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cahiers du
CINEMA.
N’ 284 DECEMBRE 1977
LA CINEPHILIE EN QUESTION
La Vocation suspendue, de Riml Le temps contaminé (Pour Clémence), par Jean-Paul Fargier p. 15
Ruiz. d'après le roman du mÊnie
nom de Pierre K lossow skl. A Réponse à Jean-Paul Fargier [Pour Clémence), par Serge Toubiana p. 17
droite, dans le rôle de Irére Jé
rôme, notre collaborateur Pascal L'Amérique sans peur et sans reproche (Star W ars), par Serge Le Péron p. 21
Bonltzer, Voir note sur ce lilm
dans le prochain numéro fconipte L'alliance du feu (Harlan County U.S.A.), par Claude Bailblé p. 24
rendu du Festival de Paris) et.
dans le suivant, un ensemble sur
le travail de Raul Ruiz.
RENCONTRES AVEC DES TECHNICIENS (I)
Entretien avec Nurith Aviv, directrice de la photographie p. 28
CINEMA FRANÇAIS (IV)
A propos d ’un article de R. M arienstras sur L'Ombre des 8nges, par Laurent Bloch p. 49
SORTIR DE LA NOSTALGIE?
(Des enfants gâtés, Dites-lui que je l’aime,
Les Enfants du placard)
par
Bernard Boland
C iném a et cin ép h ilie
Il est facile d ’attribuer le retour actuel sur le récit ciném atograp hiqu e
classique (celui-ci s’exprim ant aussi bien pur des film s que par dos articles) à
la seule nostalgie des verts paradis cinéph iliqu es. En fait, cette nostalgie
est elle-m êm e prise dans une structure que je qualifierai de cinématogra-
phi que, qui caractérise le rapport à ce cinéma. P rob lè m e «les cinéph iles,
des critiq ues et des cinéastes. Im possible de s’en sortir ; c ’est là le th è m e
des Enfants du p la c a r d de Benoît Jacquot.
Bernard B O L A N D .
Critiques
tisme « réactionnaire » dans niera (l’un les su pprim e, l’uutre les su r-utilise), ils se rejoignent en ce qu ’ils
une mise en scène de l'His-
toire qui sacrifie à la luci recréent tous d eux une d im ensio n lliéûtrale : le plan fixe reproduit les con d i
dité (c’est-à-dire à l’hon tions classiques de la représentation au théâtre (spectateur im m ob ile, scèuc
nêteté consistant à parler u n iq u e ) , tandis que le plun-séquence im pose une unité de tem ps et d ’action
du lieu — social — où l’on
se situe) la tentation du qui ob lige les acteurs à jouer ch a q u e scène « à fond », sans tem ps mort,
discours dogmatique. qui en lèv e au m etteur en scène le confort des corrections par raccords, qui
4. Cf. ce que dit Tanner suspend le souffle du spectateur ju s q u ’à la scène su ivante'.
du plan-séquence (Cahiers
n° 273) : le p-s joue « sur On assiste donc à la réin troduction massive du sp ecta cle dans l’His-
une unité de scène, de dis
cours conçu chaque fois toire. Mais là encore (on y revient toujours), la notion de spectacle, qui
comme un petit acte de fait d irectem ent référence à tout ce qui se j o u e de l’œ il, et du regard, ré
théâtre... Il ramène — en clam e une prise en co m p te systém atiq ue du point de vue, de la place de
force — (...) la vérité du
travail (..) de la technique la caméra, de la position du su jet — et ceci n’est pas forcém en t sy n onym e
et des comédiens ». Il ajou de subjectivism e (com m e aim en t à le faire croire les tenants d ’un ob je cti
te aussi qu’« U convient
évidemment à la structure visme sans remords, qui fantasment le regard de D ieu dans le point de
épique (au sens brechtien) vue des « m a s s e s » — cf. note 3 ) , mais peut aussi sig nif ie r d éli m it atio n
du film ». Le caractère rigoureuse, mise en situation historiq ue des li e u x de discours. Le spectacle,
« épique » du cinéma d’An
gelopoulos a été suffisam c ’est bien connu, n’est pas le m êm e selon q u ’on le regarde de la salle
ment souligné ailleurs pour (spectateur), des coulisses (acteur) ou des cintres (deus ex m a ch in a ). D e
qu'il ne soit pas nécessaire,
d’y insister. plus, l ’im portance des m ouvem ents de caméra nécessités par l’utilisation du
plan-séquen ce renvoie toujours à cette évidence, que la caméra est /à, in d u
5. Cf. encore une fois T a n b itab lem ent p r é s e n t e 5. Mais où ? C’est là que se pose, avec insistance, le
ner : « La caméra est un
instrum ent lourd, m ala p roblè m e de sa place. C’est donc celle position du regard qui com m and e,
droit», qui «frotte l’œil du à travers l’utilisation systém atiq ue du p la n fix e et du plan-séquence, l ’esth é
spectateur » — « partie pre tique et la politiqu e d’Angelo poulo s.
nante du Jeu. personnage
autonome, fonctionnant et
se mouvant selon des lois
qui ne sont pas les mêmes L e V o y a ge :
que celles des personnages
visibles »... Les co m édiens, la nuit, cachés dans une rue au bout de
la q u e lle s’ouvre p erp en d icu lairem en t une avenue. D eux grou
pes armés s’y affrontent : les com battants s’avancent de part
et d ’autre, tirent, tombent, refluent, reviennent, disparais
sent. Restée fixe, la caméra n’a cadré que q uelq ues c o m é
diens tapis dans l’onibre, une partie de la rue et le carrefour.
D e qui s’agit-il, qui a gagné, y a-t-il m ê m e un vain queur ?
N ous n’en savons pas plus, et pas autrem en t, que les com é
diens eu x-m êm es : spectateurs im m o b iles dans l’obscurité,
par d eux fois.
En som me, pour être sans arrêt m arqué, dém arqué, re-marqué, le sujet
n’est jam a is pour autant personnalisé : rien à voir avec les film s psycholo*
gisants qui p rétendent d onner d’une histoire le point de v u e — su bjectif —
d e M. X. Par la c o m p le x ité des prises de regard, c’est le m etteur en sccne
6. C’est là aussi la faibles lu i-m êm e qui assume la responsabilité d e la construction*. D e là celte « r é
se des Chasseurs, où « les sistance » du matériau, cette difficulté à maîtriser l’Histoire, cette con cep
retours en arrière s'opèrent
à travers les différents per tion de la m ém o ire c o m m e reconstruction active, jam ais définitive, jamais
sonnages» — qui sont achevée. Quant à 1*« esth étism e » q u e fait su rgir la systém atisation des
« symboliques ». Cette per
sonnalisation — même m é m ouvem ents d’appareil et de certains partis pris formels (le travail sur
taphorique — banalise et la couleur, sur la tonalité très « in digène » -— le contraire de touristique —
affaiblit considérablement des p a y sa g es), on serait ten té d’y voir q ue lq u e chose c o m m e « l’hystérie
le film : là où les comé
diens. tour à tour acteurs de .la r e p r ésen ta tio n » : lorsque le discours (le signifié) a du mal à se
et spectateurs, entrecroi dire, l’accent est mis sur les dispositifs formels (le sign ifian t). Mais là où,
saient leur histoire avec
l'Hlstolre de leur pays, les dans L e V oy a ge et Jours d e 36, les obstacles à r é n o n cia tio n se justifiaient
chasseurs ne sont plus qu’un par une situation h is t o r iq u e /p o lit iq u e précise, l'esthétism e des Chasseurs
prétexte narratif. ne connote plus que l e m anq ue à d ire, l ’absence de toute urgence.
N a th a lie H E IN IC H .
P o u r C lém en ce 15
Pour Clémence
1. Le temps contaminé
par
Jean-Paul Fargier
1. Cf. Cahiers n° 281, p. 53. Ce n’est pas parce que nos d eu x amis, B u lh er et Laplace, ont aussi
fait paraître leur article sur le F estival de L o c a r n o 1 dans je ne sais quel
journal suisse (quand bien m ê m e ce journa l serait « com m un iste », ça
ne changerait rien) que l'argum entation — certes courte, niais il s’agissait
d ’un com p te rendu de festival, où la n o tu le critique n ’épuise jam ais son
o b je t — par eux d év elo p p é n’a pas été lu e, ici, aux C ahiers, avant d’être
p ub liée. C’est donc, en clair, que l’argum ent d év elo p p é — il était fait grief
au film d e m ontrer des im ages « ter rib le m e n t esth étiq ues (roses, mauves,
violettes) idéalisant le paysage urb ain q u ’il (l’auteur) prétend cependant
n e pas aim er » — relevait d ’un p o in t de vue critiq ue acceptable, acceptable
du m oins par la rédaction des Cahiers.
L’autre argum ent de Fargier, à savoir « C h a r le s B e lm o n t est un a m i » ,
n e résoud aucun p rob lèm e, et la sy m p a th iq u e franchise de celte affirm ation
ne m e convain c pas tout à fait du b ie n -fo n d é qu’il y a à faire de cette am itié
u n e m o tiv ation d ’écriture. P lu s gén éralem ent, cet argum ent est à prendre
pour un effet de style qui v ie n t p lutôt de la littérature que d e l ’écriture
« critiq ue d e ciném a ».
Quant! j e dis? que ce lle sortie est la m oins intéressante des sorties d e
la p ériode post-68, c’est aussi que je ne suis pas sur que ce regard socio-
logiq u e et p oète à la fois ne tente pus de reconduire un certain u nan im ism e
(confirm é par les réactions de la critique) qui puiserait plutôt ses orig i
nes dan9 une vague écologie prise co m m e « petit idéal avec sur-nioi pas trop
fort pour petits-bourgeois ayant déjà d o n n é ». On ne q uitte pas les im ages de
68 par un retour aux images d’avant 68, ou par un aplatissem ent de toute
fiction.
Il y a chez B elm ont. il y a toujours eu, d’ailleurs, particu lièrem ent dans
R a k , des thèm es d ’im portance cap itale : la mort, le cancer, c’est-à-dire
la m ort au travail, la mort déjà là, avant qu ’e lle n’arrive, en un mot, la
m ort dans la vie, qui font de lui un cinéaste important. Mais ce thèm e, je
dirai sim p lem en t qu ’il n’est pas, dans P o u r C lém e n c e, le vrai sujet du
film .
D ’abord parce q ue le sujet M ichel ne porte pas de secret nu fond de lui,
au cu ne déchirure qui pourrait justifier, dans une écri(«re d e f ic t io n , qu ’il
tisse alliance avec la mort, avec tous ces personnages de mort que le spec
tateur est censé voir dans l ’entourage du personnage. On pourrait presque
dire q u ’il porte sur lu i-m êm e ce regard attendri et sociologiq ue, et que,
ayant tout son tem ps p uisqu’il est chôm eur, il pourrait se dire à
lu i-m êm e, à propos de ch aq u e geste qu ’il fait : « Tiens, ça m ’arrive ! ».
A vec ce regard inanim é (celle d’un sujet sans d ésir ), qui a d é j à vu, on
a c o m m e l ’im pression que ce personnage pense trop.
Il m e vient à l’idée de com parer ce personnage au personnage du film
de Jacquot, Les E nfants dit- p la c a rd , que je trouve être un personnage tout
à fait contem porain, ou m êm e au personnage de Charles du film de Bres-
son L e D ia b le p r o b a b le m e n t. Leur force, c’est peut-être d e ne pas penser,
de ne pas être habités pur la p en sée, car le fait de penser est inim aginab le
pour un personnage qui parcourt son ch em in de croix. Que ce soit N ich olas
(personnage du film de Jacquot) ou Charles (du film de B r esson ), personna
ges quasi m uets, com m en t ne pas voir, en tant que spectateur, q u ’ils réson
n en t de tous les maux, de toutes les angoisses, de toutes les morts con tem
porains d ’u ne certaine narration ciném ato grap hiqu e, qui, au- travers du
Romanesque, d on n e ù aim er des personnages qui s’a im en t eux-m êm es id éa
le m e n t, ou qui a im en t, dirait-on n a ïvem en t, un idéul.
Le M ichel de P o u r C lé m e n c e a visiblem en t été construit, pensé, avec
l ’idée qu ’il d evait fuir tout idéal (on com p rend qu ’il s’esl agi pour lu i d ’un
idéal p o litiq u e ), avec le refus de m ettre, par-dessus tout, malgré tout, la
barre du désir très haut, assez haut pour mettre le personnage en position
d ’ndorer (et d’être adoré par le spectateur). Son passé d’adoration, M ichel
l ’a derrière lu i, il opère son com e back dans son petit m onde utopique,
clôturé dans son trois pièces. Les signes de ch an gem en t, les signes clin iq u e s
de son désir, c’est boire un p etil blanc au com p toir c o m m e d ’autres le font
d e p u is de» siècles, d’enfiler, oh co m b le du rajeunissem ent et de la d écou
verte, un jeuns, et de s’apercevoir, avant de m ourir bêtem en t dons u ne
mort de fait divers, qu ’il peut encore « bander » pour sa fem m e.
En fait, la mort vient cu eillir M ichel à sa sortie de convalescence.
Serge T O U B IA N A .
Star W ars 21
p acifique el pacifian te <]ui reprend clans son giron, avec toutes Ica subti
lités de la tec h n ologie douce qui est la sienne, ce que le belliciste tonton
(l’Oncle Sam d én om m é) avait, à cause de9 brutalités de sa techn ologie
guerrière, exclu : à travers sa jeunesse, ses hippies. ses contestataires, c ’est au
fond son im aginaire d ’enfant qui était rejeté. Retour de tous dans les
eaux d’un territoire total, v o lu m e flottant aux contours flous, sans frontières,
et non plus sans « frontières-en-s’en-fout ». Tout le m onde invité à faire
joujou co m m e autrefois avec ce que Wvlles avait a ppelé « le plus beau train
électriq ue du m o n d e » — le cinéma, H ollyw ood — en fam ille (com m e à la
télé ), sous l’œ il can d ide et serein d’une maman bien d écidée à garder la
(le) m oral(e). L’A m ériqu e de C a rter ? Mais c ’est aussi le capital dans son
en se m b le qui parle dans un tel film,
Lucas vient «lu camp de ceux q u ’on appelait, il y a q ue lq u e tem ps, les
nostalgiques, les pessimistes, les n eurasthéniques ; on sait aujou rd ’hui qu ’ils
avaient raison de l ’être : aussi ce sont des hom m es c o m m e lui qui se retrou
vent aujourd’hui chargés de projets gigantesques (com m e S ta r W a r s ) de
lutte générale contre la dépression ; sans doute le font-ils avec la m êm e
ardeur qu ’ils ont pu m ener la lu tte contre la répression dans la d écennie
précédente ; on a changé rie phase (sinon de base) en A m é riq u e : l’ép o q ue
est m oins à la révolte contre les sym boles de l’oppression qu ’au revoltage
lous azimuts des énergies à plat : par injection artificielle d’im agin aire
perdu. Quel im aginaire ? Le retrouver n’est pas chose facile : pour un
cinéaste co m m e Georges Lucas, qui a un peu plus de trente ans e l se trouve
être de la génération de la fin du western, la solution réside dans un
retour à l ’en fa n c e ,■ plus exactement aux conditions de son en fance et à ce
cinéma d ’aventures sereines qui a bercé celle-ci. Faute d’im aginaire con tem
1. En fait, 11 est Taux de porain « p ositif » 1 (surtout pas la S.F.) d ispon ib le, la solu tion est dans la
prétendre que le film syn th èse des anciens : le p rob lèm e est donc tec h n iq u e ; il suffit de repren
d ’aventures avait disparu
des écrans (il fonctionnait dre les ternies et les thèmes d e ce cinéma (en fait ceux dégagés par les
effectivement depuis quel discours sur le cin é m a ) , de les sophistiq uer, les habiller d’effets spéciaux
que temps principalement
sur le trauma) et d'ail et de donn er ces signes à reconnaître, à déc o d er. « Héros aussi désintéressés
leurs même l’enfance de q u ’entreprenants, des m échants d ’une noirceur irrém édiable », « triom ph e
Georges Lucas n’a pas été du bien sur le mal », etc.
entourée d’espaces mytho
logiques rassurants : il y a Dès lors, il s’agit de c o n f o r m e r scien tifiqu em en t le scénario à ce pro
dans le projet Star Wars gram m e suivant la logique du com p uter qui traduit en signes-réponses les
une idéologie de l’Age d’Or
où se récrit l’histoire du questions-signes qu ’on lui signifie. Aussi l ’histoire, les personnages, les co m é
cinéma comme les auteurs diens, n’ont pas en eux-m êm es une grande im portance ; ils sont là pour
de westerns récrivaient
l'histoire de l’Amérique. attester les in tentions du scénario : ils sont le support de ces intentions.
