M.
HADJAR Hamza
Matière : Littérature comparée
Semestre II, 1ère année master
Groupe : 1 & 2
Message aux étudiants (1ère année master, littérature G 1&2)
Ce document constitue une partie importante du dernier cours intitulé Postcolonialisme et
comparatisme, une réflexion plus approfondie sur l'intérêt qu'apportent les études postcoloniales au
comparatisme sera prochainement mise en ligne (il suffit que je m'habitue à travailler sur la
plateforme Moodle).
Intitulé : Postcolonialisme et comparatisme
La théorie postcoloniale francophone
Le caractère problématique des littératures francophones en tant qu’objet d’étude
appelle la formulation de nouvelles interrogations et la prise en compte d’autres éléments
historiques, sociales, culturels et politiques dans leurs rapports avec le fait colonial, un fait que
la critique traditionnelle a souvent minimisé l’intérêt et relégué jusqu’ici au second plan,
rendant du coup impossible de cerner la littérature francophone dans sa spécificité globale.
C’est en réponse à cette inaptitude et cette non-prise en charge totale ou partielle des éléments
cités ci-dessus qu’une nouvelle approche du fait littéraire postcolonial a vu le jour d’abord
dans les universités nord-américaines puis récupéré par quelques universitaires français et
transposé aux littératures francophones postcoloniales.
Il nous semble donc impératif d’aborder cette nouvelle théorie et d’exposer son
appareillage conceptuel et théorique, à savoir la poétique postcoloniale.
Naissance d’une théorie
« Ignorer ou négliger l’expérience superposée des orientaux et des occidentaux,
l’interdépendance des terrains culturels où colonisateurs et colonisés ont coexisté et se sont
affrontés avec des projections autant qu’avec des géographies, histoires et narrations
rivales, c’est manquer l’essentiel de ce qui se passe dans le monde depuis un siècle. »1
Dans ce passage Edward Saïd, originaire de Palestine et professeur de littérature
comparée à l’université de Columbia à New York, met en garde contre la négligence d’un
phénomène déterminant dans la compréhension de ce qui se passe dans notre monde depuis un
siècle. Ce phénomène n’est rien d’autre que celui du contact des civilisations orientale et
occidentale, né suite à l’entreprise des conquêtes européennes du monde qui ont débuté au XV
siècle pour s’achever au XX siècle. Les suites et les séquelles de cette expansion impériale
sont encore perceptibles et persistent même après la fin du processus de décolonisation que le
monde a connu vers la fin de la première moitié du XX siècle et le début de la seconde moitié
du même siècle.
Sur le plan culturel, les traces générées par ce grand mouvement de colonisations sont
des plus visibles, en particulier au niveau de la production littéraire des deux coté celui du
colonisateur et du colonisé. Cette littérature postcoloniale devient alors le lieu privilégié de
tension entre langues, de coexistence entre univers symboliques différents et le foyer idéal
pour les stéréotypes et les perceptions que tout un chacun se fait de l’autre, bref ce que Edward
Saïd appelle « narrations rivales ».
C’est sur cette littérature que, vers la fin des années soixante-dix, que des théoriciens
enseignant dans des universités américaines et souvent issus de pays anciennement colonisés
ont élaboré une réflexion nouvelle sur ces littératures, réflexion qui envisage le fait littéraire
tout en étant attentif à sa dimension historique et politique donnant naissance à ce qu’on
appelle outre-atlantique les Postcoloniale studies.
Parmi les noms les plus illustres et les plus influents de ce champ d’étude
interdisciplinaire on cite Edward Saïd avec la publication en 1979 de son ouvrage fondateur
L’Orientalisme : l’Orient créé par l’Occident2, dans lequel Saïd entreprend de déconstruire le
canon occidental de représentation de l’autre en l’occurrence l’orient. On peut également citer
le nom de l’indien Homi Bhabha pour qui : « les analyses des stéréotypes et des discours coloniaux
et néocoloniaux doivent constituer une ethnologie critique de l’occident. » 3 , il réfute les oppositions
binaires du soi et de l’autre chez Saïd et plaide pour le concept très fécond d’hybridité
culturelle et de l’imitation grâce auquel le colonisé introduit chez le dominant un sentiment
d’angoisse tout en bénéficiant d’une double identité l’une qui lui est propre et l’autre acquise
par imitation. L’autre figure emblématique de la pensée postcoloniale est l’indienne Gayatri
Spivac qui reprend les arguments de Derrida et de Bhabha dans : « une perspective plus
marxiste et féministe. De plus elle s’interroge sur le rôle de la production culturelle dans l’opposition
aux forces dominantes. » 4, Pour elle, la domination dépasse le couple colonisé/colonisateur pour
englober toute situation de domination tel les minorités, ou les femmes qui sont en quelque
sorte aussi colonisées.
Il faut attendre 1989 pour que des universitaires australiens et canadiens mettent à
l’ordre du jour une théorisation cohérente des études postcoloniales avec la publication de The
empire writes back5 (l’empire contre-attaque par l’écriture).
Dans les universités françaises, pourtant directement concerné par ce type d’études en
raison du passé colonial de la France et du grand nombre de publications venu d’espaces
autrefois colonisés, il faut attendre jusqu’à 1999 date à laquelle Jean-Marc Moura publie son
ouvrage Littératures francophones et théorie postcoloniale qui va introduire les préoccupations
postcoloniales dans la pensée universitaire française lorsqu’elle traite de la question des
littératures francophones.
