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Le document présente une collection d'ouvrages sur l'histoire et le patrimoine, mettant l'accent sur la recherche et la valorisation culturelle dans un contexte de mondialisation. Il souligne le rôle du Laboratoire d'histoire et de patrimoine de Montréal, qui regroupe des chercheurs et des partenaires pour explorer des thématiques liées à l'histoire urbaine et au patrimoine. Le soutien financier du Conseil des arts du Canada et d'autres organismes est également mentionné, illustrant l'importance de la collaboration entre institutions académiques et culturelles.

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Histoire et

patrimoine
Pistes de recherche et de mise en valeur
Sous la direction de Fernand Harvey

La collection se propose de publier des ouvrages indi-


viduels ou collectifs autour des grandes questions
culturelles de notre temps, liés à la transmission et à
l’innovation en matière culturelle, au rôle des insti-
tutions et des politiques culturelles et à l’avenir des
petites sociétés dans un contexte de mondialisation.
Une liste des titres parus dans la collection est dispo-
nible à la fin du volume.
Sous la direction de
Joanne Burgess et
Paul-André Linteau

Histoire et
patrimoine
Pistes de recherche et de mise en valeur
Nous remercions le Conseil des arts du Canada de son soutien. L’an dernier, le Conseil a investi 153
millions de dollars pour mettre de l’art dans la vie des Canadiennes et des Canadiens de tout le pays.
We acknowledge the support of the Canada Council for the Arts, which last year invested $153 mil-
lion to bring the arts to Canadians throughout the country.

Les Presses de l’Université Laval reçoivent chaque année du Conseil des Arts du Canada et de
la Société de développement des entreprises culturelles du Québec une aide financière pour
l’ensemble de leur programme de publication.

Maquette de couverture  : Laurie Patry


Mise en pages  : Danielle Motard

ISBN : 978-2-7627-4329-5
ISBN pdf : 9782763743301

© Les Presses de l’Université Laval


Tous droits réservés.
Imprimé au Canada
Dépôt légal 2e trimestre 2019

Les Presses de l’Université Laval


[Link]

Toute reproduction ou diffusion en tout ou en partie de ce livre par quelque moyen que ce soit est interdite sans l’autorisation
écrite des Presses de l’Université Laval.
Table des matières

Présentation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
Joanne Burgess et Paul-André Linteau

Partie 1
Recherche et médiation
L’appropriation du patrimoine archéologique du Québec . . . . . . . . . . . . . . . . 13
Pierre Desrosiers et Sophie Limoges

Partie 2
Histoire locale et patrimoine de proximité,
des voies d’accès au passé
La rue montréalaise, miroir de la ville. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 31
Paul-André Linteau

Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté


de communautés : réflexions sur l’utilisation de la notion de quartier
en histoire urbaine . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
Harold Bérubé

Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec :


une perspective historique. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 77
Fernand Harvey

VII
Partie 3
Les échanges, histoire et patrimoine
L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires
et patrimoines . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
Joanne Burgess et Michelle Comeau

Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal :


un chantier inachevé . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 151
Alain Gelly

Partie 4
Numérique, histoire et patrimoine : enjeux et perspectives
Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus
à caractère historique et archéologique : l’exemple du site
de l’ancien marché Sainte-Anne et du Parlement de la province
du Canada . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 175
Nathalie Charbonneau et Anna Thirion

Technologies numériques 3D et patrimoine,


quels enjeux pour demain ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 199
Robert Vergnieux

Prendre le tournant spatial en histoire : le Laboratoire d’histoire


et de patrimoine de Montréal et le Système de cartographie de l’histoire
de Montréal (SCHEMA) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 213
Léon Robichaud
Présentation

Joanne Burgess et
Paul-André Linteau

L’histoire et les études patrimoniales ont pendant longtemps évolué en


parallèle, sans que les spécialistes cherchent à franchir les limites de leurs
disciplines respectives. Depuis quelques années, toutefois, les collabora-
tions et les échanges se sont accrus – les historiens découvrant le poten-
tiel exceptionnel du patrimoine, notamment du patrimoine urbain et
muséal, comme source et comme support à la diffusion des connais-
sances. Le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal a été un
acteur majeur de cette mouvance. C’est pourquoi il a voulu réunir, dans
cet ouvrage, un ensemble de contributions qui explorent des enjeux et
des thématiques qui sont au cœur de son programme de recherche, voire
de son identité.
Né en 2006, le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal réunit
aujourd’hui plus de 30 membres – chercheurs de l’université et du col-
légial et acteurs des milieux de la culture et du patrimoine – ainsi que
16 organismes partenaires. Puisque le contenu de cet ouvrage est étroite-
ment lié à l’histoire, aux objectifs et aux réalisations du Laboratoire, nous
avons souhaité rappeler rapidement ses origines et les principaux jalons de
son évolution, de même que les grands axes de sa programmation.

1
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Les origines du Laboratoire


Pour comprendre la genèse du Laboratoire, il faut d’abord connaître
et apprécier le milieu qui l’a vu naître, soit l’Université du Québec à
Montréal et son Département d’histoire. Ce dernier se démarque en effet
par l’intérêt précoce et soutenu qu’il porte à l’histoire urbaine du Québec
et à l’histoire de Montréal en particulier. Les professeurs Paul-André
Linteau et Jean-Claude Robert y effectuent des recherches pionnières sur
l’histoire de la métropole et réunissent leur expertise au sein du Groupe de
recherche sur la société montréalaise au xixe siècle (1972-1987). Plusieurs
jeunes historiens y seront initiés à l’histoire économique, sociale et démo-
graphique de Montréal, de même qu’aux principales sources sérielles et à
leur traitement informatique. L’équipe, devenue Groupe de recherche sur
l’histoire de Montréal (1987-2006), connaîtra une mutation pendant les
années 1990, intégrant de nouveaux chercheurs, élargissant l’éventail des
questions et des périodes examinées, puis s’investissant dans l’étude com-
parée de Montréal et de grandes métropoles européennes. En parallèle,
les codirecteurs de l’équipe – Paul-André Linteau, Jean-Claude Robert et
Joanne Burgess – participent à diverses initiatives visant la valorisation et
la diffusion des savoirs historiques, notamment dans le cadre des célébra-
tions du 350e anniversaire de la fondation de Montréal, en 1992.
Foyer de recherche sur l’histoire de Montréal, le Département d’histoire
innove également par son engagement dans la recherche appliquée. À
partir de 2003, la maîtrise en histoire s’enrichit d’un profil consacré à
cette approche ; Joanne Burgess en assure la direction de 2004 à 2014. La
crédibilité et le rayonnement de cette formation reposent sur la qualité
des relations nouées avec des musées, centres d’archives, organismes com-
munautaires et administrations publiques de la métropole. Des relations
de collaboration soutenues se tissent alors entre ces diverses institutions
d’accueil des stagiaires et les spécialistes de l’histoire de Montréal.
Les conditions sont donc réunies pour favoriser la création d’une équipe
de recherche en partenariat au moment où les organismes subvention-
naires, tant à Ottawa qu’à Québec, s’interrogent sur l’impact social
de la recherche universitaire et veulent en accroître les retombées. Des
propositions émergent alors, imaginant divers types de cadres collabo-
ratifs et des modalités plurielles de construction de passerelles entre la
recherche scientifique et les acteurs du milieu. L’UQAM, par son Service

2
Présentation

aux collectivités, est à l’avant-garde de la réflexion sur ces enjeux et se fait


l’avocate d’un partenariat fondé sur la coproduction des connaissances.
En 2005, le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada
(CRSH) annonce la création d’un programme pilote, Impact du savoir
sur la société (ISS), avec pour mot d’ordre la mobilisation des connais-
sances. Son objectif est de réunir des chercheurs universitaires et des
organismes partenaires pour assurer la mobilisation de leur expertise et
de leurs savoirs respectifs afin de mettre en application les résultats de la
recherche scientifique et d’accroître leur impact sur la société. Saisissant
cette belle occasion, des chercheurs liés à la maîtrise en histoire appli-
quée et au Groupe de recherche sur l’histoire de Montréal imaginent le
Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal et constituent une
équipe intersectorielle réunissant une dizaine de chercheurs et autant de
partenaires. L’obtention d’une subvention de trois ans permet alors au
Laboratoire de prendre forme et d’amorcer ses activités1.
Les années 2006 à 2009 servent à définir ses orientations fondamentales.
Quatre objectifs principaux sont alors formulés et affichés sous le thème
général L’ histoire au cœur de la cité : s’engager dans la cité pour appuyer
les milieux culturels et l’action citoyenne ; contribuer à l’avancement des
connaissances et à leur diffusion ; créer des lieux d’échange et de débats ;
et former une relève. Au fil des années, la composition de l’équipe se
diversifie et s’enrichit de nouveaux collaborateurs universitaires et par-
tenariaux. Les activités sont fortement arrimées à la maîtrise en histoire
appliquée et privilégient la mobilisation des connaissances pour répondre
aux besoins des partenaires : mise en valeur des archives, des collections
muséales et du patrimoine urbain. Parmi les nombreuses réalisations de
ces années, soulignons Les grandes rues de Montréal (en collaboration
avec le Service des archives et la Division du patrimoine de la Ville de
Montréal), L’ histoire illustrée du Faubourg Saint-Laurent (avec la Table de
concertation du Faubourg Saint-Laurent), et la production (avec le Musée
McCord) de ressources numériques proposant une mise en contexte d’ar-
tefacts réunis autour d’une thématique particulière, que ce soit l’alimenta-
tion, la lecture ou la caricature. Le Laboratoire devient un véritable forum

1. À propos des premières années du Laboratoire, voir Joanne Burgess, « L’histoire au cœur
de la cité : l’expérience du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal », dans
Iñaki Arrieta Urtizberea (dir.), Museos y parques naturales : comunidades locales, adminis-
traciones publicas y patrimonializacion de la cultura y la naturaleza, Bilbao, Universidad
del Pais Vasco, 2010, p. 191-216.

3
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

d’échanges entre des acteurs d’horizons multiples, réunis par leur passion
pour l’histoire et le patrimoine.

Intensification du partenariat
et élargissement des perspectives
Une nouvelle phase dans l’histoire du Laboratoire s’amorce en 2009, alors
que l’équipe cherche à assurer sa pérennité par l’obtention de nouvelles
sources de financement. Elle fait alors appel, avec succès, au Fonds de
recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) et à son programme
de soutien aux équipes de recherche en partenariat. Depuis, le FRQSC lui
offre un financement important, permettant le maintien d’une infrastruc-
ture de base, la participation des partenaires à la vie de l’équipe, ainsi que
la diffusion et la mise en valeur des connaissances issues de la recherche.
Alors que le CRSH privilégiait (dans le cadre de l’ISS) des structures de
gouvernance où le pouvoir décisionnel était aux mains des universitaires,
le FRQSC prône un plus grand partage de l’autorité. Il s’agit d’une vision
qui concorde avec les principes, auxquels adhère la direction de l’équipe,
longtemps promus par le Service aux collectivités de l’UQAM. Désor-
mais, la gestion est paritaire, tant au Bureau de direction qu’au sein des
comités d’encadrement des divers projets.
Les exigences du FRQSC obligent également l’équipe à mieux cibler ses
axes de recherche et d’intervention prioritaires. Auparavant, le Labora-
toire s’était plutôt défini par son adhésion large à la connaissance et à la
promotion de l’histoire et du patrimoine de Montréal. À partir de 2009,
il doit porter une plus grande attention à la définition des thématiques
qui réunissent ses membres et structurent ses interventions. Sa program-
mation scientifique devient dès lors un reflet plus authentique et explicite
de sa composition interdisciplinaire et intersectorielle, et affiche une sen-
sibilité plus ciblée aux enjeux qui préoccupent chercheurs et praticiens.
En 2012, la vie du Laboratoire est profondément transformée par l’octroi
d’une importante subvention dans le cadre du programme de subventions
de partenariat du CRSH. Le Partenariat de recherche Montréal, plaque
tournante des échanges : histoire, patrimoine, devenir (MPTE), rattaché au
Laboratoire, voit alors le jour. Il devient ainsi possible d’amorcer un véri-
table programme en partenariat, intégrant la recherche fondamentale et
appliquée. Les participants, pour la plupart déjà membres du Laboratoire,

4
Présentation

élaborent un ensemble de projets d’envergure, réunis au sein de grands


chantiers de recherche2. Ces projets innovent par leur fort ancrage numé-
rique ; en effet, ce dernier est à la fois support à la recherche scientifique et
puissant outil de mobilisation des connaissances. En outre, dans le cadre
de ce programme, le Laboratoire accorde une place accrue à l’élaboration
et à l’étude de pratiques pédagogiques novatrices.

Les pôles structurants de la programmation


de recherche du Laboratoire
Ainsi, depuis sa création, le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de
Montréal a été soumis à diverses influences qui ont contribué à façonner
sa personnalité et les grands thèmes qui caractérisent aujourd’hui son
engagement scientifique et social.
Sous le thème intégrateur de Villes : espaces, cultures et sociétés, les activités
du Laboratoire peuvent être regroupées autour de quatre pôles. C’est
d’abord la métropole, Montréal, qui est au cœur de la recherche et de
l’action des membres de l’équipe. Ce premier pôle en appelle un second,
soit l’engagement à étudier la ville à travers son histoire et son patrimoine.
Cela exige une approche fondée sur un jeu d’échelles – comprendre l’ur-
banité et la réalité urbaine à divers niveaux, puis les inscrire dans le cadre
de dynamiques régionales, transfrontalières ou transnationales. De même,
le Laboratoire reconnaît la richesse et la diversité des patrimoines urbains
– archéologique, immobilier, archivistique, immatériel, etc. –, qu’il envi-
sage comme sources à interroger et comme ressources au service de la
communication de l’histoire.
Le troisième pôle qui caractérise le Laboratoire est son recours aux huma-
nités numériques, reconnues comme outils de recherche et de valori-
sation. Depuis 2012, en effet, l’engagement à l’égard de l’innovation
en numérique s’est affirmé. L’équipe a investi dans la création de res-
sources numériques – la Bibliographie sur l’ histoire de Montréal et la Chro-
nologie de Montréal – pour soutenir la recherche et informer le public
avide de connaissances sur l’histoire de Montréal. Il a eu recours à la
modélisation 3D/4D et mis au point des environnements numériques

2. Ces chantiers et les projets qui s’y rattachent peuvent être consultés en ligne : lhpm.
[Link].

5
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

interactifs adaptés aux besoins de partenaires muséaux et permettant une


connaissance approfondie du patrimoine immobilier et archéologique
de Montréal. Enfin, ses activités de recherche plus récentes témoignent
de sa participation au virage spatial ou spatial turn, notamment par le
recours aux systèmes d’information géographique historique et l’élabora-
tion d’une plateforme, SCHEMA (Système de Cartographie de l’HistoirE
de MontréAl), hébergeant des applications cartographiques interactives.
Enfin, et il s’agit du quatrième pôle, le Laboratoire est convaincu que
l’Histoire doit être au cœur de la cité. Et cette présence dans l’espace
public passe par un engagement actif et soutenu avec les acteurs du champ
culturel, dans le cadre d’une relation partenariale marquée par le partage
d’expertise et la coproduction de savoirs.
Outre les productions collectives des membres de l’équipe, il faut signaler
les nombreuses contributions individuelles (livres, brochures, articles et
communications) des chercheurs, et celles (thèses, mémoires et rapports
de recherche) des étudiants et étudiantes qui y sont associés. Les orien-
tations et les réalisations du Laboratoire ont donc été substantielles et
diversifiées pendant ses dix premières années d’existence.
En 2016, pour marquer cet anniversaire, le Laboratoire a organisé un col-
loque qui s’est tenu les 10 et 11 mai, dans le cadre du Congrès de l’ACFAS,
à l’Université du Québec à Montréal. Sous le thème De l’ histoire au patri-
moine : état des lieux et perspectives, la rencontre visait non seulement à
présenter un bilan des travaux du Laboratoire, mais aussi à provoquer
une réflexion sur les orientations de la recherche dans ses principaux pôles
d’activité. Le programme comprenait cinq séances de communications
et une table ronde de conclusion. Il mettait en vedette une vingtaine
d’intervenants, aussi bien des chercheurs de l’équipe que des experts de
l’extérieur. Le colloque a permis des échanges fructueux dont le contenu
méritait une diffusion au-delà de l’auditoire présent ces jours-là.
Dès le départ, la direction du Laboratoire envisageait une publication des
actes. La transformation des communications orales en articles exigeait
toutefois un investissement que certains participants n’étaient pas en
mesure de fournir, compte tenu de leurs autres obligations. En outre, cer-
taines prestations se prêtaient mal à une présentation écrite. La direction
a tout de même pu rassembler une douzaine d’auteurs qui ont accepté de
retravailler leur texte à la lumière des commentaires fournis.

6
Présentation

Il en résulte un livre d’une grande richesse dans lequel la relation entre


histoire et patrimoine est explorée sous divers angles. On y met en lumière
les apports originaux de travaux récents, menés au sein du Laboratoire
ou dans d’autres milieux, et on y esquisse des pistes de recherche. En
outre, l’appropriation et la diffusion des résultats de la recherche et la mise
en valeur du patrimoine reçoivent une attention particulière. L’ouvrage
n’a rien d’encyclopédique et ne prétend pas faire le tour de la question ;
chacun des articles aborde plutôt des objets d’étude, des approches ou des
sujets bien définis. En fin de compte, l’ensemble offre plus que la somme
de ses parties en présentant des regards croisés qui permettent d’alimenter
une réflexion plus large.
Le livre s’amorce sur un bilan du processus d’appropriation du patrimoine
archéologique, rédigé par les archéologues Pierre Desrosiers et Sophie
Limoges. Il s’attache en particulier à identifier les groupes d’acteurs à
l’œuvre dans ce processus. Il se termine par un plaidoyer en faveur d’un rôle
accru de la recherche afin d’appuyer une meilleure diffusion des connais-
sances. Cet appel pourrait d’ailleurs être étendu à bien d’autres domaines
des études patrimoniales. La présence de cet article dans le recueil rappelle
l’importance de l’apport de l’archéologie à l’histoire de Montréal, ce dont
témoigne aussi l’implication du Laboratoire dans le dossier du marché-
parlement dont il sera question plus loin.
Vient ensuite un ensemble de trois chapitres réunis sous l’angle de l’histoire
locale et du patrimoine de proximité. Les deux premiers témoignent de
l’un des axes fondamentaux du Laboratoire : l’étude de l’histoire urbaine
et, singulièrement, de celle de Montréal. La ville est un objet d’étude
fascinant qui peut être abordé en utilisant des échelles fort diverses, allant
du logement individuel et de la famille qui l’habite jusqu’à l’ensemble de
l’agglomération et de sa population diversifiée. Deux de ces échelles sont
mises en lumière ici : celle de la rue et celle du quartier.
La première permet de décortiquer de manière fine des phénomènes
socioéconomiques complexes afin d’illustrer des façons de vivre en ville.
Elle permet d’observer, immeuble par immeuble, l’évolution du tissu
urbain. Dans son chapitre sur la rue montréalaise, Paul-André Linteau
explique le potentiel de ce niveau d’analyse qui offre parfois un micro-
cosme de la scène urbaine plus globale, tout en présentant les spécificités
associées au patrimoine de proximité.

7
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

De son côté, l’historien Harold Bérubé s’attaque à une autre échelle, celle
du quartier. Il réfléchit d’abord à sa définition et à son utilisation en his-
toire urbaine. Il passe ensuite en revue les études historiques montréalaises
qui ont révélé ce niveau de l’analyse urbaine et en montre toute la richesse.
L’auteur s’interroge sur la mise en valeur de la mémoire du quartier qui
renforce l’attachement au patrimoine de proximité, mais qui peut aussi
conduire à une certaine idéalisation du passé. À ses yeux, le quartier n’en
reste pas moins « une porte d’entrée privilégiée pour découvrir la ville,
l’étudier et la comprendre ».
À l’échelle du Québec, la région est un peu l’équivalent de ce qu’est le
quartier à celle de la ville, un territoire intermédiaire qui se distingue
par le sentiment d’appartenance qui anime ses habitants. Dans son cha-
pitre, le sociologue Fernand Harvey étudie comment l’histoire locale et le
patrimoine de proximité ont été valorisés dans les régions du Québec. Il
circonscrit quatre grandes périodes qui témoignent à la fois d’un enraci-
nement ancien et d’un épanouissement récent. Il fait ressortir la multipli-
cation des lieux de mise en valeur, à la suite d’initiatives locales et grâce
à l’appui de l’État et des administrations municipales.
La partie suivante de l’ouvrage est ancrée autour du thème des échanges,
un autre des grands axes de recherche du Laboratoire, qui est aussi une
composante fondamentale de la spécificité de Montréal. Les deux prin-
cipaux piliers des échanges, le commerce et les transports, sont abordés
successivement.
Joanne Burgess et Michelle Comeau se penchent sur le commerce montré-
alais. Elles rappellent d’abord l’abondante production historiographique
consacrée à ce sujet. Elles font ensuite état de quelques enquêtes aux-
quelles elles ont été associées dans le cadre des travaux du Laboratoire. Les
premières portent sur les magasins et le magasinage entre 1850 et 1910 ;
une autre vise à reconstituer l’infrastructure commerciale du quartier
Sainte-Marie et son évolution sur près d’un siècle ; viennent enfin deux
recherches sur le commerce d’alimentation, l’une dans le secteur du Fau-
bourg à m’lasse, l’autre dans le Vieux-Montréal. Ces travaux ont permis
d’identifier des acteurs du commerce montréalais, mais ils ont surtout
fait ressortir ses dimensions spatiales : localisation dans la ville, architec-
ture des immeubles et utilisation des lieux. Ils passent de l’entreprise de
gros, centralisée, aux magasins de proximité, dispersés dans la ville. Il y

8
Présentation

a ainsi un mariage d’échelles et de lieux qui rend compte de la diversité


de l’activité commerciale.
Celle-ci repose évidemment sur l’existence de réseaux de transport et de
distribution efficaces. Interface entre l’Europe et l’Amérique du Nord et
tête de pont des circuits canadiens, Montréal est au cœur de ces réseaux.
Aucune composante ne symbolise son rôle incontournable plus que son
port, poumon économique de la ville. L’historien Alain Gelly s’y attarde
dans son chapitre sur le patrimoine portuaire. Il rappelle que cet espace,
comprenant aussi une partie des rives du canal de Lachine, a eu des fonc-
tions multiples – du chargement et déchargement des navires à l’entre-
posage et même à la fabrication – et qu’il a été un milieu de travail et un
milieu de vie. L’auteur braque surtout l’attention sur les initiatives et les
réalisations du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, en
partenariat avec la Société du Vieux-Port de Montréal et Parcs Canada.
La dernière partie de l’ouvrage offre trois textes consacrés au recours au
numérique dans l’étude et la mise en valeur de l’histoire et du patrimoine.
Ce type de démarche occupe une place croissante dans les productions
du Laboratoire, comme en témoignent ses écoles d’été Montréal numé-
rique, de 2014 à 2017, et plusieurs autres réalisations. Parmi celles-ci, un
programme-vedette a certainement été la modélisation numérique d’im-
meubles patrimoniaux. Il s’agissait de reconstituer ces structures anciennes
en trois dimensions, visibles de divers angles et à diverses échelles, et d’y
ajouter une quatrième dimension, celle de l’évolution dans le temps. L’une
des initiatives portées par l’équipe du Laboratoire posait toutefois un défi
particulier, car l’immeuble ‒ le marché Sainte-Anne, devenu Parlement
du Canada ‒ n’existe plus. Il n’en subsiste que des traces archivistiques,
iconographiques et archéologiques. C’est ce dont rend compte le chapitre
rédigé par Nathalie Charbonneau et Anna Thirion. Le texte fait d’abord
état de la nature des sources disponibles, puis présente les stratégies numé-
riques retenues pour les mettre en œuvre. Il fait aussi le point sur le ques-
tionnement scientifique qui accompagne la démarche.
Un exemple français de numérisation à des fins historiques et patri-
moniales est ensuite raconté par l’archéologue Robert Vergnieux. Son
chapitre retrace les étapes, étalées sur une trentaine d’années, d’un pro-
gramme visant à reconstituer en trois dimensions les immeubles consacrés
au culte d’Aton dans l’Égypte du xive siècle avant notre ère. L’auteur décrit

9
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

ensuite comment les outils numériques développés pour la recherche ont


pu également être utilisés pour la mise en exposition des résultats.
Une autre dimension de la relation entre le numérique et l’histoire est son
application à l’étude de l’évolution de l’espace urbain. Dans son chapitre,
l’historien Léon Robichaud décrit bien ce tournant spatial, une démarche
que l’équipe du Laboratoire a empruntée avec enthousiasme. L’auteur
raconte le cheminement ayant permis de développer le Système de car-
tographie de l’histoire de Montréal (SCHEMA) et montre le potentiel
qu’offre celui-ci en termes de spatialisation et de visualisation des phéno-
mènes historiques. Il donne ensuite l’exemple de quelques réalisations de
chercheurs du Laboratoire qui utilisent le système et des avantages qu’ils
en tirent.
Cette brève présentation illustre la belle articulation de la structure thé-
matique de l’ouvrage et la complémentarité du contenu des textes qui y
sont réunis. Ces derniers proposent une riche réflexion méthodologique,
étayée par un large éventail d’exemples. Ils témoignent aussi de l’ampleur
des préoccupations qui animent leurs auteurs et de la diversité des objets
d’étude mobilisés pour explorer la relation entre histoire et patrimoine.
Nous espérons que le lecteur, quel que soit son ancrage disciplinaire ou
professionnel, y trouvera des pistes stimulantes de recherche et de mise
en valeur.
En terminant, nous tenons à remercier nos bailleurs de fonds, notam-
ment le Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQSC) qui
appuie le Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal et le Conseil
de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH) qui finance le
Partenariat Montréal, plaque tournante des échanges : histoire, patrimoine,
devenir. Soulignons aussi l’apport, en personnel et en ressources maté-
rielles, de l’Université du Québec à Montréal et des partenaires membres
du Laboratoire. Nous adressons des remerciements tout particuliers à
Marion Beaulieu qui a coordonné le travail de préparation du manuscrit
et à Véronique Stahn qui a assuré l’appui administratif. Enfin, merci à
Fernand Harvey, qui nous accueille dans sa collection, et à toute l’équipe
des Presses de l’Université Laval.

10
Partie 1

Recherche et médiation
L’appropriation du patrimoine
archéologique du Québec

Pierre Desrosiers
et Sophie Limoges

Ainsi, la culture est en perpétuelle évolution et se construit, au


fil du temps, à même les interactions qui surviennent entre celles
et ceux qui se l’approprient. Plus une communauté est ouverte et
donne libre cours aux interactions entre ses membres de générations,
d’origines ou de religions différentes, plus la culture que se donne
cette communauté est riche, diversifiée et porteuse d’avenir1.
L’appropriation consiste en un enrichissement sur le plan culturel col-
lectif ; c’est le sens que les auteurs retiennent pour explorer l’appropriation
du patrimoine archéologique. Est-ce qu’elle peut comporter des risques ?
Bien sûr ! Face aux sociétés autochtones qu’il étudie, l’archéologue est sou-
vent vu comme véhiculant des attitudes colonialistes. Le collectionneur
qui possède des artefacts sans les déclarer prive la société d’un accès à un
patrimoine collectif. De son côté, l’État dispose de mécanismes légaux,
mais sont-ils suffisants pour que le citoyen puisse s’approprier le patri-
moine archéologique, reflet de son histoire et de sa culture ?
Le présent article examine le processus d’appropriation du patrimoine
archéologique, les acteurs et les retombées de cette appropriation au sein
de la société, soit toutes les composantes qui s’inscrivent dans un processus

1. Conseil des ministres de l’Éducation du Canada, Document de fondements pour une


approche culturelle de l’enseignement : cadre pancanadien pour l’appropriation de la
culture dans les écoles de langue française, 2012, 98 p. <[Link]/assets/
pdf/[Link]>.

13
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

à long terme2. L’exercice est avant tout empirique, c’est-à-dire qu’il est
fondé sur le bagage professionnel des deux auteurs qui ont cumulé de
multiples expériences dans le domaine de l’archéologie et de la muséo-
logie, tant en milieu gouvernemental qu’en milieu privé, ainsi que dans
différentes situations de portées locale et nationale, voire internationale.
Pour les fins de la présente étude, les auteurs ont concentré leurs efforts
sur l’objet mobilier (l’artefact) ; ils désirent ainsi mettre l’accent sur les
collections générées au fil des ans à la suite des interventions archéolo-
giques et des découvertes fortuites réalisées sur l’ensemble du territoire.
Ils rappellent que ces collections prennent tout leur sens lorsqu’elles sont
issues d’un contexte archéologique et, encore davantage, lorsqu’elles sont
présentées in situ. C’est d’ailleurs ce qui distingue les collections archéo-
logiques des collections muséales, destinées à la recherche et, exception-
nellement, à des fins muséales.

Le processus d’appropriation
du patrimoine archéologique
Il est désormais largement admis qu’un patrimoine dont la valeur
identitaire et de mémoire historique, culturelle et sociale est pré-
servé à travers son authenticité, son intégrité, son “esprit du lieu”,
constitue une composante indispensable du processus de dévelop-
pement3.
Le processus d’appropriation se concrétise en fonction des acteurs et des
modes d’appropriation qu’ils entretiennent avec l’objet. En archéologie,
la démarche d’appropriation s’inscrit dans un cycle d’acquisition et de
transmission des connaissances propre à la recherche scientifique, mais où
différents acteurs contribuent à la réalisation, l’influencent et l’orientent.
Centrée sur l’objet, l’appropriation débute avec une émotion, une
connexion, un dialogue entre l’objet et l’individu. L’objet découvert est
beau, il est doux, il est bizarre, il est mystérieux, il est vieux ! Une dimen-
sion sensorielle existe alors entre l’individu et l’objet. C’est sur cette base

2. Douglas C. Comer, « Conservation and Preservation in Archaeology in the Twenty-


First Century », dans Claire Smith (dir.), Encyclopedia of Global Archaeology, New York,
Springer, 2014, p. 1640-1646.
3. ICOMOS, Déclaration de Paris sur le patrimoine comme moteur du développement, Paris,
2011, 6 p.

14
 | L’appropriation du patrimoine archéologique du Québec

– cette curiosité – que naît généralement le besoin de connaître, de se


renseigner sur l’objet, de le comparer à d’autres, de le classifier, de lui
attribuer une fonction, et ainsi de suite. Après avoir réalisé ses propres
recherches et avoir atteint la limite de sa démarche personnelle, l’individu
aura le choix d’abandonner ou d’avoir recours à un spécialiste – l’archéo-
logue – pour mieux saisir ce qu’il a en main. Ce passage coïncide avec une
dimension cognitive : on cherche à rendre l’objet le plus signifiant possible,
à lui attribuer un intérêt qui peut se transposer à une échelle plus grande,
une échelle collective. C’est le spécialiste (l’archéologue, le muséologue,
etc.) qui confirmera l’importance de l’objet. Ensuite, les entités locales,
régionales et nationales, ainsi que les organismes du milieu, reconnaissent
(ou non) la valeur de l’objet, ce qui correspond à la dimension rationnelle.
Enfin, les autorités nationales, à travers des lois, des politiques et des sub-
ventions, posent des gestes qui se veulent raisonnés, c’est-à-dire posés en
connaissance de cause. Cela ne veut pas dire que tout ce qui est important
pour l’archéologue l’est aussi pour les autres acteurs. Ce qui importe dans
l’appropriation collective du patrimoine archéologique, c’est que l’archéo-
logue permet de rationaliser leur choix.

Les modes d’appropriation associés au patrimoine archéologique

L’une des caractéristiques du patrimoine archéologique est évidemment


sa matérialité : les gens peuvent voir et toucher l’objet. C’est aussi sa
connexion avec un lieu physique d’histoire qui prolonge l’expérience de
découverte originale en fonction des recherches archéologiques qui s’y
déroulent. Cet élément d’authenticité, de vécu, de vrai, fascine. C’est à
partir de ce moment que l’on veut en savoir plus sur l’objet et sa signifi-
cation, ce qui dépasse largement son aspect physique.
Après la découverte de l’objet, la quête de sens se poursuit dans bon nombre
d’activités. Que ce soit l’individu qui s’intéresse à des objets particuliers
et qui décide de les collectionner, ou le chercheur qui trouve un site et
décide de le fouiller, une foule d’activités peuvent survenir après la décou-
verte initiale. De plus, l’amateur et le professionnel peuvent combiner

15
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

leurs efforts pour assouvir leur intérêt commun. Les activités de terrain
(fouilles et autres interventions) et en laboratoire (nettoyage, catalogage,
numérotage, analyses et traitement de conservation) permettent de plus
en plus aux amateurs de découvrir et d’entretenir cette passion. Cet intérêt
est évidemment encouragé par les entités locales et régionales et les orga-
nismes du milieu qui investissent dans la protection, la recherche et la
mise en valeur du patrimoine archéologique. Pour entretenir cet intérêt
grandissant, l’accès aux activités de découverte se multiplie : expositions,
circuits de découverte, reconstitutions virtuelles, publications, colloques,
conférences, etc. Il y en a pour tous les goûts. En outre, la démarche d’ap-
propriation collective s’étend jusqu’à la reconnaissance (locale, régionale
ou nationale) de l’importance de ce patrimoine culturel : des mécanismes
de classement, de commémoration, de valorisation existent pour identifier
ce qui est remarquable.
La protection, la recherche et la mise en valeur du patrimoine archéolo-
gique ne sont cependant pas une fin en soi ; elles s’inscrivent dans un cycle
itératif, illustré ici, où les découvertes alimentent l’intérêt qui se manifeste
de plusieurs manières nouvelles et inédites et qui, ultimement, stimule et
encourage la réalisation d’autres recherches. Ainsi le citoyen, l’archéologue
et la société civile, les élus locaux et nationaux, peuvent communiquer
entre eux et approfondir leurs échanges autour de l’histoire du Québec
et de son avenir.
En somme, l’appropriation du patrimoine archéologique commence par le
fait qu’il existe physiquement dans un lieu (intérêt, prise de conscience),
qu’il peut être étudié (recherches sur le terrain, inventaire, traitements
de conservation, analyses et interprétation des résultats), qu’il peut être
protégé (classement, commémoration, conservation, législation) et que
les connaissances sur celui-ci peuvent être diffusées (via des publications,
le Web et les médias sociaux) et être mises en valeur sur place ou dans
un musée. Enfin, l’appropriation se concrétise par un attachement qui
incite le citoyen à réfléchir sur le devenir de la société et l’archéologue à
poursuivre son cycle d’acquisition et de transmission de connaissances
pour alimenter cette réflexion.

16
 | L’appropriation du patrimoine archéologique du Québec

La démarche d’appropriation du patrimoine archéologique

Les acteurs et leurs rôles dans l’appropriation


du patrimoine archéologique
Le processus d’appropriation commence par le citoyen. Vient ensuite l’ar-
chéologue, le chercheur qui étudie l’objet, l’interprète et communique sa
signification ; s’y greffent les groupes d’intérêt professionnels. S’ajoute une
troisième catégorie d’acteurs, les instances locales et régionales ainsi que
les organismes autochtones, les institutions muséales et les établissements
universitaires qui, en fonction des rôles qu’ils jouent, contribuent au pro-
cessus d’appropriation à différentes échelles et dans différentes sphères
(culturelle, économique, politique, touristique) de la société. Enfin,
une quatrième catégorie correspond aux autorités nationales qui, par
l’adoption et l’application de lois, protègent le patrimoine archéologique.
L’exemplarité de leurs gestes, de leurs visions et de leurs investissements
influence ce qui se fait dans la discipline et dans le secteur d’activités.
Tous les acteurs énumérés ici œuvrent au sein de notre société ; on peut
y observer une dynamique qui évolue dans le temps en fonction de bon
nombre de facteurs externes ou internes qui seront explorés plus loin.

17
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

L’appropriation du patrimoine archéologique par l’État


Au Québec, la reconnaissance d’un patrimoine archéologique à protéger
émane de la Révolution tranquille et se concrétise avec l’adoption de la
Loi sur les biens culturels en 1972, alors qu’aux États-Unis elle a lieu
avec la Antiquities Act en 1916 et quelques décennies plus tard au Canada
anglais4. Cette prise de conscience est donc toute récente dans la société
québécoise.
La régionalisation de Parcs Canada se fait en 1974 avec la mise sur pied à
Québec des équipes multidisciplinaires en archéologie, en histoire, en eth-
nologie, en conservation, en restauration, en architecture et en ingénierie
pour gérer les lieux historiques nationaux du Canada et les collections
fédérales. Plus de quarante ans après la régionalisation, cette expertise a
perdu son élan avec des coupes importantes de personnel en archéologie5
et la décision formelle que les collections du Québec seront transférées
dans la région d’Ottawa (Gatineau) avec les autres collections de Parcs
Canada sur tout le territoire canadien6.
De son côté, le ministère de la Culture et des Communications met sur
pied le Laboratoire et la Réserve d’archéologie du Québec (LRAQ) ; il y
conserve les collections publiques, celles de la Ville de Québec et des col-
lections privées. Le développement du lieu se fait en collaboration étroite
avec le Centre de conservation du Québec. Le LRAQ ne dispose toutefois
pas de spécialiste en culture matérielle pour analyser les collections et les
faire valoir ; il revient à la communauté des archéologues de leur insuffler
une âme, ce qui s’est fait seulement lorsqu’il y avait des projets financés
par le Ministère, comme ce fut le cas pour les collections de Place-Royale
à Québec au cours des années 2000 et, plus récemment, avec le projet
Archéolab ([Link]).
Le Centre de conservation du Québec (CCQ), un service rattaché au
ministère de la Culture et des Communications, joue aussi un rôle
clé en archéologie puisqu’il est le principal intervenant en matière de

4. Pierre Desrosiers, L’archéomuséologie : l’archéologie entre au musée, Québec, Presses de


l’Université Laval, 2011, 321 p.
5. Samuel Auger, « Manifestation contre les coupes fédérales à Parcs Canada », Le
Soleil, 9 juin 2012. <https ://[Link]/actualite/politique/manifestation
-contre-les-coupes-federales-a-parcs-canada-7b8a08690980c0123f43eaf1537e14ef>.
6. Parcs Canada, Modernisation du patrimoine : les artefacts de Parcs Canada auront un
nouveau toit. <https ://[Link]/fr/culture/arch/art>.