D ’oii cette froideur (qui n’est pas une froideur sèche agressive : plutôt cool
que cold) e l ce sentim ent que tout est d é j à jo u é fVavance (à la d ifférence
des films d ’aventures cités en référence) et où ce qui arrive n ’est que péri
p étie dans un récil planifié ; cette rapide im pression d’in terchangeabilité
constante (com m e une pièce standard d’une q u elcon qu e m achine peut s’échan-
ger contre une autre, id entique cepend an t) ; b ien tô t l’im possibilité de voir
dans la princesse Leia Organa autre chose que « l’h éro ïn e à la vaillance sans
défaut » an non cée au programme, de faire autre ch ose que cligner de l’œil
quand les clich és du western apparaissent dans la scène de la ville Mos
Eisley, «le faire plus que décod er Peler C ushin g co m m e le signe absolu du
m aléfique, du fait de ses com prom issions nombreuses avec Dracula et
2. Ce n'est pas si sim Frankenstein \ Lecture garantie sans risques et vite m onotone (on avait beau
ple dans les films de Te- être au courant de tout dans Jatvs, il y avait tout de m êm e certuins m om ents
rence Fisher en question,
où le mal ne doit pas se où le film se coltinait la salle, certains passages d iffic ile s).
contenter d’apparaitre, mais
où il doit fictionner com Et l’En sem b le (le vaste dispositif P ro d uctio n-R éalisation-D iffusio n }, s’il
me tel et à chaque fois : fonction n e ad m irablem en t (dans les salles bourrées on applaudit les héros
il n'y a jamais d’accumu à la fin, quand ils pénètrent dans la salle royale de la planète Yavin. en
lation primitive dans ces
films, même s’ils sont cen- m êm e temps d'ailleurs que la foule enthousiaste sur l’é c r a n ), laisse l ’ama-
Sta r Wars 23
sés parfois se continuer de leur de fiction sur su faim : tou! à fuit log iq u em en t, Stnr W ars fictionne
l’un à l'autre. Star Wars,
lui, se contente de « pom autant (ni plus ni m oins d ’uilleurs) qu ’un ord inateur génial au travail et en
per » les effets que le ci parfait état de marche
néma lie cinéma am éri
cain) a mis des années à C ’est que sans doute, d ’une m anière ou d’une autre, la fiction exige la
bâtir et réduit les grands passion ; q u ’il n’est pas de grande fiction sans grande passion et nu fond
mythes de ce cinéma de grand film sans grande histoire d ’amour. C’est la différen ce qu ’il y a
(d’aventures en particulier,
mais pas seulement) à des entre le cinéma et d’autres m éd ium s c o m m e la hande dessinée (pii s’en
références narratives, des passe très bien, ou la télé vision qui cette fois 9ert de m o d è le au ciném a
panneaux de signalisation. (lu est peut-être la clé de son succès). C o m m e l’in specteur Kojak des séries
Triste destinée et drôle de
cadeau fait aux enfants. télévisées américaine9, les héros de Star W ars ne sont pas des passionnés ;
ils agissent in tu itivem ent et sont au fond tota lem en t désinvestis. Les pas-
3. Kubrick a montré que pions qu ’ils rencontrent sont fugitives et com p réhensives ; elles ne prêtent
même un ordinateur pou
vait flctlonner bien plus pus à conséquence. Les rivaux coexisten t p a cifiq u em en t : ch ose im pensa ble
que ça, pourvu qu'on lui dans les films d’aventures d ’autrefois où la règle était qu ’un héros chassait
en donne la peine : on se l’autre, loi de Greshani de la fiction h ollyw oo d ien n e . Dans la fiction de
souvient de la terrible p ar
tie d’échecs avec l’ordina Sfnr Wars, on retrouve le systèm e b in a ire qui est le m o d e de fonction n e
teur de 20001 : le cosmo m ent du capital aujourd’hui : d eu x héros à peu près éq u ivalents (et dans le
naute mauvais joueur dé
pouillait la machine des ccnur de la princesse strictement équivalents c o m m e le sont les d eu x tours
éléments de son cerveau du World Trade C enter dans le c œ u r de N ew York) et in croyablem en t, d é
électronique, provoquant li b é rém e n t, désexualisés
chez la victime une plainte
plus qu’humaine. Le systèm e fictionnel de S tar Wars im p liq u e b ien cette participation
in tense et cette grande torpeur, cet en gagem ent profond et cette grande
4. D’au tan t plus Incroya
ble si l’on se souvient que in différen ce propres à la con som m ation télév isu elle : in différen t l’endroit
dans T H X les deux héros où ça se passe, ou l’ép o q u e ; indifférent le fait que les jeu nes protagonistes
se révoltaient contre un s’a im en t ou non (et que la princesse aim e l ’un ou l ’autre) ; pas im portant
monde sans amour affectif
et sexuel, et que c’est cela le sexe, ni la violen ce non plus ; ni m êm e la passion totalitaire (sa nature,
qui constituait le moteur ce qu ’e lle im plique) de « l ’E m pire » : ni la mort de Ben Kenobi (le vie ux
de la fiction. patriarche jou é par A lec G u in ess). T out se veut et veut rester d élibérém ent
abstrait, se d o nn e com m e principe, postulat, repère con ven tio nn el et jam ais
m oteur, em brayeur ou relance d e fiction.
Stnr W ars rompt ainsi avec la rage ciné m atograp h iq u e q ui a conduit
ces dernières années les films au-delà des limites pensables : violen ce extrêm e,
pornographie, hard, catastrophe : rage de tout faire com paraître pour pro
curer ém otions fortes et u n an im ism e h elliqu eu x. Dans Sfar W a rs, toutes les
hétérogén éités sont recevables, toutes les altérités, différen ces, peuvent appa
raître et fonction n er dans l’h arm onie narrative la plus parfaite, pourvu que
tout se produise en l ’absence d u sexe. Ainsi est résolu le prob lèm e, à sa
racine si l ’on peut dire : plus de sexe, plus d e passions ; plus de violence,
plus de fiction non plus : que de la coh ab itatio n , de l ’exp lo it, du désintérêt
(c’est bien le lot des héros d ésin tére ssé s). F in i le sexe, finis les risques de
conflit, les violences passionnelles et la force fiction nelle. Peu im porte, la
force est ailleurs, cette force dont parle l’a ffiche du film f <t Que la force
soit avec toi *>).
C’est la force tranquille du capital qui a produit le film avec une
5. Effectivement, le coût éton nan te éc o n o m ie de m o y en s ’ : con form ité exacte là aussi du film age,
du film (9,5 millions de des trucages, des effets, au but et au budget recherchés. C’est un film sage
dollars) est remarquable qui renoue par là avec, lu m orale h o lly w o o d ie n n e qui vou lait q ue q u e lq u e
ment raisonnable si on le
compare aux réalisations part le film puisse être éd ifia n t : ici, dans ce qui lui tient lieu de fiction,
récentes du même type sa con ceptio n elle-m êm e.
(King Kong par exemple) R ien à voir avec le Kubrick d ’un B a r r y L in don film ant, pour les scènes
et compte tenu de l’effec
tive inventivité technique de batailles, des m illiers de figurants avec, de lo ngues focale s com m e s’il y en
dont 11 a fallu faire preu avait trente se u le m e n t, dépensant en pure perte au niveau de la fiction, etc. :
ve les 360 effets spé
ciaux (la plupart inédits), crépuscularism e (noté jjar Oudart) où la m a ch in e h o lly w o o d ie n n e se trou
l’atelier autonome de John vait voilée par un im aginaire fou, auquel succéderait ce p acifiq u e ciel
Dykstra, les 2 000 unités é to ilé où la tec h n iq u e triom pherait sur l ’im aginaire, passé c o m m e le reste
sonores de la bande-son,
etc. au synthétiseur. L’histoire de la réalisation du film constituerait un vrai
sujet de science-fiction et ça ferait frémir. Serge LE P E R O N .
24 Critiques
L ’alliance du feu
(Harlan County U.S.A., Barbara Kopple)
par
Claude Bailblé
du Irain surgissant dans la bruine à 5 heures du m atin, scèn e d ’em b ray age
fic tion nel an n o n cé e par le klaxon.
Et dans ce reportage, la caméra va relativem ent partout, co m m e dans
une fiction. In film a b le s (en France) la prison, le trib unal, le conseil
d'adm inistration, les tueurs des m ilices (qui pen se pouvoir film er u n c o m
m and o C F T abattant un gréviste à R e i m s ? ) , les hostos, le patronat. Elle
va partout, sauf ju stem en t dons la vie privée des m ineurs et des fem m e s
ouvrières : « On dit que tu couches avec tout le m o n d e ! — Et toi, on diit
q ue tu es a lco oliq ue ! — Assez, nous som m es là pour un contrat — Si on
m élan ge tout ça avec uob histoires personnelles, on n’avance pas. » Mais
q u ’est-ce que l ’histoire personnelle une fois que la grève est fin ie ? Qui
peut ee risquer, par ailleurs, en r e p o r ta g e , à traiter un tel p ro b lèm e, sans
en ta m er la v ie privée des gens, sans la sp ectaculariser ?
Au total, ce qui apparaît cla irem en t dans ce film , c’est l’é q u ilib re entre
le reportage (fic tionnalisé, e m b raye u r de sp ectacle) et l ’en q uête, l ’exp osé
h istoriq ue et les voix explicatives, qui ne p ren n en t jam ais le spectateur
de haut, lui laissant parfois m êm e de la p lace pour u ne gratification nar-
cissiq ue ; dans la scène de popularisation à la bourse d e N e w York, l ’h o m m e
en u nifo rm e finit par dire : « D ep uis n eu f m ois, c e lle grève ? Je croyais
que vous aviez com m en cé hier ! » D e cette m éprise, e l de cette fraîc h e u r
de ton, on a plutôt e n v ie de rire, mais d ’un rire sympa.
E n fin , en plus de cet éq u ilib re, il y a u ne poétisation, q u e lq u e ch ose
qui touche. H arlan C o u n t y U.S.A. est un film lyriq ue : 14 chansons, toutes
très belles égrenent le film, et d égagen t le sp ectateur d’une trop stricte
dévoration des images. Jamais en trop, e lle viennent scander d e leur
justesse les ém otion s du film , c o m m e des récits poétisés. E x e m p le : ce duo
(filmé) d ’une fe m m e et d’un vieillard chantant « 0 toi la mort, attends,
épargne-m oi un an encore ».
Ainsi, tout au long de l ’ouvrage se glisse vers les spectateurs l ’appel
initial d estiné aux gens de la contrée « W h ich side ? », « d e quel côté êtes-
vous ? » P orté par la chanson, le le it m o t iv prend tout son sens, quand
on com prend son id en tification à la cause du film , au m oins pen dan t la
d urée du spectacle.
« Souvent les gens co m m e n c e n t c o m m e radicaux, ils font un film
engagé p o litiq u em e n t, d evie n n en t célè bres et ou blien t qu ’ils o n t été radi*
eaux. » (B. K., interview Cahie rs n" 282.)
Ce qui d évo ile l'énergétique propre du cinéaste, et la force de récu
pération (narcissique) du socius, et sym étriq u em en t, son én er gie d islo
quante.
Barbara K o p p le et son é q u ip e se sont mis en lic e avec la mort, les
grévistes ont risqué leur vie dans la lu tte, et L aw rence Jones est mort.
Pourquoi les gens sont-ils prêts à donn er de le ur vie ? (Est-elle déjà
perdue, basculée danB l ’horizon fun èb re du capital, ou prise dans un réseau
secret d’échanges i n c o n s c i e n ts ? ) .
Certains, voyant une b outeille vid e, persistent à croire qu ’e lle est
p leine et ne v eu len t la dépenser. D ’autres la jette n t à la m er, avec un
message dedans. Trouvera-t-elle un destin ataire ?
C laude B A IL B L É .
28
Nurith A viv et René Féret (tournage de Histoire de Paul). Photo Daniel Fondimare.
Or» l'a souvent rem arqué : savoir-faire technique et ciném atograph iq ue se chevauchent à
l'extrêm e ; il est des cas où ils se m êlent de manière si intim e q u ’il est d iffic ile de déterm iner la
part qui revient à chacun.
Pourtant la « séparation initiale » de l’œuvre dont parle Claude B ailblé dans son avant-
propos à la Programmation du regard («C ahiers du C in é m a » n° 281) se perpétue bel et bien,
puisque l’un et l ’autre sont encore le fait, le métier, la pratique de sujets bien distincts, voire de
personnalités bien différentes.
L ’assim ilation des deux te rritoires ou la dissolution réciproque ne sont donc pas encore
à l’ordre du jour. Ce qui se dessine aujourd'hui est bien plus une colla b o ra tio n ouvertement
proclam ée entre l ’auteur et le technicien, dont le nom est désorm ais recherché sur les affiches
parfois autant que celui du réalisateur. Il y a là un phénom ène actuel q u ’ il faut bien interroger.
Aussi i! devient urgent, pour com prendre le fonctionnem ent du ciném a contem porain (son
é criture et les rapports sociaux qui s’y jouent), de connaître les dém arches personnelles, points
de vue, problèm es spécifiques de ces responsables de la technique dans la fabrication des
film s ; c ’est ce que nous tenterons de faire avec quelques-un(e)& d ’entre eux(elles) au fil de cette
série d ’entretiens que nous publierons : chef-opérateurs, directeurs de la photo, ingénieurs du
son — avec qui nous parlerons de leur travail sur les film s avec les réalisateurs, les com édiens,
les autres techniciens.
29
La logique de ce travail qui se mène à nouveau aux Cahiers sur le rapport technique
cinématographique/théorie du cinéma, devrait amener à mieux connaître la place qu’ils occu
pent dans le dispositif de réalisation, et par là éclairer, par un autre biais, les déterminations
qui sont à l’œuvre dans la création cinématographique.
Le texte qui suit est le produit de discussions amicales, à bâtons rompus, avec Nurith
Aviv (directrice de la photo), enregistrées au magnétophone, et de séances non moins amicales
mais douloureuses de mise au point scripturale.
Finalement Nurith Aviv a préféré récrire de façon condensée i’entetien initial.
D.D., S.L.P.
Nurith Aviv est née le 11 mars 1945 ô Tel-Aviv. Etudes secondaires et form ation de photographe en Israël.
Travaille trois ans comme photographe de presse. Entre en 1964 à l'in s titu t des Hautes Etudes Cinématographiques
à Paris.
Cahiers. Tu es en France depuis quatre ans, tu mencés avec le début du magasin finissent à sa
as travaillé avec des réalisateurs comme Aillo, fin, c'est-à-dire onze minutes plus tard. Ça n'arrive
Varda, Van Effenterre, Féret. etc. Par ailleurs, tu pas souvent que ça soit justifié, mais quand ça
nous dis que tu as fait des films documentaires arrive, c'est un cadeau.
et que c ’est important pour toi, tu as aussi travaillé Pour donner un exemple, en Afrique, je filmais
en vidéo ... un plan, banal, d'une mère avec ses gosses. Au
Nurith Aviv. Oui, c'est très important pour moi début, il ne s'est rien passé de très spécial. Peut-
de travailler aussi bien dans le cinéma de fiction que être aussi parce qu'on était là. Mais je n'ai pas
dans le documentaire, je joue sur une sensibilité coupé, j'ai continué à filmer, et lentement, petit à
complètement différente. Dans la fiction, l'image petit, les gosses et la mère ont repris leur rythme
est planifiée à l'avance par le réalisateur, avec habituel. Un des gosses a apporté un seau, la
ou sans ma collaboration ; on connaît la fin avant mère a commencé à laver la toute petite, deux
d’appuyer sur le bouton, la finalité est visée très autres gosses ont commencé à jouer avec la petite
consciemment. Dans le documentaire, je travaille en la caressant tendrement, une autre fille jouait
beaucoup plus en improvisant, j ’ai le plus souvent avec sa poupée blanche, etc. Je crois que fina
la caméra à la main, et quand j ’appuie sur le lement ce plan très long transmet en concentré le
bouton je ne sais pas où je vais aller, plutôt rapport, très différent, qu'ont les Africains avec leur
je me laisse aller, je suis les événements, je suis corps, le temps, l'espace, etc., mieux que des
à leur écoute, je suis prise par eux ; et j'aime petits bouts morcelés accompagnés de textes expli
que le pian dure et ne pas avoir à m’arrêter, même catifs. D'ailleurs, j'ai l'impression que pour obtenir
si l'action semble finie, aller au-delà du temps de des plans comme ça, le fait que je sois femme et
l’information et entrer dans cet autre temps, celui petite aide beaucoup, les gens se sentent plus à
de la sensation. En Afrique par exemple, où j'ai l'aise, moins violés, peut-être. On l'a senti très
travaillé l'année dernière sur un documentaire, il fort en tournant Daguerreotypes, avec Agnès Varda,
est arrivé plusieurs fois que des plans com elle aussi femme et petite. Dans ce film il y a
30 R en co n tr es avec des techniciens (I)
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247 - 248 - 249 - 250 - 253 - 256 - 257 - 264 - 265.
12 F 270 - 271 ■ 272 - 273 - 274 - 275 - 276 - 277 - 278 - 281 - 282.
15 F 207 (spécial Dreyer}. 220-221 (spécial Russie années 20). 226-227 (spécial Eisenstein). 234-235. 236-
237. 238-239. 242-243. 245-246. 251-252 (spécial Rétro). 254-255. 258-259. 260-261.