Nous devons d’abord distinguer le terme « post-colonial » avec tiret du
« postcolonial » sans tiret, le sens du premier est : « un sens historique, donnant un repère pour les
années qui à partir de l’indépendance de l’Inde en 1947 marquent une rupture radicale dans les rapports
entre les gouvernements européens et le reste du globe [...]. »6, c’est à dire la période qui vient
après les indépendances. Dans le cas algériens la période post-coloniale débute en 1962, c’est
pourquoi dans un sous-chapitre précédent à propos de la littérature francophone algérienne de
l’après indépendance nous avons employé le terme « post-colonial » avec tiret. Le sens du
second, celui qui nous intéresse le plus, « [...] définit l’ensemble d’une production littéraire ou
même culturelle en ce qu’elle a en commun une langue donnée héritée de la colonisation et à cause de
ce passé un certain nombre de trait partagés [...]. »7. Ainsi le corpus postcolonial désigne
l’ensemble des littératures, durant et après la période coloniale et qui dans sa totalité
n’existaient pas avant la colonisation, écrites dans la langue de l’ancien colonisateur et que le
processus impérial a foncièrement affecté dans la mesure où elles ont développé un certain
nombre de caractéristiques communes avec d’autres littératures ayant connu l’expérience
coloniale.
Mais le terme postcolonial ne désigne pas seulement cet ensemble de production
littéraire, il est également un :
« [...] ensemble théorique interdisciplinaire ou pluridisciplinaire – sociologie, psychanalyse,
histoire, sciences politiques – qui s’interroge sur les discours, la réécriture de l’histoire,
l’évolution des mentalités et des imaginaires et se sent concerné par une quantité croissante de données
touchant à l’identité – diasporas, immigrés, appartenance plurielle, nativisme, nationalisme – ou
encore ou coulpe domination/résistance [...]. »8
On voit bien que le postcolonial est aussi un champ théorico-critique qui fait appel à
toute sorte de disciplines relevant des sciences humaines et sociales et qui s’intéresse presque à
toutes les formes de la vie culturelle contemporaine, car dans son sens plus large le
postcolonialisme est un courant de pensée philosophico-politique, une réflexion sur un
phénomène qui a marqué l’histoire de l’humanité tout entière et bouleversé les habitudes et les
comportements des hommes, ce phénomène n’est rien d’autre que le fait colonial qui : « [...],
avec la révolution néolithique et la révolution industrielle, est l’une des ruptures majeures de l’histoire
de l’humanité. »9. En ce sens la littérature est particulièrement symptomatique en ce qu’elle est
l’une des manifestations culturelles majeures directement et fortement affecté par ce
processus. De ce fait la littérature constitue un laboratoire idéal pour l’observation des
réactions, des stratégies discursives, des procédés stylistiques et des modes de représentations
que le phénomène impérial a suscité, perturbé, infléchi ou modifié.
Nous devons également opérer une seconde distinction ou plutôt démêler le
postcolonialisme du débat tiers-mondiste militant qui risque de s’y greffer en raison d’un
certains nombres de fausses similitudes. En effet, le tiers-mondisme né après les
indépendances dans les années soixante est une idéologie qui porte la responsabilité du
sous-développement des pays du sud sur l’occident à cause de la colonisation, le risque est de
voir le tiers-mondisme saisir l’occasion du développement de la thématique postcoloniale pour
se recycler et détourner par la suite le postcolonialisme de ses objectifs initiaux le cantonnant
ainsi dans l’engagement et le militantisme politique. Il est à noter également que le
postcolonialisme se confond parfois avec le postmodernisme en raison d’un certain nombre de
traits communs, l’un comme l’autre s’intéresse aux écrits marginaux, les situations
minoritaires ou encore la question de l’engagement politique qui est centrale dans leurs
interrogations.
On peut se demander alors quel intérêt représente cette nouvelle approche pour les
œuvres postcoloniales, dans quel sens oriente-t-elle ses réflexions et ses questionnements,
qu’est-ce qu’est pris en charge par elle dans ce type de littérature, c’est ce que Jean-Marc
Moura nous révèle dans ce passage :
« [...], le postcolonialisme est l’une des rares théories littéraires actuelles qui s’efforce de
rendre justice aux conditions de production et aux conditions socio-culturelles dans
lesquelles s’ancre ce que nous appelons littérature. »10
La première chose à noter est le caractère contemporain de cette théorie ce qui est dû à
la récente émergence de son objet d’étude. En effet, les littératures postcoloniales sont
directement ou indirectement le produit de la colonisation et dont l’existence pour l’essentiel
d’entre elles n’avait pas eu lieu avant le vingtième siècle. En second lieu Moura nous
renseigne sur l’intérêt que le postcolonialisme porte aux conditions de production de ces
littératures c’est-à-dire « [...] les conditions matérielles et humaines vécues par les écrivains,[...]. »11,
il s’agit du champ littéraire qui domine la production de l’œuvre à savoir la vie de l’auteur, les
institutions concernées et tout ce qui constitue l’univers extérieur qui enveloppe la production
de l’œuvre et qui entretient avec elle des rapports plus ou moins directes. Au demeurant les
conditions socio-culturelles dans lesquelles l’œuvre s’ancre représentent le référent culturel de
l’œuvre postcoloniale et dans ce cas-là celle-ci se distingue des autres littératures
non-postcoloniales par une mixité culturel dont l’un (le référent culturel) a été hérité de
l’ancien colonisateur et l’autre autochtone.
