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DYS
L’Od ssée
Homère
Adaptation de Florence Cognard
DYS
Version du texte accessible aux élèves DYS
© Belin Éducation / Humensis, 2021
170bis, boulevard du Montparnasse 75680 Paris Cedex 14
EAN 9791035817404
2
L�ODYSSÉE
Invocation à la Muse
Conte-moi, Muse, l’homme aux mille ruses, qui erra
si longtemps, après avoir dévasté la ville sacrée de Troie.
Il vit les cités de nombreux peuples et il connut
leurs coutumes ; il endura de nombreuses souffrances,
sur la mer, en luttant pour sa survie et le retour
de ses compagnons. Mais il ne les sauva pas
malgré son désir ; ils périrent à cause de leur impiété,
les fous ! pour avoir mangé les bœufs du dieu Soleil.
Ce dernier les priva du retour. Conte-nous une partie
de ces aventures, déesse, fille de Zeus.
[Chant I, vers 1-10]
Impiété : parole ou acte contraire à la religion.
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L�ODYSSÉE
Partie 1
Le vo age
et les épreuves d’Ul sse
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L�ODYSSÉE
La grotte de Cal pso
Dix années se sont écoulées depuis la prise de Troie,
mais Ulysse n’est toujours pas rentré chez lui, à Ithaque .
Alors qu’il est retenu depuis sept ans par la nymphe Calypso ,
une assemblée des dieux se tient pour décider du sort du héros.
Athéna, fille de Zeus, arrive à convaincre son père
de laisser Ulysse rentrer chez lui. Hermès, messager des dieux,
est venu annoncer à la nymphe Calypso la décision de Zeus.
La vénérable nymphe, obéissant aux ordres de Zeus, alla
vers Ulysse. Elle le trouva assis sur le rivage, les yeux pleins
de larmes. Il passait sa douce vie à pleurer en pensant
au retour. Il n’aimait plus la nymphe. La nuit, il dormait
contre sa volonté dans la grotte profonde, auprès de celle
qui le désirait. Le jour, assis sur les rochers et sur les rivages,
le cœur déchiré par les larmes, les gémissements
et les douleurs, il regardait la mer indomptée.
Ithaque : île située à l’ouest de la Grèce.
Calypso : nymphe d’origine divine ; jeune fille représentant la mer.
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L�ODYSSÉE
L’illustre déesse s’approcha de lui et dit :
« Malheureux, ne te lamente pas plus longtemps ici, ne gâche pas
ta vie, car je vais te laisser partir. Va ! construis un large radeau
avec de grands arbres et pose par-dessus un banc très élevé,
afin qu’il te porte sur la mer sombre. J’y placerai moi-même
du pain, de l’eau et du vin pour satisfaire ta faim et ta soif ;
je te donnerai des vêtements ; je t’enverrai un vent favorable,
afin que tu parviennes sain et sauf dans ta patrie, si toutefois
les dieux, maîtres du vaste ciel et plus puissants que moi,
en décident ainsi. »
Le divin Ulysse frémit et lui adressa ces paroles ailées :
« Tu médites autre chose que mon départ, déesse,
puisque tu m’ordonnes de traverser sur un radeau
les grandes eaux effrayantes de la mer. Je ne monterai pas,
comme tu le veux, sur un radeau, à moins que tu ne jures
devant les dieux que tu ne prépares pas mon malheur
et ma perte. »
Il parla ainsi. Calypso, l’illustre déesse, sourit ; elle le caressa
de la main et lui répondit :
« Tu es rusé pour penser ainsi. Je jure par les dieux que
je ne prépare ni ton malheur ni ta perte. Je t’ai proposé
et conseillé ce que je ferais pour moi-même,
si j’y étais contrainte. Mes intentions sont justes.
Je n’ai pas dans ma poitrine un cœur de fer, mais un cœur
rempli de pitié. »
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L�ODYSSÉE
À ces mots, l’illustre déesse le précéda d’un pas rapide
et il la suivit. Tous deux parvinrent à la grotte.
Ulysse s’assit sur le fauteuil que venait de quitter Hermès,
et la nymphe plaça devant lui ce que les mortels ont
coutume de manger et de boire. Elle-même s’assit
auprès du divin Ulysse et les servantes lui présentèrent
l’ambroisie et le nectar . Tous deux étendirent les mains
vers les mets placés devant eux. Quand ils eurent apaisé
leur faim et leur soif, Calypso lui dit :
« Noble fils de Laërte, Ulysse aux mille ruses, tu veux
donc rejoindre ta maison dans ta patrie bien aimée ?
Je te souhaite bon voyage. Si tu savais combien de malheurs
le sort te réserve avant de regagner la terre de tes pères ,
tu resterais ici avec moi et tu serais immortel,
malgré ton désir de revoir ton épouse. Je peux me vanter
de ne lui être inférieure ni par la beauté ni par l’allure,
car les mortelles ne peuvent lutter avec les immortelles. »
Ulysse aux mille ruses lui répondit :
« Vénérable déesse, ne te mets pas en colère à ce sujet.
La sage Pénélope n’est pas ton égale. Elle est mortelle,
mais toi, tu ne connaîtras pas la vieillesse. Malgré tout,
je veux et je souhaite tous les jours regagner ma maison.
Ambroisie et nectar : nourriture et boisson des dieux.
La terre de tes pères : ta patrie.
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L�ODYSSÉE
Si un dieu m’accable encore de malheurs sur la sombre mer,
je les subirai avec un cœur endurant. J’ai déjà beaucoup
souffert sur les flots et dans la guerre ;
que de nouvelles misères m’arrivent, s’il le faut. »
Il parla ainsi. Le soleil se coucha et l’obscurité survint.
Tous deux se retirèrent dans la grotte profonde et goûtèrent
aux plaisirs de l’amour.
[Chant V, vers 149-227]
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Ul sse dans la tempête
Ulysse se met au travail pour construire un radeau.
Le quatrième jour, tout le travail était achevé.
Le cinquième jour, la divine Calypso assista au départ d’Ulysse,
après l’avoir baigné et couvert de vêtements parfumés.
La déesse mit sur le radeau une outre de vin noir
et une autre, plus grande, remplie d’eau. Elle lui donna,
dans un sac de cuir, une grande quantité de vivres fortifiants.
Enfin elle fit souffler un vent doux.
Le divin Ulysse, tout joyeux, déploya sa voile au vent favorable ;
assis à la barre, il dirigeait le gouvernail avec habileté,
sans se laisser aller au sommeil. Pendant dix-sept jours,
il fit voile sur la mer. Le dix-huitième, apparurent
les monts boisés de la terre des Phéaciens . Cette terre
toute proche était comme un bouclier sur la mer sombre.
Outre : sac en peau de bête contenant des liquides.
Phéaciens : peuple légendaire de Phéacie, habitant l’île de Corcyre.
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L�ODYSSÉE
Mais Poséidon, le puissant qui fait trembler la terre,
revenait du pays des Éthiopiens . Du haut des montagnes,
il vit Ulysse naviguant sur les flots. Sa colère redoubla, et,
secouant la tête, il se dit à lui-même :
« Les dieux ont modifié le sort d’Ulysse, pendant mon séjour
en Éthiopie. Il approche de la Phéacie, où le destin veut
qu’il échappe aux nombreux malheurs qui l’accablent.
Mais je vais le poursuivre. »
À ces mots, Poséidon rassembla les nuages et souleva
la mer. Son trident à la main, il déchaîna la tempête
en agitant tous les vents. Il enveloppa de nuages la terre
et la mer ; la nuit s’abattit du haut du ciel. L’Euros,
le Notos, le Zéphyr et le Borée se levèrent et firent rouler
de grandes vagues. Ulysse sentit ses genoux et sa poitrine
se briser. Il dit avec tristesse dans son âme vaillante :
« Malheureux que je suis ! Que va-t-il m’arriver à présent ?
La déesse ne m’a pas trompé, quand elle m’a dit que
je subirais de nombreux malheurs sur la mer,
avant de regagner ma patrie. Ses paroles s’accomplissent.
Zeus couvre le vaste ciel de nuages. La mer est démontée,
tous les vents sont déchaînés. C’est ma mort assurée. »
Éthiopiens : peuple d’Afrique.
L’Euros, le Notos, le Zéphyr et le Borée : désignent des vents venant respectivement
de l’Est, du Sud, d’Ouest et du Nord.
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Heureux ceux qui sont morts autrefois devant
la grande Troie ! Si j’avais trouvé la mort, le jour où
les Troyens lançaient leurs javelots de bronze autour
du cadavre d’Achille , j’aurais eu des funérailles glorieuses.
Maintenant mon destin est de subir une mort déshonorante. »
Comme il disait ces mots, une vague effrayante s’abattit
sur lui et renversa le radeau. Ulysse lâcha le gouvernail et
fut projeté. Sous la force de la tempête, le mât se brisa
par le milieu ; la voile fut emportée au large. Ulysse resta
longtemps sous l’eau, ne pouvant remonter en raison de
la force de la vague et du poids de ses vêtements.
Il émergea enfin, vomissant l’eau salée ; l’écume ruisselait
de sa tête. Malgré l’épuisement, il n’oublia pas le radeau.
Il nagea avec vigueur à travers les flots, il le saisit
et s’assit au milieu, échappant ainsi à la mort.
La fille de Cadmos, Ino aux beaux talons,
qui autrefois était mortelle, aperçut Ulysse. Maintenant,
elle se nomme Leucothée après avoir été transformée
en déesse marine. Elle eut pitié de la souffrance d’Ulysse.
Elle sortit de l’eau, semblable à un oiseau marin, et,
se posant sur le radeau, lui dit :
Achille : héros grec tué par le prince Pâris, lors de la guerre de Troie.
Ino : déesse qui éleva Dionysos, le fils de Zeus. Jalouse, Héra la rendit folle
et Ino se jeta dans la mer.
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« Malheureux ! pourquoi Poséidon, qui ébranle la terre,
est-il tant en colère contre toi ? Pourquoi t’impose-t-il
tant de souffrances ? Mais il ne t’anéantira pas,
même s’il le veut. Fais ce que je vais te dire,
car tu ne me sembles pas manquer de sagesse.
Retire tes vêtements, abandonne le radeau aux vents
et nage jusqu’au rivage de Phéacie, où tu dois être sauvé.
Prends ce voile immortel, étends-le sur ta poitrine,
il te protégera de la douleur et de la mort.
Dès que tu auras atteint le rivage, tu le jetteras au loin,
dans la sombre mer, en détournant ton regard. »
Sur ces paroles, la déesse lui donna le voile,
puis elle plongea dans la mer tumultueuse et
le flot noir la recouvrit.
Tandis qu’Ulysse hésitait, le cœur et l’esprit troublés,
Poséidon souleva une vague immense, effrayante, lourde
et haute, et il la jeta sur lui. Comme le vent violent disperse
un tas de pailles sèches qu’il emporte çà et là,
la mer éparpilla les poutres du radeau. Ulysse monta
sur une d’entre elles comme sur un cheval qu’on dirige.
Il se débarrassa des vêtements que
la divine Calypso lui avait donnés et il étendit aussitôt sur
sa poitrine le voile d’Ino ; puis, se jetant à la mer, il étendit
les bras pour nager. Le puissant qui ébranle la terre le vit
et, secouant la tête, se dit en lui-même :
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« Va ! subis encore mille malheurs sur la mer,
jusqu’à ce que tu arrives chez les Phéaciens, aimés de Zeus ;
j’ai l’espoir de t’accabler encore. »
Il poussa ses chevaux aux belles crinières et parvint à Égès ,
où sont ses célèbres temples.
Mais Athéna, la fille de Zeus, avait d’autres pensées.
Elle arrêta le cours des vents et leur ordonna de se calmer.
Elle excita, seul, le rapide Borée, et elle apaisa les flots,
jusqu’à ce que le divin Ulysse, sain et sauf, arrive
chez les Phéaciens, habiles navigateurs.
Pendant deux nuits et deux jours, Ulysse erra
sur les flots sombres et son cœur pressentit souvent
la mort. Mais, le troisième jour, quand parut
l’Aurore aux belles boucles, le vent s’apaisa et le calme revint.
Ulysse aperçut alors la terre toute proche.
[Chant V, vers 262-392]
Égès : ville située au nord-ouest de la Grèce où se trouvait un temple
de Poséidon.
L’Aurore aux belles boucles : personnification divine de l’Aurore appelée aussi Eos.
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Ul sse chez les Phéaciens
Ballotté par les flots pendant trois jours, Ulysse atteint la Phéacie
et s’endort sur la rive d’un fleuve. Guidée par Athéna,
qui lui est apparue en rêve, la jeune Nausicaa, fille du roi Alcinoos,
se rend avec ses servantes au bord du fleuve où s’est endormi Ulysse.
Quand il fallut plier les beaux vêtements, atteler les mulets
et retourner vers la demeure, Athéna, la déesse aux yeux pers,
eut l’idée suivante. Elle voulut qu’Ulysse se réveille
et aperçoive la jeune fille aux beaux yeux,
pour qu’elle le conduise à la ville des Phéaciens. Alors,
la fille du roi jeta une balle à l’une de ses servantes,
mais la balle s’égara et tomba dans le fleuve profond.
Toutes poussèrent de grands cris et le divin Ulysse s’éveilla.
Une fois assis, il s’interrogea au fond de lui :
« Malheureux que je suis ! À qui appartient cette terre où
je suis arrivé ? À des gens injurieux, sauvages, injustes ou
Pers : d’une couleur où le bleu domine.
