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Chapitre 1 Une Vie Tragique

La vie de Dietrich Bonhoeffer est marquée par le tragique, notamment par sa mort à 39 ans dans un camp de concentration après une parodie de procès, ainsi que par les pertes tragiques de sa famille durant la guerre. Malgré ses efforts pour maintenir une Église fidèle et résister au nazisme, il n'a pas réussi à accomplir ses missions, laissant derrière lui une œuvre théologique puissante. Son parcours, de sa jeunesse à Breslau à ses études en théologie, révèle une évolution de ses idées, influencées par des rencontres et des événements historiques.

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Chapitre 1 Une Vie Tragique

La vie de Dietrich Bonhoeffer est marquée par le tragique, notamment par sa mort à 39 ans dans un camp de concentration après une parodie de procès, ainsi que par les pertes tragiques de sa famille durant la guerre. Malgré ses efforts pour maintenir une Église fidèle et résister au nazisme, il n'a pas réussi à accomplir ses missions, laissant derrière lui une œuvre théologique puissante. Son parcours, de sa jeunesse à Breslau à ses études en théologie, révèle une évolution de ses idées, influencées par des rencontres et des événements historiques.

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com

Une vie
Chapitre 1

tragique
Une vie tragique

Toute la vie de Dietrich Bonhoeffer semble placée


sous le sceau du tragique. Le simple fait qu’il soit mort à
trente-neuf ans, pendu au gibet dans un camp de concen-
tration, après une parodie de procès, suffirait à l’indiquer.
Mais d’autres éléments renforcent cette évidence.
C’est en premier lieu toute sa famille qui paiera un
lourd tribut à la folie meurtrière des hommes : l’un de ses
frères aînés, Walter, meurt à dix-neuf ans dans les derniers
combats de la guerre de 1914-1918. Un autre de ses frères,
Klaus, est assassiné par la Gestapo à l’âge de quarante-
quatre ans, en raison de son engagement dans la résistance
après d’horribles tortures ; quelques heures avant sa mort, il
écrira sur un bout de papier ces mots terribles : « Je n’ai pas
peur d’être pendu, mais je voudrais ne plus jamais revoir
ces visages… ce degré de dépravation… Je préfèrerais mou-
rir plutôt que revoir ces visages… J’ai vu le diable, je ne
l’oublierai pas ». Deux beaux-frères de Dietrich Bonhoeffer
– Hans von Dohnanyi et Rüdiger Schleicher – mourront

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Dietrich Bonhoeffer

aussi pour avoir comploté contre l’État nazi. Quant à sa


fiancée, Maria von Wedemeyer, elle perdra coup sur coup
son père et son frère sur le front russe, avant de perdre son
cher Dietrich.
Cette tragédie se renforce d’une série de cruelles
ironies de l’histoire. Dietrich Bonhoeffer est évacué de
Buchenwald huit jours avant la libération de ce camp. Il
est transféré à Flossenbürg, où il meurt douze jours avant
l’arrivée des Alliés, un mois avant la fin de la guerre. Sa
fiancée le cherche à Flossenbürg alors qu’il est encore à
Buchenwald, et ils se croisent sans le savoir. Enfin, comme
nous le verrons, l’homme qui est sans doute partiellement
responsable de l’échec de la mission de Bonhoeffer, sera
aussi le dernier témoin de sa vie ; il survivra à la guerre, et
c’est à lui que nous devons un précieux témoignage sur les
ultimes journées du théologien.
La dimension tragique de la vie de Dietrich Bon-
hoeffer tient en effet à l’insuccès de ses principales entre-
prises : maintenir une Église fidèle à Jésus-Christ au milieu
de la tourmente ; former des pasteurs confessants ; enrayer
la montée vers la guerre ; organiser une large résistance au
pouvoir totalitaire nazi ; et enfin, éliminer Hitler. Tout cela
tourne au fiasco.

Dietrich Bonhoeffer est mort sans avoir accompli


une seule des missions qu’il avait reçues ou qu’il s’était
conférées à lui-même. Il nous laisse néanmoins une œuvre
écrite d’une puissance inégalée. Avant d’explorer sa pen-
sée théologique et éthique, nous irons à la rencontre de
l’homme, en le suivant pas à pas à travers les aléas d’une
existence tragique.