On doit également signaler que le postcolonialisme porte un intérêt particulier aux
écrits coloniaux et pas seulement à ceux des colonisés ou ex-colonisés car d’une manière ou
d’une autre ceux-là (les colonisateurs) ont été eux aussi influencé à leur tour par les dominés et
leur cultures, à cet égard rien n’est plus révélateur que les écrits exotiques qui porte en eux
l’image que se fait l’européen des autres cultures et peuples les mythifiant ou tout simplement
les dévalorisant. C’est dans ce sens que Saïd a mené sa réflexion en déconstruisant le canon
occidentale de représentation de l’autre et en portant le soupçon sur les théories esthétiques
européennes surtout les orientalistes.
Reste à savoir que la théorie postcoloniales est en continuelle formation « [...] la
démarche postcoloniale, loin de correspondre à un système clos, est en formation, [...] »12 en raison
des enrichissements et des apports venus d’horizons divers, ainsi que les désaccords et les
controverses entre chercheurs dont elle fait l’objet, elle est pour reprendre le terme de
Jacqueline Bardolph un « chantier »13 dont les concepts et les notions n’en sont pas encore
définis avec précision. On peut dire que ce statut problématique et controversé des études
postcoloniales ajouté à leur origine anglo-saxonne a fortement retardé leur intégration aux
horizons de recherches et aux préoccupations des universités françaises, il a fallut attendre
1999 pour qu’un premier livre Littérature francophone et théorie postcoloniale de Jean-Marc
Moura tente un premier mariage entre les études postcoloniales et la francophonie littéraire et
ouvre des pistes pour une théorie postcoloniale francophone.
Pour une théorie postcoloniale francophone
Dans un article intitulé Postcolonialisme et comparatisme publié sur le site
vox-poetica, Jean-Marc Moura attire l’attention sur l’intérêt que représente le transfert des
études postcoloniales de leur contexte d’origine c’est-à-dire le monde anglo-saxon au champ
francophone :
« Si elles perdent en quittant leur contexte d’origine une partie de leur force politique qui y
motiva leur irruption, les « théories voyageuses » (Edward Saïd) peuvent aussi gagner à
l’arrivée une puissance nouvelle, grâce à des décalages féconds entre champs d’origine et
d’accueil. » 14
Il est vrai que malgré les multiples similitudes entre les productions littéraires
postcoloniales anglophones et les productions francophones, celles-ci se distinguent par un
certain nombre de traits qui lui sont propres, rendant quelque peu inopérante la transposition
littérale de l’approche postcoloniale anglo-saxonne sur les littératures francophones. Ce
décalage qui appelle à l’acclimatation et à l’adaptation de ce type d’étude, « [...] son importation
dans le domaine francophone détermine une série d’inflexions critiques [...]. »15, constitue un
enrichissement et une source de diversification féconde pour les études postcoloniales dans
leur ensemble. C’est en gros ce que nous dit Moura dans le passage su cité comme quoi la
théorie postcoloniales gagnerait en puissance à son arrivé dans le monde littéraire
francophone.
Toutefois cet intérêt que représente l’accouplement de la notion du postcolonialsime et
de la francophonie ne fait pas l’unanimité parmi les universitaires français. Ainsi Jean-Louis
Joubert ne dira-t-il pas au sujet de la notion du postcolonialisme que «[...] c’est une notion dont
je n'ai pas encore vu l'efficacité théorique. Je la vois comme classificatrice, nominaliste. »16. Par
ailleurs nombreux sont les écrivains francophones, pour qui cette nouvelle approche est
réductrice en ce qu’elle les rapporte exclusivement à leur condition postcoloniale « Nous
n'existerions que parce qu'il y a eu la colonisation. »17, on comprend bien les réticences de ces
écrivains francophones, leur travail d’écriture et la littérarité de leur écrits seront relégués au
second plan pour ne mettre l’accent que sur le phénomène qui a suscité ces productions
c’est-à-dire la colonisation, c’est contre quoi Jean-Louis Joubert met en garde « Il ne faut pas
mettre la notion de colonialisme à toutes les sauces. »18. Comment alors contourner ces obstacles
en vue d’intégrer les questionnements postcoloniaux au champ des études littéraires
francophones, pour ce faire Jean-Marc Moura propose de croiser les deux notions celle de la
francophonie et celle du postcolonialisme, le résultat de ce croisement est une première
différence qui apparait, entre la francophonie qui « [...] coupe les littératures de leur
environnement socioculturel pour privilégier le médium linguistique (et le rapport à l’ancienne
métropole coloniale)[...] »19 , et la théorie postcoloniale qui « [...] insiste sur une détermination
historique (et l’affirmation d’une autonomie politique et culturelle) [...] »20, cette différence donne
lieu à quatre ordre de questionnements parfois concomitants :
L’identification des littératures postcoloniales
Lorsque les littératures francophones sont prises en charge par la théorie postcoloniale,
elle le sont sous l’angle de ce que Moura appelle la « détermination historique » c’est-à-dire la
mise en relief du fait colonial dans ce type de littérature, ce qui offre un intérêt majeur dans la
distinction entre francophonie européenne telle les littératures de la Belgique francophone et
de la suisse romande qui n’ont pas connu l’expérience de la colonisation, ainsi que le cas du
Québec qui est à ce titre un cas particulier en raison d’un certain nombre de facteurs et de
conditions qu’il serait long d’exposer ici, et entre les littératures francophones des
ex-colonisés comme celle de l’Afrique noire, du Maghreb, de l’océan indien, ... etc.
