De la complétude des moitiés
Dominique Wintrebert
DANS Virilités 2017/1, PAGES 72 À 74
ÉDITIONS La Cause du Désir
ISSN 2258-8051
ISBN 9782905040985
DOI 10.3917/lcdd.095.0072
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DE LA COMPLÉTUDE DES MOITIÉS
Dominique Wintrebert
L
e passage que j’ai à commenter, intitulé « Rapport », est centré sur l’impossible
rapport sexuel entre un homme et une femme. La première phrase nous dit : « Il
n’y a qu’une seule chose dont il ne sache littéralement que faire quand par exemple
c’est un homme – c’est une femme 1. » Et il se termine par ceci : « le réel, comme
je l’exprime, c’est justement l’impossible. À savoir, l’impossible de ce qui donnerait un
sens à ce rapport dit sexuel. 2 »
Entre ces deux formulations de l’impossible, Lacan se réfère au mythe. En évoquant
celui d’Aristophane dans Le Banquet de Platon 3, il a ces mots : « C’est très commode le
mythe, et même indispensable. 4 » Je vais partir de là, et essayer de donner du relief à cet
indispensable.
Le mythe d’Aristophane
Aristophane, c’est le poète satiriste du Banquet, celui qui brode son discours sur
l’amour en postulant une origine sphérique de l’être humain, à la fois homme, femme et
androgyne au départ. L’idée qu’une séparation crée ensuite un appel à la réunion est posée.
Freud
Freud n’est véritablement l’inventeur que d’un seul mythe, même si l’on trouve trente-
cinq emprunts à la mythologie dans son œuvre 5, et bien qu’il fasse équivaloir les pulsions
à des mythes 6. Ce mythe fameux est celui du père de la horde primitive 7.
Dominique Wintrebert est psychanalyste, membre de l’École de la Cause freudienne.
1. Lacan J., « Le phénomène lacanien » (novembre 1974), tiré à part des Cahiers cliniques de Nice, no 1, juin 1998,
Section clinique de Nice, 2011, p. 24.
2. Ibid.
3. Cf. Platon, Le Banquet, Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1973.
4. Lacan J., « Le phénomène lacanien », op. cit., p. 24.
5. Cf. Assoun P.-L., « Topiques freudiennes du mythe. Thèses sur la Mythenforschung analytique », Topique, no 84, 2003,
p. 175.
6. Cf. Freud S., « Angoisse et vie pulsionnelle », Nouvelles Conférences d’introduction à la psychanalyse (1933), Paris, NRF,
Gallimard, 1984, p. 129.
7. Cf. Freud S., Totem et tabou (1912-13), Paris, Petite Bibliothèque Payot, 2001.
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Dominique Wintrebert, De la complétude des moitiés
Freud se réfère à celui d’Aristophane à deux reprises. Dans les Trois Essais sur la théorie
sexuelle, il parle de « la fable poétique de la séparation de l’être humain en deux moitiés
– homme et femme – qui aspirent à s’unir à nouveau dans l’amour 8 ». Gardant la même
réserve, il la développe plus abondamment dans « Au-delà du principe de plaisir » tout
en faisant valoir que le mythe d’Aristophane est déjà présent antérieurement dans les
Upanishads 9.
Le Lacan du Séminaire VIII
Lacan, dans ses développements sur le discours d’Aristophane, parle de la fascination
pour la sphère 10. Reprenant les termes de Platon, il souligne que l’adhésion à ces formes
sphériques tient à une « Verwerfung de la castration 11 ».
Lacan n’a, lui aussi, inventé qu’un seul mythe – celui de « la lamelle » –, pour rendre
compte d’une perte originelle. Réponse aux propos de Maud Mannoni de l’époque 12, il
vient affirmer que ce n’est pas de la mère dont le parlêtre doit se séparer. La séparation
s’est déjà effectuée à la naissance sous la forme de la perte des membranes et du placenta
issus du même ovocyte. Cette perte originelle vient faire résonner de façon dissonante
cette question de l’attrait pour la sphère.
La première partie de la fiction d’Aristophane montre Zeus voulant calmer ces
hommes sphériques qui se piquent de vouloir s’attaquer aux dieux : « Je crois bien, dit
enfin Zeus après s’être bien fatigué à y réfléchir, que je tiens un moyen de faire, à la fois
qu’il y ait des hommes, et que, étant devenus plus faibles, ils mettent un terme à leur inso-
lence. 13 » Et hop ! Il les coupe en deux. Mais le résultat attendu n’est pas celui escompté.
