ESQUISSE D’UN PROGRAMME
par Alexandre Grothendieck
Sommaire:
1. Envoi.
2. Un jeu de “Lego-Teichmüller” et le groupe de Galois de Q sur Q.
3. Corps de nombres associés à un dessin d’enfant.
4. Polyèdres réguliers sur les corps finis.
5. Haro sur la topologie dite “générale”, et réflexions heuristiques vers une
topologie dite “modérée”.
6. “Théories di↵érentiables” (à la Nash) et “théories modérées”.
7. A la Poursuite des Champs.
8. Digressions de géométrie bidimensionnelle.
9. Bilan d’une activité enseignante.
10. Epilogue.
Notes
N.B. Les astérisques (*) renvoient aux notes figurant au bas de la même
page, les renvois numérotés de (1 ) à (7 ) aux notes (rajoutées ultérieurement)
réunies à la fin du rapport.
ESQUISSE D’UN PROGRAMME
par Alexandre Grothendieck
1. Comme la conjoncture actuelle rend de plus en plus illusoire pour moi les
perspectives d’un enseignement de recherche à l’Université, je me suis résolu
à demander mon admission au CNRS, pour pouvoir consacrer mon énergie à
développer des travaux et perspectives dont il devient clair qu’il ne se trou-
vera aucun élève (ni même, semble-t-il, aucun congénère mathématicien)
pour les développer à ma place.
En guise de document “Titres et Travaux”, on trouvera à la suite de ce
texte la reproduction intégrale d’une esquisse, par thèmes, de ce que je con-
sidérais comme mes principales contributions mathématiques au moment
d’écrire ce rapport, en 1972. Il contient également une liste d’articles pu-
bliés à cette date. J’ai cessé toute publication d’articles scientifiques depuis
1970. Dans les lignes qui suivent, je me propose de donner un aperçu au
moins sur quelques thèmes principaux de mes réflexions mathématiques
depuis lors. Ces réflexions se sont matérialisées au cours des années en deux
volumineux cartons de notes manuscrites, difficilement déchi↵rables sans
doute à tout autre qu’à moi-même, et qui, après des stades de décantations
successives, attendent leur heure peut-être pour une rédaction d’ensemble
tout au moins provisoire, à l’intention de la communauté mathématique.
Le terme “rédaction” ici est quelque peu impropre, alors qu’il s’agit bien
plus de développer des idées et visions multiples amorcées au cours de ces
douze dernières années, en les précisant et les approfondissant, avec tous
les rebondissements imprévus qui constamment accompagnent ce genre de
travail – un travail de découverte donc, et non de compilation de notes
pieusement accumulées. Et je compte bien, dans l’écriture des “Réflexions
Mathématiques” commencée depuis février 1983, laisser apparaı̂tre claire-
ment au fil des pages la démarche de la pensée qui sonde et qui découvre,
1 en tâtonnant dans la pénombre bien souvent, avec des trouées de lumière
2
subites quand quelque tenace image fausse, ou simplement inadéquate, se
trouve enfin débusquée et mise à jour, et que les choses qui semblaient de
guingois se mettent en place, dans l’harmonie mutuelle qui leur est propre.
Quoi qu’il en soit, l’esquisse qui suit de quelques thèmes de réflexions des
dernières dix ou douze années, tiendra lieu en même temps d’esquisse de pro-
gramme de travail pour les années qui viennent, que je compte consacrer au
développement de ces thèmes, ou au moins de certains d’entre eux. Elle est
destinée, d’une part aux collègues du Comité National appelés à statuer sur
ma demande, d’autre part à quelques autres collègues, anciens élèves, amis,
8 Alexandre Grothendieck
dans l’éventualité où certaines des idées esquissées ici pourraient intéresser
l’un d’entre eux.
2. Les exigences d’un enseignement universitaire, s’adressant donc à des
étudiants (y compris les étudiants dits “avancés”) au bagage mathématique
modeste (et souvent moins que modeste), m’ont amené à renouveler de
façon draconienne les thèmes de réflexion à proposer à mes élèves, et de fil
en aiguille et de plus en plus, à moi-même également. Il m’avait semblé
important de partir d’un bagage intuitif commun, indépendant de tout lan-
gage technique censé l’exprimer, bien antérieur à tout tel langage – il s’est
avéré que l’intuition géométrique et topologique des formes, et plus parti-
culièrement des formes bidimensionnelles, était un tel terrain commun. Il
s’agit donc de thèmes qu’on peut grouper sous l’appellation de “topologie
des surfaces” ou “géométrie des surfaces”, étant entendu dans cette dernière
appellation que l’accent principal se trouve sur les propriétés topologiques
des surfaces, ou sur les aspects combinatoires qui en constituent l’expression
technique la plus terre-à-terre, et non sur les aspects di↵érentiels, voire con-
formes, riemaniens, holomorphes et (de là) l’aspect “courbes algébriques
complexes”. Une fois ce dernier pas franchi cependant, voici soudain la
géométrie algébrique (mes anciennes amours!) qui fait irruption à nou-
veau, et ce par les objets qu’on peut considérer comme les pierres de con-
2 struction ultimes de toutes les autres variétés algébriques. Alors que
3
dans mes recherches d’avant 1970, mon attention systématiquement était
dirigée vers les objets de généralité maximale, afin de dégager un langage
d’ensemble adéquat pour le monde de la géométrie algébrique, et que je ne
m’attardais sur les courbes algébriques que dans la stricte mesure où cela
s’avérait indispensable (notamment en cohomologie étale) pour développer
des techniques et énoncés “passe-partout” valables en toute dimension et en
tous lieux (j’entends, sur tous schémas de base, voire tous topos annelés de
base...), me voici donc ramené, par le truchement d’objets si simples qu’un
enfant peut les connaı̂tre en jouant, aux débuts et origines de la géométrie
algébrique, familiers à Riemann et à ses émules!
Depuis environ 1975, c’est donc la géométrie des surfaces (réelles), et
à partir de 1977 les liens entre les questions de géométrie des surfaces et
la géométrie algébrique des courbes algébriques définies sur des corps tels
que C, R ou des extensions de type fini de Q, qui ont été ma principale
source d’inspiration, ainsi que mon fil conducteur constant. C’est avec
surprise et avec émerveillement qu’au fil des ans je découvrais (ou plutôt,
sans doute, redécouvrais) la richesse prodigieuse, réellement inépuisable, la
profondeur insoupçonnée de ce thème, d’apparence si anodine. Je crois y
sentir un point névralgique entre tous, un point de convergence privilégié
Esquisse d’un Programme 9
des principaux courants d’idées mathématiques, comme aussi des princi-
pales structures et des visions des choses qu’elles expriment, depuis les
plus spécifiques, (tels les anneaux Z, Q, Q, R, C ou le groupe Sl(2) sur l’un
de ces anneaux, ou les groupes algébriques réductifs généraux) aux plus
“abstraits”, telles les “multiplicités” algébriques, analytiques complexes ou
analytiques réelles. (Celles-ci s’introduisent naturellement quand il s’agit
d’étudier systématiquement des “variétés de modules” pour les objets géométriques
envisagés, si on veut dépasser le point de vue notoirement insuffisant des
“modules grossiers”, qui revient à “tuer” bien malencontreusement les groupes
d’automorphismes de ces objets.) Parmi ces multiplicités modulaires, ce
sont celles de Mumford-Deligne pour les courbes algébriques “stables” de
3 genre g, à ⌫ points marqués, que je note M cg,⌫ (compactification de la
4
multiplicité “ouverte” Mg,⌫ correspondant aux courbes lisses), qui depuis
quelques deux ou trois années ont exercé sur moi une fascination parti-
culière, plus forte peut-être qu’aucun autre objet mathématique à ce jour.
A vrai dire, il s’agit plutôt du système de toutes les multiplicités Mg,⌫
pour g, ⌫ variables, liées entre elles par un certain nombre d’opérations
fondamentales (telles les opérations de “bouchage de trous” i.e. de “gom-
mage” de points marqués, celle de “recollement”, et les opérations inverses),
qui sont le reflet en géométrie algébrique absolue de caractéristique zéro
(pour le moment) d’opérations géométriques familières du point de vue de la
“chirurgie” topologique ou conforme des surfaces. La principale raison sans
doute de cette fascination, c’est que cette structure géométrique très riche
sur le système des multiplicités modulaires “ouvertes” Mg,⌫ se réflète par
une structure analogue sur les groupoı̈des fondamentaux correspondants, les
“groupoı̈des de Teichmüller” Tbg,⌫ , et que ces opérations au niveau des Tbg,⌫
ont un caractère suffisamment intrinsèque pour que le groupe de Galois I de
Q/Q opère sur toute cette “tour” de groupoı̈des de Teichmüller, en respec-
tant toutes ces structures. Chose plus extraordinaire encore, cette opération
est fidèle – à vrai dire, elle est fidèle déjà sur le premier “étage” non triv-
ial de cette tour, à savoir Tb0,4 – ce qui signifie aussi, essentiellement, que
l’action extérieure de I sur le groupe fondamental ⇡ b0,3 de la droite projec-
tive standard P1 sur Q, privée des trois points 0, 1, 1, est déjà fidèle. Ainsi
le groupe de Galois I se réalise comme un groupe d’automorphismes d’un groupe profini des plus
concrets, respectant d’ailleurs certaines structures essentielles de ce groupe.
Il s’ensuit qu’un élément de I peut être “paramétré” (de diverses façons
équivalentes d’ailleurs) par un élément convenable de ce groupe profini
b0,3 (un groupe profini libre à deux générateurs), ou par un système de
⇡
tels éléments, ce ou ces éléments étant d’ailleurs soumis à certaines con-
ditions simples, nécessaires (et sans doute non suffisantes) pour que ce ou
ces éléments corresponde(nt) bien à un élément de I . Une des tâches les
10 Alexandre Grothendieck
plus fascinantes ici, est justement d’appréhender des conditions nécessaires
4 et suffisantes sur un automorphisme extérieur de ⇡ b0,3 i.e. sur le ou les
5
paramètres correspondants, pour qu’il provienne d’un élément de I – ce
qui fournirait une description “purement algébrique”, en termes de groupes
profinis et sans référence à la théorie de Galois des corps de nombres, du
groupe de Galois I = Gal(Q/Q)!
Peut-être une caractérisation même conjecturale de I comme sous-groupe
de Autext(b ⇡0,3 ) est-elle pour le moment hors de portée (1 ); je n’ai pas de
conjecture à proposer encore. Une autre tâche par contre est abordable
immédiatement, c’est celle de décrire l’action de I sur toute la tour de
Teichmüller, en termes de son action sur le “premier étage” ⇡ b0,3 , i.e. ex-
primer un automorphisme de cette tour, en termes du “paramètre” dans
b0,3 , qui repère l’élément courant de I . Ceci est lié à une représentation
⇡
de la tour de Teichmüller (en tant que groupoı̈de muni d’une opération de
“recollement”) par générateurs et relations, qui donnera en particulier une
présentation par générateurs et relations, au sens ordinaire, de chacun des
Tbg,⌫ (en tant que groupoı̈de profini). Ici, même pour g = 0 (donc quand
les groupes de Teichmüller correspondants sont des groupes de tresses “bien
connus”), les générateurs et relations connus à ce jour dont j’ai eu con-
naissance, me semblent inutilisables tels quels, car ils ne présentent pas les
caractères d’invariance et de symétrie indispensables pour que l’action de
I soit directement lisible sur cette présentation. Ceci est lié notamment au
fait que les gens s’obstinent encore, en calculant avec des groupes fondamen-
taux, à fixer un seul point base, plutôt que d’en choisir astucieusement tout
un paquet qui soit invariant par les symétries de la situation, lesquelles sont
donc perdues en route. Dans certaines situations (comme des théorèmes
de descente à la Van Kampen pour groupes fondamentaux) il est bien plus
élégant, voire indispensable pour y comprendre quelque chose, de travailler
avec des groupoı̈des fondamentaux par rapport à un paquet de points base
convenable, et il en est certainement ainsi pour la tour de Teichmüller. Il
semblerait (incroyable, mais vrai!) que la géométrie même du premier étage
de la tour de Teichmüller (correspondant donc aux “modules” soit pour des
5 droites projectives avec quatre points marqués, soit pour des courbes el-
6
liptiques (!)) n’ait jamais été bien explicitée, par exemple la relation entre
le cas de genre 0 avec la géométrie de l’octaèdre, et celle du tétraèdre. A
fortiori les multiplicités modulaires M0,5 (pour les droites projectives avec
cinq points marqués) et M1,2 (pour les courbes de genre 1 avec deux points
marqués), d’ailleurs quasiment isomorphes entre elles, semblent-elles terre
vierge – les groupes de tresses ne vont pas nous éclairer à leur sujet! J’ai
commencé à regarder M0,5 à des moments perdus, c’est un véritable joyau,
d’une géométrie très riche étroitement liée à celle de l’icosaèdre.
Esquisse d’un Programme 11
L’intérêt a priori d’une connaissance complète des deux premiers étages
de la tour (savoir, les cas où la dimension modulaire N = 3g 3 + ⌫ est 2)
réside dans ce principe, que la tour entière se reconstitue à partir des deux
premiers étages, en ce sens que via l’opération fondamentale de “recolle-
ment”, l’étage 1 fournit un système complet de générateurs, et l’étage 2 un
système complet de relations. Il y a une analogie frappante, et j’en suis
persuadé, pas seulement formelle, entre ce principe, et le principe analogue
de Demazure pour la structure des groupes algébriques réductifs, si on rem-
place le terme “étage” ou “dimension modulaire” par “rang semi-simple du
groupe réductif”. Le lien devient plus frappant encore, si on se rappelle
que le groupe de Teichmüller T1,1 (dans le contexte discret transcendant
maintenant, et non dans le contexte algébrique profini, où on trouve les
complétions profinies des premiers) n’est autre que Sl(2, Z), i.e. le groupe
des points entiers du schéma en groupes simple de rang 1 “absolu” Sl(2)Z .
Ainsi, la pierre de construction fondamentale pour la tour de Teichmüller, est es-
sentiellement la même que celle pour “la tour” des groupes réductifs de
tous rangs – un groupe d’ailleurs dont on peut dire sans doute qu’il est
présent dans toutes les disciplines essentielles des mathématiques.
Ce principe de construction de la tour de Teichmüller n’est pas démontré à
l’heure actuelle – mais je n’ai aucun doute qu’il ne soit valable. Il résulterait
(via une théorie de dévissage des structures stratifiées – en l’occurrence les
cg,⌫ – qui resterait à écrire, cf. par. 5) d’une propriété extrêmement
M
6 plausible des multiplicités modulaires ouvertes Mg,⌫ dans le contexte ana-
7
lytique complexe, à savoir que pour une dimension modulaire N 3, le
groupe fondamental de Mg,⌫ (i.e. le groupe de Teichmüller habituel Tg,⌫ )
est isomorphe au “groupe fondamental à l’infini” i.e. celui d’un “voisinage
tubulaire de l’infini”. C’est là une chose bien familière (due à Lefschetz
essentiellement) pour une variété lisse affine de dimension N 3. Il est vrai
que les multiplicités modulaires ne sont pas affines (sauf pour des petites
valeurs de g), mais il suffirait qu’une telle Mg,⌫ de dimension N (ou plutôt,
un revêtement fini convenable) soit réunion de N 2 ouverts affines, donc
que Mg,⌫ ne soit pas “trop proche d’une variété compacte”.