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bien hospitaliers et respectueux des dieux ? J’ai entendu
des cris de jeunes filles. Est-ce la voix des Nymphes
qui habitent le sommet des montagnes, les sources
des fleuves et les vertes prairies ? Ou bien vais-je entendre
la voix des hommes ? Allons ! tâchons de voir. »
Le divin Ulysse sortit alors du milieu des broussailles
et arracha de sa main vigoureuse du feuillage, afin de voiler
sa nudité sous les feuilles. Il se hâta, comme un lion
des montagnes qui, confiant dans ses forces,
marche à travers les pluies et les vents. Ainsi, Ulysse parut
au milieu des jeunes filles aux beaux cheveux, tout nu
qu’il était, ne pouvant faire autrement. Horrible et souillé
par l’eau de mer, elles s’enfuirent, de tous côtés,
sur les hauteurs du rivage. Seule, la fille d’Alcinoos resta,
car Athéna avait mis l’audace dans son cœur et chassé
la crainte. Elle resta donc seule en face d’Ulysse.
Il réfléchissait. Il ne savait s’il supplierait la jeune fille
aux beaux yeux, en saisissant ses genoux,
ou s’il lui demanderait de loin, avec des paroles flatteuses,
de lui donner des vêtements et de lui montrer la ville.
Réflexion faite, il valait mieux rester à distance, par crainte
de l’intimider, s’il saisissait ses genoux. Aussitôt,
il lui adressa ces habiles paroles :
« Je te supplie, reine, que tu sois déesse ou mortelle !
Si tu es une déesse, parmi celles qui habitent le vaste ciel,
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tu ressembles à Artémis, fille du grand Zeus, par la beauté,
la taille et la grâce. Si tu es une des mortelles qui habitent
sur la terre, heureux ton père et ta vénérable mère !
Heureux tes frères ! Leur cœur est sans doute rempli de joie,
quand ils te voient entrer dans la danse !
Mais plus heureux encore sera celui qui,
grâce à ses cadeaux nuptiaux , te conduira dans sa maison !
Mes yeux n’ont jamais vu une personne, homme ou femme,
aussi belle. Je suis saisi d’admiration. Un jour, à Délos ,
devant l’autel d’Apollon, je vis une jeune tige de palmier.
J’étais allé là, en effet, et un peuple nombreux m’accompagnait
dans ce voyage qui devait me porter malheur. En voyant
ce palmier, je restai longtemps stupéfait qu’un arbre
aussi beau soit sorti de terre. Ainsi je t’admire, femme,
je suis stupéfait et je tremble à l’idée de saisir tes genoux.
Cependant ma souffrance est immense. Hier, après vingt jours,
je me suis enfin échappé de la sombre mer.
Pendant tout ce temps, les flots et les rapides tempêtes
m’ont ballotté depuis que j’ai quitté l’île d’Ogygie .
Voici qu’un dieu m’a poussé ici, afin que j’y subisse encore
peut-être d’autres malheurs, car je ne pense pas en avoir vu
Nuptiaux : relatifs au mariage.
Délos : île grecque des Cyclades, où est né le dieu Apollon.
Ogygie : île située près du détroit de Gibraltar, où réside la nymphe Calypso.
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la fin. Les dieux vont sans doute m’accabler de nouveau.
Mais, reine, aie pitié de moi, car c’est vers toi, la première,
que je suis venu, après avoir subi tant de malheurs.
Je ne connais aucun des hommes qui habitent cette ville
et cette terre. Montre-moi le chemin de la ville
et donne-moi un lambeau de tissu pour me couvrir,
si tu as apporté ici quelque étoffe pour couvrir le linge.
Que les dieux comblent tous tes désirs : un mari,
une famille et une entente harmonieuse. Rien n’est
plus souhaitable que l’accord parfait au sein d’un couple.
C’est peine pour leurs ennemis, joie pour leurs amis
et bonheur pour eux-mêmes. »
Nausicaa aux bras blancs lui répondit :
« Étranger, tu n’es semblable ni à un lâche, ni à un fou.
Tu sais que Zeus l’Olympien distribue la richesse à chacun
des hommes, bons et méchants, selon sa volonté.
C’est lui qui t’a choisi ce destin et il faut le supporter
avec patience. Maintenant que tu es venu sur notre terre
et dans notre ville, tu ne manqueras ni de vêtements,
ni de rien dont un malheureux suppliant peut avoir besoin.
Je vais te montrer le chemin de la ville et te dire le nom
de notre peuple. Les Phéaciens habitent cette ville
et cette terre ; moi, je suis la fille d’Alcinoos au grand cœur,
qui détient sur les Phéaciens le pouvoir et la puissance. »
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Elle parla ainsi et donna des ordres à ses servantes
aux belles chevelures :
« Venez près de moi, servantes. Où fuyez-vous à la vue
de cet homme ? Pensez-vous que ce soit un ennemi ?
Il n’est pas encore né le mortel qui portera la guerre
sur la terre des Phéaciens, car nous sommes aimés
des dieux immortels. Nous habitons aux extrémités de
la mer houleuse et nous ne fréquentons pas les autres hommes.
Mais si un malheureux naufragé vient ici, nous le secourons.
En effet, les hôtes et les mendiants viennent de Zeus ;
le cadeau, même le plus petit, est appréciable. C’est pourquoi,
servantes, donnez à notre hôte à manger et à boire,
puis lavez-le dans le fleuve, à l’abri du vent. »
Elle parla ainsi. Les servantes s’arrêtèrent et, s’encourageant
l’une l’autre, elles conduisirent Ulysse à l’abri du vent,
comme l’avait ordonné Nausicaa. Elles posèrent
auprès de lui des vêtements, un manteau et une tunique
et lui donnèrent l’huile liquide contenue dans la fiole d’or
et elles l’invitèrent à se laver dans le courant du fleuve.
Alors, le divin Ulysse leur dit :
Hôtes : personnes que l’on accueille chez soi.
Huile liquide contenue dans la fiole d’or : il s’agit ici d’huile d’olive utilisée
pour la toilette.
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« Servantes, éloignez-vous un peu, afin que je lave
le sel marin sur mes épaules et que je me parfume d’huile,
car il y a longtemps que mon corps manque de soins.
Je ne me laverai pas devant vous, car je crains, par respect,
de me montrer nu au milieu de jeunes filles
aux beaux cheveux. »
Elles s’éloignèrent et rapportèrent ces paroles
à la jeune Nausicaa.
Le divin Ulysse lava dans le fleuve le sel qui couvrait
son dos, ses flancs et ses épaules ; puis il ôta de sa tête
l’écume de la mer. Après s’être entièrement baigné
et parfumé d’huile, il se couvrit des vêtements
que la jeune fille lui avait donnés. Athéna, fille de Zeus,
le fit paraître plus grand et fit tomber de sa tête
sa chevelure bouclée semblable aux fleurs de jacinthe .
De même qu’un ouvrier habile instruit par Héphaïstos
et Athéna, la déesse répandit la grâce sur sa tête
et sur ses épaules. Il alla s’asseoir ensuite à l’écart,
sur le rivage de la mer, resplendissant de beauté
et de grâce. Nausicaa, tout en l’admirant, dit à ses servantes
aux beaux cheveux :
Jacinthe : fleur de couleur bleu foncé ou violette.
Héphaïstos : dieu du feu et de la forge.
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« Écoutez, servantes aux bras blancs, ce que j’ai à vous dire.
Ce n’est pas contre la volonté de tous les dieux qui habitent
l’Olympe que cet homme divin est venu chez les Phéaciens.
Il m’a semblé d’abord méprisable, mais, maintenant,
il est semblable aux dieux qui habitent le vaste ciel.
Si seulement les dieux pouvaient me donner un tel homme
pour mari, s’il habitait ici et s’il lui plaisait d’y rester !
Mais, vous, servantes, offrez à notre hôte à boire
et à manger. »
Elle parla ainsi. Les servantes l’entendirent et lui obéirent ;
elles offrirent à Ulysse à boire et à manger.
Le divin Ulysse buvait et mangeait avec voracité, car
il y avait longtemps qu’il n’avait pris de nourriture. Mais,
Nausicaa aux bras blancs poursuivit son idée. Elle posa
les vêtements pliés dans le char, y monta après avoir attelé
les mulets aux solides sabots, et, invitant Ulysse, elle lui dit :
« Lève-toi, étranger, pour aller à la ville ; je vais te conduire
dans la maison de mon respectable père, où, crois-moi,
tu verras les nobles Phéaciens. »
[Chant VI, vers 110-257]
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Les Cicones
Accueilli à la cour du roi Alcinoos, le roi des Phéaciens,
Ulysse révèle son identité, après avoir été interrogé par le roi,
et décrit son royaume d’Ithaque. Puis il raconte son long voyage
et toutes les épreuves qu’il a dû affronter.
Après avoir quitté Troie, le vent me fit aborder au pays
des Cicones, à Ismaros . Là, je pillai la ville et je massacrai
les habitants. On partagea les femmes et
les nombreuses richesses à parts égales. J’ordonnai alors
à mes compagnons de fuir à toutes jambes, mais
ces fous ne m’obéirent pas. Ils burent beaucoup de vin
et égorgèrent, sur le rivage, des brebis et des bœufs cornus.
Pendant ce temps, des Cicones, qui avaient pris la fuite,
avaient appelé au secours leurs voisins, habitant à l’intérieur
des terres. Plus nombreux et plus vaillants, ils savaient
combattre sur des chars et à pied. Ils arrivèrent le matin,
Les Cicones : peuple légendaire, résident en Thrace, au nord-ouest de la Grèce ;
la ville principale était Ismaros.
Pillai : saccageai, dévastai.
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aussi nombreux que les feuilles et les fleurs printanières.
Alors, Zeus nous réserva un sort funeste en nous faisant
subir mille souffrances. Les Cicones nous attaquèrent
près de nos navires rapides ; on se frappait
avec des lances de bronze. Tant que l’aurore dura
et que le jour sacré se leva, nous résistâmes avec ardeur,
malgré leur grand nombre. Mais, quand le soleil se coucha,
les Cicones vainquirent les Grecs. Sur chaque navire,
six de mes compagnons aux belles jambières furent tués ;
les autres échappèrent à la mort.
Nous reprîmes la mer, heureux d’avoir échappé à la mort,
mais le cœur triste d’avoir perdu nos chers compagnons.
Je ne laissai pas mes navires s’éloigner avant d’avoir crié
trois fois le nom de chaque compagnon, tué par les Cicones.
[Chant IX, vers 39-66]
Funeste : qui porte avec soi le malheur.
Jambières : protections pour les jambes que portent les soldats.
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Les Lotophages
Cependant Zeus, l’assembleur de nuages, souleva Borée ,
faisant naître une grande tempête. Il recouvrit la terre
et la mer de nuages. La nuit tomba du ciel. Nos navires
dérivaient et la force du vent déchira les voiles
en morceaux. Par crainte de la mort, nous descendîmes
les voiles et nous tirâmes nos navires sur le rivage.
Pendant deux nuits et deux jours, nous restâmes étendus,
accablés de fatigue et de douleur. Mais, quand l’Aurore
aux belles boucles amena le troisième jour, nous hissâmes
les voiles blanches et nous nous assîmes sur les bancs,
nous laissant conduire par le vent. Je serais arrivé sain
et sauf dans ma patrie, si le courant et Borée ne m’avaient
détourné. Neuf jours durant, nous fûmes entraînés
par les vents contraires, sur la mer poissonneuse ;
mais, le dixième jour, nous abordâmes la terre des Lotophages
Borée : vent du nord.
Les Lotophages : peuple imaginaire dont le nom signifie « mangeurs de lotus ».
Il s’agit d’une plante qui effacerait toute notion de l’espace et du temps.
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qui se nourrissent de la fleur du lotus. Une fois débarqués,
mes compagnons puisèrent de l’eau et mangèrent
auprès des navires rapides. J’envoyai alors en éclaireurs
deux de mes compagnons et un messager, pour découvrir
qui vivait sur cette terre.
Ils rencontrèrent les Lotophages qui ne leur firent
aucun mal, mais ils leur offrirent le lotus à manger.
Dès qu’ils eurent consommé le doux lotus, ils oublièrent
leur mission et le retour ; ils voulaient rester
avec les Lotophages et se nourrir de lotus. Je fus obligé
de les reconduire de force, malgré leurs pleurs,
et de les attacher sous les bancs des navires. J’ordonnai
à mes autres compagnons d’embarquer très vite,
de peur qu’en goûtant au lotus, ils n’oublient le retour.
Ils montèrent à bord, et, une fois assis en ordre
sur les bancs, ils frappèrent de leurs rames la mer blanchie
par l’écume. Nous reprîmes la mer, le cœur triste.
[Chant IX, vers 67-106]
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Ul sse et le C clope
Après avoir quitté le pays des Lotophages, Ulysse et
ses compagnons s’approchent de la terre des redoutables Cyclopes.
Nous apercevions la fumée sur la terre prochaine des Cyclopes,
nous entendions leur voix, celle des brebis et des chèvres.
Quand le soleil se coucha, la nuit survint
et nous nous endormîmes sur le rivage.
Quand l’Aurore aux doigts de rose apparut, je rassemblai
tous mes compagnons et leur dis :
« Restez ici, mes chers compagnons. Avec mon navire
et mes rameurs, j’irai voir qui sont ces hommes. Sont-ils
injurieux, sauvages et injustes ? Ou bien sont-ils hospitaliers
et respectueux des dieux en se montrant hospitaliers ? »
Sur ces mots, je montai sur mon navire, puis j’ordonnai
à mes compagnons d’embarquer et de larguer les amarres.
Hospitalier : accueillant envers les voyageurs ou les étrangers.
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Ils montèrent à bord, et, assis en ordre sur leurs bancs,
ils frappèrent de leurs rames la mer blanchie par l’écume.
Quand nous arrivâmes près de cette terre, nous vîmes,
à son extrémité, une grande caverne, ombragée de lauriers,
près de la mer. Elle servait d’étable à de nombreux troupeaux
de brebis et de chèvres. À proximité, il y avait un enclos
construit en pierres taillées et entouré de grands pins
et de chênes aux feuillages élevés. Là habitait un géant qui,
seul et loin de tous, menait paître ses troupeaux,
sans se mêler aux autres ; il vivait à l’écart, ignorant les lois.