Cependant de la littérature française qui représente le centre ne sera retenu dans les
préoccupations postcoloniales que celle des écrivains coloniaux comme ceux par exemple que
nous avons exposé au chapitre premier dans La littérature algérienne des français.
Prises sous cet aspect (le fait colonial), les littératures francophones développent une
autre spécificité par rapport aux autres littératures, c’est qu’elles s’insèrent dans une
problématique transnationale c’est-à-dire qu’elles dépassent leur propre cadre national
contrairement aux autres engagées dans une problématique nationale par exemple la littérature
nationale française ou belges.
On arrive donc à l’identification des littératures francophones postcoloniales grace à la
prise en compte du fait colonial, qui engendre par la suite chez ces mêmes littératures le
développement d’une problématique transnationale par différenciation des autres
problématiques nationales des littératures francophones européennes ou de la littérature
hexagonale. On peut également identifier ces littératures en faisant appel à la notion de
surconscience linguistique chez les écrivains francophones « conscience de la multiplicité des
langues, expérience d’une manière d’éclatement du discours, marqué par la diglossie et le métissage
[...]. »21 , ce sentiment de co-présence de deux langues voir plus chez l’écrivain francophone
sera perceptible dans ses textes par exemple les arabismes chez Sansal à commencer par le
titre de notre corpus Harraga, ce qu’on trouve pas dans les écrits caractérisés par un
monolinguisme relatif en France par exemple. C’est ainsi que les littératures francophones
d’Afrique, des Antilles, ... etc. se verront assignés leur statut postcolonial.
Esthétique et contexte socio-culturel
Selon Moura il s’agit d’une socio-critique qui privilégie le critère culturel dans les
productions francophones. L’une des caractéristiques les plus apparentes des œuvres
francophones postcoloniales et plus généralement l’ensemble des productions postcoloniales,
c’est leur branchement sur un contexte socio-culturel plus ou moins autochtone déveleppant
ainsi une esthétique de résistance face au model culturel occidental. Seulement pour des
raisons historico-politiques bien connues, à savoir la colonisation ou même des raisons plus
actuelles tel le néocolonialisme ou la mondialisation dont la domination politique, économique
mais aussi et surtout culturelle est toujours celle de l’occident affecte considérablement ce
contexte socio-culturel à divers degrés donnant lieu à une sorte de « Sous-culture spécifique en
ce qu’elle n’est ni européenne ni africaine, [...]. »22, en tant que tel et par conséquent l’auteur
francophone se retrouve face à une impasse ; « [...] définissant des conditions particulières de
création. Elle pousse l’écrivain à une écriture du mimétisme [...] ou du documentaire [...]. »23, c’est le
cas par exemple des débuts de la littérature francophone algérienne, que nous avons vu plus
haut dans le premier chapitre, celle de l’assimilation et du mimétisme suivie de la dite
littérature ethnographique, on pourrait même dire la même chose à propos de la littérature
francophone algérienne des années quatre-vingt dix où les événements tragiques ont fait d’elle
une littérature de témoignage.
Cette approche du critère culturel comporte un grand risque pour les littératures
postcoloniales. En effet, le travail d’écriture et la littérarité de ces œuvres seront relégués au
second plan pour le compte du contenu comme le fait remarquer Charles Bonn :
« Un survol de la majorité des recensions critiques comme des travaux universitaires sur
ces écrivains montre que, le plus souvent le travail d’écriture est ignoré ou gommé au profit
du contenu. »24
On voit bien que ce type de lecture installe les littératures francophones postcoloniales
dans la catégorie du documentaire et de l’informatif, les privant de la sorte de la
reconnaissance de leur littérarité, voir même contester par la suite leur statut de littérature.
Les poétiques postcoloniales
Jean-Marc Moura prend soin d’utiliser « poétiques postcoloniales » au pluriel, car
selon lui malgré la vocation généralisante de la critique postcoloniale, celle-ci : « [...], rend
justice à la diversité des situations linguistiques et créatrices [...]. »25. Il s’agit de répondre à des
exigences de terrain, les conditions de production littéraire au sein même de l’espace
francophone diffèrent d’une région à l’autre en fonction du référant socio-culturel, ajoutons à
cela l’usage du français qui n’est pas le même chez un écrivain algérien par exemple Kateb
que chez un écrivain malgache ou antillais, c’est à quoi répond la marque du pluriel dans
« poétiques postcoloniales », à chaque situation de création particulière correspond une
poétique particulière tout en ayant des axes communs pour assurer ce qu’on pourrait appeler
l’unité dans la diversité.