N’ayant aucun doute sur ce principe de construction de la tour de Teich-
müller, je préfère laisser aux experts de la théorie transcendante, mieux
outillés que moi, le soin de prouver le nécessaire (s’il s’en trouve qui soit
intéressé), pour expliciter plutôt, avec tout le soin qu’elle mérite, la struc-
ture qui en découle pour la tour de Teichmüller par générateurs et relations,
dans le cadre discret cette fois et non profini – ce qui revient, essentielle-
ment, à une compréhension complète des quatre multiplicités modulaires
M0,4 , M1,1 , M0,5 , M1,2 , et de leurs groupoı̈des fondamentaux par rap-
port à des “points base” convenablement choisis. Ceux-ci s’o↵rent tout
12 Alexandre Grothendieck
naturellement, comme les courbes algébriques complexes du type (g, ⌫)
envisagé, qui ont un groupe d’automorphismes (nécessairement fini) plus
grand que dans le cas générique (*). En y incluant la sphère holomorphe
7 à trois points marqués (provenant de M0,3 i.e. de l’étage 0), on trouve
8
douze “pièces de construction” fondamentales (6 de genre 0, 6 de genre 1)
dans un “jeu de Légo-Teichmüller” (grande boı̂te), où les points marqués
sur les surfaces envisagées sont remplacés par des “trous” à bord, de façon
à avoir des surfaces à bord, donc des pièces de construction qui peuvent
s’assembler par frottement doux comme dans le jeu de Légo ordinaire cher
à nos enfants (ou petits-enfants...). Par assemblage on trouve un moyen
tout ce qu’il y a de visuel pour construire tout type de surface (ce sont ces
assemblages essentiellement qui seront les “points base” pour notre fameuse
tour), et aussi de visualiser les “chemins” élémentaires par des opérations
tout aussi concrètes telles des “twists”, ou des automorphismes des pièces du
jeu, et d’écrire les relations fondamentales entre chemins composés. Suiv-
ant la taille (et le prix!) de la boı̂te de construction utilisée, on trouve
d’ailleurs de nombreuses descriptions di↵érentes de la tour de Teichmüller
par générateurs et relations. La boı̂te la plus petite est réduite à des pièces
toutes identiques, de type (0, 3) – ce sont les “pantalons” de Thurston, et
le jeu de Légo-Teichmüller que j’essaie de décrire, issu de motivations et de
réflexions de géométrie algébrique absolue sur le corps Q, est très proche
du jeu de “chirurgie géodésique hyperbolique” de Thurston, dont j’ai ap-
pris l’existence l’an dernier par Yves Ladegaillerie. Dans un microséminaire
avec Carlos Contou-Carrère et Yves Ladegaillerie, nous avons amorcé une
réflexion dont un des objets est de confronter les deux points de vue, qui se
complètent mutuellement.
J’ajoute que chacune des douze pièces de construction de la “grande
boı̂te” se trouve munie d’une décomposition cellulaire canonique, stable
par toutes les symétries, ayant comme seuls sommets les “points marqués”
(ou centres des trous), et comme arêtes certains chemins géodésiques (pour
la structure riemanienne canonique sur la sphère ou le tore envisagé) en-
tre certaines paires de sommets (savoir ceux qui se trouvent sur un même
“lieu réel”, pour une structure réelle convenable de la courbe algébrique
(*) Il faut y ajouter de plus les “points-base” provenant par opérations de
recollement de “pièces” du même type en dimension modulaire inférieure.
D’autre part, en dimension modulaire 2 (cas de M0,5 et M1,2 ), il convient
d’exclure les points de certaines familles à un paramètre de courbes admet-
tant un automorphisme exceptionnel d’ordre 2. Ces familles constituent
d’ailleurs sur les multiplicités envisagées des courbes rationnelles remar-
quables, qui me paraissent un ingrédient important de la structure de ces
multiplicités.
Esquisse d’un Programme 13
complexe envisagée). Par suite, toutes les surfaces obtenues dans ce jeu
par assemblage sont munies de structures cellulaires canoniques, qui à leur
8 tour (cf. §3 plus bas) permettent de considérer ces surfaces comme as-
9
sociée à des courbes algébriques complexes (et même sur Q) canoniquement
déterminées. Il y a là un jeu de chassé-croisé typique entre le combinatoire,
et l’algébrique complexe (ou mieux, l’algébrique sur Q).
La “petite boı̂te” aux pièces toutes identiques, qui a le charme de l’écono-
mie, donnera sans doute une description relativement compliquée pour les
relations (compliquée, mais nullement inextricable!). La grande boı̂te don-
nera lieu à des relations plus nombreuses (du fait qu’il y a beaucoup plus de
points-bases et de chemins remarquables entre eux), mais à structure plus
transparente. Je prévois qu’en dimension modulaire 2, tout comme dans le
cas plus ou moins familier de la dimension modulaire 1 (avec notamment la
description de Sl(2, Z) par (⇢, | ⇢3 = 2 , ⇢4 = 6 = 1)), on trouvera un
engendrement par les groupes d’automorphismes des trois types de pièces
pertinentes, avec des relations simples que je n’ai pas dégagées à l’heure
d’écrire ces lignes. Peut-être même trouvera-t-on un principe de ce genre
pour tous les Tg,⌫ , ainsi qu’une décomposition cellulaire de M cg,⌫ généralisant
celles qui se présentent spontanément pour M c0,4 et M
c1,1 , et que j’entrevois
dès à présent pour la dimension modulaire 2, en utilisant les hypersurfaces
correspondant aux diverses structures réelles sur les structures complexes
envisagées, pour e↵ectuer le découpage cellulaire voulu.
3. Plutôt que de suivre (comme prévu) un ordre thématique rigoureux, je
me suis laissé emporter par ma prédilection pour un thème particulièrement
riche et brûlant, auquel je compte me consacrer d’ailleurs prioritairement
pendant quelques temps, à partir de la rentrée 84/85. Je reprends donc
l’exposé thématique là où je l’ai laissé, tout au début du paragraphe précédent.
Mon intérêt pour les surfaces topologiques commence à poindre en 1974,
où je propose à Yves Ladegaillerie le thème de l’étude isotopique des plonge-
ments d’un 1-complexe topologique dans une surface compacte. Dans les
deux années qui suivent, cette étude le conduit à un remarquable théorème
9 d’isotopie, donnant une description algébrique complète des classes d’isoto-
10
pie de plongements de tels 1-complexes, ou de surfaces compactes à bord,
dans une surface compacte orientée, en termes de certains invariants com-
binatoires très simples, et des groupes fondamentaux des protagonistes. Ce
théorème, qui doit pouvoir s’étendre sans mal aux plongements d’un es-
pace compact quelconque (triangulable pour simplifier) dans une surface
compacte orientée, redonne comme corollaires faciles plusieurs résultats
classiques profonds de la théorie des surfaces, et notamment le théorème
d’isotopie de Baer. Il va finalement être publié, séparément du reste (et
14 Alexandre Grothendieck
dix ans après, vu la dureté des temps...), dans Topology. Dans le travail de
Ladegaillerie figure également une description purement algébrique, en ter-
mes de groupoı̈des fondamentaux, de la catégorie “isotopique” des surfaces
compactes X, munies d’un 1-complexe topologique K plongé dans X. Cette
description, qui a eu le malheur d’aller à l’encontre du “goût du jour” et
de ce fait semble impubliable, a néanmoins servi (et sert encore) comme un
guide précieux dans mes réflexions ultérieures, notamment dans le contexte
de la géométrie algébrique absolue de caractéristique nulle.
Le cas où (X, K) est une “carte” 2-dimensionnelle, i.e. où les composantes
connexes de X\K sont des 2-cellules ouvertes (et où de plus K est muni
d’un ensemble fini S de “sommets”, tel que les composantes connexes de
K\S soient des 1-cellules ouvertes) attire progressivement mon attention
dans les années suivantes. La catégorie isotopique de ces cartes admet une
description algébrique particulièrement simple, via l’ensemble des “repères”
(ou “drapeaux” ou “biarcs”) associés à la carte, qui se trouve naturellement
muni d’une structure d’ensemble à groupe d’opérateurs, sous le groupe
⌦ ↵
C 2 = 0 , 1 , 2 | 02 = 12 = 22 = ( 0 2 )2 = 1 ,
que j’appelle le groupe cartographique (non orienté) de dimension 2. Il
admet comme sous-groupe d’indice 2 le groupe cartographique orienté en-
gendré par les produits en nombre pair des générateurs, qui peut aussi se
10
11 décrire comme ⌦ ↵
2 = ⇢s , ⇢ f , | ⇢s ⇢f = ,
C+ =1 ,
2
(avec
⇢s = 2 1 , ⇢f = 1 0 , = 0 2 = 2 0 ,
opérations de rotation élémentaire d’un repère autour d’un sommet, d’une
face et d’une arête respectivement). Il y a un dictionnaire parfait entre
la situation topologique des cartes compactes, resp. cartes compactes ori-
entées, d’une part, et les ensembles finis à groupe d’opérateurs C 2 resp.
C+2 de l’autre, dictionnaire dont l’existence était d’ailleurs plus ou moins
connue, mais jamais énoncée avec la précision nécessaire, ni développée tant
soit peu. Ce travail de fondements est fait avec le soin qu’il mérite dans un
excellent travail de DEA, fait en commun par Jean Malgoire et Christine
Voisin en 1976.
Cette réflexion prend soudain une dimension nouvelle, avec cette remar-
que simple que le groupe C + 2 peut s’interpréter comme un quotient du
groupe fondamental d’une sphère orientée privée de trois points, numérotés
0, 1, 2, les opérations ⇢s , , ⇢f s’interprétant comme les lacets autour de
ces points, satisfaisant la relation familière
l0 l1 l2 = 1,
Esquisse d’un Programme 15
alors que la relation supplémentaire 2 = 1 i.e. l12 = 1 signifie qu’on
s’intéresse au quotient du groupe fondamental correspondant à un indice
de ramification imposé 2 au point 1, qui classifie donc les revêtements de la
sphère, ramifiés au plus en les points 0, 1, 2, avec une ramification égale à
1 ou 2 en les points au dessus de 1. Ainsi, les cartes orientées compactes
forment une catégorie isotopique équivalente à celle de ces revêtements,
soumis de plus à la condition supplémentaire d’être des revêtements fi-
nis. Prenant maintenant comme sphère de référence la sphère de Riemann,
ou droite projective complexe, rigidifiée par les trois points 0, 1 et 1 (ce
dernier remplaçant donc 2), et se rappelant que tout revêtement ramifié fini
d’une courbe algébrique complexe hérite lui-même d’une structure de courbe
algébrique complexe, on aboutit à cette constatation, qui huit ans après
me paraı̂t encore toujours aussi extraordinaire : toute carte orientée “finie”
11 se réalise canoniquement sur une courbe algébrique complexe! Mieux en-
12
core, comme la droite projective complexe est définie sur le corps de base
absolue Q, ainsi que les points de ramification admis, les courbes algébriques
obtenues sont définies non seulement sur C, mais sur la clôture algébrique
Q de Q dans C. Quant à la carte de départ, elle se retrouve sur la courbe
algébrique, comme image inverse du segment réel [0, 1] (où 0 est considéré
comme un sommet, et 1 comme milieu d’une “arête pliée” ayant 1 comme
centre), lequel constitue dans la sphère de Riemann la “2-carte orientée
universelle” (*). Les points de la courbe algébrique X au dessus de 0, de 1
et de 1 ne sont autres que les sommets, et les “centres” des arêtes et des
faces respectivement de la carte (X, K), et les ordres des sommets et des
faces ne sont autres que les multiplicités des zéros et des pôles de la fonction
rationnelle (définie sur Q) sur X, exprimant sa projection structurale vers
P1C .
Cette découverte, qui techniquement se réduit à si peu de choses, a fait sur
moi une impression très forte, et elle représente un tournant décisif dans le
cours de mes réflexions, un déplacement notamment de mon centre d’intérêt
en mathématique, qui soudain s’est trouvé fortement localisé. Je ne crois
pas qu’un fait mathématique m’ait jamais autant frappé que celui-là, et ait
eu un impact psychologique comparable (2 ). Cela tient sûrement à la nature
tellement familière, non technique, des objets considérés, dont tout dessin
(*) Il y a une description analogue des cartes finies non orientées, éventuellement
avec bord, en termes de courbes algébriques réelles, plus précisément de
revêtement de P1R ramifié seulement en 0, 1, 1, la surface à bord associée
à un tel revêtement étant X(C)/⌧ , où ⌧ est la conjugaison complexe. La
carte non orientée “universelle” est ici le disque, ou hémisphère supérieur de
la sphère de Riemann, muni comme précédemment du 1-complexe plongé
K = [0, 1].
16 Alexandre Grothendieck
d’enfant gri↵onné sur un bout de papier (pour peu que le graphisme soit d’un
seul tenant) donne un exemple parfaitement explicite. A un tel dessin se
trouvent associés des invariants arithmétiques subtils, qui seront chamboulés
complètement dès qu’on y rajoute un trait de plus. S’agissant ici de cartes
12 sphériques, donnant nécessairement naissance à des courbes de genre 0
13
(qui ne fournissent donc pas des “modules”), on peut dire que la courbe
en question est “épinglée” dès qu’on fixe trois de ses points, par exemple
trois sommets de la carte, ou plus généralement trois centres de facettes
(sommets, arêtes ou faces) – dès lors l’application structurale f : X ! P1C
peut s’interpréter comme une fonction rationnelle
f (z) = P (z)/Q(z) 2 C(z)
bien déterminée, quotient de deux polynômes bien déterminés premiers
entre eux avec Q unitaire, satisfaisant à des conditions algébriques qui
traduisent notamment le fait que f soit non ramifié en dehors des valeurs
0, 1, 1, et qui impliquent que les coefficients de ces polynômes sont des
nombres algébriques; donc leurs zéros sont des nombres algébriques, qui
représentent respectivement les sommets et les centres des faces de la carte
envisagée.
Revenant au cas général, les cartes finies s’interprétant comme des revêtements
sur Q d’une courbe algébrique définie sur le corps premier Q lui-même, il
en résulte que le groupe de Galois I de Q sur Q opère sur la catégorie
de ces cartes de façon naturelle. Par exemple, l’opération d’un automor-
phisme 2 I sur une carte sphérique donnée par la fonction rationnelle
ci-dessus, est obtenue en appliquant aux coefficients des polynômes P , Q.
Voici donc ce mystérieux groupe I intervenir comme agent transformateur
sur des formes topologico-combinatoires de la nature la plus élémentaire qui
soit, amenant à se poser des questions comme: telles cartes orientées données
sont-elles “conjuguées”, ou : quelles exactement sont les conjuguées de telle
carte orientée donnée ? (il y en a, visiblement, un nombre fini seulement).
J’ai traité quelques cas concrets (pour des revêtements de bas degrés) par
des expédients divers, J. Malgoire en a traité quelques autres – je doute qu’il
y ait une méthode uniforme permettant d’y répondre à coups d’ordinateurs.