C’était un monstre extraordinaire : il ne ressemblait pas
à un homme qui mange du pain, mais au sommet boisé
d’une haute montagne, qui se dresse, seul,
au milieu des autres sommets.
J’ordonnai alors à mes chers compagnons de rester auprès
du navire et de le garder. J’en choisis douze
parmi les plus braves, et je partis […] J’emportai
une grande outre pleine de vin et des vivres dans un sac,
car mon âme courageuse me poussait à m’approcher de
ce géant, doué d’une grande force, sauvage, ne connaissant
ni la justice ni les lois.
Paître : brouter l’herbe.
Ignorant les lois : les Cyclopes n’ont pas de lois ni de société organisée.
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Nous arrivâmes rapidement à la grotte, sans le trouver,
car il faisait paître ses troupeaux dans les gras pâturages.
Nous entrâmes, admirant tout ce qu’on voyait là :
les étagères en osier chargées de fromages, les étables pleines
d’agneaux et de chevreaux enfermés en ordre et séparés,
les plus jeunes d’un côté, les nouveau-nés de l’autre, tous
les vases à traire pleins, la crème flottant sur le petit-lait .
Mes compagnons me suppliaient d’emporter des fromages
avant de repartir vers le navire, de faire sortir rapidement
les agneaux et les chevreaux des étables, puis de reprendre
la mer. Mais je n’écoutai pas leur demande. Cela aurait été
plus sage, mais je désirais voir le Cyclope ; j’espérais
qu’il me ferait des cadeaux d’hospitalité. Mais
son apparition ne devait pas faire le bonheur
de mes compagnons.
Après avoir ranimé le feu, nous l’attendîmes, assis,
en mangeant des fromages. À son retour du pâturage, il portait
une lourde charge de bois sec pour préparer son repas,
charge qu’il jeta à l’entrée de la caverne, dans un grand fracas.
Effrayés, nous nous cachâmes dans le fond de la grotte.
Il poussa alors dans la vaste caverne tous ceux de
ses gras troupeaux qu’il devait traire, laissant dehors
Petit-lait : liquide qui s’égoutte du lait en train de cailler, c’est-à-dire
lorsqu’il se transforme en fromage.
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les mâles, béliers et boucs, dans l’enclos. Puis, soulevant
un énorme bloc de pierre, si lourd que vingt-deux chars solides,
à quatre roues, n’auraient pu le remuer, il le plaça
contre la porte. Une fois assis, il commença à traire les brebis
et les chèvres bêlantes, comme il convenait, et il mit
les petits sous chacune d’elles. Il fit cailler aussitôt la moitié
du lait blanc qu’il déposa dans des corbeilles tressées,
et il versa l’autre moitié dans les vases, afin de la boire
pendant son repas. Après avoir rapidement achevé
tout ce travail, il alluma le feu, nous aperçut et nous dit :
« Étrangers, qui êtes-vous ? D’où venez-vous par la mer ?
Est-ce pour faire du commerce ou errez-vous sans but,
comme des pirates, qui risquent leur vie sur les flots
et qui apportent le malheur aux autres hommes ? »
Notre cœur fut épouvanté au son de la voix du monstre
et à sa vue. Mais je lui répondis en ces termes :
« Nous sommes des Grecs qui revenons de Troie. Nous errons,
entraînés par tous les vents sur la vaste mer, cherchant
notre demeure par des routes et des chemins inconnus.
Zeus l’a voulu ainsi. Nous sommes fiers d’être les guerriers
d’Agamemnon , fils d’Atrée, dont la gloire est la plus grande
sous le ciel. En effet, il a renversé une ville puissante
Agamemnon : roi de Mycènes, chef de l’expédition grecque contre les Troyens.
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et soumis des peuples nombreux. Nous nous inclinons,
en suppliant, à tes genoux, pour que tu nous offres l’hospitalité
et que tu nous fasses les cadeaux réservés aux hôtes.
Respecte les dieux, car nous sommes tes suppliants.
Zeus protège les suppliants et les étrangers dignes d’être reçus
et respectés comme des hôtes. »
Je parlai ainsi et il me répondit avec un cœur cruel :
« Tu dois être fou, étranger, ou venir de loin,
quand tu m’ordonnes de craindre les dieux et de me soumettre
à eux. Les Cyclopes ne se soucient pas de Zeus
qui porte l’égide ni des dieux heureux, car nous sommes
plus forts qu’eux. Pour éviter la colère de Zeus,
je n’épargnerai ni toi, ni tes compagnons,
à moins que mon âme ne me l’ordonne. Mais, dis-moi,
où tu as laissé, pour venir ici, ton navire bien construit ?
Est-ce loin ou près d’ici ? Je voudrais le savoir. »
Il parla ainsi pour me mettre à l’épreuve ; mais il ne put
me tromper, car j’étais expérimenté et lui répondis
ces paroles rusées :
« Poséidon, qui ébranle la terre, a brisé mon navire
qu’il a poussé contre les rochers d’un cap à l’extrémité de
Égide : bouclier.
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votre terre, et le vent l’a jeté hors de la mer ;
avec mes compagnons que tu vois ici, j’ai échappé
à la mort. »
Je parlai ainsi, et, dans son cœur cruel, il ne me répondit rien ;
mais, en bondissant, il étendit les mains sur mes compagnons,
en saisit deux et les écrasa comme des petits chiens.
Leur cervelle jaillit et coula sur la terre. En les découpant
membre à membre, il prépara son repas. Puis, il les dévora
comme un lion des montagnes, ne laissant ni leurs entrailles,
ni leurs chairs, ni leurs os. En gémissant, nous levions
nos mains vers Zeus, en face de ces actes atroces,
et le désespoir envahit notre âme.
Quand le Cyclope eut rempli son énorme ventre en mangeant
les chairs humaines et en buvant du lait sans mesure,
il s’endormit, étendu au milieu de la grotte, parmi ses troupeaux.
Je voulus, dans un élan de courage, dégainer mon épée pointue
et me jeter sur lui, pour le frapper à la poitrine,
là où les entrailles entourent le foie ; mais une autre pensée
me retint.
En effet, nous aurions péri d’une mort affreuse,
car nous n’aurions pu écarter de nos mains le lourd rocher
qu’il avait placé devant la grande entrée. C’est pourquoi
nous attendîmes l’Aurore divine en gémissant.
Quand l’Aurore aux doigts de rose, fille du matin, parut,
il alluma le feu et se mit à traire ses magnifiques troupeaux.
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Il plaça les petits sous leurs mères. Après avoir achevé
tout ce travail à la hâte, il saisit de nouveau deux
de mes compagnons et prépara son repas. Dès qu’il eut mangé,
écartant sans peine la grande pierre, il poussa
hors de la caverne ses gras troupeaux. Puis, il remit
le rocher en place, comme le couvercle d’un carquois .
Enfin, il mena avec beaucoup de bruit ses gras troupeaux
sur la montagne.
Je restai là, à méditer une action terrible, cherchant
comment je me vengerais et comment Athéna accomplirait
mon vœu. Voici le plan qui me sembla le meilleur.
La grande massue du Cyclope se trouvait au milieu de l’enclos :
c’était un olivier vert qu’il avait coupé afin de s’y appuyer,
quand il serait sec. Ce tronc était si long et si épais
qu’il nous donnait l’impression d’être un mât de navire avec
vingt rames, capable de fendre les vastes flots.
J’en coupai environ deux longueurs de bras que je donnai
à mes compagnons, leur ordonnant de l’équarrir .
Ils l’égalisèrent, tandis que je taillais le bout de
l’épieu en pointe et que je le passais dans le feu ardent
pour le durcir. Puis, je le cachai sous le fumier qui était
Carquois : étui où l’on range des flèches et que l’on porte en bandoulière.
Équarrir : tailler pour rendre droit.
Épieu : lance à bout pointu. Ici, en bois.
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abondamment répandu dans toute la caverne. J’ordonnai
à mes compagnons de tirer au sort ceux qui le soulèveraient
avec moi pour l’enfoncer dans l’œil du Cyclope,
quand le doux sommeil l’aurait saisi. Le sort désigna
ceux que j’aurais voulu prendre. Ils étaient quatre
et j’étais le cinquième.
Le soir, le Cyclope revint, ramenant ses troupeaux du pâturage.
Aussitôt, il les poussa tous dans la vaste caverne
et il n’en laissa aucun dans l’enclos, soit par méfiance,
soit par la volonté d’un dieu. Il plaça l’énorme pierre
devant l’entrée, et, une fois assis, se mit à traire les brebis
et les chèvres bêlantes. Puis, le monstre mit les petits
sous leurs mères. Une fois tout ce travail achevé à la hâte,
il saisit de nouveau deux de mes compagnons et prépara
son repas. Alors, tenant dans mes mains une coupe de vin noir,
je m’approchai du Cyclope et lui dis :
« Cyclope, prends et bois ce vin après avoir mangé
des chairs humaines ; tu sauras ainsi quel breuvage renfermait
notre navire. Je t’en rapporterais de nouveau, si, par pitié,
tu me laissais repartir. Mais, tu es furieux
comme on ne peut l’être davantage. Insensé !
Comment un seul des hommes pourra-t-il t’approcher désormais,
puisque tu agis au mépris des lois ?
À ces mots, il prit la coupe et but avec joie ; après avoir bu
le doux breuvage, il m’en demanda de nouveau :
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– Donne-m’en encore, ami, et dis-moi ton nom,
afin que je te fasse un cadeau d’hospitalité qui te réjouira.
La terre féconde rapporte aussi aux Cyclopes un vin généreux,
et les pluies de Zeus font pousser nos vignes ;
mais celui-ci est fait de nectar et d’ambroisie.
Il parla ainsi et, de nouveau, je lui donnai
ce vin couleur de feu. Je lui en offris trois fois et trois fois
il le but, fou qu’il était. Mais, dès que le vin eut troublé
son esprit, je lui adressai ces paroles flatteuses :
« Cyclope, tu me demandes mon illustre nom. Je te le dirai
et tu me feras le cadeau d’hospitalité que tu m’as promis.
Mon nom est Personne. Mon père, ma mère
et tous mes compagnons me nomment Personne. »
Je parlai ainsi, et, dans son âme cruelle, il me répondit :
« Je mangerai Personne en dernier, après tous ses compagnons.
Ce sera le cadeau d’hospitalité que je te ferai. »
Sur ces mots, il tomba à la renverse ; il était étendu,
son cou monstrueux penché d’un côté. Le sommeil s’empara
de lui. De sa gorge jaillirent le vin et des morceaux
de chair humaine ; il vomissait ainsi, plein de vin. Aussitôt
je mis l’épieu sous la cendre, pour le chauffer ; je rassurai
mes compagnons, afin qu’épouvantés, ils ne m’abandonnent pas.
Cadeau d’hospitalité : cadeau offert aux voyageurs ou aux étrangers.
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Puis, comme l’épieu d’olivier allait s’enflammer,
je le retirai du feu. Mes compagnons se tenaient
autour de moi. Une divinité nous inspira un grand courage.
Ils saisirent l’épieu d’olivier pointu par le bout
et ils l’enfoncèrent dans l’œil du Cyclope.
Tout en m’appuyant dessus, je le tournais,
comme un constructeur de navires troue le bois
avec une vrille , tandis que ses compagnons la fixent
des deux côtés avec une courroie , et qu’elle tourne
sans cesse. Ainsi nous tournions l’épieu enflammé
dans son œil. Le sang chaud en jaillissait et la vapeur
de la pupille ardente brûla ses paupières et son sourcil ;
les racines de l’œil frémissaient, comme lorsqu’un forgeron
plonge une grande hache dans l’eau froide et qu’elle siffle.
Ainsi, son œil faisait un bruit strident autour de l’épieu d’olivier.
Il hurla horriblement et les rochers en retentirent.
Épouvantés, nous prîmes la fuite. Il arracha de son œil
l’épieu trempé de sang, et, plein de douleur, il le rejeta.
Alors, à haute voix, il appela les Cyclopes qui habitaient
les cavernes voisines sur les collines battues des vents.
Entendant sa voix, ils accoururent de tous côtés, et,
Vrille : outil servant à percer le bois.
Courroie : lien, attache.
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debout autour de la grotte, ils lui demandèrent pourquoi
il se plaignait :
« Pourquoi, Polyphème, pousses-tu de tels cris dans
la nuit divine et nous réveilles-tu ? Souffres-tu ?
Un mortel a-t-il enlevé tes brebis ? Quelqu’un veut-il te tuer
par force ou par ruse ? »
Le robuste Polyphème leur répondit du fond de sa caverne :
« Mes amis, c’est Personne qui me tue par ruse
et non par force. »
Ils lui répondirent ces paroles :
« Personne ne peut te faire violence, puisque tu es seul.
On ne peut échapper aux malheurs qu’envoie le grand Zeus.
Supplie ton père, le roi Poséidon. »
Ils parlèrent ainsi et s’en allèrent. Je riais intérieurement,
parce que mon nom les avait trompés,
ainsi que ma ruse irréprochable.
Mais le Cyclope, qui gémissait et qui souffrait, enleva
en tâtant avec les mains le rocher de la porte ; il s’assit là
et étendit les bras, afin de saisir ceux de nous
qui voudraient sortir avec les brebis. Il pensait
que j’étais stupide. Aussitôt, je songeai à ce qu’il y avait
de mieux à faire pour sauver mes compagnons et moi-même
de la mort. Je méditai ces ruses et ce plan, car il s’agissait
de nos vies et un grand danger nous menaçait. Le plan
que voici me parut le meilleur.
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Les mâles des brebis étaient forts, beaux et grands ;
ils avaient une épaisse toison de laine de couleur sombre.
