?
violence nous paraît nécessaire, moins nous
sommes capables de l’exercer. La citation de Francis Reusser : On n’a pas encore trouvé ce
Marx par Raoul (dirigeant de ^«Organisation ») : qui, dans l’écriture, nous permettait de recoder le
« La bourgeoisie ne s'en ira q u ’à coups de fusil travail du cinéma. En plus, comme l'essentiel de
et pas autrem ent » continue de nous interroger. mon travail était de m'attaquer au mode de repré
Pour l'instant, aucune réponse n’est donnée. Ni sentation, il fallait que celui-ci soit déjà mis en
dans les faits, ni sur la manière dont cette vio question dans l’écriture. Donc, je ne pouvais pas
lence parviendrait à se dépasser, et, ainsi, à de entrer dans un processus de type romancé. Il
venir peut-être inutile. Le seul embryon de ré s’agissait de mettre en jeu simultanément des
ponse en Europe occidentale est dû à Baader ; interrogations liées à la fable, à la dramaturgie,
c'est à la fois une mauvaise et une bonne répon aux moyens techniques qui devaient être pensés
se... Cette question, généralement évacuée, oc dans leur signifié, cela revenant à demander ce
cultée, est liée à celle du pouvoir. Il faut nous que produisait la lumière, ce que produisait un
demander si, au terme de cette violence, il y a le visage, ce que produisait un cadrage... Je ne sa
pouvoir d’Etat. S ’il s’agit de ça, on n’y coupera vais pas très bien organiser ces éléments dans
pas. Si, au contraire, on peut envisager d ’autres une construction graphique. Il faut se demander
modes de production des différents pouvoirs, d'abord ce qui provoque l’idée d'un film, puis
qui se liquideraient en tant que tels, il est possi comment organiser cette idée dans le film. Le
ble d ’imaginer différents processus susceptibles premier travail dont il importe à mon avis de se
de modifier les choses maintenant. servir maintenant est celui de Brecht. Il faut ré
soudre les questions qu'il pose à propos de la
nécessité de tenir tel ou tel discours et de l’ins
Question : Dans ton film, la Suisse a l'a ir d'un crire dans des formes qui soient elles-mêmes
pays policier... parties du discours, à tel point que l’utilisation
de ces formes permette de vérifier une position
Francis Reusser : Sans qu’il y ait un flic dans le politique. L’écriture d'un film intervient peut-être
film, je voulais q u ’on ait l’impression qu’il y en a après sa réalisation.
tout le temps. Vivant à Lausanne, j ’ai précisé
ment vu comment ils étaient là quand ils n’y Question : Com m ent as-tu envisagé, dans Le
étaient pas. Alternativement, les géraniums, le Grand Soir, le ra p po rt son-images ?
soleil, la caméra sont flics. On voit aussi les co
des de la circulation. Et la police est dans la tête Francis Reusser : Comme une dialectique. Iné
des gens. J'espère, c ’est la moindre des choses, luctablement, le son et l’image sont donnés dans
que Le Grand S oir donne vraiment l’impression le même temps. On ne peut pas mettre une ima
qu’on vit dans une caserne. Lausanne est une ge, puis un noir, puis le son. Ou, plutôt : on pour
gigantesque Gestapo... Cela explique pourquoi, rait le faire, mais ce n'est pas la problématique
à la fin du film, les deux flics réels ne sont que du montage, au cours duquel il s’agit de recons
des guignols. On n’a plus besoin d ’eux. Ce sont tituer l’unité sémantique du plan. Quelle est
des pantins, incapables à ce moment de l’his cette unité nouvelle qui n ’existe ni dans le son, ni
toire de se saisir de la logique que nous déve dans l’image, dont j ’ai besoin ? Pour une sé
loppons. Dans le film, à ce moment-là, on n ’a quence du Grand Soir, celle des immeubles, je
plus peur de la police : c'est une première vic n’avais qu’un son direct. Ça n'allait pas. J’ai dû
toire politique. trouver quatre autres sons. L'unité, dans mon
film, est dans le plan, non dans la séquence.
Question : « Il faudrait un petit peu plus de
tout », d it Léon. Que lu i m anque-t-il ?
Question : Que répondre à ceux q u i écrivent du
Francis Reusser : Cette affirmation de Léon si Grand Soir q u 'il est parcouru d ’un souffle liber
tue bien sa position, et par force un peu la mien taire, et q u 'il est pris aux tripes ?
ne. Oui, « un p e tit peu plus de tou t » : dans tout,
un petit peu plus de politique d'abord, là où elle Francis Reusser : La mise en parallèle entre la
n'est pas mise en scène ; et, partout, un petit peu liberté et les tripes, j'en laisse la responsabilité à
plus que ce que les gens veulent bien faire. leurs auteurs. Associer précisément, dans le
Peut-être un petit peu plus de corps dans le ver mouvement communiste, le concept de liberté à
be. Il y a toujours tout ce qu’il faut quelque part, ce qui vient du ventre, c’est leur affaire ; et il est
sauf le truc qui permet à ce quelque chose de sûr que ça les arrange. Ceci dit, à 20 ans j ’étais à
38 Le grand soir
Genève un militant anar. Ma formation politique ne fait jamais dans le cinéma traditionnel. Ce
vient de la connaissance sensible du monde, de n’est pas un hasard si les premières provoca
ma famille, de mon milieu : mon père était ou tions de la « nouvelle vague» ont concerné la
vrier. Mon passage au discours marxiste est relation de l'acteur au public. Il y avait là un
venu plus tard ; il est né avec les formes d ’orga scandale. Dans/.© Grand soir, il fallait bien déci
nisation qu'il s'est donné. Si j'avais été en Italie der de ce que serait le point de vue de la caméra,
ou en France, le parti communiste aurait sans qui allait devenir celui du spectateur. Qu'est-ce
doute joué plus tôt un rôle dans ma vie. Pour un qui produisait ces images, qui les voyait ? Nous
certain nombre de raisons historiques, ça n'a avons choisi un système, et nous avons voulu
pas été le cas ici. Le discours des communistes nous y tenir. Cela relevait aussi d ’une morale : je
n'était pas supporté par une base de masse suf crois qu’il faut regarder les gens à hauteur
fisante pour nous motiver complètement. Enfin, d ’homme, de face. Nous avons utilisé le plan
je ne veux pas faire de phraséologie sur le mar fixe, et conservé une distance. Même les gros
xisme libertaire... Je rappelle aussi que ce n'est plans n’ont pas été faits au téléobjectif. Le rap
pas le nom de Marx, mais celui de Lénine, que port entre le visage et le.décor est donc celui qui
nous prononçons d ’abord dans Le Grand Soir. existe dans un plan général. Le montage a
Lénine a défini les modes stratégiques selon donné lieu à un travail d'organisation de ces re
lesquels fonctionnent les partis et les organisa gards, de cette distance. C ’était plus directement
tions qui se réclament du marxisme. Léon entre un travail sur le sens— le sens étant produit à ce
dans la logique du léninisme, que lui propose moment-là. Le Grand S oir était un film sur la pa
Léa. A cet égard, je crois que le film est rigou role, et il fallait décider de notre regard sur les
reux. Les trois ou quatre questions posées à la mots. Ceux qui se trompent quant à l'interpréta
stratégie par Léon sont bien claires ; l'une est tion du film ne réfléchissent pas, ne savent pas
celle de la violence, relevant du discours, du regarder— ne savent pas se réfléchir.
verbe, de la phrase révolutionnaire comme dit
Lénine. Si, par contre-coup, ces questions amè
nent l’idée de liberté dans le préconscient des Question : Dans quelle mesure a-t-on raison de
gens, tant mieux. J'ai tout entendu au sujet du p arler de « nouveau » cinéma suisse ?