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Une vie tragique

Une jeunesse allemande : Breslau, Berlin


(1906-1922)

Breslau est une belle cité de basse Silésie, arrosée par


le fleuve Oder, aux berges verdoyantes. La ville a porté ce
nom de 1741 à 1945 ; elle se situe aujourd’hui en Pologne,
suite à la dégermanisation de cette région au terme de la
seconde Guerre mondiale, et s’appelle à présent Wrocław
(prononcer « vrotswaf », en roulant le « r », et ne pas oublier
de barrer le « ł » à l’écrit !) C’est là que naît Dietrich Bon-
hoeffer en 1906. Breslau a donné naissance à trois autres
grands personnages du monde intellectuel : le théologien
protestant Friedrich Schleiermacher en 1768, la philosophe
et théologienne catholique (d’origine juive, et morte à Aus-
chwitz) Edith Stein en 1891, et le philosophe Günther An-
ders (premier mari de Hannah Arendt, et précurseur de
l’écologie politique) en 1902.
La maison natale de Dietrich Bonhoeffer (située ul.
Bartla 7), entourée d’un parc, devenue un petit hôtel fami-
lial, peut aujourd’hui être visitée. Une plaque commémora-
tive, en polonais et en allemand, rappelle sobrement qu’« en
cette maison est né, le 4 février 1906, Dietrich Bonhoeffer,
théologien protestant et membre de la résistance allemande
contre le nazisme, mort au camp de concentration de Flos-
senbürg, le 9 avril 1945 ». Dietrich Bonhoeffer est égale-
ment évoqué par un autre témoignage, au cœur de la vieille
ville de Wrocław : sur le parvis de l’église sainte Elisabeth,
passée à la réforme luthérienne en 1525 et redevenue ca-
tholique en 1946, consacrée par Jean-Paul II en 1998, se
trouve une étrange statue du martyre de Bonhoeffer, à ge-
noux, sans tête ni bras… Il s’agit en fait d’une copie dont
l’original est à Berlin, près de la Zionskirche (église de Sion).

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Dietrich Bonhoeffer

Dietrich Bonhoeffer grandit dans un milieu luthé-


rien de la haute bourgeoisie cultivée. Son père, Karl Bon-
hoeffer, originaire du Wurtemberg, est un neurologue re-
nommé, professeur de psychiatrie à l’Université de Breslau.
Sa mère, Paula, née von Hase, est issue d’une famille de
pasteurs ; son propre père finit sa carrière comme profes-
seur de théologie à Breslau. Le foyer Bonhoeffer compte
huit enfants : Dietrich et sa sœur jumelle Sabine sont les
sixième et septième. Leur mère consacre une bonne part
de son temps à s’en occuper et à les instruire à domicile, en
sa qualité d’enseignante diplômée ; elle est aidée par cinq
employés de maison, auxquels s’adjoint un chauffeur.
Karl Bonhoeffer est nommé en 1912 à l’Université de
Berlin, et la famille s’installe alors dans la capitale, d’abord
Brückenallee, près de la gare Bellevue, puis Wangenheims-
trasse 14, dans le quartier résidentiel de Grunewald. Dans
le monde médical, la réputation du père de Dietrich Bon-
hoeffer ne cesse de se confirmer. Un grand hôpital psy-
chiatrique et une station de métro portent d’ailleurs au-
jourd’hui son nom. On reçoit à la maison savants, artistes
et musiciens. Les parents acquièrent également une mai-
son de vacances à Friedrichsbrunn, dans le massif du Harz
oriental : les enfants y viennent en été, et s’y considèrent
comme au paradis ; une fois devenu pasteur, Dietrich Bon-
hoeffer y emmènera ses catéchumènes en 19322 .
C’est donc dans un milieu passablement protégé
que se déroule la jeunesse de Dietrich Bonhoeffer : rien ne
semble le prédisposer aux engagements qu’il va prendre.
Même le choix du ministère pastoral peut sembler incon-

2 Cette maison a été rachetée en l’an 2000 à la famille Bonhoeffer par un


propriétaire slovène, qui l’a nommée « Bonhoeffer Haus » et la fait volontiers
visiter.