18
 | L’appropriation du patrimoine archéologique du Québec

conservation et de restauration des pièces archéologiques. Les gestes de


restauration posés par ses spécialistes favorisent non seulement la conser-
vation et l’appréciation des pièces traitées, mais contribuent grandement
à l’avancement des connaissances.

L’appropriation par les autres acteurs


Les exemples les plus communs d’appropriation se retrouvent chez les col-
lectionneurs privés. Au Québec, les collections d’artefacts prisées par les
collectionneurs sont celles associées à la préhistoire autochtone sous forme
d’objets en pierre, en céramique, en os ou en ivoire, ou encore les objets
trouvés sur des sites militaires facilement repérables grâce aux détecteurs
de métal. Signe du temps, les collectionneurs reconnaissent de plus en
plus que les artefacts qu’ils détiennent constituent un bien collectif, c’est-
à-dire qui devrait être accessible à tous, et songent à les remettre à des
institutions qui peuvent les étudier et les mettre en valeur. À côté de
ces exemples d’appropriation, d’autres individus font état d’une prise de
conscience exemplaire face au potentiel de recherche et de mise en valeur
que peut révéler le patrimoine archéologique lorsqu’il est fouillé et analysé
dans les règles de l’art. Récemment, un propriétaire-mécène du Vieux-
Québec n’a pas hésité à rendre son site archéologique et ses collections
disponibles aux chercheurs de l’Université Laval, à la Ville de Québec, au
ministère de la Culture et des Communications et au Centre de conserva-
tion du Québec. Le fruit de cette collaboration s’est traduit concrètement
par la réalisation d’un hôtel archéologique, l’Auberge Saint-Antoine7. En
devenant une signature pour cet hôtel qui offre un produit touristique
unique en Amérique du Nord, l’archéologie constitue une valeur ajoutée
exceptionnelle. Cet exemple démontre bien que le citoyen peut être sen-
sible à l’intérêt collectif, même si l’aspect pécuniaire le fait parfois hésiter.
L’appropriation des archéologues se concrétise par la création de l’Asso-
ciation des archéologues du Québec en 1979. Cette appropriation s’est
transformée en engagement avec l’adoption d’un code d’éthique, l’un
des plus stricts en Amérique du Nord. Vingt ans plus tard, en 1999, naît
Archéo-Québec, le réseau de la diffusion de l’archéologie, une association
à but non lucratif qui regroupe une centaine d’organismes et de profes-
sionnels partageant une préoccupation commune pour la diffusion de

7. Pour en savoir plus : <https ://[Link]/fr>.

19
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

l’archéologie et son rayonnement dans les sphères culturelle et touristique


de la société québécoise. Récemment, Archéo-Québec, qui coordonne
depuis 12 ans le Mois de l’archéologie, s’est vu reconnaître le statut d’or-
ganisme de regroupement national par le ministère de la Culture et des
Communications.
À la faveur des ententes de développement culturel avec le ministère de la
Culture et des Communications, plusieurs instances locales et régionales
se sont approprié leur patrimoine archéologique. Toutefois, peu d’entre
elles ont développé des liens avec celui-ci aussi forts et soutenus que les
villes de Montréal et de Québec. Dans ces deux villes, l’archéologie s’ins-
crit tout autant dans les volets culturel et patrimonial que dans celui de
l’aménagement urbain, ce qui favorise, par ricochet, sa protection et sa
mise en valeur dans le cadre de son évolution urbaine. L’autonomie de ces
grands centres est fort louable, inspirante et propice à l’appropriation du
patrimoine archéologique par les citoyens. Ailleurs au Québec, il demeure
encore difficile de convaincre les instances locales et régionales d’investir
en archéologie sans qu’il y ait des obligations légales à observer, d’autant
plus que la prise de conscience de l’existence chez elles d’un tel patrimoine
culturel reste embryonnaire. N’empêche qu’en présence de professionnels
passionnés et convaincus, des villes comme Lévis et Longueuil, ainsi que
la MRC du Haut-Saint-Laurent, ont fait des gains considérables pour
inscrire le patrimoine archéologique dans le développement et la qualité
de vie des citoyens.
En outre, certains groupes autochtones ont pris les moyens de se servir de
l’archéologie pour se réapproprier leur passé ; c’est le cas du Gouvernement
de la nation crie. Le patrimoine archéologique constitue ici un élément
d’affirmation identitaire fructueux dans les échanges des autochtones avec
l’État. La recherche archéologique leur permet de redécouvrir leur passé,
de rétablir les liens entre le passé et le présent et de construire un avenir
sur ces nouvelles bases. Le cycle s’appuie ici essentiellement sur des aspects
culturels, patrimoniaux et politiques : rétablir un lien avec leurs ancêtres,
réaffirmer leur présence sur le territoire et rendre le patrimoine archéolo-
gique accessible aux membres des communautés sur le territoire cri.
Plusieurs institutions muséales à thématique archéologique, incluant des
lieux d’interprétation et des sites patrimoniaux, sont présentes dans les

20
 | L’appropriation du patrimoine archéologique du Québec

régions et ont un rayonnement tantôt local, tantôt régional, mais rare-


ment national. La seule exception est Pointe-à-Callière, cité d’archéologie
et d’histoire de Montréal, qui est d’envergure résolument internationale.
Elle est d’ailleurs l’une des rares institutions muséales qui comptent des
archéologues au sein de leur personnel professionnel. En tant qu’institu-
tions muséales, les lieux historiques nationaux gérés par Parcs Canada ont
fait l’objet de plusieurs programmes de recherches archéologiques dans le
passé. Le patrimoine archéologique contribue ici à la commémoration de
l’histoire canadienne.
Les universités québécoises attachent beaucoup d’importance à l’archéo-
logie et à la formation de la relève ; plusieurs professeurs pratiquent au
Québec, y mènent des chantiers-écoles qui se poursuivent parfois pen-
dant des décennies sur un même site et diffusent des synthèses de leurs
recherches. Du fait de leurs activités de terrain, les liens qu’ils tissent avec
les communautés locales et régionales sont durables, c’est-à-dire qu’ils
influencent de plus en plus les citoyens, les autorités locales, les institu-
tions muséales et les autres acteurs régionaux. Bref, les recherches menées
par les universités québécoises s’inscrivent de façon croissante dans le
développement culturel, économique et touristique régional.
Il ressort de ce survol que les acteurs expriment leur appropriation de
plusieurs manières (code de déontologie, commémoration, protection,
rayonnement, aménagement urbain, réappropriation culturelle, etc.), sans
toutefois qu’ils soient nécessairement complémentaires.
Tous les modes d’appropriation demeurent pertinents et permettent au
citoyen et à la société tout entière de bénéficier du patrimoine archéo-
logique. À travers le chemin parcouru se dessinent des constantes qui
ont favorisé son appropriation au Québec. On observe tout d’abord
l’importance de l’autonomie d’action, que ce soit celle de Parcs Canada
dans ses lieux historiques nationaux ou celle des villes de Montréal et de
Québec. Cette autonomie a mené à des réalisations substantielles sur le
plan archéologique. N’empêche qu’il manque ici une vision à long terme
pour guider le développement, la gestion, la protection et la recherche au
Québec si l’on veut que l’appropriation prenne une dimension réellement
collective.

21
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Les acteurs et leur mode d’appropriation du patrimoine archéologique

Les acteurs Les modes d’appropriation

Signalement de découverte, participation aux activités pro-


Les individus
posées, collectionnement – prise de conscience, protection

Les consultants auto-


Les interventions de terrain et les analyses en culture
nomes et les firmes
matérielle
d’archéologie

L’Association des archéolo- Code de déontologie, diffusion des résultats de recherche


gues du Québec (colloque et publication annuels)

Diffusion – rayonnement des activités proposées


Le réseau Archéo-Québec
dans les régions

Les villes Intégration au développement et à l’aménagement


et les municipalités du territoire

Les organismes autoch- Participation au développement des connaissances,


tones réappropriation culturelle, éducation

Synergie avec des partenaires du milieu, création d’une offre


culturelle pour la population locale, régionale et touristique
qui tient compte aussi des défis en matière de conservation,
Les institutions muséales
de documentation et de mise en valeur des collections (il y
aurait aussi la conservation, la documentation et la mise en
valeur des collections)

Formation, recherche, synthèse des connaissances


Les universités
et développement régional

Parcs Canada (lieux histo- Commémoration de l’histoire canadienne, gestion,


riques et parcs nationaux) mise en valeur

Ministère de la Culture Législation, protection, gardiennage (collections),


et des Communications subventions aux partenaires

22
 | L’appropriation du patrimoine archéologique du Québec

Comment l’État influence l’appropriation


En fait, les facteurs influençant l’appropriation du patrimoine archéolo-
gique par la société sont directement liés à ce que l’État fait ou ne fait pas
à l’intérieur d’un cycle d’acquisition et de transmission des connaissances.
Les actions de Parcs Canada et du ministère de la Culture et des Com-
munications du Québec, ainsi que leur évolution, exercent à cet égard des
effets déterminants.

Parcs Canada
Parcs Canada avait créé jusqu’à tout récemment une structure fondée
sur une vision globale et basée sur des normes et des lignes directrices
(https ://[Link]/fr/pages/standards-normes) entourant la
commémoration de l’histoire canadienne à l’intérieur d’un réseau de lieux
historiques nationaux. Cette structure mettait à profit la recherche, la
conservation et la mise en valeur du patrimoine culturel de chaque lieu.
Le cycle d’acquisition et de transmission des connaissances permettait aux
lieux historiques de se renouveler régulièrement, à tout le moins jusqu’à ce
que l’investissement financier se raréfie et que les professionnels quittent
progressivement l’agence fédérale. Le contexte politique des années 2010
a mis fin à la structure existante, sans souci de continuité. Depuis 2016,
c’est principalement une approche de conservation qui prévaut. Un inves-
tissement majeur a été accordé pour les infrastructures (parcs et lieux
historiques nationaux)8, mais la recherche archéologique y est assujettie
aux besoins en restauration. Si les interventions archéologiques se font
toujours dans les règles de l’art, les études post-terrain, la diffusion des
résultats et la mise en valeur du patrimoine archéologique n’occupent plus
la place prépondérante d’antan.
Un autre facteur exacerbant une situation déjà critique sur le plan de
l’expertise est la volonté de Parcs Canada de transférer des milliers de
caisses d’artefacts à Gatineau. Ce transfert mettra ainsi fin à une appro-
priation collective québécoise du patrimoine archéologique provenant
des lieux historiques nationaux du Canada qui s’était matérialisée sous
forme d’expertises multidisciplinaires (cumulant un savoir considérable),
de lieux de recherches, de laboratoires de conservation et d’un volumineux

8. Parcs Canada, Investissement dans l’ infrastructure. <https ://[Link]/fr/agence-


agency/infrastructure>.

23
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

centre de documentation. Cette appropriation – faut-il le rappeler – a


permis à Québec de devenir une ville du patrimoine mondial grâce à la
synergie qui existait depuis une trentaine d’années entre Parcs Canada,
le ministère de la Culture et des Communications, la Ville de Québec et
l’Université Laval.
En somme, l’agence fédérale a évolué d’une vision globale à une approche
strictement limitée à la conservation ; d’un réseau articulé à un réseau de
lieux plus ou moins autonomes ; d’une recherche s’inscrivant dans un
cycle d’acquisition et de transmission de connaissances à une recherche
subordonnée aux besoins d’entretien et d’aménagement des lieux ; d’une
expertise de calibre international à une expertise ponctuelle répondant
aux besoins spécifiques des lieux historiques. La dégringolade est subs-
tantielle même si certains signes de redressement se dessinent.

Ministère de la Culture et des Communications du Québec


La structure et la vision du ministère de la Culture et des Communica-
tions (MCC) ont beaucoup changé depuis sa création en 1961. Sa struc-
ture a d’abord été centralisée puis, à partir de 1985, elle s’est décentralisée
pour traduire une vision axée sur le développement régional. De nom-
breux programmes d’acquisition et de mise en valeur de connaissances en
archéologie ont été mis sur pied jusqu’aux années 2000, ce qui a favorisé le
classement de plusieurs sites archéologiques, l’implantation d’institutions
muséales régionales (musées et lieux d’interprétation) et la création de
liens de partenariat avec plusieurs municipalités et municipalités régio-
nales de comté. Faute de financement, les efforts de développement en
région ont cessé à partir de cette date et elles n’ont jamais retrouvé leur
élan d’origine.
Depuis Québec, le MCC continue d’exercer son mandat de gestion des
permis de recherche archéologique, du Centre de documentation, de l’In-
ventaire des sites archéologiques du Québec (ISAQ) et du Laboratoire
et de la Réserve d’archéologie du Québec (LRAQ). Toutes les compo-
santes du système de gestion gouvernemental s’inscrivent théoriquement
dans un cycle favorisant l’acquisition et la transmission de connaissances.
Cependant, la composante la plus vulnérable reste le LRAQ, dont l’avenir
demeure incertain. Pendant ce temps, les collections continuent de
s’accumuler au point où l’espace manque. Les besoins en conservation

24
 | L’appropriation du patrimoine archéologique du Québec

augmentent, mais la mission du LRAQ stagne. Une évidence s’impose


pourtant : l’État ne peut se départir de ses collections puisqu’il en est le
propriétaire et qu’elles sont inaliénables. Le MCC en est actuellement le
gardien. Toutefois, sans expertise pour les exploiter et les faire connaître,
il minimise considérablement leur portée sociale.
Le MCC explore présentement la possibilité de réunir ses collections avec
celles de la Ville de Québec dans les locaux situés à proximité de ceux des
laboratoires d’archéologie de l’Université Laval, dans le Vieux-Québec.
Cette éventualité paraît prometteuse pourvu qu’elle permette de financer
des projets d’étude sur les collections archéologiques.
Ce survol des facteurs influençant l’appropriation du patrimoine archéolo-
gique par la société met en lumière le rôle crucial, nécessaire et exemplaire
de l’État en tant que propriétaire du patrimoine archéologique. Orientés
vers une appropriation collective productive, ces facteurs devraient se
décliner comme suit : une vision structurante et à long terme ; un réseau
de partenaires où l’État n’est pas nécessairement le maître d’œuvre, mais
un investisseur principal ; un cycle favorisant la connaissance et où la
recherche et la diffusion trouvent un équilibre fructueux ; enfin, une
expertise à développer en fonction de la vision.

Projets
structurants

Vision
Réseau de Développement
partenaires à long d’expertises
terme

Cycle d’acquisition
et de transmission
de connaissances

Composantes pour l’appropriation du patrimoine archéologique par la société.

25
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Conclusion
Il n’y a pas d’archéologie sans valorisation parce que le public doit
comprendre l’enjeu de la recherche. C’est aussi la justification sociale
de l’archéologie qui vit des financements publics9.
Sous le thème de l’appropriation, un nouveau regard est posé sur l’ar-
chéologie au Québec et, plus largement, sur les liens qui se tissent entre
les divers acteurs interpellés par ce patrimoine culturel. L’examen du
processus d’appropriation permet de reconnaître qu’il est un facteur de
cohésion sociale, de bien-être, de créativité et d’attractivité économique
ainsi que de compréhension entre les membres d’une collectivité. Il a été
aisé de démontrer qu’il s’inscrit dans un cycle d’acquisition et de diffusion
des connaissances qui permet de maintenir l’intérêt, de développer chez
certains un sentiment d’appartenance ou même des valeurs identitaires et
de susciter une réflexion sur le devenir de la société : « Ainsi, les vestiges
archéologiques n’ont pas le même intérêt pour toutes les sociétés et les
traces qu’elles gardent de leur passé sont fonction de la vision qu’elles ont
du présent et de l’avenir10. »
Ce survol du phénomène d’appropriation du patrimoine archéologique au
Québec a permis de dégager des tendances, mais surtout de faire valoir le
rôle essentiel joué par la recherche à laquelle se greffent d’autres notions
tout aussi vitales pour la société : la protection du patrimoine archéolo-
gique, l’éducation et la formation, le développement et l’aménagement
durable, etc. L’arrimage de toutes ces notions demeure encore flou et
souvent conflictuel alors que celles-ci devraient être complémentaires.
Il faut donc les articuler et les mettre en œuvre dans une vision à long
terme plutôt qu’en fonction de besoins ponctuels. Pour ce faire, il faudrait
les introduire dans une planification éclairée des projets qui permettent
de profiter pleinement des occasions de développement. C’est d’ailleurs
ainsi que la recherche pourra véritablement jouer un rôle bénéfique auprès
des citoyens et de la société dans son ensemble en offrant de nouvelles
connaissances.

9. Isabelle Balsamo et Marie-Christine Vigutto (dir.), Tri, sélection, conservation : quel


patrimoine pour l’avenir ?, actes de la table ronde sous l’égide de l’École nationale du
patrimoine, 23, 24 et 25 juin 1999, Paris, Éditions du patrimoine, 240 p.
10. Pierre Nora, « Introduction », dans Isabelle Balsamo et Marie-Christine Vigutto (dir.),
Tri, sélection, conservation […], op. cit.

26
 | L’appropriation du patrimoine archéologique du Québec

Un message clair à diffuser auprès des acteurs et partenaires avec qui les
archéologues réalisent des projets serait un pas dans la bonne direction
puisque « la connaissance d’un passé commun entraîne en effet un sen-
timent d’appartenance fort et constitue un facteur d’identité11 ». Pour ce
faire, toutefois, ce message doit aussi être incarné et véhiculé par l’État
pour qu’il repose sur des assises solides ; cela serait possible si celui-ci
reconnaissait que la protection du patrimoine archéologique passe par
la recherche au lieu de l’exclure. Une fois cette dernière implantée, il
serait alors possible pour le citoyen de mieux s’approprier le patrimoine
archéologique puisqu’il serait actualisé par la diffusion des résultats de
la recherche et par leur mise en valeur lorsqu’il est pertinent de le faire.
Parmi les conséquences directes de la situation actuelle, liée en grande
partie au désengagement légal et financier de l’État, il y a aussi la perte
de l’expertise en culture matérielle, un rôle à revaloriser. À quoi servent
les collections si elles ne sont pas étudiées ? N’oublions pas que l’intérêt
des archéologues ne se limite pas à la protection du patrimoine archéo-
logique, ils s’intéressent aussi – et surtout – à la culture derrière l’objet12.
Un laboratoire-réserve des collections archéologiques demeure essentiel
pour donner un sens à l’artefact. Qu’il soit unique, à la tête d’un réseau ou
le résultat d’un partenariat importe peu, il est indispensable de le rendre
accessible auprès des citoyens et l’intermédiaire demeure l’archéologue.
Reste à développer une vision qui puisse réunir à la fois l’expertise archéo-
logique dans un lieu favorable au cycle de l’acquisition et de la transmis-
sion des connaissances et, ainsi, stimuler un réseautage de partenaires. Il
lui faut une âme qui s’incarne dans un projet porteur. Un tel projet ras-
sembleur vient de se concrétiser au Québec, l’Archéolab ([Link].
quebec), un partenariat entre le ministère de la Culture et des Communi-
cations et Pointe-à-Callière, cité d’archéologie et d’histoire de Montréal,
qui jette une lumière nouvelle sur les collections archéologiques de réfé-
rence du Québec. Il importe de souhaiter longue vie à cette initiative.

11. Odile Tankéré, La conservation du mobilier archéologique : un enjeu scientifique, culturel


et social : les centres de conservation et d’ étude, une voie nouvelle vers la décentralisation ?,
Paris, L’Harmattan, 2012, 231 p.
12. Hilary A. Soderland, « Values and the Evolving Concept of Heritage : The First Century
of Archaeology and Law in the United States (1906-2006) », dans George S. Smith,
Phyllis Mauch Messenger et Hilary A. Soderland (dir.), Heritage Values in Contemporary
Society, Walnut Creek, Left Coast Press, 2010, p. 129-143.

27
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

En fait, la constitution ou la recherche sur une collection archéologique


n’est pas une fin en soi ; le projet s’inscrit plutôt dans un processus d’ap-
propriation qui réunit les acteurs et permet de donner un nouveau souffle
à l’acquisition et à la diffusion des connaissances sur le patrimoine archéo-
logique du Québec.

Pierre Desrosiers est chercheur adjoint au CELAT, à l’Université Laval. Il


a mené une carrière d’archéologue au sein du ministère de la Culture
et des Communications à Québec. Il a enseigné à l’Université de Mont-
réal et à l’Université Laval et il est un membre fondateur du réseau
Archéo-Québec.

Sophie Limoges est directrice du Musée maritime du Québec –


Capitaine J. E. Bernier. Diplômée de l’Université de Montréal en histoire
de l’art et en anthropologie, elle œuvre dans les domaines de la culture,
du patrimoine et de la muséologie depuis maintenant 20 ans.

28
Partie 2

Histoire locale
et patrimoine de proximité,
des voies d’accès au passé
La rue montréalaise,
miroir de la ville

Paul-André Linteau

Depuis au moins le Moyen Âge, les rues1 sont une composante essentielle
du tissu urbain, dont elles forment l’ossature. Parfois voies étroites, parfois
grands boulevards, s’élargissant à l’occasion pour créer des places, elles
façonnent le paysage bâti de nos villes2. Leur identité est surtout définie
par les immeubles qui les bordent, qu’il s’agisse de petites maisons ou de
grands ensembles, de lieux de cultes ou d’édifices publics, d’usines ou de
parcs. Cela explique sans doute que l’étude de l’histoire des rues ait sur-
tout attiré l’attention de spécialistes de l’architecture et de l’urbanisme3.
La rue est cependant plus qu’un agrégat d’immeubles. Elle est voie de
communication et axe de circulation. En ce sens, elle témoigne de l’évo-
lution des moyens de transport et des infrastructures urbaines. L’identité
de la rue est aussi définie par les personnes qui l’habitent, y travaillent
ou la fréquentent. Ces populations, qui parfois s’enracinent, parfois se
renouvellent rapidement, témoignent des caractéristiques économiques,
sociales et culturelles du territoire.

1. En français, le mot lui-même apparaît vers l’an 1000. Francis Sidot et Jean-Charles
Depaule, « Rue », dans Christian Topalov et collab. (dir.), L’aventure des mots de la ville :
à travers le temps, les langues, les sociétés, Paris, Robert Laffont, 2010, p. 1075.
2. François Bédarida et Anthony Sutcliffe, « The Street in the Structure and Life of the
City : reflections on Nineteenth-Century London and Paris », Journal of Urban History,
vol. 6, no 4, 1980, p. 379-396.
3. Voir par exemple Zeynep Çelik, Diane Favro et Richard Ingersoll (dir.), Streets : Critical
Perspectives on Public Space, Berkeley, University of California Press, 1994, 294 p. ;
Nicholas Fyfe (dir.), Images of the Street : Planning, Identity and Control in Public Space,
Londres, Routledge, 1998, 286 p.

31
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

La foule occupe la rue Sainte-Catherine, le soir du 12 juillet 1964.


L’éclairage met en lumière l’affichage en anglais.
Source : Maurice Macot, photographe. Archives de la Ville de Montréal,
VM94-A0159-009

Ces identités, tant physiques qu’humaines, ne sont pas immuables. Elles


évoluent au cours des ans et parfois connaissent des transformations radi-
cales. On peut souvent déceler au niveau de la rue des changements qui
affectent la société urbaine en général. Ainsi, observant sur plus d’un siècle
l’évolution de la rue qu’elle habite à Berlin, une journaliste française la
perçoit « comme un échantillon du pays, le miroir en miniature de ses
coutumes et de ses traits de caractère4 ».
La rue, ou un segment de celle-ci, peut donc être vue comme un micro-
cosme ou un révélateur de la société urbaine et de l’espace urbain. La rue
devient ainsi une échelle d’analyse de l’histoire urbaine, au même titre
que le quartier ou la ville entière.

4. Pascale Hugues, La robe de Hannah : Berlin 1904-2014, Paris, J’ai lu, 2016, p. 20.

32
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

Pourtant, un peu partout dans le monde, les travaux d’histoire urbaine


n’accordent pas une grande place à l’étude de la rue. Les nombreuses bio-
graphies de villes mettent en lumière les grandes forces qui les définissent,
sans s’attarder aux microespaces qui les composent. Aux États-Unis, le
Journal of Urban History n’a, au cours de ses 44 années d’existence, publié
que trois articles dont l’enquête porte sur une rue précise5 et trois autres
s’intéressant de façon plus générale à ce type d’espace6. Au Canada, la
Revue d’ histoire urbaine n’a elle aussi publié qu’une poignée d’articles,
dont trois portent sur d’autres villes que Montréal7. Il existe des travaux
d’envergure sur des rues de Winnipeg et de Toronto8, mais ils ne sont pas
nombreux. Sur ce plan, Montréal se distingue de nombreuses autres villes.

La spécificité montréalaise
Depuis les années 1980, l’histoire des rues est devenue une caractéristique
importante de la production historique sur Montréal. Elle est un peu
une marque de commerce du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de

5. Kathryn L. Reyerson, « Public and Private Space in Medieval Montpellier : The Bon
Amic Square, Journal of Urban History, vol. 24, no 1, 1997, p. 3-27 ; Charlotte Brooks,
« The War on Grant Avenue : Business Competition and Ethnic Rivalry in San Francis-
co’s Chinatown, 1937-1942 », Journal of Urban History, vol. 37, no 3, 2011, p. 311-330 ;
Matt Reynolds, « Landscape in Motion : Nostalgia and Urban Redevelopment in Ed
Ruscha’s Then and Now : Hollywood Boulevard, 1973-2004 », Journal of Urban History,
vol. 41, no 6, 2015, p. 1052-1072.
6. François Bédarida et Anthony Sutcliffe, The Street in the Structure and Life of the City
[…], op. cit. ; Penelope J. Corfield, « Walking the City Streets : The Urban Odyssey in
Eighteenth-Century England », Journal of Urban History, vol. 16, no 2, 1990, p. 132-
174 ; Daniel M. Bluestone, « “The Pushcart Evil” : Peddlers, Merchants, and New York
City’s Streets, 1890-1940 », Journal of Urban History, vol. 18, no 1, 1991, p. 68-92.
7. Margaret T. Rockwell, « The Facelift and the Wrecking Ball : Urban Renewal and
Hamilton’s King Street West, 1957-1971 », Urban History Review/Revue d’ histoire
urbaine, vol. 37, no 2, 2009, p. 53-61 ; Nicholas Lombardo, « White-Collar Workers
and Neighbourhood Change : Jarvis Street in Toronto, 1880-1920 », Urban History
Review/Revue d’ histoire urbaine, vol. 43, no 1, 2014, p. 5-19 ; Nathan Roth et Jill L.
Grant, « The Story of a Commercial Street : Growth, Decline, and Gentrification on
Gottingen Street, Halifax », Urban History Review/Revue d’ histoire urbaine, vol. 43, no 2,
2015, p. 38-53.
8. David G. Burley et Mike Maunder, Living on Furby : Narratives of Home, Winnipeg,
Manitoba, 1880-2005, Winnipeg, The Institute of Urban Studies, 2008, 155 p. ; Daniel
Ross, Remaking Downtown Toronto : Politics, Development, and Public Space on Yonge
Street, 1950-1980, thèse de doctorat (histoire), Université York, 2017, 328 p.

33
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Montréal, mais elle a aussi attiré plusieurs autres chercheurs. L’objectif du


présent texte est d’inventorier cette production, et d’analyser son apport9.
Pourquoi Montréal semble-t-elle se prêter aussi bien à l’histoire faite à
l’échelle de la rue ? L’explication tient peut-être d’abord à la conjonc-
tion d’un ensemble de sources, associées à l’histoire urbaine, et qui com-
mencent à être exploitées dans les années 1970 et 1980.
Comme dans les autres villes canadiennes, les chercheurs montréalais
peuvent compter sur la disponibilité de recensements particulièrement
riches, notamment en ce qui concerne l’immigration, l’ethnicité, la reli-
gion, l’âge et la profession. Ils ont surtout la chance que les cahiers des
recenseurs, matière première de ces recensements, aient été conservés et
diffusés et qu’ils soient accessibles en ligne10. Cela leur permet d’analyser,
logement par logement, la composition et les caractéristiques des ménages
et de reconstituer la trame d’une rue ou d’un segment de rue. Cependant,
entre le milieu du 19e siècle et le milieu du 20e siècle, ces enquêtes ne sont
réalisées que tous les dix ans, de sorte que les flux à court terme échappent
à l’observation. Comme ailleurs, les chercheurs peuvent aussi compter sur
l’existence d’atlas très détaillés, documentant l’évolution du territoire, de
son occupation et de son organisation. Ces atlas sont particulièrement
nombreux pour Montréal, peut-être plus que pour d’autres villes, et la
plupart sont numérisés11.
S’ajoutent à cela des sources spécifiquement montréalaises qui ont aussi
l’avantage d’avoir été produites, année après année, pendant plus d’un
siècle. À l’instar des autres municipalités nord-américaines, la Ville de
Montréal réalise, à des fins fiscales, un rôle d’évaluation des propriétés.
Celui-ci permet notamment de connaître, rue par rue, la valeur de chacun
des terrains et immeubles et l’identité de leur propriétaire. Plus intéressant
encore est le rôle des valeurs locatives dont la confection a été rendue
nécessaire par la décision des autorités montréalaises d’imposer à tous les
ménages une taxe d’eau, proportionnelle au montant du loyer payé par
les occupants. Ce document fournit, par rue et par adresse, la liste non

9. Je poursuis ici des réflexions que j’avais amorcées dans « La rue Sainte-Catherine et
les autres grandes rues de Montréal : le regard de l’histoire urbaine », communication
à la journée d’étude La rue comme patrimoine, Institut du Patrimoine de l’UQAM,
Montréal, 24 mars 2011.
10. Ils sont notamment disponibles sur le site Web <https ://[Link]/>.
11. Ils sont presque tous disponibles, en ligne ou en format papier, à Bibliothèque et
Archives nationales du Québec.

34
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

seulement des immeubles, mais aussi de chacun des logements, avec le


nom et la profession du chef de ménage et le montant du loyer12. Cette
dernière variable reflète assez bien la capacité de payer des personnes et
peut donc être utilisée par l’historien comme indice de leur niveau socioé-
conomique. S’y ajoute l’annuaire de Montréal produit par la compagnie
Lovell. Il comprend un répertoire alphabétique des résidents avec l’intitulé
de leur profession. Surtout, il offre, dans son Street Directory, par segment
de rue, une liste de toutes les adresses avec le nom de leur occupant et,
jusqu’au début du 20e siècle, sa profession13. L’annuaire Lovell permet
ainsi aux chercheurs de suivre, année après année, l’évolution de la com-
position de chaque rue. Dans ce cas, comme dans celui des rôles munici-
paux, l’information disponible ne concerne généralement que le chef de
ménage, mais elle est tout de même fort utile pour brosser un portrait
démographique et socioéconomique des rues de Montréal.
Les géographes David Hanna et Sherry Olson sont les premiers à avoir,
dans les années 1980, utilisé le segment de rue comme unité de base dans
le cadre de l’étude historique des caractéristiques socioéconomiques de
la population de la ville. À cette fin, ils sont aussi les premiers à avoir eu
recours aux valeurs locatives dont ils ont établi le niveau médian pour
chaque segment de rue14. Ils ont notamment appliqué cette méthode à
l’élaboration de la remarquable planche qu’ils ont produite pour le troi-
sième tome de l’Atlas historique du Canada15. Ils ont ouvert la voie, ame-
nant les historiens à s’intéresser eux aussi à l’échelle de la rue.
Très vite, à l’UQAM, nous avons saisi l’intérêt de cette approche, d’au-
tant plus que des professeurs, regroupés au sein d’équipes de recherche16,
avaient fait de Montréal l’objet principal de leurs recherches. Nous en

12. Ces sources peuvent être consultées aux Archives municipales de la Ville de Montréal.
Les rôles d’évaluation sont numérisés et accessibles à : https ://[Link]-
[Link]/roles-devaluation-fonciere-1847-2003.
13. Annuaire Lovell : /[Link]/bna/lovell/[Link].
14. David B. Hanna et Sherry Olson, « Métiers, loyers et bouts de rue : l’armature de la
société montréalaise, 1881 à 1901 », Cahiers de géographie du Québec, vol. 27, no 71,
1983, p. 255–275.
15. David B. Hanna et Sherry Olson, « Paysage social de Montréal, 1901 », dans Donald
Kerr et Deryck W. Holdsworth (dir.), Atlas historique du Canada, volume III : jusqu’au
cœur du XXe siècle, 1891-1961, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1990,
planche 30.
16. Le Groupe de recherche sur la société montréalaise au XIXe siècle (GRSM, 1972-1987),
devenu le Groupe de recherche sur l’histoire de Montréal (GRHM, 1987-2006). Voir
Paul-André Linteau et collaborateurs, 25 ans d’ histoire de Montréal : le Groupe de

35
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

avons en particulier saisi le potentiel pédagogique. Le choix du segment


de rue permettait de mener une minienquête historique, avec la mise
en œuvre de sources variées, réalisable dans un temps limité. Chaque
étudiant pouvait choisir son segment et suivre sur plusieurs années la
population qui l’habitait ainsi que son appartenance professionnelle. Il
pouvait ensuite jumeler ces informations avec ce qui avait été glané dans
d’autres types de documents. La segmentation territoriale définissait un
champ d’observation restreint, mais dans lequel il était possible d’étudier
des phénomènes significatifs pour l’histoire sociale et urbaine. Dès 1994,
j’utilisais cette méthode dans le cadre d’un cours de recherche, en dernière
année de premier cycle, puis j’ai inséré une telle activité dans mon cours
d’analyse sur l’histoire de Montréal. Dans l’un et l’autre cas, l’expérience
a pu être répétée à de nombreuses reprises.
La méthode pouvait aussi être appliquée pour des recherches de plus
grande ampleur. À partir des années 1990, Joanne Burgess et moi avons
proposé à des étudiants de réaliser des mémoires de maîtrise portant sur
une rue ou un segment de rue. En parallèle, des chercheurs à l’œuvre
dans d’autres universités produisaient aussi des études ayant la rue comme
point focal.
Par ailleurs, dans le cadre des travaux du Laboratoire, j’ai dirigé avec
Jean-Claude Robert, en partenariat avec le personnel des archives et du
bureau du patrimoine de la Ville, le projet Les grandes rues de Montréal.
Réalisé entre 2006 et 2009, celui-ci a permis d’explorer et de raconter
l’histoire du développement d’une vingtaine de grandes rues de la métro-
pole17. La Ville avait déjà produit un répertoire toponymique des rues,
qui avait été mis en ligne. Il contenait des notices consacrées à l’histoire
des noms, mais pas à celle des rues elles-mêmes. Le premier objectif était
donc de constituer, pour un certain nombre de grandes artères, un savoir
historique portant sur les circonstances de l’ouverture de ces voies, sur leur
évolution subséquente, sur les bâtiments qui les bordent et sur les activités
qui les caractérisent. Un second objectif était d’exploiter et de mettre en
valeur les richesses des collections archivistiques de la Ville. Un troisième

recherche sur l’ histoire de Montréal, 1972-1997, Montréal, Département d’histoire,


Université du Québec à Montréal, 1998, 47 p.
17. Paul-André Linteau et collaborateurs, Raconter l’ histoire des grandes rues de Montréal,
communication au congrès de la Société historique du Canada, Montréal, 31 mai 2010.

36
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

était de diffuser largement le tout au moyen de l’Internet et de faire en


sorte que les citoyens puissent se l’approprier.
La réalisation du projet a nécessité l’embauche d’une douzaine d’étudiants
et d’étudiantes pour mener les recherches et rédiger les notices, sous la
direction des chercheurs responsables18. Au total, 22 voies importantes
de Montréal ont vu leur histoire racontée sur le site Les grandes rues de
Montréal, intégré au Répertoire historique des toponymes montréalais19.
Voyons donc d’un peu plus près l’ensemble des productions relatives à
l’histoire des rues de Montréal.

Des artères prestigieuses


Deux grandes artères montréalaises ont été particulièrement choyées,
notamment grâce aux expositions que le musée Pointe-à-Callière leur
a consacrées, chacune étant accompagnée d’une publication. Ce sont le
boulevard Saint-Laurent et la rue Sainte-Catherine.
Le premier est familièrement connu comme la Main, une contraction
de St. Lawrence Suburb’s Main Street, une appellation qui est une simple
traduction de Grande rue du faubourg Saint-Laurent. Cette voie emblé-
matique, longue de 11 km, marque depuis longtemps la division entre l’est
et l’ouest de la ville et symbolise la séparation entre les univers franco-
phone et anglophone. Elle a surtout retenu l’attention des chercheurs soit
pour sa partie d’origine, correspondant au territoire de l’ancien faubourg,
soit pour sa partie du Plateau Mont-Royal, entre les rues Sherbrooke et
Bernard, longtemps au cœur du territoire de la communauté juive. C’est
notamment le cas dans le livre écrit par Pierre Anctil20, en lien avec une
exposition, qui laisse de côté la moitié nord de la voie. Se concentrant
sur la partie la plus populeuse et la plus animée, l’auteur fait ressortir
les diverses personnalités du boulevard, notamment sa fibre industrielle,

18. Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, Les grandes rues de Montréal,


en collaboration avec la Ville de Montréal, site Web du LHPM, section Projets de
recherche, <https ://[Link]/projets-de-recherche/projets-termines/grandes-rues-
de-montreal>.
19. Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, Les grandes rues de Montréal, en
collaboration avec la Ville de Montréal, site Web de la Ville de Montréal, <[Link]-
[Link]/portal/page ?_pageid=5677,32261565&_dad=portal&_schema=PORTAL>.
20. Pierre Anctil, Saint-Laurent : la Main de Montréal, Québec et Montréal, Septentrion et
Pointe-à-Callière, 2002, 107 p.