film. Pour moi, il est là où il est fait. C'est dans la
manière de le faire que devrait se lire juste ce qui Francis Reusser : Il faut bien changer les éti
y a été justement pensé. quettes de temps en temps si l’on veut continuer
à vendre la marchandise. L’idée d ’un cinéma
« suisse » est l’un des termes de l'idéologie dé
Question : Uobjet-fétiche de la bourgeoisie, veloppée à partir de nos premières expériences
c'est peut-être la photo de fam ille. Le modèle indépendantes — expériences dont j'ai un peu
idéologique du cinéma conventionnel, aussi Pa été l’artisan, puisque Soutter et moi sommes les
radoxalement, une photo de fam ille n'est jamais, premiers à avoir relancé ce métier ici après la
au cinéma, un pian fixe ; mais au contraire une guerre. Il était nécessaire de définir la culture
succession de plans stéréotypés, d ont le collage nationale dans son cadre, en tenant compte des
b out à b out constitue une situation (comme forces sociales— petite bourgeoisie, etc. Les
dans un vaudeville). H m e semble que tu re nouveaux cinéastes brésiliens se sont définis de
prends le procédé de la photo de famille, mats la même manière — mais par rapport à des
en en inversant les termes : au Heu de nous contenus sociaux bien précis. Nous, nous avions
m o n trer le pique-nique en campagne d'une trouvé l’image du drapeau... Nous ne possédions
bonne fam ille helvétique, tu filmes, en ville, /'ac pas les moyens théoriques de contrôler le ci
tivité d'un m ouvem em de gauche. A u lieu de néma suisse : nous avons laissé l’Etat central
m u ltip lie r les quiproquos et les images, tu p ro bavarder à outrance sur ce que nous faisions.
poses une succession de tableaux... Cette étiquette « cinéma national » nous a éga
lement desservis : elle a été utilisée à Paris —
Francis Reusser : L’effet cinématographique avec en plus-value l'impérialisme culturel et in-,
est basé sur l'effet de réalité. Cela autorise au tellectuel de la France sur les petits voisins fran
jourd’hui Gaumont à dire : « Le cinéma, c'est la cophones, suisses ou canadiens. C'était grave,
vie ! ». La lutte contre ça, implique l’emploi d ’un parce que ça empêchait nos discours de traver
mode de représentation plus familier aux gens, ser les frontières. Il y a eu un rapport de valse
mais dont ils ne confondent pas l’image avec la hésitation entre les cinéastes et l'idéologie— à
vie. Les photos de famille, ce n'est pas la vie : les un moment donné, les cinéastes ont produit
gens sont arrêtés, ils ne sont jamais pris dans l’image de cette image. Pour un ou deux d'entre
leur activité. L’idéal serait de les convaincre de nous, cela change. D’autres se sont perdus dans
faire le même geste pour raconter autre chose. le capital, parce qu'ils n’avaient plus que ça à
Le Grand soir, c’est justement la mise en scène foutre, c'était de leur âge. On commence à
de l’imagerie de famille. Il y a un décor, et s'apercevoir que la lutte des classes passe aussi
quelqu’un dedans, qui fixe la cam éra— ce qu’on à travers nous. Nous n ’avions pas vu les forces
Entretien avec Francis Reusser 39
sociales de travail qui existaient dans le groupe
des cinéastes. Cela me permet de dire au
jourd’hui que je n'ai plus rien à voir avec Goretta,
alors que j ’ai peut-être encore quelque chose à
faire avec Tanner. Dans ce mouvement, quel
ques alliances se construisent — certaines sont
mauvaises, car purement stratégiques. Mais je
peux dire que Daniel Schmid est un grand met
teur en scène, bien que ce qu'il raconte ne m'in
téresse pas beaucoup. Je me sens plus proche
de lui, qui questionne son outil de travail, que de
gens qui inscrivent un discours que j'approuve
dans des signes que je n’aime pas et sur lesquels
ils n'ont pas réfléchi.
1. Toulon
72e Festival du Jeune Cinéma
par
Louis Skorecki
AUTO-CRITIQUE
Il semble à peu près acquis que,.pour aujourd'hui (OU PRESQUE)
(conditions économiques, politiques, idéologiques ai
dant1) le festival de cinéma dont je rêve soit une uto J’ai pris l’année dernière (cahiers n° 262-263, p. 117 :
pie, une entreprise impossible à réaliser. C'est en Toulon/Thonon enquête sur deux festivals.) une posi
tout cas une entreprise qui semble n’intéresser qua tion tranchée, extrémiste et surplombante sur ce que
siment personne. je nommais La Bataille de Toulon, position que de
De quoi s'agit-il ? C'est simple : éviter de passer plus vaient refléter quatre photos prises par le (jeune)
d'un film par jour (deux au maximum, les festivals du photographe (plus ou moins) officiel du festival. Ces
rant au moins une semaine, on ne voit pas (on ne peut photos ont suscité une controverse légitime (mais
pas voir) trente à quarante long-métrages en huit néanmoins hors de l'espace de la revue; il aurait
jours). On est assez saturés d'images et de sons pour mieux valu étaler ces contradictions et ces controver
ne pas, dès qu'on quitte nos écrans de télévision, re ses, puisqu’elles existent, au grand jour ; pas la moin
produire une sorte de télévision-cinéma non-stop - dre lettre n'est parvenue.aux Cahiers.), controverse
festival, la différence de contenu (films politiques, qui venait principalement de l'utilisation (la manipula
films difficiles, etc.) n'étant pas une différence assez tion) des quatre photos en question. Il n'est pas inutile
criante pour qu'elle justifie de calquer le programme d'y revenir.
d'un festival (n'importe lequel, il semble qu'ils soient
tous pareils à ce niveau là) sur les onze (ou plus) chaî TOULON 75. Ce qui n'apparaissait nulle part dans le
nes de télévision' new-yorkaises. compte rendu, c'était la place d'où je parlais : je pré
sentais un film (Eugénie de Franval), en compétition
Ce film unique, on peut (on pourrait essayer en tout dans une des deux sections (cinéma différent ) et j'ai vu
cas) se le passer comme on l'entend, le voir (et l'en ce festival à partir d'un lieu précis qui ne ressemble en
tendre aussi, justement) de la meilleure des façons, la rien à celui dans lequel évolue le critique. On sait
seule qui soit acceptable, c'est-à-dire de façon intelli maintenant que Toulon présente deux sélections (ci-
gente. Il me semble plus important de pouvoir bien cinéma d'aujourd'hui et cinéma différent) et que (à qui
voir et entendre un film, de pouvoir l'arrêter, en parler, la faute, je pose la question ?) les deux publics ne se
le revoir, etc. que d'en passer une tonne d'autres, fus rencontrent jamais véritablement. A chaque specta
sent ils les plus passionnants du monde, politique teur sa salle, ses films, ses conclusions. De cet état (de
ment, idéologiquement, artistiquement .ou tout ce fait) naissent des antagonismes. Bien. Mais ces anta
qu'on voudra. Ceci dit, puisque ce type de festival, gonismes, loin d'être productifs, ne font que renvoyer
d'un genre nouveau, n'a pas l'air d'être pour demain, dos à dos, sans possibilité de confrontation décisive,
oublions tout ça (pour l'instant au moins, parce que dynamique, deux conceptions du cinéma qui n'en de
sur ce type d'exigence, il ne faut pas s'en laisser viennent que plus étroites. Au lieu d'avoir un seul pu
conter, il ne faut jamais abandonner la lutte, il ne faut blic qui se divise, qui s'affronte (donc, sans doute, qui
pas s'estimer d'avance battus) et passons au compte apprend, peut-être même — on peut rêver — qui se
rendu du dernier festival de Toulon. transforme), on a deux ghettos.