L’étude de la poétique postcoloniale mérite une plus grande attention de notre part
c’est pourquoi nous allons nous y attarder un peu. On pourrait se demander d’emblé à quoi
consiste l’étude d’une telle poétique, quelles sont les dimensions prises en charge par elle dans
les textes postcoloniaux francophones. C’est à quoi nous répond Moura dans le passage
suivant :
« Une étude de poétique postcoloniale se concentre [...] sur la situation d’énonciation que
s’assigne l’œuvre elle-même (situation que l’œuvre présuppose et qu’en retour elle
valide), et dont l’ensemble des signes déchiffrables dans l’œuvre peut être appelé la
scénographie. Celle-ci articule l’œuvre et le monde et constitue l’inscription légitimante d’un
texte. »26
Ainsi l’étude de la poétique postcoloniale est cadrée sur la situation d’énonciation que
l’œuvre construit par elle même et non pas sa situation d’énonciation c’est-à-dire le concept «,
[...] linguistique transféré au plan socio-historique, [...]. »27. Cette situation d’énonciation
construite par l’œuvre développe des signes repérables qui peuvent être appelés scénographie,
un concept relevant du domaine de l’analyse du discours et qui a été développé par Dominique
Maingueneau chez qui elle est : « A la fois condition et produit, à la fois "dans" l'œuvre et "hors"
d'elle, cette scénographie constitue un articulateur privilégié de l'œuvre et du monde. »28. Ensuite le
concept de scénographie a été repris par Jean-Marc Moura pour le compte de la théorie
postcoloniale francophone comme le fait remarquer Charles Bonn :
« Il faut peut être préciser que la notion de scénographie postcoloniale, et la relation binaire
qu’elle suppose, ont surtout été développés par Moura, à la suite de Maingueneau, alors que
les anglo-saxons développent davantage la notion d’hybride, ou du moins celle de
l’entre-deux, [...]. »29
On voit bien qu’il s’agit de théorie postcoloniale francophone et d’un appareillage
conceptuel nouveau, c’est en gros ce que nous avons exposé un peu plus haut au sujet de
l’acclimatation des études postcoloniales au champ francophone. L’intérêt de l’étude
postcoloniale de la scénographie des œuvres francophones réside dans le fait que celles-ci
« [...] s’inscrivent dans une situation d’énonciation (réelle) où coexistent des univers symboliques
divers [...]. »30, l’un de ces univers symbolique représenté est hérité de la colonisation, tandis
que l’autre est autochtone. Moura nous apprend par la suite que « dans cette situation de
coexistence, la construction par l’œuvre de son propre contexte énonciatif est à la fois plus complexe et
plus importante [...]. »31, ce qui semble évident lorsqu’on se réfère à l’ancrage référentiel de ces
œuvres. Mais la scénographie ne se résume pas uniquement à la construction intrinsèque de la
situation d’énonciation par l’œuvre, elle est aussi « [...] dominée par la scène littéraire, qui confère
à l’œuvre son cadre pragmatique, associant une position d’ « auteur » et une position de « public »,
[...]. »32, et dans le cas de l’écrivain francophone « [...], il s’agit d’établir son texte dans un milieu
instable [...]. »33, à commencer par le plan linguistique qu’on sait très bien qu’il est caractérisé
par l’hétérolinguisme chez un public récepteur mixte comme c’est le cas pour Sansal, l’autre
question à laquelle fait face l’écrivain francophone consiste à faire reconnaitre son texte « [...]
sur une scène littéraire occidentale qui lui est peu propice.»34, ainsi l’ancienne puissance coloniale
devient le centre de reconnaissance et de consécration des productions littéraires provenant de
la périphérie avec tout l’arsenal de stéréotypes et d’idées préconçues que peut avoir le canon
occidental (principalement la France) à l’égard de ces productions.
La scénographie que développe l’œuvre postcoloniale francophone et dont le principal
objectif est de répondre à toutes les exigences que nous avons exposé ci-dessus, suscite un
certains nombre de stratégies et d’options formelles dont la description et l’étude « [...] fondent
le projet d’une poétique postcoloniale. »35.
Jean-marc Moura nous renseigne que l’étude de la poétique postcoloniale touche à
deux domaines :
« [...] en amont de la scénographie, les stratégies visant à articuler l’entreprise d’écriture
sur une culture, un mouvement collectif, une théorie et à la situer par rapport au champ
littéraire occidental, [...]. »36
C’est ce que Charles Bonn appelle la scénographie externe, appellation que nous
retiendrons désormais dans ce cours, le second domaine est en aval : « [...], la scénographie
postcoloniale proprement dite. »37 , que Charles Bonn lui réserve l’appellation de scénographie
interne. Mais avant d’exposer les grandes orientations théoriques de la poétique postcoloniale
nous passerons brièvement en revu la scénographie en analyse du discours.
La scénographie en analyse du discours
Nous avons déjà signalé que le concept de scénographie relevait au départ du domaine
de l’analyse du discours, où il a été forgé par l’imminent analyste du discours le professeur
Dominique Maingueneau dans son ouvrage ; Nouvelles tendances en analyse du discours paru
en 1987 , pour réapparaitre ensuite dans différents ouvrages du même auteur tel ; Le contexte
de l’œuvre littéraire ; Enonciation, écrivain et société (1993), ou encore ; Le discours
littéraire ; Paratopie et scène d’énonciation (2004)38, on se demande alors qu’entend
Maingueneau par la scénographie ?