Les hommes courent après leur moitié sectionnée et « dans leur désir de se confondre en
un seul être 14 », ils finissent par mourir de faim et l’espèce humaine est menacée de dispa-
rition par cet élan incessant d’auto-érotisme. Zeus doit avoir alors recours à un autre
procédé : « Il leur transporte leurs parties honteuses par devant. 15 » Lacan parle de ce
déplacement en ces termes : « on va leur dévisser le génitoire qu’ils ont à la mauvaise
place, parce que c’est à la place où c’était quand ils étaient ronds, à l’extérieur, et on va
le leur revisser sur le ventre 16 ». Cette opération symbolique exile les humains de toute
reconstitution sphérique. Les voilà obligés de retrouver leur part perdue dans l’Autre, et
dès lors, exposés à son désir.
8. Freud S., Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), Paris, Gallimard, coll. Folio essais, 1987, p. 38.
9. Cf. Freud S., « Au-delà du principe de plaisir » (1920), Essais de psychanalyse, Paris, Petite bibliothèque Payot, 2001,
p. 118-119.
10. Cf. Lacan J., « La dérision de la sphère », Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert (1960-1961), texte établi par J.-A. Miller,
Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2001, p. 99-118.
11. Ibid., p. 117.
12. Mannoni M., L’Enfant arriéré et sa mère, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1964.
13. Platon, Le Banquet, op. cit., p. 72.
14. Ibid., p. 74.
15. Ibid., p. 74-75.
16. Lacan J., Le Séminaire, livre VIII, Le Transfert op. cit., p. 118.
La Cause du désir no 95 73
Lire Lacan
Le Lacan du Séminaire X
Deux ans plus tard, Lacan aborde l’angoisse par l’Unheimlichkeit freudien 17 en situant
l’apparition dans le Heim, le plus familier, d’un réel inassimilable. Il termine son Sémi-
naire X ainsi : « Dès ce premier abord, j’ai indiqué que la fonction angoissante du désir
de l’Autre était liée à ceci, que je ne sais pas quel objet a je suis pour ce désir. 18 » Dans une
nouvelle référence au Banquet, il situe l’objet a comme « notre existence la plus radicale 19 »
et devant être situé au champ de l’Autre.
Le mythe de la lamelle
C’est donc avec cette double avancée qu’il peut concevoir ce mythe de la lamelle
« pour donner vie à la libido conçue comme un organe 20 ». Elle figure la complétude
comme une horreur sans nom. Il y a eu une séparation première, réelle, anatomique,
« antérieure à l’incidence de l’Autre 21 », celle de ce complément anatomique que « les
sages-femmes appellent le délivre 22 ». La re-sphérisation est décrite comme un cauchemar :
« large crêpe à se déplacer comme l’amibe […] qu’il ne serait pas bon de sentir se couler
sur votre visage, sans bruit pendant votre sommeil, pour le cacheter 23 ».
C’est sur cette toile de fond, développée ultérieurement dans les formules de la sexua-
tion, que l’homme rencontre la femme : elle est support de cet objet cause du désir, part
perdue de l’homme lui-même.
Et là, angoisse, signal du réel !
Das Ding pointant le bout de son nez, le manque manque, l’Autre pourrait vouloir
ma castration, et « je » n’attrape son partenaire qu’en le partialisant, toutes choses qui font
dire à Lacan qu’il y a un impossible à se conjoindre, à s’aristophaniser si j’ose dire. Il y a
néanmoins une exception, illustrant la Verwerfung de la castration que nous évoquions
plus haut : la femme lorsqu’elle rencontre l’homme dans la psychose 24.
17. Cf. Freud S., « L’inquiétante étrangeté » (1919), L’Inquiétante Étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, 1985,
p. 209-263.
18. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’Angoisse, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 2004,
p. 376.
19. Ibid., p. 389.
20. Miller J.-A., « Introduction à la lecture du Séminaire de L’Angoisse de Jacques Lacan », La Cause freudienne, 2004,
no 58, p. 91.
21. Ibid., p. 87.
22. Lacan J., « Position de l’inconscient », Écrits, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1966, p. 845.
23. Ibid.
24. Cf. Lacan J., Télévision, Paris, Seuil, coll. Champ Freudien, 1973, p. 63.
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