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LES SOMMAIRES
DES 10 DERNIERS NUMEROS
N° 273: Théorie du cin ém a: Voici (la notion de plan et le sujet du cinéma), par P. Bonitzer. Cinéma domes
tique : L'étre-ange. par D. Dubroux. Notes sur l'Hyperréalism e. Une Femme sous influence. Jonas (entretien avec
Alain TANNER — textes sur le film ). C ritiq u e s : KIng Kong, Edvard Munch. Petit Journal.'
N° 274 : Théorie du cinéma : L’incandescence et le code, par Ch. METZ. Critiques : Mr Klein, Dersou Uzala,
L'esprit de la ruche, Une vie difficile. Economiques sur les media : Remarques sur la télévision, la radio et le ci
néma 1, par P. Baudry. Petit Journal.
N° 275 : STRAUB-HUILLET : fo rtln l/C an i, description et texte' du hlm — Là, par J. Narbonl. Théorie du cinéma :
La notion de plan et le sujet du cinéma (suite ), par P. 8onitzer. Sur la Fiction de G auche: Note sur la place du
spectateur dan 9 la fiction de gauche (Le Juge Fayard dit a ie sh eriff» ), par S. Toubiana. C ritiq u e s : Cocorico Mon
sieur Poulet, Pain et chocolat, Le prête-nom, Casanova. Note sur R.-W. FASSBINDER. Nuit d'Or. Petit Journal.
N° 276 : Je tu II elle (C. AKERMAN) : La quatrième personne du singulier, par J. Narboni, Sur la Fiction de
Gauche : Note sur la place du spectateur 2, par S. Toubiana L'une chante, l'autre pas, d ’Agnès VARDA : entre
tien. texte. Cinéma Portugais. Semaine des Cahiers. U S A ./F ic tio n : le corps de la mère amérique, par P. Rottenberg.
Petit Journal. L'enseignement du cinéma.
N° 277 : Cinéma et histoire : Le passé filmé, par J.-L. Comolli. Economiques sur les media : Remarques sur la
télévision, la radio et le cinéma 2. par P. Baudry. Cinéma Français : entretien avec Benoit JACQUOT. Jean-Claude
BIETTE. Note sur' le cinéma de Brian DE PALMA.
N° 278: La fiction histo riq u e : Un corps en trop, par j .-l . Comolli. Sur la Fiction de G auche: Fleurs intem
pestives (La Communion solennelle), par Jacques Rancière. Esthétique arabo-islamique : L’icône et lo lettre 1. par
A. Meddeb. Entretien avec Chantai AKERMAN. Festivals : Digne, Cannes 77.
N° 279-280: Le cinéma dans la p e in tu re : entretien avec Jacques MONORY - La trappe (autour de 8 toiles de
M onory), par S. Le Peron. Q u e stions: 13 toiles de Gérard FROMANGER. par P. Kané. Les film s : 1. Le diable pro
bablement : l'orgue et l'aspirateur, par S. Daney; M odernité de Robert BRESSON, par J.-P. Oudart. 2. Autour de
quelques film s récents : Le camion, Comment ça va, Maman Kusters, par J.-P. Fargier. Il n'y aurait plus qu'une
seule image (L» camion, News from home), par D. Dubroux. Louons maintenant les grands hommes (Sunday
too far away), par J. Tarlcat. 3 C ritiq u e s : L’image et le corps (L'homme qui aimait les femmes) par B. Boland.
Eloge du photomaton (La Communion solennelle, L'Ombre des châteaux) par S. Le Peron et S. Toubiana. 4. C i
néma Français : entretien avec André TECHINE. Pascal KANE. Esthétique arabo-isfamique : L'icône et la le ttre 2,
par A. Meddeb. Note sur une note de Comolli et sur un cinéma tordu, par P. Bonitzer.
N° 281 : Programmation du regard : Pour une nouvelle approche de l ’enseignement de la technique du cinéma,
i l'image, par C. Bailblé. A propos de Cet obscur objet du désir : Un homme, une femme et quelques bâtes,
par J.-P. Oudart. Critiques : Les enfants du placard, Une Journée particulière. Dernière sortie avant Rolssy, Wichita.
Lettre aux Cahiers sur la question juive au cinéma, par L. Bioch. Petit Journal.
N° 282 : Programmation du regard : Pour une nouvelle approche de l'enseignement de la technique du cinéma.
1 L'image, par C. Bailblé (suite ). Le cinéma italien en question : 1 Les fils ne valent pas les pères, par Pascal Kané.
2 Lait caillé (sur Padre Padrone), par D. Dubronx. C ritiq u e s : L'Ami américain, Gloria, Annie Hall, Des enfants
gâtés. Cinéma français 3 : Entretien avec Paul Vecchiali. La Bête humaine (La M achine), par Serge Le Péron. Petit
Jou rna l: Festivals (La Rochelle, Trouville, D eauville). Entretien avec Barbara Kopple. Un autre homme une autre
chance. L’Amour en herbe. Fabre et Marchais à la Télévision.
36
37
Serge Toubiana. L'idée, dans le cadre de l’enquête Luc Moullet. Je ne pense pas avoir dit des choses
sur le cinéma français, de faire un entretien avec vous, qui étaient extraordinaires, alors je voudrais en savoir
j» l'ai eue en même temps^ que m ’est venue celle: plus. Vous pouvez me donner un exemple ? Ce que
de repartir du dernier entretien paru dans les Cahiers j ’ai dit, ça découlait de certaines choses qui s’étaient
avec vous, en 1969, dans le numéro 213. Je l’ai relu passées, de ce qui était dans le vent à l’époque,
récemment, et j ’y ai trouvé un certain nombre d ’idées je ne vois pas quoi que ce soit en dehors du com
toujours valables. Rien que ça est un problème. Que mun.
quelqu’un en 1969 dise des choses qui durent, c ’est S.T. Dans cette interview, vous parliez du cinéma
assez étonnant : com m ent en 1969, un an après 1968, « sexy », en des termes pas du tout méprisants, pas
pouvait-on dire des choses qui puissent avoir une cer négatifs.
taine durée, par rapport à cette situation de cafouillis Lue Moullet. Ça n’était pas tellement difficile à
idéologique qui pouvait régner, y compris dans le deviner. A l’époque, le cinéma sexy ou porno, peu
cinéma ? importe le terme, était déjà dans les mœurs, mais
C ’est une question un peu personnelle, comment dans les mœurs des festivals et pas encore dans
avez-vous passé cette époque ? celles des cinémas publics, tout au moins en France.
38 C i n é m a f ra n ç a is (IV)
Cela s’est développé, et il était facile de deviner que fait des petits travaux accessoires au cinéma. Je n’ai pas
cela pouvait faire redémarrer le cinéma, au même pu faire de films.
titre que le cinéma parlant a fait repartir le cinéma. L.S. Vous avez aussi produit des films ?
Cela faisait tout un sujet, une gamme do possibilités Luc Moullet. Oui. Le terme de producteur est un
qui n'avaient pas été exploitées sinon par un cinéma terme un peu ancien, dépassé. On s’occupe de films,
de frustration et d ’incitation qui montrait très peu de comme des promoteurs, plus ou moins. Je m e suis
choses. Il y avait un nouveau continent qui s’ouvrait occupé de courts métrages, de Nathalie Granger... Le
au cinéma, et qui d’ailleurs n ’a pas été vraiment exploré principal travail est après le tournage des films, il
jusqu’à aujourd’hui. faut essayer de céder les droits des films dans divers
L’attitude vis-à-vis du cinéma de sexe était moins pays, et puis il y a un travail au niveau des festivals
méprisante que maintenant, parce que maintenant on et secondairement au niveau du tournage.
ne va même plus voir les films de sexe. Moi, j ’en L.S. Vous pouvez préciser, sur le film de Duras,
vois deux ou trois par an, j ’ai tort de ne pas en voir en quoi cela consistait ?
plus. Il se passe pour ce cinéma ce qui s’est passé Luc Moullet, Disons, cela consiste à faire le tra
pour le western il y a trente ans. C ’est-à-dire que les vail de ce qu'on appelle un producteur, mais qui
critiques, automatiquement, sautent ces films-tà. Et n’est pas à mon sens un travail de véritable produc
dans dix ou vingt ans les gens vont se précipiter teur, on ne fait pas un produit, on fait des démarches,
pour voir les cinquante ou plutôt les deux cents on intervient très peu au niveau créatif. C ’est un
films sexy français ou étrangers annuels pour essayer rouage. Il faut se déplacer beaucoup, porter beau
de découvrir des merveilles, et iLs les découvriront pro coup, porter des câbles au tournage, porter des bobines
bablement. après tournage.
Louis Skorecki. Quand on parle à des gens qui en L.S. Si vous n’aviez pas fait ce travail, est-ce que
voient beaucoup, je pense à Patrice Enard, qui le film aurait été fait, ou bien est-ce un travail indis
ne voient que ça. ils disent qu’il ,n’y a pas pensable ?
grand’ehose, de temps en temps un film inté
Luc Moullet. Un autre que moi aurait pu le faire.
ressant et quand je vais en voir, sur les quatre ou
C ’est un travail indispensable tout comme le tra
cinq que j ’ai vus. il y en a un ou deux de passion
vail de développement d ’un film est indispensable.
nants. Alors je me dis : « qu’est-ce q u ’on doit rater ! ».
Il y avait ce film anglais La Main de ma sœur que L.S. Mais sur un film comme Nathalie Granger,
Simsolo nous avait recommandé, et Le Sexe qui parle, les motivations qui vous conduisent à travailler doi
et dans les deux, il y avait des choses passionnantes. vent être sensiblement différentes des motivations qui
conduisent un producteur à produire un film ?
Luc Moullet. Il y a toujours eu une culture po p u
Luc Moullet. A cette époque je n ’avais rien à faire.
laire qui a un grand intérêt et qui a été ignorée tout
On m ’a proposé un travail qui pouvait m ’aider à
au long de l’histoire du cinéma. Cecil B. DeMille était redresser une situation qui était difficile, et cela ne
connu du public, mais très peu des cinéphiles ou des
me demandait pas trop de temps au niveau longueur
critiques. On le découvre après. Il y a toujours une
du tournage.
coupure entre un cinéma populaire et un cinéma
L.S. C ’était une proposition ?
plus élitaire. Je ne me risque pas au défrichage, car
Luc Moullet. Oui, de quelqu’un qui avait besoin
je n’ai pas le temps, en allant au hasard dans les
d ’un producteur.
salles, mais il faudrait le faire. C ’est plus le. travail
de quelqu'un qui écrit sur le cinéma en permanence L.S. Ce n ’est pas vous qui avez décidé de produire
que le mien. des films ?
Luc Moullet. J’ai plutôt tendance à refuser d’en
L.S. A l’époque de la cinéphilie, il fallait voir
produire, parce que cela me détourne d ’autre chose.
beaucoup de films pour en découvrir. Maintenant
Je ne le fais que lorsque je n’ai rien à faire, que
que le travail des Cahiers n’est plus le même q u ’avant,
cela m ’arrange et que cela est rapide.
il faut en plus voir tout ce qui sort parce que ça
S.T. Vous avez quelle infrastructure?
nous intéresse aussi de parler des mauvais films, et
Luc Moullet. Je n’ai pas d ’infrastructure, aucune.
des problèmes q u ’ils posent, et on n’a plus le temps
L.S. Quand on produit un film, j ’ai l’impression
d ’aller voir tous ces films.
que c’est plus facile de faire des démarches pour le
Luc Moullet. Cela dépend. Si on ne paie pas l’entrée, film de quelqu’un d’autre si on s’y intéresse, si on
on voit un quart d ’heure des films. Il y a Godard, pense que ce quelqu’un d’autre va faire un film inté
avant, qui faisait les Champs-Elysées, il commençait ressant, si on a envie de le soutenir, que pour son
par descendre, ensuite par remonter, ou le contraire. propre film.
D e plus il y a une modification dans l’exploitation Luc Moullet. En un certain sens, oui, parce qu’on
française, depuis 1972, avec la suppression de la taxe a une certaine timidité vis-à-vis de son propre film.
de sortie qui a fait que le nombre de films qui sor Il est difficile de dire à des tiers que votre film
tent a presque doublé. Ce qui est une très bonne est génial, et c’est plus facile à dire si c’est le film
chose. de quelqu’un d ’autre, qu’on le pense ou non.
S.T. P our revenir à ce qui s’est passé entre 1969 L.S. Le point commun entre ces films, que vous
et 1977, q u ’avez-vous fait pendant ces années? produisez et ceux que vous faites, c’est que ce sont
Luc Moullet. J ’ai fait donc deux autres films, Une des films peu chers ?
aventure de Billy le Kid et A natomie d'un rapport, Luc Moullet. Oui, par rapport à la moyenne, ce
dont je suis un des réalisateurs, et je vais en tourner sont des films peu chers.
un dans quelques semaines. Je n’ai rien fait entre S.T. Je reviens à l’entretien de 1969, vous faisiez
Billy le Kid et Anatom ie d’un rapport, suite au fait un parallèle entre le cinéma sexy et le cinéma poli
que j’ai eu des difficultés à récupérer l’investissement tique. Q u’est-ce q u ’il est devenu ce cinéma poli
sur Billy le Kid, et cela a demandé un grand écart tique ?
de temps entre les deux, temps pendant lequel j ’ai Luc Moullet. Il s’est énormément développé. Le
E ntretien avec L uc M o u l l e t 39
cinéma, et le cinéma militant ou politique qui n’est blêmes q u ’ils pensent résoudre, et cela dès la concep
pas non plus votre cinéma. tion du film.
Luc M o ullet. Non, mais il y a un cinéma politique Luc M o u lle t. Il y a un grand nombre de films
dans la mesure où il y a une politique qui conçoit qui sont fondés sur une idée de l’économie, même
le champ-contrechamp. Presque tout le monde a des si ce sont des films chers. Toute l’œuvre de Mizo-
dispositions sur divers principes, que ce soit le sexe, gushi est faite sur une notion d ’économie, dans la
la technique, le jeu de l’acteur, et tous les films sont façon de tourner. En même temps que la question
politiques à ce niveau-Jà. de l’argent est toujours présente dans ses films, cela
S.T. Comment travaillez-vous ? Com ment montez- me semble évident aussi dans la façon de tourner :
vous un projet, jusqu’à la réalisation ? supprimer ce qui n’est pas indispensable au film,
Luc M o u llet. C ’est un peu différent pour chaque c’est le contraire de la notion américaine de tour
film. II faut avoir l’idce de départ, qui en général nage où on filme sous trois ou six angles, et on se
trotte dans la tête depuis plusieurs années, puis trouve débrouille après.
des applications concrètes. L ’essentiel, c’est que ces S.T. Quel est l’enjeu ? Il .y a une éthique du plan
applications concrètes correspondent avec certaines qu’on trouverait chez certains et pas chez d ’autres ?
données économiques, pour que le film se fasse. Vous avez parlé du champ-contrechamp tout à l’heure
en disant que c’était aussi politique. Pouvez-vous y
S.T. C ’est-à-dire q u ’il y a l’économie dès la concep
revenir ?
tion du film ?
Luc M o u llet. Disons que c ’est une des figures pri
Luc M o u llet. Il y a une censure économique qui
vilégiées de la technique. Cela fait technique quand
joue. C ’est assez frustrant de travailler sur un projet on parle de champ-contrechamp. En fait je connais
alors q u ’on a l’impression qu’on a très peu de chances assez peu le champ-contrechamp.
de le réaliser. Je préfère m ’orienter vers des choses
L.S. On peut continuer sur la question de la fabri
réalisables.
cation d ’un film...