Toulon . / 2 e Festival du Jeune Cinéma 41
D’un côté (différent} des gens qui se défoncent à senté cette année par Marcel Mazé (il est regrettable
longueur d'images et de sons, de lumières, de rythmes que, pour ce type de cinéma particulièrement, la sé
et de musiques, de l’autre (a ujou rd 'h ui) d'autres gens lection des films dépende du goût et du choix d'un
qui voient (sérieux ou rigolards, politiques ou mon seul homme) n'était pas représentatif (c’est le mini
dains) du cinéma plus facilement diffusable, au niveau mum qu'on pouvait exiger) de ce qui peut, légitime
de sa forme au moins, car dès que le fond se met à ment. être regroupé sous l’étiquette cinéma différent.
tempêter (politiquement) contre qui il faut pas, on sait Tout travail sur la fiction est écarté, absent. Non pas
que la môme censure (totale ou partielle : mal diffuser qu’il faille regarder de haut un cinéma artisanal, pau
un film gênant revient au môme — c ’est pire — que ne vre. totalement contrôlé (dans’le meilleur des cas), qui
pas le diffuser du tout) intervient, vite fait. (Voir ce qui travaille l’image, la triture, la décompose, l’arrête, la
est arrivé cette année à H ne s u ffit pas que Dieu s o it colle etc... Pour irritant qu'il soit (le plus souvent très
avec le pauvre de Borhan Alaouie 2). Donc pas de formaliste, avec de la musique répétitive ininterrom
confrontation radicale possible (entre les spectateurs, pue, une tendance à l'abstraction systématique) c'est
entre les cinéastes, entre les uns et les autres) dans le un cinéma qu’on ne peut que respecter : il s'écarte
cadre d’un tel festival. On peut, par contre, avoir un délibérément, radicalement, du type de production
point de vue. Dans la tempête (petites vagues peut- courant (le plus souvent fabriqué avec des bouts de
être, mais c'est beaucoup pour une seule tôte) de ficelle, ou sur des périodes de plusieurs mois, avec de
l'année dernière, ce qui semblait menacé d 'a bo rd l'argent gagné pour ça, investi pour ça, sans aucun
c'était l'existence même d ’un cinéma un peu difficile espoir de même le récupérer) ; il y a (comme Duras,
(ne parlons plus d ’une sélection unique, dans laquelle Noguez, Terayama le soulignaient l'an dernier) quel-
combattraient ensemble cinéastes politiques — plus que’ chose de tragique (plus : une urgence) dans la
ou moins ô gauche — et cinéastes poètes — plus ou création, l'irruption, de ces films. N’empêche que (et
moins inspirés — , puisque ça aussi, ça semble ôtre de la présence, cette année, du super 8, n’y change rien)
‘l'utopie), et que ce cinéma difficile (différent ou pas), tout ça se ressemble beaucoup, s'assemble comme
ce cinéma qui doit (au moins) décourager la paresse, deux gouttes d’eau, et qu’il n’est pas sûr que le ci
(au mieux) encourager le travail (du spectateur, s'en néma soit, d'emblée, différent pour peu qu’il se veuille
tend), il fallait en 1975 le défendre, et qu'on ne pouvait abstrait (ou contemplatif, musical, flashant, déchiré et
(alors) le défendre que contre l'autre. j'en passe).
Sensitometries
LA SEULE REVELATION. Il faut mettre à part (parce Sensitometries (Patrice Kirchhofer, France) de la
qu'hors compétition, et réalisé par un cinéaste déjà même façon, est porté par un système (pas une sys
confirmé lors de manifestations de cinéma expéri tématique) qui fait sens: la peur (lancinante) qu'il
mental) Am algan (Werner Nekes. Allemagne). On en provoque ne nous est pas imposée par un effet (un
trevoit avec ce film une des directions possibles d’un truc). Elle vient de ce qui, dans un cauchemar, est le
cinéma, une de celles qui justifieraient qu'on le' plus difficle à nommer, à savoir ce qui a à voir avec le
nomme différent. La nouveauté (ou la radicalité) du corps, en transes (sueurs), en arrêt (disparu, ailleurs).
projet ne vient pas tant du but recherché (la fascina Ça met le corps en question. Ce qui est étonnant, c’est
tion, le bercement, l'angoisse, l’intériorité : cela-se re que Kirchhofer n'utilise pas des techniques plus so
trouve tout autant dans des films comme le dernier phistiquées ou nouvelles que les autres. Il travaille son
Garrel, Le Berceau de Cristal, qui est un film très clas film (artisanalement : c'est une entreprise longue,
sique) que de la manière qu'utilise Nekes pour nous y méthodique, dans laquelle il doit — il veut, plutôt, il
mener : les personnages (quand il y en a) apparaissent exige cela — assumer seul tous les stades de la fabri
(ou disparaissent) devant(ou derrière) des ensembles, cation du film) image par image ; il se sert de surim
des grilles de couleurs, des réseaux de pointillés ; ils pressions, de procédés d’animation, il projette des
se mettent à s’animer après de longs moments d'im diapositives, utilise des musiques ralenties, défor
mobilité. ce qui donne au moindre de leur geste une mées ; rien qui serait de la nature du scoop formel, au
rigueur sèche (malgré l'emploi du ralenti) qui rappelle contraire : ce n’est qu'à une logique abstraite, indéfi
Degas. On ne peut pas, à propos de ce travail (éton nissable que son film doit d ’exister davantage que les
nant). ne pas parler de peinture : ce qui apparente le autres. Un épisode du film reste plus en mémoire
cinéma au théâtre (ou au roman) est ici abandonné, au (parce que plus linéaire, dans son enchevêtrement
seul et unique profit de ce qui le rapproche de la pein même) : un homme (Dominique Noguez), silhouette
ture. Abstrait ou figuratif, c’est un cinéma qui exige étonnante sortie d un film muet de Lang, grimpe inlas
(comme une toile, souvent) une manière de com sablement le même escalier. Images fixes qui se suc
munion de la part des spectateurs. C'est demander cèdent comme dans un tourbillon. On se demande
beaucoup, mais quand l’adhésion se fait, c'est à longtemps de quel ordre est la nécessité qui rend ces
l’obsession rigoureuse qui porte tout le projet, à images si insistantes. Qu'est-ce qu’il peut bien y avoir
l'insistance maniaque, répétitive, qui le caractérise, (secret derrière la porte ?) au bout de ces marches qui
qu’elle le doit. n'en finissent pas ?
Toulon : 12'' Festival du Jeune Cinéma . .7 . 43
F rance-Mère-Patrie
LES DEUX FILMS PORTUGAIS. Il semble qu'au Por grand pour qu'une caméra puisse pénétrer enfin —
tugal le fascisme se soit (presque) toujours méfié des chez nous il faudra encore attendre — à l'intérieur
images et qu’on se trouve devant cette réalité (pas si d’un asile). Tout nous arrive (en même temps) dans la
aberrante qu'elle en a l'air) : aucune trace de son pas figure : la folie, la solitude, l'enfermement, plus les
sage, sur la pelliculle ; pour le cinéma, le fascisme n'a excréments qui collent aux corps et aux lits, les mala
jamais existé4. Ce n’est maintenant plus tout à fait vrai. dies qui rongent les peaux crasseuses, les vêtements
José C. Marques a filmé (Julio De Matos... H ôpital ?), qui manquent aux malades, nus, les nourritures sales,
29 minutes en super 8 (gonflées en 16 mm, donc mon insuffisantes pour qu'il y ait autre chose que de la
trables) qui sont un document terrifiant. Des malades peau sur les os, l'horreur. Images de camps de
mentaux dans un hôpital psychiatrique (les évène-: concentration, images qui témoignent contre le fas
ments du 25 avril 74 ont provoqué un flottement assez cisme, in extremis.