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Une vie tragique

gru, dans cette famille assez détachée de la pratique reli-


gieuse.
Un premier drame frappe les Bonhoeffer en 1918.
L’un des frères de Dietrich, Walter, meurt au front. Les
parents en porteront longtemps le deuil, et nourriront une
franche hostilité envers la guerre. C’est aussi l’époque du
Traité de Versailles, et d’une profonde humiliation res-
sentie par tout le peuple allemand. À la différence de ses
parents, Dietrich n’échappe pas à ce climat nationaliste et
revanchard, comme nous allons le constater.

Un étudiant nationaliste :
Tübingen, Berlin, Barcelone (1923-1930)

Après ses années de catéchisme et sa confirmation


à l’Evangelische Grunewald Kirche (église protestante de
Grunewald, le 15 mars 1921), et au terme de sa scolarité
passée au Grunewald Gymnasium (lycée), Dietrich Bon-
hoeffer envisage d’entreprendre des études de théologie.
Elles se dérouleront de 1923 à 1927, tout d’abord à Tübin-
gen, puis à Berlin. Les années vingt sont une période de
grandes « disputes » théologiques, qui opposent le courant
libéral, vieillissant, représenté par Adolf von Harnack (dont
Dietrich Bonhoeffer suivra les cours à Berlin), et la toute
jeune théologie dialectique de Karl Barth. Dans le sillage
des Lumières, Harnack s’efforce de démontrer le caractère
historique des dogmes et des fondements de la religion
chrétienne, plaide en faveur d’une lecture scientifique et
critique des textes bibliques, et table sur le caractère per-
fectible de la nature humaine. Pour Karl Barth, la guerre
de 1914-1918 signe la confirmation suprême de l’invalidité
du libéralisme théologique. Il veut revenir au contraire à

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Dietrich Bonhoeffer

une théologie centrée sur Dieu et sur la révélation biblique,


respectueuse du donné scripturaire, en se défiant de toute
prétention de l’homme à s’améliorer par lui-même, que ce
soit sur un plan moral ou sur un plan spirituel.
Étudiant d’une intelligence précoce, Dietrich Bon-
hoeffer oscille entre ces deux pôles théologiques ; tout en
penchant plutôt vers le second, il cherche à creuser son
propre sillon. Un voyage à Rome, en 1924, suscite en lui un
grand intérêt pour l’ecclésiologie, qu’il considère comme le
parent pauvre de la théologie protestante, et pour l’œcumé-
nisme, double souci qu’il conservera toute sa vie. Il décide
alors de consacrer ses recherches à la théorie de l’Église :
cela débouchera sur sa thèse, intitulée Sanctorum Commu-
nio, soutenue en 1927, et publiée en 1930.

De 1928 à 1929, Dietrich Bonhoeffer est vicaire


(c’est-à-dire pasteur stagiaire) à la paroisse allemande de
Barcelone, en Espagne. En plus des diverses activités pasto-
rales dans lesquelles il s’investit, on lui demande de donner
des conférences sur des questions éthiques. L’une d’elles,
en date du 25 janvier 1929, révèle chez ce jeune pasteur
une théologie nationaliste, conforme à la tradition de la
« guerre juste », qui ne manque pas de surprendre à l’aune
de l’image que nous gardons aujourd’hui de Dietrich Bon-
hoeffer. La lecture d’un passage permet de mesurer l’am-
pleur de l’évolution ultérieure :

« Le pacifisme est refusé et la guerre défensive est justifiée


par la “situation concrète” : ma décision, quelle qu’elle
soit, me souillera avec le monde et ses lois ; je lèverai
les armes en reconnaissant avec effroi que je vais faire
quelque chose d’épouvantable, mais je ne peux faire

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Une vie tragique

autrement ; je défendrai mon frère, ma mère, mon


peuple, et je sais bien que cela ne se fera pas sans effusion
de sang, mais l’amour envers mon peuple sanctifiera le
meurtre et la guerre ; en tant que chrétien, je souffrirai de
toute l’horreur de la guerre, parce que la responsabilité
pèse lourdement sur mon âme ; je vais essayer d’aimer
l’ennemi avec qui je pactise sur la vie et sur la mort,
comme seul un chrétien peut aimer son frère, mais je
dois quand même faire quelque chose avec lui : ce que
mon amour et ma reconnaissance envers mon peuple,
celui dans lequel Dieu m’a fait naître, m’ordonnent de
faire ».