L.S. Est-ce que ce n’est pas plus facile de réaliser
Luc M o ullet. En général je pars du titre ou d’une
un film à partir du moment où on se fixe un cadre idée, ou je trouve les deux en même temps. Cela se
économique, avec des limites de budget, ce qui im développe sur le plan financier, il y a soit l’avance
plique qu’on a moins de choix, que certains choix sont sur recettes, soit le financement personnel, soit le coup
faits à l’avance ? de hasard. Pour les trois derniers c’est l’avance sur
Luc M o ullet. Oui et non. Admettons que vous recettes ; pour Billy le K id et Genèse d'un repas, et
soyez dans une super-production, ce dont j ’ai une pour A natom ie d'un rapport, c ’est un coup de chance.
expérience indirecte. Les choix sont limités parce q u ’il L.S. C'est ce qui est raconté dans le film ?
y a des limites au niveau des acteurs, des dialogues
Luc M o ullet. Oui, oui. C’est assez typique de la
et d’autres choses. Seuls quelques réalisateurs ont une
façon de faire des films. Il y en a qui sont faits en
puissance considérable dans le cinéma et peuvent pres
dehors de l’avance sur recettes, avec du mécénat ou
que tout se permettre. Mais il y a des limites de
bien avec rien.
tous côtés, ne serait-ce qu’à partir de notre expé
S.T. J ’ai l’impression qu’il y a des gens qui, à
rience même. Si on conçoit des personnages à trois
chaque film, se reconstituent le capital qu’il faut pour
jambes et deux têtes, ce qui est notre droit, auto
faire un film. Il y a des cinéastes qui, à chaque film,
matiquement on va se retrouver avec certains pro
doivent reposer les problèmes de leurs moyens pour
blèmes.
faire un film, alors qu’il y a ceux qui, faisant un
L.S. Je pense qu'il y a dès le départ un choix. film, accumulent du capital, ce qui leur permet d ’en
Un type comme Robiolles, qui fait des films peu faire un suivant, tout de suite après, dans le système,
chers, a l’ambition de faire des films chers, et il n’est dans la production. Quelle est cette démarcation ?
pas impossible q u ’il en fasse, et de l’autre côté, il y
Luc M o ullet. Oui, c’est le hasard de l'accueil fait
a des gens qui n’ont pas cette ambition.
au film qui justifie ce choix, qui n’est pas un choix,
Luc M o u llet. Moi aussi, j ’ai eu cette ambition,
mais un état de fait. Moi, j ’ai fait un premier film,
pour certains projets plus chers ; il se trouve que le Brigitte et Brigitte, qui a eu un certain succès, qui
prochain ne sera pas d ’un coût excessif. Mais peut- m ’a permis d’avoir les fonds nécessaires pour faire
être que le deuxième projet le sera. Mais c’est quelque un deuxième film, Les Contrebandières.
chose qui me fait un peu peur, parce que . j ’ai déjà Com me celui-ci n’a pas marché, je me suis retrouvé
eu deux projets assez chers qui ont avorté et cela à zéro. Je ne pense pas q u ’il y ait de partage très
m ’ennuie de dépenser de l’énergie pour rien. précis chez les cinéastes, sauf pour quelques-uns. A
L.S. Je pense que dans beaucoup de films q u ’on partir du moment où un cinéaste est gadgétisé, je
aime, il y a cette constante : arriver à bien utiliser dis cela sans nuance péjorative, il appartient à la p re
son énergie, son temps, dans des films à budgets dif mière catégorie. Mais il n’y a pas de volonté d’appar
férents. Ce sont des films qui coûtent ce qu’ils doivent tenance, sauf pour quelques-uns. Et puis, il y a les
coûter, qui sont faits à l’avance avec une certaine intermédiaires...
idée de l’économie, pas seulement l’économie d ’ar L.S. P ar exemple, pour Anatom ie d’un rapport, com
gent, mais une économie de temps... ment le film s ’est fait, q u ’est-ce qui est prioritaire,
S.T. C ’est ce qu’on a appelé le cinéma domestique, secondaire dans l’économie d’un tel film ?
le cinéma domestiqué... Luc M o u llet. Au niveau du tournage ?
L.S. Plus simplement, un film c ’est quelque chose L.S. Au niveau de la préparation aussi, c ’est lié.
de difficile à faire, où i! entre beaucoup de folie. Luc M oullet. On dispose d ’une certaine somme d’ar
II y a la vieille conception qui continue à exister, gent, on écrit le scénario en fonction de ces possibi
avec les gens qui disent : « je vais faire mon film lités...
à tout prix, demain, avec peu ou beaucoup d’a r L.S. Pour A natom ie d’un rapport, vous aviez une
gent », et de l’autre côté, les gens qui posent les pro~ dizaine de millions anciens ?
E n t r e t i e n avec L uc M o u l l e t 41
Luc M o ullet. Huil. L’écriture et l’analyse écono sous l’angle de votre rapport à la revue une fois que
mique marchent ensemble. Je ne pense pas des choses vous avez fait des films. Vous citez Mizogushi, Pre-
qui ne peuvent pas être matérialisées. J ’ai dû faire minger... On se dit : « Moullet est très cinéphile, mais
un semblant de devis, pour moi-même, mais c’est dans ses films il n’y a pas la même présence de la
pour la forme ; en fait cela se sent, c ’est plus de cinéphilie que dans les films d’un Téchiné, d’un
l’odorat que de l’analyse financière. Je n ’ai pas fait Biette ou d’un Jacquot ». Il y a une sorte d’évacuation
d ’état financier toutes les semaines ou tous les jours, de ce savoir du cinéma.
ça m archait tout seul. Luc Moullet. Je pense que les citations de Téchiné,
L.S. Dans un film pauvre, ce qui vient en premier, de Biette ou de Jacquot sont plutôt extra-cinématogra
c’est le prix du labo, du développement, de la pelli phiques, plus littéraires que cinématographiques, non ?
cule. En second, c’est ce q u ’on donne comme salaires S.T. Com ment cela coexiste ?
aux gens. Luc Moullet. Quand on s’inspire d ’un cinéaste, il
Luc M o ullet. Disons que pellicule et labo font entre faut retransposer tout ce q u ’on lui pique dans un
29 et 39 % du devis. Les collaborateurs de création domaine tout à fait différent. C ’est beaucoup plus
entre 24 et 35 % , réalisateur exclu. intéressant que de refaire du Hitchcock dans un film
L.S. D ans un film où on a une telle répartition de à suspense. Alors, comme ça on voit moins les em
budget — et je pense que dans un film plus cher, prunts, même s’il y en a toujours. Si on fait des trans
ce ne sont pas les postes les plus im portants, c’est positions en changeant de gènre, cela devient très
plutôt les acteurs, les décors — de quelle manière difficile et plus efficace. Je ne suis pas né de rien.
paie-t-on les gens, pour que les rapports soient plutôt L.S. Dans Anatomie d’un rapport, sans pouvoir
comme çi ou plutôt com m e ça ? le certifier, il doit y avoir des références à Dreyer ?
Luc M o ullet. On est influencé par les normes de Luc M o u llet. Oui, j’avais cité D reyer dans le texte
production qui caractérisent le cinéma traditionnel, que j ’avais écrit pour l’avance sur recettes ; effective
avec des petites différences en moins, puisque le ciné ment cela m ’est venu de la conception de G ertrud,
ma traditionnel a aussi des recettes traditionnelles que mais je ne pense pas q u ’il y ait d ’influence sensible.
n ’a pas ce cinéma-là. Il y a un certain compromis G erlrud , c’est un tout, il n’y a pas de scène-choc.
avec les normes et i! y a un travail moins spécialisé, L.S. Par exemple, dans A natom ie d ’un rapport,
équivalant au travail du paysan, de la secrétaire ou je peux dire Dreyer, Lang, comme ça, sans y avoir
du tourneur, ou du boulanger. pensé ?
L.S. Ces collaborateurs, vous avez choisi de les Luc M o ullet. Lang, non. Il y a un cinéaste dont
payer ? je parlais, qui peut servir de référence à tous les
Luc M o ullet. Oui, sinon on en arrive à des sys cinéastes, c’est Mizogushi. Q uand on a un problème
tèmes de participation qui sont souvent fictifs et qui au cours d’un plan, on peut se dem ander ce q u ’au
ne mettent pas les collaborateurs en confiance. C ’est rait fait Mizogushi à ce moment-là, pour pouvoir
comme ça que se créent des difficultés en cours de exprim er de la façon la plus économique. C ’est lui
tournage. Ces systèmes sont possibles sur un premier qui a abouti le plus loin, beaucoup plus loin que
film, et plus difficiles sur un deuxième ou un cin Ford, par exemple, qui est un grand narrateur, mais
quième film. qui avait certaines limites, ne serait-ce q u ’à cause
L.S. Je vois que sur des projets plus chers, les gens du sujet, du sentimentalisme q u ’il n’y a pas chez
sont souvent peu ou pas payés. Dans un film comme Mizogushi.
A natom ie d’un rapport, je trouve important que les 11 y a une leçon de narration chez ces réalisateurs,
gens soient payés. Que le film soit tel qu’il est est que ce <soit le Dreyer de G ertrud ou Mizogushi.
lié à cet aspect. On peut exprim er des choses, en pensant à ce q u ’ils
Luc M o u lle t. En fait, ça partait du fait que dans auraient pu faire, en beaucoup moins de temps et de
les années soixante il y a eu des difficultés sur cer façon beaucoup plus directe.
tains films où les collaborateurs n’étaient pas payés. L.S. Quand vous parlez d ’économie pour M izo
Finalement, c ’est une mauvaise économie, parce que gushi, vous parlez d’économie à l’intérieur d ’un film,
cela coûte plus cher, pour des raisons pas seulement ou d ’économie au moment du tournage ?
d ’honnêteté, mais d’efficacité. Les rapports (encore Luc Moullet. Economie du plan.
qu’il y a eu des rapports tendus sur Anatom ie d'un S.T. Le plus court chemin pour aller à ce q u ’on
rapport, mais cela tenait au sujet), étaient meilleurs veut dire.
que dans une situation où les gens n’auraient pas été Luc M o u llet. Sans forcément que cela devienne
payés. Cela fournit une motivation supplémentaire parodique au niveau de l’économie. Il y a des réfé
aux collaborateurs. C ’est un pari plus difficile à tenir rences dans Anatom ie d ’un rapport. Beaucoup de gens
sur les longs tournages. m ’ont parlé du Cuirassé Potemkine parce q u ’il y avait
L.S. Quelle était la durée de tournage d ’Anatom le des bobines qui dévalaient un escalier. Cela relève
d’un rapport ? de l’inconscient, mais les gens ont probablement rai
Luc Moullet. Trois semaines. son. On pourrait en trouver d ’autres.
L.S. Et vous, avez-vous été payé ? Dans U ne aventure de BHly le K id , on m ’a cité
Luc M o u llet. Non. N on, disons que si je me payais, des emprunts à Samuel Fuller ou Raoul Walsh dont
c’était moi-même qui me payais, alors c'cst un petit jeu je n’étais pas conscient. Mais comme je connais bien
un peu ridicule. Cela donnerait moi, producteur, qui ver Fuller, notamment, si on me dit q u ’il y a des
serais de l’argent à moi réalisateur. Com m e le moi emprunts à lui, les gens ont certainement raison.
producteur et le moi réalisateur sont des entités abs S.T. Mais consciemment il n ’y a rien ?
traites, je ne vais pas me compliquer 1a vie. Luc M o u lle t. Il peut y en avoir, mais quand c’est
S.T. Je voudrais introduire un autre chapitre de conscient, disons que c’est travesti. Dans B rigitte et
questions, concernant la cinéphilie. Cela met en jeu Brigitte, un plan où l’actrice principale cherchait un
les Cahiers, soit sous l’angle de votre passé ici, soit bouquin au-dessus de la cuvette des W .C ., dans la
42 C i n é m a f ra n ç a is (IV)
lui. Cela peut s’expliquer par le fait q u ’au lieu d ’en sicisme, à une pièce de Corneille : j’ai l’impression que
voir, ils en font, et cela les occupe, mais ce n’est pas le Français, l’être humain du 17* siècle ou du
toujours le cas. 18* siècle, peut-être d ’une certaine classe, était habi
L.S. C'est la notion même de plaisir à voir un film tué à une consommation rapide des idées et des pen
qui a changé pour moi. sées qui n ’existe plus a ujourd’hui. Q uand on voit la
Luc Moullet. Plaisir à voir, mais le plaisir n ’est pièce de Corneille, Othon, ou qu’on entend n’importe
pas systématique. Disons que cela tient à l’évolution du quelle pièce classique au théâtre, il y a un raccourci
cincma. Le plaisir était quand même très lié à la de signification q u ’on ne retrouve pas dans les dia
répétition, à la reconnaissance, il y a quinze ou vingt logues du cinéma courant. Alors, est-ce qu'il y avait
ans. Presque tous les films avaient des sujets finale une agilité intellectuelle, non seulement des créateurs
ment assez voisins, c ’était surtout de la reconnais mais du public, il y a deux cents ou trois cents ans,
sance, tandis que maintenant il y a plus de travail de qui se trouverait reprise actuellement, puisqu’on a du
la part du spectateur, il est peut-être moins disponible mal à suivre certains films, ou bien est-ce que l’usage
pour le travail... intensif de la parole a un côté fascinant ou frénétique?
L.S. Plus de travail ? Est-ce q u ’il est un usage purement esthétique, ou
Luc Moullet. Oui, je veux dire qu'il y a plus de est-ce q u ’il est à la fois esthétique et signifiant ?
participation du spectateur au film lui-même. Le spec L.S. Il est sexuel, disons sexué.
tateur donne plus de lui en voyant un film. Luc Moullet. J ’ai l’impression q u ’il y a un retard
L.S. Je ne comprends pas exactement ce que vous de l’être humain actuellement par rapport au langage
voulez dire. parlé, que le cinéma et d’autres moyens lui ont fait
Luc Moullet. On fonctionnait en grande partie sur perdre la promptitude, la concision du langage et
le cinéma américain qui autorisait un plaisir, mais qui q u ’il a du mal à les retrouver, à travers certains
était fondé sur une certaine passivité. Alors que le films.
cinéma actuel, même s’il est difficile de généraliser, L.S. Et du regard aussi, je pense.
est beaucoup moins fait sur la passivité. Luc Moullet. Je trouve qu’on fonctionne plus sur
S.T. Est-ce que cela n’est pas dû aussi au fait que le regard. Je trouve aussi que les films sont moins
le cinéma américain était de meilleure qualité, et riches sur les échanges de regards.
donc que le spectateur avait moins de travail ? L.S. Ce que je veux dire, c'est que le nom bre de
Luc Moullet. P our voir un film il ne faut pas un gens qui ne reconnaissent pas un acteur quand ils
gros travail ! le voient dans la vie, cela ne prouve pas seulement
L.S. G odard disait que c ’était le spectateur qui fai que l’acteur n'est pas pareil au cinéma, mais que dans
sait tout le travail et plus tellement le cinéaste. la vie les gens ne regardent pas très bien.
Luc Moullet. C ’est les deux ! Luc Moullet. Effectivement, dans la vie il y a un
L.S. Cela voulait dire que le cinéaste ne réfléchis certain laisser-aller. Il est am usant d’ailleurs de voir
sait pas et q u ’il travaillait automatiquem ent ; et c ’est les différentes réactions des gens suivant qu’ils voient
vrai q u ’il y a plein de films qui sont difficiles à une chose dans la vie ou au cinéma. Q uand on leur
comprendre, où il faut réfléchir, ne pas se poser de montre au cinéma des choses q u ’ils voient dans la
questions fondamentales, mais des questions toutes vie couramment, ils hurlent, ils trouvent que c’est
bêtes sur « q u ’est-ce qui est en train de se passer, long, que ça traîne. Et quand ils les voient dans la
qu’est-ce q u ’il a dit ? », c ’est pénible, et là on en vie, ils se sentent bien. 11 suffit qu’on leur montre
bave. un écran entre la chose vue et eux pour que leur
Luc Moullet. Cela peut être pénible, lorsque c ’est jugement orienté par l’habitude change du tout au
la première approche, on manque d’habitude. Mais tout.
c ’est moins pénible m aintenant q u ’il y a dix ans, L.S. Si on leur montre dans un film quelqu’un qui
parce q u ’on commence à être rôdé à ce travail, c ’est est en danger, ils palpitent, alors que si, dans la vie,
devenu excitant. ils sont témoins en voyant quelqu’un en danger, ils
L.S. J ’ai l’impression que les films q u ’on voyait ne réagissent plus.
à l’époque de la cinéphilie étaient des films ambigus, Luc Moullet. Ils se posent la question : « Est-ce que
mais que maintenant ce sont des films pas clairs, mal c’est du cinéma ? », ou bien ils se disent q u ’il y a
faits. Je parle très généralement de la masse des d ’autres personnes qui vont s’en occuper : « Je ne
films que je vois en général à la télévision plutôt suis pas arrivé le premier », il y a une hésitation. Aux
qu'au cinéma, et qui sont des films récents. Etats-Unis, c’est encore plus fort, il y a une passi
Luc Moullet. C ’est un peu plus compliqué que vité plus grande.
ça. II y a des ambiguïtés qui sont voulues par les L.S. Sur cette question de la cinéphilie, je me
réalisateurs. Avant, ce plaisir était plus fait sur la demande si, avant, les gens n'étaient pas plus facile
dispersion. Dans une scène d ’action, il n’y a que ment unifiés du fait q u ’ils étaient cinéphiles, parce
trente secondes qui comptent sur cinq minutes, le reste que c’était plus difficile de voir des films, parce
étant du délayage, mais c ’est beaucoup plus repo q u ’ils étaient moins nombreux ; les gens formaient
sant pour le spectateur. Il retient un peu de ci ou un plus facilement un même groupe.
peu de ça, au lieu que tout compte. Un des signes Luc Moullet. Non, ce n’était pas les mêmes films.
caractéristiques du cinéma des dernières années, c’est Les bagarres entre cinéphiles étaient alors homériques.
la rapidité d ’élocution qu’on trouve chez Straub, Bres- Il y avait des petits groupes contradictoires, très limi
son et d’autres... Il serait facile d ’allonger la liste. tés, qui se séparaient tout de suite. Ça a été d’abord
Tiens, Eugénie de Franval, d ’ailleurs... des perceptions isolées, il y a des gens qui sont restés
L.S. J ’y pensais... plusieurs années dans leur coin avant de s’incor
Luc Moullet. Je me posais des questions sur cette porer dans des groupes, ou qui sont restés isolés.
réintroduction de la rapidité d ’élocution, notamment Mais il y avait des affrontements. On ne peut pas
à travers Othon, puisque c’est lié directement au clas dire q u ’il y avait une unité.