La scénographie ou scène d’énonciation d’une œuvre est « A la fois condition et produit,
à la fois "dans" l'œuvre et "hors" d'elle, cette scénographie constitue un articulateur privilégié de
l'oeuvre et du monde. »39, condition parce qu’elle légitime l’inscription du texte dans le monde,
et produit parcequ’elle est présupposée par l’œuvre qui définit le statut d’énonciateur et celui
du coénonciateur, ainsi que l’ancrage spacio-temporel de l’énonciation ce que Maingueneau
appelle topographie et chronographie : « [...] à partir desquels se développe l’énonciation. »40, ce
qui l’installe à l’intérieur de l’œuvre, mais elle est aussi " hors" l’œuvre :
« La scénographie d'une œuvre est elle-même dominée par la Scène littéraire. C'est cette
dernière qui confère à l'œuvre son cadre pragmatique, associant une position d'"auteur" et
une position de "public" [...]. »41
Nous avons déjà dit que la scénographie constitue l’inscription légitimant d’un texte,
c’est-à-dire son insertion dans le champ littéraire (scène englobante), celle-ci correspond dans
notre étude à ce qu’on a appelé plus haut la scénographie externe à laquelle on rattache
également la scène générique qui est « [...] définit par les genres de discours particuliers. »42, le
roman, le théâtre par exemple chacun d’eux implique une scène spécifique, définit son mode
de circulation ainsi que le support matériel qui diffère d’un genre de discours à un autre.
Reste à savoir que la scénographie s’identifie ; « sur la base d’indices variés repérables
dans le texte ou le paratexte, [...]. » 43, on dispose donc d’un certains nombre d’indice
repérable dans le texte ou le paratexte de l’œuvre qui nous aident à identifier la scénographie.
L’œuvre et le champ littéraire (la scénographie externe)
C’est là le premier domaine auquel s’intéresse la poétique postcoloniale, il est à noter
que l’articulation de l’œuvre postcoloniale francophone sur le monde ne va pas de soi, il s’agit
en réalité d’un processus de légitimation complexe qui répond à un nombre considérable
d’exigences, forçant d’un coté l’auteur à adopter des stratégies qui vise à rendre possible
l’inscription de son texte dans le monde, et de l’autre intégrer le champ littéraire qui préexiste
à l’œuvre mais qui contribue d’une manière ou d’une autre à son établissement. Il est question
ici de la scénographie externe de l’œuvre postcoloniale, comment dans ce cas là l’œuvre
parvient-elle à s’articuler sur son monde ?
Répondre à cette question implique la convocation d’un certain nombre d’aspects, à
commencer par l’esthétique de la résistance, l’une des caractéristique majeures des littératures
postcoloniales surtout celles écrites avant les indépendances, cette résistance vise en fait la
défense et l’illustration de la culture autochtone dévalorisée face à l’imposant et glorieux
model culturel européen. Aussi paradoxale que cela puisse paraitre cette esthétique de la
résistance et cette volonté de ressusciter une culture originelle a été inspiré par les travaux et
les recherches des anthropologues européens sur les civilisations des peuples auxquels
appartiennent ces auteurs, comme ce fut le cas de la négritude par exemple. Pour Moura :
« Cette articulation de la création sur une anthropologie [...] reçoit dans les œuvres la
formes d’un dispositif poétique de soudure [...], qui a pour horizon la fondation d’une
communauté. »44
C’est exactement ce qui s’est passé avec la négritude où certains ethnologues
européens ont encouragé les noirs de tous les pays à « [...] se sentir membre d’une communauté
négro-africaine culturellement homogène. »45, la littérature devient alors un moyen d’existence
culturelle et d’affirmation identitaire d’une communauté longtemps dévalorisée et considérée
comme primitive.
L’autre aspect consiste à ce que peuvent avoir les anthologies de ces œuvres comme
effet sur la construction de leur lieu d’énonciation. En effet, l’anthologie comme le fait
remarquer Moura est « [...] un moyen dynamique de construire le lieu d’énonciation d’une
œuvre. »46, c’est-à-dire que la construction du lieu d’énonciation par l’œuvre est influencé par
les œuvres qui proviennent naturellement du même espace qu’elle, qui lui préexistent et qui
sont regroupées dans des anthologies, l’exemple des anthologies négro-africaines sont sans
doute les plus parlante à cette égard. Cependant l’intérêt des anthologies ne se résume pas
uniquement à influencer la construction d’un lieu d’énonciation d’une œuvre, elles visent en
premier lieu la reconnaissance de l’œuvre postcoloniale sur la scène occidentale, même si
celle-là ne figure pas dans une anthologie. En effet, par les anthologies on dote un espace
périphérique d’une qualité précieuse, c’est la reconnaissance que cette espace est producteur
de littérature et par conséquent les œuvres en provenance de cet espace seront considérées
comme telle.
Le dernier aspect est ce que Moura appelle « l’accompagnement théorique », il s’agit
pour l’écrivain postcolonial, en raison de sa situation périphérique, de s’exprimer sur sans
cesse sur sa création, de donner des explications et de dévoiler le sens de son œuvre pour des
publics dont l’horizon d’attente doit être en quelque sorte préparer pour recevoir son œuvre,
ceci s’accomplie par différent moyens tels les interview journalistiques, les soirées littéraire ou
encore l’organisation de conférences. L’accompagnement théorique concerne également le
discours critique sur ce type de production, dans le cas des littératures francophones
postcoloniales, il s’agit du discours critique des deux coté de la rive méditerranéenne, à titre
d’exemple on cite pour la littérature maghrébine francophone des noms de critiques comme
Abdelkebir Khatibi (1938-), Ahmed Lanasri (1947-), et de l’autre coté de la rive ; Jacqueline
Arnaud (1934-1987), Jean Déjeux (1921-1993), Charles Bonn (1942-), ...etc. pour n’en citer
que les plus illustres.