13 Ma réflexion très vite s’est engagée dans une direction plus conceptuelle,
14
pour arriver à appréhender la nature de cette action de I . On s’aperçoit
d’emblée que grosso modo cette action est exprimée par une certaine ac-
tion “extérieure” de I sur le compactifié profini du groupe cartographique
orienté C +
2 , et cette action à son tour est déduite par passage au quotient
de l’action extérieure canonique de I sur le groupe fondamental profini
b0,3 de (U0,3 )Q , où U0,3 désigne la courbe-type de genre 0 sur le corps pre-
⇡
mier Q, privée de trois points. C’est ainsi que mon attention s’est portée
Esquisse d’un Programme 17
vers ce que j’ai appelé depuis la “géométrie algébrique anabélienne”, dont
le point de départ est justement une étude (pour le moment limitée à la
caractéristique zéro) de l’action de groupes de Galois “absolus” (notam-
ment les groupes Gal(K/K), où K est une extension de type fini du corps
premier) sur des groupes fondamentaux géométriques (profinis) de variétés
algébriques (définies sur K), et plus particulièrement (rompant avec une tra-
dition bien enracinée) des groupes fondamentaux qui sont très éloignés des
groupes abéliens (et que pour cette raison je nomme “anabéliens”). Parmi
ces groupes, et très proche du groupe ⇡ b0,3 , il y a le compactifié profini du
groupe modulaire Sl(2, Z), dont le quotient par le centre ±1 contient le
précédent comme sous-groupe de congruence mod 2, et peut s’interpréter
d’ailleurs également comme groupe “cartographique” orienté, savoir celui
qui classifie les cartes orientées triangulées (i.e. celles dont les faces sont des
triangles ou des monogones).
Toute carte finie orientée donne lieu à une courbe algébrique projective
et lisse définie sur Q, et il se pose alors immédiatement la question : quelles
sont les courbes algébriques sur Q obtenues ainsi – les obtiendrait-on toutes,
qui sait? En termes plus savants, serait-il vrai que toute courbe algébrique
projective et lisse définie sur un corps de nombres interviendrait comme une
“courbe modulaire” possible pour paramétriser les courbes elliptiques mu-
nies d’une rigidification convenable? Une telle supposition avait l’air à tel
14 point dingue que j’étais presque gêné de la soumettre aux compétences en la
15
matière. Deligne consulté trouvait la supposition dingue en e↵et, mais sans
avoir un contre-exemple dans ses manches. Moins d’un an après, au Congrès
International de Helsinki, le mathématicien soviétique Bielyi annonce juste-
ment ce résultat, avec une démonstration d’une simplicité déconcertante
tenant en deux petites pages d’une lettre de Deligne – jamais sans doute un
résultat profond et déroutant ne fut démontré en si peu de lignes!
Sous la forme où l’énonce Bielyi, son résultat dit essentiellement que
toute courbe algébrique définie sur un corps de nombres peut s’obtenir
comme revêtement de la droite projective ramifié seulement en les points
0, 1, 1. Ce résultat semble être passé plus ou moins inaperçu. Pourtant,
il m’apparaı̂t d’une portée considérable. Pour moi, son message essentiel
a été qu’il y a une identité profonde entre la combinatoire des cartes finies
d’une part, et la géométrie des courbes algébriques définies sur des corps
de nombres, de l’autre. Ce résultat profond, joint à l’interprétation algébri-
co-géométrique des cartes finies, ouvre la porte sur un monde nouveau, in-
exploré – et à portée de main de tous, qui passent sans le voir.
C’est près de trois ans plus tard seulement, voyant que décidément les
vastes horizons qui s’ouvrent là ne faisaient rien tressaillir en aucun de mes
élèves, ni même chez aucun des trois ou quatre collègues de haut vol auxquels
18 Alexandre Grothendieck
j’ai eu l’occasion d’en parler de façon circonstanciée, que je fais un premier
voyage de prospection de ce “monde nouveau”, de janvier à juin 1981. Ce
premier jet se matérialise en un paquet de quelques 1300 pages manuscrites,
baptisées “La Longue Marche à travers la théorie de Galois”. Il s’agit avant
tout d’un e↵ort de compréhension des relations entre groupes de Galois
“arithmétiques” et groupes fondamentaux profinis “géométriques”. Assez
vite, il s’oriente vers un travail de formulation calculatoire de l’opération
de Gal(Q/Q) sur ⇡ b0,3 , et dans un stade ultérieur, sur le groupe légèrement
\
plus gros Sl(2, Z), qui donne lieu à un formalisme plus élégant et plus ef-
ficace. C’est au cours de ce travail aussi (mais développé dans des notes
15 distinctes) qu’apparaı̂t le thème central de la géométrie algébrique anabé-
16
lienne, qui est de reconstituer certaines variétés X dites “anabéliennes” sur
un corps absolu K à partir de leur groupe fondamental mixte, extension
de Gal(K/K) par ⇡1 (XK ); c’est alors que se dégage la “conjecture fon-
damentale de la géométrie algébrique anabélienne”, proche des conjectures
de Mordell et de Tate que vient de démontrer Faltings (3 ). C’est là aussi
que s’amorcent une première réflexion sur les groupes de Teichmüller, et les
premières intuitions sur la structure multiple de la “tour de Teichmüller” –
les multiplicités modulaires ouvertes Mg,⌫ apparaissant par ailleurs comme
les premiers exemples importants, en dimension > 1, de variétés (ou plutôt,
de multiplicités) qui semblent bien mériter l’appellation “anabélienne”. Vers
la fin de cette période de réflexion, celle-ci m’apparaı̂t comme une réflexion
fondamentale sur une théorie alors encore dans les limbes, pour laquel-
le l’appellation “Théorie de Galois-Teichmüller” me semble plus appropriée
que “théorie de Galois” que j’avais d’abord donnée à mes notes.
Ce n’est pas le lieu ici de donner un aperçu plus circonstancié de cet
ensemble de questions, intuitions, idées – y compris des résultats palpables,
certes. Le plus important me semble celui signalé en passant au par. 2,
savoir la fidélité de l’action extérieure de I = Gal(Q/Q) (et de ses sous-
groupes ouverts) sur ⇡ b0,3 , et plus généralement (si je me rappelle bien) sur
le groupe fondamental de toute courbe algébrique “anabélienne” (i.e. dont
le genre g et le “nombre de trous” ⌫ satisfont l’inégalité 2g + ⌫ 3, i.e. telle
que (X) < 0) définie sur une extension finie de Q. Ce résultat peut être
considéré comme essentiellement équivalent au théorème de Bielyi – c’est
la première manifestation concrète, par un énoncé mathématique précis, du
“message” dont il a été question plus haut.
Je voudrais terminer cet aperçu rapide par quelques mots de commentaire
sur la richesse vraiment inimaginable d’un groupe anabélien typique comme
le groupe Sl(2, Z) – sans doute le groupe discret infini le plus remarquable
16 qu’on ait rencontré, qui apparaı̂t sous une multiplicité d’avatars (dont cer-
17
tains ont été e✏eurés dans le présent rapport), et qui du point de vue de la
Esquisse d’un Programme 19
théorie de Galois-Teichmüller peut être considéré comme la “pierre de con-
struction” fondamentale de la “tour de Teichmüller”. L’élément de struc-
ture de Sl(2, Z) qui me fascine avant tout, est bien sûr l’action extérieure
du groupe de Galois I sur le compactifié profini. Par le théorème de Bielyi,
prenant les compactifiés profinis de sous-groupes d’indice fini de Sl(2, Z), et
l’action extérieure induite (quitte à passer également à un sous-groupe ou-
vert de I ), on trouve essentiellement les groupes fondamentaux de toutes
les courbes algébriques (pas nécessairement compactes) définis sur des
corps de nombres K, et l’action extérieure de Gal(K/K) dessus – du moins
est-il vrai que tout tel groupe fondamental apparaı̂t comme quotient d’un
des premiers groupes (*). Tenant compte du “yoga anabélien” (qui reste
conjectural), disant qu’une courbe algébrique anabélienne sur un corps de
nombres K (extension finie de Q) est connue à isomorphisme près quand on
connaı̂t son groupe fondamental mixte (ou ce qui revient au même, l’action
extérieure de Gal(K/K) sur son groupe fondamental profini géométrique),
on peut donc dire que toutes les courbes algébriques définies sur des corps
de nombres sont “contenues” dans le compactifié profini Sl(2, \ Z), et dans
la connaissance d’un certain sous-groupe I du groupe des automorphismes
extérieurs de ce dernier! Passant aux abélianisés des groupes fondamentaux
précédents, on voit notamment que toutes les représentations abéliennes l-
adiques chères à Tate et consorts, définies par des jacobiennes et jacobi-
ennes généralisées de courbes algébriques définies sur des corps de nombres,
sont contenues dans cette seule action de I sur le groupe profini anabélien
17 \
Sl(2, Z)! (4 )
18
Il en est qui, face à cela, se contentent de hausser les épaules d’un air
désabusé et de parier qu’il n’y a rien à tirer de tout cela, sauf des rêves. Ils
oublient, ou ignorent, que notre science, et toute science, serait bien peu de
chose, si depuis ses origines elle n’avait été nourrie des rêves et des visions
de ceux qui s’y adonnent avec passion.
(*) En fait, il s’agit de quotients de nature particulièrement triviale, par des
sous-groupes abéliens produits de “modules de Tate” Z(1),b correspondant
à des “groupes-lacets” autour de points à l’infini.
20 Alexandre Grothendieck
4. Dès le début de ma réflexion sur les cartes bidimensionnelles, je me
suis intéressé plus particulièrement aux cartes dites “régulières”, c’est-à-dire
celles dont le groupe des automorphismes opère transitivement (et de ce fait,
de façon simplement transitive) sur l’ensemble des repères. Dans le cas ori-
enté et en termes de l’interprétation algébrico-géométrique du paragraphe
précédent, ce sont les cartes qui correspondent à un revêtement galoisien de
la droite projective. Très vite aussi, et dès avant même qu’apparaisse le lien
avec la géométrie algébrique, il apparaı̂t nécessaire aussi de ne pas exclure
les cartes infinies, qui interviennent notamment de façon naturelle comme
revêtements universels des cartes finies. Il apparaı̂t (comme conséquence
immédiate du “dictionnaire” des cartes, étendu au cas des cartes pas nécessairement
finies) que pour tout couple d’entiers naturels p, q 1, il existe à isomor-
phisme (non unique) près une carte 1-connexe et une seule qui soit de type
(p, q) i.e. dont tous les sommets soient d’ordre p et toutes les faces d’ordre q,
et cette carte est une carte régulière. Elle se trouve épinglée par le choix d’un
repère, et son groupe des automorphismes est alors canoniquement isomor-
phe au quotient du groupe cartographique (resp. du groupe cartographique
orienté, dans le cas orienté) par les relations supplémentaires
⇢ps = ⇢qf = 1.
Le cas où ce groupe est fini est le cas “pythagoricien” des cartes régulières
18 sphériques, le cas où il est infini donne les pavages réguliers du plan eu-
19
clidien ou du plan hyperbolique (*). Le lien de la théorie combinatoire
avec la théorie “conforme” des pavages réguliers du plan hyperbolique était
pressenti, avant qu’apparaisse celui des cartes finies avec les revêtements
finis de la droite projective. Une fois ce lien compris, il devient évident qu’il
doit s’étendre également aux cartes infinies (régulières ou non): toute carte
finie ou non, se réalise canoniquement sur une surface conforme (compacte
si et seulement si la carte est finie), en tant que revêtement ramifié de la
droite projective complexe, ramifié seulement en les points 0, 1, 1. La
seule difficulté ici était de mettre au point le dictionnaire entre cartes
topologiques et ensembles à opérateurs, qui posait quelques problèmes con-
ceptuels dans le cas infini, à commencer par la notion même de “carte
topologique”. Il apparaı̂t nécessaire notamment, tant par raison de cohérence
interne du dictionnaire, que pour ne pas laisser échapper certains cas intéressants
de cartes infinies, de ne pas exclure des sommets et des faces d’ordre infini.
Ce travail de fondements a été fait également par J. Malgoire et C. Voisin,
(*) Dans ces énoncés, il y a lieu de ne pas exclure le cas où p, q peuvent
prendre la valeur +1, qu’on rencontre notamment de façon très naturelle
comme pavages associés à certains polyèdres réguliers infinis, cf. plus bas.
Esquisse d’un Programme 21
sur la lancée de leur premier travail sur les cartes finies, et leur théorie
fournit en e↵et tout ce qu’on était en droit d’attendre (et même plus...).
C’est en 1977 et 1978, parallèlement à deux cours de C4 sur la géométrie
du cube et sur celle de l’icosaèdre, que j’ai commencé à m’intéresser aux
polyèdres réguliers, qui m’apparaissent alors comme des “réalisations géo-
métriques” particulièrement concrètes de cartes combinatoires, les sommets,
arêtes et faces étant réalisés respectivement comme des points, des droites et
des plans dans un espace affine tridimensionnel convenable, avec respect des
19 relations d’incidence. Cette notion de réalisation géométrique d’une carte
20
combinatoire garde un sens sur un corps de base, et même sur un anneau de
base arbitraire. Elle garde également un sens pour les polyèdres réguliers de
dimension quelconque, en remplaçant le groupe cartographique C 2 par une
variante n-dimensionnelle C n convenable. Le cas n = 1, i.e. la théorie des
polygones réguliers en caractéristique quelconque, fait l’objet d’un cours de
DEA en 1977/78, et fait apparaı̂tre déjà quelques phénomènes nouveaux,
comme aussi l’utilité de travailler non pas dans un espace ambiant affine
(ici le plan affine), mais dans un espace projectif. Ceci est dû notamment
au fait que dans certaines caractéristiques (et notamment en caractéristique
2) le centre d’un polyèdre régulier est rejeté à l’infini. D’autre part, le con-
texte projectif, contrairement au contexte affine, permet de développer avec
aisance un formalisme de dualité pour les polyèdres réguliers, correspon-
dant au formalisme de dualité des cartes combinatoires ou topologiques (où
le rôle des sommets et des faces, dans le cas n = 2 disons, se trouve in-
terchangé). Il se trouve que pour tout polyèdre régulier projectif, on peut
définir un hyperplan canonique associé, qui joue le rôle d’un hyperplan à
l’infini canonique, et permet de considérer le polyèdre donné comme un
polyèdre régulier affine.
L’extension de la théorie des polyèdres réguliers (et plus généralement,
de toutes sortes de configurations géométrico-combinatoires, y compris les
systèmes de racines...) du corps de base R ou C vers un anneau de base
général, me semble d’une portée comparable, dans cette partie de la géométrie,
à l’extension analogue qui a eu lieu depuis le début du siècle en géométrie
algébrique, ou depuis une vingtaine d’années en topologie (*), avec l’intro-
20 duction du langage des schémas et celui des topos. Ma réflexion sporadique
21
sur cette question, pendant quelques années, s’est bornée à dégager quelques
principes de base simples, en attachant d’abord mon attention au cas des
polyèdres réguliers épinglés, ce qui réduit à un minimum le bagage con-
ceptuel nécessaire, et élimine pratiquement les questions de rationalité tant
(*) En écrivant cela, je suis conscient que rares sont les topologues, encore
aujourd’hui, qui se rendent compte de cet élargissement conceptuel et tech-
nique de la topologie, et des ressources qu’elle o↵re.