37
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Devant le 4386, boulevard Saint-Laurent, au cœur du quartier juif,


dans les années 1930.
Source : Archives de la Ville de Montréal, VM166-R3111-2_4205-6381-002A

son rôle de lieu d’implantation de nouvelles communautés immigrantes,


son dynamisme artistique et culturel et sa transformation en haut lieu
de la technologie. L’autre grande synthèse de l’histoire du boulevard
Saint-Laurent est la notice des Grandes rues rédigée par Julie St-Onge et
Jean-Claude Robert21. Comme dans tous les textes du même corpus, le
traitement est fait par sections, définies par des intersections importantes.
Pour chacune sont présentées, de façon chronologique, les phases de déve-
loppement de la voie, les constructions qu’on y érige, les populations qui
l’habitent et les activités qu’on y pratique. L’article, l’un des plus substan-
tiels des Grandes rues, traite de l’ensemble de l’artère, du fleuve jusqu’à la
rivière des Prairies. Une courte synthèse d’une partie de cette histoire est

21. Julie St-Onge et Jean-Claude Robert, « Le boulevard Saint-Laurent », dans Les grandes
rues de Montréal, <[Link]/portal/page ?_pageid=5677,117377580&_
dad=portal&_schema=PORTAL>.

38
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

par ailleurs publiée dans un livre consacré au Plateau22. Quant à l’ouvrage


d’Aline Gubbay, il est plutôt anecdotique23.
L’élargissement de la rue Saint-Laurent, réalisé entre 1889 et 1892 au sud
de la rue Sherbrooke, a été étudié par Jason Gilliland24. Celui-ci montre
que, même si cette opération d’envergure vise avant tout l’amélioration
de la circulation, elle a aussi pour effet d’amener une reconstruction com-
plète des immeubles du côté ouest de la voie, de stimuler l’activité com-
merciale et d’entraîner une hausse marquée des valeurs foncières au profit
des propriétaires. Les recherches de Susan Bronson et de ses étudiants ont
par ailleurs permis d’approfondir l’histoire du parc immobilier de cette
artère, mais très peu de résultats ont été publiés25. Sur le terrain, les orga-
nismes Les amis du boulevard Saint-Laurent, Mémoire du Mile End et
la Société d’histoire du Plateau Mont-Royal ont contribué à la réalisation
de nombreux panneaux historiques affichés à divers endroits.
Des aspects plus particuliers ont été explorés par divers chercheurs. Dans
une perspective d’histoire culturelle, André-G. Bourassa et Jean-Marc
Larrue ont scruté le passé des lieux de spectacles qui parsemaient le bou-
levard 26. Julie A. Podmore a mis en relief les dimensions genrées des
relations économiques, sociales et culturelles qui se manifestent au fil des
époques tout au long de la voie27. Marie-Ève Lacaille s’est intéressée à l’uti-
lisation des immeubles d’un îlot de la rue par l’industrie de la confection

22. « Saint-Laurent (rue, chemin, boulevard) », dans Justin Bur et collaborateurs, Diction-
naire historique du Plateau Mont-Royal, Montréal, Écosociété, 2017, p. 378-381.
23. Aline Gubbay, A Street Called The Main : The Story of Montreal’s Boulevard Saint-
Laurent, Montréal, Meridian Press, 1989, 134 p.
24. Jason Gilliland, « The Creative Destruction of Montreal : Street Widenings and Urban
(Re)Development in the Nineteenth Century », Urban History Review/Revue d’ histoire
urbaine, vol. 31, no 1, 2002, p. 37–51 ; Idem, Redimensioning Montreal : Circulation
and Urban Form, 1846-1918, thèse de doctorat (géographie), Université McGill, 2001,
277 p.
25. Susan D. Bronson, « La Main “milendoise” : un paysage commercial en mutation »,
Continuité, no 111, 2006, p. 35-38.
26. André-G. Bourassa et Jean-Marc Larrue, Les nuits de la « Main » : cent ans de spectacles
sur le boulevard Saint-Laurent (1891-1991), Montréal, VLB, 1993, 361 p. ; Jean-Marc
Larrue, Le monument inattendu : le Monument-National 1893-1993, Montréal, HMH,
1993, 322 p.
27. Julie A. Podmore, St. Lawrence Blvd as « Third City » : Place, Gender and Difference Along
Montreal’s Main, thèse de doctorat (géographie), Université McGill, 1999, 315 p.

39
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

pendant plusieurs décennies28. De son côté, Mathieu Trépanier a analysé


l’occupation de l’espace, en particulier à des fins commerciales, dans le
secteur de la Petite-Italie29. Enfin, Marie-Laure Poulot s’est penchée sur
l’usage contemporain de la rue, façonné par le cosmopolitisme30.
L’autre grande artère emblématique est évidemment la rue Sainte-Cathe-
rine, longue elle aussi de 11 km, qui forme le principal pôle commercial
et culturel de Montréal. Elle est identifiée au cœur du centre-ville, mais
certains de ses segments traversent des quartiers fort différents. Geneviève
Létourneau-Guillon a rédigé la notice des Grandes rues portant sur cette
voie31. Elle a aussi collaboré à l’ouvrage de synthèse que j’ai rédigé en
lien avec l’exposition réalisée au musée Pointe-à-Callière en 201032. Ce
livre retrace d’abord les origines et le développement graduel de la rue,
ainsi que les activités qui la caractérisent. Il insiste surtout sur l’âge d’or
de cette artère, entre la fin du 19e siècle et les années 1960, en exami-
nant trois dimensions principales : son statut de paradis du magasinage,
son rôle d’axe central du nouveau centre-ville en émergence, et enfin le
dynamisme nocturne que lui confèrent les activités de divertissement. Le
chapitre final se penche sur le dernier demi-siècle et les bouleversements
profonds que vit alors la rue Sainte-Catherine.
L’aspect de cette histoire qui a été le plus étudié est la vocation commer-
ciale de la rue, et en particulier la présence des grands magasins qui lui
donnent une identité forte. Elle a notamment été approfondie dans les

28. Marie-Ève Lacaille, Étude urbaine d’un îlot du faubourg Saint-Laurent : la confection sur
la Main, 1880-1939, rapport de recherche de maîtrise (histoire appliquée), Université
du Québec à Montréal, 2011, 139 p.
29. Mathieu Alexandre Trépanier, Le boulevard Saint-Laurent dans la Petite-Italie : 1930,
1960, rapport de recherche de maîtrise (histoire appliquée), Université du Québec à
Montréal, 2014, 123 p.
30. Marie-Laure Poulot, Le long de la Main cosmopolite : promouvoir, vivre et marcher le
boulevard Saint-Laurent à Montréal, Québec, Presses de l’Université du Québec, 2017,
413 p.
31. Geneviève Létourneau-Guillon, « La rue Sainte-Catherine », dans Les grandes rues de
Montréal, <[Link]/portal/page ?_pageid=5677,87721571&_dad=portal&_
schema=PORTAL>.
32. Paul-André Linteau, La rue Sainte-Catherine : au cœur de la vie montréalaise, Montréal,
Éditions de l’Homme et Pointe-à-Callière (musée d’archéologie et d’histoire de
Montréal), 2010, 240 p.

40
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

Dans les années 1940, les grands magasins à vocation métropolitaine


dominent la rue Sainte-Catherine Ouest.
Source : Archives de la Ville de Montréal, VM166-R3153-1-2-003

41
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

La rue Sainte-Catherine abrite aussi de nombreux petits commerces de quartier,


desservant une clientèle locale.
Source : Florent Charbonneau, photographe, 26 août 1958.
Archives de la Ville de Montréal, P158-Y-2_04P006

42
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

travaux de Michelle Comeau33, d’Alan Stewart34 et d’Elizabeth Sifton35.


Le mémoire de Daniel Charbonneau examine de façon plus large la
présence et la spatialisation de l’activité commerciale en scrutant, sur
plusieurs décennies, l’occupation de deux segments de la voie, à l’ouest
et à l’est. Il prend en compte les magasins de toutes tailles et montre la
spécialisation croissante de l’offre marchande36.
Parmi les autres grandes artères montréalaises, la rue Notre-Dame, l’une
des plus anciennes de la ville, a elle aussi attiré l’attention des chercheurs.
L’historien de l’architecture Luc Noppen a réalisé la première synthèse
de son développement37. Elle porte uniquement sur la partie est, entre la
limite du Vieux-Montréal et le secteur de la Longue-Pointe. L’auteur met
en relief les phases de l’aménagement de cet ancien « chemin du Roi » et
les activités qui s’y déroulent. Il s’attarde ensuite à plusieurs immeubles
significatifs, localisés le long de la voie ou dans les environs. Quelques
années plus tard, Julie St-Onge rédige la notice du site des Grandes rues ;
quoique moins détaillée, celle-ci offre l’avantage de porter sur l’ensemble
du parcours, de Lachine jusqu’au Bout-de-l’Île38. L’histoire de l’occupa-
tion et du développement de la portion de la rue Notre-Dame qui traverse

33. Michelle Comeau, « Les grands magasins de la rue Sainte-Catherine à Montréal : des
lieux de modernisation, d’homogénéisation et de différenciation des modes de consom-
mation », Revue d’ histoire de la culture matérielle, no 41, 1995, p. 58-68 ; « Étalages,
vitrines, services et nouveaux espaces : trois grands magasins de Montréal durant les
années 1920 », dans Paul-André Linteau et Serge Jaumain (dir.), Vivre en ville : Bruxelles
et Montréal aux XIXe et XXe siècles, Bruxelles, P.I.E. Peter Lang, 2006, p. 259-289.
34. Alan M. Stewart, « La rue Sainte-Catherine, l’artère commerciale de Montréal », dans
Musée canadien des civilisations (aujourd’hui Musée canadien de l’histoire), Avant le
cybercommerce : une histoire du catalogue de vente par correspondance au Canada, Biblio-
thèque et Archives Canada et Toronto Culture, 2004, <https ://[Link].
ca/cmc/exhibitions/cpm/catalog/[Link]> ; Idem, Mail-order businesses of Henry
Morgan & Company and the department stores of Sainte-Catherine Street West, Montréal,
1880s to 1930, rapport présenté au Musée canadien des civilisations, avril 2003, 105 p.
35. Elizabeth Sifton, « Montreal’s Fashion Mile : St. Catherine Street, 1890-1930 », dans
Alexandra Palmer (dir.), Fashion : A Canadian Perspective, Toronto, University of
Toronto Press, 2004, p. 203-226.
36. Daniel Charbonneau, L’ émergence d’une artère commerciale : la rue Sainte-Catherine de
Montréal, 1870-1913, mémoire de maîtrise (histoire), Université du Québec à Montréal,
2006, 200 p.
37. Luc Noppen, Du chemin du Roy à la rue Notre-Dame : mémoires et destin d’un axe est-
ouest à Montréal, Québec, Ministère des Transports du Québec, 2001, 175 p.
38. Julie St-Onge, « La rue Notre-Dame », dans Les grandes rues de Montréal, <[Link]-
[Link]/portal/page ?_pageid=5677,57579590&_dad=portal&_schema=PORTAL>.

43
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

le Vieux-Montréal est solidement documentée tout au cours de l’ouvrage


collectif consacré à cet arrondissement patrimonial39.

La rue Notre-Dame, à l’ouest de la rue McGill, en mars 1924.


Source : S.J. Hayward, photographe.
Archives de la Ville de Montréal, VM98-Y_2P029

39. Gilles Lauzon et Madeline Forget (dir.), L’ histoire du Vieux-Montréal à travers son patri-
moine, Québec, Publications du Québec, 2004, 292 p.

44
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

De son côté, Kathleen Lord utilise la partie de la rue Notre-Dame Ouest


qui traverse Saint-Henri comme champ d’observation des rapports de
classe et de genre à la fin du 19e siècle. Elle montre que l’élite bourgeoise
de cette ville de banlieue cherche à renforcer le caractère commercial de
la rue et à contrôler le comportement des milieux populaires qui com-
posent la majorité de la population40. Jason Gilliland a fait l’histoire de
deux opérations d’élargissement de la rue Notre-Dame, l’une dans le
Vieux-Montréal au cours des années 1860, l’autre dans l’ancien faubourg
Sainte-Marie en 1891. Dans ce dernier cas, il souligne l’impact négatif
sur les résidents et les petits commerçants du secteur41.
Construite sur le glacis des anciennes fortifications, la rue McGill est plus
courte que les précédentes, mais forme l’un des axes de prestige de la ville.
Claire Poitras a abordé l’histoire de son aménagement et du bâti urbain
qui la borde, en faisant ressortir l’impact de la tertiarisation42. Plusieurs
autres grandes artères de Montréal ont fait l’objet d’études publiées sur
le site des Grandes rues43. Parmi celles qui sont orientées nord-sud, men-
tionnons : Pie-IX, Papineau, Saint-Denis et du Parc. Dans l’autre sens,
il y a notamment De Maisonneuve, Ontario, Sherbrooke, Mont-Royal,
Saint-Joseph, Laurier, Rosemont, Beaubien et, dans le sud-ouest, Wel-
lington et De La Vérendrye. S’y ajoutent quelques voies de portée plus
locale : Prince-Arthur, Duluth, Masson, du Centre et Monk.

Des segments révélateurs


Quelques recherches ont porté non pas sur une rue entière ou sur une
partie significative de celle-ci, mais plutôt sur un court segment, long de
quelques îlots à peine. Ce choix permet une analyse en profondeur, grâce
aux méthodes de l’histoire sociale, de la population qui habite ce segment
et de son milieu.

40. Kathleen Lord, Days and Nights : Class, Gender and Society on Notre-Dame Street in
Saint-Henri, 1875-1905, thèse de doctorat (histoire), Université McGill, 2000, 303 p. ;
Idem, « Permeable Boundaries : Negotiation, Resistance, and Transgression of Street
Space in Saint-Henri, Quebec, 1875-1905 », Urban History Review/Revue d’ histoire
urbaine, vol. 33, no 2, 2005, p. 17–29.
41. Jason Gilliland, The Creative Destruction of Montreal […], op. cit.
42. Claire Poitras, « Tertiarisation et transformation de l’espace urbain : la rue McGill à
Montréal (1842-1934) », Urban History Review/Revue d’ histoire urbaine, vol. 3, no 2,
2003, p. 3–17.
43. Voir la note 18.

45
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le caractère bourgeois de la rue Sherbrooke Ouest ressort bien en 1898.


Source : Extrait de W.H. Carre Art Work on Montreal, 1898.
Archives de la Ville de Montréal, VM166-R3080-31-1(-1974)-002

Un bel exemple est le mémoire de Marine Pagé, portant sur la rue


Sherbrooke, entre les rues Peel et Bishop, en 190144. Ce secteur est au
cœur du quartier résidentiel de la haute bourgeoisie montréalaise. L’au-
teure est en mesure d’étudier, maison par maison, les caractéristiques
démographiques, ethniques et sociales de chaque chef de famille et des
membres de sa maisonnée. Elle réussit également à décrire la résidence
elle-même et son organisation, qu’il s’agisse de grandes villas ou d’un
immeuble d’appartements. En outre, elle peut consacrer tout un cha-
pitre aux domestiques, nombreux et nombreuses dans cet environnement,
apportant ainsi une contribution exceptionnelle à l’étude de ce groupe
social.

44. Marine Pagé, Les bourgeois et leur environnement : la rue Sherbrooke à Montréal en 1901,
mémoire de maîtrise (histoire), Université d’Angers, 2001, 225 p.

46
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

Une maison ancienne de la rue Forfar, dans le Village-aux-Oies,


un secteur ouvrier du sud-ouest de Montréal.
Elle est photographiée le 17 octobre 1963, peu avant sa démolition.
Source : Jean-Paul Gill et Ludger l’Écuyer, photographes.
Archives de la Ville de Montréal, VM94-C270-0080

Plus récemment, Charles-Robert Giguère a focalisé son attention sur la


rue Forfar, l’une des courtes voies du minuscule Village-aux-Oies (aussi
connu sous les noms de Goose Village et Victoriatown), enclavé dans une
zone industrielle fort ancienne45. Entre 1901 et 1921, sa population est
beaucoup plus stable que ce qui peut être observé généralement dans les

45. Charles-Robert Giguère, Permanence et renouvellement des familles ouvrières : le cas du


Village-aux-Oies et de la rue Forfar, 1901-1921, mémoire de maîtrise (histoire), Univer-
sité du Québec à Montréal, 2018, 141 p.

47
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

quartiers ouvriers de la ville, même si la mobilité et le renouvellement s’y


manifestent aussi. À cet égard, la rue est dans une phase de transition,
avec l’émergence d’une population immigrante issue du continent euro-
péen. L’analyse montre bien la composition démographique des familles
ouvrières et son évolution dans le temps, en relation avec l’appartenance
ethnique et professionnelle. L’étude du cycle de vie fait ressortir les liens
avec les conditions de logement et les stratégies économiques de ces
familles. Ouvriers qualifiés et journaliers se côtoient quotidiennement
dans un environnement où la pollution des usines se fait plus présente.
La stratégie des segments de rue est également utilisée dans le rapport,
déjà cité, de Mathieu Trépanier46. Celui-ci analyse, pour 1930 et pour
1960, le développement et l’occupation d’une portion du boulevard Saint-
Laurent, celle qui traverse la Petite-Italie. Il y mesure l’impact de l’arrivée
des deux grandes vagues d’immigration italienne.
Quelques autres mémoires ont aussi porté sur des segments de rue47, mais
cette méthode a surtout été utilisée abondamment pour des exercices
dans le cadre de cours. Les résultats n’en ont pas été publiés, mais ils ont
alimenté ma compréhension de l’histoire des rues montréalaises.

La rue en arrière-scène
Il existe aussi de nombreux travaux dont l’objet premier n’est pas l’étude
de la rue elle-même, mais plutôt celle de phénomènes qui s’y déroulent
ou qui y sont associés.
Au premier chef figurent les recherches sur l’histoire des commerces d’ali-
mentation, dont l’ancrage territorial représente une dimension fondamen-
tale. Joanne Burgess et Michèle Comeau sont au cœur des travaux de ce
type menés dans le cadre du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de
Montréal avec des partenaires, notamment l’Écomusée du fier monde.
Comme cette production est présentée dans un autre article du présent

46. Mathieu Alexandre Trépanier, Le boulevard Saint-Laurent dans la Petite-Italie […],


op. cit.
47. Fabrice Comte, Habitat et économie domestique en milieu ouvrier : la rue de Montcalm à
Montréal, 1871-1901, mémoire de maîtrise (histoire), Université Lumière Lyon 2, 1996,
98 p. ; Stéphanie Berthelon, L’ évolution de la rue Sainte-Marie/Notre-Dame entre 1871 et
1911, dans les limites du quartier Saint-Jacques, mémoire de maîtrise (histoire), Université
de Savoie (Chambéry-Annecy), 1996.

48
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

ouvrage, je n’irai pas plus loin ici. Ajoutons que les travaux sur les grands
magasins de la rue Sainte-Catherine, mentionnés précédemment, appar-
tiennent aussi à cette catégorie.
La rue n’est aussi le plus souvent qu’un point d’ancrage dans les nom-
breuses études architecturales et patrimoniales portant sur l’un ou l’autre
des immeubles de la ville ou sur des ensembles de ceux-ci.
Parfois, elle sert de décor incontournable dans lequel se déroulent les
drames de la vie urbaine. Ainsi, en mai 1832, c’est dans les rues du
Vieux-Montréal, lors d’une soi-disant émeute, que les troupes de la gar-
nison abattent trois citoyens innocents48. La rue sert aussi de toile de fond
aux innombrables processions et manifestations qui ponctuent la socia-
bilité montréalaise. Ainsi Dan Horner montre que les ouvriers irlandais
qui travaillent à l’agrandissement du canal de Lachine en 1843 décident,
après plusieurs semaines de grève, de parader dans les rues de la ville afin
de faire connaître leurs revendications et de témoigner de la respectabilité
de leur mouvement49. De son côté, étudiant les processions annuelles de la
Saint-Patrick dans la seconde moitié du 19e siècle, Rosalyn Trigger montre
que le choix du tracé est un enjeu important. Pour rejoindre toutes les
composantes de leur communauté, les organisateurs choisissent en alter-
nance un trajet dans l’ouest et un autre dans l’est de la ville50.
Dans un autre registre, Sherry Olson met en vedette l’illumination des
rues de la ville qui sert de cadre à des célébrations tels la victoire de
Sébastopol en 1855, la Fête-Dieu de 1877 et le Jubilé de la reine Victoria
en 189751.
Ce ne sont que quelques exemples d’un phénomène beaucoup plus vaste.
Les rues de Montréal sont le théâtre d’un grand nombre de processions

48. James Jackson, The Riot that Never Was : The Military Shooting of Three Montrealers in
1832 and the Official Cover-Up, Montréal, Baraka Books, 2009, 358 p. ; traduit en fran-
çais sous le titre L’ émeute inventée : la mort de trois Montréalais sous les balles de l’armée
britannique en 1832 et son camouflage par les autorités, Montréal, VLB, 2014, 324 p.
49. Dan Horner, « Solemn Processions and Terrifying Violence : Spectacle, Authority, and
Citizenship during the Lachine Canal Strike of 1843 », Urban History Review/Revue
d’ histoire urbaine, vol. 38, no 2, 2010, p. 36-47.
50. Rosalyn Trigger, « Irish Politics on Parade : The Clergy, National Societies, and
St. Patrick’s Day Processions in Nineteenth-century Montreal and Toronto », Histoire
sociale/Social History, vol. 37, no 74, 2004, p. 159-199.
51. Sherry Olson, « “A Profusion of Light” in Nineteenth-Century Montreal », dans Serge
Courville et Normand Séguin (dir.), Espace et culture/Space and Culture, Québec,
Presses de l’Université Laval, 1995, p. 253-263.

49
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

nationalistes, religieuses, politiques, ouvrières, mortuaires, etc. Elles sont


le lieu d’expression de revendications de toutes sortes. En ce sens, elles for-
ment le décor de centaines d’études et de milliers de reportages. Conten-
tons-nous ici de les évoquer collectivement.

La rue et la ville
Ce survol permet de constater que la production sur l’histoire des rues de
Montréal est assez substantielle et diversifiée. Quelles réflexions peut-on
en tirer ? La signification historique et patrimoniale des rues apparaît
diverse, multiple et complexe.
Un premier axe se dégage : celui de la rue comme témoin et révélateur
du développement du territoire urbain. Certaines rues ont d’abord été
des chemins ruraux bordés de champs et de vergers que l’urbanisation a
graduellement transformés. Toutefois, dans la majorité des cas, la création
et l’aménagement des rues sont directement liés au processus d’urbanisa-
tion du territoire, notamment au lotissement des terrains et à l’érection
de bâtiments. La rue devient la voie d’accès essentielle au territoire bâti
et tout promoteur se préoccupe d’en assurer l’ouverture. À un premier
niveau, la grille de rues est elle-même un patrimoine qui témoigne du
type de lotissement réalisé. Mais on retient surtout que la rue est ce qui
permet de mettre en valeur le patrimoine bâti qui la borde. Elle contribue
à le situer dans l’espace et elle offre une perspective sur les immeubles
marquants de la ville.
À Montréal, les rues les plus anciennes, notamment celles du Vieux-
Montréal et des faubourgs rapprochés, ont vu disparaître leurs maisons
d’origine, remplacées par d’autres structures au fil des siècles. Dans la
majorité des cas, toutefois, les segments des rues montréalaises contiennent
encore des immeubles correspondant à l’époque de l’ouverture de la voie,
bien qu’ils doivent parfois côtoyer un bâti plus récent. Pour les rues très
longues, il suffit de les parcourir du sud au nord ou d’ouest en est pour
voir défiler des périodes successives d’expansion du territoire. Les rues
mont­réalaises restent ainsi des témoins privilégiés de l’histoire de l’archi-
tecture et de l’urbanisme dans la ville. Plusieurs des études citées précé-
demment le révèlent bien.

50
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

Le boulevard Saint-Laurent, à l’angle de l’avenue Duluth, dans les années 1920, illustre le
caractère hétérogène du bâti urbain.
Source : S.J. Hayward, photographe. Archives de la Ville de Montréal, VM98-Y_2P066

51
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Photographié en mars 1940, au sud de la rue Saint-Zotique


et à proximité du quartier italien, le boulevard Saint-Laurent est l’une
des grandes voies de communication de Montréal.
Source : Archives de la Ville de Montréal, VM98-Y_5P057

Un aspect négligé de l’évolution de l’aménagement des rues est celui de


leur rôle d’espaces de circulation et de communication. Dans ce sens, leur
histoire est liée à celle de la technologie urbaine et des moyens de trans-
port et de communication. De nombreux travaux ont été publiés à propos
des réseaux techniques à Montréal52, mais il n’est pas toujours facile de les

52. Voir, par exemple, Paul-André Linteau, « Le transport en commun dans les villes », dans
Norman Ball (dir.), Bâtir un pays : histoire des travaux publics au Canada, Montréal,
Boréal, 1988, p. 73-100 ; Claire Poitras, La cité au bout du fil : le téléphone à Montréal
de 1879 à 1930, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 2000, 323 p. ; Robert
Gagnon, Questions d’ égouts : santé publique, infrastructures et urbanisation è Montréal

52
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

étudier à l’échelle micro-urbaine. Sherry Olson a livré quelques réflexions


au sujet de leur impact sur le réseau des rues de la ville53.
Du paysage bâti, on passe au paysage habité et humanisé. La rue comme
milieu de vie est alors au cœur de l’analyse. Ici on voit poindre un patri-
moine beaucoup plus immatériel : celui de la vie quotidienne et de la
sociabilité urbaine. Sur ce plan, la recherche historique a apporté des
contributions originales et novatrices. En explorant l’histoire de segments
de rues précis, des études ont enrichi notre compréhension du tissu social
urbain du passé.
Il est désormais possible de savoir, année après année, qui étaient les rési-
dents de la rue, quels était leur profession, leur statut socioéconomique,
leur appartenance ethnolinguistique. Les portraits qui en résultent sont
très riches. Tout segment de rue présente des caractéristiques spécifiques,
mais leur addition permet de comprendre la tapisserie sociale qui com-
pose la ville. Le tissu socioéconomique de chaque segment est rarement
homogène. Il témoigne de la cohabitation de propriétaires et de locataires,
ou de la présence de petits commerçants dans les quartiers populaires.
Les recherches menées par les étudiants de mes cours sur le dernier tiers
du 19e siècle révèlent la mobilité extrême de la population montréalaise
du passé. Dans la majorité des cas, plus de la moitié des résidents d’un
segment de rue a déjà déménagé au bout d’un an ou deux, le plus souvent
dans les environs. Cette mobilité individuelle s’inscrit toutefois dans une
permanence de la composition socioéconomique ou ethnolinguistique
de la population de la rue. Sur ce plan, on peut observer que les phéno-
mènes de transformation radicale, tels l’appauvrissement, ou son opposé
l’embourgeoisement, ou encore le remplacement d’une ethnie par une
autre, se déroulent de façon graduelle et souvent sur de longues périodes.
Évidemment, la stabilité est beaucoup plus forte chez les propriétaires, qui
composent seulement une petite minorité de la population. Elle est aussi
nettement plus marquée dans les segments de rue habités par les personnes
appartenant aux couches supérieures de la société.

au XIXe siècle, Montréal, Boréal, 2006, 270 p. ; Dany Fougères, L’approvisionnement


en eau à Montréal : du privé au public, 1796-1865, Québec, Septentrion, 2004, 472 p. ;
Michèle Dagenais, Montréal et l’eau : une histoire environnementale, Montréal, Boréal,
2011, 308 p.
53. Sherry Olson, « City Streets as Environmental Grid : the Challenge of Private Uses
and Municipal Stewardship », dans Stéphane Castonguay et Michèle Dagenais (dir.),
Metropolitan Natures : Environmental Histories of Montreal, Pittsburgh, University of
Pittsburgh Press, p. 148-167.

53
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Malgré leur richesse, les portraits établis à partir des sources sérielles
présentent toutefois des limites. Ils ne peuvent pas rendre compte de la
dynamique de la vie quotidienne, de ses réseaux de relations et de ses cir-
cuits de déplacements. Il faut pour cela recourir à des sources différentes,
pas toujours facilement accessibles. Cette difficulté ne diminue pas l’in-
térêt de se pencher sur la rue, et surtout sur le segment de rue. Celui-ci
se révèle être un niveau d’observation particulièrement intéressant, parce
qu’il permet de mettre en lumière la complexité et l’évolution du tissu
social montréalais. À ce niveau d’analyse, on arrive à mettre en œuvre
des sources très riches dont la masse nous submergerait si on essayait de
les traiter à l’échelle de la ville. Le segment de rue est en quelque sorte la
particule élémentaire de la ville et de son patrimoine. Reste évidemment
le problème du passage de la partie au tout, donc de la représentativité du
segment de rue. Hanna et Olson l’ont résolu en juxtaposant et en repré-
sentant graphiquement l’ensemble des segments pour 1901. La plupart
du temps, toutefois, l’histoire d’un segment de rue reste une étude de cas
particulier.
Il arrive qu’on dispose d’une documentation plus abondante pour certains
lieux, mais cela se limite souvent aux établissements les plus importants.
En travaillant sur l’histoire de la rue Sainte-Catherine, j’ai dû me plier au
fait qu’il était beaucoup plus facile de documenter l’histoire des grands
magasins que celle du petit commerce. Comment vivait et travaillait un
épicier du coin ou un petit bijoutier en 1900 ? Quelles étaient sa clientèle
et son offre de produits ? Voilà un patrimoine immatériel dont les contours
ne peuvent pas être aisément dessinés.
Une autre difficulté vient du caractère hétérogène des rues de Montréal.
Une artère animée du centre-ville peut, quelques kilomètres plus loin,
devenir une paisible rue de quartier. Des segments résidentiels succèdent
à d’autres qui ont une vocation commerciale ou industrielle, sans compter
que le mélange des genres est fréquent. On ne peut donc caractériser une
rue dans son ensemble. Pour bien l’étudier, il faut la segmenter en tenant
compte des environnements qu’elle traverse. Cependant, même quand
le bâti est relativement homogène, il y a souvent une diversité parmi la
population qui l’habite.

54
 | La rue montréalaise, miroir de la ville

Conclusion
L’étude historique de la rue a donc permis d’enrichir de façon substantielle
la connaissance et la compréhension de l’évolution du territoire et de la
société à Montréal. À plusieurs égards, la rue a pu être observée comme
un microcosme de la société globale, elle-même diverse et complexe. Cela
justifie de poursuivre dans cette voie et de multiplier ces coups de sonde
qui révèlent des pans de la tapisserie urbaine. Il faut d’ailleurs souhaiter
que se multiplient les études comparatives de segments de rues localisés en
diverses parties de l’espace urbain. Il faut aussi éveiller plus de chercheurs
à l’intérêt de la rue comme cadre d’observation de nombreux phénomènes
d’histoire sociale, culturelle ou environnementale.
La rue n’est cependant que l’une des nombreuses échelles d’observation
de la ville et, pour être significative, elle doit être mise en relation avec
les autres. À cet égard, les récents progrès de la cartographie historique
numérisée offrent un potentiel de traitement fort intéressant, comme
le montre Léon Robichaud plus loin dans cet ouvrage. Des initiatives
comme SCHEMA permettent en effet de comparer des lieux précis, mais
aussi des regroupements de lieux, et de passer aisément d’une échelle à
l’autre, du niveau local au niveau métropolitain.
La rue n’a pas épuisé son potentiel heuristique. Que ce soit pour elle-
même ou comme échelle d’observation de la ville, elle offre encore beau-
coup à explorer, elle recèle de nombreuses significations à découvrir. Elle
pourrait être aussi un instrument de sensibilisation du public à l’histoire
d’un environnement urbain immédiat.

Paul-André Linteau est professeur émérite au Département d’histoire


de l’UQAM et codirecteur du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de
Montréal. Spécialiste de l’histoire de Montréal, il a publié abondamment
sur ce sujet, dont Histoire de Montréal depuis la Confédération et La rue
Sainte-Catherine. Son œuvre lui a valu plusieurs prix et distinctions.

55
Les « villages » de Montréal,
ou la métropole comme
communauté de communautés :
réflexions sur l’utilisation
de la notion de quartier
en histoire urbaine

Harold Bérubé

On se souvient surtout du roman Bonheur d’occasion de Gabrielle Roy


comme du premier roman québécois proposant une vision naturaliste de la
vie ouvrière en milieu urbain. Le regard que Roy pose sur le Montréal du
début de la Seconde Guerre mondiale, sans être complaisant, est dépouillé
des condamnations sévères que réservaient au monde urbain les romans
à thèse qui l’ont précédé. Dans ce contexte, on peut dire de ce roman
qu’il contribue à faire entrer l’urbanité, comme expérience pleinement
assumée, dans la littérature québécoise1. L’un des aspects les plus frappants
du portrait que propose Roy est la représentation de l’espace urbain que
partagent les protagonistes canadiens-français du roman. À leurs yeux,
leur quartier de Saint-Henri n’est pas, à proprement parler, un district de
Montréal. C’est un village. Leur village. La « ville » apparaît à leurs yeux
comme un espace autre, étranger, même s’ils le fréquentent à l’occasion,

1. Michel Biron, François Dumont et Élisabeth Nardout-Lafarge, Histoire de la littérature


québécoise, Montréal, Boréal, 2007, p. 293-304.

57
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

comme lorsque Florentine Lacasse sort au centre-ville avec Jean Lévesque.


De même, d’autres « villages », tout aussi étrangers, existent au-delà des
frontières de Saint-Henri, comme ce quartier bourgeois et majoritairement
anglophone (Westmount) qui se trouve « en haut de la montagne » et que
doit traverser Rose-Anna Lacasse pour aller visiter son fils, Daniel, qui se
meurt à l’hôpital.

Rue De Courcelle en 1929, dans le quartier Saint-Henri, décor


dans lequel se déroule Bonheur d’occasion.
Source : Archives de la Ville de Montréal, VM166-D1901-30-021

Ce que Gabrielle Roy a compris de l’expérience urbaine au 20e siècle,


c’est qu’aucun citadin ne vit son urbanité à l’échelle d’une métropole.
Au contraire, cette expérience au quotidien de la ville se vit à plus petite
échelle, à travers un certain nombre d’espaces plus restreints, mais inter-
connectés de différentes façons et que l’on englobera ici sous le terme de
« quartiers ». Dans ce chapitre, je propose une réflexion sur la façon dont
on a utilisé cette notion de quartier pour décrire, comprendre et étudier
la ville de Montréal. Je souhaite démontrer que, malgré sa centralité dans
l’expérience citadine et son indéniable pertinence pour comprendre l’his-
toire et le patrimoine de Montréal, elle n’est pas sans poser un certain
nombre de problèmes que doivent prendre en compte ceux et celles qui

58
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

l’utilisent comme cadre et comme référence. Je pense notamment à cette


tension – voire cette contradiction – qui existe entre, d’un côté, le quartier
comme réalité objective, comme unité de découpage du territoire et, de
l’autre, le quartier comme réalité subjective, comme espace imaginé et
vécu par ses habitants. Je proposerai donc d’abord une réflexion générale
sur la place du quartier en histoire urbaine, pour me pencher ensuite
plus particulièrement sur les façons dont cette notion a été utilisée dans
les dernières années pour étudier le patrimoine et l’histoire de Montréal.
En conclusion, je réfléchirai aux pistes qui s’offrent aux chercheurs qui
désirent approfondir cette réflexion critique sur le quartier en histoire
urbaine.

Le quartier en histoire urbaine


La centralité du quartier, en histoire urbaine, ne saurait faire de doute,
mais cette centralité, les historiens la doivent en bonne partie aux efforts
de praticiens des sciences sociales. À partir des dernières décennies du
19e siècle, de nombreux observateurs s’inquiètent des effets sociaux de
l’urbanisation sans précédent qui transforme le visage même de l’Occi-
dent. C’est ainsi que, dans sa célèbre conférence de 1903, le philosophe
allemand Georg Simmel en vient à conclure que les grandes villes risquent
de faire sombrer l’individu dans une anomie qui pourrait entraîner l’ef-
fritement de la société moderne2. De même, vingt ans plus tôt, sans viser
explicitement la ville, le sociologue Ferdinand Tönnies opposait commu-
nauté (gemeinschaft) et société (gesellschaft), et s’inquiétait du fait que la
seconde semblait l’emporter sur la première à l’ère moderne, remplaçant
des liens sociaux durables et authentiques avec des rapports éphémères et
utilitaristes3. De nombreux disciples de Tönnies associeront gemeinschaft
au cadre villageois et gesellschaft au cadre urbain.
Au début du 20e siècle, le sociologue américain Robert E. Park, de l’École
de Chicago, est l’un de ceux qui offrent une réponse à ces inquiétudes4.

2. Georg Simmel, « Métropoles et mentalités », dans Marcel Roncayolo et Thierry Paquot


(dir.), Villes et civilisation urbaine, xviiie- xx e siècle, Paris, Larousse, 1992 (1re éd. 1903),
p. 300-309.
3. Ferdinand Tönnies, Community and Society, New Brunswick (New Jersey), Transaction
Books, 1988 (1re éd. 1887).
4. Robert E. Park, « The City : Suggestions for Investigation of Human Behavior in
the Urban Environment », dans Robert E. Park, Ernest W. Burgess et Roderick D.