Je les attachai par trois avec l’osier tordu sur lequel
dormait le féroce Cyclope. Le mâle du milieu portait
un homme, et les deux autres, de chaque côté, cachaient
mes compagnons. Comme il restait un bélier, le plus gros
de tous, je me glissai sous son ventre que je tenais
fermement de mes mains, et restai suspendu
à son épaisse toison. Nous attendîmes alors la divine Aurore
en gémissant.
Quand l’Aurore aux doigts de rose, fille du matin, parut,
le Cyclope poussa les mâles des troupeaux au pâturage.
Les femelles bêlaient dans les étables, car il n’avait pu
les traire et leurs mamelles étaient lourdes. Accablé
de douleurs, il tâtait le dos de tous les béliers qui passaient
devant lui. Ce fou ne s’apercevait pas que
mes compagnons étaient liés sous le ventre des béliers.
Celui qui me portait dans sa laine, alourdi par mon poids et
par la foule de mes pensées, sortit le dernier.
Le robuste Polyphème, le tâtant, lui dit :
« Doux bélier, pourquoi sors-tu le dernier de ma caverne ?
Auparavant, jamais tu ne restais derrière les autres, mais,
le premier, tu broutais les tendres fleurs de l’herbe,
le premier, marchant avec fierté, tu arrivais au cours
des fleuves, et, le premier, le soir, tu rentrais à l’enclos.
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Maintenant, te voici le dernier. Regrettes-tu l’œil de ton maître
qu’un méchant homme a arraché, à l’aide de
ses misérables compagnons, après avoir terrassé mon esprit
par le vin ? Personne n’échappera, crois-moi, à la mort.
Si seulement tu pouvais m’entendre, parler et me dire
où il se cache pour échapper à ma force ! Aussitôt,
sa cervelle écrasée coulerait çà et là dans la caverne,
et mon cœur se consolerait des malheurs que m’a infligés
ce misérable Personne ! »
Sur ce, il laissa sortir le bélier. Arrivé à quelque distance
de la caverne et de l’enclos, je quittai le premier le bélier
et je détachai mes compagnons. Nous poussâmes vite
hors de leur chemin les troupeaux chargés de graisse,
jusqu’au navire. Nos chers compagnons furent heureux
de nous revoir, nous qui avions échappé à la mort,
mais ils pleuraient les autres en gémissant. Par un froncement
de sourcils, je leur défendis de pleurer. Je leur ordonnai
de charger très vite sur le navire les troupeaux
et de prendre le large. Aussitôt ils s’embarquèrent, et,
s’asseyant en ordre sur leurs bancs, ils frappèrent
de leurs rames la mer blanchie par l’écume. Mais,
quand nous fûmes éloignés de la distance où porte la voix,
je dis au Cyclope ces paroles injurieuses :
« Cyclope, ce ne sont pas les compagnons d’un homme
sans courage que tu as mangés avec violence,
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dans ta caverne profonde. Tu devais payer, cruel,
toi qui n’as pas craint de dévorer tes hôtes dans ta maison.
C’est pourquoi Zeus et les autres dieux t’ont puni. »
Je parlai ainsi et il entra aussitôt dans une plus
violente fureur. Arrachant le sommet d’une grande montagne,
il le lança. Il tomba devant notre navire à la proue noire,
manquant de briser l’extrémité de la poupe. La mer nous inonda
sous la chute de ce rocher et le reflux ramena notre navire
vers le rivage. Mais, à l’aide d’un long pieu,
je repoussai le bateau. D’un signe de tête, j’ordonnai
à mes compagnons d’agiter les rames afin d’échapper
à la mort et ils se courbèrent sur les rames.
Après avoir laissé derrière nous une distance plus grande
que la première fois, je voulus encore parler au Cyclope,
mais tous mes compagnons me suppliaient d’y renoncer :
« Malheureux ! pourquoi veux-tu provoquer cet homme sauvage ?
Déjà, en jetant ce rocher dans la mer, il a ramené
notre navire vers la terre ferme, où nous avons cru périr ;
s’il entend tes paroles ou le son de ta voix, il pourra briser
nos têtes et notre navire sous un autre rocher qu’il lancera,
tant sa force est grande. »
Proue : partie avant du navire.
Poupe : partie arrière du navire.
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Ils parlaient ainsi sans persuader mon cœur audacieux.
Je lui adressai alors de nouvelles injures :
« Cyclope, si un mortel te demande qui a crevé ton œil,
dis-lui qu’il a été arraché par le destructeur de cités,
Ulysse, fils de Laërte, qui habite à Ithaque. »
Je parlais ainsi, et, aussitôt, il supplia le roi Poséidon,
en étendant les mains vers le ciel étoilé :
« Entends-moi, Poséidon aux cheveux bleus, qui entoure
la terre ! Si je suis ton fils et si tu te glorifies d’être
mon père, fais que le destructeur de cités, Ulysse,
fils de Laërte, qui habite à Ithaque, ne retourne jamais
dans sa patrie. Mais, si son destin est de revoir ses amis
et de regagner sa demeure bien construite dans sa patrie,
qu’il y parvienne le plus tard possible, à bord
d’un navire étranger, après avoir perdu tous ses compagnons,
et qu’il souffre encore en arrivant chez lui ! »
Telles furent ses prières, et le dieu aux cheveux bleus
les entendit. Puis, le cyclope souleva un autre rocher,
plus lourd encore et, le faisant tournoyer, il le jeta
avec une immense force. Il tomba à l’arrière du navire
à proue bleue, manquant d’atteindre l’extrémité du gouvernail.
La mer se souleva sous le coup ; mais le flot, cette fois,
emporta le navire et le poussa vers l’île ; nous parvînmes
bientôt là où étaient les autres navires à bancs de rameurs.
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Nos compagnons y étaient assis, pleurant et nous attendant
toujours.
[Chant IX, vers 166-545]
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L’île d’Éole
Ulysse et ses compagnons reprennent la mer et atteignent l’île d’Éole,
le dieu des vents. Dans son somptueux palais de bronze,
celui-ci passe son temps à festoyer en compagnie de son épouse
et de ses douze enfants.
Nous arrivâmes à la ville et entrâmes dans le beau palais.
Durant un mois, Éole m’accueillit. Il m’interrogea sur Troie
et sur le retour des Grecs. Je lui racontai tout avec fidélité.
Puis, quand je lui demandai de me laisser partir,
il ne me refusa rien et prépara mon retour. Il me donna
une outre, faite avec la peau d’un bœuf de neuf ans
et y enferma le souffle des vents tempétueux. En effet,
le fils de Cronos l’avait fait maître des vents : il pouvait
les soulever ou les apaiser à son gré. Il attacha l’outre
dans mon navire à l’aide d’un splendide câble d’argent, afin
qu’aucun souffle ne s’échappe. Il libéra le seul Zéphyr
Fils de Cronos : Titan, père de Zeus et de Poséidon. Éole est le fils de Poséidon.
Zéphyr : nom du vent doux venant de l’ouest.
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pour qu’il nous accompagne. Mais, son plan n’allait pas
se réaliser, car nous devions périr à cause de notre folie.
Pendant neuf jours et neuf nuits, nous naviguâmes
sans relâche. Le dixième jour, la terre de la patrie apparaissait
déjà et nous apercevions les feux allumés par les habitants.
Le doux sommeil gagna mon corps épuisé, car j’avais
toujours tenu le gouvernail du navire, sans jamais le confier
à un membre de l’équipage, afin d’arriver vite sur la terre
de nos pères. Mes compagnons se mirent à me soupçonner
d’emporter chez moi de l’or et de l’argent, cadeaux
du généreux Éole. Ils se disaient entre eux :
« Ah ! comme Ulysse est aimé et très honoré de
tous les hommes dont il a abordé la ville et la terre !
Il a rapporté de Troie une magnifique part de butin , mais,
nous, nous rentrons chez nous, les mains vides. Par amitié,
Éole l’a comblé de cadeaux ! Voyons vite ce que renferme
cette outre, combien d’or et d’argent elle contient. »
Cette mauvaise idée l’emporta... Ils ouvrirent l’outre
et tous les vents en sortirent. Aussitôt
une tempête furieuse nous entraîna au large, malgré les pleurs,
loin de la terre des pères. Réveillé, je me demandai si
je devais mourir en me jetant dans la mer, ou si,
La terre de la patrie : désigne Ithaque, l’île sur laquelle règne Ulysse.
Butin : ce que l’on prend aux ennemis après une victoire.
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restant parmi les vivants, je souffrirais en silence.
Je restai et supportai mes malheurs. Je m’étendis
dans le fond du navire, tandis que les vents déchaînés
emportaient de nouveau mes compagnons vers l’île d’Éole.
Une fois sur le rivage, nous puisâmes de l’eau
et mes compagnons prirent aussitôt leur repas
auprès des navires rapides. Après avoir mangé et bu,
je choisis un messager et un autre compagnon
pour me rendre dans le splendide palais d’Éole.
Je le trouvai attablé avec sa femme et ses enfants.
En arrivant, nous nous assîmes sur le seuil de la porte.
Stupéfaits de nous voir, ils nous posèrent des questions :
« Pourquoi es-tu revenu, Ulysse ?
Quelle méchante divinité s’est attaquée à toi ?
Nous avions pourtant préparé ton retour,
afin que tu regagnes ta patrie et ta maison ? »
Ils parlaient ainsi et je leur répondis,
le cœur plein de tristesse :
« Mon équipage malintentionné et un sommeil fatal ont causé
ma perte. Venez à mon aide, amis, car vous en avez
le pouvoir. »
Je tâchai de les apaiser par des paroles flatteuses,
mais ils restèrent muets et le père me répondit :
« Quitte cette île tout de suite, toi, le pire des êtres vivants !
Il m’est interdit d’aider un homme qui est haï
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des dieux bienheureux. Va-t-en ! Car, si tu es revenu,
c’est que tu es détesté des immortels. »
Sur ces mots, il me chassa de son palais,
malgré mes plaintes. Puis, nous reprîmes la mer,
le cœur lourd.
[Chant X, vers 13-77]
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Les Lestr gons
Six jours plus tard, Ulysse et ses compagnons arrivent
au pays des Lestrygons, peuple imaginaire de géants destructeurs
et mangeurs d’hommes.
Pendant six jours et six nuits, nous naviguâmes
sans relâche. Le septième jour, nous arrivâmes
à la citadelle de Lamos, dans le pays des Lestrygons.
Là, le berger qui rentre appelle le berger qui sort
à son tour en l’entendant. Là, le berger qui ne dort pas
gagne un salaire double, en menant paître les bœufs d’abord,
puis les troupeaux aux blanches laines,
tant les chemins du jour sont proches de la nuit .
Nous entrâmes dans ce célèbre port, entouré de falaises.
Des deux côtés, les rivages escarpés se rencontraient,
ne laissant qu’une étroite entrée. Mes compagnons amarrèrent
leurs navires, les uns auprès des autres, au fond du port.
Les chemins du jour sont proches de la nuit: l’image donne l’idée d’un pays
où la lumière du jour s’éteint très peu.
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Jamais une vague ne se soulevait,
le plus grand calme régnait.
Je fus le seul à laisser à l’extérieur mon navire
que j’amarrai à un rocher. Puis, je montai
au sommet de la falaise. De là, je ne vis
ni les travaux des bœufs ni ceux des hommes, je ne vis
que de la fumée qui s’élevait de terre. Alors je choisis
deux de mes compagnons et un messager ; je les envoyai
pour découvrir quels hommes habitaient cette terre
et s’ils mangeaient du pain . Ils partirent en empruntant
un large chemin par où les chars portaient à la ville le bois
des hautes montagnes.
Devant les murs de la cité, ils rencontrèrent
une jeune fille robuste qui puisait de l’eau.
C’était la fille du Lestrygon Antiphate. Elle descendait
à la claire fontaine d’Artacie où l’on puisait de l’eau
pour la ville. Mes compagnons s’approchèrent d’elle
et lui demandèrent qui était le roi de ce pays
et sur quel peuple il régnait. Elle leur montra aussitôt
la haute demeure de son père.
Une fois entrés dans le splendide palais, ils virent
une femme, haute comme une montagne, et ils furent
Ils mangeaient du pain : manger du pain est une marque de la civilisation.
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épouvantés. Elle appela aussitôt l’illustre Antiphate,
son mari, qui leur prépara un triste sort. En effet, il saisit
l’un de mes compagnons pour le dévorer.
Les deux autres regagnèrent en toute hâte les navires.
Alors, Antiphate poussa des cris dans toute la ville.
Les robustes Lestrygons, qui l’avaient entendu, accoururent
de tous côtés, en masse. Ils ne ressemblaient pas
à des hommes, mais à des géants. Ils lançaient
de lourdes pierres, arrachées à la falaise. Il s’éleva
un horrible tumulte d’hommes mourants et de navires écrasés.
Les Lestrygons transperçaient mes hommes comme des poissons
et ils emportaient cet horrible repas.
Pendant qu’ils les massacraient ainsi dans le port, je coupai
à l’aide de mon épée acérée les amarres de mon navire
à la proue sombre. Aussitôt, j’ordonnai à mes compagnons
de forcer sur les rames, pour échapper à la mort.
Ils soulevèrent tous ensemble les flots, par peur de mourir.
Ainsi mon navire gagna la pleine mer, en évitant
les lourdes pierres ; mais tous les autres périrent en ce lieu.
[Chant X, vers 80-132]
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La magicienne Circé
Le courant de la mer entraîne Ulysse et ses compagnons sur l’île d’Aiaié
où réside la magicienne Circé, fille du Soleil. Dès leur arrivée,
des compagnons partent en reconnaissance sur cette nouvelle terre.
Les compagnons d’Ulysse trouvèrent, dans une vallée,
en un lieu découvert, la demeure de Circé, construite
en pierres polies. Tout autour se trouvaient des loups
de montagne et des lions que Circé avait ensorcelés avec
des drogues malfaisantes. Ils ne se jetèrent pas
sur mes hommes, mais ils s’approchèrent d’eux, en remuant
leurs longues queues, comme des chiens qui flattent
leur maître après un repas, car il leur donne toujours
quelques bons morceaux. Ainsi les lions et les loups
aux fortes griffes entouraient mes compagnons.