Notes
1. Raisons économ iques : un tel festival ne peut pas, ne pas der (les organisateurs ne sont pas les Armand Jammot du
perdre de l'argent. D'où viendrait cet argent ? Qui subven grand écran) par sondages ?
tionnerait l'entreprise ?
Raisons po litiques : quand l'argent du gouvernement 2. Deux des trois co-producteurs, l'U.N.E.S.C.O. et l’orga
(C.N.C.) ne suffit pas à financer un festival (c'est-à-dire tou nisme egyptien du cinéma, ont exigé des coupes dans le film.
jours), il faut que ce soient les municipalités qui s’en char Ces coupes concernaient tous les moments où le peuple
gent. Quelle municipalité (communiste ou giscardienne) ac prenait la parole. Alaouié a refusé. Le film n'a pas pu ôtre
cepterait de perdre de l'argent, sans avoir, en contrepartie, le présenté à Toulon.
prestige (local, ou provincial, à défaut de plus) que confère la
présence de la quantité : quantité d'informations, de potins,
de films, de vedettes "> Dans la logique de ce type de festival, 3. A la MJ.C. Là aussi avaient lieu les séances (10 h du ma
on comprend que soit tenu pour secondaire ce qui est pour tin) de la section dite « informalive », presque aussi intéres
nous prin c ip a l : le cinéma. (Il est, par exemple, aberrant que sante cette année (paradoxe ?) que la sélection officielle. (Il
Toulon ne serve en rien les films (et les cinéastes) primés : faut retenir, au moins, Les discours du maître de Frédéric
les films devraient avoir une possibilité (automatique) de sor Compain et, La vie très brève de Joseph Bizouard de J.L.
tie, les auteurs, une manière d'encouragement : de l'argent, Daniel, film tourné en vidéo légère, et reporté sur du 16 mm).
ou son équivalent en pellicule-travaux de labo. Avec un petit Lès projections ordinaires avaient lieu, elles, dans deux des
budget, on ne peut faire que des choix radicaux ; or, préférer quatre salles ultra-modernes de Toulon, les Gaumont, les
récompenser-arder un réalisateur, plutôt qu'inviter (à grands deux autres programmant, l'une, 1900, l'autre, les Oscars de
frais) Françoise Arnoul ou Jean-Claude Brialy, est impensa Disney.
ble dans la logique du pe tit festival ; tous ses efforts (dérisoi
res) ne vont que dans un seul sens, la recherche du petit
éclat.) 4. Difficulté pour le régime Salazarien d'inspirer des cinéa
stes. des lictions. La seule image qui nous est parvenue du
Raisons idéologiques : beaucoup de films, celà permet à un fascisme portugais, c'est celle des actualités officielles : fou
festival de ne pas être trop vit eé tiquetté : ni trop à gauche, ni les hystériques filmées en plongée ou épopées coloniales
trop à droite, ni trop politique, ni trop frivole, ni trop com (style Chaimite). C'est avec elle qu'Alberto Seixas Santos a
merçant, ni trop artiste. Celà permet aussi de répondre à une tenté dans Bandos costumes (La douceur de nos mœurs),
(soi-disant) dem ande de quantité, de la part du public. Même premier film de l'après 25 avril, de poser le problème de la
si celà était (vrai), depuis quand un festival devrait-il procé contre-image possible à lui opposer. S.D.
2. Son nom de « Festival »
dans le Caire surpeuplé
par
Danièle Dubroux
Photo Margolln
Ce mois d'août se tenait au Caire : ■■ The first Cairo S'introduire dans les lieux n’a pourtant pas été facile
International Film Festival ». appellation totalisante, à nos deux envoyés : Les Cahiers ? ! what ? kif ? in
englobant un ensemble incernable au début, vide en connus ! cette revue illisible pour certains plus avertis.
dernière analyse. Se trouvaient par hasard sur place Mais grâce à quelque sympathisant égaré comme eux
deux de nos agents, l‘un assermenté, l'autre seule dans ce non-lieu d'être, on leur délivra un laissez-
ment affilié à la revue. passer d'un type spécial : une autorisation pour ne
voir que les films arabes. (Ils n'en demandaient pas
Leur fonction assez mal définie, était cependant de plus).
s’immiscer dans ce festival et tenter d’y rencontrer des
films, d'y entretenir des cinéastes égyptiens. Il y avait bien sûr un cocktail d ’ouverture.
L’hôtel Sheraton de la chaîne américaine d'hôtels, La scène était là plantée, le cinéma commençait, peu
était l’organisateur en titre du festival ; le hall condi de petits fours mais beaucoup d’étincelles, celles des
tionné et vitrifié de ce palace officiait comme * centre flash, des lamés des brillants.
culturel » du festival, un cosmopolitisme charmant de
gens de cinéma se retrouvait là pour causer, qui sait, Des hommes à gros cigare et des femmes en perru
de cinéma ! sous le regard désertique des saoudiens que : trop de ressemblance avec le cocktail africain
en villégiature. (Ils affluent au Caire durant ces mois dans « Xala ». (Les perruques sont paraît-il un signe de
d’été, on dit là-bas qu’ils viennent pour les femmes et richesse, les actrices les plus renommées ne veulent
les plaisirs de toutes sortes, les Egyptiens commen pas s'en séparer et l'imposent au réalisateur parfois
cent à en avoir marre de leur sacré pétro-dollar qui hésitant, ainsi la plupart des films commerciaux égyp
peut tout acheter...). tiens sont tournés en décor, mais il est important
qu'on voie qu'il s’agit d’un décor, cela prouve que le
Le représentant pour l’Union des Républiques Socia film a coûté cher et donc qu’il a du « prix ». La valeur a
listes Soviétiques semblait morose dans cet espace gardé son équivalent immédiat : monétaire.)
pro-américain, mais il avait du « ressort » ; en réserve
un jeu de signifiants - choc adaptés à chaque nationa Les photographes mitraillaient la Cardinale comme
lité, pour les Français par exemple, on pouvait enten aux temps héroïques du festival de Cannes (la star a
dre : « Commune de Paris, Révolution de 89, France encore son équivalent - lumière, on parlait d ’étincel
pays de l’art et jeunesse ardente ». les...).
46 Festivals
Point de Delon ni de Deneuve prévus initialement au Deux grosses falsifications dans ce film : 1) En réalité
palmarès, pas plus d'Omar Charif qui s était désisté, tout le monde en Egypte est au courant de cette cor
cause : ■■ la chaleur excessive au Caire en cette sai ruption et surtout la police qui en participe au premier
son ». chef.
2) Le gouvernement donne lui-même l’exemple du
Donc au début, lutte pour tenter de voir des films, vol et de la corruption et l’injustice règne (les prisons
cette lutte quotidienne (à vide) n'épargne personne au égyptiennes sont remplies de malheureux qui ne sa
Caire, même les plus favorisés ou les étrangers. vent pas pourquoi ils sont là).