22 Alexandre Grothendieck
soit peu délicates. Pour un tel polyèdre, on trouve une base (ou repère)
canonique de l’espace affine ou projectif ambiant, de telle façon que les
opérations du groupe cartographique C n , engendré par les réflexions fonda-
mentales i (0 i n), s’y écrivent par des formules universelles, en termes
de n paramètres ↵1 , ..., ↵n , qui géométriquement s’interprètent comme les
doubles des cosinus des “angles fondamentaux” du polyèdre. Le polyèdre
se reconstitue à partir de cette action, et du drapeau affine ou projectif
associé à la base choisie, en transformant ce drapeau par tous les éléments
du groupe engendré par les réflexions fondamentales. Ainsi le n-polyèdre
épinglé “universel” est-il défini canoniquement sur l’anneau de polynômes
à n indéterminées
Z[↵1 , ..., ↵n ],
ses spécialisations sur des corps de base arbitraires k (via des valeurs ↵i 2 k
données aux indéterminées ↵i ) donnant des polyèdres réguliers correspon-
dant à des types combinatoires divers. Dans ce jeu, il n’est pas question de
se borner à des polyèdres réguliers finis, ni même à des polyèdres réguliers
dont les facettes soient d’ordre fini, i.e. pour lesquels les paramètres ↵i
soient des racines d’équations “semicyclotomiques” convenables, exprimant
que les “angles fondamentaux” (dans le cas où le corps de base est R) sont
commensurables à 2⇡. Déjà quand n = 1, le polygone régulier peut-être le
plus intéressant de tous (moralement celui du polygone régulier à un seul
côté!) est celui qui correspond à ↵ = 2, donnant lieu à une conique cir-
conscrite parabolique, i.e. tangente à la droite à l’infini. Le cas fini est
celui où le groupe engendré par les réflexions fondamentales, qui est aussi
21 le groupe des automorphismes du polyèdre régulier envisagé, est fini. Dans
22
le cas du corps de base R (ou C, ce qui revient au même), et pour n = 2,
les cas finis sont bien connus depuis l’antiquité – ce qui n’exclut pas que le
point de vue schématique y fasse apparaı̂tre des charmes nouveaux; on peut
dire cependant qu’en spécialisant l’icosaèdre (par exemple) sur des corps de
base finis de caractéristique arbitraire, c’est toujours un icosaèdre, avec sa
combinatoire propre et le même groupe d’automorphismes simple d’ordre 60
qu’on obtient. La même remarque s’applique aux polyèdres réguliers finis
de dimension supérieure, étudiés de façon systématique dans deux beaux
livres de Coxeter. La situation est toute autre si on part d’un polyèdre
régulier infini, sur un corps tel que Q disons, et qu’on le “spécialise” sur le
corps premier Fp (opération bien définie pour tout p sauf un nombre fini
de nombres premiers). Il est clair que tout polyèdre régulier sur un corps
fini est fini – on trouve donc une infinité de polyèdres réguliers finis pour p
variable, dont le type combinatoire, ou ce qui revient au même, le groupe
des automorphismes, varie de façon “arithmétique” avec p. Cette situation
est particulièrement intrigante dans le cas où n = 2, où on dispose de la
Esquisse d’un Programme 23
relation explicitée au paragraphe précédent entre 2-cartes combinatoires,
et courbes algébriques définies sur des corps de nombres. Dans ce cas, un
polyèdre régulier infini défini sur un corps infini quelconque (et de ce fait
sur une sous-Z-algèbre à deux générateurs de celui-ci) donne donc naissance
à une infinité de courbes algébriques définies sur des corps de nombres, qui
sont des revêtements galoisiens ramifiés seulement en 0, 1, 1 de la droite
projective standard. Le cas optimum est bien sûr celui où on part du 2-
polyèdre régulier universel, ou plutôt de celui qui s’en déduit par passage au
corps des fractions Q(↵1 , ↵2 ) de son anneau de base. Ceci soulève une foule
de questions nouvelles, aussi bien des vagues que des précises, dont je n’ai
eu le loisir encore d’examiner de plus près aucune – je ne citerai que celle-
ci: quelles sont exactement les 2-cartes régulières finies, ou ce qui revient
22 au même, les groupes quotients finis du groupe 2-cartographique qui pro-
23
viennent de 2-polyèdres réguliers sur des corps finis (*)? Les obtiendrait-on
toutes, et si oui : comment ?
Ces réflexions font apparaı̂tre en pleine lumière ce fait, qui pour moi
était entièrement inattendu, que la théorie des polyèdres réguliers finis, déjà
dans le cas de la dimension n = 2, est infiniment plus riche, et notamment
donne infiniment plus de formes combinatoires di↵érentes, dans le cas où
on admet des corps de base de caractéristique non nulle, que dans le cas
considéré jusqu’à présent où les corps de base étaient restreints à R, ou à
la rigueur C (dans le cas de ce que Coxeter appelle des “polyèdres réguliers
complexes”, et que je préfère appeler “pseudo-polyèdres réguliers définis sur
C”) (**). De plus, il semble que cet élargissement du point de vue doive
aussi jeter un jour nouveau sur les cas déjà connus. Ainsi, examinant l’un
après l’autre les polyèdres pythagoriciens, j’ai vu se répéter à chaque fois un
même petit miracle, que j’ai appelé le paradigme combinatoire du polyèdre
envisagé. Vaguement parlant, il peut se décrire en disant que lorsqu’on
regarde la spécialisation du polyèdre dans la caractéristique, ou l’une des
(*) Ce sont les mêmes d’ailleurs que ceux provenant de polyèdres réguliers
sur des corps quelconques, ou algébriquement clos, comme on voit par des
arguments de spécialisation standard.
(**) Les pseudo-polyèdres épinglés se décrivent de la même façon que les
polyèdres épinglés, avec cette seule di↵érence que les réflexions fondamen-
tales i (0 i n) sont remplacées ici par des pseudo-réflexions (que
Coxeter suppose de plus d’ordre fini, comme il se borne aux structures com-
binatoires finies). Cela conduit simplement à introduire pour chacun des i
un invariant numérique supplémentaire i , de sorte que le n-pseudo-polyèdre
universel peut se définir encore sur un anneau de polynômes à coefficients
entiers, en les n + (n + 1) variables ↵i (1 i n) et j (0 j n).
24 Alexandre Grothendieck
caractéristiques, la (ou les) plus singulière(s) (ce sont les caractéristiques
23 2 et 5 pour l’icosaèdre, la caractéristique 2 pour l’octaèdre), on lit, sur
24
le polyèdre régulier géométrique sur le corps fini concerné (F2 et F5 pour
l’icosaèdre, F2 pour l’octaèdre) une description particulièrement élégante (et
inattendue) de la combinatoire du polyèdre. Il m’a semblé même entrevoir
là un principe d’une grande généralité, que j’ai cru retrouver notamment
dans une réflexion ultérieure sur la combinatoire du système des 27 droites
d’une surface cubique, et ses relations avec le système de racines E7 . Qu’un
tel principe existe bel et bien et qu’on réussisse même à le dégager de son
manteau de brumes, ou qu’il recule au fur et à mesure où on le poursuit et
qu’il finisse par s’évanouir comme une Fata Morgana, j’y trouve pour ma
part une force de motivation, une fascination peu communes, comme celle
du rêve peut-être. Nul doute que de suivre un tel appel de l’informulé, de
l’informe qui cherche forme, d’un entrevu élusif qui semble prendre plaisir
à la fois à se dérober et à se manifester – ne peut que mener loin, alors que
nul ne pourrait prédire, où ...
Pourtant, pris par d’autres intérêts et tâches, je n’ai pas jusqu’à présent
suivi cet appel, ni rencontré personne d’autre qui ait voulu l’entendre, et
encore moins le suivre. Mis à part quelques digressions vers d’autres types
de structures géométrico-combinatoires, mon travail ici encore s’est borné
à un premier travail de dégrossissage et d’intendance, sur lequel il est inu-
tile de m’étendre plus ici (5 ). Le seul point qui peut-être mérite encore
mention, est l’existence et l’unicité de l’hyperquadrique circonscrite à un
n-polyèdre régulier donné, dont l’équation peut s’expliciter par des for-
mules simples en termes des paramètres fondamentaux ↵i (*). Le cas qui
24 m’intéresse le plus est celui où n = 2, et le temps me semble mûr pour
25
réécrire une version nouvelle, en style moderne, du classique livre de Klein
sur l’icosaèdre et les autres polyèdres pythagoriciens. Ecrire un tel exposé
sur les 2-polyèdres réguliers serait une magnifique occasion pour un jeune
chercheur de se familiariser aussi bien avec la géométrie des polyèdres et
leurs liens avec les géométries sphérique, euclidienne, hyperbolique, et avec
les courbes algébriques, qu’avec le langage et les techniques de base de la
géométrie algébrique moderne. S’en trouvera-t-il un un jour pour saisir
cette occasion?
5. Je voudrais maintenant dire quelques mots sur certaines réflexions qui
(*) Un résultat analogue vaut pour les pseudo-polyèdres. Il semblerait que les
“caractéristiques exceptionnelles” dont il a été question plus haut, pour les
spécialisations d’un polyèdre donné, sont celles pour lesquelles l’hyperqua-
drique circonscrite est, soit dégénérée, soit tangente à l’hyperplan à l’infini.
Esquisse d’un Programme 25
m’ont fait comprendre le besoin de fondements nouveaux pour la topologie
“géométrique”, dans une direction toute di↵érente de la notion de topos, et
indépendante même des besoins de la géométrie algébrique dite “abstraite”
(sur des corps et anneaux de base généraux). Le problème de départ, qui
a commencé à m’intriguer il doit y avoir une quinzaine d’années déjà, était
celui de définir une théorie de “dévissage” des structures stratifiées, pour les
reconstituer, par un procédé canonique, à partir de “pièces de construction”
canoniquement déduites de la structure donnée. Probablement l’exemple
principal qui m’avait alors amené à cette question était celui de la strati-
fication canonique d’une variété algébrique singulière (ou d’un espace ana-
lytique complexe ou réel singulier) par la suite décroissante de ses “lieux sin-
guliers” successifs. Mais je devais sans doute pressentir déjà l’ubiquité des
structures stratifiées dans pratiquement tous les domaines de la géométrie
(que d’autres sûrement ont vu clairement bien avant moi). Depuis, j’ai vu
apparaı̂tre de telles structures, notamment, dans toute situation de “modu-
les” pour des objets géométriques susceptibles non seulement de variation
continue, mais en même temps de phénomènes de “dégénérescence” (ou de
“spécialisation”) – les strates correspondant alors aux divers “niveaux de
singularité” (ou aux types combinatoires associés) pour les objets considé-
25 rés. Les multiplicités modulaires compactifiées M cg,⌫ de Mumford-Deligne
26
pour les courbes algébriques stables de type (g, ⌫) en fournissent un exem-
ple typique et particulièrement inspirant, qui a joué un rôle de motivation
important dans la reprise de ma réflexion sur les structures stratifiées, de
décembre 1981 à janvier 1982. La géométrie bidimensionnelle fournit de
nombreux autres exemples de telles structures stratifiées modulaires, qui
toutes d’ailleurs (sauf expédients de rigidification), apparaissent comme des
“multiplicités” plutôt que comme des espaces ou variétés au sens ordinaire
(les points de ces multiplicités pouvant avoir des groupes d’automorphismes
non triviaux). Parmi les objets de géométrie bidimensionnelle donnant lieu
à de telles structures modulaires stratifiées de dimension arbitraire, voire
de dimension infinie, je citerai les polygones (euclidiens, ou sphériques,
ou hyperboliques), les systèmes de droites dans un plan (projectif disons),
les systèmes de “pseudodroites” dans un plan projectif topologique, ou les
courbes immergées à croisements normaux plus générales, dans une surface
(compacte disons) donnée.
L’exemple non trivial le plus simple d’une structure stratifiée s’obtient en
considérant une paire (X, Y ) d’un espace X et d’un sous-espace fermé Y ,
en faisant une hypothèse d’équisingularité convenable de X le long de Y , et
en supposant de plus (pour fixer les idées) que les deux strates Y et X\Y
sont des variétés topologiques. L’idée naı̈ve, dans une telle situation, est de
prendre “le” voisinage tubulaire T de Y dans X, dont le bord @T devrait
26 Alexandre Grothendieck
être une variété lisse également, fibrée à fibres lisses et compactes sur Y , T
lui-même s’identifiant au fibré en cônes sur @T associé au fibré précédent.
Posant
U = X \ Int(T ),
on trouve une variété à bord dont le bord est canoniquement isomorphe à
celui de T . Ceci dit, les “pièces de construction” prévues sont la variété à
bord U (compacte si X était compact, et qui remplace en la précisant la
26 strate “ouverte” X\Y ) et la variété (sans bord) Y , avec comme structure
27
supplémentaire les reliant l’application dite de “recollement”
f : @U ! Y
qui est une fibration propre et lisse. La situation de départ (X, Y ) se recon-
stitue à partir de (U, Y, f : @U ! Y ) par la formule
a
X⇠
=U Y
@U
(somme amalgamée sous @U , s’envoyant dans U et Y via l’inclusion resp.
l’application de recollement).
Cette vision naı̈ve se heurte immédiatement à des difficultés diverses. La
première est la nature un peu vague de la notion même de voisinage tubu-
laire, qui ne prend un sens tant soit peu précis qu’en présence de structures
plus rigides que la seule structure topologique, telles la structure “linéaire
par morceaux”, ou riemanienne (plus généralement, d’espace avec fonction
distance); l’ennui ici est que dans aucun des exemples auxquels on pense
spontanément, on ne dispose naturellement d’une structure de ce type –
tout au mieux d’une classe d’équivalence de telles structures, permettant de
rigidifier un tantinet la situation. Si par ailleurs on admet qu’on a pu trou-
ver un expédient pour trouver un voisinage tubulaire ayant les propriétés
voulues, qui de plus soit unique modulo un automorphisme (topologique,
disons) de la situation, automorphisme qui de plus respecte la structure
fibrée fournie par la fonction de recollement, il reste la difficulté de la non-
canonicité des choix faits, l’automorphisme en question n’étant visiblement
pas unique, quoi qu’on fasse pour le “normaliser”. L’idée ici, pour ren-
dre canonique ce qui ne l’est pas, est de travailler systématiquement dans
des “catégories isotopiques” associées aux catégories de nature topologique
s’introduisant dans ces questions (telle la catégorie des paires admissibles
(X, Y ) et des homéomorphismes de telles paires, etc.), en gardant les mêmes
27 objets, mais en prenant comme “morphismes” les classes d’isotopie (dans
28
un sens dicté sans ambiguité par le contexte) d’isomorphismes (voire même,
de morphismes plus généraux que des isomorphismes). Cette idée, qui est
Esquisse d’un Programme 27
reprise avec succès dans la thèse de Yves Ladegaillerie notamment (cf. début
du par. 3), m’a servi de façon systématique dans toutes mes réflexions
ultérieures de topologie combinatoire, quand il s’est agi de formuler avec
précision des théorèmes de traduction de situations topologiques, en termes
de situations combinatoires. Dans la situation actuelle, mon espoir était
d’arriver à formuler (et à prouver!) un théorème d’équivalence entre deux
catégories isotopiques convenables, l’une étant la catégorie des “paires ad-
missibles” (X, Y ), l’autre celle des “triples admissibles” (U, Y, f ) où Y est
une variété, U une variété à bord, et f : @U ! Y une fibration propre
et lisse. De plus, bien sûr, j’espérais qu’un tel énoncé, modulo un travail
de nature essentiellement algébrique, s’étendrait de lui-même en un énoncé
plus sophistiqué, s’appliquant aux structures stratifiées générales.