Effrayés à la vue de ces bêtes féroces, ils s’arrêtèrent
devant la porte de la déesse aux beaux cheveux.
Aiaié : île de la Méditerranée, située au nord-ouest de Naples, au cap Circeo.
Drogues : poisons.
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À l’intérieur, ils entendaient Circé chanter d’une voix mélodieuse,
tandis qu’elle tissait une grande toile,
semblable aux ouvrages fins et gracieux que produisent
les déesses. Alors Polytès, chef des guerriers,
compagnon que j’aimais et que j’honorais le plus, parla
le premier :
« Mes amis, quelqu’un tisse une grande toile en chantant
d’une belle voix. Est-ce une déesse ou une mortelle ?
Appelons pour voir. »
Ils se mirent à l’appeler en criant. Circé sortit aussitôt,
ouvrit les belles portes et les invita. Tous la suivirent sans
se méfier. Seul Euryloque resta dehors, car il soupçonnait
un piège. Circé fit entrer mes compagnons et leur proposa
de s’asseoir. Elle mélangea du fromage, de la farine et
du miel avec du vin ; puis elle glissa une drogue, afin
de leur faire oublier leur patrie. Elle leur offrit la mixture.
Dès qu’ils l’eurent avalée, elle les frappa d’une baguette
et les enferma dans la porcherie. Ils avaient la tête,
la voix, le corps et les poils du porc, mais
ils avaient conservé leur esprit. Ainsi enfermés,
ils pleuraient. Circé leur donna à manger des glands,
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des faînes et des cornouilles , nourriture des porcs
qui se vautrent à terre.
Euryloque revint en hâte vers le navire nous annoncer
le triste sort de nos compagnons. Il ne pouvait parler,
malgré ses efforts. Son cœur était frappé d’une grande douleur
et ses yeux étaient remplis de larmes. Mais,
comme nous l’interrogions tous avec empressement,
il nous raconta la perte de ses compagnons.
Je jetai sur mes épaules ma grande épée de bronze
aux clous d’argent ainsi qu’un arc, et j’ordonnai à Euryloque
de me montrer le chemin. Tout en pleurant, il m’adressa
ces paroles suppliantes :
« Ne m’oblige pas à retourner là-bas, divin Ulysse.
Tu ne reviendras pas et tu ne ramèneras aucun
de nos compagnons, je le sais. Fuyons au plus vite
avec ceux qui restent, car nous pouvons encore éviter
le pire. »
Je lui répondis :
« Euryloque, reste ici, mange et bois auprès du navire.
Moi, j’irai là-bas, car il le faut. »
Sur ces mots, je m’éloignai du navire. Je venais de traverser
les vallées sacrées et d’arriver à la grande demeure
Des glands, des faînes et des cornouilles : des fruits du chêne, du hêtre
et du cornouiller.
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de Circé l’empoisonneuse, quand Hermès à la baguette d’or
s’approcha de moi. Il était semblable à un jeune homme
dans toute la grâce de l’adolescence. Me prenant la main,
il me dit :
« Malheureux ! où vas-tu seul, entre ces collines,
sans connaître les lieux ? Tes compagnons sont enfermés
chez Circé, comme des porcs dans des étables bien closes.
Viens-tu les délivrer ? Je t’avertis, tu ne reviendras pas,
tu resteras là où ils sont déjà. Mais je peux te délivrer
de ce danger et te sauver. Prends cette herbe magique,
emporte-la avec toi dans la demeure de Circé, pour te protéger.
Je vais te révéler toutes ses mauvaises intentions.
Elle te préparera un breuvage avec des poisons,
mais elle ne pourra pas t’ensorceler, grâce à la plante
que je te donnerai. Écoute bien mes conseils.
Quand Circé t’aura frappé de sa longue baguette, jette-toi
sur elle, comme si tu voulais la tuer. Effrayée, elle t’invitera
à prendre du repos avec elle. Ne refuse pas le lit
d’une déesse, afin qu’elle délivre tes compagnons
et qu’elle prenne soin de toi. Demande-lui de jurer
par les dieux qu’elle ne te tende aucun autre piège,
de peur qu’elle ne te prive de ta force quand tu auras
retiré tes armes. »
Hermès me donna l’herbe qu’il avait arrachée de terre
et il m’expliqua sa nature. Sa racine est noire et sa fleur
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semblable à du lait. Les dieux la nomment « moly ». Il est
difficile aux mortels de l’arracher, mais les dieux peuvent
tout. Puis, Hermès s’envola vers le sommet de l’Olympe.
Tandis que je marchais vers la demeure de Circé,
mille pensées tourmentaient mon esprit.
Une fois arrivé devant la demeure de la déesse
aux beaux cheveux, je l’appelai. Aussitôt elle ouvrit
ses portes étincelantes et m’invita à entrer. Je la suivis,
le cœur triste. Elle me fit entrer, puis asseoir
sur un fauteuil à clous d’argent et bien travaillé,
avec un tabouret pour mes pieds. Elle prépara
dans une coupe d’or un breuvage avec le poison,
tout en méditant ma perte. Comme je buvais, elle me frappa
de sa baguette et me dit :
« Va maintenant dans l’étable à porcs te coucher
avec tes compagnons. »
Elle parla ainsi, tandis que je dégainais mon épée pointue
et que je me jetais sur elle comme pour la tuer. Alors,
elle poussa un grand cri, me saisit les genoux et me dit
ces paroles ailées, en pleurant :
« Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Qui sont tes parents ?
Quel miracle ! Tu as bu ce poison sans te transformer.
Moly : plante utilisée comme contrepoison.
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Aucun des hommes qui l’a avalé n’a résisté à son pouvoir.
Tu as un esprit armé contre la magie. Tu es sans doute
Ulysse aux mille ruses qui devait arriver ici, à son retour
de Troie, sur son navire noir et rapide, comme
Hermès me l’a toujours prédit. Mais range ton épée et
allons nous étendre tous deux sur mon lit,
afin que l’amour nous unisse. »
Elle parla ainsi et je lui répondis :
« Circé, comment peux-tu me demander d’être doux,
toi qui as changé mes compagnons en porcs
et qui me retiens ici ? Tu m’invites à aller dans ta chambre
pour m’ôter ma force, quand je serai désarmé. Je refuse
de monter sur ton lit, à moins que tu ne jures
par un grand serment, déesse, que tu ne me tendras
aucun piège. »
Je parlais ainsi et aussitôt elle fit le serment demandé ;
je montai alors sur son beau lit.
Pendant ce temps, quatre servantes s’activaient
dans la demeure et prenaient soin de tout. Elles étaient
nées des sources des forêts et des fleuves sacrés
qui coulent vers la mer. L’une jeta sur les fauteuils
de belles couvertures pourprées , et, par-dessus,
Pourpré : de couleur rouge écarlate.
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de légères toiles de lin. Une autre dressa, devant les fauteuils,
des tables d’argent sur lesquelles elle posa
des corbeilles en or. Une troisième dilua le vin doux
et mielleux dans un cratère d’argent et distribua
des coupes d’or. La quatrième apporta de l’eau et alluma
un feu. Quand l’eau fut chaude, elle me fit entrer
dans la baignoire, puis me lava la tête et les épaules.
Ma toilette finie, elle me vêtit d’une tunique
et d’un beau manteau. Puis, elle me fit asseoir
sur un fauteuil d’argent bien travaillé avec un tabouret
sous mes pieds. Une servante apporta une belle aiguière d’or
dans un bassin d’argent, versa de l’eau pour que je me lave
les mains, et dressa devant moi une table polie.
Une intendante apporta du pain qu’elle disposa devant moi
avec de nombreux mets . Circé m’invita à manger,
mais mon cœur n’en avait pas envie.
J’avais l’esprit ailleurs, prévoyant de nouveaux malheurs.
Quand Circé me vit rester sans manger, le cœur triste,
elle s’approcha de moi et me dit ces paroles ailées :
Cratère : coupe à deux anses qui servait à mélanger l’eau et le vin.
Aiguière : vase muni d’une anse et d’un bec, qui contient de l’eau.
Intendante : servante principale qui veille sur toute l’organisation de la maison.
Mets : aliments, nourriture.
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« Ulysse, pourquoi restes-tu comme un muet à te tourmenter,
sans boire ni manger ? Soupçonnes-tu un autre piège ?
Sois rassuré, j’ai fait un serment. »
Elle parla ainsi et je lui répondis :
« Circé, quel homme droit accepterait de boire et de manger,
avant d’avoir délivré ses compagnons et de les avoir vus ?
Si tu veux que je boive et que je mange sans crainte,
délivre mes compagnons, je dois les voir. »
Circé sortit, une baguette à la main, et ouvrit les portes de
la porcherie. Elle en chassa mes compagnons semblables à
des porcs de neuf ans. Elle frotta chacun d’eux
à l’aide d’une autre drogue. Les poils qui avaient poussé
sous l’effet du premier poison tombèrent aussitôt
de leurs membres. Ils redevinrent des hommes plus jeunes
qu’ils n’étaient auparavant, plus beaux et plus grands.
Ils me reconnurent aussitôt et tous me prirent la main.
Ils pleuraient de joie. La déesse elle-même fut prise
de pitié.
[Chant X, vers 210-399]
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La descente aux Enfers
Après avoir séjourné une année chez Circé, Ulysse désire reprendre son voyage.
Sur les conseils de la déesse, il va consulter le devin Tirésias, aux Enfers.
Voici ce que ce dernier lui révèle…
«Tu désires un retour doux comme le miel, glorieux Ulysse,
mais un dieu va te le rendre amer. À mon avis,
tu ne pourras pas échapper à la rancune de celui
qui fait trembler la terre : il est en colère contre toi, car
tu as rendu son fils aveugle. Mais, vous arriverez à bon port,
après avoir enduré de nombreuses épreuves, si tu réussis
à maîtriser ton cœur et celui de tes compagnons. Quand
tu auras abordé l’île du Trident avec ton solide navire,
après avoir échappé à la sombre mer, vous trouverez,
en train de paître , les bœufs et les gras troupeaux du Soleil,
le dieu qui voit et entend tout. Si vous les laissez en vie,
Celui qui fait trembler la terre : périphrase désignant Poséidon.
Île du Trident : île où se trouvent les vaches sacrées d’Hélios (Soleil).
Paître : brouter.
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si tu penses à ton retour, vous rentrerez tous à Ithaque,
au terme de vos souffrances. Mais, si tu les maltraites,
je te prédis la perte de ton navire et de tes compagnons.
Si tu en réchappes, tu rentreras bien plus tard,
dans un triste état, après avoir perdu ton navire
et tes compagnons, sur un vaisseau étranger. Puis,
tu trouveras le malheur dans ta maison :
des hommes arrogants qui dilapident tes richesses
et cherchent à séduire ta femme en lui offrant des cadeaux.
Mais, une fois arrivé, tu te vengeras de leur insolence.
Quand tu auras tué les prétendants dans ton palais,
par la ruse ou par la force avec la pointe de ton épée,
tu partiras de nouveau. Tu chemineras,
avec une rame légère, jusqu’à ce que tu rencontres
des hommes ignorant la mer. Je vais t’indiquer
un signe évident qui ne t’échappera pas.
Lorsque tu rencontreras un autre voyageur qui croira voir
un fléau sur ton épaule robuste, alors, plante la rame
dans la terre et fais un beau sacrifice au roi Poséidon :
un bélier, un taureau et un porc. Puis, tu retourneras
dans ta demeure et tu feras des hécatombes sacrées
Dilapident : dépensent de manière excessive, gaspillent.
Fléau : outil servant à séparer les grains de blé de la paille.
Hécatombes : sacrifices de bœufs en l’honneur d’une divinité.
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à tous les dieux immortels qui habitent le large ciel. Enfin,
la douce mort viendra, loin de la mer, au terme
d’une heureuse vieillesse ; autour de toi, les peuples seront
prospères. Voilà ce que je te prédis en toute vérité. »
[Chant XI, vers 100-137]
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Les mises en garde de Circé
Une fois revenu de son séjour aux Enfers, Ulysse retrouve Circé.
Elle le met alors en garde contre les dangers qui le guettent en mer.
« Maintenant, écoute bien ce que je vais te dire.
Un dieu te le rappellera en personne. Tu rencontreras
d’abord les Sirènes qui charment tous les hommes
quand ils les approchent ; mais l’imprudent qui écoute
leur chant, jamais sa femme et ses enfants, n’auront
la joie de le revoir dans sa maison. Les Sirènes le charment
de leur chant harmonieux. Elles résident dans une prairie.
Autour d’elles, se trouve un grand tas d’ossements humains
et de peaux en décomposition. Vogue sans t’arrêter
et bouche les oreilles de tes compagnons avec de la cire molle,
pour que personne ne les entende. Toi, écoute-les, si tu veux ;
mais demande à tes compagnons de te lier, par les pieds
et les mains, à l’aide de cordes, debout contre le mât
de ton navire. Ainsi, tu pourras écouter avec plaisir le chant
des Sirènes. Si tu supplies tes compagnons,
ou si tu leur ordonnes de te délier, qu’ils renforcent
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tes liens. Lorsque vous aurez dépassé les Sirènes,
tu trouveras deux voies ; à toi de décider laquelle
tu choisiras. Toutefois je vais te les décrire.
Là, se dressent deux hautes roches ; contre elles retentissent
les flots d’Amphitrite aux yeux bleus.
Les dieux bienheureux les appellent les « Errantes ». Jamais
les oiseaux ne peuvent les franchir, pas même
les timides colombes qui apportent l’ambroisie à Zeus.