Le directeur du festival de San Remo en personne, H y a d'autres films qui circulent au Caire sous le
convié au festival s'insurgea le 3® jour (sous la pyra manteau, des films intéressants de jeunes réalisa
mide de Kéops) et confia à nos deux agents : « non la teurs, mais ils sont tous interdits, à cause de quoi ? on
faccio più, 2 000 km p o u r vénire jousqu'ici, tre g io rn i ne sait plus tant la censure s'abat de façon absurde.
che non ho visto uno solo film, non è possibile ! ». La
colère l'étranglait mais ils ne purent le plaindre car il
détestait les « Cahiers du Cinéma Mais enfin, quel était l'objectif de ce festival ? Il n'en
avait point, la preuve était là, visible illustrée (en cou
leur) : Devant l'hôtel Sheraton et pour le festival, une
Les films arabes juridiquement en compétition (et
grande fresque enjambait en arc de triomphe les deux
auxquels ils avaient droit) étaient les suivants : voies d'une large avenue, y était représenté un opéra
Algeria : Vents du Sud by Slim Riad. teur filmant et son assistant faisant le point, mais il
Arabie Gult ■ Le chameau (short) by Mohammed El manquait quelque chose à la caméra : l'objectif : ses
Khaidi. doigts entouraient ce qu'on appelle un ensemble vide.
Arabie Republic of Egypt : Les coupables by Said (Voir notre accablante photo).
Marzuk. '■ ,
Koweit : Koweït, Koweït (short) du koweitien John Mais si d'objectif ce festival n'en avait pas, peut-être
Feeny. avait-il un enjeu : « l'enjeu de stuc ». Un festival de pur
Saudi Arabia : Ryad en progrès (short) by Abdullah El prestige au départ mais qui n’a pu en assumer l'éclat
Hussein. (le lustre) car le fard se craquèle et laisse apparaître
Pour la Syrie étaient prévus : Kafr Kassem by Borhan des lézardes profondes, comme les maisons du Caire,
Alaouié et La direction opposée (coïncidence) by un jour demain s'écroulent en tas de pierres.
Marwan Haddad, mais vu l'état de divergence des rela
tions diplomatiques avec la Syrie, les portraits d'Assad Le lendemain de la clôture du festival, en partance
et de Khadafi retournés dans les kiosques à journaux pour Louxor, nos deux correspondants se faisaient
du Caire, il n'en fut plus question. détourner sur Egyptair avec le président du jury du
festival, l'américain Thomas Q. Curtis, en très mau
De ces films nos deux envoyés n'en virent qu'un seul vaise posture, car les pirates, eux, n'aimaient pas du
(manque de persévérance ou paresse de leur part, on tout les américains.
ne sait) mais c'était le plus important : Les coupables ,
on en parlait beaucoup, film corrosif, critique, disait-
on de source bien informée et qui de toute façon avait Danièle DUBROUX
déjà le prix : une Néfertiti d'or, d'argent ou de bronze).
l’expérience L
IN
A
S
O
P
hérétique ,
MA - LANGUE ET CINEMA - LANGUE ET CINEMA - L
p r é fa c e d e M a n a - A n t o n i e l t a M a c c i o c c h i ■ TRACES ►PAYOT
Critiques
L ’e s se n c e du pire
(L ’empire des sens)
par
Pascal Bonitzer
De la métaphore (la petite mort) à la lettre (la mort), tel serait donc le mou
vement du film, ce mouvement basculant qui piège les spectateurs. C’est la
jouissance qui se voit ainsi approchée, serrée dans les anneaux du récit, spi
rale du pire, comme dans l’anneau constricteur du vagin de Sada ou son lacet
strangulateur. Le chiffre de la jouissance de la femme, ce morceau sanglant de
sexe en érection, est le produit détaché, au couteau, d ’une progressive et
implacable strangulation, selon les scansions d ’un déroulement — d ’un enrou
lement plutôt — de plus en plus suffocant, dans un espace de plus en plus
resserré, qui multiplie les gros plans aberrants (de la bouche de Sada, plaie
ouverte sur toute la largeur de l'écran, sur fond de Kichi baisant la vieille ; ou
de son visage, barré à demi d'un rideau de cheveux ; de sa vulve quand s ’y
engouffre l’œuf ; ou du sexe violet et coupé de Kichi. De tels plans ne sont
pas faits pour toucher, mais pour doucher. Et ils douchent).
L'empire des sens 49
La construction du film est savante. Elle est savante d ’abord dans son déve
loppement diachronique, lequel, comme souvent chez Oshima (notamment
dans Petit garçon, dont la structure est analogue à L'Empire des sens), pro
cède de la répétition. Chaque scène apparemment répète la précédente, les
protagonistes « font toujours la même chose » — ici, l’amour, dans Petit gar
çon, la simulation de l’accident : ce n ’est bien sûr pas sans rapport — , mais
cette « même chose », à se répéter, fait apparaître et agrandit une famille, une
différence, qui insensiblement fait basculer les rapports entre les protagonis
tes. C’est lentement que se démontre le caractère de machine infernale du
récit, ou du désir de Sada.
C ’est ainsi que L'Empire des sens est aussi celui du non-sens. On éprouve
un sentiment curieux devant le geste de Sada — étranglant son amant et lui
tranchant le membre et les testicules — et surtout devant le consentement de
L 'e m p ire des sens L'obsédé en plein jo u r
La pendaison (tournage)
Les voila bien avancés, en effet, et nous avec, car il est évident que c ’est en ce
point qu’Oshima, avec son habituelle insolence, nous metau défi d’y venirvoirde
plus près, comme il est énoncé textuellement dans le film (« ça t’intéresse. hein ?
Eh bien, viens-y voir de plus près ! »). C ’est que lafoliedeSada, la mort de Kichi,
donnent la mesure, peut-être de l’amour, mais du pur bonheur, de la joie. Quand
on la retrouva quelques jours plus tard, elle rayonnai t de bonheur, nous apprend/n
fine une voix off parodiant les films historiques et documentaires (puisque cette
histoire est paraît-il issue d ’un fait-divers de 1936). Echo ici de V Age d'or . "Quel
bonheur, quel bonheur que nous ayons tué nos enfants ! » ; ou de Porcherie :
« J ’ai tué mon père, j'a i man^e de la chair humaine, et je tremble de joie ».
C'est de la joie qu'il s ’agit, en quoi le titre français du film (qui répond appa
remment à un ouvrage de Barthes, car c'est aussi, en filigrane, du Japon q u ’il
s'agit...) est trompeur. De la joie et non du plaisir. Et c’est pourquoi ce film
suscite un inavouable malaise.
Car s’il est quelque chose qui met au défi la représentation, le spectacle et
les spectateurs, c ’est bien la joie, la joie excédante, l’excès de joie. C’est au
regard de la joie que le cinéma porno, qui ne parle que de ça, paraît d ’une
insoutenable niaiserie. Il faut se garder ici d ’affirmer, de dire que c’est dans la
mesure où la joie ne va pas sans quelque déchirement, ou un peu d ’horreur.
Pourtant, si le mot a un sens, — et il n ’est pas sûr qu’il en ait — la joie est le
mot qui rend vains les mots, l'image qui rend les images stériles (comme le mot
« feu » .o u lem o t« crime », etc... J. D'où un problème crucial ûe mise en scène.
J’ai dit que le film suscitait un évident malaise. J'ajouterai qu ’il a beau ne pas
éviter les images crues de coït ou de fellation, les gros plans de sexes, c ’est
systématiquement une impression glaçante ou absurde, et non libidineuse,
qu’on en retire ; le film interdit toute contagion immédiate, tout émoi sexuel.
On a rarement autant découragé le voyeurisme.