4'l C i n é m a fronçai* (IV)
L.S. Le mol unité n’est pas juste. Mais il y avait il y a toujours des problèmes. Il se trouve que ces
une certaine proximité, entre les gens. Je sais qu’en derniers temps, il y a une tendance accrue, mais
repensant à cette époque-là, je peux revoir des gens ça ne joue pas tellement sur nous. Peut-être qu’à
qui faisaient partie de tel ou tel groupe, et d ’autres longue échéance, ça peut agir favorablement, je ne
qui n’en faisaient pas partie, mais qui étaient à côté. sais pas, s’il y avait un secteur industriel d u . cinéma
Par exemple, Jacquot, que je ne connaissais pas, était qui tendait à disparaître, peut-être que ça pourrait
là. D ’autres aussi. A ujourd’hui, peut-être parce que nous laisser les coudées plus libres. Ça me fait
je suis beaucoup moins cinéphile, je n’ai pas l’impres plutôt rigoler q u ’autre chose, peut-être méchamment ;
sion que ça existe. La Ciném athèque n ’esi plus ce c ’est peut-être une réaction pas très jolie, mais ça
q u ’elle était... m ’amuse de voir tout ce cirque qui ne mène à rien
Luc Moullet. Pour la Cinémathèque, il y a des rai et qui parfois s’effrite.
sons qui tiennent à la Cinémathèque, c’est-à-dire que L.S. Il me semble que c ’est Jacquot qui disait que,
les programmes sont généralement moins fournis, ou du fait que les films commerciaux sont plus difficiles
les choses nouvelles ne sont pas assez bien indiquées à monter, on voit arriver à l’avance sur recettes des
pour que l’on fasse un choix, à moins d ’y aller en cinéastes qui n’y arrivaient pas avant, et que. d’une
permanence. A la Cinémathèque, il y a un travail certaine manière, l’avance est plus difficile à o b tenir?
d’information qui n’est pas fait sur les films qui
passent. On a l’année, le nom du réalisateur, les inter Luc Moullet. 11 exagère. Je pense q u ’il y a de la
prètes, mais quand vous avez vingt ou trente films concurrence, mais ces cinéastes sont-ils tellement plus
nouveaux, comment voulez-vous choisir, à moins d ’aller avantagés ? Ou bien est-ce q u ’ils ne la demanderaient
tout voir systématiquement. Alors la fonction de réu pas automatiquement ? L’avance sur recettes, c’est
nion de la Cinémathèque n ’existe pas, il n ’v a pas quand même la paresse pour un film à gros budget,
de prise de parole comme autrefois à travers les pour un film qui a pas mal de possibilités. Ce n’est
débats des ciné-clubs. ■ pas tellement du fait de la « crise » q u ’il y a plus
S.T. A ujourd’hui, il n’y a plus tellement d’auteurs de films qui se présentent devant l’avance sur recet
ou de films cachés à découvrir dans des salles obscures tes.
où on est très peu. Il n’y a plus l’idée d ’aller voir L.S. Parmi les nouveaux cinéastes, les jeunes cinéas
un film rare, disons que cela se sait plus, cela cir tes, il y a une manière moins hystérique de faire des
cule plus vite. films, soit parce que les films coûtent moins cher, soit
Luc Moullet. Ça circule, oui, mais plus il y a de parce qu’ils insistent moins sur l’idée que leurs films
films, plus il peut y en avoir d ’inconnus, parce que doivent absolument être vus par un maximum de
ça se perd, les films repassent très peu. Je pense gens, soit parce q u ’ils sont faits de manière artisa
qu’il y a un gros travail à faire dans ce sens. Il y a nale (vidéo), et j ’en connais qui vont jusqu’à les
des cinéastes français ou étrangers qui sont très peu développer et les tirer eux-mêmes, et ils poussent
connus, et .qui sont importants. Le travail qui avait cctte attitude très loin, quelquefois, en allant jusqu’à
été fait il y a vingt ans doit être recommencé, de la refuser de faire des films avec le G.R.E.C.. parce
même façon. Je dis ça, et encore, je ne vois pas les q u ’il y aurait trop d ’argent, q u ’ils ne seraient pas libres
films de façon professionnelle. d ’une certaine manière. Cela donne d’autres films,
L.S. Vous, par exemple, vous travaillez à la S.R.F. ? un autre rapport au film que l’on fait. C ’est un phé
Luc Moullet. Disons que j'essaie d'infléchir un peu nomène dont il n’y a pas trace dans les Cahiers, mais
la politique de la S.R.F. qui était un peu confor ce phénomène m ’intéresse. Ces films ne passent d’ail
miste, pas conformiste, mais trop prudente ou pares leurs pas dans les réseaux commerciaux, et il y en
seuse. Je ne sais si c’est le bon terme, il y avait une aura de plus en plus.
mollesse d ’action qui existe d'ailleurs dans toutes les S.T. Le point de vue de la S.R.F., a lo rs? Sont-ils
organisations collectives. Je ne sais si j’arrive à faire plus responsables que vous ?
quelque chose dans ce sens, mais j'essaie. Luc Moullet. Ils ne se fondent pas sur des motiva
S.T. C ’est quoi, au juste, la crise du cinéma, du tions de qualité car elles sont nécessairement sub
point de vue de la S.R.F., et du vôtre, en tant q u ’au jectives. Donc s’il y a des films qui ne se font pas,
teur ? ou si le nombre de films français diminue, surtout
Luc Moullet. C ’est un peu différent. De mon point les grosses productions, cela les touche, et c’est nor
de vue, je ne vois pas de crise du cinéma du tout. mal. Simplement, à mon point de vue. si je juge par
Encore faudrait-il situer le terme. Savoir si on parle rapport à des critères personnels, de qualité, ça n ’a
de crise du cinéma ou de crise de l’industrie. Le pas une très grande importance dans la mesure où
cinéma el l’industrie du cinéma sont des choses très le cinéma français est un cinéma très compartimenté.
différentes. On ne trouve pas l’attitude des grandes firmes am é
S.T. Quand on parle de crise, c’est en général de ricaines qui produisaient à la fois The Robe et Bigger
crise de l’industrie. the Night, pour la FOX, ou pour la RKO, à la fois
Luc Moullet. La crise de l’industrie, vous savez, Les plus belles années de notre vie et puis les premiers
je m ’en contrefous un petit peu. Si on me dit qu’il films de Nicholas Ray ou de Losey. Il y avait une
y a crise dans l’industrie des betteraves, je compatis, complémentarité, à la fois les productions de gros
ça doit mettre des gens au chômage, mais je n’y suis films commerciaux et les tentatives d ’expériences. En
pas plus sensibilisé que vous l’êtes. Disons que France, il y a très peu de producteurs qui font ça,
la crise de l’industrie du cinéma n’a pas d ’incidence un ou deux et encore, pas fréquemment. Alors,
particulière sur le cinéma. s’il y a des gros producteurs qui ont des difficultés,
S.T. Les problèmes de la distribution, par exemple ? je m ’en fous un petit peu. Je dois dire que cela
Luc Moullet. Cela ne joue guère. Il reste à savoir si me fait plutôt rigoler parce que, comme c’est un
cela joue favorablement ou défavorablement. On sait système qui est fondé sur une certaine démence dans
que sur le plan des finances, il y a des problèmes. la démesure, une démence dans la démesure non ren-
E n tr e tie n avec L uc M oullet 45
beaucoup plus général, un problème de civilisation, du festival ou de Chamrousse. Dès que je pronon
d'information, d ’éducation. Même si c’est aussi un çais le nom d ’une ville qui était près de Chamrousse,
problème de monopoles. Evidemment, on pourrait elle commençait à gueuler, elle ne voulait pas que
essayer de réduire celui-là, encore que normalement il je parle de Lyon, de Grenoble, elle sentait q u ’après
devrait s’aggraver. Surtout q u ’il y a un risque de mono j ’allais arriver à Chamrousse.
pole d ’Etat, d ’ici quelques mois peut-être. Ça dépend si Elle m ’a autorisé à y présenter le film, et c’est
on a affaire à un socialisme doux ou un socialisme ce qui lui a permis de sortir en salle. De toute façon,
dur, mais c ’est une des possibilités. le comique et le tragique, c ’est une fausse distinction.
S.T. Le Programme commun, ou plutôt le texte de Une histoire ne peut être vraiment comique que
Ralite devant l’Assemblée, dit q u ’il n’est pas ques lorsqu’elle est tragique en soi. Sinon, ça ne fait rire
tion de supprimer le partenaire, privé. personne. J ’aime bien que dans une salle il y ait des
Luc M o u llet. Oui, bien sûr, mais d’abord ce n’est conflits entre les spectateurs. J ’avais dit un jour que
que le texte de Ralite, qui n’est pas le seul parte mon idéal serait qu’à la projection d’un de mes films,
naire du Programme commun. Il y a des options le voisin de droite se mette à casser la figure du
assez contraires, même si le privé n’est pas supprimé. voisin de gauche parce qu’ils ont des attitudes vrai
Il peut très bien disparaître de par les conditions du ment trop différentes. Il y en a un qui éclate de
marché ou être amenuisé. Cela ne veut pas dire que rire sans cesse, et l’autre s’endort ou bien trouve
je sois contre cette direction mais il y a pas mal ça d ’un ennui pesant, ou bien d ’une tristesse invrai
de risques. Il y a peut-être plus de risques au niveau semblable. Ça arrive d ’ailleurs, mais ça n’a pas été
du cinéma que dans d'autres domaines. Il y a à la jusqu’au cassage de gueule, malheureusement pour
fois des avantages, parce q u ’on peut penser q u ’il y moi. J ’ai échoué à ce niveau-là. Ce que je voudrais,
aura une libéralisation de l’accès à la réalisation qui c ’est révéler plus la différence entre les êtres humains,
n’existe pas aujourd'hui, mais il y aura aussi des puisque les gens qu’on trouve, le microcosme qu’on
désavantages, ceux qu’on constate dans les pays socia trouve, recèle des contradictions terribles entre les
listes, si le socialisme français se met à reproduire gens. Donc, il vaut mieux pousser à bout ces contra
ceux qui existaient jusqu’ici. dictions, plutôt que les émasculer ou les diminuer.
S .T. J’avais l’idée que vous étiez plus « calé » sur Si on les diminue, on transforme la réalité, on la
la crise, vous aviez cette réputation, et là, je trouve fausse. Tandis que pousser les gens dans leurs extrêmes
que vous vous en foutez .un peu, même si vous le et les révéler, ça me semble plus profitable et plus
justifiez. réaliste.
Luc M o ullet. C ’est quelque chose qui est tellement A mon avis, Anatom ie d ’un rapport n'est pas un
extérieur à moi, quand je vois q u ’il y a dix réalisa film caricatural, il s’inspire d ’éléments vécus pour une
teurs qui ne sont pas du tout des copains et qui ont grande partie, qui, à mon sens, étaient beaucoup plus
des problèmes, moi je rigole dans mon coin. Dans la caricaturaux ; mais les gens étant habitués à un cer
mesure où il n’y a pas d ’interférences entre l’indus tain mode de reproduction de la vie au cinéma, dès
trie et le cinéma que je fais. Et en plus on 'e n est qu’ils ne le retrouvent plus, ils disent que c’est de
à un point où la France joue très peu, le système de la caricature, alors q u ’ils sont astreints à une tout
distribution français joue très peu par rapport aux autre caricature, qui pour eux est la réalité.
films français intéressants qui sont orientés par et L.S. Au niveau du jeu des acteurs, par exemple, il
sur l’étranger. Quand on voit la multiplicité des n ’y a pas quarante-six manières de jouer dans le
moyens d ’expression qui doivent très peu à l’industrie, cinéma français, il y a la descendance Bresson, qui
puisque sur le plan technique les films qui apportent est souvent pesante, même si elle est productive, et
le plus sont souvent des films faits avec de très petits puis les autres, ceux qui utilisent les acteurs,' plus
moyens et non pas des films des grosses productions ou moins bien. Dans A natom ie d’un rapport, il y a
françaises. Je pense à un film com m e Le Berceau quelque chose de nouveau.
de cristal qui, sur le plan de l’éclairage et de la
S.T. Je trouve que cela aurait pu être un film
composition des plans est beaucoup plus riche que la
muet des années précédant le parlant, avec un comique
presque totalité des films commerciaux français. C ’est
de situation caractéristique du cinéma muet.
peut-être le seul qui, sur le plan de Péclairage, évoque
Luc M o ullet. Pour un film qui est très parlant,
l’usage de la lumière q u ’avait Murnau. Et c ’est un
film fait sans techniciens. Sur un plan de cinéma c’est une drôle de réflexion.
pur, concret, dans la mesure où il joue sur la pelli S.T. C ’est parlant, mais ce comique-tragique : ils
cule, l’apparence des choses et le rôle de la lumière, s’aiment — ils ne s’aiment plus, elle est enceinte — il
c’est un des films les plus passionnants qui soient. s’en fout, elle veut un enfant — lui non... ?
Garrel est certes retenu par diverses mythoiogies qui L.S. Il y a un côté très situé, très précis...
sont apparentes dans le sujet même du film, mais S.T. Dans le lieu et dans le temps, ce qui est très
le reste est un travail étonnant. cinématographique ; il décide d ’aller se promener, il
L.S. Ce serait intéressant de parler d ’A natom ie d'un y va, il veut faire du vélo, il y va, ce qui est dit
rapport et de votre prochain film. A natom ie d’un est fait, rien de ce qui est dit n’est pas vérifiable
rapport est un film drôle... au plan suivant, comme on l’a dit à propos de Mizo-
Luc M o u llet. Tous mes films sont drôles. gushi.
L.S. D ’ailleurs, vous l’avez présenté à Chamrousse, L.S. Com m ent avez-vous travaillé avec les acteurs ?
au Festival du film d ’humour. Luc M oullet. Les acteurs avaient déjà chacun des
Luc M o u llet. Oui. Ça a été d ’ailleurs assez dra attitudes différentes, puisque Christine Hébert avait une
matique avant, car moi j’étais pour le présenter à attitude qui était à mi-chemin entre la reproduction et
Chamrousse, et la co-réalisatrice était contro. Elle était la distance, un peu, dans un registre différent, comme
scandalisée à l’idée de le m ontrer là. Mn ne s’est les acteurs d’Allio dans M o i, Pierre Rivière..., tandis
pas adressé la parole pendant une dizaine ou une que moi je n’étais pas du tout pour le principe de
quinzaine de jours. Je n’avais pas le droit de parler cette oscillation. Il y avait deux directions contraires
E n t r e t i e n avec Luc M ou ll et 47
et il y a eu des conflits sur le tournage, entre la réa du son des années trente - trente-cinq, au temps de
lisatrice, le réalisateur et l’actrice. la Tobis, q u ’on trouve aussi chez Vigo, où il y avait
Le film a un côté extérieur naturaliste, reproduc une apparence plus nette, la voix plus franche. C ’est
tion de la vie, et l’actrice était plutôt là pour donner plus poli maintenant avec le son magnétique.
certains éléments de cette reproduction, mais en même L.S. C'est une époque qui intéresse beaucoup Straub,
temps elle voulait se tenir à l'écart, ne pas jouer à qui est fasciné par un film comme La N uit du carre
plein sur les possibilités d ’émotion, les possibilités d r a four. Je pense à des films que j’ai vus il y a long
matiques, ou même les possibilités de justesse de ton temps, les premiers films de Capra parlants, qui se
du texte. passent dans le milieu de l'aviation, où le son est his
L.S. Est-ce qu'à un moment, il a été question que torique.
ce soit la co-réalisatrice, Antonietta Pizzorno, qui joue Serge Dancy. Revenons au cinéma d'aujourd'hui...
le rôle ? Luc Moullet. Au niveau français, c'est assez éton
Luc Moullet. C ’est ce qui était prévu au départ, et nant cette progression quantitative des films intéres
disons q u ’elle a eu un peu la frousse, et il y a eu cette sants. Je ne sais pas s’il y a des films qui dominent,
modification, qui d ’ailleurs est bien appréciée au ni on le saura dans cinq ou dix ans, mais il y .a vingt
veau de la réception par ceux qui aiment le film. ans, il y avait sept ou huit films français intéressants
C ’est intéressant dans la mesure où cette distance que chaque année, maintenant il y en a fréquemment q ua
l’actrice a voulu mettre, je ne sais pas si c’est un point rante ou cinquante. 11 n’y a jamais eu ce phénomène,
de vue esthétique fondamental (l’actrice est aus^i sauf peut-être vers 1959-1960. Et cela va en s’ampli
réalisatrice d ’autres films), ou bien s’il s’agit d ’une vo fiant puisqu'il y a plus de gens qui peuvent tourner.
lonté de recul personnel par rapport à l’histoire, la S.D. Tourner, dans tous les sens du terme, c ’est-à-
volonté de ne pas se compromettre. dire travailler et aussi attendre son tour. Il y a beau
En fait, si c’est assez réussi, du moins pour ceux qui coup plus de films qui se font, plus de jeunes cinéas
aiment le film, c ’est sans doute à cause de l’opposi tes qui arrivent assez vite à faire leur premier film,
tion, mon jeu étant assez contrebalancé par le sien. alors q u ’avant c ’était bouché, mais presque personne
Le principe pour moi, c ’était de jouer un peu comme ne fait carrière ou métier de cinéma.
le faisait Jean Renoir, acteur ; mais c ’était quelque Peut-on vivre du cinéma, en faire un métier, dans
chose de naturel, ce n’était pas une copie, c'était un ce cas-là que devient une déontologie, une morale ?
principe à suivre. Le jeu de Jean Renoir ressemblait Et vous, considérez-vous le cinéma comme votre mé
lui-même en partie au jeu de Michel Simon. tier ?