59
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Abordant la ville sous l’angle de l’écologie urbaine, Park et ses collègues


observent que ce vaste et complexe écosystème se subdivise « naturelle-
ment » en sous-ensembles aux caractéristiques sociales communes. En
d’autres mots, alors que Simmel et consorts s’inquiètent du sort de l’in-
dividu perdu dans la marée humaine/urbaine, Park et ses collaborateurs
constatent plutôt que le citadin vit une bonne partie de son urbanité à
l’échelle du neighborhood. Dans ce contexte, cet espace plus restreint
devient un puissant mécanisme d’intégration pour ceux et celles qui
migrent en ville. Durant la seconde moitié du 20e siècle, les historiens de
la ville ont largement adopté cette perspective et ce cadre d’analyse. Leurs
recherches portant sur ces subdivisions de la ville, parfois inspirées de
l’ethnologie et de l’anthropologie urbaine, ont permis d’observer de plus
près la fabrication du tissu urbain, mais aussi de confirmer la centralité
du quartier ou du neighborhood comme théâtre d’une sociabilité particu-
lièrement riche, notamment au sein des classes populaires.
Néanmoins, comme le soulignent David Garrioch et Mark Peel, la
multiplication des travaux sur ces espaces et la variété grandissante de
perspectives utilisées pour les explorer ne sont pas sans soulever certains
problèmes méthodologiques5. Le plus évident est, sans surprise, celui de
la définition même de la notion de quartier. Que signifie ce terme selon
les époques, les milieux, les territoires ?
Est-il l’équivalent du neighborhood utilisé par Park et ses associés ? A-t-il
des particularités dans le contexte montréalais ? Comme le rappelle Chris-
tine Lamarre, dans un article qu’elle a consacré à ce terme, la notion de
« quartier » a une longue histoire6. Si le terme réfère d’abord au partage de
quelque chose en quatre parties, dès la fin du 15e siècle, il est utilisé pour
désigner une subdivision de la ville, un usage qui se répand surtout au
18e siècle. Dans l’Encyclopédie, on le définira en 1765 comme « une divi-
sion d’une ville qui consiste en différentes rangées de bâtiments, séparées
les unes des autres par une rivière, ou par une grande rue ou par une autre
séparation arbitraire ». Lamarre souligne toutefois que, dès cette époque,
la notion englobe deux réalités très différentes : d’une part, elle correspond

McKenzie (dir.), The City, Chicago, University of Chicago Press, 1925, p. 1-46
5. David Garrioch et Mark Peel, « The Social History of Urban Neighborhoods », Journal
of Urban History, vol. 32, no 5, juillet 2006, p. 663-676.
6. Christine Lamarre, « Quartier », dans Christian Topalov et collaborateurs (dir.), L’aven-
ture des mots de la ville : à travers le temps, les langues, les sociétés, Paris, Robert Laffont,
2010, p. 1013-1017.

60
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

à une division administrative objective du territoire (policière et militaire


dans le cas parisien) ; d’autre part, elle est utilisée pour décrire un décou-
page plus flou de l’espace, un territoire d’appartenance où se déploie « une
sociabilité intense et reconnue7 ». Ce versant de la notion de quartier se
rapproche le plus du concept de neighborhood employé par les tenants de
l’École de Chicago, et les chercheurs en sciences sociales l’ont surtout
utilisée dans ce sens à partir des années 1960. Mais, comme le précise
Paul-André Linteau, à la suite de l’article de Lamarre sur le sujet, dans le
contexte montréalais, la notion de quartier a connu une trajectoire légè-
rement différente. Lors de la mise en place d’un premier gouvernement
municipal dans la ville, dans les années 1830, il est utilisé pour traduire
le terme ward, qui décrit un découpage politique et électoral de l’espace
urbain8. C’est une réalité politique qui coexiste toujours, aujourd’hui,
avec le sens plus sociologique du terme.
Comme je l’ai indiqué plus haut, tout un pan de l’historiographie associe
étroitement le quartier au double processus d’urbanisation et d’industria-
lisation qui transforme les sociétés occidentales à partir du 19e siècle. Dans
cette perspective particulière, le quartier urbain – généralement associé au
monde ouvrier ou populaire par une histoire sociale déterminée à donner
une voix aux « masses silencieuses » de l’histoire – est conçu comme un
phénomène transitoire entre un mode de vie communautaire plus tradi-
tionnel et une urbanité (post)moderne pleinement assumée, ou encore
entre la reproduction en milieu urbain du cadre villageois et le triomphe
de l’individualisme qu’incarnerait la banlieue. On peut alors se demander
si la notion de quartier est toujours opérante de nos jours. Et si ce n’est
plus vraiment le cas et que le quartier se meurt – un discours extrêmement
fréquent dans la recherche et au-delà9 ‒, quelles sont les causes de ce déclin
et est-il irréversible ?

7. Ibid., p. 1014.
8. Paul-André Linteau, « Quartier », dans Christian Topalov et collaborateurs (dir.), L’aven-
ture des mots de la ville […], op. cit., p. 1016.
9. « The classic form of urban neighborhood studies, if they consider change at all, is a
before-and-after tableau : the neighborhood at its peak, followed by its decline. The
factors identified as causing that decline vary considerably, but the template remains
the same, for the master narrative is underpinned by contemporary social concerns and
particularly by anxieties about the future of our cities. […] Much like the “community”
described in Thomas Bender’s Community and Social Change in America, [the neighbo-
rhood] seems to be continually declining or breaking apart, only to reappear later in
order to decline again. » David Garrioch et Mark Peel, The Social History of Urban
Neighborhoods, op. cit., p. 664-665.

61
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Dans cet esprit, ajoutons que le quartier a joué un rôle central pour ce qui
est des luttes entreprises contre différents projets de « rénovation urbaine »
dans les années 1960 et 1970 à l’échelle nord-américaine, en commençant
par le Greenwich Village dont s’inspire et que défend Jane Jacobs dans son
célèbre essai de 196110. Cette lutte prendra d’abord la forme de résistances
qui ont pour objectif de sauver le quartier comme espace de sociabilité,
puis, au fil des décennies, elle mènera au développement de différentes
entreprises d’histoire publique destinées à valoriser le patrimoine matériel
et immatériel de ces espaces menacés11. De manière peu étonnante, ces
luttes et ces efforts pour défendre la mémoire et l’histoire locales touchent
essentiellement des quartiers urbains populaires, généralement les pre-
miers menacés par la « rénovation urbaine ».
Cela nous amène d’ailleurs à une autre question que soulève l’utilisation
du quartier comme cadre d’analyse : comment articuler les deux versants
du concept identifié par Christine Lamarre, c’est-à-dire le quartier comme
fruit du découpage arbitraire de l’espace par différentes autorités et le
quartier qui résulte d’un investissement identitaire sur le long terme de la
part ses habitants ? Il s’agit ici à la fois de l’enjeu méthodologique de l’arri-
mage de l’histoire sociale à l’histoire culturelle et de celui, plus polémique,
des dimensions plus normatives de la notion de quartier telle qu’utilisée
en histoire urbaine, et tout particulièrement en histoire publique. Comme
le soulignent Garrioch et Peel, au cœur de ces dimensions normatives
lies the association between neighborhood and « community »,
terms often used almost synonymously. It is frequently taken for
granted that a “neighborhood” (however defined) in which there
is no “community” is necessarily deficient, dysfunctional, and
doomed. Yet it is important to question both the assumption that
neighborhood and community belong together, and the idea that
“community” is necessarily a good thing. On the one hand, some
work has suggested that for many people “symbolic” or nonterrito-
rial “communities” can provide perfectly adequate social networks.
On the other, many studies have pointed to the degree of conflict
that often characterizes urban neighborhood life12.

10. Jane Jacobs, The Death and Life of Great American Cities, New York, Random House,
1961, 458 p.
11. Dolores Hayden, The Power of Place : Urban Landscapes as Public History, Cambridge,
The MIT Press, 1997, 316 p.
12. David Garrioch et Mark Peel, The Social History of Urban Neighborhoods, op. cit., p. 665.

62
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

C’est une dimension de l’histoire des quartiers qu’a bien mise en évi-
dence Benjamin Looker dans A Nation of Neighborhoods, monographie
dans laquelle il démontre bien que le quartier urbain « classique » de l’ère
industrielle a joué un rôle central, à la fois comme réalité sociologique
concrète et comme idéal, dans plusieurs des grands débats nationaux qui
ont traversé la société américaine durant la seconde moitié du 20e siècle13.
D’autres questions, moins fondamentales, mais tout aussi intéressantes,
guident l’historiographie actuelle relative à la place du quartier en his-
toire urbaine. Pensons notamment aux rapports qu’entretient le quartier,
comme cadre identitaire, à des catégories beaucoup plus larges comme
le genre, la classe et l’appartenance ethnique. Dans le même esprit, il
est clair que le quartier est au cœur de la complexe problématique de la
ségrégation/agrégation en milieu urbain. Son rôle sur la scène politique
municipale est également potentiellement très intéressant, qu’il s’agisse du
découpage des circonscriptions en soi ou des débats qui ont cours à cette
échelle et ne respectent pas nécessairement ces découpages. Et c’est sans
parler de la nature de ses interactions avec d’autres formes de découpage
de l’espace urbain, et notamment avec le cadre paroissial. Mentionnons,
enfin, le rôle joué par la matérialité changeante de la ville dans la vitalité
ou la viabilité des quartiers14. Toutes ces questions témoignent de l’iné-
puisable pertinence du quartier comme cadre d’analyse à travers lequel
étudier et comprendre la ville et l’urbanité.

Découper Montréal en quartiers pour mieux l’étudier


À la lumière de ces définitions de la notion de quartier et de son impact
sur l’historiographie, on peut dire que Montréal fait bonne figure. Diffé-
rents projets de recherche, organismes et expositions se sont penchés sur
ces subdivisions de l’espace montréalais, au sein du Laboratoire d’histoire
et de patrimoine de Montréal (LHPM) et au-delà. Mon ambition n’est pas
de brosser un portrait exhaustif de cette production, mais d’en analyser
quelques exemples qui permettent d’illustrer différentes dimensions de

13. Benjamin Looker, A Nation of Neighborhoods : Imagining Cities, Communities, and


Democracy in Postwar America, Chicago, The University of Chicago Press, 2015, 432 p.
14. David Garrioch et Mark Peel, The Social History of Urban Neighborhoods, op. cit.,
p. 665-668.

63
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

l’utilisation du concept de quartier dans l’étude et la diffusion de l’his-


toire et du patrimoine de la métropole.
Mentionnons d’abord ces projets qui, plutôt que de porter sur des quar-
tiers précis de Montréal, abordent l’ensemble de la métropole, mais en
la traitant comme une mosaïque, comme un ensemble de districts aux
caractéristiques distinctes. Un exemple frappant d’une telle approche, à
mi-chemin entre histoire et patrimoine, et entre histoire professionnelle
et publique, est sans contredit la collection Pignon sur rue conçue dans
les années 1980 pour mieux faire connaître l’histoire et le patrimoine de
Montréal. Fruit d’une collaboration entre le gouvernement provincial et
celui de la Ville de Montréal, et des recherches de Michèle Benoît et Roger
Gratton, le projet a mené à la réalisation de 13 petites brochures explo-
rant un ou plusieurs quartiers de la ville de Montréal telle qu’elle existait
administrativement à l’époque15. À la fin de chacune des brochures, on
retrouve un court texte qui synthétise bien l’esprit du projet et le rôle
central qu’y joue la notion de quartier :
Chaque quartier est à la fois un témoin du passé et un milieu de
vie en constante évolution. Il rythme une manière de vivre… et de
construire. Il se raconte à travers ses maisons, ses bâtiments presti-
gieux, ses rues, ses places publiques et ses usines. Puisse ce survol
historique permettre aux générations actuelles de mieux apprécier
la qualité et la richesse de leur quartier16.
Le projet se donne en quelque sorte pour mission, face à la tension entre
le quartier comme « témoin du passé » et le quartier comme milieu « en
constante évolution », de mettre en valeur ces traces du passé qui persistent
et donnent au quartier sa saveur, son identité particulière. Comme le sou-
ligne également Martin Drouin, ces efforts s’inscrivent dans une volonté
plus large, dans les années 1980, de mieux faire connaître l’histoire et le
patrimoine de Montréal dans le cadre d’une exploration qui « se faisait
à partir d’un quartier, d’une rue, d’un architecte ou d’une architecture
particulière ». Ainsi, la ville « faite de quartiers, qui couvraient d’ailleurs

15. Les brochures ont été publiées entre 1983 et 1986, puis rassemblées en un seul volume
en 1991. Michèle Benoît et Roger Gratton, Pignon sur rue : les quartiers de Montréal,
Montréal, Guérin littérature, 1991, 393 p.
16. Michèle Benoît et Roger Gratton, Voies de fer et voies d’eau, Montréal, Guérin littérature,
1983, p. 25 (coll. Pignon sur rue).

64
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

Une communauté de communautés, les limites des quartiers de Montréal en 1930.


Source : Archives de la Ville de Montréal, VM066-6-P028

un territoire plus large que le seul centre-ville, obtenait une nouvelle forme
de légitimité17 ».

17. Martin Drouin, Le combat du patrimoine à Montréal (1973-2003), Québec, Presses de


l’Université du Québec, 2005, p. 287-288.

65
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Alors que la collection Pignon sur rue consacre beaucoup d’espace aux
quartiers centraux de Montréal, sans s’y cantonner, la contribution de
Walter van Nus à l’ouvrage collectif tiré de l’exposition Montréal métropole
du Centre canadien d’architecture insiste sur « les différences marquées
entre les communautés qui se sont développées autour de Montréal entre
1880 et la crise économique des années 193018 ». Son texte soulève la ques-
tion du statut des banlieues de Montréal par rapport à la notion de quar-
tier. S’il est clair que certaines parties de cette banlieue sont rapidement
et sans équivoque devenues des quartiers de Montréal – on peut penser
aux banlieues ouvrières annexées par Montréal au début du 20e siècle,
ou encore à des districts plus élitaires, mais fortement urbanisés comme
Outremont ou Notre-Dame-de-Grâce –, d’autres banlieues de Montréal
refuseraient certainement cette étiquette – pensons à Westmount ou
encore à Ville de Mont-Royal. Ce refus s’appuierait probablement d’abord
et avant tout sur un argumentaire politique et culturel, ces banlieues
chérissant leur autonomie politique et cultivant une identité locale forte
et teintée par un certain rejet de la ville centrale19. Sur le plan matériel,
cette distinction serait évidemment plus difficile à soutenir, ces districts
s’insérant dans le tissu urbain montréalais, même s’ils s’en distinguent sur
le plan morphologique. La question devient encore plus épineuse à mesure
qu’on s’éloigne du centre de la ville pour aborder des banlieues plus péri-
phériques de l’île comme Pointe-Claire, ou encore celles qui se trouvent
sur les rives sud et nord du fleuve Saint-Laurent (sans parler de l’île Jésus).
Cela dit, et pour revenir au texte de van Nus, il est indéniable que le pro-
cessus de suburbanisation qui l’intéresse, qui s’amorce à la fin du 19e siècle
à Montréal, prolonge et accentue la spécialisation socioéconomique de
l’espace qui caractérise la ville industrielle et nourrit la création des quar-
tiers. Van Nus identifie certains des acteurs clés de cette spécialisation
de l’espace suburbain qui n’est pas que le fruit de forces sociologiques et
économiques aveugles. Elle est plutôt favorisée par certains acteurs bien
connus des historiens de la ville, comme les promoteurs immobiliers et

18. Walter van Nus, « Une communauté de communautés », dans Isabelle Gournay et
France Vanlaethem (dir.), Montréal métropole, 1880-1930, Montréal, CCA/Boréal,
1998, p. 63. C’est une perspective sur laquelle avait déjà insisté Jean-Pierre Collin dans
« La Cité sur mesure : spécialisation sociale de l’espace et autonomie municipale dans
la banlieue montréalaise, 1875-1920 », Revue d’ histoire urbaine/Urban History Review,
vol. 13, no 1, 1984, p. 19-34.
19. Harold Bérubé, Des sociétés distinctes : gouverner les banlieues bourgeoises de Montréal,
1880-1939, Montréal et Kingston, McGill-Queen’s University Press, 2014, p. 165-196.

66
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

les gouvernements locaux, mais aussi par d’autres instances auxquelles


on ne penserait pas nécessairement, comme les institutions religieuses20.

Les quartiers de l’élite montréalaise, la rue Déom à Outremont en 1944.


Source : Archives de la Ville de Montréal, VM95-Y-1-2-1_1-001

Ces travaux témoignent du fait que, même en traitant globalement de


l’histoire et du patrimoine de Montréal, il est important, voire essentiel,
de tenir compte du caractère fragmenté de l’espace urbain métropolitain,
mais aussi de réfléchir de manière critique aux modalités de cette frag-
mentation et aux différents découpages de l’espace urbain qui coexistent.
De même, et dans une perspective d’histoire publique, tout comme le
quartier représente une échelle à laquelle il est plus facile d’aborder la
ville pour le nouveau citadin qui y débarque, il représente également une
porte d’entrée intéressante pour sensibiliser le grand public à l’histoire et
au patrimoine de la ville.
Et c’est indéniablement une voie qu’ont empruntée nombre d’historiens
de la métropole dans les dernières décennies. Tout comme les sociologues
de l’École de Chicago, mais dans une perspective diachronique, ils ont

20. Walter van Nus, Une communauté de communautés, op. cit., p. 72-73.

67
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

fait de différents quartiers de la ville des laboratoires permettant d’étu-


dier plusieurs questions chères à l’histoire sociale. Comme je l’ai expliqué
plus haut, cela les a amenés à porter une attention particulière aux quar-
tiers ouvriers. Les travaux pionniers de Bettina Bradbury sur les familles
ouvrières de Montréal montrent toutefois que la singularité des quartiers
étudiés n’a pas toujours été prise en compte par les chercheurs. Comme
Bradbury l’explique dans l’introduction de son ouvrage, elle a
choisi de prélever [ses] échantillons dans les quartiers Sainte-Anne
et Saint-Jacques d’abord parce que, dans une large mesure, c’étaient
des quartiers ouvriers, et ensuite parce qu’ils regroupaient des Cana-
diens français, des Irlandais, des Anglais et des Écossais, ce qui [lui]
permet d’étudier les familles des groupes ethniques qui compo-
saient alors la majorité de la population de Montréal21.
Ces quartiers n’ont ainsi pas été choisis en fonction de leurs particularités
ou de leur identité distincte, mais, au contraire, parce qu’ils permettaient
de constituer un échantillon représentatif de la vie ouvrière à Montréal.
En d’autres mots, ils ne constituent pas son objet d’étude en tant que tel.
Bien d’autres travaux vont se concentrer plus précisément sur un quar-
tier, à la fois parce qu’il s’agit en quelque sorte d’une échelle commode
pour réaliser un projet de recherche, notamment pour des étudiants de
2e et de 3e cycles qui en sont à leurs premières armes22, mais aussi pour
des chercheurs qui tâchent de mettre en relief la personnalité et la tra-
jectoire particulière d’un district de Montréal. Un exemple récent d’une
telle étude est la monographie qu’a consacrée Gilles Lauzon à Pointe-
Saint-Charles23. Dans son ouvrage, Lauzon suit l’évolution de ce quartier
ouvrier de sa genèse au milieu du 19e siècle jusqu’à son apogée à la veille
de la Seconde Guerre mondiale (il aborde son déclin relatif en conclusion).
Mêlant habilement histoire et patrimoine, Lauzon propose une analyse

21. Bettina Bradbury, Familles ouvrières à Montréal : âge, genre et survie quotidienne pendant
la phase d’ industrialisation, Montréal, Boréal, 1995 (1re éd. 1993), p. 21.
22. Voir par exemple Gilles Lauzon, Habiter un nouveau quartier ouvrier de la banlieue de
Montréal : village Saint-Augustin (municipalité de Saint-Henri), mémoire de maîtrise
(histoire), Université du Québec à Montréal, 1986, 209 p. ; Guy Mongrain, Population
et territoire dans un contexte de croissance urbaine : Saint-Louis-du-Mile-End, 1881-1901,
mémoire de maîtrise (histoire), Université du Québec à Montréal, 1998, 117 p. ; Peggy
Roquigny, Sainte-Cunégonde : société et territoire, dans un contexte d’ industrialisation :
1876-1905, mémoire de maîtrise. (histoire), Université du Québec à Montréal, 1999,
124 p.
23. Gilles Lauzon, Pointe-Saint-Charles : l’urbanisation d’un quartier ouvrier de Montréal,
1840-1930, Québec, Septentrion, 2014, 246 p.

68
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

détaillée de l’évolution socioéconomique, institutionnelle et matérielle


du quartier, mais également de ce qui en reste de nos jours. Mettant l’ac-
cent sur la relative hétérogénéité de ce quartier, il se distingue de travaux
comme ceux de Bradbury en s’efforçant de mettre en relief les traits qui
distinguent « la Pointe » d’autres quartiers de Montréal et qui lui donnent
une personnalité propre. Son analyse est doublement intéressante de notre
point de vue du fait que Lauzon souligne qu’il « n’y a jamais eu de quartier
administratif montréalais portant l’appellation de Pointe-Saint-Charles.
[…] Il était pourtant bien réel et “la Pointe” possédait d’évidentes limites
quasi naturelles », qu’il nous décrit 24. Bref, si Pointe-Saint-Charles n’a
pas d’existence administrative formelle, elle n’en représente pas moins,
aux yeux de l’historien, un quartier distinct dont il démontre clairement
l’existence. Dans un ouvrage également édité chez Septentrion, et d’une
facture très semblable à celui de Lauzon, Yves Desjardins a procédé à une
démonstration analogue pour ce qui est du Mile End, un quartier dont
la trajectoire historique est encore plus sinueuse25.
Parmi ces études universitaires qui prennent le quartier comme cadre
d’une histoire sociale « classique », une autre monographie mérite une
attention particulière : il s’agit de l’ouvrage consacré par Lucia Ferretti à
la paroisse Saint-Pierre-Apôtre de Montréal26. Elle y démontre éloquem-
ment comment le quartier, défini ici à l’échelle paroissiale, joue, pendant
un temps du moins, un rôle central dans le processus d’intégration des
migrants d’origine rurale à la société montréalaise. Encore ici, c’est un
découpage de l’espace qui ne correspond pas au découpage administratif
du territoire montréalais, mais qui joue un rôle central dans la mise sur
pied d’une série d’institutions et d’activités qui ne sont pas toutes reli-
gieuses (on peut penser aux caisses d’épargne par exemple), mais qui
contribuent toutes à la création et à l’entretien d’une variété de liens de
sociabilité urbains. Si, dans le cas de Saint-Pierre-Apôtre, cette structure
connaît une importante érosion à partir de la Première Guerre mon-
diale27, des travaux comme ceux que Dale Gilbert a consacrés au quartier
populaire de Saint-Sauveur à Québec suggèrent fortement que le cadre
paroissial va demeurer une référence forte en milieu urbain jusqu’à assez

24. Ibid., p. 11.


25. Yves Desjardins, Histoire du Mile End, Québec, Septentrion, 355 p.
26. Lucia Ferretti, Entre voisins : la société paroissiale en milieu urbain : Saint-Pierre-Apôtre
de Montréal, 1848-1930, Montréal, Boréal, 1992, 266 p.
27. Ibid., p. 179-189.

69
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

tard dans la seconde moitié du 20e siècle, même après la sécularisation de


la société québécoise28.

Rue Wellington à l’intersection de Bridge, dans Pointe-Saint-Charles, en 1937.


Source : Archives de la Ville de Montréal, VM98-Y_4P036-1

Nous ramenant à la question de la distinction entre banlieue et quartier,


plusieurs études se sont également intéressées à la « fabrication » de l’espace
urbain à l’échelle de la banlieue ou du quartier. Ces études nous per-
mettent de réfléchir à la façon dont ces nouveaux espaces se constituent,
mais aussi de voir qui sont les acteurs qui se cachent derrière ce processus
et comment leurs ambitions et leurs objectifs jouent dans l’intégration de

28. Dale Gilbert, Vivre en quartier populaire : Saint-Sauveur, 1930-1980, Québec, Septen-
trion, 2015, p. 223-254.

70
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

ces banlieues, concrètement, au tissu urbain montréalais et, de manière


plus abstraite, au cadre identitaire montréalais. Les exemples vont des
recherches de Paul-André Linteau sur Maisonneuve à mes propres travaux
sur Westmount, Pointe-Claire et Ville de Mont-Royal29. Dans les deux
cas, on a affaire à des banlieues dont les promoteurs et les administrateurs
font des efforts importants pour se distinguer à travers un urbanisme
plus élaboré et des édifices municipaux monumentaux, dans l’esprit du
courant City Beautiful. Mais, alors que les banlieues que j’ai étudiées
conservent leur autonomie et entretiennent une identité qui rejette d’em-
blée une intégration même symbolique à la métropole, Maisonneuve sera
annexée par la ville centrale en 1918 et, tant sur le plan matériel que sym-
bolique, sera intégrée à Montréal comme quartier (maintenant rattaché
jusqu’à un certain point à sa voisine, Hochelaga).
D’autres districts de Montréal feront l’objet (ou mériteraient de le faire)
d’études distinctes qui mettent en relief les façons parfois inattendues
dont elles se distinguent concrètement ou symboliquement du reste de
la ville, constituant, de fait, des quartiers à part entière. Je pense par
exemple aux quartiers ethniques de la ville, ces districts qu’investissent
pendant un temps des communautés immigrantes particulières qui y
laissent une trace durable de leur passage, même si elles se déplacent ou
se dispersent ensuite dans l’espace métropolitain30. Mentionnons égale-
ment ces quartiers qui sont associés au monde interlope et qu’il devient
parfois difficile de distinguer de la « légende » qui se tisse autour d’eux.
À cet égard, la monographie de Mathieu Lapointe sur les campagnes
de moralité publique montréalaises et l’exposition Scandale ! du Centre
d’histoire de Montréal ont permis d’éclairer de différentes façons le « Red
Light District » de la métropole31.

29. Paul-André Linteau, Maisonneuve ou comment des promoteurs fabriquent une ville, 1883-
1918, Montréal, Boréal, 1981, 288 p. ; Harold Bérubé, Des sociétés distinctes […], op. cit.
30. Sur le Chinatown de Montréal par exemple, voir Kwok B. Chan, « Ethnic Urban Space,
Urban Displacement and Forced Relocation : The Case of Chinatown in Montreal »,
Canadian Ethnic Studies/Études ethniques au Canada, vol. 18, no 2, 1986, p. 65-78 ; Val
M. Morrison, Beyond Physical Boundaries : The Symbolic Construction of Chinatown,
mémoire de maîtrise (sociologie), Université Concordia, 1992, 117 p. ; et Jonathan
Cha, « La thématisation et la création de paysages ethniques à Montréal : l’exemple
de l’“enchinoisement” du quartier chinois », Landscapes/Paysages, vol. 7, no 1, 2005,
p. 18-20.
31. Voir Mathieu Lapointe, Nettoyer Montréal : les campagnes de moralité publique, 1940-
1954, Québec, Septentrion, 2014, 400 p. ; Catherine Charlebois et Mathieu Lapointe,
Scandale ! Le Montréal illicite, 1940-1960, Montréal, Cardinal, 2016, 272 p.

71
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

La rue Sanguinet, dans le Red Light, en 1957.


Source : Archives de la Ville de Montréal, VM94-40_2-093b

D’autres travaux se sont tournés vers le quartier en sortant de la période


que l’on pourrait associer à l’âge d’or du quartier urbain (1850-1939).
Mentionnons d’abord les travaux menés sur la patrimonialisation du
Vieux-Montréal. Ils nous amènent à la fois à réfléchir à la notion de
quartier pour la période précédant la révolution industrielle, mais aussi à
réfléchir à la patrimonialisation de ces espaces et à la création de quartiers
dont la principale caractéristique distinctive est d’être « historiques »32.
Dans le même esprit, mais dans un contexte tout à fait différent, men-
tionnons aussi les études et les expositions réalisées, notamment, par le
Centre d’histoire de Montréal sur ces quartiers de la métropole qui ont
été rayés de la carte par différents projets de revitalisation urbaine33. Ces

32. Joanne Burgess et Paul-André Linteau (dir.), Le Vieux-Montréal, un « quartier de l’ his-


toire » ?, Québec, Éditions MultiMondes, 2010, 156 p. ; Gilles Lauzon et Madeleine
Forget (dir.), L’ histoire du Vieux-Montréal à travers son patrimoine, Québec, Publications
du Québec, 2004, 292 p.
33. Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, Quartiers disparus : Red Light, Faubourg à
m’ lasse, Goose Village, Montréal, Cardinal, 2014, 312 p.

72
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

études de cas nous renvoient à la fragilité relative des quartiers ouvriers les
plus défavorisés ou de ceux qui ont le malheur de se trouver sur le chemin
d’un grand projet de rénovation urbaine dans les années 1950-1960. Ils
nous renvoient également aux questions relatives à la mise en mémoire
et à la patrimonialisation de quartiers qui ont laissé peu ou pas de traces
matérielles derrière eux, même s’ils survivent dans la mémoire de ceux et
celles qui les ont habités.
Cette question du patrimoine matériel et immatériel, de la mémoire des
quartiers, est au cœur de tout un autre pan d’activités qui vont au-delà de
la seule recherche, mais qui sont souvent réalisées dans le cadre de par-
tenariats entre chercheurs et institutions muséales ou communautaires,
un registre où brille notamment le LHPM. Je pense au quartier comme
site d’histoire publique et à ce que Dolores Hayden appelle « the power
of place ». Ici aussi, les exemples abondent et témoignent de la diversité et
du nombre d’acteurs œuvrant à cette échelle particulière. Mentionnons
les efforts du Collectif CourtePointe, qui a intégré avec brio la probléma-
tique du genre à son exploration de l’histoire et de la mémoire récentes
de Pointe-Saint-Charles34, mais aussi l’incontournable Écomusée du fier
monde et son ancrage dans le Centre-Sud. Les différentes expositions
qui y sont organisées et les événements qui s’y rattachent (conférences
publiques, visites commentées, ateliers de création) permettent de nourrir
l’histoire et la mémoire du quartier, mais aussi, et de manière plus ambi-
tieuse, de générer un sentiment d’appartenance fort au Centre-Sud tel
qu’il existe aujourd’hui35. Mentionnons également l’Atelier d’histoire
de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve et ses « trois temps » d’Hochelaga-
Maisonneuve36. Mais ces projets soulèvent le danger, évoqué dans la pre-
mière section de ce texte, de se laisser emporter par la tentation d’idéaliser
ou alors de figer le passé d’un quartier. Le cas du Plateau Mont-Royal et

34. Collectif CourtePointe, Pointe Saint-Charles : un quartier, des femmes, une histoire com-
munautaire, Montréal, Les éditions du Remue-ménage, 2006, 286 p.
35. Mentionnons tout particulièrement les expositions Confitures et marinades Raymond :
faites pour plaire ! en 2015-2016 et Nourrir un quartier, nourrir la ville en 2017-2018. Voir
également René Binette, « La contribution des institutions muséales au “capital social” :
le cas de l’Écomusée du fier monde (Montréal, Canada) », dans Iñaki Arrieta Urtizberea
(dir.), Activaciones patrimoniales e iniciativas museísticas ¿Por quién ? Y ¿para quién ?,
Bilbao, Euskal Herriko Unibertsitateko Argitalpen Zerbitzua et Servicio Editorial de
la Universidad del País Vasco, 2009, p. 129-150.
36. Voir par exemple Réjean Charbonneau, Hochelaga-Maisonneuve en trois temps : 3e temps,
les années citoyennes 1950-1990, Montréal, Les éditions Histoire Québec, 2015,
52 p. (coll. Atelier d’histoire Hochelaga-Maisonneuve).

73
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Préparer la démolition des « quartiers disparus » de Montréal, en 1967.


Source : Archives de la Ville de Montréal, VM94-C1016-069

de son rôle dans l’œuvre littéraire de Tremblay illustre de manière cari-


caturale ce danger, le Plateau imaginaire de Tremblay écrasant en partie
dans la mémoire collective la véritable histoire de ce quartier. Fruit d’une
collaboration entre Bibliothèque et Archives nationales du Québec et
le Partenariat de recherche Montréal, plaque tournante des échanges du
LHPM, l’exposition Le Plateau de Michel Tremblay (2015-2016) a d’ail-
leurs permis de tenir un discours plus complexe sur les rapports entre
réalité et représentations littéraires dans ce cas précis37. Mais cette ten-
tation est présente de manière plus générale, qu’il s’agisse de cette idée
que le quartier aurait incarné, par le passé, un sens de la communauté

37. Voir également Justin Bur et collaborateurs, Dictionnaire historique du Plateau Mont-
Royal, Montréal, Écosociété, 2017, 488 p.

74
 | Les « villages » de Montréal, ou la métropole comme communauté de communautés

aujourd’hui disparu ou menacé, ou alors du problème que constituerait


la mise en mémoire d’un temps, d’une période du passé d’un quartier
aux dépens de ce qu’il est devenu par la suite. L’Écomusée du fier monde
représente à cet égard un bel exemple d’un cadre qui permet de bien
équilibrer les différentes composantes de cette équation.
Les projets à venir dans ce domaine ne manquent pas et, si l’on s’en tient
au LHPM, témoignent de l’intérêt soutenu des chercheurs et des institu-
tions pour le quartier comme cadre à partir duquel réfléchir à l’histoire
et au patrimoine de Montréal. J’en donne trois exemples. D’abord, il y
a les travaux de Joanne Burgess portant sur les acteurs économiques du
Vieux-Montréal. Comme je le mentionnais plus haut, ils témoignent
du fait que, même si l’apparition de quartiers urbains est généralement
associée à la révolution industrielle, il existait bien avant ce moment des
districts urbains aux caractéristiques distinctes. Ensuite, le récent Forum
d’histoire et de patrimoine de Montréal, sous le thème Découvrir la métro-
pole par ses quartiers, a permis de réunir des acteurs issus de la commu-
nauté et du monde universitaire, et de les amener à échanger de manière
novatrice sur les différentes façons d’explorer et de mettre en valeur l’his-
toire et le patrimoine des différentes composantes de Montréal. Enfin,
je me permets de mentionner mes propres travaux sur les mutations du
Square Mile entre 1945 et 1980, qui me permettent d’explorer la question
de la transformation et de la disparition de quartiers urbains durant la
seconde moitié du 20e siècle, mais dans le contexte d’un secteur élitaire
sous-étudié durant cette période38.

Conclusion
En introduction de son article sur la notion de « quartier », publié dans
L’aventure des mots de la ville, Christine Lamarre cite différentes défini-
tions du terme. Le Larousse de 1865-1876 en adopte une qui est particu-
lièrement étroite : « Chacune des régions administratives dans lesquelles
une ville est divisée. » Au contraire, la définition plus récente (1990) du
Trésor de la langue française parle d’une partie « d’une ville ayant une

38. « Le Golden Square Mile, espace urbain en mutation (1945-1980) », Laboratoire


d’histoire et de patrimoine de Montréal, <https ://[Link]/programma-
tion-scientifique/penser-gerer-construire-la-ville/le-golden-square-mile-espace-urbain-
en-mutation-1945-1980>.

75
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

physionomie propre, une certaine unité39 ». Il me semble aller de soi que


l’on ne peut réduire le quartier à une description strictement utilitariste
et la majorité des historiens qui abordent le quartier, de manière générale
ou dans le cas précis de Montréal, se rapprochent de la seconde définition,
l’associant à une « certaine unité ». Mais, comme on l’a vu, même cette
expression vague ne va pas de soi. Le quartier est certes affaire de physio-
nomie – l’homogénéité relative d’un cadre bâti, l’existence de frontières
naturelles ou artificielles claires permettant d’en délimiter les contours –,
mais elle est également affaire de sentiment, d’attachement à certains
espaces et à l’idée que l’on s’en fait. Et, entre le cadre matériel du quartier
et ce qu’on pourrait appeler sa personnalité en termes de représentation, il
y a toute la question de la population qui l’habite, de ses caractéristiques
et de son évolution dans le temps.
Pour le chercheur comme pour le citadin, le quartier demeure donc une
porte d’entrée privilégiée pour découvrir la ville, l’étudier et la com-
prendre. C’est un cadre fécond, mais qu’il ne faut jamais tenir pour
acquis. Qu’on veuille en étudier l’histoire ou mettre en valeur sa mémoire
ou son patrimoine, on ne peut faire l’économie d’une réflexion critique
sur la façon dont le quartier est défini. Entre étude « objective » d’un
espace urbain et contribution à la construction de sa mémoire, entre les
exigences de l’histoire universitaire et celles de l’histoire publique, entre
volonté de patrimonialiser et volonté de suivre l’histoire vivante d’un
espace urbain en constante évolution, nous devons constamment ajuster
notre regard pour ne pas perdre de vue cet objet d’étude.

Harold Bérubé est professeur au Département d’histoire de l’Université


de Sherbrooke et chercheur au Laboratoire d’histoire et de patrimoine
de Montréal. Ses intérêts de recherche sont l’histoire politique et cultu-
relle des villes et de leurs habitants. Il est aussi l’auteur de nombreux
travaux sur l’histoire de Montréal.

39. Christian Topalov et collaborateurs (dir.), L’aventure des mots de la ville […], op. cit.,
p. 1013.

76
Le patrimoine de proximité
dans les régions du Québec :
une perspective historique

Fernand Harvey

La notion de patrimoine de proximité apparaît comme relativement récente


au Québec ; elle n’est d’ailleurs pas mentionnée dans la Loi sur le patri-
moine culturel que le ministère de la Culture et des Communications
a fait adopter en 2011. En France, bien que cette notion ne figure pas
dans la loi, on l’utilise pour désigner la multitude des patrimoines locaux,
souvent à caractère rural, qui se distinguent des « hauts lieux du patri-
moine traditionnellement associés à la figure de l’État et de la nation ».
Le patrimoine de proximité fait ainsi référence non seulement à un espace
proche des citoyens dans leur vécu quotidien, mais également à « la charge
symbolique qui lui est conférée par la collectivité locale1 ». Faut-il pour
autant opposer ce patrimoine d’en bas valorisé par le milieu au patrimoine
d’en haut défini par l’État ? Le contexte québécois se prête mal à une
telle opposition, sans compter que le gouvernement du Québec et celui
d’Ottawa ont développé un discours identitaire souvent distinct en rela-
tion avec le patrimoine et l’histoire. Il importe, de ce fait, de bien situer
les pratiques patrimoniales dans le temps, car la relation entre l’État et
le milieu évolue en fonction de divers facteurs qui feront ici l’objet d’une
attention particulière.

1. Marie-Ève Breton, Le patrimoine de proximité en contexte urbain comme nouvel espace


d’ identification collective : le cas de la rue Saint-Malo à Brest, mémoire de maîtrise (études
urbaines), Université du Québec à Montréal, 2011, p. 1.