Souvent, l’une d’elles tombe sur la roche,
mais Zeus en crée une autre, pour compléter
le nombre. Jamais aucun navire n’a réussi à s’approcher
de ces roches, ni à s’échapper. Les planches des bateaux et
les corps des hommes sont emportés par les flots et
les tourbillons de feu. Un seul navire a pu les franchir :
la célèbre Argo qui revenait de chez Aiétès. Elle aurait due
être jetée contre les grandes roches, si Héra ne l’avait aidé
à passer, par amitié pour Jason. L’un de ces rochers atteint
le ciel de son sommet pointu. Il est entouré de sombres nuages
qui ne se dissipent pas ; une nuée bleue l’environne
sans cesse ; jamais l’azur n’éclaire son sommet, ni en été
ni en automne ; jamais aucun homme mortel ne pourrait
Amphitrite : reine des mers, épouse de Poséidon.
Argo : le navire de Jason qui a conquis la Toison d’or en Colchide, dans le royaume
d’Aiétès.
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y monter ou en descendre, même s’il avait vingt bras
et vingt pieds, car la roche est haute et ressemble
à une pierre polie.
À mi-hauteur de ce rocher, se trouve une caverne sombre
dont l’entrée est orientée vers l’Érèbe ; c’est de cette caverne,
illustre Ulysse, qu’il faut approcher ton navire. Un homme
en pleine jeunesse ne pourrait atteindre d’une flèche
cette caverne profonde. C’est là qu’habite Scylla qui pousse
des rugissements et dont la voix est aussi forte
que celle d’un jeune lion. C’est un monstre affreux.
Personne ne peut se réjouir de l’avoir vu, pas même un dieu.
Elle a douze pieds difformes et six longs cous, surmontés
chacun d’une tête horrible. Dans chaque gueule pleine de mort,
il y a une triple rangée de dents épaisses et nombreuses.
Elle est plongée dans la caverne jusqu’à la taille ;
mais elle étend au-dehors ses têtes. En regardant
autour de la roche, elle saisit les dauphins, les chiens
de mer et les autres créatures qu’elle veut prendre,
parmi celles que nourrit Amphitrite. Jamais
les marins ne pourront se vanter d’avoir échappé à Scylla,
car chaque tête enlève un homme qu’elle saisit
dans le navire. L’autre rocher que tu verras, Ulysse, est
Érèbe : les Enfers.
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moins élevé ; tu pourrais atteindre le sommet
d’une flèche. Là pousse un grand figuier chargé de feuilles.
En dessous, la divine Charybde engloutit l’eau noire.
Trois fois par jour elle la rejette, trois fois elle l’engouffre
d’une manière terrible. Si tu arrivais à ce moment-là,
le dieu qui ébranle la terre ne pourrait te sauver, même
s’il le voulait. Fais vite passer ton navire près de Scylla,
car il est préférable de perdre six hommes de tes compagnons,
que de les perdre tous. »
Elle parla ainsi.
« Déesse, dis-moi la vérité. Si je peux échapper
à la redoutable Charybde, pourrai-je attaquer Scylla,
quand elle saisira mes compagnons ? »
La noble déesse me répondit :
« Malheureux, tu penses donc encore aux actions de la guerre ?
Tu ne veux pas reculer, même devant les dieux immortels ?
Mais Scylla n’est pas mortelle : c’est un monstre cruel
et sauvage, qui ne peut être combattu.
Aucun courage ne peut en triompher. Si tu perds ton temps
à saisir tes armes, elle va se ruer et emporter autant d’hommes
qu’elle a de têtes. Vogue donc rapidement. Invoque Crataïs,
mère de Scylla, qui l’a enfantée pour le malheur des hommes ;
elle pourra empêcher une nouvelle attaque. »
[Chant XII, vers 37-126]
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Les Sirènes
Après avoir mis en garde Ulysse contre les dangers que représentent
les Sirènes puis Charybde et Scylla, Circé envoie un vent favorable
aux marins pour qu’ils poursuivent leur périple.
« Mes amis, je veux partager avec vous tous les prédictions
de la noble déesse Circé. Je vais vous les révéler ;
ainsi nous saurons ce qui peut causer notre perte
ou nous préserver de la mort. Avant tout, elle nous avertit
de fuir le chant et la prairie fleurie des Sirènes charmeuses ;
moi seul pourrait écouter leur voix. Mais, attachez-moi
avec des cordes bien serrées, debout contre le mât,
afin que je reste immobile. Si je vous supplie et vous ordonne
de me détacher, alors serrez mes liens davantage encore. »
Pendant que je faisais ces révélations à mes compagnons,
mon navire, bien bâti, poussé par un vent favorable,
approcha rapidement de l’île des Sirènes. Mais soudain
le vent tomba, et ce fut le calme plat ; une divinité avait
Prédictions : ce qui est annoncé et qui doit arriver.
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apaisé les flots. Alors, mes compagnons se levèrent, plièrent
les voiles et les déposèrent dans le navire profond. Puis,
assis sur leurs bancs, ils firent blanchir les flots
avec leurs rames en bois de sapin poli. À l’aide
de mon épée pointue, je découpai en morceaux
une grande boule de cire que je pétris entre mes mains
pleines de force ; sous l’effet du soleil ardent, la cire s’amollit.
Je bouchai alors les oreilles de tous mes compagnons.
Eux me lièrent les pieds et les mains, puis m’attachèrent
debout contre le mât. Une fois revenus à leur place,
ils frappèrent de leurs rames la mer blanchie par l’écume.
Lorsque nous fûmes à portée de voix, les Sirènes aperçurent
notre navire qui filait ; elles entonnèrent alors
leur chant harmonieux :
« Viens, illustre Ulysse, grande gloire des Grecs.
Arrête ton navire, écoute nos voix. Aucun homme n’a dépassé
notre île sur son vaisseau sombre, sans écouter
nos douces mélodies. Puis il s’éloigne, le cœur réjoui
et l’esprit plus savant. Nous connaissons, en effet,
toutes les souffrances que les peuples ont subies
devant la grande Troie par la volonté des dieux ;
nous savons aussi tout ce qui arrive sur la terre nourricière. »
Entonnèrent : commencèrent à chanter.
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Elles chantaient ainsi, faisant résonner leur belle voix,
et mon cœur voulait les entendre. D’un froncement de sourcils,
je fis signe à mes compagnons de me détacher,
mais ils ramaient de plus belle. Aussitôt,
Périmède et Euryloque se levèrent pour m’attacher
avec plus de cordes. Quand l’île des Sirènes fut derrière nous
et que l’on n’entendit plus leur voix et leur chant,
mes fidèles compagnons retirèrent la cire de leurs oreilles
et me détachèrent.
[Chant XII, vers 154-200]
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Char bde et Sc lla
Ayant réussi à échapper aux Sirènes, Ulysse
et ses compagnons se dirigent vers Charybde et Scylla.
Nous avions à peine dépassé l’île des Sirènes que j’aperçus
de la fumée et de grandes vagues ; j’entendis aussi
un bruit immense. Mes compagnons, terrifiés, laissèrent
tomber les rames de leurs mains. Le navire n’avançait plus.
Courant d’un bord à l’autre, j’encourageai chacun d’eux
par de douces paroles :
« Mes amis, nous avons l’habitude des dangers.
N’était-ce pas pire quand le Cyclope nous retenait
de sa force brutale dans sa caverne profonde ? Pourtant,
grâce à ma bravoure, à mon intelligence et
à ma présence d’esprit, nous avons réussi à lui échapper.
Vous ne l’avez pas oublié, je pense. Allons maintenant,
agissez tous selon mes ordres. Vous, les rameurs, frappez
les flots de la mer profonde. Toi, pilote, écoute cet ordre
et garde-le à l’esprit, puisque tu tiens le gouvernail du navire.
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Maintiens-nous à distance de cette fumée et de ce courant,
et longe ce rocher, si tu veux nous éviter la mort. »
Ils obéirent aussitôt à mes ordres. Mais, je n’évoquai
pas Scylla, fléau inévitable, de peur de voir
mes hommes épouvantés cesser de ramer et se cacher au fond
du navire. C’est alors que j’oubliai la difficile recommandation
de ne pas m’armer, que m’avait faite Circé. Je revêtis
mes armes splendides, je pris deux longues lances
et je montai à l’avant du navire. De là, je croyais apercevoir
Scylla dans son rocher, source de malheurs pour mes compagnons.
Je ne pus la voir et mes yeux se fatiguaient à scruter
la roche noire.
Nous traversions ce détroit en gémissant. D’un côté,
il y avait Scylla, de l’autre, la divine Charybde qui aspirait
l’eau salée de la mer. Quand elle la vomissait, l’eau bouillonnait
comme un bassin sur un grand feu, elle jaillissait,
puis retombait sur les deux rochers. Quand elle engloutissait
de nouveau les flots salés, elle bouillonnait jusqu’au fond
et les alentours du rocher retentissaient d’un affreux vacarme ;
le sable bleu du fond apparaissait. La terreur s’empara
de mes compagnons. Nous regardions Charybde, car c’était
d’elle que nous attendions la mort, quand Scylla arracha
Détroit : bras de mer entre deux terres ; il s’agit ici du détroit de Messine.
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du navire six de mes plus valeureux compagnons. Je vis
leurs pieds et leurs mains qui passaient dans les airs ;
ils m’appelaient dans leur désespoir. Scylla emportait
mes compagnons et les dévorait à l’entrée de sa caverne,
tandis qu’ils hurlaient et qu’ils tendaient vers moi
leurs mains. Ce fut le spectacle le plus horrible que je vis
dans toutes mes errances sur la mer.
[Chant XII, vers 201-259]
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Les vaches du Soleil
Ulysse accoste ensuite sur l’île du Soleil. Comme des vents contraires bloquent
le port de Messine en Sicile, Ulysse et ses compagnons se trouvent contraints
de rester sur l’île, mais les ressources viennent à manquer. Malgré l’interdiction
d’Ulysse, l’équipage, convaincu par Euryloque, profite du sommeil de son chef
pour s’attaquer aux vaches sacrées.
Euryloque donna alors à mes compagnons de mauvais conseils.
« Écoutez-moi, mes amis, malgré vos souffrances. Tout genre
de mort est insupportable aux misérables mortels,
mais mourir de faim est pire que tout. Allons ! Saisissons
les plus belles vaches du Soleil et sacrifions-les aux immortels
qui habitent le vaste ciel. Si nous rentrons à Ithaque,
dans notre patrie, nous élèverons aussitôt au dieu Soleil
un temple magnifique où nous placerons de riches offrandes .
Mais, s’il est en colère à cause de ses vaches
aux cornes droites, et s’il veut détruire notre navire
avec l’accord des autres dieux, je préfère mourir, étouffé
Offrande : don fait à une divinité.
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par les flots, que de souffrir plus longtemps
sur cette île déserte. »
Euryloque parla ainsi et tous l’applaudirent. Aussitôt,
ils emmenèrent les plus belles bêtes du Soleil. Ils firent
un cercle autour d’elles et adressèrent leurs prières aux dieux.
Ils cueillirent les feuilles d’un jeune chêne, car ils n’avaient pas
d’orge blanche sur le navire. Après avoir prié,
ils égorgèrent les bêtes et les dépouillèrent de leur peau.
Puis, ils rôtirent les cuisses recouvertes de graisse et posèrent
par-dessus les morceaux de chair crue. Ils n’avaient
pas de vin pour faire les libations ; alors ils en firent
avec de l’eau, tandis qu’ils faisaient rôtir les entrailles .
Quand les cuisses furent cuites, ils les mangèrent,
puis découpèrent le reste en morceaux qu’ils enfilèrent
sur des broches.
C’est alors que le doux sommeil quitta mes paupières.
Je me hâtai de retourner au bord de la mer,
près du navire rapide. Comme je m’approchais,
une douce odeur me parvint. En gémissant, je criai
vers les dieux immortels :
Orge blanche : céréale répandue sur la tête des victimes avant le sacrifice.
Libations : actions de répandre un liquide en l’honneur d’une divinité.
Entrailles : organes (foie, estomac…) des animaux.
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« Zeus, et vous, dieux heureux et éternels,
c’est pour mon plus grand malheur que vous m’avez endormi.
En mon absence, mes compagnons ont commis
un grand crime. »
Lampétie au long voile alla annoncer immédiatement
au Soleil que mes compagnons avaient tué ses troupeaux.
En colère, il s’adressa aussitôt aux autres dieux :
« Zeus, et vous, dieux heureux et éternels, vengez-moi
des compagnons d’Ulysse, fils de Laërte. Ils ont tué
avec insolence mes troupeaux que je regardais avec plaisir,
quand je montais à travers le ciel étoilé et
quand je descendais du ciel sur la terre. S’ils ne sont pas punis
pour la mort de mes bêtes, je descendrai
dans la demeure d’Hadès et j’éclairerai les morts. »
Zeus, qui amasse les nuages, lui fit cette réponse :
« Soleil, continue à éclairer les immortels et les mortels
sur la terre féconde. Je frapperai bientôt de ma foudre éclatante
leur navire que je fracasserai au beau milieu
de la mer sombre. »
[Chant XII, vers 339-388]
Lampétie : nymphe, fille d’Hélios, dieu du Soleil.
Hadès : frère de Zeus. Ce dieu règne sous la terre, dans le royaume des morts.
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Le retour d’Ul sse
Pendant ce temps, à Ithaque, plus personne n’espère le retour
du roi, parti depuis vingt ans, à part sa femme, Pénélope.
Des nobles du pays courtisent la reine, se disputant le trône.
Pénélope leur affirme qu’elle ne prendra une décision
que lorsqu’elle aura achevé de tisser un linceul pour Laërte,
le père d’Ulysse. Les prétendants acceptent, sans savoir
que la rusée Pénélope détisse son ouvrage tous les soirs…
Télémaque, le fils d’Ulysse devenu adulte, tente de chasser
les prétendants de son royaume, seul contre tous. Il décide de partir
vers d’autres cités chercher de l’aide.