Serge Daney. C'est ce q u ’on disait tout à l’heure, Luc Moullet. Pas la réalisation, en tout cas. Disons
quand on se demandait si c ’était un film parlant ou que le problème est un peu secondaire, ce qui compte,
un film muet. Je crois que c ’est un film du début du c ’est les films que ça donne. C'est difficile de voir si
parlant ; particulièrement votre jeu et la manière dont c’est un métier ou non, il suffit d ’une cession d ’un film
vous parlez provoquent une certaine hétérogénéité avec à la télévision, pour que le cinéma devienne un métier.
le jeu de la fille, et cela casse les habitudes que nous Mais effectivement, ça ne l’est pas. 11 y a même des
avons par rapport au son au cinéma. Vous articulez cinéastes pour qui, au départ, ce n’est pas un métier,
le texte d ’une voix qui semble déjà avoir vieilli, et par exemple Jean Rouch. Pour Duras et Garrel, je ne
ostensiblement pour le spectateur, comme s’il y avait sais pas s’ils considèrent le cinéma comme un mé
toujours une leçon à tirer ; les gens sont devant quel tier. D ’ailleurs la littérature a rarement été un métier,
que chose de très quotidien, mais qui en même temps c’était l’activité secondaire de professeurs. Et on trouve
est mis en scène de manière interpelante, par la voix. beaucoup de cinéastes qui peuvent faire du cinéma parce
Est-ce que c’est délibéré ? qu’ils sont professeurs.
Luc Moullet. C ’est le jeu de Jean Renoir, pas celui L.S. Y a-t-il beaucoup de cinéastes qui sont aussi
de Pierre Renoir (qui est différent), c ’est le vagabond professeurs ?
de La Bête humaine. Ce côté voix qui a été transmis Luc Moullet. Oui, oui, surtout que maintenant il y
de façon plus directe par le son optique à l’époque a l'enseignement du cinéma. Et il y en a qui sont
professeurs dans d ’autres disciplines que le cinéma. Au S.D. ... dans la mebure où dans une fiction, il y a
bureau de la S.R.F., Gilson, Daquin, Claudine Guil- un risque, une sorte de vacillement, alors que dans la
main et Alain Fleischer sont des enseignants, et puis narration...
il y en a d'autres auxquels je ne pense pas. Luc Moullet. Les films politiques où il y a beaucoup
On peut dire que s’il y a crise, c ’est dans la mesure de narration sont souvent les moins riches.
où des cinéastes n’arrivent pas à tourner aussi souvent Dans le domaine de la non-narration, il y a des films
qu'ils le veulent. qui étaient intéressants, comme ceux de Serge Bard,
Il y a beaucoup plus de cinéastes qui peuvent tour Fun and G am e l'or Everybody et Ici et maintenant, ou
ner, mais ils ne tournent pas souvent. Ce n’est pas vrai Un film de Boissonnas. Ce sont des recherches sur
ment une crise, parce q u ’avant ces cinéastes n’auraient certains points du cadre.
pas eu la possibilité de tourner un film. L.S. Alors, votre prochain film ?
L.S. Est-ce que vous voyez des films « non narra Luc Moullet. C'est Genèse d'un repas, où j ’étudie
tifs » ? les circuits comparés d ’un œuf français, d'une boîte
Luc Moullet. Oui, mais en même temps j'ai une de thon africaine, et d’une banane latino-américaine.
certaihe allergie, disons historique, vis-à-vis de ce ci L.S. Cela se présente comment ?
néma, peut-être mal fondée ; c ’est sans doute une Luc Moullel. A partir du moment où on voit un
question de génération, d'éducation, de formation. La repas composé de ces trois mets, je cherche à montrer
réalisatrice d ’A natom ie d'un rapport fait des films comment ils sont arrivés sur la table, depuis l’origine.
non narratifs et elle m ’engueule parce que je fais du 11 paraît que cela recoupe un des Kino-Pravda de
cinéma très classique. Je ne suis pas spécialement com Vertov, sur des mets différents.
pétent sur ce sujet. L.S. Cela veut dire que vous partez à la recherche
L.S. Ce qui vous intéresse, c ’est qu'il y ait de la fic des origines de ces éléments de repas ?
tion. Mais dans certains films non narratifs, il y a de
Luc Moullet. Oui.
la fiction.
L.S. Vous allez tourner c o m m en t?
S.D. Fiction ne veut pas dire narration. Par exem
Luc Moullet. Avec l’avance sur recettes... Com m e
ple dans un film que j’aime beaucoup, Je lu il elle, il y
un film d ’enquête, avec des études préalables pour faci
a des effets de fiction extrêmement forts. Peut-être
liter l’organisation matérielle et éviter les fausses direc
que les films qui nous intéressent en ce moment sont
tions. Le tournage doit durer trois mois, avec une pe
les films qui saisissent le cinéma à la naissance même
de l’effet de fiction, quelque chose de perceptible aussi tite équipe de reportage.
bien dans les grosses machines où il n’y a plus de L.S. Une dernière question : comment voyez-vous
fiction tellement c’est énorme, du genre Tati ou Ku- votre avenir, cinématographiquement parlant V
brick, ou dans les films très pauvres qui n'ont pas les Luc Moullet. Je ne cherche pas à le voir. Je ne fais
moyens d ’éclairer. de rendre crédible une fiction. C ’est pas de prédictions.
sur que le cinéma qui se revendique a-narratif au L.S. Il y a d ’autres projets ?
départ ne m'intéresse pas beaucoup ; et peut-être qu’il Luc Moullet. Oui, oui, j’ai d’autres projets. Avant
y a une autre raison qui est que, tant qu'on s’intéresse j’avais peu de projets. Ça a tendance à affluer main
à la fonction sociale du cinéma, à une politique du tenant. Le problème, c’est q u ’on fait un film tous les
cinéma, c ’est capital d ’avoir un public qui peut, comme deux ans, ou tous les trois ans. A ce train-là, je vais
vous le disiez, s’étriper, potentiellement, face à un film, être occupé un bout de temps. En général, quand on
et il ne peut le faire que s’il y a de la fiction. a un projet et q u ’on le tourne, parmi les autres pro
Luc Moullet. Actuellement, il ne peut le faire que jets, sur l’ensemble, il y en a qui disparaissent, qui lais
s'il y a de la fiction. Mais ça peut changer. Pour les sent la place à d ’autres. On n’a pas tellement l’occa
films d ’intervention, disons q u ’il n’y a pas de fiction, sion de tourner souvent, il vaut mieux essayer d ’en
mais il y a de la narration. Il y a. à la limite, quelque mettre trois en un.
fois, pas de fiction et très peu de narration. Si je trouve les sous, je ferai en 1980 un film cher.
S.D. Certains films militants sont des films sans au Le Neuvième lacet sous le campanile, où j ’exploiterai
cune fiction. Un film militant c’est un film qui arrive les possibilités de création d ’un microcosme qu’offrent
trop vite, beaucoup trop vite aux mots, aux slogans deux pistes dolomitiques très aériennes, le Sentiero
auxquels il doit en arriver, et qui invente en général Osvaldo Orsi et le Sentiero Bartolomeo Figari, qui sont
une sorte de petite narration, avec des petites saynètes peut-être les lieux du monde où se mêlent le plus
illustratives, et qui ne fait rien de cette fiction. évidemment la jouissance et la peur.
Luc Moullet. Pas toujours des saynètes illustrati
ves. C ’est assez difficile d’établir une loi. Mais effec (Propos recueillis par Serge Daney, Louis Skorecki
tivement. c’est souvent fait sur la narration... cl Serge Toubiana.)
Klaus Lowitsch et Jean-Claude Dreyfus dans L'Ombre des anges (Daniel Schmld)
Ceci explique peut-être la méprise de M arienstras, qui aurait été intoxiqué par
la vision d'un trop grand nombre de film s relevant d ’une esthétique plus tradition
nelle. selon laquelle il est commun que les représentations dominantes injectent de
fortes doses de sens dans un discours sans cela anémique, d'où son interprétation
de L’Ombre des anges à grands coups d'archétypes et de catégories morales. En
effet, alors que Daniel Schmld produit des images et des disjonctions délivrant par
elles-mêmes une substance d'autant plus abondante que rien ne viendra s ’y ajouter
de l ’extérieur, les m etteurs en scène plus traditionnels, au contraire, recherchent
l ’e ffe t Inverse, comme l'explique Claudine Elzykman . dans son livre (10-18), lorsqu’elle
définit ce qu’elle entend par cinéma N.R.I. (Narratlon-Représentatlon-Industrle), cinéma
par rapport auquel Schmid marque un décalage. Dans les film s que Claudine Eizykman
d é fin it comme « N.R.I. ». la construction film ique, toute eu service de la narration,
exige un appauvrissement des signes tel qu’ils s ’épuisent dans la désignation :
tout excès de consistance, en déstabilisant la représentation, ferait dérailler le
discours, qu) ne serait alors plus purem ent sig nifica tif.
Mais quel peut être l'enjeu de cette interprétation essentialiste du film ?
Que va-t-elle servir à gommer, ou è préserver ? Une fols que l'on a conçu que le
discours Ironique de l'article s'appliquait à un discours Inverse de celui tenu dans
le film , et que donc cette Ironie même était à Inverser (ce qui ne sig nifie pas
prendre au pied de la lettre les énoncés Ironiques), on s'aperçoit que Marienstras
situe lul-même fo rt clairem ent l'enjeu, par exemple lorsqu'il é crit : « Et vollè pour
quoi, malgré cette « mauvaise conscience allemande à l'égard du problème ju if •
évoquée per Daniel Schmid, il n'v a aucune, absolument aucune relation entre ta
richesse du juif salaud, la fait qu'il soit juif, le fait qu'il soit salaud. •
Les term es de l'enjeu sont donc :
— la mauvaise conscience allemande (et plus généralement occidentale] à l'égard
des juifs, qui est bien réelle, et que M arienstras se propose de nier et de scoto-
m lser pour mieux en préserver le fonctionnem ent ;
— le point de vue de classe, qui est Indispensable à l'Intellection du film , et que
M arienstras brouille en prêtant à Schmid l'usage de la m étonym ie juif-capitaliste,
hypothèse dém entie par tout le film :
— le fa it enfin que le propos du film so it de m ontrer (entre autres) un personnage
qui, bien que riche et salaud, présente l'in té rê t de subvertir ce processus
même dont il est un rouage, le fascisme, et ce grâce ô l'e xtériorité par rapport
à la société globale que lui procure la judélté.
Lorsque M arienstras nie la mauvaise conscience allemande à l'égard des Juifs,
il le fa it sous une forme elliptique, comme si cela allait tellem en t de soi que le
sim ple fa it d'en parler fû t de mauvais goût, alors que d'une part on sait bien que
cette mauvaise conscience a des conséquences très im portantes concrétisées sous
form e de m illiards de Deutschmarks versés à Israël, et que d ’autre part, comme
le souligne Hannah Arendt dans Elchmann è Jérusalem, l'entretien d'une
culpabilité tournée vers le passé désarme et aveugle les progressistes alle
mands potentiels, devant le fascisme actuel en Allemagne, devant l'antisém itism e
et le racisme actuels. Nier ce problème de mauvaise conscience est donc précieux
pour les sionistes qui en encaissent discrètem ent les dividendes (usurpant au
passage la succession des victim es juives du nazisme), pour les fascistes allemands
actuels qui peuvent se faire passer pour de doux agneaux derrière ce paravent
commode, mais c'est contraire aux intérêts aussi bien du peuple allemand que des
victim e s juives et non-juives du racisme qui existe aujourd'hui en Allemagne, et
qui ne manquera pas de se développer avec la montée du fascism e que prophétise,
entre autres, le film de Daniel Schmid (on pourrait c ite r aussi les film s de
Fassblnder).
Quant au point de vue de classe qui sous-tend le film , et quant aux contra
dictions du personnage du juif, où ce point de vue trouve son application, cela
aurait été beaucoup demander à M arienstras que de ne pas les évacuer : quand
on en est à ('essentialism e le plus plat et au dualisme exprimé par les catégories
morales les plus pauvres (le Bon, la Brute, le Truand), com m ent appréhender la
richesse dialectique de cette problém atique ?
Encore un m ot : lorsque Marienstras écrit, interprétant le film , que * le Juif
protégé par la police de la ville remportera éternellement sur Liiy Brest, putain,
sainte et martyre, une éternelle et amère (mais tout de même capitale) victoire »,
le moins que l'on puisse dire est que parler de victoire est rapide : même si Klelner
Prinz est tué après avoir dénoncé le Juif comme m eu rtrier de Liiy Brest, même si
Raoul, le souteneur, est accusé à sa place, c'est bien Liiy Brest qui par sa m ort
a rem porté la dernière victoire de son amour, sans que l ’on puisse en Inférer,
comme M arienstras, que Schmid ait transposé sur le Juif riche l'accusation de
déicide, centrale dans l ’antisém itism e chrétien. Si l'on veut analyser cette conclu
sion en term es de mythe, c ’est plutôt vers la Dame aux camélias qu'il faut se tou r
ner, et M arienstras pourra utilem ent aller v oir La Paloma. le film précédent de
Daniel Schmid. ce qui ne manquera pas de lui faire apparaître certaines résonances
entre les deux film s. Ainsi, contrairem ent è ce qu'une vision linéaire du film pourrait
laisser penser. Il faut prendre au pied de la le ttre l ’aparté de Klelner Prinz : « celui
qui aime perd tous ses droits ».
Laurent BLOCH.
52 Petit jo u rn a l
Petit journal
goissée de Sassa, avec son fils 1. Pour Det Sjunde Inseglet (Le utile à une certaine normalisation
King, enfant d iffic ile et violent, le Septième Sceau — 1956 — rôle de mentale, mats ne l’a pas toujours
charme est rompu — ou, comme la fille muette) ; Smultronstaellet été. Le fa it de l'avoir Inscrit hors
d it plus crûm ent W ilhelm : « la fête [Les Fraises sauvages — 1957) ; de la tradition orale où il s'étalt
est foutue ». Jungfrukaellan (La Source — 1959 situé jusqu'au 18° siècle est ta
L'été commence radieux. Chaud. — rôle d ’Ingerid) ; Nattvardsgaes- première tricherie d ’une série dont
Irisé. Aveuglant. Avec sim p licité et tema (/.es Communiants — 1962 ia mise en image est le fleuron,
naturel, Gunnel Lindblom restitue — rôle de Karin) ; Tystnaden [Le et le vieux Disney est le roi des
cette jouissance des êtres. Saveur, Silence — 1963 — rôle d ’Anna). tricheurs. Ce qui éta it auparavant
odeur, lumière se conjuguent pour 2. Télérama, n° 1447, 5 octobre échappées de langage, où les en
le plaisir de vacances dionysiaques. 1977. fants avaient certainem ent des ini
Ouand la pluie se met à tomber, tiatives d'imagination par le ques
annonciatrice de l'arrivée d'Emma, tionnem ent, est devenu autant de
diseuse de vérités « blessantes ■. mémentos ré p étitifs sur la loi, le
la félic ité disparaît, l'inquiétude pouvoir et le père. Et c'est cette
creuse les rides des visages, le mise en term e qui perm et à Bet
drame .— im prévisible, improbable telheim d'opérer.