C’est, d ’abord, que les spectateurs se voient dans le film. Voilà le premier
truc de mise en scène. A tout instant les panneaux de la chambre des amants
coulissent, les portes à glissière japonaises s’ouvrent avec leur bruit spécifi
que. tandis que Sada et Kichi font l’amour. Ils ne cessent d ’être épiés, par les
domestiques, ou regardés, accompagnés, par de musiciennes geishas. De ces
dernières, d ’ailleurs, la complicité prostitutionnelle finit par se lasser (sauf la
vieille que Kichi. vers la fin. tue sous lui), pour ne laisser place qu’à la répro
bation sournoise et au scandale des autres. Le regard de l’autre est constam
ment mis en scène pour être mis au défi, comme la jeune geisha que ses
compagnes violent avec un simulacre : « ça t ’intéresse ? eh bien, viens-y voir
de plus près ! ». ou comme l’œuf — métaphore, on le sait, de l’œil — que la
vulve de Sada absorbe en gros plan, pour le pondre en plan général (sous le
regard complice de Koyama Akiko. en geisha souriante et énigmatique).
Vulve apotropéenne.
52 Critiques
Si l’œil a plutôt tendance, devant ce film, à se contracter q u’à s ’ouvrir, c’est
aussi bien sur, et selon le même principe de défi, à cause de la menace obses
sionnelle de castration que Sada brandit tout au long, et des images de lame
— rasoir, ciseaux, verre brisé, couteau — que le film multiplie à plaisir, quoi
que toujours de façon calculée. On frôle toujours l’œil tranché du Chien anda
lou (et c'est ce frôlement, d ’ailleurs, qui est intolérable). C ’est le second truc
de mise en scène, celui-là classique. (L’œil tranché du Chien andalou avait aussi le
sens de la joie.)
L ’ANCIEN ET LE NOUVEAU
Le P.C.F. partage avec le capital une sorte d ’aversion radicale pour la mar
ginalité : repaire de malfaiteurs, réserve d ’insécurité et d ’échecs, réserve
d'imagination destructrice ; en fait pour l’un et l’autre, potentiel de mort. Et
cette catégorie s'accroît : car le capital marginalise. C ’est son problème.
Franck Cassenti : cinéaste audacieux : huit ans à peine après Mai 68, il af
firmait déjà dans un dossier remis à la presse, « ... croire que le cinéma n'est
qu' un métier «• d'artiste », est une vision qui va tout à fait dans le sens de
l'idéologie dominante qui veut couper celui qui crée de la vie,... » .
Critiques
LES IMMIGRES
Les fictions pour y parvenir varient . Dans <* L'Affiche rouge » le systeme
fictionnel se veut reproduction d'une sorte de « dispositif d ’ambiance » dans
lequel les glissements, déplacements, manipulations nécessaires peuvent se
faire en douceur, dans un climat de mièvrerie généralisée où la loi consiste à
ce que rien n’ait d ’importance que le désir d ’être ensemble et le plaisir d’être
là. Dans un tel contexte d ’optimisme toutes les pertes sont minimes : la perte
du signifié « Tiers Monde » dans le passage de l’immigré d ’aujourd’hui à
l'immigré d’hier, comme l’absence notoire de l’immigré d ’aujourd’hui au re
tour, ou bien la lutte à mort dans l’assimilation du résistant d ’hier au « cama
rade » d ’aujourd'hui (qui prépare la survie du système). Avant d ’être utili
sées. les figures de référence (les immigrés, les résistants, les immigrés résis
tants) sont soigneusement débarrassées de leur violence et de leur mort.
C’est donc de mort (de mort violente), qu’il ne fallait surtout pas parler ;
comme ils l’ont donné et comme ils l’ont reçue, comme ils l’ont choisie contre
la vie d ’esclave ; et la fiction de la troupe est « l'argument choc >» dans le
scénario de la survie : la métaphore du Théâtre entendu ici comme ce qui
permet « le miracle de la récréation, ce qui fait revivre sous nos yeux le passé
etc... » Et le sens de leur mort se perd dans les méandres de la vie d ’artiste, le
sérieux des répétitions et le creux de la mise en scène.
Car le film est creux au sens où c’est dans le creux de sa tonitruance qu’il
vient consister. Dans le corps même de la mise en scène, du filmage, du « dia
logue », et malgré l’incessant accompagnement musical qui fait haïr la musi
que pourtant belle du Cuarteto Cedron, c ’est la marasme absolu. Encore une
conséquence du lien entre le fond et la forme ! La survivance pour le fond et
l’insignifiance pour la forme ; et réciproquement : ligne politique et vie quoti
dienne.
L'affiche rouge 55
Ni morts ni fantômes non plus ; pas question que les esprits viennent hanter
cette belle journée où l’on fait « revivre la mémoire de l’Histoire ». Laissez
(nous) les vivre, s ’écrient Cassenti et sa troupe, ces immigrés d ’hier. Celà ne
va pas sans conséquence, dépouillés de leur mort et de dépouille en dépouille
le film les ramène à un modèle de standardisation (standard donc échangeable
économiquement et rentable politiquement) d ’où est exclu ce qui, hier comme
aujourd’hui, consx'iluc physiquement les autres, les immigrés : langue, culture,
histoire mais aussi inadaptation, refus, espace autonome...
Exemple tiré du dossier de presse : « Pour ces hommes que les hitlériens
tentèrent d'avilir dans le souvenir du peuple français en les traitant de «terro
ristes m, la France était la terre d'asile libre, démocratique, généreuse,
France des combattants de Valmy et des poilus de Verdun, France des Résis
tants et des Maquisards. Elle était la patrie humaine à laquelle, depuis 1789
aspiraient les déshérités, les opprimés mais aussi les meilleurs fils des pays
étrangers ».
C’est en gros ce rôle là qui est joué par les immigrés du film de Cassenti : ce
rôle assuré avec un sens de la mesure remarquable, une diction impeccable,
des gestes bien placés et des costumes bien portés. Code soigné.
L ’HISTOIRE ET NOUS
L ’OFFRE ET LA DEMANDE
Le corps social du P.C.F. ne prétend pas avoir tout résolu, ni tout compris ; il
avoue ses limites : comment jouer la mort de Dolorès Bancik ? Du coup ils ne
jouent pas. ils s’interrogent. Emotion.
Ce corps est ouvert, même aux jeunes avec un blouson noir — Enthousiasme,
émotion. Et bien sur il apporte fa paix, et la sécurité : dans, ce monde les
étrangers parlçnt français correctement et les voyous se lèvent à cinq heures,
donc ils rentrent tôt, et d'ailleurs ils sortent en couple. Et surtout le corps social
du P.C.F. ne connaît pas, ne veut p a s , le pouvoir.
REV1SO RETRO
. Cette pub est naïve, elle en dit trop ; la cour est pleine. Le film lui-même s’y
englue dans un débat de la survie qui voudrait se donner des allures d ’assem
blée générale, et qui est sans doute le reflet de l’attention que le P.C.F.
déclare porter à « l’esprit gauchiste » (c.f. : Ellenstein) : aujourd’hui pas de
modernité possible sans concession à cette marque. Il est fidèle à l’image du
« changement fondamental » annoncé au programme, une scène déjà — là où
chacun est garanti d ’un rôle de « figurant à part entière », dans un théâtre open
où nous serons tous des théâtreux. Une manière comme une autre de barrer le
signe que ces quelques immigrés d ’hier envoient peut-être à ces Juifs alle
mands que désormais nous sommes tous devenus.
Serge LE PERON
L e ballon rouge
(Novecento)
par
Serge Toubiana
Comment ne pas remarquer que Novecento est une grosse machine cinéma
tographique, qui, sous l’apparent désir de raconter l’histoire, ne fait que dé
crire, mettre en scène, flatter cette machine qu’est le cinéma ?