Ulysse achève le récit de ses aventures devant la cour du roi Alcinoos.
Puis les Phéaciens l’emmènent sur l’un de leurs navires et le déposent,
endormi, sur le rivage d’Ithaque, avec de nombreux cadeaux.
À son réveil, Athéna lui apparaît sous les traits d’un berger et lui confie
que des nobles menacent son royaume en son absence. Ils organisent
alors sa vengeance. Athéna le transforme en mendiant
pour que son identité ne soit pas révélée, puis elle se rend à Sparte
pour faire revenir à Ithaque, Télémaque, le fils d’Ulysse.
Père et fils se retrouvent alors.
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Le sage Ulysse lui répondit :
« Télémaque, tu ne dois pas, quand ton père est devant toi,
être si surpris et rester stupéfait.
Aucun autre Ulysse ne viendra ici. C’est moi Ulysse.
Après avoir subi de nombreux malheurs, je reviens
dans ma patrie, au bout de vingt ans. C’est Athéna
la guerrière qui m’a transformé. Elle a le pouvoir
de me faire apparaître comme il lui plaît. Tantôt je deviens
un mendiant, tantôt un jeune homme avec de beaux vêtements.
En effet, il est facile aux dieux qui habitent le vaste ciel
de glorifier ou d’abaisser un mortel. »
Il s’assit et Télémaque embrassa son noble père en versant
des larmes. Le désir de pleurer les saisit tous deux.
Ils pleuraient à chaudes larmes. Leurs cris étaient plus déchirants
que ceux des vautours aux griffes recourbées, quand
les bergers leur ont enlevé leurs petits. Ils versaient ainsi
des larmes dignes de pitié. La nuit les aurait surpris
à pleurer, si Télémaque n’avait dit soudain à son père :
« Père, sur quel navire des marins t’ont-ils conduit à Ithaque ?
Qui étaient-ils ? J’imagine que tu n’es pas venu ici à pied. »
Le divin Ulysse, qui avait enduré mille épreuves, lui répondit :
« Mon enfant, je vais te dire la vérité. Ce sont les Phéaciens,
illustres marins, qui m’ont amené ici. Ils ont coutume
de reconduire tous les hommes qui viennent chez eux.
Ils m’ont fait traverser la mer sur un navire rapide
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et ils m’ont déposé, endormi, sur le rivage d’Ithaque.
Ils m’ont donné en abondance des cadeaux splendides,
du bronze, de l’or et de beaux vêtements.
Tous ces biens sont à l’abri dans une grotte, selon la volonté
des dieux. Je suis venu ici, sur l’ordre d’Athéna,
afin que nous nous mettions d’accord sur le massacre
de nos ennemis. Dis-moi leur nombre et leur nom.
Je déciderai en toute prudence si nous pourrons les combattre
seuls ou si nous devrons chercher du renfort. »
Le prudent Télémaque lui répondit :
« Père, j’ai entendu parler de ta grande gloire, de ta bravoure
et de ta prudence, mais tes paroles m’étonnent.
Deux hommes seuls ne peuvent pas lutter contre des adversaires
si nombreux et si forts ! Les prétendants ne sont pas seulement
dix ou vingt, ils sont beaucoup plus . Si nous les attaquons
tous ensemble dans le palais, tu risques de faire les frais
de leur violence. Mais, tu peux appeler un renfort,
prêt à nous venir en aide. »
Ulysse lui fit cette réponse :
Prétendants : personnes qui prétendent vouloir épouser Pénélope et accéder au trône
d’Ithaque.
Ils sont beaucoup plus : ils sont environ quatre-vingt dix.
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« Écoute-moi avec attention. Athéna et son père Zeus
suffiront-ils pour nous aider ? Ou dois-je appeler
un autre allié ? »
Le prudent Télémaque lui répondit alors :
« Ce sont les meilleurs défenseurs, même s’ils trônent
dans les nuages. Ils ont tout pouvoir sur les hommes
et les immortels. »
Ulysse lui répondit à son tour :
« Ils ne resteront pas longtemps éloignés
de la violente mêlée, quand la force d’Arès penchera
à notre avantage ou en faveur des prétendants. D’ici là,
retourne dès l’aube au palais et mêle-toi
aux prétendants insolents. Le porcher me conduira ensuite
à la ville, sous les traits d’un vieux mendiant.
Si ces hommes m’insultent dans ma maison, tu devras
supporter de me voir maltraité. Même s’ils me traînent
par les pieds à l’extérieur, même s’ils me frappent
de leurs armes, regarde-les et laisse-les faire.
Demande-leur seulement, par de douces paroles,
de mettre fin à leurs actes. Toutefois, ils ne t’écouteront pas,
car le jour de leur mort est arrivé. Quand Athéna,
la bonne conseillère, m’avertira, je te ferai un signe de tête ;
Arès : dieu de la guerre.
Porcher : gardien de porcs.
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tu me comprendras. Transporte alors dans la chambre,
à l’étage, toutes les armes d’Arès qui se trouvent
dans la grande salle. Si les prétendants t’interrogent
à ce sujet, flatte-les par de belles paroles : « Je les ai mises
à l’abri de la fumée, car elles ne ressemblent plus
à celles qu’Ulysse a laissées lors de son départ pour Troie ;
elles ont été abîmées par les vapeurs du feu.
Du reste le fils de Cronos m’a suggéré de les déplacer
pour une autre raison : sous l’effet du vin, vous risquez
de vous disputer et de vous blesser mutuellement ; ce serait
déshonorer le repas et votre mariage à venir.
En effet le fer attire l’homme. »
Tu garderas pour nous deux épées, deux lances
et deux boucliers que nous pourrons saisir
quand nous nous jetterons sur eux. Puis,
Athéna et le très sage Zeus leur troubleront l’esprit. Enfin,
retiens bien ce que je vais te dire. Si tu es vraiment
mon fils, personne ne doit savoir qu’Ulysse est de retour,
ni Laërte, ni le porcher, ni les serviteurs, ni Pénélope. »
[Chant XVI, vers 201-303]
Le fils de Cronos : Ici, Zeus.
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La ruse de Pénélope
Ulysse, toujours déguisé en mendiant, a rejoint son palais. Pénélope,
qui ignore l’identité réelle de ce mendiant maltraité par un prétendant,
l’invite à s’asseoir. Elle lui expose ses malheurs et la ruse
de la toile détissée en secret.
Pénélope, la plus sage des femmes, dit à Ulysse :
« Étranger, je t’interrogerai d’abord sur toi-même. Qui es-tu ?
D’où viens-tu ? Où sont ta ville et tes parents ? »
Le sage Ulysse lui répondit :
« Femme, aucune mortelle sur la terre immense ne t’égale.
Ta gloire s’élève jusqu’au vaste ciel, comme celle
d’un roi parfait : il respecte les dieux, commande à
un grand nombre de valeureux guerriers et répand la justice.
Grâce à lui, la terre noire produit l’orge et le blé,
les arbres donnent des fruits en abondance, les troupeaux sont
prospères, la mer donne des poissons, et, sous son règne juste,
les peuples sont heureux. Maintenant, demande-moi
tout ce que tu veux, sauf mes origines et ma patrie.
N’augmente pas mes souffrances en me forçant à me souvenir,
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car j’ai trop de peine. Du reste il n’est pas convenable que
je pleure et que je me lamente dans la maison d’autrui. »
La prudente Pénélope lui répondit :
« Étranger, les dieux m’ont enlevé ce qui faisait ma valeur
et ma beauté, le jour où les Argiens sont partis pour Troie,
avec mon mari Ulysse. S’il revenait et veillait sur ma vie,
ma gloire serait plus grande et plus belle. Maintenant,
ce ne sont que chagrins, tant les dieux m’ont envoyé de
malheurs. Tous les chefs qui dominent les îles voisines
(Doulichion, Samé, Zanthe ), et ceux qui habitent
la rude Ithaque, me poursuivent contre mon gré et ruinent
ma maison. Je ne m’occupe plus des étrangers,
ni des suppliants, ni des messagers qui servent le peuple ;
je n’ai que le regret d’Ulysse et mon cœur se lamente.
Les prétendants me pressent de me marier et je médite
des ruses. D’abord un dieu m’a inspiré l’idée de tisser
dans mon palais une grande toile, large et fine. Aussitôt,
j’ai dit aux prétendants :
« Jeunes gens, puisque le divin Ulysse est mort, ne hâtez pas
mon mariage, attendez que j’aie achevé de tisser
Argiens : peuple d’Argos, cité grecque du Péloponnèse.
Doulichion, Samé, Zanthe : Ithaque est la patrie d’Ulysse. Il règne
sur trois îles voisines : Leucade (Doulichion), Céphalonie (Samé) et Zacynthe (Zante).
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cette toile ; ce sera le linceul du héros Laërte, quand
il aura succombé à la mort inéluctable . Ainsi, aucune
des Grecques ne pourra me reprocher devant tout le peuple
qu’un homme aussi riche ait été enseveli sans linceul. »
« Je réussis à persuader leur cœur arrogant. Alors, le jour,
je tissais la grande toile, la nuit, je la défaisais,
à la lumière des torches. Pendant trois ans, je sus cacher
ma ruse et les tromper ; or, quand vint la quatrième année,
au retour du printemps, avertis par mes maudites servantes,
ils arrivèrent à l’improviste et me menacèrent ; je fus obligée
d’achever ma toile, contre mon gré. Maintenant,
je ne peux plus éviter mon mariage, car je ne trouve plus
aucune ruse. Mes parents me poussent à me marier et
mon fils ne supporte plus de voir ces hommes dévorer
nos biens. Aujourd’hui, il est en âge de diriger sa maison. »
[Chant XIX, vers 103-161]
Linceul : drap dans lequel on enveloppe un mort.
Inéluctable : qui ne peut être évité.
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Le bain d’Ul sse :
la reconnaissance par Eur clée
Ulysse se fait passer pour un Crétois qui aurait accueilli le héros
aux mille ruses en sa maison. Puis, il annonce à Pénélope
le retour prochain de son époux. Celle-ci ne le croit pas, mais,
par respect des rites, demande à Euryclée, qui fut la nourrice d’Ulysse
autrefois, de préparer un bain pour son hôte.
« Cher hôte, aucun homme n’est plus sage que toi parmi
tous les étrangers qui sont venus dans cette maison ;
tes paroles sont réfléchies. J’ai ici une vieille femme,
très prudente, qui nourrit et qui éleva autrefois
le malheureux Ulysse. Elle l’avait reçu dans ses bras,
quand sa mère le mit au monde. Elle te lavera les pieds,
malgré sa fatigue. Viens, lève-toi, sage Euryclée ;
lave les pieds de cet étranger qui a l’âge de ton maître.
Peut-être que les pieds et les mains d’Ulysse ressemblent
aux siens, car le malheur fait vite vieillir les hommes. »
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Pénélope parla ainsi. La vieille femme cacha son visage
dans ses mains, en pleurant à chaudes larmes.
Puis elle laissa échapper ces plaintes :
« Hélas ! je suis incapable de t’aider, mon enfant !
Zeus te hait plus que tous les hommes, alors que tu respectes
les dieux. Aucun homme n’a sacrifié pour Zeus, qui brandit
la foudre, autant de cuisses grasses que toi. Tu le suppliais
de te laisser parvenir à la vieillesse auprès de ton noble fils,
mais il t’a privé du jour du retour ! Comme
la sage Pénélope me l’a demandé, je vais te laver les pieds ;
je le ferai pour elle et pour toi, car mon cœur est bouleversé.
Écoute ce que je vais dire : j’ai vu venir ici
de nombreux étrangers, mais aucun ne ressemblait
comme toi à Ulysse. Tu as sa taille, sa voix et ses pieds. »
Le prudent Ulysse lui répondit :
« Vieille femme, tous ceux qui nous ont vus l’un et l’autre
disent que nous nous ressemblons beaucoup. Tu as parlé
avec justesse. »
La vieille femme prit alors un splendide bassin
qui était réservé aux bains de pieds. Elle y versa beaucoup
d’eau froide, puis de l’eau chaude. Ulysse s’assit
devant le foyer de la cheminée ; pris d’une crainte,
Hélas ! je suis incapable de t’aider, mon enfant : la nourrice croit qu’Ulysse est mort.
Elle ne l’a pas encore reconnu.
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il se tourna vivement du côté de l’ombre. Euryclée s’approcha
et commença à laver son maître. Aussitôt, elle reconnut
la cicatrice due à la blessure qu’un sanglier lui avait faite,
autrefois, de ses blanches défenses.
La vieille femme toucha de ses mains la cicatrice
et laissa retomber le pied dans le bassin de bronze
qui se renversa ; toute l’eau se répandit sur le sol. La joie
et la douleur saisirent son cœur ; ses yeux se remplirent
de larmes et sa voix s’étouffa. Elle toucha le menton d’Ulysse
et lui dit :
« Oui, tu es Ulysse, mon cher enfant ! Il m’a fallu toucher
mon maître des mains pour que je le reconnaisse ! »
Elle fit signe des yeux à Pénélope pour lui révéler
que son époux chéri était dans la maison ; mais, du lieu
où elle était, Pénélope ne pouvait la voir ni la comprendre,
car Athéna avait détourné son attention.
Alors, de la main droite, Ulysse saisit à la gorge Euryclée,
et, de l’autre, l’attira à lui :
« Nourrice, veux-tu ma mort, toi qui m’as nourri au sein ?
Je suis de retour dans ma patrie après vingt ans de souffrances.
Puisque tu m’as reconnu, comme un dieu l’a voulu, garde
le silence ; personne d’autre ne doit le savoir… »
[Chant XIX, vers 350-486]
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L’épreuve de l’arc
Pénélope demande à Ulysse, toujours déguisé en mendiant, son avis
sur le concours qu’elle veut proposer aux prétendants
afin de les départager : faire passer une flèche à travers douze haches,
comme savait le faire son mari. Comme Ulysse approuve cette épreuve,
Pénélope va donc chercher l’arc qui appartenait autrefois à son époux.