77
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Notre analyse s’intéressera à l’évolution des pratiques patrimoniales de


proximité dans les diverses régions du Québec, à l’exclusion des villes de
Montréal, la métropole, et Québec, la capitale, lesquelles nécessiteraient
l’élaboration d’une approche urbaine et nationale quelque peu différente,
bien que la problématique du patrimoine de proximité y soit également
présente, particulièrement en référence aux quartiers ou arrondissements2.
D’une façon générale, le patrimoine de proximité peut être considéré, tant
dans les grandes villes qu’en région, comme un rapport dynamique entre
quatre grandes dimensions :
1- Le rapport avec l’espace vécu, qu’il soit matériel ou immatériel ;
2- La mise en œuvre d’une interprétation issue du milieu et appuyée,
au besoin, par une expertise extérieure ;
3- Une capacité de mobilisation des acteurs du milieu local qui déborde
le milieu plus restreint des défenseurs du patrimoine ;
4- Une perspective de durabilité dans l’action, tant au niveau de la
reconnaissance d’un statut par une instance publique qu’à celui
de son financement et de son insertion dans l’activité culturelle et
économique de l’espace vécu.
Dans le contexte canadien et québécois, cette dynamique patrimoniale
ne peut faire abstraction du rapport avec l’État, et plus récemment, avec
la municipalité, pour l’obtention d’une reconnaissance officielle et d’un
soutien financier.
Par ailleurs, il importe de distinguer différents contextes historiques pour
rendre compte des transformations des pratiques patrimoniales de proxi-
mité. Ces pratiques, dès lors qu’elles recherchent la reconnaissance d’un
statut et d’un soutien financier, sont nécessairement influencées par les
politiques culturelles mises en place par l’État. Dans quelle mesure il
y a-t-il convergence ou divergence entre le patrimoine défini d’en haut
et celui défini d’en bas ? Telle est la question sous-jacente à la présente
analyse.

2. Par exemple : le patrimoine des Grands domaines de Sillery à Québec ou le patrimoine


industriel du quartier Hochelaga-Maisonneuve à Montréal.

78
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

Le patrimoine de proximité en milieu urbain et régional. Essai de problématique.

Le temps des pionniers du patrimoine de proximité :


1920-1945
À partir des années 1920, diverses initiatives locales annoncent le début
d’un mouvement en faveur d’un patrimoine de proximité. Quelles en sont
les principales manifestations ?
À l’extérieur de Montréal et Québec, il faut remonter aux années 1920
et 1930 pour distinguer les signes précurseurs d’un patrimoine de proxi-
mité en milieu rural et régional. La mobilisation autour de la sauvegarde
du manoir de Louis-Joseph Papineau à Montebello en fournit un bel
exemple3. D’autres initiatives sont en lien avec la fondation des premières
sociétés d’histoire régionale et de petits musées locaux, ainsi qu’au déve-
loppement d’une historiographie régionale. Du côté francophone, l’abbé

3. Alain Gelly, Louise Brunelle-Lavoie et Cornelius Kirjan, La passion du patrimoine : la


Commission des biens culturels du Québec, 1922-1944, Québec, Septentrion, 1995, p. 20.

79
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Albert Tessier, l’un des fondateurs de la Société d’histoire régionale des


Trois-Rivières en 1926, est à l’origine du premier mouvement régionaliste
qui s’étend ailleurs au Québec durant l’entre-deux-guerres. En effet, la
Société d’histoire des Cantons-de-l’Est est fondée en 1927 et la Société
historique du Saguenay, en 1934. Le régionyme de « Mauricie », créé par
Albert Tessier à la même époque, annonce également le début d’une
conscience régionale qui fera école ailleurs au Québec4.
Du côté anglophone, les Cantons-de-l’Est se distinguent des autres régions
du Québec, car c’est plutôt à l’échelle des comtés que se développent de
petits musées à caractère historique au cours des années 1920 et 1930.
Leurs activités de collecte de documents et d’objets divers débouchent sur
la fondation d’établissements locaux : le Musée de la guerre de Knowlton,
par la Brome County Historical Society (1921) ; le musée de la Stanstead
Historical Society (1936). D’autres du même type seront mis sur pied
ailleurs dans la région au tournant des années 1960, dont le Musée Eaton
Corner de la Compton County Historical and Museum Society (1959)
et le Musée Missisquoi (1960), issu de la relance de la vieille Missisquoi
County Historical Society fondée en 1899. Il est à noter que ces petits
musées anglophones logent dans des bâtiments à caractère patrimonial,
dès l’époque de leur fondation5.
Au cours de l’entre-deux-guerres, l’intérêt pour le passé dans les régions
francophones s’exprime aussi par le développement d’une historiographie
locale et régionale qui est surtout le fait d’historiens amateurs, majo-
ritairement des membres du clergé régulier ou séculier. Les premières
synthèses à l’échelle régionale apparaissent au cours de cette période : Les
Bois-Francs, de l’abbé Charles-Édouard Mailhot (1914-1925) ; La Gas-
pésie au soleil, du frère Antoine Bernard, clerc de Saint-Viateur (1925) ; Le
Témiscamingue, d’Augustin Chénier (1937) ; Le Nord de l’Outaouais, du
père Louis Taché et collaborateurs (1938) ; L’Histoire du Saguenay : depuis
les origines jusqu’en 1870, de Mgr Victor Tremblay (1938) ; et Les Cantons

4. René Verrette, « Le régionalisme mauricien des années 1930 », Revue d’ histoire de l’Amé-
rique française, vol. 47, no 1, été 1993, p. 27-52.
5. Jean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de
l’Est, Québec, IQRC et Presses de l’Université Laval, 1998, p. 726-728.

80
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

de l’Est, de l’abbé Albert Gravel (1939)6. À cette historiographie régionale


s’ajoutent de nombreuses histoires locales et paroissiales.

L’historiographie régionaliste des années 1930 : l’histoire de Trois-Rivières


par l’abbé Albert Tessier.
Source : Fernand Harvey, photographe.

Toutes ces initiatives ne constituent pas, à proprement parler, des actions


destinées à la défense d’un patrimoine de proximité au sens où nous l’en-
tendons aujourd’hui, mais elles ont contribué à une connaissance et une
valorisation du passé comme l’un des fondements d’une conscience locale
et régionale. Ce mouvement ira en s’accentuant au cours des années 1950
et 1960.
Parallèlement, l’État québécois légifère pour la première fois dans le
domaine du patrimoine avec la création de la Commission des monuments

6. Fernand Harvey, « L’historiographie régionaliste des années 1920 et 1930 au Québec »,


Les Cahiers des Dix, no 55, 2001, p. 53-102, <https ://[Link]/fr/revues/
cdd/2001-n55-cdd5007918/1008079ar>.

81
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

historiques en 1922, une initiative du secrétaire provincial du Québec,


Athanase David. Cette commission présidée par Adélard Turgeon se
limite alors au patrimoine bâti ; ses pouvoirs et ses moyens d’intervention
demeurent restreints. Néanmoins, au cours des mêmes années 1920, la
Commission joue un rôle pédagogique auprès de la population du Québec
en procédant à ses premiers classements et en publiant des ouvrages met-
tant en valeur le patrimoine bâti du régime français.
Mais dès le début du 20e siècle, le Québec comptait déjà ses premiers
éveilleurs de conscience qui allaient sensibiliser l’opinion publique à l’im-
portance de conserver et mettre en valeur le patrimoine architectural,
mobilier, archivistique et folklorique du Québec. Parmi les précurseurs,
on peut citer les noms d’Édouard-Zotique Massicotte et de Victor Morin
en ce qui a trait au patrimoine montréalais7. Viendront ensuite les pre-
miers experts : l’archiviste Pierre-Georges Roy, également secrétaire de la
Commission des monuments historiques ; l’architecte Ramsay Traquair,
pionnier de l’étude de l’architecture ancienne au Canada ; l’historien
de l’art Gérard Morisset, à l’origine de l’Inventaire des œuvres d’art du
Québec8 ; les folkloristes Marius Barbeau9 et Luc Lacourcière10 ; et le col-
lectionneur William H. Coverdale11, sans oublier l’antiquaire et ancien
politicien Paul Gouin, grand défenseur de la préservation et de la mise en
valeur du patrimoine mobilier et bâti au cours des années 1940 et 195012.
Tous ces experts s’inscrivent dans un mouvement du haut vers le bas en
matière de valorisation du patrimoine ; ils ont contribué à jeter les bases
d’une démarche de sauvegarde du patrimoine, à Montréal et à Québec

7. Diane Joly, (En)quête de patrimoine : genèse de l’ identité patrimoniale au Canada français


1882-1930, thèse de doctorat (ethnologie et patrimoine), Université Laval, 2012, 484 p.
8. Musée du Québec et Groupe de recherche en histoire socio-culturelle du Québec, À la
découverte du patrimoine avec Gérard Morisset : exposition présentée au Musée du Québec
du 4 février au 1er mars 1981, Québec, Ministère des Affaires culturelles et Musée du
Québec, 1981, 225 p.
9. Jean-Pierre Pichette et collaborateurs (dir.), « Présence de Marius Barbeau : l’invention
du terrain en Amérique française autour d’un legs centenaire (1914-2014) », Rabaska :
revue d’ethnologie de l’Amérique française, vol. 13, 2015, p. 8-378.
10. Jean-Claude Dupont (dir.), Mélanges en l’ honneur de Luc Lacourcière : folklore français
d’Amérique, Montréal, Leméac, 1978, 485 p.
11. Nathalie Hamel, La collection Coverdale : la construction d’un patrimoine national,
Québec, Presses de l’Université Laval, 2009, 410 p. (coll. Chaire Fernand-Dumont sur
la culture).
12. Nathalie Hamel, « Notre maître le passé, notre maître l’avenir » : Paul Gouin et la conser-
vation de l’ héritage culturel au Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2008,
204 p.

82
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

certes, mais également et de façon soutenue dans les autres régions du


Québec13.

Une période de transition pour le patrimoine


de proximité : 1945-1972
Après la Seconde Guerre mondiale, les acteurs qui se consacrent à la pré-
servation et à la valorisation du patrimoine poursuivent deux voies paral-
lèles, soit du haut vers le bas en ce qui concerne les politiques de l’État
québécois et du bas vers le haut quant aux initiatives locales. Cette période
de transition s’étend jusqu’au tournant des années 1970.
L’État québécois intervient davantage dans la sauvegarde du patrimoine
bâti par l’intermédiaire de la Commission des monuments historiques,
qui voit ses pouvoirs d’acquisition accrus à la suite d’amendements à sa loi,
en 1952 et en 1956. Cette tendance à l’intervention étatique s’accentue à
la suite de la création du ministère des Affaires culturelles. Son titulaire,
Georges-Émile Lapalme, fait adopter une nouvelle Loi des monuments
historiques en 1963 qui crée un Service des monuments historiques au
sein même du Ministère, lequel dispose de pouvoirs accrus pour acquérir
des bâtiments anciens. L’ancienne Commission des monuments histo-
riques demeure, mais elle joue désormais un rôle essentiellement consul-
tatif auprès du ministre14.
En outre, la loi de 1963 élargit les secteurs de protection du patrimoine
pour y inclure non seulement des immeubles isolés, mais aussi des
ensembles. D’où la reconnaissance par le ministère des Affaires cultu-
relles d’arrondissements historiques : d’abord le Vieux-Québec en 1963,
puis, l’année suivante, le Vieux-Montréal, le Vieux-Trois-Rivières, Sillery
et Chambly. Suivra l’Île-d’Orléans en 1970.
Toujours dans cette voie allant du haut vers le bas, Gérard Morisset, Paul
Gouin et d’autres experts en patrimoine préconisent une restauration des

13. Voir le cas de l’île d’Orléans : Étienne Berthold, Patrimoine, culture et récit : l’ île
d’Orléans et la place Royale de Québec, Québec, Presses de l’Université Laval, 2012,
221 p.
14. Le président de la Commission, Paul Gouin, est reconduit dans ses fonctions, de même
que les autres membres : l’architecte Léopold Fontaine, l’historien de l’art Gérard
Morisset, le géographe Fernand Grenier et le directeur de l’Institut des arts appliqués
Jean-Marie Gauvreau.

83
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

bâtiments historiques selon leur état d’origine. On privilégie, de plus, le


savoir-faire artisanal d’inspiration française, antérieur à la production
industrielle qui s’amorce dans le dernier tiers du 19e siècle. À cet égard,
Paul Gouin se réjouit du fait que les restaurations effectuées par la Com-
mission des monuments historiques de 1952 à 1955 ont « cherché à éli-
miner les parasites qui avaient crû au cours du siècle dernier et à revenir
à la belle simplicité de nos pères15 ».
Cette approche de restauration en référence aux origines dominera les
politiques de restauration du patrimoine du gouvernement québécois et
du gouvernement canadien au cours des années 1960 et 197016.
Parallèlement aux politiques étatiques de restauration du patrimoine bâti
des années 1950 et 1960, qui vont du haut vers le bas et qui confèrent
un statut officiel aux bâtiments ainsi classés, on peut reconnaître dans
les régions du Québec des initiatives éparses issues de la base et qui
annoncent déjà le développement à venir du patrimoine de proximité.
De nouvelles sociétés d’histoire locales et régionales vont contribuer à
développer l’identité locale et à en valoriser l’environnement patrimo-
nial, plus particulièrement en ce qui concerne les archives, les objets et
certains immeubles, même si leurs moyens demeurent limités. C’est le
cas de la Société historique de la Côte-Nord et de la Société historique
du Lac-Saint-Jean à Alma, toutes deux fondées en 1947. D’autres sociétés
d’histoire apparaissent dans différentes régions au cours des années qui
suivent : la Côte-du-Sud (1948), le Témiscamingue (1949), Rouyn (1951),
Amos (1952), la Vallée-du-Richelieu (1952), la Gaspésie (1962), ainsi que
dans les comtés de Compton (1959) et de Richmond (1962) dans les
Cantons-de-l’Est.
À la présence accrue d’organisations régionales s’ajoutent les initiatives
de certains individus afin de sauvegarder de et restaurer des bâtiments à
caractère patrimonial. Le terroir seigneurial de la Côte-du-Sud se prêtait
bien à de telles actions associées au patrimoine de proximité. C’est ainsi
que le vieux moulin à eau de Beaumont est acquis et restauré en 1947 par
Arthur Labrie, alors sous-ministre des Pêcheries. Dans la même localité,

15. Alain Gelly, Louise Brunelle-Lavoie et Cornelius Kirjan, La passion du patrimoine […],
op. cit., p. 69.
16. La restauration à l’identique de la forteresse de Louisbourg par Parcs Canada à l’île du
Cap-Breton en est un bel exemple, de même que la reconstruction d’une partie de la
place Royale à Québec.

84
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

le folkloriste Luc Lacourcière acquiert en 1961 une maison d’inspiration


normande des débuts du 18e siècle dont il assure la restauration. De son
côté, l’antiquaire Rosaire Saint-Pierre fait de même pour le manoir sei-
gneurial de Beaumont ainsi que ses dépendances, dont il se porte acqué-
reur au cours des années 196017. De telles initiatives de restauration par
des individus, provenant souvent de l’extérieur du milieu local au départ,
peuvent aussi être notées dans d’autres régions, notamment dans les
Cantons-de-l’Est. Toutefois, de nombreux bâtiments ou sites patrimo-
niaux ne peuvent bénéficier de telles initiatives du milieu et sont détruits
au fil des années.

Le moulin de Beaumont, sur la Côte-du-Sud, restauré


par Arthur Labrie au cours des années 1950.
Source : Fernand Harvey, photographe.

17. Alain Laberge (dir.), Histoire de la Côte-du-Sud, Québec, Éditions de l’IQRC et Presses
de l’Université Laval, 1993, p. 534.

85
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Une nouvelle sensibilité régionale à l’égard


du patrimoine de proximité (1972-1992)
À partir des années 1970, on assiste à d’importants changements dans la
problématique du patrimoine au Québec. La notion même de patrimoine
s’élargit et les municipalités sont appelées à y jouer un rôle croissant.
Quant aux initiatives locales, elles se multiplient tant en ce qui concerne la
mise en valeur du patrimoine que la création de musées d’art et d’histoire
en lien avec le milieu.

La Commission des biens culturels et le rôle croissant dévolu


aux municipalités
Divers éléments liés aux transformations de la politique québécoise du
patrimoine vont contribuer à dynamiser le patrimoine de proximité en
région à partir des années 1970. La Loi des monuments historiques de
1963 est remplacée par une nouvelle loi instituant la Commission des
biens culturels (1972). Présidée par l’ancien ministre Georges-Émile
Lapalme, celle-ci joue un rôle consultatif auprès du ministère des Affaires
culturelles. Plus qu’une simple modification de structure, la nouvelle poli-
tique tient compte de l’élargissement de la notion de patrimoine, laquelle
déborde des limites du patrimoine bâti pour inclure l’archéologie, les
archives, l’ethnologie et l’environnement naturel18. Devant l’ampleur de
la tâche d’identification du champ patrimonial ainsi élargi, le ministère
des Affaires culturelles sent le besoin d’entreprendre un macro-inventaire,
entre 1977 et 198319.
À cet élargissement de la notion de patrimoine vient s’ajouter, quelques
années plus tard, une volonté de décentralisation et de rapprochement
entre l’État et les milieux locaux et régionaux. En 1978, un amendement
à la Loi sur les biens culturels (article 49) habilite les municipalités et,
l’année suivante, les municipalités régionales de comté (MRC) à signer
des ententes leur permettant de fixer les modalités d’une réglementation et

18. Alain Gelly, Louise Brunelle-Lavoie et Cornelius Kirjan, La passion du patrimoine […],
op. cit., p. 217-227.
19. Renée Côté, Le macro-inventaire du patrimoine québécois, Québec, Les Publications du
Québec, 1985, 150 p. Cette opération prend en quelque sorte le relais de l’Inventaire
des œuvres d’art réalisé par Gérard Morisset, de 1937 à 1969. Voir aussi : Jean Simard,
« L’inventaire du patrimoine a soixante-dix ans », Les Cahiers des dix, no 48, 1993,
p. 201-224.

86
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

d’une gestion de biens patrimoniaux. En 1985, une nouvelle modification


à la loi permet « à une municipalité de citer des monuments historiques
situés sur son territoire ou d’y constituer des sites historiques20 ».
Qu’en est-il, pendant ce temps, des initiatives locales et régionales en
matière de patrimoine ? Toutes les régions n’évoluent pas au même rythme
à cet égard, mais il est certain que les années 1970 marquent l’émergence
d’une nouvelle culture régionale dans tous les domaines, y compris dans
celui du patrimoine et des musées21. Une génération plus jeune prend la
relève, à l’instar de ce qu’on peut observer à Montréal et à Québec. Parmi
les instances qui font bouger les choses, il faut inclure les conseils régio-
naux de la culture (CRC) qui sont mis sur pied dans les différentes régions
administratives à partir de 197622. Les CRC répartissent leur action en
divers comités, dont un consacré au patrimoine.
En région, les initiatives individuelles ou collectives pour sauvegarder
et mettre en valeur un patrimoine de proximité prennent de l’ampleur.
L’héritage historique, architectural et ethnologique du Québec a la cote,
dans la foulée de l’effervescence nationaliste des années 1970. Cet intérêt
accru pour un patrimoine régional aux multiples facettes se manifeste
dans deux directions complémentaires, soit la multiplication des orga-
nismes locaux ou régionaux de mise en valeur du patrimoine et la création
de nouveaux musées.

La multiplication des organismes locaux ou régionaux


Pionnières dans la défense du patrimoine régional, les sociétés d’histoire
poursuivent leur travail de sensibilisation et de nouvelles sociétés sont
fondées, telles la Société d’histoire de la Rivière du Nord, dans les Lauren-
tides (1979), et la Société d’histoire de Charlevoix (1984). Elles ne sont
cependant plus seules à défendre le patrimoine. Divers organismes ou
comités ad hoc s’activent autour de dossiers concrets de restauration ou
de recyclage d’immeubles. Ci-après, quelques exemples en relation avec la

20. Ministère de la Culture et des Communications du Québec, Histoire de la protection du


patrimoine au Québec, <https ://[Link]/[Link] ?id=5122>.
21. Fernand Harvey et Andrée Fortin (dir.), La nouvelle culture régionale, Québec, Éditions
de l’IQRC, 1993, 255 p.
22. Fernand Harvey, « La région culturelle et la culture en région », dans Denise Lemieux
(dir.), Traité de la culture, Québec, Presses de l’Université Laval et Éditions de l’IQRC,
2002, p. 147.

87
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

mise en valeur du patrimoine industriel et du patrimoine rural suffiront


à indiquer une tendance affirmée à partir des années 1970.
Les Cantons-de-l’Est, avec une longue tradition d’initiatives citoyennes
qui remonte, comme on l’a précisé, aux années 1920, poursuivent sur leur
lancée ; d’autant plus que les démolitions ou les rénovations mal inspirées
de bâtiments patrimoniaux suscitent une nouvelle prise de conscience
dans le milieu régional qui conduit à la création d’un Fonds du patri-
moine estrien en 1984. L’une des grandes préoccupations des défenseurs
du patrimoine bâti est le recyclage des anciennes usines des compagnies
Paton et Kayser à Sherbrooke et de l’Industrial Speciality à Magog,
alors menacées de démolition ; elles seront converties en logements ou
en espaces à usages multiples. La tenue à Sherbrooke du 7e Congrès de
l’Association québécoise du patrimoine industriel, en 1994, constitue une
forme de reconnaissance des actions régionales menées avec succès dans
ce domaine23.

La reconversion de l’usine Paton de Sherbrooke pour des fins d’habitation, de


commerce et d’autres usages.
Source : Fernand Harvey, photographe.

23. Jean-Pierre Kesteman, Peter Southam et Diane Saint-Pierre, Histoire des Cantons de
l’Est, op. cit., p. 730-731.

88
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

La Cité de l’Énergie à Shawinigan en Mauricie : un centre d’interprétation


d’anciennes installations hydroélectriques.
Source : © Hydro-Québec

Des comités ou organismes s’activent également dans d’autres régions


pour la sauvegarde du patrimoine industriel. Au Saguenay–Lac-Saint-
Jean, d’anciennes usines abandonnées, tels le village de Val-Jalbert et la
Pulperie de Chicoutimi, font l’objet de restauration à des fins d’interpré-
tation historique24.
En Mauricie, c’est le complexe industriel de Shawinigan des débuts
du 20e siècle qui suscite l’intérêt. En 1983, la haute direction d’Hy-
dro-Québec y envisage la construction d’un centre d’interprétation de la
technologie pour mettre en valeur la riche histoire industrielle de la ville.
Le gouvernement du Québec et celui du Canada sont sollicités, de même
que deux entreprises privées associées au site, Alcan et Belgo. Cette sau-
vegarde, même si elle trouve son origine dans une société d’État et dans
l’entreprise privée, montre néanmoins une volonté de prise en charge
aux niveaux régional et local puisque, dès 1985, le projet est repris par le
milieu shawiniganais sous le nom de Centre d’interprétation industriel
du Centre de la Mauricie inc., connu par la suite sous le nom de Cité de

24. Camil Girard et Normand Perron, Histoire du Saguenay-Lac-Saint-Jean, Québec, Édi-


tions de l’IQRC, 1995, p. 564.

89
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

l’énergie. Résultat d’un montage financier impliquant divers partenaires


publics et privés, le site ouvre ses portes au public en 199725. Ces trois
exemples puisés en Estrie, au Lac-Saint-Jean et en Mauricie illustrent bien
le fait que les acteurs qui œuvrent à la conversion d’anciens bâtiments
industriels en sites patrimoniaux poursuivent des objectifs économiques
et touristiques pertinents pour le développement régional.
Ailleurs au Québec, le patrimoine bâti mis en valeur à partir des
années 1970 fait davantage référence au passé rural et préindustriel. Cer-
tains éléments remontent au régime français, alors que d’autres concernent
le 19e siècle et le début du 20e siècle. Les églises, les moulins à eau et à vent,
les manoirs, les maisons ancestrales, les ponts couverts, les entrepôts et
les magasins généraux font l’objet de mobilisations pour leur sauvegarde,
leur restauration et leur mise en valeur, et cela, d’une façon beaucoup plus
soutenue qu’au cours des périodes antérieures. La zone seigneuriale de la
vallée du Saint-Laurent est particulièrement riche en vestiges de l’époque
préindustrielle, mais on en trouve également dans les régions de coloni-
sation périphériques qui sont postérieures à 1850.
Plusieurs moulins ont ainsi été restaurés à la suite d’initiatives du milieu
ou de démarches d’individus passionnés de patrimoine venant de l’ex-
térieur ; ces initiatives ont été appuyées majoritairement par une aide
financière du ministère des Affaires culturelles. Certains ont retrouvé
leurs mécanismes d’origine de même que leur vocation et la production est
alors vendue aux visiteurs ; d’autres ont plutôt été convertis en centres d’art
ou en espaces privés. Dans la première catégorie, mentionnons le moulin
à carder la laine d’Ulverton, dans la région de Drummondville, construit
en 1849 et restauré en 1982 ; le moulin à farine Michel situé à Gentilly,
érigé en 1783 et restauré en 1972 ; le moulin à scie et à énergie hydraulique
de La Doré, au Lac-Saint-Jean, restauré en 1977 ; ainsi que les moulins
à vent et à eau de L’Île-aux-Coudres, restaurés en 1982. Dans la seconde
catégorie des moulins restaurés qui ont perdu leur fonction d’origine, on
retrouve notamment le moulin de La Chevrotière à Deschambault (1803),
le moulin Marcoux à Pont-Rouge dans Portneuf (1870) et le moulin du
Père-Honorat à Laterrière, au Saguenay (1846)26. Une restauration n’est

25. René Hardy et Normand Séguin (dir.), Histoire de la Mauricie, Québec, Éditions de
l’IQRC, 2004, p. 950-951.
26. Pour la liste des moulins à eau et à vent qui subsistent au Québec, consulter le site
Web de l’Association des moulins du Québec au <[Link]/
[Link].

90
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

pas pour autant synonyme de pérennité, en l’absence d’un engagement du


milieu régional, comme en témoigne le triste sort du moulin du Petit-Pré
sur la Côte-de-Beaupré, érigé par Mgr de Laval en 1696, restauré à grands
frais au cours des années 1960 avec l’aide du ministère des Affaires cultu-
relles et plus ou moins laissé sans vocation précise depuis 201327.
Parmi les expériences de prise en charge d’un patrimoine de proximité par
la collectivité locale, celle de la seigneurie des Aulnaies sur la Côte-du-Sud
mérite qu’on s’y attarde. Concédée en 1656, cette seigneurie comprend
un moulin à eau construit en 1842 et conçu pour moudre la farine. On
y trouve aussi un manoir de style Regency avec ses dépendances, érigé
de 1850 à 1853. Conscient de la valeur de cet ensemble et de la nécessité
de le mettre en valeur, un groupe de citoyens crée la Corporation de la
seigneurie des Aulnaies en 1969. Cinq ans plus tard, la municipalité de
Saint-Roch-des-Aulnaies acquiert le domaine et en confie la gestion à
la Corporation. En 1978, le ministère des Affaires culturelles octroie
370 000 dollars pour la restauration du site. Son inauguration officielle
coïncide avec les fêtes du 325e anniversaire de fondation de la paroisse
en 1984. Il est devenu, depuis, un lieu touristique recherché avec son
programme d’animation et son point de vente des produits du moulin
banal28. Il s’agit là d’un exemple de patrimoine de proximité pris en charge
par le milieu local.

L’essor des musées régionaux et des lieux d’interprétation


À partir des années 1970, on observe une multiplication des musées
locaux ou régionaux ainsi que la création de nombreux lieux d’interpré-
tation à caractère archéologique, historique ou ethnologique. En dehors de
Montréal et de Québec, il n’existait que six musées de dimension modeste
avant 1960 ; leur nombre double au cours des années 1960. Cependant, la
véritable expansion du réseau muséologique régional se situe entre 1970
et 2000, alors que 30 nouveaux musées sont fondés. Depuis 2001, seuls
deux nouveaux musées reconnus par le ministère de la Culture et des
Communications sont créés, soit le Musée québécois de culture populaire

27. Patricia Cloutier, « Un moulin de 1695 laissé à l’abandon », Le Soleil, 12 octobre 2014 ;
Idem, « Moulin du Petit-Pré : un joyau qui reprend vie », Le Soleil, 5 avril 2015.
28. Alain Laberge (dir.), Histoire de la Côte-du-Sud, Québec, p. 552.

91
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le moulin banal de la Seigneurie de Saint-Roch-des-Aulnaies sur la Côte-du-Sud.


Source : Collection Seigneurie des Aulnaies

Le meunier Réjean Labbée à l’œuvre au moulin de Saint-Roch-des-Aulnaies.


Source : Collection Seigneurie des Aulnaies

92
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

(2001) et Boréalis, centre d’histoire de l’industrie papetière (2010), situés


à Trois-Rivières (annexes 1 et 2).
Le mouvement muséologique régional mériterait une analyse quantitative
et qualitative approfondie, tout autant que les centres d’interprétation his-
toriques et naturels qui se multiplient également à partir des années 1970.
L’histoire de chacun de ces musées a un lien évident, mais non exclusif,
avec le patrimoine de proximité29. En effet, si bon nombre d’entre eux se
consacrent à l’histoire locale ou régionale ou à des objets patrimoniaux,
d’autres optent plutôt pour une vocation artistique et incluent les pro-
ductions de l’art contemporain. Par contre, les musées de sciences et de
technologie, peu nombreux en région, se concentrent plutôt à Montréal,
compte tenu des moyens financiers importants qu’ils impliquent. Des
43 musées régionaux reconnus par le ministère de la Culture et des Com-
munications, sept présentent un contenu à caractère scientifique ou tech-
nologique : le Musée québécois de l’agriculture et de l’alimentation (La
Pocatière), le Musée de la nature et des sciences (Sherbrooke), le Musée
minéralogique et minier (Thetford Mines), le Musée minéralogique de
l’Abitibi-Témiscaingue (Malartic), le Musée ferroviaire canadien (Saint-
Constant), le Musée Armand-Frappier (recherche biomédicale, Laval) et
Boréalis, centre d’histoire de l’industrie papetière (Trois-Rivières)30.
Si bon nombre de ces musées logent dans des bâtiments patrimoniaux
recyclés, tels ceux de Rimouski et de Vaudreuil-Soulanges ou le Musée
des beaux-arts de Sherbrooke, d’autres sont aménagés dans des immeubles
neufs à Rivière-du-Loup, à La Malbaie, à Thetford Mines, à Gaspé ou
aux Îles-de-la-Madeleine. Des collections d’art ou d’objets à caractère his-
torique ou ethnologique sont souvent à l’origine de la volonté de créer un
musée. Elles sont en effet valorisées par des acteurs, originaires du milieu
ou s’y étant impliqués par la suite, qui ont été en mesure de mobiliser la
collectivité locale. Ce processus d’institutionnalisation et son succès dans
la durée dépendent alors d’alliances stratégiques variables entre les acteurs
culturels proprement dits, ceux du milieu socio-économique, les instances

29. Voir les travaux du muséologue Philippe Dubé, fondateur du Groupe de recherche-ac-
tion en muséologie de l’Université Laval (GRAMUL) : Philippe Dubé, « Le patrimoine
territorial : ethnologie et muséologie », dans Jean-Pierre Pichette (dir.), Entre Beauce et
Acadie : facettes d’un parcours ethnologique, avec la collaboration de Jocelyne Mathieu,
Richard Dubé et Yves Bergeron, Québec, Presses de l’Université Laval, 2001, p. 422-
434 ; Idem, « À propos d’une certaine muséologie en région », Ethnologies, vol. 24, no 2,
2002, p. 161-174.
30. Notre analyse exclut les centres d’interprétation de la nature et les jardins zoologiques.

93
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

municipales et les gouvernements supérieurs, incluant au premier chef


le ministère de la Culture et des Communications avec son programme
de musées accrédités (annexe 1). Ces alliances stratégiques – qui ne sont
pas toujours sans potentiel conflictuel entre les acteurs – jouent un rôle
important pour l’obtention de ressources financières de la part des gouver-
nements ; cependant, elles n’enlèvent rien au fait qu’il s’agit généralement,
au départ, d’initiatives citoyennes qui seront avalisées par la suite par les
instances gouvernementales31.

Le Musée régional de Rimouski installé dans la première église de la ville.


Source : © Musée régional de Rimouski

Le cas de la Beauce illustre bien ce rapport étroit entre la muséologie


et le patrimoine de proximité. En 1976, un groupe d’intervenants du
milieu fonde la Société du patrimoine des Beaucerons dans le but de
contrer la menace d’un transfert à Québec des archives d’état civil et des

31. Andrée Gendreau, « L’esprit des lieux : deux pratiques muséologiques dans le Bas-Saint-
Laurent », dans Fernand Harvey et Andrée Fortin (dir.), La nouvelle culture régionale,
Québec, Éditions de l’IQRC, 1995, p. 67-81. Il s’agit d’une analyse comparée entre le
Musée régional de Rimouski et le Musée du Bas-Saint-Laurent à Rivière-du-Loup.

94
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

Le Musée d’art de Joliette.


Source : © Steve Montpetit, photographe, 2018. Collection du Musée

actes notariés de la région. La Société en profite pour amasser des fonds


d’archives privés et des photographies reliées à l’histoire de la Beauce.
Au cours des années 1980, elle devient un lieu de concertation et de colla-
boration entre différents organismes du patrimoine et réseaute les musées
Marius-Barbeau à Saint-Joseph, Méchantigan à Saint-Georges et de la
Haute-Beauce à Saint-Évariste-de-Forsyth. Parallèlement, la Fondation
Robert-Cliche est mise sur pied en 1978, à la suite d’une campagne de
financement auprès de la population locale ; sa raison d’être est le soutien
aux initiatives de la Société du patrimoine des Beaucerons32. Malgré son
succès de départ, une initiative issue du milieu régional telle la Société
du patrimoine des Beaucerons n’est jamais assurée de sa pérennité pour
autant, car elle continue de dépendre de l’aide financière d’instances
supérieures au niveau national33.

32. Serge Courville, Pierre C. Poulin et Barry Rodrigue (dir.), Histoire de Beauce-
Etchemin-Amiante, Québec, Éditions de l’IQRC et Presses de l’Université Laval, 2003,
p. 935-936 (coll. Les régions du Québec ; 16).
33. Jacques Palard, « La Société du patrimoine des Beaucerons en danger », Le Devoir,
11 avril 2018. L’aide financière accordée par Bibliothèque et Archives nationales du
Québec (BAnQ ) aux petites sociétés d’archives régionales diminue d’année en année,
et plusieurs d’entre elles sont menacées de fermeture.

95
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le patrimoine de proximité en région depuis 1992


Le tournant du 21e siècle marque une accélération du mouvement en
faveur du patrimoine de proximité amorcé au cours de la période pré-
cédente. L’historiographie régionale accède à la maturité, de même que
le réseau muséologique québécois qui intègre, de plus, l’expérience des
économusées. Du côté des politiques du patrimoine, le rôle majeur confié
aux municipalités se confirme en même temps que se multiplie le nombre
des intervenants et des expériences sur le terrain.

La maturité de l’historiographie régionale


On se rappellera que l’historiographie locale des années 1930 a joué un
rôle non négligeable dans la prise de conscience du patrimoine de proxi-
mité dans certaines régions du Québec. L’expansion du réseau univer-
sitaire québécois au-delà de Montréal et Québec avec la fondation de
l’Université de Sherbrooke (1954) et de l’Université du Québec (1969)
a largement contribué à la professionnalisation du métier d’historien
régional en lien avec les divers départements d’histoire et de sciences
humaines rattachés à ces nouvelles institutions. D’importants travaux en
histoire locale et régionale ont ainsi vu le jour à partir des années 1970.
Le vaste chantier sur les histoires régionales mis sur pied en 1980 par
l’Institut québécois de recherche sur la culture, en collaboration avec les
universités et certains cégeps en région, a permis de réaliser des synthèses
historiques couvrant l’ensemble des régions du Québec. Poursuivis et
achevés par l’Institut national de la recherche scientifique en 2013, ces
23 ouvrages ont contribué à une prise de conscience des différentes iden-
tités régionales et de la richesse du patrimoine historique des populations
concernées34.

34. Fernand Harvey, La fin du chantier de l’IQRC/INRS sur l’ histoire des régions du Québec,
allocution dans le cadre du 66 e Congrès annuel de l’Institut d’histoire de l’Amérique
française, tenu à l’Hôtel Rimouski, 11 octobre 2013 ; Normand Perron, Le Chantier des
histoires régionales : un projet d’ histoire publique, Québec, Centre Urbanisation Culture
Société, INRS, 2018, 13 p. Voir les deux textes au <[Link].
[Link]. La collection Les régions du Québec est publiée aux Presses de l’Université Laval :
https ://[Link]/collections/les-regions-du-quebec/80.