Très vite, il apparaissait qu’il ne pouvait être question d’obtenir un énoncé
aussi ambitieux dans le contexte des espaces topologiques, à cause des sem-
piternels phénomènes de “sauvagerie”. Déjà quand X lui-même est une
variété et Y réduit à un point, on se bute à la difficulté que le cône sur
un espace compact Z peut être une variété en son sommet, sans que Z soit
homéomorphe à une sphère, ni même soit une variété. Il était clair également
que les contextes de structures plus rigides qui existaient à l’époque, tel le
contexte “linéaire par morceaux”, étaient également inadéquats – une des
raisons rédhibitoires communes étant qu’ils ne permettaient pas, pour une
paire (U, S) d’un “espace” U et d’un sous-espace fermé S, et une application
de recollement f : S ! T , de construire la somme amalgamée correspon-
dante. C’est quelques années plus tard que j’étais informé de la théorie de
Hironaka des ensembles qu’il appelle, je crois, “semi-analytiques” (réels),
qui satisfont à certaines des conditions de stabilité essentielles (sans doute
28 même à toutes) nécessaires au développement d’un contexte utilisable de
29
“topologie modérée”. Du coup cela relance une réflexion sur les fondements
d’une telle topologie, dont le besoin m’apparaı̂t de plus en plus clairement.
Avec un recul d’une dizaine d’années, je dirais aujourd’hui, à ce su-
jet, que la “topologie générale” a été développée (dans les années trente
et quarante) par des analystes et pour les besoins de l’analyse, non pour les
besoins de la topologie proprement dite, c’est-à-dire l’étude des propriétés
topologiques de formes géométriques diverses. Ce caractère inadéquat des
fondements de la topologie se manifeste dès les débuts, par des “faux pro-
blèmes” (au point de vue au moins de l’intuition topologique des formes)
comme celle de “l’invariance du domaine”, alors même que la solution de
ce dernier par Brouwer l’amène à introduire des idées géométriques nou-
velles importantes. Aujourd’hui encore, comme aux temps héroı̈ques où
on voyait pour la première fois et avec inquiétude des courbes remplir
allègrement des carrés et des cubes, quand on se propose de faire de la
28 Alexandre Grothendieck
géométrie topologique dans le contexte technique des espaces topologiques,
on se heurte à chaque pas à des difficultés parasites tenant aux phénomènes
sauvages. Ainsi, en dehors de cas de (très) basse dimension, il ne peut
guère être possible, pour un espace donné X (une variété compacte disons),
d’étudier le type d’homotopie (disons) du groupe des automorphismes de
X, ou de l’espace des plongements, ou immersions etc. de X dans quelque
autre espace Y – alors qu’on sent que ces invariants devraient faire par-
tie de l’arsenal des invariants essentiels associés à X, ou au couple (X, Y ),
etc., au même titre que l’espace fonctionnel Hom(X, Y ) familier en topolo-
gie homotopique. Les topologues éludent la difficulté, sans l’a↵ronter, en
se rabattant sur des contextes voisins du contexte topologique et moins
marqués de sauvagerie que lui, comme les variétés di↵érentiables, les espaces
P L (linéaires par morceaux), etc., dont visiblement aucun n’est “bon”, i.e.
29 n’est stable par les opérations topologiques les plus évidentes, telles les
30
opérations de contraction-recollement (sans même passer à des opérations
du type X ! Aut(X) qui font quitter le paradis des “espaces” de dimen-
sion finie). C’est là une façon de tourner autour du pot! Cette situation,
comme tant de fois déjà dans l’histoire de notre science, met simplement en
évidence cette inertie quasi-insurmontable de l’esprit, alourdi par des condi-
tionnements d’un poids considérable, pour porter un regard sur une question
de fondements, donc sur le contexte même dans lequel on vit, respire, tra-
vaille – plutôt que de l’accepter comme un donné immuable. C’est à cause
de cette inertie sûrement qu’il a fallu des millénaires pour qu’une idée ou
une réalité aussi enfantine que le zéro, un groupe, ou une forme topologique,
trouve droit de cité en mathématiques. C’est par elle aussi, sûrement, que
le carcan de la topologie générale continue à être traı̂né patiemment par des
générations de topologues, la “sauvagerie” étant portée comme une fatalité
inéluctable qui serait enracinée dans la nature même des choses.
Mon approche vers des fondements possibles d’une topologie modérée a
été une approche axiomatique. Plutôt que de déclarer (chose qui serait
parfaitement raisonnable certes) que les “espaces modérés” cherchés ne
sont autres (disons) que les espaces semianalytiques de Hironaka, et de
développer dès lors dans ce contexte l’arsenal des constructions et notions
familières en topologie, plus celles certes qui jusqu’à présent n’avaient pu
être développées et pour cause, j’ai préféré m’attacher à dégager ce qui,
parmi les propriétés géométriques de la notion d’ensemble semianalytique
dans un espace Rn , permet d’utiliser ceux-ci comme “modèles” locaux d’une
notion “d’espace modéré” (en l’occurrence, semianalytique), et ce qui (on
l’espère!) rend cette notion d’espace modéré suffisamment souple pour pou-
voir bel et bien servir de notion de base pour une “topologie modérée”
propre à exprimer avec aisance l’intuition topologique des formes. Ainsi,
Esquisse d’un Programme 29
une fois le travail de fondements qui s’impose accompli, il apparaı̂tra non
une “théorie modérée”, mais une vaste infinité, allant de la plus stricte de
30 toutes, celle des “espaces Qr -algébriques par morceaux” (où Qr = Q \ R),
31
vers celle qui (à tort ou à raison ) m’apparaı̂t comme probablement la plus
vaste, savoir celle des “espaces analytiques réels par morceaux” (ou semian-
alytiques dans la terminologie de Hironaka). Parmi les théorèmes de fonde-
ments envisagés dans mon programme, il y a un théorème de comparai-
son qui, vaguement parlant, dira qu’on trouvera essentiellement les mêmes
catégories isotopiques (ou même 1-isotopiques), quelle que soit la théorie
modérée avec laquelle on travaille (6 ). De façon plus précise, il s’agit de met-
tre le doigt sur un système d’axiomes suffisamment riche, pour impliquer
(entre bien autres choses!) que si on a deux théories modérées T , T 0 avec
T plus fine que T 0 (dans un sens évident), et si X, Y sont deux espaces
T -modérés, qui définissent aussi des espaces T 0 -modérés correspondants,
l’application canonique
IsomT (X, Y ) ! IsomT 0 (X, Y )
induit une bijection sur l’ensemble des composantes connexes (ce qui im-
pliquera que la catégorie isotopique des T -espaces est équivalente à celle
des T 0 -espaces), et même, est une équivalence d’homotopie (ce qui signifie
qu’on a même une équivalence pour les catégories “1-isotopiques”, plus
fines que les catégories isotopiques où on ne retient que le ⇡0 des espaces
d’isomorphismes). Ici les Isom peuvent être définis de façon évidente comme
ensembles semisimpliciaux par exemple, pour pouvoir donner un sens précis
à l’énoncé précédent. Des énoncés analogues devraient être vrais, en rem-
plaçant les “espaces” Isom par d’autres espaces d’applications, soumises à
des conditions géométriques standard, comme celle d’être des plongements,
des immersions, lisses, étales, des fibrations etc. Egalement, on s’attend
à avoir des énoncés analogues, où X, Y sont remplacés par des systèmes
d’espaces modérés, tels ceux qui interviennent dans une théorie de dévissage
des structures stratifiées – de telle sorte que dans un sens technique précis,
31 cette théorie de dévissage sera, elle aussi, essentiellement indépendante de
32
la théorie modérée choisie pour l’exprimer.
Le premier test décisif pour un bon système d’axiomes sur une notion
de “partie modérée de Rn ” me semble la possibilité de prouver de tels
théorèmes de comparaison. Je me suis contenté jusqu’à présent de dégager
un système d’axiomes plausible provisoire, sans avoir aucune assurance qu’il
ne faudra y rajouter d’autres axiomes, que seul un “travail sur pièces” sans
doute permettra de faire apparaı̂tre. Le plus fort des axiomes que j’ai in-
troduits, et celui sans doute dont la vérification dans les cas d’espèce est
(ou sera) la plus délicate, est un axiome de triangulabilité (modérée, il va
30 Alexandre Grothendieck
sans dire) d’une partie modérée de Rn . Je ne me suis pas essayé à prou-
ver en termes de ces seuls axiomes le théorème de comparaison, j’ai eu
l’impression néanmoins (à tort ou à raison encore!) que cette démonstration,
qu’elle nécessite ou non l’introduction de quelque axiome supplémentaire,
ne présentera pas de grosse difficulté technique. Il est bien possible que
les difficultés au niveau technique, pour le développement de fondements
satisfaisants de la topologie modérée, y inclus une théorie de dévissage des
structures modérées stratifiées, soient déjà pour l’essentiel concentrées dans
les axiomes, et par suite essentiellement surmontées dès à présent par des
théorèmes de triangulabilité à la Lojasiewicz et Hironaka. Ce qui fait défaut,
encore une fois, n’est nullement la virtuosité technique des mathématiciens,
parfois impressionnante, mais l’audace (ou simplement l’innocence...) pour
s’a↵ranchir d’un contexte familier accepté par un consensus sans failles...
Les avantages d’une approche axiomatique vers des fondements de la
topologie modérée me semblent assez évidents. Ainsi, pour considérer une
variété algébrique complexe, ou l’ensemble des points réels d’une variété
algébrique définie sur R, comme un espace modéré, il semble préférable
de travailler dans la théorie “R-algébrique par morceaux”, voire même la
théorie Qr -algébrique par morceaux (où Qr = Q \ R) quand il s’agit de
32 variétés définies sur des corps de nombres, etc. L’introduction d’un sous-
33
corps K ⇢ R associé à la théorie T (formé des points de R qui sont T -
modérés, i.e. tels que l’ensemble uniponctuel correspondant le soit) permet
d’introduire pour tout point x d’un espace modéré X un corps résiduel
k(x), qui est une sous-extension de R/K algébriquement fermée dans R, et
de degré de transcendance fini sur K (majoré par la dimension topologique
de X). Quand le degré de transcendance de R sur K est infini, on trouve
une notion de degré de transcendance (ou “dimension”) d’un point d’un es-
pace modéré, voisin de la notion familière en géométrie algébrique. De telles
notions sont absentes dans la topologie modérée “semianalytique”, qui par
contre apparaı̂t comme le contexte topologique tout indiqué pour inclure les
espaces analytiques réels et complexes.
Parmi les premiers théorèmes auxquels on s’attend dans une topologie
modérée comme je l’entrevois, mis à part les théorèmes de comparaison,
sont les énoncés qui établissent, dans un sens convenable, l’existence et
l’unicité “du” voisinage tubulaire d’un sous-espace modéré fermé dans un
espace modéré (compact pour simplifier), les façons concrètes de l’obtenir
(par exemple à partir de toute application modérée X ! R+ admettant
Y comme ensemble de ses zéros), la description de son “bord” (alors qu’en
général ce n’est nullement une variété à bord!) @T , qui admet dans T
un voisinage isomorphe au produit de T par un segment, etc. Moyennant
des hypothèses d’equisingularité convenables, on s’attend à ce que T soit
Esquisse d’un Programme 31
muni, de façon essentiellement unique, d’une structure de fibré localement
trivial sur Y , admettant @T comme sous-fibré. C’est là un des points les
moins clairs dans l’intuition provisoire que j’ai de la situation, alors que la
classe d’homotopie de l’application structurale prévue T ! Y a un sens
évident, indépendamment de toute hypothèse d’équisingularité, comme in-
verse homotopique de l’application d’inclusion Y ! T , qui doit être un
homotopisme. Une façon d’obtenir a posteriori une telle structure serait via
l’hypothétique équivalence de catégories isotopiques envisagée au début, en
33 tenant compte du fait que le foncteur (U, Y, f ) 7 ! (X, Y ) est défini de
34
façon évidente, indépendamment de toute théorie de voisinages tubulaires.
On dira sans doute, non sans quelque raison, que tout cela n’est peut-
être que rêves, qui s’évanouiront en fumée dès qu’on s’essayera à un travail
circonstancié, voire même dès avant en face de certains faits connus ou bien
évidents qui m’auraient échappé. Certes, seul un travail sur pièces permet-
tra de décanter le juste du faux et de connaı̂tre la substance véritable.
La seule chose dans tout cela qui ne fait pour moi l’objet d’aucun doute,
c’est la nécessité d’un tel travail de fondements, en d’autres termes, la na-
ture artificielle des fondements actuels de la topologie, et des difficultés que
ceux-ci soulèvent à chaque pas. Il est bien possible par contre que la for-
mulation que je donne à une théorie de dévissage des structures stratifiées,
comme un théorème d’équivalence de catégories isotopiques (voire même 1-
isotopiques) convenables, soit trop optimiste. Je devrais ajouter pourtant
que je n’ai guère de doutes non plus que la théorie de ces dévissages que
j’ai développée il y a deux ans, alors qu’elle reste partiellement heuristique,
exprime bel et bien une réalité tout ce qu’il y a de palpable. Dans une
partie de mon travail, faute de pouvoir disposer d’un contexte “modéré”
tout fait, et pour avoir néanmoins des énoncés précis et démontrables, j’ai
été amené à postuler sur la structure stratifiée de départ des structures
supplémentaires tout ce qu’il y a de plausibles, dans la nature de la donnée
de rétractions locales notamment, qui dès lors permettent bel et bien la con-
struction d’un système canonique d’espaces, paramétré par l’ensemble or-
donné des “drapeaux” Drap(I) de l’ensemble ordonné I indexant les strates,
ces espaces jouant le rôle des espaces (U, Y ) de tantôt, reliés entre eux par
des applications de plongements et de fibrations propres, qui permettent de
reconstituer de façon tout aussi canonique la structure stratifiée de départ,
y compris ces “structures supplémentaires” (7 ). Le seul ennui, c’est que ces
dernières semblent un élément de structure superfétatoire, qui n’est nulle-
34 ment une donnée dans les situations géométriques courantes, par exem-
35
ple pour l’espace modulaire compact M cg,⌫ avec sa “stratification à l’infini”
canonique, donnée par le diviseur à croisements normaux de Mumford-
Deligne. Une autre difficulté, moins sérieuse sans doute, c’est que le soi-
32 Alexandre Grothendieck
disant “espace” modulaire est en fait une multiplicité – techniquement, cela
s’exprime surtout par la nécessité de remplacer l’ensemble d’indices I pour
les strates par une catégorie (essentiellement finie) d’indices, en l’occurrence
celle des “graphes MD”, qui “paramètrent” les “structures combinatoires”
possibles d’une courbe stable de type (g, ⌫). Ceci dit, je puis affirmer que la
théorie de dévissage générale, spécialement développée sous la pression du
besoin de cette cause, s’est révélée en e↵et un guide précieux, conduisant
à une compréhension progressive, d’une cohérence sans failles, de certains
aspects essentiels de la tour de Teichmüller (c’est à dire, essentiellement de
la “structure à l’infini” des groupes de Teichmüller ordinaires). C’est cette
approche qui m’a conduit finalement, dans les mois suivants, vers le principe
d’une construction purement combinatoire de la tour des groupoı̈des de Te-
ichmüller, dans l’esprit esquissé plus haut (cf. par. 2).