Ce qui est dit dans le film est assez simple, un peu simpliste même (l’objectif
est aussi de faire comprendre l’histoire populaire italienne à un public améri
cain qui est gavé de films-catastrophe, qui n’est capable de comprendre qu’il
y a un débat que si ce'débat est porté par un film-catastrophe : d ’où mani
chéisme, schématisme, mythologie, pour « blober » le public) : le peuple fait
l’histoire, mais ce sont les héros qui font qu’elle peut s'écrire.
Novecento est sorti sur les écrans sous le double battage du film d ’auteur et
du film à gros budget, du film de qualité artistique fait avec les plus gros
moyens de la machine cinématographique. Il sort sous le signe de cette
contradiction (qui n’en est une que dans des limites précises) en même temps
qu’il en assume les deux termes : il les met en scène dans leur unité contradic
toire. Bertolucci fait de cette contradiction (il a parlé d ’un « hymne à la
contradiction » lors d ’une conférence à la dernière biennale de Venise) l’em
blème de son travail et de son film. Mais Novecento n’est pas le produit d ’un
clivage entre ses moyens et ses fins. Au contraire il est ostensiblement as
sumé comme un dépassement — positif — de quelque chose d ’ancien, qui
pour lui fait date : le discours sur l'opposition dans/hors système, argent/
idéologie, politique, fiction/discours. Dépassement ou grand pas en arrière ?
Novecento 59
Sur le nom de Bertolucci (après le succès du Dernier tango) se fait une ren
contre : la rencontre entre un projet artistique, esthétique (qui lui même ren
contre le projet politique du compromis historique) dans la tradition des
grands auteurs européens qui, aujourd'hui font défaut à l'Amérique, et le ca
pital (cinématographique) américain qui a besoin de nouveaux débouchés sur
le marché européen.
La question à poser est alors celle-ci : comment expliquer (au prix de quoi,
de quel compromis s ’agit-il ?) le fait que le capital américain — le pouvoir
dominant — accepte, pour assurer sa reproduction, de passer un accord avec
des productions dont l’objectif constitué est précisément de vouloir saper
l’idéologie de ce même pouvoir ?
Inversement, qu’en est-i! d ’un projet qui, pour être mené à bien, nécessite la
mise en œuvre de ce qu’il y a de plus gros, de plus monstrueux dans l’indus*
trie cinématographique ? Quelle est la nature de cette double dépendance ?
Petit Journal
Cahiers. Comment décrireriez- but principal de créer un nou ses qu'avec le théâtre. Je pouvais
vous l'état du cinéma éthiopien veau langage cinématographi montrer ce que j'aurai choisi de
en 1974, date à laquelle vous que, un langage non corrompu, montrer. Mais dans le cinéma
avez réalisé Une moisson de pour entrer en communication, à aussi, je me heurtai à la contra
trois mille ans ? l’aide du film, avec toute une diction entre ce que j'avais envie
partie du public encore vierge de faire et la façon dont le ci
H. Gerima. Il a toujours existé par rapport au cinéma. néma se fabrique là-bas. Il me fal
des bandes d ’actualités consa lait rejeter les conventions étroi
crées au roi ou à la noblesse et, tes liées à l’industrie cinémato
dans les villes comme Addis- Cahiers. Est-ce la raison pour graphique. Et là, le travail de ci
Abeba ou.Asmara il y avait de la laquelle vous n'avez pas utilisé néastes comme Sembene Ous-
place pour un cinéma colonial. beaucoup de dialogues dans vo mane ou les cinéastes cubains
En ce qui concerne le cinéma tre film ? Est-ce pour surmonter m'aidaient beaucoup à prendre
éthiopien proprement dit, il y a les barrières linguistiques ? confiance, à penser que je pou
bien eu un film fait par des vais le faire.
éthiopiens il y a une dizaine H. Gerima. Oui. Une partie du
d'années, mais toujours avec un film devra être doublée. Mais j ’ai Mais il s 'a g it d 'u n e lu tte
esprit colonial. Ceci dit, il y a essayé en décrivant une société constante: Vous subissez certai
beaucoup de gens de talent de classes comme la société nes influences mais il y a un mo
dans le cinéma en Ethiopie mô éthiopienne de faire en sorte ment où vous commencez à faire
me, et aussi en dehors du pays. que des contrastes visuels vio un choix entre elles. Par exem
lents renvoient à des contrastes ple, il y a des choses intéressan
de classes. tes dans une société avancée
C ahiers. Est-ce que vous comme la société américaine,
connaissez un peu ce qui a été mais dans mon cas, il me fallait
tourné depuis la mort d'Ha'ile Se- Cahiers. Vous êtes parti aux d'abord développer des méca
lassié ? U.S. A. pour étudier le cinéma. De nismes de défense et me déba-
ce que vous avez appris là-bas rasser d'une mentalité héritée du
H. Gerima. Non. Mais je ne qu'est-ce que vous avez gardé et colonialisme à travers les films
pense pas que beaucoup de qu'est-ce que vous avez rejeté ? que j'avais vus, avec lesquels
choses aient pu être faites en j'avais grandi, les films déca
dehors de la télévision où des H. Gerima. Je voulais d'abord dents, etc. Il y a un moment où
gens qui ont étudié le cinéma à étudier le théâtre parce que je vous avez envie de comparer
l’étranger, en URSS par exem voulais être un acteur, et ceci comment vous voyez les choses à
ple, ont dû pouvoir travailler. dans une optique très occidenta tel moment et comment vous les
le. Mais une fois que je me suis voyiez avant, replaçant votre an
trouvé aux U.S.A., il s'est produit cienne vision par rapport à la
Cahiers. Comment décrireriez- un conflit entre moi et ce pays. nouvelle. C'est un stade de déco
vous le public éthiopien, le pu J’avais le choix entre me suicider lonisation nécessaire pour trou-
blic populaire, son rapport aux ou trahir mes propres valeurs. : ver la liberté de vous exprimer
images ? En même temps, j'étais en train , d'une façon personnelle.
d’acquérir des instruments de
H. Gerima. Le public éthiopien combat en forgeant ma person Jusque-là, vous avez toujours
a vu beaucoup de films, mais à nalité politique ô travers des dis été habitué aux mêmes conven
travers les pires sous-produits cussions avec d'autres éthio tions. Par exemple, le happy en-
du cinéma occidental, il a acquis piens et des progressistes améri ding. Si vous voyez un film avec
de mauvaises habitudes de per cains, ce qui m'aidait à mieux me John Wayne et qu’il meure dans
ception du cinéma. Or, le ci situer, moi et mes problèmes, par les dix premières minutes, vous
néma est quelque chose qui rapport au monde et par rapport pensez que le film va s’arrêter lui
peut — du fait qu'il est visuel — à l'art aussi, puisqu'à cette épo aussi. C’est ce qu on est habitués
communiquer plus rapidement que j'étais encore intéressé par à croire. En ce qui concerne la
avec les masses éthiopiennes. Il le théâtre. Peu à peu, je me suis structure des films, il est impor
existe un gros problème, celui rendu compte qu’avec le cinéma tant d ’avoir une approche plus
de la technologie. C'est notre je pouvais contrôler plus de cho scientifique pour au moins es
64
sayer, je ne dis pas que moi j’aie Cahiers. C om m ent les paysans un certain m om ent, le person
réussi, de ne pas rejeter Holly ont-ils collaboré à ce tournage ? nage important. Ce q u i ne va pas-
wood seulement parceque c'est Qu'ont-ils apporté ? seulem ent contre les valeurs eu
H o llyw o o d , mais d ’ a id e r à ropéennes mais aussi contre une
l’émergence d'un cinéma de H. Gerima. Ils ont apporté certaine m anière paresseuse de
progrès. Mais le cinéma a un as énormément. J’ai envers eux une faire des film s militants, dans le
pect passif (personne ne vous dette énorme. Si je faisais une er tiers-monde aussi bien.