96


Les synthèses d’histoire régionales du Québec réalisées par l’Institut québécois de recherche sur la culture
et par l’INRS (1981-2013). Source : © Centre Urbanisation Culture Société, INRS
| Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

97
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le réseau muséologique en région et le développement


des économusées
En 2016, 41 musées, 20 centres d’exposition et 81 lieux d’interprétation
étaient reconnus par le ministère de la Culture et des Communications
pour l’ensemble des régions, hormis Montréal et Québec. À cela s’ajoutent
25 autres musées locaux ou régionaux non reconnus par le MCC, mais
qui sont membres de la Société des musées du Québec (SMQ)35.
Au fil des années, la plupart des pôles urbains régionaux se sont ainsi
dotés d’un musée permanent. Quant aux lieux d’interprétation, puisqu’ils
sont fonction de leur localisation in situ, on les retrouve autant en milieu
urbain qu’en milieu rural (annexes 1 et 2).
Au cours des années 1990, un nouveau modèle fait son apparition dans
le paysage muséologique québécois : l’économusée. Son concepteur et
animateur, l’architecte et ethnologue Cyril Simard, en trace le profil type
en trois volets. Le premier objectif, de nature économique, recherche la
rentabilité et l’autofinancement ; le second objectif s’appuie sur « le renou-
vellement de la production, avec mission principale de conserver le meil-
leur de la tradition » ; quant au troisième objectif, il vise le développement
du tourisme culturel et scientifique d’une région. Savoir et savoir-faire
sont ainsi reliés « à la mise en valeur du patrimoine bâti et à la préserva-
tion des spécificités régionales » grâce à des « activités vivantes », soutient
son fondateur36. De son côté, le muséologue Yves Bergeron voit, dans la
formule des économusées, une solution de rechange aux musées d’ethno-
logie dont il avait observé l’essoufflement au tournant des années 1990.
Mais le plus intéressant, selon lui, tient au fait que « ce type d’institution
favorise la connaissance et la mise en valeur de savoir-faire traditionnels
et artisanaux37 ».
Un petit musée régional en difficulté, la Papeterie Saint-Gilles, fondée par
Mgr Félix-Antoine Savard dans le village des Éboulements (Charlevoix)

35. https ://[Link]/fr/musees. À titre d’exemple, le Musée de la Mémoire vivante


(www.mé[Link]), situé à Saint-Jean-Port-Joli, est membre de la SMQ, mais
n’est pas reconnu par le MCC.
36. Cyril Simard, « Le patrimoine au temps présent : les économusées », Cap-aux-Diamants,
no 25, 1991, p. 64-66. Voir aussi : Idem, L’ économuséologie : comment rentabiliser une
entreprise culturelle, Montréal, Centre éducatif et culturel, 1989, 170 p.
37. Yves Bergeron, « Le “complexe” des musées d’ethnographie et d’ethnologie au Québec,
1967-2002 », Musées, vol. 24, no 2, 2002, p. 68.

98
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

en 1962, va servir de prototype à Cyril Simard pour roder le modèle de


l’économusée à partir de 1985. Sept ans plus tard, la Papeterie Saint-Gilles
devient le premier maillon du Réseau des économusées nouvellement
fondé38.

Les artisans-papetiers Dave et Stéphane à l’œuvre à la Papeterie Saint-Gilles


à Saint-Joseph-de-la-Rive (Charlevoix).
Source : © Pierre Rochette, photographe : [Link]
nos-artisans-a-loeuvre-dave-et-stephane-duchesne/

La formule répond à un besoin puisque le réseau des économusées se déve-


loppe rapidement au Québec avant de s’étendre dans d’autres provinces
et de servir de modèle ailleurs, notamment dans le nord de l’Europe. La
philosophie muséale qui soutient le réseau est bien définie et ne subit
pas de modification au cours des années, comme on peut le constater à
la lecture d’un reportage de 2016 : « Ouvrir les portes de son atelier au
grand public et faire partager sa passion pour un savoir-faire traditionnel
dans les domaines de l’agroalimentaire et des métiers d’art, telle est l’idée
derrière les économusées39. »

38. La Société du réseau des économusées est fondée en 1992 ([Link]/fr).


39. Guillaume Roy, « La folie des économusées », L’Actualité, 30 mai 2016.

99
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Au Québec, ce réseau comptait 40 membres en 2018. Son terreau le plus


fertile se retrouve dans l’est de la province : la région de Québec, Charle-
voix, le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Gaspésie et les Îles-de-la-Madeleine.
Si le réseau est moins présent dans l’ouest du Québec, incluant la grande
région de Montréal, on peut penser que des activités à caractère muséal de
même nature s’y sont développées, mais sans rattachement à ce réseau. Par
ailleurs, on observe que les économusées, du fait de leur taille modeste,
sont particulièrement bien adaptés à la mise en valeur d’un patrimoine de
proximité dans les petites localités et en milieu rural. Montréal et Québec
n’en comptent qu’un seul chacun. En contrepartie, du fait qu’il s’agit de
petites entreprises privées – à but lucratif pour la plupart – leur pérennité
dépend d’un artisan ou d’une petite équipe ; d’où leur nombre variable
au fil des années alors que certains cessent leurs activités et que d’autres
viennent s’ajouter au réseau (annexe 3).

La politique culturelle depuis 1992


La politique culturelle du Québec de 1992, sous la gouverne de la ministre
Liza Frulla, confirme un rapprochement entre le ministère de la Culture
et les instances de gouvernance de proximité que sont les municipalités
en ce qui concerne le patrimoine. Dans son énoncé, la politique de 1992
fait le constat que les villes et les MRC se prévalent progressivement des
dispositions de la Loi sur les biens culturels, telle que modifiée en 1985,
laquelle leur permet de citer des monuments historiques et de constituer
des sites du patrimoine. Mais cet énoncé va plus loin lorsqu’on y affirme
que :
L’émergence d’une conscience régionale favorise une réappropria-
tion du patrimoine par les collectivités locales, non seulement par
les municipalités qui, seules, pourraient vite être débordées, mais
également par les groupes, sociétés et musées régionaux qui, depuis
des décennies, s’intéressent à la sauvegarde, à la mise en valeur et à
la diffusion des éléments originaires de leur région40.

40. Québec, La politique culturelle du Québec : notre culture, notre avenir, Ministère des
Affaires culturelles, 1992, p. 39-40. Cette orientation qui préconise l’appropriation du
patrimoine par les collectivités locales avait été proposée précédemment par la Com-
mission des biens culturels et son président, Cyril Simard, dans son mémoire à la Com-
mission parlementaire sur la culture, le 17 septembre 1991, p. 23.

100
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

En somme, la politique de 1992 s’appuie sur le principe de confier les


richesses patrimoniales locales aux citoyens et aux collectivités qui les
détiennent pour en organiser la sauvegarde et la mise en valeur41.
En 2000, le Groupe conseil sur le patrimoine présidé par Roland Arpin
va encore plus loin dans la voie du patrimoine de proximité, sans utiliser
le terme. Loin d’opposer cette approche qui privilégie les initiatives de la
base et celle définie d’en haut par l’État, laquelle a longtemps prévalu au
Québec, Arpin replace cette évolution dans son contexte historique et
pédagogique :
Jusqu’aux années 1980, l’État québécois aura défendu et imposé
une conception nationale et très homogène de son action. Cette
approche transversale de la gestion du patrimoine s’avérait nécessaire
pour assurer l’indispensable cohérence des politiques publiques. Il
fallait définir des problématiques, imposer des pratiques, motiver
le développement et développer les savoirs et les compétences. Ce
travail est maintenant accompli en bonne partie. Le patrimoine doit
être maintenant rendu à ceux et à celles qui s’y intéressent et qui
contribuent à sa sauvegarde et à sa mise en valeur42 .
La nouvelle Loi sur le patrimoine culturel de 2011 vient donner plus de
cohérence à l’action de l’État québécois dans ce champ culturel qui a
beaucoup évolué depuis l’ancienne Loi sur les biens culturels de 1972.
Le Québec est, en effet, influencé par la tendance internationale qui
délaisse la notion de « bien culturel » au profit de celle de « patrimoine
culturel ». La nouvelle loi élargit le rôle des municipalités dans le secteur
du patrimoine ; elle prévoit notamment la création de comités locaux
du patrimoine chargés de conseiller les municipalités en cette matière
(article 152). Cette reconnaissance juridique est également accordée aux
communautés autochtones.
La loi de 2011 accorde pour la première fois une reconnaissance juridique
au patrimoine immatériel, qu’elle définit ainsi (article 2) :
Patrimoine immatériel : les savoir-faire, les connaissances, les expres-
sions, les pratiques et les représentations transmis de génération en

41. Cette intention de lier le patrimoine local à la politique culturelle de 1992 va elle aussi
dans le sens du mémoire de la Commission des biens culturels du Québec à la Com-
mission parlementaire sur la culture, p. 21.
42. Groupe-conseil sous la présidence de Roland Arpin, Notre patrimoine, un présent du
passé, Québec, Ministère de la Culture et des Communications, 2000, p. 104.

101
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

génération et recréés en permanence, en conjonction, le cas échéant,


avec les objets et les espaces culturels qui leur sont associés, qu’une
communauté ou un groupe reconnaît comme faisant partie de son
patrimoine culturel et dont la connaissance, la sauvegarde, la trans-
mission ou la mise en valeur présente un intérêt public43.
Bien que la loi de 2011 n’utilise pas la notion de « patrimoine de proxi-
mité », la philosophie qui s’en dégage en contient tous les éléments et laisse
place à un développement en ce sens.

Les politiques culturelles locales


En complémentarité avec la Loi sur le patrimoine culturel, il importe de
faire état de l’impact des politiques culturelles locales et régionales dans
le développement d’un patrimoine de proximité. Au cours des années
1990, le ministère de la Culture et des Communications a fortement
incité les municipalités et les MRC à se doter d’une politique culturelle
et d’un plan d’action comme condition préalable à la signature d’une
entente de développement culturel. En 2008, 44 municipalités, 35 MRC
et 5 nations autochtones avaient déjà signé de telles ententes avec le Minis-
tère, bénéficiant ainsi de nouvelles sources de revenus dans le domaine
des arts et du patrimoine44. En 2017, le nombre de signataires totalisait
180 municipalités et MRC.
Parmi les organismes-réseaux qui œuvrent dans le domaine du patrimoine
au niveau local et régional, il convient de souligner le rôle d’animation
des agents culturels qui se rattachent à l’organisme Villes et villages d’art
et de patrimoine (VVAP). Né en 1998, le réseau VVAP s’inspirait du
modèle français Villes et pays d’art et d’histoire ; il avait pour objectif de
promouvoir le développement culturel dans les MRC et les municipalités
grâce à l’embauche d’agents culturels. Issus d’un partenariat financier
entre le ministère de la Culture et des Communications, Emploi Québec,
l’Université Laval ainsi que des MRC et des municipalités participantes,
les VVAP se dotent d’une Fondation en 2008. Le ministère de la Culture

43. Québec, Loi sur le patrimoine culturel, Québec, Éditeur officiel du Québec, 2012,
<[Link]/dynamicSearch/[Link] ?type=2&-
file=/P_9_002/P9_002.html>.
44. Voir : Michel de la Durantaye, « Les politiques culturelles municipales, locales et régio-
nales au Québec », dans Denise Lemieux (dir.), Traité de la culture, Québec, Éditions
de l’IQRC et Presses de l’Université Laval, 2002, p. 1006-1020.

102
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

et des Communications cesse son financement en 2015, mais les agents


culturels embauchés au fil des années n’en continuent pas moins leur tra-
vail d’animation et d’organisation dans le domaine des arts, du patrimoine
et du tourisme culturel au sein de plusieurs municipalités et MRC45.
De son côté, la fondation Rues principales, un organisme pancanadien,
a joué un rôle décisif dans la revitalisation des centres-villes et des quar-
tiers dans de nombreuses localités du Québec depuis sa création en 1984.
Organisme à but non lucratif, elle a développé des ententes de services
avec des municipalités de toutes tailles qui étaient désireuses de mettre en
place de telles démarches de revitalisation dans une perspective de déve-
loppement durable. « Notre objectif, précise l’organisme, est de renforcer
et de créer des centralités qui sont autant des pôles civiques et d’affaires
uniques que des milieux de vie rassembleurs, prospères et attractifs46. »
La dimension patrimoniale de ce processus de revitalisation apparaît clai-
rement dans les projets et les réalisations publiés chaque année par la
Fondation, particulièrement en ce qui concerne le réaménagement de
différents noyaux villageois47.
Sur le site Web de la plupart des MRC, un volet « patrimoine » fait état des
ressources patrimoniales de la région à la suite d’inventaires et de diverses
publications. À titre d’exemple, la MRC Rimouski-Neigette, qui a signé
une entente de développement culturel avec le Ministère, signale parmi ses
réalisations la publication d’un Guide d’ intervention en patrimoine bâti,
réalisé par la firme Ruralys, grâce à l’initiative des agents du réseau Villes
et villages d’arts et de patrimoine du Bas-Saint-Laurent48. Il est intéressant
de noter que Ruralys se définit comme une entreprise d’économie sociale
basée à La Pocatière et formée de spécialistes en patrimoine régional dans
une perspective interdisciplinaire49.
Un autre exemple de patrimoine de proximité, à caractère plus local,
concerne la reconnaissance par le ministère de la Culture et des

45. Fondation Villes et villages d’art et de patrimoine, Portrait de la Fondation Villes et vil-
lages d’art et de patrimoine, <[Link]/images/Bibliotheque/FVVAP_
[Link]>.
46. https ://[Link]/mission-et-vision/
47. https ://[Link]/projets/
48. Site Web de la MRC Rimouski-Neigette : [Link]/.
49. Site Web de Ruralys : [Link]/[Link].

103
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Communications du site patrimonial des Galets de Natashquan, sur la


Basse-Côte-Nord.

Vue aérienne des Galets de Natashquan sur la Basse-Côte-Nord.


Source : © Pierre Lahoud, photographe : [Link]

Le site des Galets se trouve sur un cran rocheux et regroupe douze petits
bâtiments qui servaient aux activités de pêche. Il est intimement associé à
l’identité de Natashquan, un village de 246 habitants (2011). Un groupe
de citoyens, appuyés par le maire du lieu et le chanteur Gilles Vigneault,
a multiplié les pressions auprès du ministère de la Culture et des Com-
munications pour qu’il accorde le statut de classement du site. Après un
premier refus, le ministère de la Culture dépêche une ethnologue sur les
lieux pour en vérifier l’intérêt patrimonial. Son enquête sur le terrain
conclut au caractère fortement identitaire des Galets pour les citoyens de
Natashquan, incluant les élèves de l’école du village à titre de bénéficiaires
et d’héritiers de ce patrimoine50.

50. Sophie-Laurence Lamontagne, Les galets de Natashquan : évaluation patrimoniale : rap-


port synthèse, Québec, Ministère de la Culture et des Communications, 2004. 49 p. ;
voir aussi le Répertoire du patrimoine culturel du Québec au [Link]-culturel.
[Link]/rpcq/[Link] ?methode=consulter&id=98891&type=bien#.Vx_KCY-cFjo.

104
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

Une dernière étude de cas concerne, cette fois, la valorisation du patri-


moine immatériel dans Lanaudière. Cette région qui se caractérise par
ses activités agricoles et forestières possède une longue tradition de contes
populaires et de musique traditionnelle en lien avec son passé cana-
dien-français, acadien, écossais et loyaliste. La formation, en 1976, de la
Bottine souriante, un groupe de musique traditionnelle qui a largement
puisé dans le répertoire des porteurs de tradition du milieu, correspondait
à la valorisation de la culture populaire en vogue au cours des années
1970. Après une période de désaffection pour le folklore au Québec,
on observe à partir des années 1990 un intérêt renouvelé pour ce patri-
moine immatériel, aussi qualifié de « patrimoine vivant ». La création en
1994 du festival Mémoire et racines à Joliette accentue le rôle de la région
dans sa mise en valeur. D’autres initiatives régionales s’enchaînent avec
la fondation en 2002 du Centre régional d’animation du patrimoine
oral (CRAPO), une entreprise d’économie sociale située à Saint-Jean-
de-Matha, et dont la raison d’être est de colliger, sauvegarder, diffuser et
transmettre le patrimoine oral régional et national, tel que la chanson, la
musique, la danse et le conte traditionnels. Le CRAPO organise chaque
année divers spectacles de musique traditionnelle51.
De 2008 à 2016, un autre organisme, le Centre du patrimoine vivant de
Lanaudière (CPVL), localisé à Saint-Côme, a poursuivi une mission ana-
logue, bien qu’élargie ; outre le patrimoine oral proprement dit, on s’in-
téressait à la valorisation des connaissances, des rituels et des savoir-faire
liés aux us et coutumes encore pratiqués dans la région52. Cet organisme
a suspendu ses activités en 2017 pour un temps indéterminé.

51. On peut consulter la programmation du CR APO au https ://[Link]/category/


programmation.
52. Normand Brouillette, Pierre Lanthier et Jocelyn Morneau, Histoire de Lanaudière,
2e éd., Québec, Presses de l’Université Laval, 2012, p. 713-717. Voir aussi les sites Web
du CRAPO ([Link]) et du CPVL ([Link]).

105
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le Jam de musique traditionnelle québécoise de Saint-Jean-de-Matha,


dans la région de Lanaudière, en 2018.
Source : © Jean Desrochers, photographe. Collection CRAPO

La valorisation du patrimoine immatériel dans Lanaudière, le Guide d’ in-


tervention en patrimoine bâti de la MRC de Rimouski-Neigette et les
démarches pour la reconnaissance des Galets de Natashquan ne sont que
trois exemples parmi tant d’autres qui montrent l’importance grandis-
sante accordée au patrimoine de proximité en région depuis une vingtaine
d’années.
Trois constats se dégagent de ce rapide tour d’horizon des pratiques de
patrimoine de proximité dans les différentes régions du Québec.
Tout d’abord, les pratiques patrimoniales de proximité, qu’on associe à
une action citoyenne, s’inscrivent dans l’histoire de ces pratiques et on
peut en déceler diverses manifestations depuis les débuts du 20e siècle
jusqu’à nos jours. Ces pratiques d’en bas s’inscrivent dans une dynamique
sans cesse en évolution avec les politiques patrimoniales de l’État qui sont
définies d’en haut avec l’aide de différents experts. Au Québec, on ne sau-
rait parler ici de conflit entre les deux approches divergentes d’un grand

106
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

récit historique, mais plutôt d’influences mutuelles, voire de convergence,


au niveau des mécanismes de reconnaissance et de prise en charge.
Par ailleurs, depuis la fin des années 1970, l’émergence d’une nouvelle
culture régionale, d’une part, et la tendance de l’État à donner des pou-
voirs accrus aux municipalités et aux MRC en matière de patrimoine,
d’autre part, ont créé une conjoncture favorable à l’accroissement des
pratiques patrimoniales de proximité en région.
Enfin, l’expertise en matière de patrimoine n’est plus le seul fait des experts
rattachés à l’action de l’État, mais on a pu observer au cours des récentes
décennies, une expertise patrimoniale et muséale à caractère scientifique
au niveau même des régions, des localités et de la société civile en général.

Conclusion
En conclusion, plusieurs enjeux s’annoncent pour l’avenir en ce qui
concerne le patrimoine de proximité en région. Deux de ces enjeux
méritent une attention spéciale : la pérennité de l’action patrimoniale
dans une perspective de développement durable et la préservation du
patrimoine religieux bâti, particulièrement en ce qui concerne les églises
paroissiales.
La pérennité de l’action patrimoniale dans une perspective de développe-
ment durable constitue un enjeu à la fois intergénérationnel et politique.
Au cours du 20e siècle, plusieurs générations se sont succédé au sein de
la société civile pour sauvegarder et mettre en valeur, souvent avec des
moyens modestes, divers éléments d’un patrimoine local. Ces acteurs
ont su tirer profit des politiques gouvernementales et, plus récemment,
des politiques municipales afin d’atteindre leurs objectifs. Les valeurs
identitaires rattachées au patrimoine de proximité seront-elles prises en
charge par les nouvelles générations qui œuvrent sur les territoires ? Quant
aux élus municipaux, souvent divisés entre partisans du « progrès » éco-
nomique et défenseurs de l’héritage patrimonial, seront-ils en mesure de
concilier ces deux tendances en fonction d’un développement durable ? La
démolition en catimini de maisons patrimoniales par les autorités locales,
ou avec leur aval, dans plusieurs localités du Québec au cours des récentes
années suscite un sentiment d’impuissance au sein de la population. On
peut dès lors se demander si le transfert aux municipalités de responsa-
bilités en matière de classement et de protection du patrimoine bâti a été

107
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

une sage décision de la part du gouvernement du Québec. Une révision


des processus de citation, d’inventaire et de classement des immeubles
patrimoniaux s’impose, particulièrement en ce qui concerne les petites
municipalités.
Le second enjeu fait référence au patrimoine religieux en région. Plu-
sieurs immeubles conventuels ont pu être sauvegardés de la démolition
grâce à des actions de reconversion pour divers usages publics ou privés.
Cependant, le cas des églises paroissiales, tant en milieu urbain qu’en
milieu rural, se pose déjà avec une certaine urgence qui ira en s’am-
plifiant au cours des prochaines années, en lien avec le déclin radical
de la pratique religieuse. L’église paroissiale, particulièrement dans les
petites localités, demeure un repère visuel central du paysage culturel
du Québec. Les églises qui jouissent d’un classement patrimonial par le
ministère de la Culture et des Communications bénéficient sans doute
d’une meilleure protection pour l’avenir, mais leur fonction et leur usage
non définis demeurent néanmoins problématiques. Le cas de la petite
église de Saint-Adolphe-d’Howard, dans les Laurentides, prise en charge
par un comité de citoyens, constitue sans doute un modèle inspirant en
relation avec le patrimoine de proximité. Cependant, les églises qui ne
bénéficient pas d’un statut patrimonial de premier niveau font l’objet
d’interrogations quant à leur avenir. La démolition demeure malheureu-
sement une option, comme on a pu le constater pour l’église paroissiale
de Saint-Gérard-Magella en Montérégie. Faute d’intérêt de la part de la
municipalité et des citoyens pour lui trouver un nouvel usage, cette église
non classée a été rasée en mai 2017 pour faire place à un centre commu-
nautaire multifonctionnel53.
La vocation future de ces imposants bâtiments qui marquent le paysage
des villages et des quartiers urbains continue donc de faire débat et les
solutions envisagées varient selon le cas. Si la sauvegarde de l’enveloppe
extérieure d’une église – sa signature architecturale – semble rallier la
plupart des intervenants opposés à une démolition, les projets diffèrent
quant au patrimoine architectural et décoratif de l’intérieur. Ainsi, la
reconversion d’églises inspirées du renouveau architectural religieux des
années 1960 en bibliothèques publiques altère inévitablement l’intégrité

53. Kathleen Lévesque, « La mort silencieuse d’une église », Le Soleil, 14 mai 2017, p. 14.
Construite il y a plus d’un siècle, l’église a été vendue pour 1 dollar à la municipalité
qui a bénéficié d’une subvention de 1,2 million de dollars pour sa démolition et son
remplacement par un nouvel édifice multifonctionnel.

108
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

patrimoniale de leur intérieur. D’inévitables compromis seront nécessaires


pour assurer la pérennité de la plus grande partie possible du patrimoine
des églises du Québec, des temples que l’historien de l’architecture Luc
Noppen appelait « nos châteaux ». Il y a là un défi majeur pour l’avenir
du patrimoine de proximité, tant en région que dans les quartiers des
grands centres.

Fernand Harvey est professeur honoraire au centre Urbanisation


Culture Société de l’INRS à Québec et il est rattaché à la Chaire Fernand-
Dumont sur la culture. Au cours des dernières années, ses recherches
en histoire et en sociologie de la culture ont porté sur les acteurs cultu-
rels en milieu urbain et régional, l’histoire de la vie culturelle dans les
régions du Québec et l’histoire des politiques culturelles au Québec.

Annexe 1

Les musées régionaux, hors Montréal et Québec,


reconnus par le ministère de la Culture et des Communications (2018)
Date de fondation du musée
Région administrative Avant 1960- 1970- 1981- 1991
1960 1969 1980 1990 +

Gaspésie / Îles-de-la Madeleine (11)


Musée de la mer: Havre-Aubert 1995
Musée acadien: Bonaventure 1960
Musée de la Gaspésie: Gaspé 1977

Bas-Saint-Laurent (01)
Musée régional de Rimouski 1972
Musée du Bas-St-Laurent: Rivière-du-Loup 1975
Musée québécois de l’agriculture
et de l’alimentation: La Pocatière 1974
Musée régional de Kamouraska 1977

109
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Date de fondation du musée


Région administrative Avant 1960- 1970- 1981- 1991
1960 1969 1980 1990 +

Côte-Nord (09)
Musée régional de la Côte-Nord: Sept-Îles 1975

Saguenay-Lac-Saint-Jean (02)
Musée Louis-Hémon: Péribonka 1938
Musée du Fjord: La Baie 1967
Pulperie de Chicoutimi/Musée régional :
Saguenay 1979
Musée amérindien de Mashteuliatsh 1977

Charlevoix (partie de Capitale nationale 03)


Musée de Charlevoix: La Malbaie 1975
Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul 1992

Chaudière-Appalaches (12)
Musée maritime Bernier: L’Islet 1968
Musée Marius-Barbeau: Saint-Joseph, Beauce 1978
Musée minéralogique et minier: Thetford Mines 1976
Musée de l’accordéon: Montmagny 1992

Mauricie (04)
Musée des Ursulines: Trois-Rivières 1982
Musée Pierre-Boucher: Trois-Rivières 1934
Musée québécois de culture populaire:
Trois-Rivières 2001
Boréalis, centre d’histoire de l’industrie
papetière: Trois-Rivières 2010

Estrie (05)
Musée Colby-Curtis: Stanstead 1936
Musée Beaulne: Coaticook 1976
Musée des Beaux-arts de Sherbrooke 1982
Musée de la nature et des sciences de
Sherbrooke 1998

110
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

Date de fondation du musée


Région administrative Avant 1960- 1970- 1981- 1991
1960 1969 1980 1990 +

Centre-du-Québec (17)
Musée Laurier: Victoriaville 1929
Musée des Abénakis: Odanak 1965
Musée des religions du monde: Nicolet 1981
Musée du Bronze: Inverness 1995

Montérégie (16)
Musée ferroviaire canadien: St-Constant 1961
Musée du Haut-Richelieu: Saint-Jean 1971
Musée de Vaudreuil-Soulanges: Vaudreuil 1959
Musée Missisquoi: Stanbridge-Est 1964
Musée québécois d’archéologie
Pointe-du-Buisson 1986
Musée des Beaux-arts de Mont St-Hilaire 1995

Laval (13)
Musée Armand-Frappier 1992

Lanaudière (14)
Musée d’art de Joliette 1943

Laurentides (15)
Musée d’art contemporain: Saint-Jérôme 1987

Outaouais (07)
Aucun, sauf Musée national de l’histoire - - - -
à Gatineau (Fédéral)

Abitibi-Témiscamingue (08)
Musée minéralogique de l’Abitibi-T. : Malartic 1972
Musée de Guérin: Guérin 1982
Musée de la Gare: Témiscaming 1996

111
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Date de fondation du musée


Région administrative Avant 1960- 1970- 1981- 1991
1960 1969 1980 1990 +

Nord-du-Québec (10)
Musée et Centre de la transmission de la culture
Daniel Weetalukluk : Inukjuak 1992

Total 6 6 14 6 11
Grand Total (hors des villes de
Montréal et de Québec): 43
Source : Ministère de la Culture et des Communications, section Muséologie : <[Link]
[Link]/[Link]?id=25}>. Consulté en ligne le 21 juillet 2018. Notre sélection n’inclut
pas les centres d’interprétation, les lieux et maisons historiques qui sont également reconnus
par le ministère.

Annexe 2

Musées, centres d’exposition et lieux d’interprétation reconnus


par le ministère de la Culture et des Communications (2018)
Centres Lieux
Région administrative Musées TOTAL
d’exposition d’interprétation
01 Bas-St-Laurent 4 1 8 12

02 Saguenay-Lac-St-Jean 4 1 9 14

03 Capitale nationale
• Ville de Québec 5 2 10 17
• Côte-de-Beaupré/Î-O - - 5 5
• Charlevoix 2 - 3 5
• Portneuf - - 3 3

04 Mauricie 4 3 7 14

05 Estrie 4 2 8 14

06 Montréal 21 9 3 33

112
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

Centres Lieux
Région administrative Musées TOTAL
d’exposition d’interprétation
07 Outaouais - 3 2 5

08 Abitibi-Témiscamingue 3 5 7 15

09 Côte-Nord 1 - 6 7

10 Nord-du-Québec 1 - - 1

11 Gaspésie-Îles-de- - 6 9
3
la-Madeleine

12 Chaudière-Appalaches 4 - 3 7

13 Laval 1 1 2 4

14 Lanaudière 1 - 2 3

15 Laurentides 1 1 - 2

16 Montérégie 6 2 6 14

17 Centre-du-Québec 4 1 3 8

TOTAL :
(moins Montréal 43 20 80 143
et Québec)

TOTAL :
(Montréal et Québec 26 11 13 50
seulement)

GRAND TOTAL :
(incluant Montréal 69 31 93 193
et Québec)
Source: Ministère de la Culture et des Communications. <[Link]
[Link]?id=3760>. Consulté en ligne le 23 avril 2018. Ces statistiques excluent les musées
et les centres d’interprétation gérés par le gouvernement fédéral et Parcs Canada, de même
que les musées non reconnus par le MCC.

113
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Annexe 3

Le réseau des 40 économusées du Québec en 2018


Régions
Type d’activité Localité
représentées
Bas-Saint- Acériculture: boissons alcooli-
Auclair
Laurent sées – Domaine Acer

Cantons de l’Est Vignoble – Vignoble de l’Orpailleur Dunham

Papier – Papeterie Saint-Gilles Saint-Joseph-de-la-Rive


Fromagerie de lait de vache – Laiterie
Charlevoix Baie-Saint-Paul
Charlevoix Meunerie – Les moulins de L’Isle-aux-
Coudres Île-aux-Coudres
Cidrerie – Cidres et Vergers Pedneault Île-aux-Coudres
Huilerie – Centre de l’émeu de Charlevoix Saint-Urbain

Bijouterie et joaillerie – Le Forgeron D’or Sainte-Marie de Beauce


Fromagerie au lait de chèvre – La ferme Saint-Domaine-de-
Chaudière-Appa- Cassis et Mélisse Buckland
laches
Brasserie – Frampton Brasse Frampton
Boulangerie – Boulangerie Boutin Saint-Fabien-de-Panet

Côte-Nord Mocassins – Atikuss Uashat

Savonnerie - Domaine de la Savonnière Escuminac


Tissage – Les Ateliers Plein Soleil Mont-Joli
Liquoristerie: framboise – La Vallée
Gaspésie
de la framboise Val-Brillant
Chocolaterie – Couleur Chocolat Sainte-Anne-des-Monts
Bijouterie – Espace Wazo Percé

Fromagerie au lait de vache – Fromagerie


du Pied-de-Vent Havre-aux-Maisons
Îles-de- Boucanage et fumage – Le Fumoir d’Antan Havre-aux-Maisons
la-Madeleine
Sculpture sur sable – Artisans du sable Havre-Aubert
Poterie – Maison de la potière Havre-aux-Maisons

Lanaudière Poterie – L’arbre et la rivière Saint-Damien

Montréal Lutherie – Jules Saint-Michel, Luthier Montréal

114
 | Le patrimoine de proximité dans les régions du Québec : une perspective historique

Régions
Type d’activité Localité
représentées
Chocolaterie – Chocolaterie ChocoMotive Montebello
Outaouais
Chandellerie – Doozy Candle Chelsea

Liquoristerie – Cassis Monna & Filles Saint-Pierre, Île Orléans


Sculpture sur bois – Atelier Paré Sainte-Anne-Beaupré
Conserverie – Ferme Langlois et Fils Neuville
Québec
Vitrail – Les Artisans du vitrail Québec
Tailleur en fourrure – Richard Robitaille
Fourrures Québec

Bottier/Pelletier – Bilodeau Normandin


Taxidermie – Bilodeau Normandin
Boulangerie – Boulangerie Perron Roberval
Lainerie – Le Chevrier du Nord Saint-Fulgence
Confiturerie de bleuet sauvage – Délices
Saguenay-Lac- du Lac-Saint-Jean Albanel
St-Jean Apiculture – Miel des ruisseaux Alma
Taillage de pierres fines – Touverre La Baie
Soufflage de verre – Touverre La Baie
Chocolaterie – Chocolaterie des Pères
Trappistes Dolbeau-Mistassini
Cristallerie – Cristal du lac Métabetchouan

Régions absentes Abitibi-Témiscamingue, Centre du Québec,


Mauricie, Laval, Montérégie,
du réseau Nord-du-Québec
Source: Informations fournies par Carl-Éric Guertin, directeur général de la Société du réseau
économusée (SRÉ), ainsi que le site Web, <[Link] Consulté le
23 juillet 2018

115
Partie 3

Les échanges,
histoire et patrimoine
L’empire du commerce
montréalais : acteurs,
territoires et patrimoines

Joanne Burgess
et Michelle Comeau

Des premiers temps de la traite des fourrures jusqu’aux heures glorieuses


de l’exportation céréalière, depuis la première réglementation des marchés
publics de Ville-Marie jusqu’au foisonnement des centres commerciaux
au 20e siècle, le commerce exerce une influence profonde sur la vie éco-
nomique, sociale et culturelle de la métropole. L’histoire du commerce,
de ses acteurs et de son patrimoine est au cœur de cette étude. Nous nous
y intéressons depuis de nombreuses années, dans le cadre de chantiers de
recherche menés en complémentarité et en collaboration. Ensemble, nous
avons exploré les caractéristiques des premiers grands magasins, la vie
commerciale des quartiers populaires et de nombreuses facettes de l’ap-
provisionnement alimentaire. Cet article a d’abord pour objet de rappeler
ces projets, leurs paramètres thématiques, temporels et spatiaux, ainsi que
leurs principaux résultats. Nous tenterons aussi de dégager leur apport à
la connaissance du passé montréalais et de situer nos interrogations dans
un contexte historiographique plus large. En terminant, nous proposons
une réflexion sur la contribution de nos travaux à la mise en valeur des
patrimoines qui témoignent de l’échange.

119
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le commerce montréalais et l’historiographie


Poser la question de l’état des connaissances relatives aux dispositifs et aux
acteurs du commerce montréalais nous conduit à identifier trois grands
pôles historiographiques. Leur examen permettra de cerner le contexte
qui a orienté nos enquêtes et les zones d’ombre que nous avons cherché
à dissiper.
Dans la foulée des écrits de Donald Creighton et des adeptes de l’ap-
proche du staple, l’histoire du commerce montréalais, tout comme celle
du Québec et du Canada, est longtemps dominée par les études consa-
crées à la période préindustrielle et aux grands marchands de l’import-ex-
port. Ces travaux insistent sur les enjeux de l’exportation et de la mise
en place des infrastructures de transport1. D’autres enquêtes ont exploré
les activités des marchands ruraux et les dynamiques des échanges villes-
campagnes. Le recours à une échelle macroscopique a révélé l’évolution
des dispositifs de l’échange, tandis que des études plus fines s’attardent
aux produits mis en vente et aux pratiques de consommation des clients2.
Les travaux récents de Vallières et Desloges d’une part, et de Douglas

1. Au sein de cette production abondante, soulignons l’apport de Creighton lui-même,


The Empire of the St. Lawrence, Toronto, Macmillan, 1956 (1re éd. 1937) ; Gerald Tul-
chinsky, The River Barons, Toronto, University of Toronto Press, 1977 ; Serge Cour-
ville, Jean-Claude Robert et Normand Séguin, Le pays laurentien au XIXe siècle : les
morphologies de base, Atlas historique du Québec, Québec, Presses de l’Université
Laval, 1995 ; Paul-André Linteau, « Le développement du port de Montréal au début
du 20e siècle », Historical Papers/Communications historiques, vol. 7, no 1, 1972, p. 181-
205 ; Jason A. Gilliland, « Muddy Shore to Modern Port : Redimensioning the Montreal
Waterfront Time-Space », The Canadian Geographer/Le géographe canadien, vol. 48,
no 4, 2004, p. 448-472. Il ne faudrait toutefois pas oublier d’autres études qui insistent
davantage sur les relations complexes entre le commerce international, le capital mar-
chand et l’amorce de l’industrialisation canadienne : Stanley Ryerson, Le capitalisme
et la confédération, Montréal, Parti Pris, 1972, 549 p. ; L. R. Macdonald, « Merchants
Against Industry : An Idea and its Origins », Canadian Historical Review, vol. 56, 1975,
p. 263-281 ; Paul Craven et Tom Traves, « Canadian Railways as Manufacturers, 1850-
1880 », Historical Papers/Communications historiques, vol. 18, no 1, 1983, p. 254-281 ;
Robert Sweeny, Why did we choose to industrialize ? : Montreal, 1819-1849, Montréal et
Kingston, McGill et Queen’s University Press, 2015, 456 p.
2. Évoquons quelques exemples de ces diverses approches : Serge Courville, Jean-Claude
Robert et Normand Séguin, Le pays laurentien au XIXe siècle […], op. cit., surtout le
chapitre 5 ; Allan Greer, Peasant, Lord and Merchant : Rural Society in Three Quebec
Parishes, 1740-1840, Toronto, University of Toronto Press, 1985, chapitre 6 ; Christian
Dessureault, « Niveau de vie dans le Richelieu-Yamaska, 1800-1840 : étude préliminaire
pour une comparaison France-Québec », dans Gérard Bouchard et Joseph Goy (dir.),
Famille, économie et société rurale en contexte d’urbanisation (17e - 20 e siècles), Chicoutimi
et Paris, Centre interuniversitaire Sorep et École des hautes études en sciences sociales,
1990, p. 185-198.

120
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

McCalla de l’autre, rappellent l’importance de cerner l’évolution de l’offre


de produits d’importation de tout genre et d’explorer les modalités de
leur diffusion3.

Activité fébrile au port de Montréal vers 1875.