Dix ans après l’armistice, alors que les clauses du


Traité de Versailles sont appliquées dans toute leur rigueur,
on saisit à quel point Dietrich Bonhoeffer est loin d’être in-
sensible au nationalisme ambiant. Sa perception des choses
va considérablement changer lors d’un séjour en Amérique.

Le premier tournant : la rencontre avec Jean


Lasserre, New York, Mexique (1930-1931)

Un premier virage fondamental, dans la vie et la pen-


sée de Dietrich Bonhoeffer, se produit en 1930-1931, au
cours de son séjour d’études à l’Union Theological Seminary
de New York où, étudiant brillant, il obtient une bourse
pour parachever sa formation théologique. Il y rencontre en
effet le pasteur français Jean Lasserre, boursier comme lui.
Compte tenu du passé d’hostilité entre leurs deux pays, le
premier contact est plutôt réservé : l’un et l’autre ont perdu
des membres de leur famille au cours de la guerre de 1914-
1918. Mais le Français brise la glace assez rapidement : il

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Dietrich Bonhoeffer

est l’arrière-petit-fils d’un Allemand du Wurtemberg, il a


été fortement marqué par son professeur Wilfred Monod,
figure éminente du Christianisme social, et il nourrit déjà
de fortes convictions pacifistes. Celles-ci remontent à l’in-
carcération pour objection de conscience d’un de ses meil-
leurs amis, étudiant en théologie comme lui. Les réticences
sont beaucoup plus fortes du côté de Dietrich Bonhoeffer,
comme le raconte Jean Lasserre lui-même :

« Je soupçonne que pour Dietrich, ce fut davantage un


choc : peut-être étais-je le premier Français qu’il voyait
de près, et il lui fallait sans doute surmonter l’immense
ressentiment qu’éprouvaient alors tous les Allemands à
l’égard de la France, à cause du Traité de Versailles et
de l’occupation de la Ruhr et de la Sarre. Mais s’il fut
un peu gêné, sa délicatesse, sa distinction naturelle, sa
prudence n’en laissèrent rien voir ».

Il n’empêche que les deux hommes vont peu à peu


mutuellement s’apprivoiser, et qu’une profonde amitié va
bientôt naître entre eux. Et sur un plan théologique, cette
fécondation réciproque va avoir pour effet de convertir
Dietrich Bonhoeffer au pacifisme radical. Il suffit pour s’en
convaincre de lire quelques extraits d’une prédication (sur
1 Jean 4.16b : « Dieu est amour, et celui qui demeure dans
l’amour demeure en Dieu, et Dieu demeure en lui ») qu’il
donne dans une église de New York, peu de temps après
son arrivée d’Europe :

« En tant que pasteur, chrétien, je pense que l’une des


plus grandes tâches pour notre Église, c’est de fortifier
le travail de paix dans chaque pays et dans le monde

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Une vie tragique

entier. Il ne doit plus se produire qu’un peuple chrétien


se batte contre un peuple chrétien, un frère contre un
frère, puisque tous deux ont un même Père. (…) Je
m’adresse maintenant spécialement à vous, garçons et
filles des Etats-Unis, futurs soutiens et promoteurs de la
culture de votre pays. Vous avez des frères et des sœurs
dans notre peuple et dans chaque peuple ; n’oubliez pas
cela. Quoi qu’il puisse arriver, n’oublions plus jamais
que le peuple de Dieu est un seul peuple chrétien, que si
nous sommes unis, aucun nationalisme, aucune haine
de races ou de classes ne pourra réaliser ses desseins, et
qu’alors le monde connaîtra sa paix pour toujours ».