Un autre test de cohérence satisfaisant provient du point de vue “topos-
sique”. En e↵et, mon intérêt pour les multiplicités modulaires provenant
avant tout de leur sens algébrico-géométrique et arithmétique, c’est aux mul-
tiplicités modulaires algébriques, sur le corps de base absolu Q, que je me
suis intéressé prioritairement, et à un “dévissage” à l’infini de leurs groupes
fondamentaux géométriques (i.e. des groupes de Teichmüller profinis) qui
soit compatible avec les opérations naturelles de I = Gal(Q/Q). Cela
semblait exclure d’emblée la possibilité de me référer à une hypothétique
théorie de dévissage de structures stratifiées dans un contexte de “topologie
modérée” (ou même de topologie ordinaire, cahin-caha), si ce n’est comme
fil conducteur entièrement heuristique. Dès lors se posait la question de
35 traduire, dans le contexte des topos (en l’occurrence les topos étales) in-
36
tervenant dans la situation, la théorie de dévissage à laquelle j’étais par-
venu dans un contexte tout di↵érent – avec la tâche supplémentaire, par
la suite, de dégager un théorème de comparaison général, sur le modèle
des théorèmes bien connus, pour comparer les invariants obtenus (notam-
ment les types d’homotopie de voisinages tubulaires divers) dans le cadre
transcendant, et dans le cadre schématique. J’ai pu me convaincre qu’un
tel formalisme de dévissage avait bel et bien un sens dans le contexte (dit
“abstrait”!) des topos généraux, ou tout au moins des topos noethériens
(comme ceux qui s’introduisent ici), via une notion convenable de voisinage
tubulaire canonique d’un sous-topos dans un topos ambiant. Une fois cette
notion acquise, avec certaines propriétés formelles simples, la description
du “dévissage” d’un topos stratifié est considérablement plus simple même
dans ce cadre, que dans le cadre topologique (modéré). Il est vrai que là
aussi il y a un travail de fondements à faire, notamment pour la notion même
de voisinage tubulaire d’un sous-topos – et il est étonnant d’ailleurs que ce
travail (pour autant que je sache) n’ait toujours pas été fait, c’est-à-dire
Esquisse d’un Programme 33
que personne (depuis plus de vingt ans qu’il existe un contexte de topologie
étale) ne semble en avoir eu besoin; un signe sûrement que la compréhension
de la structure topologique des schémas n’a pas tellement progressé depuis
le travail d’Artin-Mazur...
Une fois accompli le double travail de dégrossissage (plus ou moins heuris-
tique) autour de la notion de dévissage d’un espace ou d’un topos stratifié,
qui a été une étape cruciale dans ma compréhension des multiplicités modu-
laires, il est d’ailleurs apparu que pour les besoins de ces dernières, on peut
sans doute court-circuiter au moins une bonne partie de cette théorie par
des arguments géométriques directs. Il n’en reste pas moins que pour moi,
le formalisme de dévissage auquel je suis parvenu a fait ses preuves d’utilité
et de cohérence, indépendamment de toute question sur les fondements les
plus adéquats qui permettent de lui donner tout son sens.
36 6. Un des théorèmes de fondements de topologie (modérée) les plus intéressants
37
qu’il faudrait développer, serait un théorème de “dévissage” (encore!) d’une
application modérée propre d’espaces modérés,
f : X ! Y,
via une filtration décroissante de Y par des sous-espaces modérés fermés
Y i , tels que au-dessus des “strates ouvertes” Y i \ Y i 1 de cette filtration,
f induise une fibration localement triviale (du point de vue modéré, il
va sans dire). Un tel énoncé devrait encore se généraliser et se préciser
de diverses façons, notamment en demandant l’existence d’un dévissage
analogue simultané, pour X et une famille finie donnée de sous-espaces
(modérés) fermés de X. Egalement la notion même de fibration locale-
ment triviale au sens modéré peut se renforcer considérablement, en tenant
compte du fait que les strates ouvertes Ui sont mieux que des espaces à
structure modérée purement locale, du fait qu’elles sont obtenues comme
di↵érence de deux espaces modérés, compacts si Y était compact. Entre la
notion d’espace modéré compact (qui se réalise comme un des “modèles”
de départ dans un Rn ) et celle d’espace “localement modéré” (localement
compact) qui s’en déduit de façon assez évidente, il y a une notion un peu
plus délicate d’espace “globalement modéré” X, obtenu comme di↵érence
Xb \ Y de deux espaces modérés compacts, étant entendu qu’on ne distingue
pas entre l’espace défini par une paire (X, b Y ), et celui défini par une paire
(Xb 0 , Y 0 ) qui s’en déduit par une application modérée (nécessairement pro-
pre)
g:Xb0 ! X b
⇠
induisant une bijection g 1 (X)!X, en prenant Y 0 = g 1 (Y ). L’exemple
naturel le plus intéressant peut-être est celui où on part d’un schéma séparé
34 Alexandre Grothendieck
37 de type fini sur C ou sur R, en prenant pour X l’ensemble de ses points
38
complexes ou réels, qui hérite d’une structure modérée globale à l’aide des
compactifications schématiques (qui existent d’après Nagata) du schéma de
départ. Cette notion d’espace globalement modéré est associée à une notion
d’application globalement modérée, qui permet à son tour de renforcer en
conséquence la notion de fibration localement triviale, dans l’énoncé d’un
théorème de dévissage pour une application f : X ! Y (pas nécessairement
propre maintenant) dans le contexte des espaces globalement modérés.
J’ai été informé l’été dernier par Zoghman Mebkhout qu’un théorème de
dévissage dans cet esprit avait été obtenu récemment dans le contexte des
espaces analytiques réels et/ou complexes, avec des Y i qui, cette fois, sont
des sous-espaces analytiques de Y . Ce résultat rend plausible qu’on dispose
dès à présent de moyens techniques suffisamment puissants pour démontrer
également un théorème de dévissage dans le contexte modéré, plus général
en apparence, mais probablement moins ardu.
C’est le contexte d’une topologie modérée également qui devrait per-
mettre, il me semble, de formuler avec précision un principe général très
sûr que j’utilise depuis longtemps dans un grand nombre de situations
géométriques, que j’appelle le “principe des choix anodins” – aussi utile que
vague d’apparence! Il dit, lorsque pour les besoins d’une construction quel-
conque d’un objet géométrique en termes d’autres, on est amené à faire un
certain nombre de choix arbitraires en cours de route, de façon donc que
l’objet obtenu dépend en apparence de ces choix et est donc entâché d’un
défaut de canonicité, que ce défaut est sérieux en e↵et (et pour être levé
demande une analyse plus soigneuse de la situation, des notions utilisées,
des données introduites etc.) chaque fois que l’un au moins de ces choix
s’e↵ectue dans un “espace” qui n’est pas “contractile” i.e. dont le ⇡0 ou
un des invariants supérieurs ⇡i est non trivial; que ce défaut est par con-
tre apparent seulement, que la construction est “essentiellement canonique”
38 et n’entraı̂nera pas vraiment d’ennuis, chaque fois que les choix faits sont
39
tous “anodins”, i.e. s’e↵ectuent dans des espaces contractiles. Quand on
essaye dans les cas d’espèce de cerner de plus près ce principe, il semble
qu’on tombe à chaque fois sur la notion de “catégories 1-isotopiques” ex-
primant une situation donnée, plus fines que les catégories isotopiques (=
0-isotopiques) plus naı̈ves, obtenues en ne retenant que les ⇡0 des espaces
d’isomorphismes qui s’introduisent dans la situation, alors que le point de
vue 1-isotopique retient tout leur type d’homotopie. Par exemple, le point
de vue isotopique naı̈f pour les surfaces compactes à bord orientées de
type (g, ⌫) est “bon” (sans boomerang caché!) exactement dans les cas
que j’appelle “anabéliens” (et que Thurston appelle “hyperboliques”) i.e.
distincts de (0, 0), (0, 1), (0, 2), (1, 0) – qui sont aussi les cas justement
Esquisse d’un Programme 35
ou le groupe des automorphismes de la surface a une composante neutre
contractile. Dans les autres cas, sauf le cas (0, 0) de la sphère sans trou, il
suffit de travailler avec les catégories 1-isotopiques pour exprimer de façon
satisfaisante par voie algébrique les faits géométrico-topologiques essentiels,
vu que ladite composante connexe est alors un K(⇡, 1). Travailler dans une
catégorie 1-isotopique revient d’ailleurs à travailler dans une bicatégorie,
i.e. avec des Hom(X, Y ) qui sont (non plus des ensembles discrets comme
dans le point de vue 0-isotopique, mais) des groupoı̈des (dont les ⇡0 ne sont
autres que les Hom 0-isotopiques). C’est la description en termes purement
algébriques de cette bicatégorie qui est faite dans la dernière partie de la
thèse de Yves Ladegaillerie (cf. par. 3).
Si je me suis étendu ici plus longuement sur le thème des fondements de
la topologie modérée, qui n’est nullement un de ceux auxquels je compte
me consacrer prioritairement dans les années qui viennent, c’est sans doute
justement que je sens qu’il y a là d’autant plus une cause qui a besoin d’être
plaidée, ou plutôt: un travail d’une grande actualité qui a besoin de bras!
Comme naguère pour de nouveaux fondements de la géométrie algébrique,
39 ce ne sont pas des plaidoyers qui surmontent l’inertie des habitudes acquises,
40
mais un travail tenace, méticuleux, sans doute de longue haleine, et porteur
au jour le jour de moissons éloquentes.
Je voudrais encore dire quelques mots sur une réflexion plus ancienne
(fin des années 60?), très proche de celle dont il vient d’être question, in-
spirée par les idées de Nash, qui m’avaient beaucoup frappé. Au lieu ici
de définir axiomatiquement une notion de “théorie modérée” via la donnée
de “partie modérée de Rn ” satisfaisant à certaines conditions (de stabilité
surtout), c’est à une axiomatisation de la notion de “variété lisse” et du
formalisme di↵érentiable sur de telles variétés que j’en avais, via la donnée,
pour chaque entier naturel n, d’un sous-anneau An de l’anneau des germes
de fonctions réelles à l’origine dans Rn . Ce sont les fonctions qui seront
admises pour exprimer les “changements de carte” pour la notion de A-
variété correspondante, et il s’est agi de dégager tout d’abord un système
d’axiomes sur le système A = (An )n2N qui assure à cette notion de variété
une souplesse comparable à celle de variété C 1 , ou analytique réelle (ou
de Nash). Suivant le type de constructions familières qu’on tient à pou-
voir e↵ectuer dans le contexte des A-variétés, le système d’axiomes perti-
nent est plus ou moins réduit, ou riche. Très peu suffit s’il s’agit seule-
ment de développer le formalisme di↵érentiel, avec la construction de fibrés
de jets, les complexes de De Rham etc. Si on veut un énoncé du type
“quasi-fini implique fini” (pour une application au voisinage d’un point),
qui est apparu comme un énoncé-clef dans la théorie locale des espaces
analytiques, il faut un axiome de stabilité de nature plus délicate, dans le
36 Alexandre Grothendieck
40 “Vorbereitungssatz” de Weierstrass (⇤ ) Dans d’autres questions, un axiome
41
de stabilité par prolongement analytique (dans Cn ) apparaı̂t nécessaire.
L’axiome le plus draconien que j’ai été amené à introduire, lui aussi un
axiome de stabilité, concerne l’intégration des systèmes de Pfa↵, assurant
que certains groupes de Lie, voire tous, sont des A-variétés. Dans tout ceci,
j’ai pris soin de ne pas supposer que les An soient des R-algèbres, donc une
fonction constante sur une A-variété n’est “admissible” que si sa valeur ap-
partient à un certain sous-corps K de R (c’est, si on veut, A0 ). Ce sous-corps
peut fort bien être Q, ou sa fermeture algébrique Qr dans R, ou toute autre
sous-extension de R/Q, de préférence même de degré de transcendance fini,
ou du moins dénombrable, sur Q. Cela permet par exemple, comme tantôt
pour les espaces modérés, de faire correspondre à tout point x d’une variété
(de type A) un corps résiduel k(x), qui est une sous-extension de R/K.
Un fait qui me semble important ici, c’est que même sous sa forme la plus
forte, le système d’axiomes n’implique pas qu’on doive avoir K = R. Plus
précisément, du fait que tous les axiomes sont des axiomes de stabilité, il
résulte que pour un ensemble S donné de germes de fonctions analytiques
réelles à l’origine (dans divers espaces Rn ), il existe une plus petite théorie A
pour laquelle ces germes sont admissibles, et que celle-ci est “dénombrable”
i.e. les An sont dénombrables, dès que S l’est. A fortiori, K est alors
dénombrable, i.e. de degré de transcendance dénombrable sur Q.
L’idée est ici d’introduire, par le biais de cette axiomatique, une notion de
fonction (analytique réelle) “élémentaire”, ou plutôt, toute une hiérarchie
de telles notions. Pour une fonction de 0 variables, i.e. une constante, cette
notion donne celle de “constante élémentaire”, incluant notamment (dans
le cas de l’axiomatique la plus forte) des constantes telles que ⇡, e et une
multitude d’autres, en prenant des valeurs de fonctions admissibles (telles
l’exponentielle, le logarithme etc.) pour des systèmes de valeurs “admissi-
bles” de l’argument. On sent que la relation entre le système A = (An )n2N
41 et le corps de rationalité K correspondant doit être très étroite, du moins
42
pour des A qui peuvent être engendrés par un “système de générateurs”
S fini – mais il est à craindre que la moindre question intéressante qu’on
pourrait se poser sur cette situation soit actuellement hors de portée (1 ).
Ces réflexions anciennes ont repris quelque actualité pour moi avec ma
réflexion ultérieure sur les théories modérées. Il me semble en e↵et qu’il
est possible d’associer de façon naturelle à une “théorie di↵érentiable” A
(⇤ ) Il peut paraı̂tre plus simple de dire que les anneaux (locaux) An sont
henséliens, ce qui est équivalent. Mais il n’est nullement clair a priori sous
cette dernière forme que la condition en question est dans la nature d’une
condition de stabilité, circonstance importante comme il apparaı̂tra dans les
réflexions qui suivent.
Esquisse d’un Programme 37
une théorie modérée T (ayant sans doute même corps de constantes), de
telle façon que toute A-variété soit automatiquement munie d’une struc-
ture T -modérée, et inversement que pour tout espace T -modéré compact
X, on puisse trouver une partie fermée modérée rare Y dans X, telle que
X \ Y provienne d’une A-variété, et que de plus cette structure de A-
variété soit unique tout au moins dans le sens suivant: deux telles structures
coı̈ncident dans le complémentaire d’une partie modérée rare Y 0 Y de X.
La théorie de dévissage des structures modérées stratifiées (dont il a été
question au par. précédent), dans le cas des strates lisses, devrait d’ailleurs
soulever des questions beaucoup plus précises encore de comparaison des
structures modérées avec des structures de type di↵érentiable (ou plutôt, R-
analytique). Je soupçonne que le type d’axiomatisation proposé ici pour la
notion de “théorie di↵érentiable” fournirait un cadre naturel pour formuler
de telles questions avec toute la précision et la généralité souhaitables.