C’est ainsi que l’œuvre postcoloniale francophone s’articule sur son monde par le biais
de la scénographie externe dont nous avons abordé les principaux aspects.
La scénographie postcoloniale (scénographie interne)
Le deuxième domaine qu’interroge la poétique postcoloniale est la scénographie
interne aux œuvres postcoloniaux, il s’agit de la construction par celles-ci de leur propre
contexte énonciatif, contexte qui constitue le support de la coexistence des univers
symboliques différents, on pourrait donc se demander sur quels axes se positionne l’œuvre
pour construire son propre cadre énonciatif ?
Jean-Marc Moura, nous apprend qu’il s’agit de trois principaux axes selon lesquels
l’œuvre postcoloniale présuppose et construit son contexte énonciatif. Au delà de ces trois
axes, Moura explore une autre piste dans la scénographie postcoloniale, qui consiste à prendre
en considération une donné importante des œuvres postcoloniales, celle de l’hybridité
générique.
Il s’agit en premier lieu de ce que Moura appelle « Une voix des limites »47, comme
tout texte l’œuvre postcoloniale est rapportée « [...], à une origine énonciative, à une voix qui
atteste ce qui est dit. »48, ça pourrait être le personnage principal, ou l’auteur lui-même qui
raconte l’histoire. La manière dont la scénographie gère son rapport à cette voix est appelée
l’ethos, comme le note Moura : « L’ethos peut être tenu pour la manière dont la scénographie gère
son rapport à cette voix. »49. Dans les œuvres postcoloniales cette voix est généralement
assignée à un personnage typique, exemple ; griot africain, conteur arabe ou tout simplement
un personnage représentatif d’une catégorie dominée, ... etc. Face à la domination du
colonisateur ou encore les nouveaux puissants qui lui ont succédé après les indépendances,
cette voix est naturellement précaire, elle amenée pour compenser sa précarité à s’exprimer
d’une manière (L’ethos) plus éclatante, caractérisée par une forte sensibilité, c’est-ce qui
explique selon F. Fanon le : « [...] style heurté, fortement imagé [...]. »50 de l’intellectuel colonisé,
remarque qu’on peut généraliser sans risque aux autres opprimés qui se retrouvent dans des
situations de dominés et pas seulement les intellectuels colonisés, par exemple les opposants
aux régimes corrompus et totalitaires qui ont succédé aux colonisateurs ou encore les femmes
dans les sociétés plus masculines. Cette voix selon Moura est celle d’un personnage
problématique, elle est « [...] située sur une limite, une frontière renvoyant à une fondamentale
précarité liée aux bouleversements coloniaux puis postcoloniaux [...]. »51.
Le second axe renvoie à la construction d’un espace de coexistence par l’œuvre
postcoloniale, il s’agit de la manière selon laquelle l’œuvre élabore son espace d’énonciation,
selon Moura : « L’œuvre francophone construit d’une manière insistante son espace d’énonciation :
c’est l’un des signes les plus manifestes des littératures coloniales et postcoloniales. »52, cette
insistance vise rien moins qu’une inscription sur un lieu d’une culture ancestrale. Annexé à
l’empire colonial ce lieu se voit envahi et investi par la culture importée du dominateur, qui en
s’appropriant ce lieu impose sa culture et écarte du coup la culture autochtone. L’œuvre
postcoloniale tente ainsi par une définition forte de l’espace d’énonciation53 d’établir des liens
entre une culture originelle et un lieu, une manœuvre par laquelle l’œuvre tente de se
réapproprier et de récupérer ce lieu. En ce faisant, l’espace d’énonciation de l’œuvre
postcoloniale devient un lieu de coexistence entre univers symboliques différents renvoyant
chacun à une culture différentes dont l’une a été importée et imposée à ce lieu et l’autre
autochtone réinvestie dans un lieu qui lui revient de droit. Mais cela n’exclu pas qu’il y ait des
œuvres postcoloniales qui tentent d’effacer tout lien de son origine avec cet espace, elles
visent « [...] en effet rien moins qu’une inscription dans la tradition européenne, [...]. »54, ceci est très
fréquent surtout en période coloniale et qu’on peut également rencontrer des productions
d’après les indépendances, notamment chez les nostalgiques de l’époque coloniale. Cet espace
d’énonciation correspond à ce que Maingueneau appelle la topographie.
Le troisième et dernier axe désigne ce que Moura appelle : la recherche d’une
continuité temporelle :
« L’œuvre postcoloniale veut s’inscrire dans le temps dynamique de la recherche, entre
tradition culturelle autochtone et tradition littéraire européenne. Elle insère par là son
énonciation dans une temporalité de l’appropriation active. »55
Il est question ici d’une recherche et d’une exploration du passé en vue de renouer avec
les traditions culturelles des origines mais aussi d’intégrer ce passé à la vie du présent, un
présent marqué surtout par la domination culturelle du colonisateur, ainsi l’énonciation de
l’œuvre postcoloniale se branchera sur le temps du ressourcement et de l’appropriation, ce
temps de l’énonciation désigne la chronographie de l’œuvre. Pour Moura cette recherche et
cette exploration du passé donnent lieu à « Trois types narratifs importants :
- la réinterprétation d’anciennes luttes capables d’inspirer le présent ...
- le récit de la communauté perdu, insistant sur la plénitude de la vie traditionnelle ...