Source : Eugène Haberer, artiste, Montréal : une partie du port, en direction ouest,
1875. Musée McCord, M979.87.60

Un deuxième pôle réunit des travaux consacrés aux nouveaux lieux de


consommation qui émergent à partir de la fin du 19e siècle. Les grands
magasins sont parmi les plus étudiés. Historiens de l’art et historiens se
sont en effet intéressés à leurs trajectoires ainsi qu’à leurs pratiques4. Les

3. Marc Vallières et Yvon Desloges, « Les échanges commerciaux de la colonie lauren-


tienne avec la Grande-Bretagne, 1760-1850 : l’exemple des importations de produits
textiles et métallurgiques », Revue d’ histoire de l’Amérique française, vol. 61, no 3-4,
2008, p. 425-467 ; Douglas McCalla, Consumers in the Bush : Shoppers in Rural Upper
Canada, Montréal et Kingston, McGill et Queen’s University Press, 2015, 321 p. Voir
aussi Brice Martinetti, « Un commerce insignifiant ? Les marchandises françaises expor-
tées au Canada entre 1870 et 1914 », Revue d’ histoire de l’Amérique française, vol. 66,
no 3-4, 2013, p. 307-337.
4. Les travaux consacrés aux grands magasins sont nombreux. À titre d’exemples, souli-
gnons Joy L. Santink, Timothy Eaton and the rise of his department store, Toronto, Uni-
versity of Toronto Press, 1990 ; Elizabeth Sifton, Retailing Fashion in Montreal : A Study
of Stores, Merchants and Assortments, 1845-1915, mémoire de maîtrise (histoire de l’art),

121
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

rapports de genre interpellent également les chercheurs, la sollicitation des


femmes étant perçue comme un élément majeur de la stratégie de vente
déployée par plusieurs grands magasins canadiens5. De même, la culture
du travail, lorsqu’elle est abordée, est souvent examinée sous ce rapport6.
La contribution des grands magasins au développement d’une culture
de consommation et de la consommation de masse retient aussi l’intérêt
des chercheurs7. Enfin, soulignons qu’une importante historiographie
américaine et européenne se préoccupe également de ces « temples de la
consommation » en abordant des thématiques souvent similaires8.
L’historiographie reconnaît également l’influence qu’exerce le commerce
de détail, et tout particulièrement les grands magasins, sur l’organisation
de l’espace urbain. Ainsi, ces derniers occupent une place de choix dans
les études consacrées aux grandes artères commerciales et à l’évolution

Université Concordia, 1994, 229 p. ; Michelle Comeau, « Les grands magasins de la rue
Sainte-Catherine à Montréal : des lieux de modernisation, d’homogénéisation et de
différenciation des modes de consommation », Revue d’ histoire de la culture matérielle/
Material History Review, no 41, 1995, p. 58-68.
5. Lorraine F. O’Donnell, Visualising the History of Women at Eaton’s, 1869 to 1976,
thèse de doctorat (histoire), Université McGill, 2002 ; Cynthia J. Wright, « The Most
Prominent Rendezvous of the Feminine Toronto » : Eaton’s College Street and the Organi-
zation of Shopping in Toronto, 1920-1950, Toronto, University of Toronto Press, 1993 ;
Elizabeth Sifton, Retailing Fashion in Montreal […], op. cit. ; Michelle Comeau, Les
grands magasins de la rue Sainte-Catherine à Montréal […], op. cit.
6. Lorraine F. O’Donnell, Visualising the History of Women at Eaton’s, […], op. cit. ; Donica
Belisle, « Negociating Paternalism : Women and Canada’s Largest Department Stores,
1890-1960 », Journal of Women’s History, vol. 19, no 1, 2007, p. 58-81 ; Stéphanie Piette,
« S’amuse bien qui s’amuse chez Dupuis » : la culture de travail des employées de Dupuis
Frères entre 1920 et 1960, mémoire de maîtrise (histoire), Université de Montréal, 2012,
115 p.
7. Donica Belisle, Retail Nation : Department Stores and the Making of Modern Canada,
Vancouver, UBC Press, 2011 ; Jean-Philippe Warren, Hourra pour Santa Claus ! La com-
mercialisation de la saison des fêtes au Québec, 1885-1915, Montréal, Boréal, 2006 ; Steve
Penfold, A Mile of Make-Believe : A History of the Eaton’s Santa Claus Parade, Toronto,
University of Toronto Press, 2016, 256 p. Le recours au catalogue fait aussi l’objet d’une
abondante documentation : Lorraine F. O’Donnell, Visualising the History of Women at
Eaton’s, […], op. cit. ; Musée canadien des civilisations (maintenant le Musée canadien
de l’histoire), Avant le cybercommerce : une histoire du catalogue de vente par correspon-
dance au Canada, Bibliothèque et Archives Canada et Toronto Culture, 2004, <https ://
[Link]/cmc/exhibitions/cpm/catalog/[Link]> (consulté en
ligne le 9 mai 2018).
8. Pour un aperçu de cette production, voir Geoffrey Crossick et Serge Jaumain (dir.),
Cathedrals of Consumption : The European Department Store, 1850-1939, Aldershot,
Ashgate, 1999, 326 p.

122
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

des centres-villes9. De même, les multiples itérations des centres commer-


ciaux, y compris les galeries marchandes, et leur contribution à l’essor des
banlieues suscitent l’intérêt des historiens, mais également celui des spé-
cialistes en études urbaines10. L’analyse des établissements commerciaux
plus modestes souligne aussi leur fort enracinement dans la ville, au cœur
des quartiers ou des communautés ethniques, en faisant toutefois ressortir
leur vulnérabilité face aux grandes surfaces, aux chaînes à succursales
multiples et aux transformations de la vie urbaine11.
Enfin, le troisième pôle historiographique qui nous interpelle intègre un
grand nombre de travaux consacrés à l’alimentation et à l’approvisionne-
ment alimentaire. Cette historiographie est dominée par le marché public,
objet d’une véritable fascination, surtout pour ce qui est des règlements
qui encadrent ses vendeurs et leurs clients12.

9. Voir, par exemple, Paul-André Linteau, La rue Sainte-Catherine : au cœur de la vie mon-
tréalaise, Montréal, Éditions de l’Homme et Pointe-à-Callière (Musée d’archéologie
et d’histoire de Montréal), 2010, 240 p. ; Lucie K. Morrisset, La mémoire du paysage :
histoire de la forme urbaine d’un centre-ville : Saint-Roch, Québec, Québec, Presses de
l’Université Laval, 2001, 288 p. ; Nathan Roth et Jill L. Grant, « The Story of a Com-
mercial Street : Growth, Decline and Gentrification on Gottingen Street, Halifax »,
Urban History Review/Revue d’ histoire urbaine, vol. 43, no 2, 2015, p. 38-53.
10. Gilles Sénécal et Nathalie Vachon, « L’expansion métropolitaine : vers une polycentri-
cité assumée », dans Dany Fougères (dir.), Histoire de Montréal et de sa région, tome II :
De 1930 à nos jours, Québec, Presses de l’Université Laval (collection « Les régions du
Québec »), 2012, p. 867-898 ; Gilles Sénécal (dir.), L’espace-temps métropolitain : forme
et représentations de la région de Montréal, Québec, Presses de l’Université Laval, 2011,
chapitres 5 et 6 et encart 5, p. 145-191 (coll. Études urbaines) ; Ludger Beauregard, « Le
commerce de détail à Montréal », dans Ludger Beauregard (dir.), Montréal : guide d’ex-
cursions/Field Guide, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1972, p. 137-154 ;
Annie-Claude Dalcourt, Le centre commercial de l’ île de Montréal, typologie d’un espace
commercial en construction, 1950-1955, rapport de recherche de maîtrise (histoire appli-
quée), Université du Québec à Montréal, 2012, 130 p. Pour les États-Unis, consulter
l’étude classique de Lizabeth A. Cohen, A Consumer’s Republic : The Politics of Mass
Consumption in Postwar America, New York, Vintage Books, 2004, 567 p.
11. David Monod, Store Wars : Shopkeepers and the Culture of Mass Marketing, 1890-1939,
Toronto, University of Toronto Press, 1996, 438 p. ; Sylvie Taschereau, Les petits com-
merçants de l’alimentation et les milieux populaires montréalais, 1920-1940, thèse de
doctorat (histoire), Université du Québec à Montréal, 1992, 408 p. ; Dale Gilbert, Vivre
en quartier populaire : Saint-Sauveur, 1930-1980, Québec, Éditions du Septentrion,
2015, 334 p.
12. Sylvie Brouillette, Les marchés publics à Montréal, 1840-1860, mémoire de maîtrise
(études québécoises), Université du Québec à Trois-Rivières, 1991, 134 p. Aucune
étude canadienne n’offre un portrait d’ensemble de l’évolution des halles de marché
comparable à celui des ouvrages suivants : Kenneth Carls et James Schmiechen, The
British Market Hall : A Social and Architectural History, New Haven et London, Yale
University Press, 1999, 326 p. et Helen Tangires, Public Markets and Civic Culture in

123
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Les maraîchers occupent la place Jacques-Cartier,


prolongement du marché Bonsecours, pendant l’été 1957.
Source : Henri Rémillard, photographe,
Marché Bonsecours, place Jacques-Cartier à Montréal, juin-août 1957.
BAnQ Vieux-Montréal, Fonds Henri-Rémillard, P685,S2,D1,P2

Quelques études ont porté un regard plus large sur les modalités de l’ap-
provisionnement alimentaire de la ville à diverses époques, ciblant les
zones d’approvisionnement et les modalités de distribution de produits
particuliers13. La tension entre marché public et épiciers a aussi retenu

Nineteenth-Century America, Baltimore et London, Johns Hopkins University Press,


2003, 296 p.
13. Donald Fyson, Eating in the City : Diet and Provisioning in Early Nineteenth-Century
Montreal, mémoire de maîtrise (histoire), Université McGill, 1989, 194p. La récente
étude de Gergely Baics (Feeding Gotham : The Political Economy and Geography of Food
in New York, 1790-1860, Princeton (N. J.) Princeton University Press, 2016, 368 p.)
examine les enjeux de l’approvisionnement alimentaire à l’échelle du quartier, mettant
en relief l’évolution du rôle du marché public et de la place du commerce de détail.
Quant aux chaînes d’approvisionnement de produits particuliers, voir à titre d’exemple
Yves Otis, « La différenciation des producteurs laitiers et le marché de Montréal (1900-
1930) », Revue d’ histoire de l’Amérique française, vol. 45, no 1, 1991, p. 39-71.

124
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

l’attention, alors que quelques monographies ont exploré l’univers de


l’épicerie fine ou de l’épicerie familiale en milieu populaire14. Enfin, des
études éparses se sont penchées sur certains aspects de la restauration,
surtout dans la seconde moitié du 20e siècle15.
Les zones d’ombre révélées par l’historiographie d’ici et d’ailleurs, tout
comme une demande sociale exprimée par nos partenaires, ont orienté
nos recherches et nos objectifs. Nos enquêtes rejoignent surtout les deu-
xième et troisième pôles historiographiques évoqués ci-dessus et privi-
légient l’examen des pratiques des acteurs du commerce et de l’ancrage
spatial de leurs activités. Les chantiers de recherche que nous avons
investis témoignent aussi d’un certain éclectisme, la fascination qu’exerce
le passé commercial de la métropole nous ayant conduites à explorer
autant l’époque victorienne que l’après-guerre, les quartiers populaires
comme le centre bourgeois de la métropole.

Trois chantiers de recherche : enjeux et résultats


L’intérêt que nous portons au commerce montréalais et les sujets qui sont
au cœur de nos recherches s’inscrivent dans des parcours intellectuels
bien précis. Nos échanges et nos collaborations ont été favorisés par le
cadre offert par le Groupe de recherche sur l’histoire de Montréal16, puis
par le Laboratoire d’histoire et de patrimoine et ses relations étroites avec
l’Écomusée du fier monde. Des échanges lors de colloques consacrés aux

14. Julie St-Onge, La pétition et la gestion de l’espace public : le cas des marchés publics mon-
tréalais, 1830-1880, rapport de recherche de maîtrise (histoire appliquée), Université
du Québec à Montréal, 2011, 102 p. ; Annie Chouinard, De la tablette à la table : les
épiceries fines et l’alimentation bourgeoise à la fin du XIXe siècle : regards sur un bourgeois
montréalais, rapport de recherche de maîtrise (histoire appliquée), Université du Québec
à Montréal, 2010, 127 p. ; Sylvie Taschereau, Les petits commerçants de l’alimentation et
les milieux populaires montréalais […], op. cit.
15. Yvon Desloges et Marc Lafrance, « Au carrefour des trois cultures : la restauration au
Québec au xixe siècle », dans Alain Huetz de Lemps et Jean-Robert Pitte (dir.), Les
restaurants dans le monde à travers les âges, Grenoble, Glénat, 1990, p. 59-66 ; Rhona
Richman Kenneally « “The Greatest Dining Extravaganza in Canada’s History” :
Food, Nationalism, and Authenticity at Expo 67 », dans Rhona Richman Kenneally
et Johanne Sloan (dir.), Expo 67 : Not Just a Souvenir, Toronto, University of Toronto
Press, 2010, p. 27-46 ; Laurier Turgeon et Madeleine Pastinelli, « “Eat the World” :
Postcolonial Encounters in Quebec City’s Ethnic Restaurants », Journal of American
Folklore, vol. 115, no 456, 2002, p. 247-268.
16. Paul-André Linteau et collaborateurs, 25 ans d’ histoire de Montréal : le Groupe de
recherche sur l’ histoire de Montréal, 1972-1997, Montréal, Université du Québec à
Montréal, 1998, 47 p.

125
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

villes de Montréal et de Bruxelles17 ont fait naître une première initiative,


soit l’exploration des grands magasins montréalais dans une perspective
comparative. Puis, en 2006, nous avons entrepris, avec l’Écomusée et à sa
demande, une étude de l’évolution du commerce du quartier Centre-Sud.
Dans les années subséquentes, ces premières collaborations ont éveillé
d’autres interrogations et suscité des projets consacrés au secteur de l’ali-
mentation. La présentation de ces trois chantiers insiste sur les enjeux
de recherche et les résultats de nos enquêtes. L’ordre retenu témoigne de
l’histoire de leur élaboration et de leur diffusion, des plus anciens aux
plus récents.

Les magasins-entrepôts et les premiers grands magasins,


1850-1910
Ce premier chantier repose sur des recherches que nous avons menées en
parallèle sur l’évolution des magasins et du magasinage à Montréal entre
1850 et 191018. Il rend compte d’un exercice d’analyse et de synthèse réa-
lisé en 200619. Nous avons souhaité approfondir la phase d’émergence des

17. Un premier colloque, en 2000, est intitulé Les métropoles en comparaison : Bruxelles
et Montréal aux xix e et xx e siècles. Le second, en 2003, est suivi d’une publication :
Serge Jaumain et Paul-André Linteau (dir.), Vivre en ville : Bruxelles et Montréal
(xixe-xxe siècles), Bruxelles, P.I E. Peter Lang, 2006, 375 p.
18. Cet exercice prolonge des travaux que nous avons d’abord menés en parallèle. Pour
Michelle Comeau, voir : Les grands magasins de la rue Sainte-Catherine à Montréal […],
op. cit. ; Exposition Les grands magasins à rayons, cathédrales de la modernité, Centre
d’histoire de Montréal, 1995-1996 (recherche et rédaction) ; voir aussi les notices
« Grands magasins », « Eaton », « Dupuis Frères », « Morgan », « Ogilvy » et « Jean-Paul
Morin », dans Gérald Baril (dir.), Dicomode : dictionnaire de la mode au Québec de 1900
à nos jours, Saint-Laurent, Fides, 2004. Pour Joanne Burgess, consulter : « Le centre
victorien : commerce et culture, 1850-1880 », dans Gilles Lauzon et Madeleine Forget
(dir.), L’ histoire du Vieux-Montréal à travers son patrimoine, Québec, Les publications du
Québec, 2004, p. 151-197 ; « “Admirably suited to the purposes of display and accom-
modation” : les magasins-entrepôts et l’émergence de nouvelles pratiques commerciales
à Montréal, 1850-1880 », communication dans le cadre du colloque Vivre en ville :
Bruxelles et Montréal aux 19 e et 20 e siècles, Bruxelles, mai 2003 ; Joanne Burgess et
Gilles Lauzon, « Les magasins-entrepôts de Montréal, 1850-1880 : formes et fonctions
commerciales, un nouveau regard », dans Claude Bellavance et Pierre Lanthier (dir.),
Les territoires de l’entreprise/The Territories of Business, Québec, Presses de l’Université
Laval, 2004, p. 25-45.
19. Joanne Burgess et Michelle Comeau, « Magasins et magasinage à Montréal, 1850-1910 »,
dans Lars Nilson (dir.), Urban Europe in Comparative Perspective : Papers presented at
the Eighth International Conference on Urban History, CD-ROM, Stockholm, Studier i
stads-ch kommunhistoria, 2006.

126
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

grands magasins20, avant la Première Guerre mondiale, et avons cherché à


mieux comprendre la filiation entre les espaces et les pratiques du monde
victorien et ceux de la Belle Époque. La thématique de l’innovation – dans
l’architecture, le design et les stratégies commerciales – comme celle du
genre, très présentes dans la littérature consacrée aux grands magasins,
nous ont aussi interpellées.
Nos enquêtes respectives portent sur les activités commerciales du centre-
ville montréalais, territoire dont les frontières connaissent une évolu-
tion importante au cours de notre période, et privilégient l’examen des
dimensions culturelles de ces activités. Elles embrassent le cadre bâti et le
paysage de la rue commerçante, tout comme l’aménagement des espaces
et les pratiques commerciales qui les façonnent. Enfin, elles examinent le
magasinage et les personnes qui s’y adonnent à travers les représentations
élaborées et diffusées dans la société montréalaise pendant ces années21.
Le traitement de ces trois thèmes permet de cerner les spécificités des deux
moments historiques que nous privilégions, soit des années 1850 à 1880,
puis des années 1890 à 1910.
Au chapitre des immeubles, on constate une évolution considérable entre
1850 et 1910, reflet d’une mutation qui s’opère en deux temps. D’abord,
au début des années 1850, au cœur du Montréal victorien, un nouveau
type d’immeuble commercial, le « magasin-entrepôt », apparaît. Très prisé
des grossistes et détaillants de « dry goods » (tissus, articles de mercerie,
divers accessoires de mode, etc.), il se distingue par sa taille et sa volu-
métrie imposante, ses caractéristiques architecturales fonctionnelles et
formelles.

20. L’étude de cette phase d’émergence se poursuit en 2019 : Joanne Burgess explore la
configuration sociale et spatiale du commerce de « dry goods » dans le Montréal victorien,
entre 1850 et 1880.
21. Chaque volet de la comparaison repose sur des sources particulières. Pour la période
victorienne, l’analyse exploite surtout les rôles d’évaluation de la Ville et les annuaires
Lovell, les archives notariales, des relevés terrain, des imprimés de l’époque et la col-
lection John Henry Walker du Musée McCord. Quant à la Belle Époque, il s’agit
principalement des historiques et fonds d’archives des diverses compagnies, de leurs
catalogues, ainsi que des revues et journaux de la métropole.

127
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Magasin-entrepôt de la rue Notre-Dame vers 1870,


occupé par Henry Beaudry & Compagnie, commerçant de nouveautés.
Source : John Henry Walker, graveur, H. Beaudry & Co. Musée McCord,

128
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

M930.50.3.121

Intérieur du magasin Morgan, rue Saint-Jacques


à l’angle de la rue McGill, en 1875.
Source : Photographe inconnu. © Château Ramezay –
Musée et site historique de Montréal, 1998.3357.1

La densité de l’implantation, le recours à la fonte et au verre plat, ainsi


que la richesse stylistique des façades transforment le visage du centre-
ville victorien. Ces immeubles accueillent certains des premiers magasins
à rayons de la métropole, dont celui de Henry Morgan & Co. La période
qui débute en 1890 voit peu à peu un redéploiement d’établissements
importants du commerce de détail, devenus grands magasins, vers la rue
Sainte-Catherine22, contribuant ainsi à modeler un nouveau centre-ville
montréalais. Ces années ouvrent aussi une ère nouvelle de modernisation

22. Alan Stewart, « La rue Sainte-Catherine, l’artère commerciale de Montréal », dans


Musée canadien des civilisations (aujourd’hui Musée canadien de l’histoire), Avant le
cybercommerce : une histoire du catalogue de vente par correspondance au Canada, Biblio-
thèque et Archives Canada et Toronto Culture, 2004, <https ://[Link].
ca/cmc/exhibitions/cpm/catalog/[Link]> (consulté en ligne le 9 mai 2018).

129
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

et d’agrandissements pour plusieurs grands magasins : bâtiments plus


imposants, marchandise plus diversifiée, aménagements renouvelés23.

Le magasin Morgan au moment de son aménagement


rue Sainte-Catherine Ouest. Conçu par l’architecte John Pearce Hill,
il s’inspire des dernières tendances des grands magasins américains.
Source : Wm. Notman and Son, photographe, Magasin de Henry Morgan,
rue Sainte-Catherine, Montréal, Qc, vers 1890. Musée McCord, View-2539.1

De forts éléments de continuité ressortent également. D’un centre-ville


à l’autre, les immeubles commerciaux se multiplient, chassent d’autres
activités et façonnent de nouveaux paysages. Les immeubles eux-mêmes
évoluent et s’adaptent aux besoins de la vente et de l’étalage. L’impor-
tance de l’aménagement et du décor des espaces commerciaux caractérise
l’ensemble de la période ; il y a certes une série d’innovations pratiques et
esthétiques, mais la valorisation du « display » et du « show » est constante.
Peu de variations également dans le discours des commerçants, qui

23. Michelle Comeau, « Étalages, vitrines, services et nouveaux espaces : trois grands maga-
sins de Montréal durant les années 1920 », dans Serge Jaumain et Paul-André Linteau
(dir.), Vivre en ville […], op. cit., p. 259-285.

130
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

Une publicité du grand magasin Dupuis Frères illustre toute l’importance


accordée à la clientèle féminine en ce début du 20e siècle.
Source : Artiste inconnu. La Presse, le 7 septembre 1912, p. 8.
Collection Assemblée nationale.

s’affiche dans la presse à grand tirage, puis dans des catalogues abon-
damment illustrés, ou dans les représentations des magasins et des clien-
tèles ciblées : les mêmes thèmes et les mêmes valeurs dominent jusqu’à la
fin du 19e siècle, alors que la représentation des grands magasins semble
connaître certaines mutations.
Nos recherches indiquent aussi que certaines interprétations doivent être
nuancées. Ainsi, si les innovations dans les magasins et le magasinage
semblent d’abord s’adresser à la bourgeoisie, cette nouvelle culture de
consommation bourgeoise ne se confine pas aux secteurs de la mode ou
des produits de luxe. De plus, les nouvelles pratiques d’étalage et de mise
en valeur de la marchandise, ainsi que l’occupation de lieux prestigieux,
s’étendent même au commerce en gros. Nos travaux permettent aussi de
reconstituer un univers marchand où les femmes sont actives et très pré-
sentes, mais cet espace n’est pas exclusivement féminin. Au contraire, les

131
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

sources iconographiques24 témoignent du rôle actif des hommes – comme


gardiens de la respectabilité féminine, certes, mais aussi comme commis
et, surtout, comme clients d’un large éventail de magasins. L’évolution des
grands magasins, surtout après 1900, annonce certaines transformations
de cette dynamique.

L’infrastructure commerciale d’un quartier populaire, 1890-1984


La volonté de combler des silences de l’historiographie explique également
les orientations retenues pour un projet consacré à l’activité commerciale
présente pendant plus d’un siècle dans le quartier Sainte-Marie25. Dif-
férents travaux historiques portant sur le Centre-Sud se sont attardés à
son développement industriel26 ou, parfois, à certaines de ses dimensions
sociales, telle la vie paroissiale27. Mais, en 2006, l’évolution de ses rues
commerçantes et des commerces insérés dans son tissu résidentiel n’avait
fait l’objet d’aucune recherche. En accordant une attention toute par-
ticulière à cet aspect méconnu de ce territoire, nous tentons de mettre
en lumière la diversité des lieux et des pratiques de consommation qui
jalonnent son histoire. Ce projet s’inscrit dans une démarche concrète de
revitalisation urbaine intégrée du quartier Sainte-Marie lancée par l’ar-
rondissement de Ville-Marie (Ville de Montréal) ; il a réuni une équipe
d’historiens de l’UQAM et de l’Écomusée du fier monde.
L’étude cherche à cerner tant l’évolution dans la longue durée des artères
commerciales que celle des effectifs et des caractéristiques des établis-
sements commerciaux28. Quatre années charnières – 1890, 1924, 1949

24. À propos de la représentation des clients des magasins montréalais de l’époque victo-
rienne, voir Marion Beaulieu et Joanne Burgess, « Sous le burin de John Henry Walker :
représenter le Montréal victorien », communication lors du Congrès de l’Institut d’his-
toire de l’Amérique française, Montréal, octobre 2015.
25. Nous avons retenu le territoire de l’actuel quartier Sainte-Marie, correspondant à la
portion est de l’arrondissement de Ville-Marie. Situé dans la partie est du Centre-Sud
de Montréal, et donc à l’est du centre-ville, il s’étend de la rue Sherbrooke au fleuve, des
voies ferrées du Canadien Pacifique (près de la rue Moreau) à la rue De Champlain.
26. Joanne Burgess, Paysages industriels en mutation, Montréal, Écomusée du fier monde,
1997, 88 p.
27. Lucia Ferretti, Entre voisins : la société paroissiale en milieu urbain : Saint-Pierre-Apôtre
de Montréal, 1848-1930, Montréal, Boréal, 1992, 266 p.
28. Joanne Burgess et Michelle Comeau, « Commercial Activities and Streetscapes in
East End Montreal, 1890-1980 : the Changing Fortunes of an Industrial District »,
communication présentée au Congrès de la Urban History Association, Houston
(TX), novembre 2008. Les résultats du projet ont également été publiés : Éric Giroux,

132
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

et 1984 – sont privilégiées29, de même que huit catégories d’établisse-


ments – par exemple : alimentation, biens et services essentiels, soins du
corps, sorties et divertissements, et nouveaux produits, pour ne nommer
que celles-là. Nous nous intéressons particulièrement au déploiement des
activités commerciales dans l’espace ainsi qu’à la composition de quelques
carrefours ou « nœuds de développement » autour des banques ou des
églises (noyaux paroissiaux), ou encore à l’ombre des usines. Ainsi, 18 rues
sont sélectionnées : l’ensemble des grandes rues comme Sainte-Catherine,
Ontario, Papineau et Notre-Dame de même que plusieurs autres, plus
résidentielles, le tout couvrant environ 70 % des rues du quartier.

La rue Ontario est la seconde rue commerçante en importance


du quartier Sainte-Marie. Une grande variété de petits commerces
s’y retrouvent tout au long du 20e siècle.
Source : Conrad Poirier, photographe, Street. Ontario and Papineau,
le 8 avril 1937. BAnQ Vieux-Montréal, P48,S1,P1893

Commerces du coin, Montréal, Écomusée du fier monde en collaboration avec l’arron-


dissement de Ville-Marie, 2009, 38 p.
29. Cette recherche repose sur l’exploitation systématique et le croisement d’une variété
de sources : Archives de la Ville de Montréal (rôles d’évaluation et feuilles de route des
valeurs locatives ; dossiers de rue), les annuaires Lovell, un ensemble de cartes et de plans
d’assurance incendie, des imprimés, tels les bulletins paroissiaux, une riche iconographie
et, enfin, des relevés terrain.

133
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Quelques résultats se dégagent clairement de cette recherche. On constate


que ce quartier industriel et ouvrier, situé en marge du centre-ville, mais
non loin de lui, connaît une activité commerciale constante, et foison-
nante par moments, depuis plus d’un siècle. Ce sont surtout, mais pas
exclusivement, des petits commerces de proximité destinés à une clientèle
locale. On observe en effet peu de commerces de grande envergure durant
l’ensemble de la période. L’absence de certaines chaînes telles Kresgee
et Woolworth, ou encore la quasi-absence de magasins à rayons, sont
manifestes. Même chose du côté du secteur alimentaire : une succursale
de Steinberg apparaît tardivement, à la fin des années 1950, et un super-
marché s’établit à la Place Frontenac dans les années 1970.

Le carrefour à l’entrée du pont Jacques-Cartier est convoité


par les commerçants d’automobile.
Source : Photographe inconnu. Archives de la Ville de Montréal, VM105

Au cours de ce siècle d’activité, de multiples facteurs modifient profon-


dément le quartier. En même temps qu’il atteint son apogée, le déclin de
son industrie et de sa population s’amorce à partir de la seconde moitié
du 20e siècle30 : il s’appauvrit peu à peu, comme en témoigne par exemple
la diminution progressive des petits commerces. Néanmoins, une artère
commerciale importante comme la rue Ontario peut continuer à se déve-
lopper de façon significative au cours des années 1970 avec la construction
de la Place Frontenac et de sa galerie marchande. Certes, des établis-
sements commerciaux ferment leurs portes, mais de nouvelles activités

30. En 1951, la population de l’ensemble du quartier Centre-Sud s’élève à 99 000 tandis


qu’en 1981, elle est d’à peine 37 800 ; Rues et pignons, Montréal, Écomusée du fier
monde, 1985, p. 13 (coll. Centre-Sud, c’est toute une histoire !).

134
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

apparaissent. Celles associées à l’automobile sont en nette croissance à


partir de l’après-guerre et divers types d’établissements destinés aux soins
du corps, tels les salons de coiffure ou de massage, ainsi que les boutiques
de tatoueurs, sont de plus en plus populaires. Plusieurs petites épiceries,
toujours présentes dans la décennie 1980, vont devenir les dépanneurs
d’aujourd’hui31. Nous pouvons voir là des éléments de continuité en
même temps qu’un témoignage de la volonté des résidents du quartier de
s’adapter au passage du temps.

Ce café coopératif familial, ouvert en 2003, propose des aliments santé


et sert même de point de chute pour des paniers d’agriculture biologique.
Il offre aussi des prestations artistiques et musicales.
Source : © LHPM, Café Coop Touski, 2361, rue Ontario Est, 2007.

31. Éric Giroux, Commerces du coin, op. cit., p. 17, 18 et 20.

135
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le terme dépanneur apparaît dans les années 1970


lorsque la loi permet des heures d’ouverture prolongées.
Source : © LHPM, Dépanneur au 2251, rue Hogan, coin De Rouen, 2007.

Cette recherche vient donc documenter une facette peu étudiée de l’his-
toire du quartier Centre-Sud. De plus, en s’attardant au dispositif com-
mercial à l’échelle d’une rue et d’un quartier, le projet pourrait servir
de modèle à d’autres travaux. Car l’analyse sur une longue période de
l’infrastructure commerciale propre aux quartiers populaires reste à com-
pléter.

Les visages du commerce de l’alimentation


Un troisième chantier de recherche voit le jour en 2012, dans le cadre
d’une initiative de l’Écomusée du fier monde. En effet, ce dernier lance
alors un ambitieux projet d’exposition touchant à l’histoire de l’approvi-
sionnement alimentaire de la métropole, du 19e au 21e siècle, pour sou-
ligner le 375e anniversaire de la fondation de Montréal. Le Laboratoire

136
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

d’histoire et de patrimoine de Montréal y est étroitement lié32. Ce sera


l’occasion d’explorer divers visages de la transformation industrielle des
aliments et de leur commercialisation, sous le thème Nourrir le quartier,
nourrir la ville. Nous y avons vu l’occasion d’entreprendre de nouvelles
recherches, sur des périodes et des aspects distincts de l’univers de l’épi-
cerie montréalaise. Nos projets respectifs ont alimenté certaines compo-
santes de l’exposition inaugurée à l’Écomusée en mai 201733.
Un premier projet 34, Les commerces de l’alimentation du Faubourg à
m’ lasse, 1947-1963, s’intéresse à la distribution alimentaire dans le quar-
tier Centre-Sud sur une période d’environ quinze ans. Il explore une
portion du Faubourg à m’lasse35, soit le quadrilatère36 qui accueille la
Maison de Radio-Canada inaugurée en 1973. La période retenue débute
en 1947 et se termine en 196337au moment des expropriations et démo-
litions massives dans ce secteur. Nous cherchons à cerner le déploiement
des établissements commerciaux dans l’espace, la nature de leurs activités,
leur longévité ainsi que certaines caractéristiques des commerçants. L’en-
quête propose également un examen attentif de l’aménagement des lieux
et des produits offerts par les commerces des années 1960. Ce dernier

32. En 2012, le Laboratoire obtient une subvention du CRSH pour le Partenariat de


recherche Montréal, plaque tournante des échanges : histoire, patrimoine, devenir, parte-
nariat auquel participe L’Écomusée.
33. Un catalogue accompagne l’exposition : Éric Giroux et Joanne Burgess, Nourrir le
quartier, nourrir la ville, Montréal, Écomusée du fier monde, 2017, 71 p.
34. Dirigé par Michelle Comeau et toujours en cours de réalisation, ce projet met une
variété de sources à contribution : fonds de photographies constitué pour documenter
les dossiers d’expropriations (Archives de la Ville de Montréal, 1963), annuaires Lovell,
divers plans (occupation du sol, assurance incendie, expropriation), feuilles de route
(valeurs locatives, Ville de Montréal), registre des Raisons sociales.
35. Le Faubourg à m’lasse est un territoire mal défini, situé quelque part entre la rue
Sainte-Catherine, le fleuve, le Vieux-Montréal et le quartier Hochelaga : Catherine
Charlebois et Paul-André Linteau, Quartiers disparus : Red Light, Faubourg à m’ lasse,
Goose Village, Montréal, Cardinal, 2014, p. 112.
36. Le quadrilatère est formé par les rues Papineau et Wolfe, Craig (Saint-Antoine) et Dor-
chester (René-Lévesque). Nous avons considéré l’ensemble de ses rues, à savoir 10 situées
dans l’axe nord-sud et 5 dans l’axe est-ouest. Les deux côtés des quatre rues limitrophes
ont été pris en compte, même si les expropriations n’ont, dans leur cas, touché qu’un
seul côté.
37. À cause des sources disponibles, en particulier les plans et les photographies, 3 années
ont été scrutées de façon systématique, à savoir 1949, 1953 et 1963. De plus, d’autres
années ont fait l’objet d’un examen partiel afin de mieux comprendre l’évolution des
lieux retenus. Elles servent plutôt de complément à l’étude.

137
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

volet repose sur une iconographie38 très riche, composée de nombreuses


photographies d’extérieurs et d’intérieurs des bâtiments expropriés.
Bien que le projet soit toujours en cours, on peut d’ores et déjà suggérer
quelques pistes. L’alimentation semble être au cœur de l’infrastructure
commerciale du quartier : à titre d’exemple, en 194939 près de 44 % des
établissements commerciaux, soit 56 des 128 repérés dans l’ensemble de
notre secteur, sont liés à l’alimentation. Et 70 lieux différents ont accueilli
un commerce d’alimentation durant au moins une des trois années étu-
diées. On remarque la présence de plusieurs épiceries et épiceries-bou-
cheries, de restaurants, souvent de type light lunch ou quick lunch, et de
bon nombre d’établissements que l’annuaire Lovell identifie en tant que
« Tobacco, Candies Etc. »40. Rares sont les salles à manger, les tavernes, les
cafés et les clubs, et ce, pour l’ensemble de la période. Peu de commerces
spécialisés, également, et la présence de seulement deux épiceries (bouche-
ries) membres d’un regroupement de détaillants (les Épiceries Richelieu
et les Épiceries Lasalle)41. Certains établissements font montre d’une lon-
gévité étonnante, mais d’autres connaissent de fréquents changements de
propriétaire. Souvent ces derniers résident tout près de leur établissement,
voire parfois au même endroit. Par conséquent, on peut parler d’un petit

38. Ces clichés ont été réalisés en 1963 par un photographe de la Ville de Montréal à la
veille des démolitions. Ils ont aussi illustré l’exposition Quartiers disparus présentée au
Centre d’histoire de Montréal de 2011 à 2013.
39. Plans détaillés d’occupation du sol de la Ville de Montréal, 1949 (Archives de la Ville
de Montréal, planches 56-67, 56-68, 57-67 et 57-68, disponibles à l’adresse suivante :
[Link]/dataset/plans-detailles-d-occupation-du-sol-de-la-ville-
de-montreal-1949). Les chiffres ne peuvent offrir qu’un ordre de grandeur, vu les limites
de cette source.
40. En revanche, pour notre période, les valeurs locatives nomment généralement ces
établissements « restaurants ». Dans sa thèse traitant des années 1920 à 1940, Sylvie
Taschereau indique toutefois que diverses sources, notamment les rôles des valeurs
locatives et le Service de santé de la Ville de Montréal, utilisent plutôt le terme « petit
restaurant » pour désigner le type d’établissement évoqué ici. Sylvie Taschereau, Les
petits commerçants de l’alimentation et les milieux populaires montréalais […], op. cit.,
p. 101-105. Quel que soit le terme privilégié, il s’agit de commerces plutôt modestes,
situés en quelque sorte entre le comptoir, la petite épicerie et le restaurant. Ils peuvent
vendre des bonbons en vrac, du tabac (et des cigarettes) et des boissons gazeuses, et
tenir un comptoir de crème glacée. Ils peuvent aussi offrir divers produits d’épicerie et
préparer des goûters légers tels des sandwichs ou des hot-dogs à consommer (ou pas) sur
place. Ces commerces peuvent être aménagés à proximité, voire à même le logis.
41. Gérard Bélair, Chronologie des épiciers en gros et des détaillants au Québec : une rétrospec-
tive de la fondation, du développement, de l’ évolution des principales entreprises de gros et
de détail des origines à nos jours, Montréal, Association des épiciers en gros de la province
de Québec inc., 1983, p. 78-84.

138
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

commerce de proximité, indépendant, modeste la plupart du temps, mais


fort important dans le tissu social à en juger par leur nombre et la durée
de vie de plusieurs. En très grande majorité, ces établissements sont dirigés
par des hommes, canadiens-français. Malgré tout, une certaine incursion
des femmes est perceptible.

En 1963, le Restaurant Douce France, tenu par Mme Jeanne Dentillac,


offre à la fois des produits d’épicerie et des repas légers.
Source : Rhéal Benny, photographie du 1550, De La Gauchetière Est.
Archives de la Ville de Montréal, VM094-C196-1164

139
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Roger Courtois tient un commerce d’épicerie boucherie


au 1200, De La Gauchetière Est depuis au moins 1947.
Offrant une grande variété de produits dans un espace bien disposé,
son magasin est résolument moderne en 1963.
Source : Rhéal Benny, photographe. Archives de la Ville de Montréal,
VM094-C196-0796

Afin de faciliter la compréhension des éléments qui témoignent de la


culture matérielle et du cadre bâti, nous avons cherché à organiser nos
données en vue d’une représentation cartographique où l’expertise du
Laboratoire, avec sa plateforme SCHEMA42, a pu être mise à profit. Trois
cartes interactives du quadrilatère ont ainsi été réalisées pour les années

42. Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, https ://[Link].


ca>.