force à voir un film, vous ne pou reur en les dirigeant, ils me cor
vez pas forcer les gens à voir un rigeaient.
film) et je ne pense pas qu’on H. Gerima. C'est vrai. Les gens
puisse l'u tilis e r com m e un sont habitués à s'identifier à un
moyen révolutionnaire en soi, Cahiers. Ce q ui est très dérou seul personnage ; il me disent :
c'est un élément parmi d’autres tant, et en m êm e temps très sti je croyais que votre film était sur
pour faire progresser la société. m ulant dans le film, c'est q u 'il la femme, ou sur tel autre per
Il peut être utilisé pour agiter des s e m b le s u r le p o in t de se sonnage... Je leur dis : je suis
questions, de même l'étude des conclure à plusieurs reprises content que vous vous soyiez in
films, la critique. Sinon le cinéma alors q u 'il n'en est rien. Cette téressés à ce personnage, j ’es
n'a pas d’intérêt pour moi, je ne suite de « fausses fins » amènent père que vous allez vous intéres
suis pas, à ce moment de ma vie, le spectateur occidental à to ta ser aux autres maintenant.
un fou de cinéma ; je peux lem ent renoncer à ses habitudes
l'abandonner si ma lutte prend et com m encer à voir les images
une forme différente. Ma vie n'est différem m ent. Etait-ce délibéré Cahiers. Ça p erm e t de cerner
pas basée sur l’espoir désespéré de votre part ? concrètement les rapports entre
de faire des films à tout prix. les personnages et d ’aller plus
H. Gerima. C’est quelque chose vite au plus p ro fo n d au lieu de
qui m ’avait frappé dans les films céder à une tentation de vision
Cahiers. Mais te film, en tant qui traitent des mêmes problè globale q u i com m encerait p a r un
que processus, ne p e u t-il pas o r mes que le mien, cette conven exposé un peu académique du
ganiser (es gens ? Ceux q ui le tion de progression dramatique cadre, du contexte, et q ui fin ira it"
font, ceux q u i le voient, ceux qui qui rend les gens paresseux et p a r arriver au héros positif, etc.
f'étudient ? Quelle est votre ex qui les endort. Et je pensais que
périence à ce sujet ? ne pas mettre en question ces H. Gerima. Ça aussi c'est un
conventions empêchdit de tra risque calculé. Mais je n’arrive
H. Germina. Pour être honnête, vailler réellement. Et comme pas à prendre au sérieux ces
je dois dire que pour moi retour mon but est d'éveiller le public et gens qui m'ont dit hier (à un dé
ner en Ethiopie tourner le film a les critiques aussi bien, c'est un bat sur le film, au TEP) que dans
été une sorte de réhabilitation effort calculé, une des choses les la bande-son, il y avait une in
process. C'était un terrible défi : plus difficiles que j'aie essayé de fluence américaine etc. Ceux qui
la rencontre, le conflit, entre faire et que vous l ayiez vu me fait font des films en Amérique, ça
l'esprit petit-bourgeois et la vi plaisir et me fait penser que j'y les rendrait.malades ce son, ces
sion beaucoup plus réaliste des suis, peut-être, arrivé. Cela ne images, ce montage ! Ils n'y re
paysans, le conflit entre ce réa m'intéresse pas de paternaliser t r o u v e r a i e n t ri en de l eur
lisme et les fantaisies et les abs le public ou à faire appel à lui « g r a m m a i r e » et de l eur s
tractions petite-bourgeoises. Et d'une manière truquée. conventions, de tout ce qu’on
j'ai plus appris en essayant de leur a appris à l’école de tout ce
travailler avec les paysans pen Il y a. autre chose que je vou qu’on m a appris à moi aussi.
dant le film que maintenant que drais dire. Il y a des gens à Can
le film est fini, en discutant avec nes, des critiques, qui m’ont dit
ceux qui le voient. Aussi j'attends que le film était » anti-public ». Cahiers. Venons-en à ce que
beaucoup de la projection du Ce que je n’aime pas dans ce vous faites actuellem ent aux
film là où il a été tourné ; chez les genre de critiques, c'est qu’en U.S.A. ; vous enseignez ?
paysans. C'est là que j'appren fait ils veulent dire que le film est
drai le plus. Pour le moment, le « anti-valeurs occidentales éta H. Gerima. J'enseigne dans une
film a été montré à des publics blies ». Ce dont je suis fier par école noire. Ce que j'ai pu ap
bourgeois ou petit-bourgeois, ce que c’est la base même de prendre, ce savoir-faire que j’ai'
aux U.S.A. ou ici et les débats mon projet : défier ces critères. acquis, je sentais qu’il était im
n'abordent jamais le point essen C'est très arrogant de la part des portant de le faire servir à ce qui'
tiel : est-ce que le film réussit ou critiques de dire cela : peut-être peut être un germe révolution
échoue dans son but, dans son qu’en Ethiopie, le public aimera naire aux U.S.A. La grande lutte
effort de construction, de struc le film ! dans mon enseignement c ’est •
ture ? C'est pour moi une chose d’articuler l'idéologie et le ciné
très importante à discuter avec ma. Dans les écoles que j’ai fré
un public. Je n'ai pas envie de Cahiers. Ce que nous aim ons quentées, c ’est le "manque de
faire un autre film tant que je aussi dans le film, c'est votre re connexion entre les deux qui est
n'aurai pas pu aborder ces pro fus d ’a voir to u t de suite un p e r à l'origine de la banqueroute de
blèmes, avec le public, avec les sonnage p o s itif p o u r am ener peu tant de cinéastes un peu partout.
acteurs. Mais, c'est triste à dire, à peu le jeu ne hom m e à occuper
jusqu'à présent, je n’ai pas appris ce rôle. Et p en da nt le film, cha Propos recueillis par
grand chose depuis le tournage. que m em bre de ta fam ille est, à Serge DANEY
65
Ci-dessous : They Lived by night (Les Amants de la Nuit) de Nicolas Ray, 1948.
* La notre. 9, p a s s a g e
INEM
i t / l / i r r s iln
S
___
d e la B o u le -B la n ch e
75 0 1 2 Paris
66
avec en supplément ;
• Cinémathèque
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val qui n'a pas eu lieu ; N° 1 de St Cinéma des Près.
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266 - 267
CH IN E /Y U K O N G /IV E N S /L O R I D A N /E N T R E T I E N
« Ivens + Chine »
C inéma algérien
Chronique des années de braise , etc.
Entretien avec A. Tolbi {Noua)
Entretien avec J. Fansten (Le Petit Marcel)
Critiques
La Prime, Macadam à deux voies
Xala, Vol au-dessus d'un nid de coucou
« Diffamations »
268 - 269
I MA G E S D E M A R Q U E
Présentation
L'image fraternelle
(E ntretien avec Jacques Rancière)
La remise en scène , par Serge Daney
Le droit de regard, par Serge Le Péron
Photographies
Le pendule
(La p h o to historique stéréotypée)
p a r Alain Bergala
Voici le 1er ministre Premier Ministre
(Chirac dans les D .O .M .)
par Jean-Jacques H enry
Films
M arco Ferreri et la D ernière F em m e
p a r Jean Narboni
P ropos, p a r M arco Ferreri
La doublure (Nous sommes tant aimés)
par D. D ubroux
Sur Son nom de Venise dans Calcutta désert
par J.-P. O udart
Allemagne, années errantes (Au fil du temps)
par P. Bonitzer
Vincent mit l'âne dans un pré
par P. B onitzer et P. Klossowski
Cinéma et Histoire à V alence, par Louis Skorecki
Petit journal