7. Depuis le mois de mars de l’an dernier, donc depuis près d’un an, la plus
grande partie de mon énergie a été consacrée à un travail de réflexion sur les
fondements de l’algèbre (co)homologique non commutative, ou ce qui revient
au même, finalement, de l’algèbre homotopique. Ces réflexions se sont
concrétisées par un volumineux paquet de notes dactylographiées, destinées
à former le premier volume (actuellement en cours d’achèvement) d’un ou-
42 vrage en deux volumes à paraı̂tre chez Hermann, sous le titre commun
43
“A la Poursuite des Champs”. Je prévois actuellement (après des élargissements
successifs du propos initial) que le manuscrit de l’ensemble des deux vol-
umes, que j’espère achever en cours d’année pour ne plus avoir à y revenir,
fera dans les 1500 pages dactylographiées. Ces deux volumes d’ailleurs
sont pour moi les premiers d’une série plus vaste, sous le titre commun
“Réflexions Mathématiques”, où je compte développer tant soit peu cer-
tains des thèmes esquissés dans le présent rapport.
Vu qu’il s’agit d’un travail en cours de rédaction, et même d’achèvement,
dont le premier volume sans doute paraı̂tra cette année et contiendra une in-
troduction circonstanciée, il est sans doute moins intéressant que je m’étende
ici sur ce thème de réflexion, et je me contenterai donc d’en parler très
brièvement. Ce travail me semble quelque peu marginal par rapport aux
thèmes que je viens d’esquisser, et ne représente pas (il me semble) un
véritable renouvellement d’optique ou d’approche par rapport à mes intérêts
et ma vision mathématiques d’avant 1970. Si je m’y suis résolu soudain, c’est
presque en désespoir de cause, alors que près de vingt ans se sont écoulés
depuis que se sont posées en termes bien clairs un certain nombre de ques-
tions visiblement fondamentales, et mûres pour être menées à leur terme,
sans que personne ne les voie, ou prenne la peine de les sonder. Aujourd’hui
38 Alexandre Grothendieck
encore, les structures de base qui interviennent dans le point de vue homo-
topique en topologie, y compris même en algèbre homologique commutative,
ne sont pas comprises, et à ma connaissance, après les travaux de Verdier, de
Giraud et d’Illusie, sur ce thème (qui constituent autant de “coups d’envoi”
attendant toujours une suite...) il n’y a pas eu d’e↵ort dans ce sens. Je
devrais faire exception sans doute pour le travail d’axiomatisation fait par
Quillen sur la notion de catégorie de modèles, à la fin des années 60, et
repris sous des variantes diverses par divers auteurs. Ce travail à l’époque,
et maintenant encore, m’a beaucoup séduit et appris, tout en allant dans une
43 direction assez di↵érente de celle qui me tenait et tient à coeur. Il introduit
44
certes des catégories dérivées dans divers contextes non commutatifs, mais
sans entrer dans la question des structures internes essentielles d’une telle
catégorie, laissée ouverte également dans le cas commutatif par Verdier,
et après lui par Illusie. De même, la question de mettre le doigt sur les
“coefficients” naturels pour un formalisme cohomologique non commutatif,
au-delà des champs (qu’on devrait appeler 1-champs) étudiés dans le livre
de Giraud, restait ouverte – ou plutôt, les intuitions riches et précises qui y
répondent, puisées dans des exemples nombreux provenant de la géométrie
algébrique notamment, attendent toujours un langage précis et souple pour
leur donner forme.
Je reviens sur certains aspects de ces questions de fondements en 1975,
à l’occasion (je crois me souvenir) d’une correspondance avec Larry Breen
(deux lettres de cette correspondance seront reproduites en appendice au
Chap. I du volume 1, “Histoires de Modèles”, de la Poursuite des Champs).
A ce moment apparaı̂t l’intuition que les 1-groupoı̈des doivent constituer
des modèles, particulièrement adéquats, pour les types d’homotopie, les n-
groupoı̈des correspondant aux types d’homotopie tronqués (avec ⇡i = 0
pour i > n). Cette même intuition, par des voies très di↵érentes, a été
retrouvée par Ronnie Brown à Bangor et certains de ses élèves, mais en
utilisant une notion de 1-groupoı̈de assez restrictive (qui, parmi les types
d’homotopie 1-connexes, ne modélise que les produits d’espaces d’Eilenberg-
Mac Lane). C’est stimulé par une correspondance à bâtons rompus avec
Ronnie Brown, que j’ai finalement repris une réflexion, commençant par un
essai de définition d’une notion de 1-groupoı̈de plus large (rebaptisé par
la suite “champ en 1-groupoı̈des” ou simplement “champ”, sous-entendu:
sur le topos ponctuel), et qui de fil en aiguille m’a amené à la Poursuite
des Champs. Le volume “Histoire de Modèles” y constitue d’ailleurs une
digression entièrement imprévue par rapport au propos initial (les fameux
champs étant provisoirement oubliés, et n’étant prévus réapparaı̂tre que
44 vers les pages 1000 environ...).
45
Ce travail n’est pas entièrement isolé par rapport à mes intérêts plus
Esquisse d’un Programme 39
récents. Par exemple, ma réflexion sur les multiplicités modulaires M cg,⌫ et
leur structure stratifiée a relancé une réflexion sur un théorème de Van Kam-
pen de dimension > 1 (un des thèmes de prédilection également du groupe
de Bangor), et a peut-être contribué à préparer le terrain pour le travail de
plus grande envergure l’année d’après. Celui-ci rejoint également par mo-
ments une réflexion datant de la même année 1975 (ou l’année d’après) sur
un “complexe de De Rham à puissances divisées”, qui a fait l’objet de ma
dernière conférence publique, à l’IHES en 1976, et dont le manuscrit, confié
je ne me rappelle plus à qui après l’exposé, est d’ailleurs perdu. C’est au mo-
ment de cette réflexion que germe aussi l’intuition d’une “schématisation”
des types d’homotopie, que sept ans après j’essaye de préciser dans un
chapitre (particulièrement hypothétique) de l’Histoire de Modèles.
Le travail de réflexion entrepris dans la Poursuite des Champs est un peu
comme une dette dont je m’acquitterais, vis-à-vis d’un passé scientifique
où, pendant une quinzaine d’années (entre 1955 et 1970), le développement
d’outils cohomologiques a été le Leitmotiv constant, dans mon travail de
fondements de la géométrie algébrique. Si la reprise actuelle de ce thème-là
a pris des dimensions inattendues, ce n’est pas cependant par pitié pour un
passé, mais à cause des nombreux imprévus faisant irruption sans cesse, en
bousculant sans ménagement les plans et propos prévus – un peu comme
dans un conte des mille et une nuits, où l’attention se trouve maintenue
en haleine à travers vingt autres contes avant de connaı̂tre le fin mot du
premier.
8. J’ai très peu parlé encore des réflexions plus terre-à-terre de géométrie
topologique bidimensionelle, associées notamment à mes activités d’ensei-
gnant et celles dites de “direction de recherches”. A plusieurs reprises, j’ai
45 vu s’ouvrir devant moi de vastes et riches champs mûrs pour la moisson,
46
sans que jamais je réussisse à communiquer cette vision, et l’étincelle qui
l’accompagne, à un (ou une) de mes élèves, et à la faire déboucher sur une ex-
ploration commune, de plus ou moins longue haleine. A chaque fois jusqu’à
aujourd’hui même, après une prospection de quelques jours ou quelques se-
maines, où je découvrais en éclaireur des richesses insoupçonnées au départ,
le voyage tournait court, quand il devenait clair que je serais seul à le pour-
suivre. Des intérêts plus forts prenaient le pas alors sur un voyage qui, dès
lors, apparaissait comme une digression, voire une dispersion, plutôt qu’une
aventure poursuivie en commun.
Un de ces thèmes a été celui des polygones plans, centré autour des
variétés modulaires qu’on peut leur associer. Une des surprises ici a été
l’irruption de la géométrie algébrique dans un contexte qui m’en avait semblé
bien éloigné. Ce genre de surprise, lié à l’ubiquité de la géométrie algébrique
40 Alexandre Grothendieck
dans la géométrie tout court, s’est d’ailleurs repéré à plusieurs reprises.
Un autre thème a été celui des courbes (notamment des cercles) immergés
dans une surface, avec une attention particulière pour le cas “stable” où
les points singuliers sont des points doubles ordinaires (et aussi celui, plus
général, où les di↵érentes branches en un point se croisent mutuellement),
avec souvent l’hypothèse supplémentaire que l’immersion soit “cellulaire”,
i.e. donne naissance à une carte. Une variante de situations de ce type
est celle des immersions d’une surface à bord non vide, et en tout premier
lieu d’un disque (qui m’avait été signalé par A’Campo il y a une dizaine
d’années). Au delà de la question de diverses formulations combinatoires de
telles situations, qui ne représente plus guère qu’un exercice de syntaxe, je
me suis intéressé surtout à une vision dynamique des configurations possi-
bles, avec le passage de l’une à l’autre par déformations continues, qui peu-
vent se décomposer en composées de deux types d’opérations élémentaires et
leurs inverses, à savoir le “balayage” d’une branche de courbe par dessus un
46 point double, et l’e↵acement ou la création d’un bigône. (La première de
47
ces opérations joue également un rôle-clef dans une théorie “dynamique” des
systèmes de pseudo-droites dans un plan projectif réel.) Une des premières
questions qui se posent ici est celle de déterminer les di↵érentes classes d’immersions
d’un cercle ou d’un disque (disons) modulo ces opérations élémentaires; une
autre, celle de voir quelles sont les immersions du bord du disque qui provi-
ennent d’une immersion du disque, et dans quelle mesure les premières
déterminent les secondes. Ici encore, il m’a semblé que c’est une étude
systématique des variétés modulaires pertinentes (de dimension infinie en
l’occurrence, à moins d’arriver à en donner une version purement combina-
toire) qui devrait fournir le “focus” le plus efficace, nous forçant en quelque
sorte à nous poser les questions les plus pertinentes. Malheureusement, la
réflexion sur les questions même les plus évidentes et les plus terre-à-terre
est restée à l’état embryonnaire. Comme seul résultat tangible, je peux
signaler une théorie de “dévissage” canonique d’une immersion cellulaire
stable du cercle dans une surface, en immersions “indécomposables”, par
“télescopage” de telles immersions. Je n’ai pas réussi malheureusement à
voir se transformer mes lumières sur la question en un travail de stage de
DEA, ni d’autres lumières (sur une description théorique complète, en ter-
mes de groupes fondamentaux de 1-complexes topologiques, des immersions
d’une surface à bord qui prolongent une immersion donnée de son bord) en
le démarrage d’une thèse de doctorat d’état...
Un troisième thème, poursuivi simultanément depuis trois ans à divers
niveaux d’enseignement (depuis l’option pour étudiants de première année,
jusqu’à trois thèses de troisième cycle actuellement poursuivies sur ce thème)
porte sur la classification topologique-combinatoire des systèmes de droites
Esquisse d’un Programme 41
ou pseudo-droites. Dans l’ensemble, la participation de mes élèves ici a
été moins décevante qu’ailleurs, et j’ai eu le plaisir parfois d’apprendre par
eux des choses intéressantes auxquelles je n’aurais pas songé. La réflexion
47 commune, par la force des choses, s’est limitée cependant à un niveau très
48
élémentaire. Dernièrement, j’ai finalement consacré un mois de réflexion in-
tensive au développement d’une construction purement combinatoire d’une
sorte de “surface modulaire” associée à un système de n pseudo-droites, qui
classifie les di↵érentes “positions relatives” possibles (stables ou non) d’une
(n + 1)-ième pseudo-droite par rapport au système donné, ou encore: les
di↵érentes “affinisations” possibles de ce système, par les di↵érents choix
possibles d’une “pseudo-droite à l’infini”. J’ai l’impression d’avoir mis le
doigt sur un objet remarquable, faisant apparaı̂tre un ordre imprévu dans
des questions de classification qui jusqu’à présent apparaissaient assez chao-
tiques! Mais ce n’est pas le lieu dans le présent rapport de m’étendre plus
à ce sujet.
Depuis 1977, dans toutes les questions (comme dans ces deux derniers
thèmes que je viens d’évoquer) où interviennent des cartes bidimensionelles,
la possibilité de les réaliser canoniquement sur une surface conforme, donc
sur une courbe algébrique complexe dans le cas orienté compact, reste
en filigrane constant dans ma réflexion. Dans pratiquement tous les cas
(en fait, tous les cas sauf celui de certaines cartes sphériques avec “peu
d’automorphismes”) une telle réalisation conforme implique en fait une
métrique riemanienne canonique, ou du moins, canonique à une constante
multiplicative près. Ces nouveaux éléments de structure (sans même pren-
dre en compte l’élément arithmétique, dont il a été question au par. 3)
sont de nature à transformer profondément l’aspect initial des questions
abordées, et les méthodes d’approche. Un début de familiarisation avec
les belles idées de Thurston sur la construction de l’espace de Teichmüller,
en termes d’un jeu très simple de chirurgie riemanienne hyperbolique, me
confirme dans ce pressentiment. Malheureusement, le niveau de culture
très modeste de presque tous les élèves qui ont travaillé avec moi pendant
ces dix dernières années ne me permet pas d’aborder avec eux, ne serait-ce
que par allusion, de telles possibilités, alors que l’assimilation d’un langage
48 combinatoire minimum se heurte déjà, bien souvent, à des obstacles psy-
49
chiques considérables. C’est pourquoi, à certains égards et de plus en plus
ces dernières années, mes activités d’enseignant ont souvent agi comme un
poids, plutôt que comme un stimulant pour le déploiement d’une réflexion
géométrique tant soit peu avancée, ou seulement délicate.
42 Alexandre Grothendieck
9. L’occasion me semble propice ici de faire un bref bilan de mon activité
enseignante depuis 1970, c’est-à-dire depuis que celle-ci s’e↵ectue dans un
cadre universitaire. Ce contact avec une réalité très di↵érente a été pour moi
riche en enseignements, d’une portée d’un tout autre ordre d’ailleurs que
simplement pédagogique ou scientifique. Ce n’est pas ici le lieu de m’étendre
sur ce sujet. J’ai dit aussi au début de ce rapport le rôle qu’a joué ce change-
ment de milieu professionnel dans le renouvellement de mon approche des
mathématiques, et celui de mes centres d’intérêt en mathématique. Si par
contre je fais le bilan de mon activité enseignante au niveau de la recherche
proprement dite, j’aboutis à un constat d’échec clair et net. Depuis plus
de dix ans que cette activité se poursuit an par an au sein d’une même
institution universitaire, je n’ai pas su, à aucun moment, y susciter un lieu
où “il se passe quelque chose” – où quelque chose “passe”, parmi un groupe
si réduit soit-il de personnes, reliées par une aventure commune. A deux
reprises, il est vrai, vers les années 74 à 76, j’ai eu le plaisir et le privilège
de susciter chez un élève un travail d’envergure, poursuivi avec élan: chez
Yves Ladegaillerie le travail signalé précédemment (par. 3) sur les questions
d’isotopie en dimension 2, et chez Carlos Contou-Carrère (dont la passion
mathématique n’avait pas attendu la rencontre avec moi pour éclore) un
travail non publié sur les jacobiennes locales et globales sur des schémas de
bases généraux (dont une partie a été annoncée dans une note aux CR).