- ce qu’on peut appeler « l’autobiographie symbolique » au sens où l’auteur, racontant son
passé, résume par là l’accès de tout un peuple à l’indépendance ... »56
On voit bien que la référence au passé vise à éclairer le présent, l’inspirer et
probablement trouver des solutions à ses difficultés, ainsi que la tentative de reconstituer une
communauté dispersée cherchant à trouver un appui dans le passé de celle-ci, enfin par le
recours à l’autobiographie, l’auteur devient une figure représentative de l’histoire d’une
collectivité.
Selon Moura : « L’hybridité générique semble la règle pour les œuvres postcoloniales,
[...]. »57 Il s’agit donc d’une remise en question de la typologie des genres héritée de la
tradition littéraire occidentale, car on sait bien que les genres habituels tels le roman ou le
théâtre se sont développés essentiellement en occident et par la suite importés dans les pays
colonisés. Moura affirme que cette donné suggère de nombreuses orientations d’études :
« - passage d’un genre ou d’une forme littéraire autochtone à un genre ou une forme
occidentaux ...
- appropriation d’un genre littéraire occidental ... conduit souvent à une hésitation
générique ...
- inscription de l’œuvre dans une tradition littéraire francophone [...] : le cas le plus net
s’observe sans doute dans les multiples romans maghrébins sollicitant Nedjma de Kateb
et attestant ainsi son statut de récit fondateur. »58
En raison du cheminement différent dans le développement de la tradition littéraire
autochtone et celle européenne, la typologie des genres respective n’est pas la même, face à
cette situation s’offre à l’auteur postcolonial, qui écrit dans la langue de l’autre et qui adresse
une grande part de ses écrits à cet autre, l’option de passer à ses genres et de les adopter s’il
veut que son œuvre soit plus proche de l’horizon d’attente du public étranger. Ce passage
qu’on peut considérer comme une sorte d’appropriation n’est pas pour autant sans
conséquences, car il comporte un certains nombre d’infléchissements génériques, dû
certainement à des calques qui s’opèrent entre les genres propres de l’auteur et les genres
seconds ou importés, on imagine bien les hésitations génériques que ressente l’auteur
postcolonial dans de telles circonstances. L’auteur postcolonial peut encore, et ceci en dépit de
la relative récente émergence des littératures francophones, s’inscrire dans la lignée de
celles-ci, Moura nous cite l’exemple de Nedjma de Kateb, qu’il est vrai que beaucoup
d’écrivains maghrébins s’en réclament à commencer par l’un des plus illustres à savoir Rachid
Boudjedra.
A noter également que l’étude de la poétique postcoloniale s’intéresse à tout ce que le
texte postcoloniale ou le paratexte peuvent offrir comme indice à cette égard, comme le
souligne Moura : « L’étude postcoloniale s’attache aux indices textuel mais aussi au paratexte
[...]. »59. Ainsi l’hybridité générique instaure ce que Moura appelle un : « [...] débat intertextuel
entre la tradition littéraire générique occidentale et la tradition autochtone, [...]. »60 , ce qui constitue
une richesse considérable pour ces littératures ainsi que pour l’ensemble de la littérature
mondiale, en inventant des formes nouvelles et des genres hybrides ces littérature stimulent les
théories esthétiques traditionnelles et les oblige à changer leur mode de lecture et leur
conception du fait littéraire.
La rencontre avec d’autres champs critiques
Nous arrivons au quatrième ordre de questionnement né du croisement de la
francophonie et des études postcoloniales. Nous savons déjà que la naissance de la théorie
postcoloniale a eu lieu d’abord dans le monde anglo-saxon et qu’en raison des multiples
similitudes entre son objet d’étude et celui des littératures francophones, leurs rencontres
devrait en principe s’effectuer sans problème, ce qui, nous l’avons vu, n’est pas tout à fait le
cas en raison des réserves émises par quelques universitaires français et auteurs francophones.
Mais les études postcoloniales, malgré les obstacles et les difficultés, tendent aujourd’hui à
s’imposer dans les études francophones, car plus en phase avec l’actualité politique et
culturelle d’un monde cosmopolite qui se rapproche de plus en plus dans une logique de
globalisation sans frontières. Les littératures francophones pourront également croiser, outre
les littératures anglophones, les littératures hispanophones, lusophones et plus largement
toutes les littératures europhones dans une perspective comparatiste, faisant du fait colonial
commun à toutes ces productions une clé d’entrée puissante à une meilleurs compréhension de
la spécificité d’un type de littérature dont les stratégies discursives, les modes de
représentation et le fonctionnement ne répondent plus aux exigences et aux modes de lectures
des théories occidentales traditionnelles, les contraignant ainsi à une révision et une remise en
question de leur conception du fait littéraire.
Nous avons également vu que le postcolonialisme rencontre les préoccupations du
postmodernisme tout en marquant ce qui le distingue en ce qu’il interroge une expression
artistique récente liée au phénomène de colonisation.
On perçoit dès lors tout l’intérêt que représentent les études postcoloniales pour les
littératures francophones, en ce qu’elles rendent justice aux conditions particulières de
productions de celles-ci, leur enracinement socio-culturel, la prise en compte de leur
dimension politique et la lecture qu’elles en font à la lumière des faits historiques. Sans
oublier les apports d’autres disciplines voisines tel l’analyse du discours littéraire.