Par rapport à la conférence de Barcelone, dix-huit


mois auparavant, la mutation du discours est saisissante.
La cause de la paix, menacée par les nationalismes, semble
avoir saisi Dietrich Bonhoeffer dès les premiers temps de
son séjour new-yorkais. La rencontre de l’étudiant suisse
Erwin Sutz, boursier lui aussi, l’enseignement du célèbre
théologien américain Reinhold Niebuhr, ainsi que diverses
invitations dans les Églises noires de Harlem, vont égale-
ment avoir un impact non négligeable sur le cheminement
de Dietrich Bonhoeffer. Mais l’événement décisif dans son
évolution va se produire au cours de l’hiver. Jean Lasserre
et Dietrich Bonhoeffer se rendent ensemble à la projection
d’un film qui vient de sortir : À l’Ouest rien de nouveau,
inspiré du roman d’Erich Maria Remarque. Jean Lasserre
témoigne de cette expérience en ces termes :

« Le cinéma était plein. Et comme le film était fait du


point de vue allemand, comme les héros constamment
au premier plan étaient des soldats allemands, le public,

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Dietrich Bonhoeffer

constitué essentiellement d’Américains, se mit rapide-


ment à applaudir quand, sur l’écran, des soldats alle-
mands tuaient des soldats français, ou à rire lorsque les
Français étaient mis en déroute ou hors de combat. Pour
moi, ce fut un moment terrible : ces spectateurs avaient
oublié que leurs aînés avaient combattu avec les Fran-
çais et contre les Allemands pendant la guerre encore tout
proche de 14-18. Pour des raisons de simple sympathie
humaine, ils étaient affectivement du côté de ceux dont
on leur montrait la rude vie de combattants dans les
tranchées boueuses. C’était une frappante démonstration
de la fragilité des sentiments nationaux, et de la folie
artificielle de la guerre… Mais, pour moi, c’était cruel.
Dietrich, de son côté, avait très profondément ressenti
l’ambiguïté de la situation : à la sortie, il fut admirable
de sympathie à mon égard ; avec infiniment de bonté et
de tact, et aussi d’affection virile et lucide, il me consola
comme une mère console son enfant. Cette aventure
nous lia très profondément : nous comprîmes mieux que
jamais d’une part la profondeur des liens qui attachent
les uns aux autres ceux qui croient d’abord en Christ,
par-dessus toutes les barrières que les hommes s’ingénient
et s’épuisent à construire entre eux, et d’autre part le
caractère équivoque et artificiel des liens nationaux
dans lesquels tant de “chrétiens” voudraient voir une
valeur quasi absolue… Je pense que nos convictions
pacifistes furent très profondément enracinées en nous
deux ce jour-là : décidément, la foi avait infiniment
plus de poids et d’autorité que le patriotisme ; et ce
dernier relevait bien, en fin de compte de ce que la Bible
appelle “la chair”, avec tout ce que cela implique de
réserve et de suspicion ».

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Jean Lasserre relie donc la conversion pacifiste de


Dietrich Bonhoeffer à l’expérience fondatrice que consti-
tue cette séance de cinéma vécue ensemble. On peut en
mesurer les effets dans le récit de leur voyage au Mexique.
En juin 1931, en effet, à la fin de leur séjour américain,
les deux amis se rendent à Mexico, où Jean Lasserre a des
connaissances. Ils passent également trois jours à Victo-
ria, dans le Nord-Est du pays, chez un Quaker, objecteur
de conscience, que Jean Lasserre avait reçu à Paris. Leur
hôte organise une conférence publique sur la question de
la paix, à l’École Normale d’Instituteurs, devant plusieurs
centaines d’étudiants. Nous ne disposons pas du texte de
cette causerie, mais pour Jean Lasserre, la transformation
de Bonhoeffer et de son discours est une révélation :

« Dietrich parla aussi fermement que moi, si ce n’est


plus fortement, sur la signification du pacifisme. (…)
J’étais un peu surpris. Je ne pensais pas qu’il avait
compris la vision pacifiste des choses aussi bien que cela.
En outre, c’était très impressionnant de voir deux jeunes
étudiants, un Allemand et un Français, parler dans le
même sens sur la signification de la paix ».

Jean Lasserre considère que cette conférence consti-


tue le premier sommet du combat de Dietrich Bonhoeffer
en faveur de la paix. Le second sera la rencontre de Fanø en
1934. Mais entre-temps, les événements se seront précipités
en Europe.

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