Ces deux cas mis à part, mon rôle s’est borné, au cours de ces dix ans, à
transmettre tant bien que mal des rudiments du métier de mathématicien
49 à quelques vingt élèves au niveau de la recherche, ou tout au moins à ceux
50
parmi eux qui ont persévéré suffisamment avec moi, réputé plus exigeant
que d’autres, pour aboutir à un premier travail noir sur blanc acceptable
(certaines fois aussi à un travail mieux qu’acceptable et plus qu’un seul tra-
vail, fait avec goût et jusqu’au bout). Vu la conjoncture, même parmi les
rares qui ont persévéré, plus rares encore seront ceux qui auront l’occasion
d’exercer ce métier, et par là, tout en gagnant leur pain, de l’approfondir.
10. Depuis l’an dernier, je sens qu’au cours de mon activité d’enseignant
universitaire, j’ai appris tout ce que j’avais à en apprendre et enseigné tout ce
que je peux y enseigner, et qu’elle a cessé d’être vraiment utile, à moi-même
comme aux autres. M’obstiner sous ces conditions à la poursuivre encore me
paraı̂trait un gaspillage, tant de ressources humaines que de deniers publics.
C’est pourquoi j’ai demandé mon détachement au CNRS (que j’avais quitté
en 1959 comme directeur de recherches frais émoulu, pour entrer à l’IHES).
Je sais d’ailleurs que la situation de l’emploi est serrée au CNRS comme
ailleurs, que l’issue de ma demande est douteuse, et que si un poste m’y
était attribué, ce serait au dépens d’un chercheur plus jeune qui resterait
Esquisse d’un Programme 43
sans poste. Mais il est vrai aussi que cela libérerait mon poste à l’USTL
au bénéfice d’un autre. C’est pourquoi je n’ai pas de scrupule à faire cette
demande, et s’il le faut à revenir à la charge si elle n’est pas acceptée cette
année.
En tout état de cause, cette demande aura été pour moi l’occasion d’écrire
cette esquisse de programme, qui autrement sans doute n’aurait jamais vu
le jour. J’ai essayé d’être bref sans être sybillin et aussi, après coup, d’en
faciliter la lecture et de la rendre plus attrayante, en y adjoignant un som-
maire. Si malgré cela elle peut paraı̂tre longue pour la circonstance, je m’en
excuse. Elle me paraı̂t courte pour son contenu, sachant que dix ans de
50 travail ne seraient pas de trop pour aller jusqu’au bout du moindre des
51
thèmes esquissés (à supposer qu’il y ait un “bout”...), et cent ans seraient
peu pour le plus riche d’entre eux!
Derrière la disparité apparente des thèmes évoqués ici, un lecteur attentif
percevra comme moi une unité profonde. Celle-ci se manifeste notamment
par une source d’inspiration commune, la géométrie des surfaces, présente
dans tous ces thèmes, au premier plan le plus souvent. Cette source, par
rapport à mon “passé” mathématique, représente un renouvellement, mais
nullement une rupture. Plutôt, elle montre le chemin d’une approche nou-
velle vers cette réalité encore mystérieuse, celle des “motifs”, qui me fasci-
nait plus que toute autre dans les dernières années de ce passé (⇤ ). Cette
fascination ne s’est nullement évanouie, elle fait partie plutôt de celle du
plus brûlant pour moi de tous les thèmes évoqués précédemment. Mais au-
jourd’hui je ne suis plus, comme naguère, le prisonnier volontaire de tâches
interminables, qui si souvent m’avaient interdit de m’élancer dans l’inconnu,
mathématique ou non. Le temps des tâches pour moi est révolu. Si l’âge
m’a apporté quelque chose, c’est d’être plus léger.
Janvier 1984
(⇤ ) Voir à ce sujet mes commentaires dans l’“Esquisse Thématique” de 1972
jointe au présent rapport, dans la rubrique terminale “divagations mo-
tiviques” (loc. cit. pages 17-18).
44 Alexandre Grothendieck
51 (1 ) L’expression “hors de portée” ici (et encore plus loin pour une question
52
toute di↵érente), que j’ai laissée passer en allant à l’encontre d’une réticence,
me paraı̂t décidément hâtive et sans fondement. J’ai pu constater déjà en
d’autres occasions que lorsque des augures (ici moi-même!) déclarent d’un
air entendu (ou dubitatif) que tel problème est “hors de portée”, c’est là au
fond une affirmation entièrement subjective. Elle signifie simplement, à part
le fait que le problème est censé ne pas être résolu encore, que celui qui parle
est à court d’idées sur la question, ou de façon plus précise sans doute, qu’il
est devant elle sans sentiment ni entrain, qu’elle “ne lui fait rien” et qu’il
n’a aucune envie de faire quelque chose avec elle – ce qui souvent est une
raison suffisante pour vouloir en décourager autrui. Cela n’a pas empêché
qu’à l’instar de M. de la Palisse, et au moment même de succomber, les
belles et regrettées conjectures de Mordell, de Tate, de Chafarévitch étaient
toujours réputées “hors de portée”, les pauvres! – D’ailleurs, dans les jours
déjà qui ont suivi la rédaction du présent rapport, qui m’a remis en contact
avec des questions dont je m’étais quelque peu éloigné au cours de l’année
écoulée, je me suis aperçu d’une nouvelle propriété remarquable de l’action
extérieure d’un groupe de Galois absolu sur le groupe fondamental d’une
courbe algébrique, qui m’avait échappé jusqu’à présent et qui sans doute
constitue pour le moins un nouveau pas en avant vers la formulation d’une
caractérisation algébrique de Gal(Q/Q). Celle-ci, avec la “conjecture fon-
damentale” (mentionnée au par. 3 ci-dessous) apparaı̂t à présent comme la
principale question ouverte pour les fondements d’une “géométrie algébrique
anabélienne”, laquelle depuis quelques années, représente (et de loin) mon
plus fort centre d’intérêt en mathématiques.
(2 ) Je puis faire exception pourtant d’un autre “fait”, du temps où, vers l’âge
de douze ans, j’étais interné au camp de concentration de Rieucros (près de
Mende). C’est là que j’ai appris, par une détenue, Maria, qui me donnait
52 des leçons particulières bénévoles, la définition du cercle. Celle-ci m’avait
53
impressionné par sa simplicité et son évidence, alors que la propriété de
“rotondité parfaite” du cercle m’apparaissait auparavant comme une réalité
mystérieuse au-delà des mots. C’est à ce moment, je crois, que j’ai entrevu
pour la première fois (sans bien sûr me le formuler en ces termes) la puis-
sance créatrice d’une “bonne” définition mathématique, d’une formulation
qui décrit l’essence. Aujourd’hui encore, il semble que la fascination qu’a
exercé sur moi cette puissance-là n’a rien perdu de sa force.
(3 ) Plus généralement, au-delà des variétés dites “anabéliennes” sur des
corps de type fini, la géométrie algébrique anabélienne (telle qu’elle s’est
dégagée il y a quelques années) amène à une description, en termes de
groupes profinis uniquement, de la catégorie des schémas de type fini sur la
Esquisse d’un Programme 45
base absolue Q (voire même Z), et par là même, en principe, de la catégorie
des schémas quelconques (par des passages à la limite convenables). Il s’agit
donc d’une construction “qui fait semblant” d’ignorer les anneaux (tels que
Q, les algèbres de type fini sur Q etc.) et les équations algébriques qui
servent traditionnellement à décrire les schémas, en travaillant directement
avec leurs topos étales, exprimables en termes de systèmes de groupes profi-
nis. Un grain de sel cependant: pour pouvoir espérer reconstituer un schéma
(de type fini sur Q disons) à partir de son topos étale, qui est un inva-
riant purement topologique, il convient de se placer, non dans la catégorie
des schémas (de type fini sur Q en l’occurrence), mais dans celle qui s’en
déduit par “localisation”, en rendant inversibles les morphismes qui sont
des “homéomorphismes universels”, i.e. qui sont finis, radiciels et surjectifs.
Le développement d’une telle traduction d’un “monde géométrique” (savoir
celui des schémas, multiplicités schématiques etc.) en termes de “monde
algébrique” (celui des groupes profinis, et systèmes de groupes profinis
décrivant des topos (dits “étales”) convenables) peut être considéré comme
53 un aboutissement ultime de la théorie de Galois, sans doute dans l’esprit
54
même de Galois. La sempiternelle question “et pourquoi tout ça?” me
paraı̂t avoir ni plus, ni moins de sens dans le cas de la géométrie algébrique
anabélienne en train de naı̂tre, que pour la théorie de Galois au temps de
Galois (ou même aujourd’hui, quand la question est posée par un étudiant
accablé...) et de même pour le commentaire qui va généralement avec: “c’est
bien général tout ça!”.
(4 ) On conçoit donc aisément qu’un groupe comme Sl(2,Z), avec sa structure
“arithmétique”, soit une véritable machine à construire des représentations
“motiviques” de Gal(Q/Q) et de ses sous-groupes ouverts, et qu’on obtient
ainsi, au moins en principe, toutes les représentations motiviques qui sont de
poids 1, ou contenues dans un produit tensoriel de telles représentations (ce
qui en fait déjà un bon paquet!). J’avais commencé en 1981 à expérimenter
avec cette machine dans quelques cas d’espèce, obtenant diverses représentations
remarquables de I dans des groupes G(Ẑ), où G est un schéma en groupes
(pas nécessairement réductif) sur Z, en partant d’homomorphismes conve-
nables
Sl(2, Z) ! G0 (Z),
où G0 est un schéma en groupes sur Z, et G étant construit à partir de là
comme extension de G0 par un schéma en groupes convenable. Dans le cas
“tautologique” G0 = Sl(2)Z , on trouve pour G une extension remarquable
de Gl(2)Z par un tore de dimension 2, avec une représentation motivique
qui “coi↵e” celles associées aux corps de classes des extensions Q(i) et Q(j)
(comme par hasard, les “corps de multiplication complexe” des deux courbes
46 Alexandre Grothendieck
elliptiques “anharmoniques”). Il y a là un principe de construction qui
m’a semblé très général et très efficace, mais je n’ai pas eu (ou pris) le
loisir de le dévisser et le suivre jusqu’au bout – c’est là un des nombreux
“points chauds” dans le programme de fondements de géométrie algébrique
anabélienne (ou de “théorie de Galois”, version élargie) que je me propose
54 de développer. A l’heure actuelle, et dans un ordre de priorité sans doute
55
très provisoire, ces points sont:
a) Construction combinatoire de la Tour de Teichmüller.
b) Description du groupe des automorphismes de la compactification
profinie de cette tour, et réflexion sur une caractérisation de I = Gal(Q/Q)
comme sous-groupe de ce dernier.
c) La “machine à motifs” Sl(2, Z) et ses variantes.
d) Le dictionnaire anabélien, et la conjecture fondamentale (qui n’est
peut-être pas si “hors de portée” que ça!). Parmi les points cruciaux de
ce dictionnaire, je prévois le “paradigme profini” pour les corps Q (cf. b)),
R et C, dont une formulation plausible reste à dégager, ainsi qu’une de-
scription des sous-groupes d’inertie de I , par où s’amorce le passage de la
caractéristique zéro à la caractéristique p > 0, et à l’anneau absolu Z.
e) Problème de Fermat.
(5 ) Je signalerai cependant un travail plus délicat (mis à part le travail
signalé en passant sur les complexes cubiques), sur l’interprétation combi-
natoire des cartes régulières associées aux sous-groupes de congruence de
Sl(2,Z). Ce travail a été développé surtout en vue d’exprimer l’opération
“arithmétique” de I = Gal(Q/Q) sur ces “cartes de congruences”, laque-
lle se fait, essentiellement, par l’intermédiaire du caractère cyclotomique
de I . Un point de départ a été la théorie combinatoire du “bi-icosaèdre”
développée dans un cours C4 à partir de motivations purement géométriques,
et qui (il s’est avéré par la suite) permet d’exprimer commodément l’opération
de I sur la catégorie des cartes icosaédrales (i.e. des cartes de congruence
d’indice 5).
(6 ) Signalons à ce propos que les classes d’isomorphie d’espaces modérés
compacts sont les mêmes que dans la théorie “linéaire par morceaux” (qui
n’est pas, je le rappelle, une théorie modérée). C’est là, en un sens, une
réhabilitation de la “Hauptvermutung”, qui n’est “fausse” que parce que,
pour des raisons historiques qu’il serait sans doute intéressant de cerner de
55 plus près, les fondements de topologie utilisés pour la formuler n’excluaient
56
pas les phénomènes de sauvagerie. Il va (je l’espère) sans dire que la nécessité
de développer de nouveaux fondements pour la topologie “géométrique”
n’exclut nullement que les phénomènes en question, comme toute chose
sous le ciel, ont leur raison d’être et leur propre beauté. Des fondements
Esquisse d’un Programme 47
plus adéquats ne supprimeront pas ces phénomènes, mais nous permettront
de les situer à leur juste place, comme des “cas limites” de phénomènes de
“vraie” topologie.
(7 ) En fait, pour reconstituer ce sytème d’espaces
(i0 , . . . , in ) 7 ! Xi0 ...in
contravariant sur Drap(I) (pour l’inclusion des drapeaux), il suffit de con-
naı̂tre les Xi (ou “strates déployées”) et les Xij (ou “tubes de raccord”)
pour i, j 2 I, i < j, et les morphismes Xij ! Xi (qui sont des inclusions
“bordantes”) et Xij ! Xj (qui sont des fibrations propres, dont les fibres
Fij sont appelées “fibres de raccord” pour les strates d’indices i et j). Dans
le cas d’une multiplicité modérée cependant, il faut connaı̂tre de plus les
“espaces de jonction” Xijk (i < j < k) et ses morphismes dans Xij , Xjk ,
et surtout Xik , s’insérant dans le diagramme commutatif hexagonal sui-
vant, où les deux carrés de droites sont cartésiens, les flèches ,! sont des
immersions (pas nécessairement des plongements ici), et les autres flèches
sont des fibrations propres:
Xik ⇢ > Xk
@
I @
I
@ @
@ @
@ @
@ @
@ @
Xi Xijk ⇢ > Xjk
I
@
@
@
@
@
@
Xij ⇢
> Xj
(NB. Ce diagramme définit Xijk en termes de Xij et Xjk sur Xj , mais non la
flèche Xijk ! Xik , car Xik ! Xk n’est pas nécessairement un plongement.)
Dans le cas des espaces modérés stratifiés proprement dits (qui ne sont
pas des multiplicités à proprement parler) on peut exprimer de façon com-
mode le “déployement” de cette structure, i.e. le système des espaces
Xi0 ...in , en termes de l’espace modéré X⇤ somme des Xi , qui est muni
d’une structure d’objet ordonné (dans la catégorie des espaces modérés)
ayant comme graphe X⇤⇤ de la relation d’ordre la somme des Xij et des
Xi (ces derniers constituant la diagonale). Parmi les propriétés essentielles
de cette structure ordonnée, relevons seulement ici que pr1 : X⇤⇤ ! X⇤
est une fibration (localement triviale) propre, et pr2 : X⇤⇤ ! X⇤ est un
48 Alexandre Grothendieck
plongement “bordant”. On a une interprétation analogue du déployement
d’une multiplicité modérée stratifiée, en termes d’une structure de catégorie
(remplaçant une simple structure ordonnée) “au sens multiplicités modé-
rées”, dont l’application de composition est donnée par les morphismes
Xijk ! Xik ci-dessus.