— éclate, coup de feu qui souffle Pris en tant que récit linéaire.
la villa du Paradis comme un châ Mary Poppins est un exemple de
teau de cartes. réconciliation avec le père : Jane
Jouant à dessein le jeu de l'in et Michael sont de parfaits petits
tim ism e, Gunnel Lindblom démon Anglais qui font marcher leur nur
tre du même coup tout l'aspect se et lui échappent dès qu'ils le
factice et précaire de ce monde si peuvent. Bettelheim verrait dans
bien ordonné en apparence. Les ces fugues l'expression d'un ma
personnages se protègent pour mas laise d'ailleurs grandissant, puis
quer leur fragilité, leur dépendan que la nurse rend son tablier après
ce, leur hantise de la solitude. avoir perdu les enfants pour la
Tout le souci du m etteur en scè quatrième fois. Ils sont ramenés
ne est de traquer, sur les visages Mary Poppins à la maison par un policeman que
des comédiens, ces traces de vul le père congédie en affirm ant qu’il
nérabilité. Gunnel Lindblom reprend saura faire la loi chez lui. C'est là
ainsi à son compte le principe de qu'arrive Mary Poppins, une nurse
Dreyer : • Quiconque a vu mes (R. Stevenson/W. Disney) ravissante dont le talent singulier
film s saura quelle importance J'at est d'abolir les lois de la pesan
tache au visage de l'homme. C ’est teur : l ’ambiance étant lourde chez
une terre qu'on n'est jamais las les Burns il fallait au moins ça.
d'explorer. • Mary Poppins fa it tant et si bien
C'est par cette exploration at qu’en quelques jours elle réconci
tentive. patiente, chaleureuse, que lie père-mère-enfants autour d'un
Gunnel Lindblom atteint ce qui fait cerf-volant.
le prix de son film : une qualité Bruno Bettelheim a l'idée que Dans la continuité, le film est un
d'émotion rare, que d ’aucuns ont les contes pour enfants sont faits conte moral où l'enfance malheu
dite « tchekovienne ». Ce qualifica pour les enfants. Dans cette pé reuse reprend sa place au sein
t if me gêne un peu dans ce qu'il riode très dure de l ’enfance, le d'une fam ille compréhensive qui
suppose de suranné. Car Gunnel conte est un moyen de resociabili- respecte le cerf-volant (objet du
Lindblom parle au présent. A tra sation. En fait, avec des airs de drame prim itif, c ’éta it pour le cher
vers ces visages, une société est ne pas y toucher, les contes font cher que les enfants s'étaient sau
mi3e en cause, qui ne sait plus re goûter aux enfants les joies du vés) comme préoccupation majeu
garder ou, plus grave, limite volon pouvoir, tous ces rois et ces rei re de leur existence d ’enfant. Mais
tairem ent son regard. Les prem iè nes détrônés par des Cendrlllon et à y regarder de plus ou moins
res victim es, ce sont les enfants, des Blanche-Neige qui deviennent près, cette histoire de cerf-volant
ceux qu’on oublie. Et Tomas. pour reines à leur tour. Dit en passant, est une étrange affaire. D’ailleurs,
être totalem ent oublié, ou pour que d'exemples de linéarité et de du jo ur où Mary Poppins arrive chez
obliger les adultes à regarder, se continuité ! Le conte semble donc les Burns |usqu’à son départ. Il
supprime. Son coup de revolver
n ’était pas seulement destiné à Julie Andrews et Dick Van Dyke dans Mary Poppins.
lui. A la villa du Paradis, le dra
peau suédois est en berne.
La fin du film laisse cependant
une lueur d ’espoir. King reste seul
à Paradrstorg : lui seul, l ’enfant ré
volté, fera que peut-être les rideaux
ne seront plus tirés sur le monde
extérieur, mais ouverts pour pou
voir regarder alentour.
François PORCILE.
Caroline CHAMPETIER.
Petit jou rn al
qui veut exister et, plus encore, se nomie de l'échange obligé, Marcel le goût bien connu des intellec
sentir exister. Et pour cela il n ’a n'y v o it que du feu, même au mo tuels anglais pour l ’em pirism e (de
que la consommation de ce qui lui ment où il est au plus près de l'ob Hume à John Lewis). Il fu t très
est donné quotidiennement en pâ jet de sa quête. Dans les plans où vite clair que prétendre que - (a
ture comme réel : le sexe et l'ar ils sont ensemble, Marcel et Anita preuve du pudding, c'est qu'on le
gent (y a qu’ça dans la vie) dont sont toujours séparés par d'autres mange », c'était risquer rien moins
Il croit tout savoir, et fort de ce objets, murs ou échelles... en la it que d'être lynché.
savoir, il se croit le plus malin. par leur aveuglement à se croire Les références théoriques étaient
Il vagabonde, vole à la tire, se fait plus malins, à vouloir tout m aîtri donc françaises : Althusser p rinci
gigolo et passe son temps à sor ser, distancier dans un discours de palement (pour la « pratique théo
tir des phrases toutes faites, té lé la m ise en ordre. rique » et les Appareils Idéologi
guidées, un peu à la façon dont Il y a beaucoup de choses dans ques d'Etat), Derrida (contre le su
son copain, le vendeur de Jour ce film , comme généralement dans jet centré et l'abaissement de
naux, porte ses gros titre s : il se un prem ier film , mais ce n'est pas l'écriture) et, plus bancalement. La
les colle au corps pendant qu'il que J.-L. Daniel ait voulu trop en can (mais un lacanisme tronqué,
récite sur une voix monocorde, dire, mais plutôt tout jeter des réduit au jeu de ping-pong entre
comme une histoire qui n'est pas déchets d ’une certaine représenta imaginaire et symbolique, sans
la sienne, ce qui lui arrive réelle tion-consommation. Un film sur la l'instance du réel).
ment : sa femme, qu’il aime, vient perte du réel, sur des vessies qui La position des Cahiers — In
de le quitter. Il le récite. Ou plu sont prises pour des lanternes, et vités — était, de ce fait, décalée.
tôt ça sort de sa bouche comme finalem ent un film fa it d ’amour et Il leur éta it vaguement reconnu
si une hémorragie lente le vidait d'espoir, l'espoir d ’autre chose pos d'avoir été les prem iers à faire
de sa substance vitale, il se virl*1 sible, d ’autres Images. apparaître dans leurs colonnes la
de son identité pour rejoindre le préoccupation « clnéma-et-hlstol-
domaine public, celui de l ’infor Thérèse GIRAUD. re », mais sourdement reproché de
mation ; il se transforme en sté s'être écarté d'une position ortho
réotype. Quelque chose comme le doxe (à la fois althusserlenne et
négatif de Marcel : il donne à con m.-l. : cf. la défense de Tout va bien
sommer, mais ne consomme rien, contre Coup pour coup) au p ro fit
même pas sa propre vie. A ce Festival - via les entretiens avec Foucault
prix seul il survivra ; à la fin, il
s ’en va en Suisse, avec de l'argent,
d ’Edinbourg et Rancière — d ’un spontanéisme
des plus suspects, sanglé dans les
faire la vie, personnage pour un oripeaux de la « mémoire popu
autre film , naturaliste celui-là.
Histoire/Production/ laire ».
Ouant à Marcel, Il n’a pas de
Mémoire De fait, on peut légitim em ent re
moi et il le cherche. Et en le procher aux Cahiers d'avoir utilisé
cherchant il s'affronte à tous ces La vénté sur le passé n'esi sauvagement des m ots comme
stéréotypes, il les affronte jus possible que lorsqu'elle ne pro - histoire ». • m ém oire », puis
voque pas d'émotions. Dana le - passé », qui renvoient à des réali
qu’au bout. Mais de la consomma cas contraire, elle est impé'
tion comme vengeance, il ne con nétrabla. Il faut vivre dans In tés sans aucune commune mesure.
sommera que sa vengeance. Le plus présent. L'une des raisons réside dans la
malin n’est pas celui qu’on croit, m ythologie gauchiste où l'H isto ire
A. Zlnovlev.
et qui s ’y croit. (réduite aux progrès sautillants
Dans son vagabondage. Marcel vers le Socialisme) et la mémoire
1. CINEMA-ET-HISTOIRE STRIKES
rencontre Anita, sa réplique du ( l’accrochage individuel des su
AGAtN
côté fém inin, qui deviendra sa jets à ce progrès) on t été long
compagne. Elle aussi s'échange temps confondues et subsumées
Dans le cadre du 31* EIFF (Edin-
contre de l ’argent pour essayer sous l'espèce du Parti (à cons
burgh International Film Festival).
d ’exister, mais elle, sans trop y truire) . dépositaire à la fo is de
s'est déroulé, du 22 au 27 août,
croire. Et s ’il faut citer Godard, plans pour l'avenir et des traces
sous la haute surveillance de Claire
c'est celui de maintenant, celui héroïques du passé. La notion de
Johnston, un ensemble de projec
qui n ’arrête pas de répéter que - passé • (l'avoir-été-là-des-choses),
tions, de séminaires et de débats
■ plus rien ne passe parce que tout si essentielle à la compréhension
sur le thème ■ H is to ry/P ro du ction/
passe ». Et à la fin ça ne passe du phénomène cinéma, est elle-
M em ory ». Occasion donc de revoir
plus, elle le dit dans son corps, même d'introduction plus récente
des film s (anciens : de nombreux
et elle en meurt. Sous les yeux de (voir les derniers textes de Co-
Vertov, récents : Mol, Pierre Ri
Marcel, qui ne lui survivra pas. m o lli) .
vière, Guerres civiles en France,
par amour. Au départ Marcel, per L'Olivier. La Cecilia) et d'en dé Mais il faut reprocher aussi aux
sonnage énervant parce qu'invrai couvrir d ’autres (de nombreux film s débats d'Edinbourg d'avoir esca
semblable, était en quête de cette anglais, muets et parlants, docu moté (sous l'étiq ue tte un rien mé
vérité, de ce Tout-Savoir qu’aurait mentaires et m ilitants, de l ’école prisante de « romantic idealism of
dû lui donner sa soi-disant con Grlerson et des studios d ’Eallng. post-68 ■) les conditions histo ri
naissance de ces trois grands sans oublier la dernière série TV ques d'apparition de ce débat, dans
réels (l'argent, le sexe, la p o liti de Ken Loach). Occasion aussi de l'extrême-gauche française et dans
que). Mais lors de son parcours faire le point sur un débat main les Cahiers en particulier. Et ce. au
sans but (il cherche quelque cho tenant vieux de trois an3 aux Ca p ro fit d ’une pure lutte dans la théo
se, ce n’est pas une dérive), dans hiers et qui nous est parvenu, tra rie. C 'est là une des conséquen
ses échecs et dans ses failles, se duit en anglais, avec un léger par ces connues de positions trop é troi
profile autre chose : peut-être fum de rétro. tement althusserlennes. Toujours
l'amour, mais en tout cas cet au Une Idée a dominé les débats très bavardes quand il s'agit de
tre chose que chacun cherche tou d'Edinbourg : l'H istoire n'est pas brandir le concept d'HistoIre. mais
jours et encore. Et toute fable n ’est un donné empirique, c ’est un dis n’en donnant ni le goût ni la cu
peut-être jamais que le récit de cours, un pont construit vers le riosité (ce goût minimum pour le
cette quête-là. Mais, réduisant tout passé pour servir au présent et à oassé. ce désir d'aller y voir de
ce^ qui lui résiste, y com pris lui- ses luttes. Cette Idée a été a ffir plus près, de désenfouir — sans
même, à de sim ples monnaies mée avec d'autant plus d'intransi lesquels to u t débat reste exsangue)
d'échange, pris au piège de l’éco geance qu’il s’agissait d'exorciser ni. a fo rtio ri, le désir de film e r.
58 Petii jo u r n a l
Significativem ent, bien que consa s'enlève sur fond d'oubli (à la est toujours placée du côté de
crée au cinéma, la manifestation Resnais) ou de refoulem ent (à la l'avance intellectuelle du specta
■ H is to ry/P ro du ction/M em o ry » ou Straub). Or. ce qui est oublié n'est teur sur les acteurs-cobayes de
blie, dans son intitulé même... le pas nécessairem ent ce qui est re l'histoire, film és avec cette proxi
cinéma. foulé. On peut se re-souvenir de m ité virevoltante propre aux dra
ce qu'on a oublié, on ne peut que matiques télé, qui est aussi la
2. MEMOIRES reconstruire ce qui a été refoulé et marque d'un total manque de point
qui ne cesse de faire retour. ' La de vue de la part du cinéaste.
Le m ot tabou (mais aussi le mot restitutio n de l'in tégralité du su D'où une valeur agitatoire certaine
nodal, le mot empêcheur-de-théori- jet, je vous l'ai dit tout à l'heure, (grandes polémiques en A ngleter
ser-en-rond) à Edinbourg est donc se présente comme une restaura re après la programmation du film
« mémoire », en tant que la mé tion du passé. Mais l ’accent porte à la TV) et une valeur politique
moire implique quelqu'un (un su toujours plus sur la face de re à peu près nulle. Il y a heureuse
jet, ou pire : une classe) qui se construction que sur la face de la m ent des moments où ça s ’inverse,
souvienne. Du coup, deux confu reviviscence, au sens qu'on est ha où ce sont les images qui garan-
sions : a) entre m émoire collective bitué à appeler affectif » (Lacan, tissent la thèse. Je pense au mo
(doxa quant au passéj et mémoire Séminaire I, p. 20). ment très fo rt où Philip, enrôlé de
individuelle (la biographie de cha Les conditions d'accès au passé force dans l'armée et envoyé dans
cun), b) entre la mémoire qui s'op sont elles-mêmes historiques, plus un bataillon disciplinaire, refuse de
pose à l'oubli et Ea mémoire qui ou moins empêchées, Interdites. Le bouger, et où les m ilitaires se
se conquiert sur le refoulement. réalisme, en matière de reconsti saisissent de lui comme d ’une ma
C'est ainsi qu’on a tenté une tutio n historique, consiste à ne pas rionnette et lui font faire, en hur
assimilation (rapide) entre la cure donner ces conditions d'accès com lant. tous les gestes du parcours
analytique et la Révolution, qui au me allant de soi, surtout quand on du combattant. A ce mom ent pré
raient en commun le but de ■ ré- sait q u e lle s sont, tel un chemin cis, du fa it que. sous peine de
a rticu ler le passé ». Une phrase de dont le tracé se perd, en butte non ruiner son effet. Loach ne peut t r i
Marx est appelée à la rescousse. pas à l'oubli (qui est une force po cher avec le temps que ça prend.
• La tradition de toutes les géné sitive ) mais è l'amnésie et à cette les Images cessent d 'illu s tre r une
rations mortes pèse d'un poids très amnésie in stitutionnalisée qui est thèse (même sympathique) et se
lourd sur le cerveau des vivants. celle des Etats et des Partis (et m ettent à introduire — en tant
Et même quand ils semblent oc des histo riens trop souvent à leur qu'écriture, parcours obligé, par
cupés à se transformer, eux et les botte). cours du combattant et de la ca
choses, à créer quelque chose de Reprenons F ortin i/C ani (projeté méra — à la logique de l’armée
tout à fait nçuveeu, c'est précisé à Edinbourg). La vérité historique (logique qui apparaît soudain
ment à ces époques de crise ré (les massacres de Alpes Apuanes) beaucoup plus retorse et effrayante
volutionnaire qu'ils évoquent crain n'est ni donnée, ni construite, elle dans son efficacité : faire accom
tivement les esprits du passé, est donnée en même tem ps que le plir des gestes à des corps sans
qu'ils empruntent leurs noms, leurs chem in qui mène à elle, chemin se soucier du reste) bien mieux
mots d'ordre, leurs costumes, pour difficile , en zigzag, mais concret que tous les discours anti-m ilita
apparaître sur la nouvelle scène puisqu'il s'agit de la biographie du ristes.
de l'histo ire sous ce déguisement sujet Fortinl. Il ne s ’agit ni du
respectable et avec ce langage triom phalism e naturaliste (les mas
e m p ru n té * (Le 18 Brumaire). sacres comme si vous y étiez — 4. EALING STUDIOS
Or, la phrase de M arx est tout mais alors à quelle pla c e ? ), ni de
à fait claire : il n'y est question la dém ission hautaine (tout cela A Edinbourg, il n'y avait pas que
ni de se souvenir, ni de faire de n'est que discours, délire...). des film s de reconstitution histo
l'histoire, mais d ’évoquer, d ’emprun rique (de film s à costum es), il y
ter, de se déguiser. Ce dont se 3. DAYS OF HOPE avait aussi des film s qui tém oi
tisse une mémoire collective, c'est gnaient, même involontairem ent,
du tissu de travesti. La question C ’es t en ce sens qu’il n'y a rien sur leur temps.