Pénélope monta sur le plancher élevé où se trouvaient
les coffres remplis de vêtements parfumés. Elle détacha
du clou l’arc avec son étui brillant. Elle s’assit, le posa
sur ses genoux et pleura à chaudes larmes. Puis,
Pénélope alla dans la grande salle retrouver les prétendants
pleins d’arrogance. Elle tenait à la main l’arc recourbé
et le carquois plein de flèches terribles. Les servantes portaient
la caisse contenant le fer et le bronze qui servaient
aux jeux du roi .
Quand cette noble femme, accompagnée de ses suivantes,
rejoignit les prétendants, elle s’arrêta sur le seuil
Qui servaient aux jeux du roi : qui servaient autrefois aux distractions d’Ulysse.
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de la belle salle, ramena son voile au brillant reflet
sur ses joues, puis s’adressa aux prétendants :
« Écoutez-moi, fiers prétendants. Vous occupez cette maison
pour manger et boire tous les jours, profitant de l’absence
de mon mari, parti depuis longtemps. Vous avez trouvé
pour seul prétexte de vouloir m’épouser. Voici, prétendants,
l’épreuve que je vous propose. Je vous apporte le grand arc
du divin Ulysse. Celui qui saura tendre l’arc sans effort
et traverser les douze haches d’une flèche, je le suivrai.
Je quitterai pour lui cette maison où je suis arrivée
comme jeune épouse. Cette maison si belle et si riche,
je ne l’oublierai jamais, même dans mes rêves ! »
À ces mots, elle ordonna au porcher Eumée de remettre
aux prétendants l’arc et les fers de hache brillants.
Eumée les prit en pleurant et les apporta ; le bouvier pleura
lui aussi en voyant l’arc du roi.
Les prétendants essaient de tendre la corde de l’arc
mais échouent. Quand Ulysse veut, à son tour, tenter
sa chance, tous se moquent de lui. Pénélope intervient
en faveur du mendiant à qui l’arc est présenté.
L’un de ces jeunes insolents dit :
« Que cet arc lui porte malheur, de toute façon il ne pourra
pas le tendre ! »
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Ainsi parlaient les prétendants. Mais, l’ingénieux Ulysse,
après avoir examiné le grand arc, le tendit aussi facilement
qu’un homme, habile à jouer de la cithare et à chanter,
tend, à l’aide d’une cheville , une nouvelle corde. Puis,
tenant le grand arc, il tendit sans effort de la main droite
la corde, qui résonna comme le cri de l’hirondelle.
Les prétendants, sous le choc, changèrent tous de couleur.
Zeus se manifesta alors par un coup de tonnerre.
Le divin Ulysse, qui avait tant souffert, se réjouit
de ce signe envoyé par le fils de Cronos. Il prit
une flèche rapide qui était posée près de lui sur la table.
Les autres flèches, qui allaient frapper les Grecs, étaient restées
dans le carquois. Puis, il saisit la poignée de l’arc, tira
la corde sans se lever de son siège, et,
visant droit au but, il fit partir la flèche ; chargée de bronze,
elle ne dévia pas de la cible et traversa tous les anneaux
des haches. Alors, Ulysse dit à son fils :
« Télémaque, l’étranger assis dans ton palais ne t’a pas fait
honte. Je n’ai pas manqué le but et je ne me suis pas
fatigué pour tendre cet arc. J’ai encore toute ma force,
contrairement à ce que laissaient supposer les insultes
des prétendants. Mais l’heure est venue de préparer
Cheville : petite pièce de bois qui sert à accrocher sur l’instrument de musique
une nouvelle corde que l’on tend. Ici, référence à l’arc tendu.
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le dîner pour les Grecs pendant qu’il fait encore jour
et de nous divertir autrement, par la cithare et le chant,
qui accompagnent les repas. »
À ces mots, il fit un signe de la tête. Télémaque, le fils
bien-aimé du divin Ulysse, se munit d’une épée acérée,
saisit une lance, et, armé de bronze splendide, se plaça
auprès du siège de son père.
[Chant XXI, vers 51-83/401-434]
Cithare : instrument de musique, semblable à la lyre.
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Le massacre des prétendants
Après avoir remporté l’épreuve de l’arc, Ulysse, aidé de Télémaque,
se livre au massacre des prétendants.
Ulysse aux mille ruses enleva ses haillons , bondit
sur le large seuil, en tenant l’arc et le carquois, répandit
à terre les flèches rapides, puis s’adressa aux prétendants :
« Cette épreuve est terminée. Maintenant je vais viser
une autre cible que personne n’a jamais touchée. J’espère
qu’Apollon me donnera la gloire de l’atteindre ! »
Il décocha une flèche contre Antinoos qui s’apprêtait
à soulever une belle coupe d’or à deux anses pour boire
du vin. Il ne songeait pas du tout à la mort. Qui aurait pu
imaginer qu’un homme, seul parmi de nombreux convives,
quelle que soit sa force, allait lui envoyer la sombre mort ?
La flèche d’Ulysse le frappa à la gorge et la pointe s’enfonça
Haillons : vêtements en lambeaux.
Apollon : dieu des arts et de la lumière. Avec son arc, il peut envoyer des maux.
Antinoos : l’un des prétendants, très violent.
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dans son cou délicat. Antinoos tomba à la renverse
et la coupe lui échappa des mains. Un jet de sang sortit
de sa narine. Ses pieds repoussèrent la table
et les aliments se renversèrent ;
le pain et les viandes furent souillés . Quand ils virent
Antinoos tomber, les prétendants se mirent à hurler.
S’élançant de leurs sièges, ils regardaient de tous côtés
pour tenter de trouver des boucliers et des lances.
Leur colère éclata alors contre Ulysse :
« Étranger, tu tires en traître sur les hommes !
Tu ne participeras pas à d’autres épreuves,
car ta mort est proche. Tu viens de tuer le plus illustre
des jeunes gens d’Ithaque. Les vautours te mangeront ici ! »
Ils parlaient ainsi, croyant qu’Ulysse avait tué sans le vouloir.
Ils n’imaginaient pas que la mort était sur leurs têtes.
Les regardant d’un œil sombre,
Ulysse aux mille ruses leur dit :
« Chiens ! vous ne pensiez pas que je reviendrais un jour
de Troie. Vous dévoriez ma maison, vous mettiez de force
mes servantes dans vos lits, et, alors que j’étais vivant,
vous poursuiviez ma femme, sans craindre les dieux
Souillé : sali.
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qui habitent le vaste ciel, ni la vengeance humaine !
Maintenant la mort va vous emporter tous ! »
Ils furent soudain pris de terreur. Chacun regardait
de tous côtés, cherchant à fuir sa destinée.
Ulysse et Télémaque massacrent tous les prétendants.
Alors, Ulysse passa en revue toute la salle, pour s’assurer
qu’il n’y avait plus un seul des prétendants encore en vie.
Ils étaient tous étendus dans le sang et dans la poussière,
comme des poissons que des pêcheurs ont sortis
dans un filet de la mer profonde. Jetés sur le rivage,
ils regrettent tous les eaux de la mer, tandis que
le soleil éclatant leur ôte la vie. Ainsi, les corps
des prétendants étaient entassés les uns sur les autres.
[Chant XXII, vers 1-67/381-389]
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La reconnaissance d’Ul sse
par Pénélope
La servante Euryclée annonce à Pénélope le retour et la vengeance
d’Ulysse. Mais la reine incrédule pense que le massacre
des prétendants est l’œuvre d’un dieu. Euryclée l’entraîne
alors dans la grande salle en présence d’Ulysse.
La prudente Pénélope dit à Télémaque :
« Mon enfant, mon cœur est surpris. Je suis incapable
de lui parler, de lui poser une question ou de le regarder
en face. S’il est vraiment Ulysse, enfin de retour,
nous nous reconnaîtrons tous deux. Nous avons en effet
des signes ignorés de tous et connus de nous seuls. »
Ulysse, qui avait tant souffert lui sourit, et il adressa
aussitôt à Télémaque ces paroles ailées :
« Télémaque, laisse ta mère qui veut me mettre à l’épreuve
dans cette maison ; peut-être alors me reconnaîtra-t-elle mieux.
Maintenant, parce que je suis sale et mal vêtu,
elle me méprise et ne me reconnaît pas.
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Je vais te dire ce qui me semble le mieux. Lavez-vous d’abord,
mettez des vêtements propres, dites aux servantes de prendre
de belles parures. Puis, le divin aède, tenant sa cithare
au son clair, nous entraînera dans une danse joyeuse.
En écoutant du dehors ou en passant par-là, on pensera
qu’on célèbre un mariage. La nouvelle du massacre
des prétendants ne doit pas se répandre dans la ville,
avant que nous ayons gagné nos champs plantés d’arbres.
Là, nous réfléchirons à ce que nous ferons,
selon ce que Zeus nous inspirera. »
Il parla ainsi. Tous l’écoutèrent et lui obéirent. Ils se lavèrent
d’abord et prirent des vêtements propres ;
les femmes se parèrent. Le divin aède fit vibrer sa cithare
et leur inspira le désir du doux chant et de la danse gracieuse.
La grande salle résonna sous les pieds des hommes
qui dansaient et des femmes aux belles ceintures.
On disait en les entendant à l’extérieur :
« Quelqu’un épouse la reine, convoitée par tant de prétendants.
La malheureuse ! Elle n’a pas pu rester dans la grande maison
de son premier mari jusqu’à son retour. »
Voilà ce que l’on racontait sans savoir ce qui était arrivé.
L’intendante Eurynomé lava le magnanime Ulysse
Magnanime : au grand cœur.
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dans son palais et le parfuma d’huile. Puis, elle le couvrit
d’un manteau et d’une tunique. Athéna répandit
sur lui la beauté, afin qu’il paraisse plus majestueux.
Elle fit tomber de sa tête des cheveux bouclés,
pareils aux fleurs de jacinthe. De même qu’un habile ouvrier,
instruit par Héphaistos et Athéna, mêle l’or à l’argent
et accomplit des travaux raffinés, Athéna répandit la grâce
sur la tête et sur les épaules d’Ulysse. Il sortit du bain,
semblable par la beauté aux immortels. Il s’assit de nouveau
sur le trône qu’il avait quitté, et, se tournant vers sa femme,
lui dit :
« Malheureuse ! Parmi toutes les femmes,
les dieux de l’Olympe t’ont donné un cœur dur.
Aucune autre femme ne resterait aussi longtemps loin
d’un mari qui, après tant d’épreuves, revient, vingt ans
plus tard, dans sa patrie. Allons, nourrice, prépare mon lit,
je dormirai seul. Cette femme a un cœur de fer
dans sa poitrine ! »
La prudente Pénélope lui répondit :
« Malheureux ! je n’ai ni orgueil ni mépris,
mais je ne te reconnais pas encore. Je sais comment
tu étais lorsque tu as quitté Ithaque sur ton navire
aux longues rames. Euryclée, dresse le lit hors
de la chambre nuptiale qu’Ulysse a construite lui-même
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et prépare-le à l’aide de tapis, de fourrures et
de couvertures splendides. »
Ses paroles éprouvèrent son mari.
Ulysse, en colère, dit à sa femme douée de prudence :
« Femme, tu viens de prononcer une parole qui me brise
le cœur ! Qui donc a déplacé mon lit ? Aucun homme,
même en pleine jeunesse, ne pourrait le transporter
aisément, à moins qu’un dieu ne lui vienne en aide.
Ce lit ouvragé, que j’ai construit moi-même, a une particularité.
Il y avait, dans l’enceinte de la cour, un olivier
aux longues feuilles, plus épais qu’une colonne. Tout autour,
je bâtis ma chambre nuptiale avec de lourdes pierres ;
je la recouvris d’un toit et je la fermai à l’aide de portes
bien fixées. Puis, j’élaguai les branches de l’olivier, je coupai
le tronc au-dessus des racines et je le polis soigneusement
avec du bronze pour l’équarrir. Après l’avoir percé
avec une vrille, j’en fis la base du lit que je construisis
au-dessus et que j’ornai d’or, d’argent et d’ivoire. Enfin,
je tendis au fond la peau pourprée et splendide d’un bœuf.
Voilà le signe certain que je te donne. Mais j’ignore, femme,
si mon lit est toujours à la même place ou si
un homme a coupé l’olivier à son pied pour le déplacer. »
Pénélope sentit son cœur et ses genoux défaillir,
en reconnaissant les signes évidents qu’Ulysse lui avait révélés.
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Elle fondit en larmes. Elle alla jeter ses bras autour du cou
d’Ulysse et, en l’embrassant sur le front, lui dit :
« Ne sois pas en colère contre moi, Ulysse, toi, le plus sage
des hommes ! Ce sont les dieux qui nous ont accablés
de malheurs. Ils nous ont envié la joie de profiter ensemble
de notre jeunesse et de parvenir ensemble au seuil
de la vieillesse. Mais ne sois pas en colère contre moi,
ne me reproche pas de ne pas t’avoir embrassé, dès que
je t’ai vu. Dans ma poitrine, mon cœur craignait
qu’un homme ne vienne me tromper par ses paroles ;
car ils sont nombreux à méditer de mauvaises ruses.
Maintenant, tu m’as fourni des signes certains en décrivant
notre lit, qu’aucun homme n’a jamais vu.
Nous seuls l’avons vu, toi, moi et ma servante Actoris
que me donna mon père quand je vins ici.
C’est elle qui gardait les portes de notre chambre nuptiale.
Enfin, tu as persuadé mon cœur plein de méfiance. »
À ces mots, le désir de pleurer saisit Ulysse. Il pleura
en serrant dans ses bras son épouse bien-aimée.
[Chant XXIII, vers 104-232]
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