qui hante les nouveaux acteurs so de réaliste dans la série télévisée Films • ■ datés », par exemple
ciaux sur ■ la nouvelle scène de de Ken Loach et Jim Allen, Days (tous deux en 1947) ceux réalisés
l'histoire » n'est pas tant - d'où of hope (1975). Le scénario en dans les studios d'Ealing par Ro
venons-nous ? ■ que ■ qui répétons- est pourtant to u t à fa it stimulant. bert Hamer {// Always Rains on
nous ? ». On le vo it bien avec Entre 1916 et 1926, tro is person Sundays) et par Charles Frend
l ’hagiographie com m uniste où toute nages : Sarah. son mari Philip — (The Loves of Joanna Godden),
révolte paysanne du passé est une objecteur de conscience — et son avec la même actrice, Google Wl-
prévision et une rime anticipée des frère. Ben, qui, de paysan naïf f i thers. Age d'or de la « qualité an
révoltes ouvrières d ’aujourd’hui nit, à travers la trip le expérience glaise -, avant le déclin d'Ealing et
(cf. le tour de passe-passe Nove- de l'armée, de la prison et des la mise hors circ u it du cinéma an
cento), comme on a vu le mouve grèves, par entrer au PC alors que glais, aujourd'hui zombique. De
ment étudiant de 68 non pas s'in Philip, devenu un personnage im- tous les cinémas des années 40-
te rrog er sur un - d'où venons- Dortant du Labour, réalise, à la veille 50, caractérisés par le fam ilialism e,
nous ? ■ étudiant (sur la réalité de la qrève générale de 1924. oue le studio et l'incontinence des dia
historique des luttes étudiantes son parti est déjà prê t à trahir logues (et que l'on trouve aussi
depuis le Moyen-Age) mais mimer, les ouvriers. Le film fin it par bien en Egypte (El ’Azima) qu'au
lui aussi, des luttes ouvrières. La l'échec de la grève générale et Portugal (Le Père tyran), ou qu'aux
mémoire collective, populaire ou l'affirm atio n selon laquelle le rôle U.S.A. (les comédies domestiques
non, se nourrît de ces travestisse ob je ctif du Labour Party et des de M ln n e lll). le cinéma anglais est
ments ostentatoires bien plus que TUC est de livrer les ouvriers aux de loin te moins exaltant. On y
d ’une étude scrupuleuse du passé patrons. trouve une certaine réticence à f il
(qu'elle n’exclut bien sûr pas, Dans un tel film , c'est l ’écriture mer, un refus de la monstration
qu'elle relance même dans le meil (une périodisation et un découpage et du morceau de bravoure, des
leur des cas). Elle n'est pas ar de f ’histoire fait d ’un point de studios gris encombrés et le dé
chéologique. Elle est carnavales vue m ilitant, gauchiste en l'occur bit précipité d'une parole mal syn
que ou elle n'est pas du tout. rence) qui joue comme doxa et chronisée, Un sociologue y verrait
Ouant à la mémoire individuelle, garantit les Images qui, en retour, sans mal le refle t de la société
elle est très différente selon qu'elle ne fo n t que l ’illustrer. La caméra anglaise de l'im m édiat après-guer
Pclii jour na l
5. VERTOV
D ifficile, en revoyant à la
suite Enthousiasme. La Onzième
année. Trois chants sur Lénine et
. * .Vi. * '• surtout En avant soviets !, de ne
pas se dire qu'il y a, dans l'histoire
du cinéma, d'un côté tous tes ci
néastes (petits et grands) et de
l ’autre Vertov (et peut-être Go
dard). Impossible de ne pas voir
1 ‘
j
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? .-■i i
à quel point l'expérience-Vertov,
étrangère au reste du cinéma, sans
suite, est de nouveau recouverte,
oubliée.
voir
Vertov a peu de choses à
avec ■ H isto ry/P ro d u c tio n /
M em ory -, et ses film s étaient là
paradoxalement. S'il y a eu en e ffe t
i un cinéaste résolum ent étranger à
tout ce qui consiste à ré-péter
(re-construire. re-m é m orer). c 'est
bien Vertov. La seule scansion tem-
porelle que l'on trouve dans ses
film s est celle d'un avant/après
It Always Rams on Sundays de Robert Hamer.
(la Révolution) bien plus proche
de la publicité et du mythe (com
me du reste Eisenstein. cf. Narboni
sur La Ligne générale. Cahiers 271)
re : illusions perdues, pays ruiné, raissent soudain comme visibles. que de la généalogie.
destinées étriquées où la fiction ap Visibles parce que datés. Or. qu'un L'Idée-force qui anime Vertov
paraît comme une aventure, un ex film puisse être dit daté est loin est tout autre : non pas l'histo
cès désirable mais dangereux (m e de constituer une tare. Ce qui est ricité des choses mais leur con-
naçant la fa m ille ), venu trop tard, négatif, c'est qu'un film , au moment temporanéité (sim ultanées et hé
quand tout est joué. Et, de fait, le môme de son apparition, soit déjà térogènes). Quelque chose existe
retour à la norme (mais à une nor vieux, déjà dépassé. Mais II arri qui perm et d'affecter tous les frag
me sans joie) est bien ce que ra ve un moment où cette question ments. toutes les images, d'un In
content les deux film s précités. ne se pose plus puisque le film dice commun : Ils appartiennent
est. de toute façon, un vieux film au même con tine nt (comme à une
Pourtant quelque chose touche [comme, disons, aujourd'hui A bout - s ix iè m e partie du m o n d e - ). Ils
dans ces film s. Moins ta situation de s ou ffle). Se pose alors une au sont contemporains. Du coup, leur
historique à laquelle Ils renvoient tre question : porte-t-ll sa date avec histoire propre — d'où viennent-
que ce que la machinerie du stu
lui ? Et avec quelle précision ? Et ils ? où vont-ils ? — est calme
dio Implique comme servitude et
cette date, on la trouve non dans ment niée. L'extrême hétérogénéité
comme problèmes de cinéma. C'est
ce qui est permanent mais dans des images (tous les registres,
précisém ent parce que le cinéma
ce qui a changé (en l'occurrence : toutes les grosseurs de plans, tous
de studio est mort (du moins non-
les mouvements de caméra, toutes
viable) , que ces fltm s nous appa- le studio).
les figures) ne se soutient que
du regard devant lequel elles dé
filent. sans jamais 3e voir entre
elles ( c ’est ce que Godard ftlme-
The Loves of Jnanna Gndrlnn rie Charles Frend ra, à la lettre, dans Ici et ailleurs).
Le montage vertovlen n'est
donc ni l'articulation de l'In et de
l'o ff (au moyen des portes ou des
regards), ni môme le rébus elsen-
stelnlen producteur de concepts,
mais — tout à fa it paradoxalement
— l'opération qui m aintient les
fragments à distance les uns des
autres (théorie vertovlenne des
- intervalles -) pour mieux sauve-
qarder leur proxim ité de ce qu'il
faut bien appeler le grand Autre,
ce pour quoi, celui pour qui. elles
font sens. N'oublions pas le le it
m otiv des Trois chants : - SI Lé
nine pouvait nous voir, à présent ■
(sltchass). Les flqurants, enclos
dans les Images, dé file n t devant le
cadavre du maître, mais les Ima-
nés. elles, continuent à défiler
pour le reqard (même é te ln tl du
maître (même m ort).
On comprend mieux pourquoi,
après I960, c'est cher Vertov que
Godard va chercher comme une
ftü P iilil jo u rn a l
TELEVISION
La Raison
du plus fou
(Daniel Karlin)
Il en est. autrement.
Quand un fou parle sur un
écian de télévision, sur mon écran
de télévision, cela implique plu-
62 Petit jour nal
suffise de s ’en débarrasser d'un leurs rejetons vocalisateurs, sur être seulement, est-il im portant de
geste de ta main. Ce qui est sûr veillent de leurs yeux et miment revenir, précisément, sur ces trois
c 'e s t que les fous, les enfants et de leurs lèvres les paroles que émissions qui tota lis e n t quelque
les animaux ne se film ent pas chantent, sans y comprendre un chose comme huit heures, tro is
comme les autres, qu'on ne peut traître mot, les petits bamblns- émissions : un film ; un titre :
pas les film e r comme les autres, m onstres du nouveau show-busi- La Raison du plus fou ; un sous-
et cela parce que leur langage ness), pauvres fous enfin, ni hom titre : Enquête sur la santé men
diffère, une différence dont le ci mes ni bêtes mais quand même tale d'un pays au-dessus de tout
néma se charge, la plupart du lilm és comme s ’ils étalent un peu soupçon ; deux responsables
temps, de faire table rase : plans des deux, des hommes-enfants à Daniel Karlin, Tony Lalné. Il s ’agit
d ’animaux à visage et regard hu notre Image déformée. de m ontrer l ’aliénation, le travail,
mains, petits d'hommes ônonnant Ce qu'on tente, en somme, de la folie, l ’exploitation, le chômage,
bêtem ent et m aladroitem ent des nous faire croire, c'est que ces dans une société capitaliste, ta fo
mots d'adultes déformés, pour la autres sont à la fois, par rapport lie encore, et de faire servir le
plus grande joie des fam illes (le à nous, tout autres — voire mons tout — dialogues, monologues,
comble de l'horreur — et de la trueux. et to u t pareils au même. commentaires, conclusions — à un
fascination bien sûr — est sans Formidable moyen de nier que le message, à une émission p o liti
doute atteint dans une émission langage ne leur est pa3 donné com que. C 'est clair, c'est clair d'em
de Jacques M artin du dimanche me à nous, tentatives de leur en blée, et il est plus rare qu'il n'y
après-midi, où des gosses de cinq, prêter un — voire de les forcer à paraît que quelqu'un, à la télé vi
six ans chantent, sous les regards en adopter un — qui nous serait sion, ne cache pas ses opinions,
mouillés de leurs parents qui les moins étranger, tentatives en fait avoue qu’il en a, et les expose.
film e nt et Ie3 photographient de de leur voler leur langue, de les Karlin s ’expose, se risque et prend
leur place de spectateurs, à l ’Em- obliger à l ’oublier pour ne plus parti. pour son parti, le P.C.F., pour
plre, car l'ém ission est en direct retenir que la nôtre, tout sera fait ses idées — car il en a, et ça
et en public, deux fols film és donc, pour que ceux-là n’aient jamais aussi c'est rare. D’où vient qu'il
par la grâce de l'au to rité té lé vi la parole. Voilà pourquoi la seule irrite — ce qui est normal — ,
suelle qui vient redoubler — n'est- manière de m ettre en scène des qu'il scandalise, ce qui l'est moins.
ce pas la même ? — l'autorité pa enfants et des fous (pour les ani On fait, on fera, et on ne peut
rentale, autorité qui s'est déjà préa maux, je ne sais toujours pas) pas ne pas faire allusion au tra
lablement exercée puisque les passe par la reconnaissance abso vail (en pa rticulier au travail télé
chansons que les enfants chan lue de leur différence, une d iffé visé) de Godard et M iéville. parce
tent, des tubes de Dallda ou de rence radicale et heureuse ou çu'il fa it référence, précédent. Je
Jo Dassin, leur ont été manifes inexorable et cause de souffrance 11e pense pas. quant à moi, qu'on
tem ent apprises par cœur par les pour les deux parties en présence, puisse u tiliser 6 x 2 pour taxer Ie3
très consciencieux parents, les de toute façon une différence ad émissions de Karlin d ’abjection —
quels parents, après avoir dégui mise et de préférence une d iffé ce serait je te r l'anathème trop
sé de leur mieux — en petites rence pensée. facilem ent et trop vite pour que ce
grandes personnes bien sûr — M aintenant, et maintenant peut- soit honnête — mais il est légitim e
de comparer, de faire des objec
tions.
Abjection et objection
La Raison du plus iou : Le conducteur d ’une machine dans la grande papeterie Ce qui sert de référence pour
P h o to A n te n n e 2 la comparaison c'est Y'a personne
(interrogatoire d'ouvriers. chô
meurs) et Jacqueline et Ludovic
(deux fous qui s'exprim ent, sans
g u ille m e ts ). Qu'est-ce qui fa it la
force de ces deux film s ? On a
un peu trop tendance, aux Cahiers.
â n ’en souligner qu'un côté, à n'en
voir qu’un versant, le versant de la
production du sens, au détrim ent
de l'autre, celui de l'émission du
sens. Je m 'explique : il est assu
rém ent très fort, de ta part de
Godard, d’avoir produit ce résultat-
malaise — horreur, il te faut ré
fléchir, téléspectateur — mais II
n ’eût pu le faire sans ta participa
tion active des autres, ceux qui
répondent, qui parlent, qui travail
lent. qui émettent. D’un côté le
m etteur en scène, celui qui ne
dissim ule pas sa place et sa fonc
tion — interrogateur, complice, pa
tron — et qui, de cette place,
fait travailler et parler : de l'autre :
le soudeur, la femme de ménage,
Jacqueline et Ludovic qui ne sont
rien aue Jacqueline et Ludovic —
rien, fous ? Il faut de l'intelligence
pour, de sa place de patron, faire
travailler autrem ent et au grand
64 Petit jour nal
Semaines ■-
«. p t A f t * A u 7 ^ tW *b A t
' 5'r ^
y v * 'y
ÀL J * * * ’ C C am ^A. j ^ t e
Ouverture
pour Vhistoire de demain
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J 2 0 p . , nombreux hors-texte , 5<S F
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5 e r t ù . e ^.*£ n iw 4 A *t a
En préparation :
Je désire recevoir dès parution la table des matières (nûl 200 â 275 des Cahiers du
Cinéma) et vous fais parvenir la somme de 15 F par chèque bancaire, chèque postal
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Edité par les éditions de l ’Etoile - S.A.R.L. au capital de 20000 F - R.C. Seine 57 B 18 373 - Dépôt à la date de p a ru tio n -
Commission paritaire n° 57650 - Imprimé par Abexpress. Bondy - 847.23.58, 847.41.80..
Le directeur de publication : Jacques Doniol-Valcroze - PRINTED IN FRANCE.
LE THEATRE DES MATIERES v
(Dossier de presse)
« La plus grande ruse de ce film est de laisser croire qu'il n'existe pas. ■ Baudelaire.
- Je n'aime pas ce film, j ’aime l'amour que j ’ai pour lui. » Tristan.
« Heureusement que je suis mort, si j'avais vu ce film, je me serais sûrement ruiné pour Jean-Claude. »
Louis II de Bavière.
<■ Dommage que je sots mort, j'aurais fait interdire Emma Thiers ! >• Adolphe.
« Je suis mort, d’accord, mais moi aussi j'ai fait du ciné ! » Louis Lumière.
La devise d’Emma Thiers : Enrichissez-vous !... En venant voir le film de J.-C. Biette.
Emma 1/3 est tout en 1/3 dans le théâtre des ma 1/3.
« Ce film prouve qu'au théâtre, on peut parfois casser des œufs sans réussir à faire d'Hamlet. «
Liliana Buitoni.
« Je sais que mon nom brille, aussi je me suis effacé au maximum pour éviter de faire un film narcissique ».
In J.-C. Biette par lui-même, Segers éditeur, pages 11, 22, 33 et 44.
« La célèbre actrice Emma Tiers fut, comme on le sait,
la cheville ouvrière de la trop fameuse "Bande des Trois” ». La Chose du peuple.
Pour la première fois, une distribution à la hauteur d'un film :
Cinéma ■ La Clef » pour ceux qui se posent des questions.
Cinéma • Action-République “ pour ceux qui ont le goût de la contradiction.
« J’ai pensé à Naples, car voir ce film et partir, c ’est mourir un peu. Il est vrai que voir ce film et mourir
c ’est partir tout à fait. Je n'en suis pas revenu. » Stendhal.
« On trouve dans ce film autant de matières que dans la fameuse Table,
sauf qu'elle ne sont pas dans le même ordre. » Littré.
• Ce film Gallo-Dessai vaut largement les productions sacrosylviennes de la Rome impérialiste. » A s t é r ix .
■ Le premier film qui soit fanatiquement contemplatif, comme l ’ont compris tous les jusqu'au bouddhistes. »
Les Zen de classe.
NOTRE SONDAGE
Le plus politisé des films non-politiques. Un spectateur de Châlons-sur-Saône.
Le moins politisé des films politiques. Un spectateur de Châlons-sur-Marne.
J'ai vu Une étoile est née. Le film de J.-C. Biette pourrait s'intituler « Une étoile cadette ».
Un spectateur de Saint-Jean-les-Deux-Jumeaux.
« Je suis contre le Théâtre érotique : Eros, il a vécu, l ’espace d'un Latin. » Howard Vernon.
« On n'avait encore jamais fait un film avec ces acteurs-là, ce scénario-tà,
ces dialogues-là. ces décors-lâ, ce metteur-en-scène-là et ce titre-là. ■
Un spectateur de Paris, Wisconsin, U.S.A.
» J'aime bien le théâtre, mais vos acteurs ne sont pas très; polis :
je les ai attendus toute la nuit à la sortie des artistes. »
Une auditrice du * Masque et la plume ».
« Je préfère les films à sujet. Avez-vous vu par exemple “ La fille Dupuis-Zatier”
d'après Dancé-Zola dans l ’adaptation de Dupied-Bost et Au Ranch-Etat-Vertniais ? » Madame Durand.
- Bravo ! Le théâtre n'a pas besoin d'actes. » Cinq-Juste.
Eléments publicitaires pour Le Théâtre des Matières recueillis par Michel DELAHAYE.
(Agence Privatis)
Notre dernier numéro 282
PROGRAMMATION DU REGARD
P o u r u n e n o u v e lle a p p r o c h e île l ’e n s e ig n e m e n t
de la t e c h n i q u e d u c in é m a . (I) L ’im age (suite)
p a r C l a u d e B a ilb lé
CRITIQUES
T r a q u e n a r d s [L’A m i a m é r i c a i n , W im WendersO
p a r Je an N arboni
I m a g in e z fieux e n f a n ts (G l o r i a , C l a u d e A u ta n t-L a ra )
p a r J e a n - C la u d e B ie tte
PETIT JOURNAL
La R o c h e lle , T r o u ville, D e a u v ille . K o p p le . L elo u ch , A n d rie u x . F a b r c
e t M a rc h a is