140
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

1949, 1953 et 196343, enrichies par les photographies de 1963. Pour le


moment, l’analyse de ce matériel reste à compléter, mais l’application
cartographique peut être consultée à l’Écomusée du fier monde44.

Les commerces d’alimentation du secteur en 1949.


Trois rues commerçantes se démarquent clairement, Dorchester (René-Lévesque),
De La Gauchetière et Craig (Saint-Antoine).
Source : Michelle Comeau et al., « Les commerces d’alimentation
d’un secteur du Centre-Sud : 1949-2017 », application cartographique,
Système de Cartographie de l’HistoirE de MontréAl (SCHEMA),
Montréal, LHPM et Écomusée du fier monde, 2017.

43. Notons que de 2014 à 2017, quatre communications sur l’état d’avancement du projet
ont été présentées dans le cadre des Journées annuelles du Laboratoire d’histoire et de
patrimoine de Montréal.
44. Elles seront disponibles sur le portail SCHEMA en 2018-2019.

141
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le regard porté ici sur les petits commerces de l’alimentation du Fau-


bourg à m’lasse met en lumière une partie de l’activité commerciale de la
période d’après-guerre dans le contexte d’un quartier populaire montréa-
lais. Par le repérage d’établissements, plutôt modestes, qui existent à côté
ou en marge des grandes chaînes, l’analyse a permis de mieux décrire leur
diversité et leur importance dans le réseau de distribution des produits
alimentaires. Le choix d’une courte période pour notre étude a favorisé
une connaissance plus fine du sujet. Enfin, l’analyse des photographies
constitue un apport original à la recherche. Une fois terminée, elle livrera
un portrait plus précis de la configuration des bâtiments commerciaux et
de certains logements résidentiels abritant un petit commerce. L’iconogra-
phie apportera un éclairage supplémentaire sur les pratiques de consom-
mation alimentaire du Montréal ouvrier durant la période étudiée.
L’intérêt pour la rencontre entre le commerce et l’alimentation est aussi au
cœur du projet Alimentation, commerce et patrimoine : une analyse sociale
et spatiale des épiciers du Vieux-Montréal victorien. Celui-ci croise des
questionnements qui ont leur origine dans des analyses du cadre bâti
du Vieux-Montréal et des interrogations sur les modalités et les rythmes
de diffusion de l’alcool et des produits d’épicerie importés au pays au
19e siècle. C’est pour ces raisons que l’étude cible l’épicier, et surtout
l’épicier grossiste, afin de comprendre son rôle central dans une chaîne
d’approvisionnement aux multiples ramifications45. Cette étude renoue
donc avec une historiographie ancienne consacrée au grand commerce,
mais s’inspire d’études récentes qui s’intéressent aux dynamiques de l’im-
portation plutôt qu’à l’exportation des denrées46. Il s’agit d’une enquête
amorcée dans la foulée de recherches antérieures sur les magasins-entre-
pôts du Vieux-Montréal et réalisée par Joanne Burgess en collaboration
avec Alan Stewart pour le ministère de la Culture et des Communications
du Québec47.

45. La reconstitution de cette chaîne exige d’abord l’identification de la structure et de


l’évolution du secteur de l’épicerie en gros ; une seconde phase du projet s’attardera aux
relations entre ces firmes, leurs fournisseurs et leurs clients.
46. Notamment les travaux de Vallières et Desloges ainsi que ceux de McCalla.
47. Joanne Burgess, Alimentation, commerce et patrimoine : documenter les acteurs du
Vieux-Montréal victorien 1850-1880, avec la collaboration d’Alan Stewart, rapport de
recherche remis au ministère de la Culture et des Communications du Québec, Direc-
tion générale du patrimoine et Direction de Montréal, 2016, 33 p.

142
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

Ce projet s’intéresse à des épiciers fort différents de ceux que rencontre


Michelle Comeau dans le Faubourg à m’lasse. Il s’agit en fait d’examiner
tous les épiciers48 du centre-ville victorien, un groupe dominé par les
grossistes, afin de retracer son évolution pendant une période charnière
où Montréal s’impose comme plaque tournante des échanges. L’étude
permet de cerner les mutations de la composition ethnique, l’affirmation
croissante du secteur du gros au détriment des activités de détail, et le
poids croissant des firmes spécialisées dans une branche particulière de
l’épicerie49.
En effet, entre 1851 et 1880, le nombre d’épiciers connaît d’abord une
croissance rapide puis se stabilise. La place des individus et des sociétés
d’origine canadienne-française suit cette même tendance, avec une forte
poussée pendant les deux premières décennies, tout comme les épiceries
intéressées uniquement à la vente au détail. Une autre tendance s’affiche
de manière très forte après 1860 : dorénavant, près de 50 % des firmes
se consacrent uniquement au gros, délaissant le détail et donc le marché
local pour desservir des clientèles qui s’étendent des Grands Lacs aux
Maritimes. Et même si plusieurs établissements combinent toujours le
gros et le détail, ceux-ci tendent en revanche à restreindre la gamme des
produits vendus, les uns se spécialisant dans le thé, le café et les épices,
les autres dans les vins et spiritueux, et quelques-uns dans les fruits ou
encore les fruits de mer.

48. Un échantillon des firmes présentes entre 1851 et 1880 a reçu un traitement plus
approfondi afin d’alimenter le Répertoire du patrimoine culturel du Québec, disponible
au [Link]/rpcq/[Link] ;jsessionid=C9E77FE45C-
55DDD282C89034EB3CB275 ?methode=afficher (consulté en ligne le 16 mai 2018).
49. Les résultats préliminaires ont déjà fait l’objet d’une communication : Joanne Burgess et
Alan Stewart, « Alimentation, commerce et patrimoine : une analyse sociale et spatiale
des épiciers du Vieux-Montréal victorien », Congrès de l’Institut d’histoire de l’Amé-
rique française, Montréal, le 16 octobre 2015. Ces résultats sont le fruit de l’exploitation
et du croisement de nombreuses sources : rôles d’évaluation, annuaires Lovell et Canada
Directory de Thomas McKay (1851), cartes et plans, dossiers de recherche portant sur les
magasins-entrepôts et les maisons-magasins du Vieux-Montréal conservés au LHPM.
Ils reposent également sur une reconstitution minutieuse de l’évolution des propriétés
avant l’introduction du cadastre.

143
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

L’épicerie d’Alexander McGibbon, rue Saint-Paul, en 1858-1859.


Source : John Henry Walker, graveur, Groupe de bâtiments commerciaux.
Musée McCord, M930.50.8.330

Une seconde dimension de l’enquête s’attarde à l’évolution spatiale de


ce secteur névralgique du négoce montréalais. Un exercice de géolo-
calisation, raffiné par le recours à la plateforme SCHEMA, a permis
d’analyser les logiques d’implantation des établissements et de cerner des
facteurs expliquant les choix des firmes. Nous avons ainsi pu reconnaître
le rôle structurant des marchés publics, l’influence stratégique du front
de mer pour les importateurs et grossistes, ainsi que la prédominance de
la zone que les contemporains surnomment le « Exchange District50 » où se
concentrent plusieurs des plus importantes sociétés. L’étude révèle aussi
les effets de la dépopulation du centre qui provoque une migration des
détaillants vers la périphérie du quartier.
Enfin, le dernier volet du projet se penche sur les relations entre la dyna-
mique spatiale et l’évolution du cadre bâti. À notre étonnement, alors
que les magasins-entrepôts colonisent le quartier, les épiciers résistent.

50. Il s’agit d’un secteur dans le quartier Ouest, délimité par les rues Notre-Dame,
Saint-François-Xavier, Saint-Paul et Saint-Pierre.

144
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

L’épicerie Bruneau et Dufresne,


rue Notre-Dame, se spécialise
dans la vente au détail et sollicite
le patronage des familles de la
bourgeoisie francophone.
Source : Publicité de l’entreprise
Bruneau et Dufresne, parue
dans Le Pays, édition du 27 juin
1860, p. 4. BAnQ, 1575 JOU

Tout semble indiquer que les maisons-magasins, avec leurs caves voûtées
et leurs entrepôts, répondent davantage aux besoins de ces marchands. Il
est vrai que certains des plus importants grossistes se dotent d’imposants
immeubles pour entreposer et vendre les produits qu’ils importent, mais
d’autres membres de l’élite de l’épicerie montréalaise occupent les mêmes
maisons-magasins pendant des décennies et choisissent plutôt d’aug-
menter la superficie des caves voûtées ou des entrepôts qu’ils occupent51.

51. Les immeubles occupés respectivement par Thomas Tiffin et Joseph Tiffin sont
représentatifs de ces deux tendances divergentes : w w [Link]/
inventaire/fiches/fiche_bat.php ?sec=e&num=23 et w w [Link]/
inventaire/fiches/fiche_ensemble.php ?TYPE_REQUETE=ensemble&ENSEMBLE_
DEMANDE=100004 :Immeubles+Platt (consultés en ligne le 16 mai 2018).

145
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Les épiciers ne sont donc pas à l’avant-garde de la transformation physique


que connaît le centre-ville victorien.

Quelques réflexions sur la contribution


de ces travaux à l’histoire et au patrimoine
commercial de Montréal
Les divers chantiers de recherche évoqués ici cherchent tous à éclairer
des pans distincts de la riche histoire du commerce montréalais. Ils ont
été inspirés par une historiographie qui s’est sans cesse renouvelée, dans
ses interprétations, mais aussi dans l’identification d’enjeux, de problé-
matiques et d’approches stimulantes. Au-delà des époques, des acteurs et
des territoires très différents qui nous ont interpellées pendant les vingt
dernières années, ces recherches sur le commerce portent la trace de deux
préoccupations qui les traversent toutes : la valorisation de l’analyse spa-
tiale et la volonté d’établir un dialogue entre histoire et patrimoine.
L’intérêt pour l’organisation spatiale des activités commerciales est pré-
sent dès les recherches consacrées aux magasins-entrepôts et aux grands
magasins. Mais, dans ces travaux, nous nous sommes plutôt restreintes à
l’échelle du bâtiment afin de comprendre le discours architectural privi-
légié et les relations entre la forme et les fonctions des immeubles. Le projet
dédié au large éventail d’établissements commerciaux du Centre-Sud
donne une place plus importante à la géographie urbaine. Dans le cadre
de celui-ci, nous avons cherché à analyser les logiques d’implantation des
divers commerces, mais les moyens mobilisés demeuraient limités et les
conclusions dégagées, générales. Depuis 2012, toutefois, avec l’accès à
des ressources financières plus substantielles et à une expertise accrue, un
cap a été franchi. Le recours aux systèmes d’information géographique-
historique (SIG-H) et le développement de la plateforme SCHEMA ont
rendu possibles des analyses diachroniques plus fines. Les applications
cartographiques élaborées pour soutenir les projets Les commerces de l’ali-
mentation du Faubourg à m’ lasse, 1947-1963 et Alimentation, commerce
et patrimoine : une analyse sociale et spatiale des épiciers du Vieux-Montréal
victorien sont en effet d’un grand potentiel analytique. Elles éclairent
l’effet structurant du commerce sur l’espace urbain et rendent plus visibles
les relations étroites qui se tissent entre l’établissement commercial et le
milieu dans lequel il s’insère.

146
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

De l’histoire au patrimoine, comment caractériser l’apport de ces divers


projets à la connaissance et à la mise en valeur du patrimoine montréalais ?
Certes, tous contribuent, à divers titres, à une meilleure connaissance du
patrimoine immobilier et du patrimoine urbain de la métropole. L’étude
des magasins-entrepôts et des grands magasins a permis de mieux cerner
les caractéristiques et l’évolution de ces espaces prestigieux et de com-
prendre le souci aigu qu’avaient leurs occupants de leur emplacement et
de leur image. À grands frais, et grâce à une architecture recherchée, ces
immeubles ont contribué à façonner la ville, voire la moderniser. Certes,
quelques-uns ont été démolis ou transformés complètement. Mais dans
tous les cas, tant les lieux occupés qui ont laissé des traces dans le paysage
urbain que les fonds d’archives qui, sans être légion, ont été légués par
ces entreprises donnent à voir un matériel particulièrement riche pour la
connaissance et la valorisation d’un patrimoine commercial exceptionnel.
Dans un autre registre, la recherche sur l’infrastructure commerciale du
quartier Sainte-Marie à différentes époques a permis de mettre au jour et
de structurer une importante documentation écrite et visuelle sur des acti-
vités qui ont engendré un patrimoine vernaculaire plutôt modeste. Nous
nous sommes peu attardées à mettre en dialogue la riche histoire du com-
merce de proximité et ce cadre bâti qui en témoigne encore aujourd’hui.
Mais une telle initiative pourrait accompagner une démarche plus sou-
tenue de mise en valeur d’un patrimoine urbain trop longtemps négligé.
Nous souhaitons toutefois insister davantage sur l’apport de nos tra-
vaux à d’autres types de patrimoines. Ainsi, les recherches menées sur
les magasins-entrepôts, investis par tout un éventail de commerçants,
et sur les maisons-magasins, entrepôts et caves voûtées des épiciers du
Vieux-Montréal, se caractérisent par l’exploitation systématique de corpus
iconographiques – la collection Walker du Musée McCord, notamment.
Leur confrontation avec les autres sources mobilisées enrichit cette col-
lection exceptionnelle et contribue à sa mise en valeur, par les chercheurs
et par l’institution qui la conserve. L’étude des commerçants du Vieux-
Montréal au 19e siècle, tant les épiciers que les spécialistes en « dry goods »
ou en « nouveautés », permet de décrire les personnages et les fonctions
associés à des immeubles patrimoniaux. Ce faisant, elle participe à doter

147
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

ce patrimoine matériel d’une dimension intangible, porteuse de l’esprit


des lieux52.
Le projet sur le petit commerce de l’alimentation du Faubourg à m’lasse
témoigne d’activités et de lieux qui composent, à une époque, un tissu
social assez dense, mais aujourd’hui totalement disparu. Il contribue ainsi
à rappeler à la mémoire un patrimoine témoin d’un milieu de vie et de
travail autrefois très significatif. En s’intéressant aux traces matérielles
liées à des lieux qui n’existent plus, cette recherche permet d’exploiter et
de mettre en valeur un riche patrimoine archivistique et iconographique.
Si celui-ci nous fait connaître une partie du dispositif commercial présent
dans le secteur, il permet en même temps une meilleure compréhension
du cadre bâti commercial et de l’aménagement des espaces qui semblent
dominer plusieurs quartiers de la métropole durant la période étudiée.
De plus, ce projet vient rappeler la réalité de certaines décisions urbanis-
tiques prises dans le passé, ici comme ailleurs. À l’instar de l’exposition
présentée au Centre d’histoire de Montréal sur les quartiers disparus, cette
recherche fait ressortir à sa manière la grande diversité des bâtiments ainsi
que la complexité des liens sociaux qui ont été détruits durant les années
1960. Ces questions ne sont pas sans intérêt pour ceux et celles qui s’in-
terrogent sur les enjeux liés au patrimoine urbain.

Conclusion
Il est sans doute téméraire de chercher à évaluer l’apport de ces recherches,
toujours inachevées pour certaines, à l’histoire et au patrimoine. En effet,
plusieurs aspects, notamment l’analyse spatiale, doivent être poursuivis et
raffinés. Nous osons néanmoins quelques réflexions préliminaires.
Pour l’histoire de Montréal, nous avons confiance d’apporter une contri-
bution réelle à la connaissance du rôle des activités commerciales dans la
vie économique, sociale et culturelle. Notre apport se situe principalement
dans l’effet cumulatif d’exploration de chantiers complémentaires pro-
posant des échelles d’analyse et des temporalités différentes. Il en ressort
une compréhension enrichie des acteurs, des espaces et des pratiques,

52. Nous empruntons le concept d’esprit des lieux à Annette Viel qui en a fait la promotion
dans de nombreux écrits. Voir, par exemple, Quand souffle l’esprit des lieux, ICOMOS,
2008, <https ://[Link]/quebec2008/cd/toindex/78_pdf/[Link]>.

148
 | L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires et patrimoines

ainsi que des transformations structurelles des établissements commer-


ciaux – soit leur différentiation et leur spécialisation. Enfin, par l’étude
du commerce, les quartiers ouvriers et populaires de Montréal se révèlent
sous un nouveau jour.
Nous espérons que ces recherches contribueront aussi à une revalorisa-
tion du patrimoine commercial qui, malgré sa richesse et sa complexité,
est peu reconnu à l’exception de quelques témoins remarquables. Une
analyse plus poussée permettrait sans doute de dégager une typologie de
ces immeubles et de leur insertion dans le tissu urbain. Ces travaux enri-
chissent aussi le domaine émergent du patrimoine alimentaire.
Enfin, ces travaux démontrent que l’adoption d’une démarche de
recherche où de multiples formes de patrimoine sont convoquées et mises
en relation entraîne des retombées positives pour la connaissance histo-
rique et la valorisation du patrimoine.

Joanne Burgess est professeure au Département d’histoire de l’Univer-


sité du Québec à Montréal (UQAM). Spécialiste de l’industrialisation, elle
travaille sur l’histoire de Montréal. Elle dirige le Laboratoire d’histoire
et de patrimoine de Montréal et le Partenariat de recherche Montréal,
plaque tournante des échanges : histoire, patrimoine, devenir.

Michelle Comeau s’intéresse à l’histoire du Québec au 20e siècle ainsi


qu’à l’histoire appliquée. Membre collaboratrice du Laboratoire d’his-
toire et de patrimoine de Montréal, elle travaille actuellement sur le
petit commerce de l’alimentation en milieu populaire (Centre-Sud de
Montréal), de la fin des années 1940 au début des années 1960.

149
Dans cette vue d’ensemble du système ville-port de Montréal,
l’échelle des infrastructures du front portuaire ne diffère guère,
contrairement à celle des batelleries voguant sur le fleuve et le canal.
Source : Anonyme, Montréal, 1892. Musée McCord, M984.210
Connaître et valoriser
le patrimoine portuaire
de Montréal : un chantier inachevé

Alain Gelly

Née d’un obstacle à la navigation, Montréal « a tout demandé au fleuve.


[…] Elle l’a creusé, l’a bridé, l’a harnaché, l’a traversé de ponts, l’a empri-
sonné derrière des milles de docks et lui a confié ses précieuses exporta-
tions. Elle lui doit sa naissance, son progrès, sa grandeur, son prestige1… ».
Pourtant, si la vocation fluviomaritime de Montréal a façonné son destin,
la mécanique portuaire nécessaire aux activités de transbordement « en
viendra à créer [au tournant du 20e siècle] une barrière entre la ville et le
fleuve, ce que même ses admirateurs ne peuvent nier2 ». Puis, au tournant
des années 1970, les activités de transbordement quittent leur site ori-
ginel pour de nouveaux territoires, principalement dans l’est de Montréal,
tandis que la navigation cesse définitivement sur le canal de Lachine.
Front portuaire se transformant en une friche, le secteur, s’étendant du
quai de l’Horloge aux écluses de Saint-Gabriel, connaîtra au cours du
dernier quart du 20e siècle une profonde métamorphose. Ainsi, au Vieux-
Port, on assiste à une reconversion et à une mise en valeur de la trame

1. Gabrielle Roy, Heureux les nomades et autres reportages 1940-1945, éd. préparée par
Antoine Boisclair et collaborateurs, Montréal, Boréal, 2007, p. 38 (coll. Cahiers
Gabrielle Roy).
2. Gilles Lauzon et Jean-François Leclerc, « Le cœur de la métropole dans le Vieux-
Montréal 1880-1950 », dans Gilles Lauzon et Madeleine Forget (dir.), L’ histoire du
Vieux-Montréal à travers son patrimoine, Québec, Publications du Québec, 2004, p. 230.

151
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

patrimoniale3, tandis qu’au canal de Lachine, la volonté conservatoire et


la valorisation des ressources culturelles se conjuguent. Jadis barrière, cette
frange portuaire est désormais accessible à tous et à toutes.

Cette photo aérienne embrasse, du canal de Lachine au bout de l’île,


l’ensemble du complexe portuaire de Montréal, alors à son apogée.
Source : Photographe inconnu, Vue aérienne port de Montréal,
pont Jacques-Cartier, 1931. Centre d’archives d’Hydro-Québec,
Collection Shawinigan Water and Power Co., F1/700862

Si ce haut lieu de la mémoire industrielle et portuaire du pays est arpenté


chaque année par des millions de personnes, il demeure toujours aussi
nécessaire de le protéger, de le mettre en valeur et d’en favoriser une

3. Selon Florence Paulhiac, « le patrimoine n’est plus un monument et il n’est pas non
plus un ensemble urbain et architectural. L’objet est diffus, voire plus dilué et moins
facile à appréhender dans son ensemble ou au premier coup d’œil : c’est une trame
patrimoniale ». Florence Paulhiac, Le rôle des références patrimoniales dans la construc-
tion des politiques urbaines à Bordeaux et Montréal, thèse de doctorat (études urbaines),
INRS-UCS et Université de Bordeaux III, 2002, p. 197.

152
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

meilleure connaissance et une meilleure appréciation de manière à en


assurer l’intégrité commémorative. L’Agence Parcs Canada, gestion-
naire du Lieu historique national (LHN) du Canal-de-Lachine4, et la
Société du Vieux-Port de Montréal5 (SVPM), gestionnaire du Vieux-Port,
œuvrent toutes deux à l’avancement des connaissances et à la valorisation
de leurs sections respectives de ce vaste complexe portuaire patrimonial.
Fouilles archéologiques, recherches historiques, études patrimoniales, tra-
vaux de restauration et programmes de mise en valeur sont des exemples
des mesures prises par Parcs Canada et par la SVPM afin de connaître
et de valoriser ce patrimoine portuaire. Tandis que ces deux organismes
s’y affairent depuis le dernier tiers du 20e siècle, le Laboratoire d’histoire
et de patrimoine de Montréal (LHPM), quant à lui, est à peine créé qu’il
amorce en 2007 des recherches sur l’histoire de l’aire portuaire et sur ses
interrelations avec l’espace urbain montréalais.
Avec une telle convergence d’intérêt, il n’est donc pas étonnant que la
SVPM et Parcs Canada aient adhéré, respectivement en 2009 et en 2010,
au LHPM. Grâce à cette alliance stratégique, regroupant leurs expertises
et mobilisant leurs connaissances, le LHPM et ses deux partenaires ont
pu coproduire des savoirs, les diffuser, et enfin contribuer à mettre en
valeur les ressources culturelles liées à ce remarquable complexe portuaire
patrimonial.
Nous présentons ici les résultats de ces recherches appliquées à propos des
acteurs et du système technique du port de Montréal (secteur du Vieux-
Port), ainsi que des activités et de la mécanique portuaires du terminus
maritime du canal de Lachine (entre les écluses de Montréal et celles de
Saint-Gabriel). Il s’agira de déterminer de manière exploratoire des pistes
de recherche, ou encore des éléments de réflexion, qui aideront à mieux
baliser les axes futurs de ce vaste chantier du LHPM portant sur le patri-
moine portuaire, voire sur le système ville-port.

4. Désigné lieu d’importance historique nationale en 1929, le LHN du canal de Lachine


ne sera sous la responsabilité de Parcs Canada qu’à compter de 1978. De 1997 à 2002,
un important projet de revitalisation permet sa réouverture à la navigation en 2002.
Toutefois, cette fois-ci, le canal est rouvert seulement à des fins de navigation de plai-
sance. Depuis 2016, on procède à une restauration majeure du site afin de préserver ses
ressources culturelles.
5. Dans les faits, la Société du Vieux-Port de Montréal inc. sera d’abord connue sous le
nom de Société immobilière du Canada limitée (le Vieux-Port de Montréal), puis sous
celui de SVPM. En 2012, celle-ci retournera dans le giron de la SIC.

153
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Mais qu’entend-on au fait par patrimoine portuaire et par système ville-


port ? Comme il s’agit de concepts clés de cet article, on alliera leur pré-
sentation à une brève histoire du complexe portuaire de Montréal avant
d’aller plus loin.

Patrimoine portuaire : un terme pluriel


Au-delà du caractère polysémique6 du terme, on peut dire que le patri-
moine portuaire7 inclut les entrepôts, les grues, les hangars, les quais, les
bassins, les formes de radoub, les installations de signalisation, les équipe-
ments de manutention et de transport de marchandises, ainsi que les voies
publiques et ferrées. Si ce patrimoine mobilier et immobilier aux statuts
multiples en constitue la partie la plus visible, d’autres, moins perceptibles,
comme les espaces de travail et de sociabilité, ne doivent pas pour autant
être occultés. Artefacts techniques et industriels, patrimoine bâti, autant
d’éléments caractéristiques d’un paysage portuaire en constante mutation
et d’une histoire dynamique qui ne peuvent être négligés. Et ce, sans
parler de l’histoire d’entreprise (compagnies maritimes et d’entreposage),
de celle du travail ou des récits de vie des acteurs (armateurs, débardeurs,
etc.) et des usagers (marins, voyageurs, résidents des quartiers avoisinants,
etc.) de cette aire portuaire.
[Ce] patrimoine portuaire se trouve [donc] à la croisée de plusieurs
formes de patrimoine. À la fois naturel par la présence de la mer,
maritime dans son rapport avec l’élément marin [mais aussi flu-
vial dans le contexte du bassin hydrographique du Saint-Laurent],
industriel par ses activités de production, urbain par sa présence en
cœur de ville et immatériel par le rôle des mémoires industrielles

6. « Se référant aux réflexions de Françoise Choay, [Rachel Rodrigues-Malta] a souvent


évoqué le “sens du patrimoine portuaire” et souligné le caractère polysémique du terme,
qui rejoint également en partie les notions de mémoire et de valorisation. » Roberto
Parisi, « Naples, un patrimoine portuaire entre mémoire et valorisation », Rives méditer-
ranéennes, no 39, 2011, p. 24, <https ://[Link]/4038> (consulté en ligne en avril
2016).
7. Pour cette description des composantes du patrimoine portuaire, nous nous sommes
largement inspiré de Marie-Laure Griffaton, « La préservation et la mise en valeur
du patrimoine portuaire, contre vents et marées », Patrimoine industriel, no 65, 2015,
p. 82-95, <[Link]/members/files/2015/09/[Link]> (consulté en ligne
en avril 2016).

154
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

et sociales, le patrimoine portuaire, pour être [connu], conservé [et


valorisé] doit se concentrer sur une multitude d’objets8.
Mettre en valeur ce patrimoine s’avère donc tout un défi. C’est d’abord
le cas pour le canal de Lachine, où les activités portuaires s’estompent
graduellement le long des berges à compter de 1959, avec la fin de la
navigation commerciale sur cette voie9, pour disparaître totalement avec
la fermeture du canal à la circulation de transit en 197010. Un défi décuplé
pour ce lieu national géré par Parcs Canada depuis 1978 car, outre la dif-
ficulté d’évoquer un passé révolu, faut-il encore au préalable faire prendre
conscience au visiteur qu’une section du canal de Lachine était partie
prenante de l’espace portuaire montréalais. Cela dit, il demeure tout de
même suffisamment de traces tangibles, quoique difficiles à percevoir
au premier coup d’œil, du terminus maritime du canal pour en rendre
compte et le mettre en valeur.
Défi aussi pour la SVPM, qui a dû miser sur le pouvoir d’évocation
de son programme d’interprétation afin de rendre intelligible l’efferves-
cence passée du port de Montréal dans un secteur dont il s’est désormais
délesté11. Rappelons que le système ville-port s’est estompé de la section
du Vieux-Port lorsque l’administration portuaire a cessé, pour l’essentiel,
d’y maintenir des activités de manutention de marchandises au cours des
années 1970.

Un système ville-port : toute une histoire à raconter


L’histoire de ce complexe portuaire patrimonial recoupe celle du système
ville-port, pour reprendre les mots de Claude Chaline :

8. Nicolas Navarro, « La reconquête des zones portuaires françaises : étude des formes de
muséalisation du patrimoine portuaire », Portus Plus, no 3, 2016 (consulté en ligne en
avril 2016).
9. Cette année-là, Transports Canada cède ses responsabilités sur cette voie navigable à la
Voie maritime du Saint-Laurent. En 1974, le canal de Lachine échoit au ministère des
Travaux publics.
10. Yvon Desloges et Alain Gelly, Le canal de Lachine : du tumulte des flots à l’essor industriel
et urbain, 1860-1950, Québec, Septentrion, 2002, p. 30, 36-37 et 106.
11. Le transport de passagers, l’accostage de navires le long des quais ou encore la présence
de voies ferrées montrent que les activités portuaires ne sont pas totalement disparues
sur le site du Vieux-Port.

155
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

[Ce système] a atteint son degré maximal de complexité durant la


Révolution industrielle et ses prolongements, jusqu’aux premières
décennies du XXème siècle. […] Le système ville-port reposait sur
quelques déterminants majeurs, notamment une technologie des
transports privilégiant le navire et le chemin de fer [ainsi que la
nécessité de] minimiser les déplacements des marchandises à terre,
d’où l’accumulation, de proche en proche, des lieux de charge-
ment/déchargement, des lieux de transformation, stockage, fabri-
cation12…
Pour un port fluviomaritime comme celui de Montréal, un tel système
s’est aussi matérialisé spatialement par une très importante consomma-
tion d’espace dans la zone d’interface entre la ville et l’eau. Généralement
linéaire, puisque tributaire des berges du fleuve, l’espace s’est principa-
lement étendu sur la grève de l’île de Montréal13, tout en occupant une
partie des berges du canal de Lachine.
D’abord havre naturel et lieu d’accostage14 d’une ville fortifiée, le port
amorcera son essor lorsque la Commission du Havre, créée en 1830,
dotera Montréal d’infrastructures portuaires dignes de ce nom. Ainsi,
les berges boueuses et émaillées de quais privés des années 1820 feront
progressivement place à de véritables infrastructures portuaires au début
du 20e siècle, infrastructures qui contribueront à hisser Montréal au rang
de premier port exportateur de céréales en Amérique et de deuxième port
en trafic général après New York.
Si les progrès du port sont positifs pour les Montréalais sur le plan écono-
mique, il n’en demeure pas moins que ceux-ci perdent peu à peu l’accès
au fleuve15. Plus encore, l’impressionnant équipement manutentionnaire
nécessaire à un tel port céréalier contribue à accentuer la rupture entre
la ville et le port : « Le port et la ville se tournent le dos progressivement,

12. Claude Chaline, Ces ports qui créèrent des villes, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 25.
13. Ce territoire évoluera dans le temps. Ainsi, à compter de 1830, il s’étendra « de la petite
rivière Saint-Pierre jusqu’à l’église de Longue Pointe, et une partie du fleuve le long de
cette grève. [Puis,] en 1909, ces limites sont repoussées de la Longue Pointe jusqu’au
bout de l’île ». Paul-André Linteau, « Le développement du port de Montréal au début
du 20 e siècle », Historical Papers/Communications historiques, vol. 7, no 1, 1972, p. 181.
Fait à noter, entre 1988 et 1992, l’espace portuaire montréalais n’est plus strictement
insulaire puisqu’il intègre également le terminal de Contrecœur, en fonction depuis les
années 1950.
14. Ibid., p. 194.
15. Ibid., p. 202.

156
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

La comparaison entre ces deux images illustre bien comment la coloration forge
notre représentation de la réalité. Aussi, selon où notre regard porte, l’interface
entre le port, la ville et le canal de Lachine révèle des détails fort différents.
Source : Photographe inconnu, La vallée du canal de Lachine, Montréal, QC,
vers 1910. Musée McCord, MP-0000.879.17

Source : Photographe inconnu, Harbour Front, Montreal. Montreal Import Co.


BAnQ, C. P. 0241151 CON

157
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

les activités ne sont plus complémentaires et des barrières physiques s’éta-


blissent, barrières formées par le chemin de fer et les infrastructures céréa-
lières16. » Tandis que le port supérieur, ou partie centrale, atteint son plein
potentiel, l’avenir du port de Montréal se dessine, de plus en plus, en
périphérie de celui-ci. Quoi qu’il en soit, le système ville-port en vigueur
y perdure jusqu’à la seconde moitié du 20e siècle.
Puis, à Montréal comme ailleurs dans le monde, la logique du dock en
viendra à céder lieu et place à celle du conteneur, principalement pour les
biens manufacturés, et à celle du pipeline. On y verra décliner la fonction
d’entrepôt tandis que la manutention hors bâtiment, jusqu’alors cantonnée
au vrac solide, s’étendra aux autres produits. Dans la métropole, on assiste
alors à l’éclatement et à l’étalement spatial des activités portuaires hors
de ses anciennes limites. Phénomène mondial, l’interrelation entre les
espaces urbains et portuaires17 connaît son point de rupture à Montréal
au cours des années 1960 et 1970. Avec l’inauguration en 1959 de la Voie
maritime du Saint-Laurent, la navigation commerciale cesse sur le canal
de Lachine, et la navigation de transit en 1970. Pendant ce temps, au
port de Montréal, on inaugure en 1968 le premier terminal à conteneurs
canadien : le terminal Manchester, situé près de la jetée Bickerdike. Après
qu’on eut jonglé un temps avec l’idée d’installer un terminal semblable
dans la partie supérieure du port, ce projet est abandonné en 197618, alors
que débute une longue séquence de plans d’aménagement visant à mettre
en valeur le Vieux-Port19.
L’année suivante, le gouvernement canadien décide de privilégier la voca-
tion urbaine de cet espace jusqu’alors strictement portuaire. En 1978,
le canal de Lachine est transféré du ministère des Travaux publics à
Parcs Canada, afin de sauvegarder et de mettre en valeur ses ressources

16. Sabine Courcier, De l’ évaluation de l’effet structurant d’un projet urbain à l’analyse des
congruences entre stratégies d’acteurs : le réaménagement du Vieux-Port de Montréal, thèse
de doctorat (aménagement), Université de Montréal, 2002, p. 105.
17. Claude Prelorenzo, « La ville portuaire, un nouveau regard : évolutions et muta-
tions », Rives méditerranéennes, no 39, 2011, p. 15, <https ://[Link]/
rives/4036> (consulté en ligne en avril 2016).
18. La même année, la Manchester Lines relocalise ses activités dans l’est montréalais.
Étienne Marcel, Histoire des débardeurs du port de Montréal : la vie au travail, Montréal,
Atelier d’histoire des débardeurs du port de Montréal, 2016, p. 26.
19. Michel Gariépy, « À propos de la requalification et de la réappropriation du Vieux-Port
de Montréal », dans Thierry Beaudoin, Michèle Collin et Claude Prelorenzo, Urbanité
des cités portuaires, Paris, L’Harmattan, 1997, p. 301 (coll. Maritimes).

158
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

culturelles et naturelles20. En 1981, la Société immobilière du Canada


limitée (le Vieux-Port de Montréal) est créée afin notamment de sauve-
garder et de promouvoir cet important patrimoine culturel canadien que
constitue le Vieux-Port de Montréal21. Territoire de compétence fédérale,
cet espace fera l’objet d’une réappropriation qui, à terme, en fera tant un
parc linéaire public22 qu’un lieu de mémoire et de commémoration du
patrimoine portuaire et culturel.

L’apport et les réalisations du LHPM dans le champ


du patrimoine portuaire
Avec une telle histoire à raconter et à mettre en valeur, il n’est pas étonnant
que la SVPM et le LHN du Canal-de-Lachine aient cherché un parte-
naire susceptible de les aider dans cette entreprise. Au-delà des résultats
concrets obtenus, la plus grande réalisation du LHPM aura été, pour ces
deux organismes, non seulement de rendre plus intelligible ce patrimoine
portuaire, mais aussi de le communiquer plus efficacement au public.
En un sens, ces deux organismes fédéraux s’intégraient à un train déjà
en marche. En effet, le Laboratoire réunissait alors des chercheurs qui
s’intéressaient depuis fort longtemps au port et à ses relations avec la
ville. Paul-André Linteau avait abordé cette histoire dans de nombreuses
études, dont un important article paru en 197223. Dès 2001, Joanne Bur-
gess amorçait un vaste chantier de recherche et de diffusion sur les maga-
sins-entrepôts du Vieux-Montréal, dont un certain nombre appartenaient
à l’espace portuaire ou lui étaient limitrophes. Mené en collaboration

20. Parcs Canada, Lieu historique national du Canada du Canal-de-Lachine, Gatineau, Plan
directeur, 2004, p. 9.
21. Pauline Desjardins, Le Vieux-Port de Montréal, Montréal, Éditions de L’Homme, 2007,
p. 12. Dans un autre article, la même auteure écrira que la SVPM s’est vu alors octroyer
« le mandat de procéder à la revitalisation et au réaménagement » de ce territoire. Idem,
« Canal de Lachine et son corridor industriel », Encyclopédie du patrimoine culturel de
l’Amérique française, <[Link]/fr/article-341/Canal %20de %20
Lachine %20et %20son %20corridor %20industriel#.W9uCADGNypo> (consulté en
ligne en janvier 2017).
22. Dans le cas du canal de Lachine, la création de la piste cyclable en 1977 préfigure celle
du parc linéaire actuel. Pour ce qui est du Vieux-Port, le parc riverain est inauguré en
1992, à l’occasion du 350e anniversaire de la fondation de Montréal.
23. Paul-André Linteau, « Le développement du port de Montréal au début du 20e siècle »,
Historical Papers/Communications historiques, vol. 7, no 1, 1972, p. 181-205.

159
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

avec Gilles Lauzon et Madeleine Forget24, ce projet a dégagé les carac-


téristiques architecturales de chaque immeuble du corpus à partir d’un
ensemble de matériaux ‒ relevé terrain, dossier historique, iconographie ‒,
informations ensuite consignées dans une fiche analytique et un texte
synthèse. L’objectif était d’alimenter le site Web du Vieux-Montréal, alors
en construction. Dans le cadre du LHPM, ce projet s’est poursuivi et s’est
enrichi avec un second volet, où il était aussi proposé de traiter des maga-
sins-entrepôts de Montréal comme témoins d’un lieu et d’un mode privi-
légié d’organisation des activités économiques dans les villes portuaires du
19e siècle. Une bibliographie commentée et des rapports de recherche ont
été produits pour les villes de Baltimore, Boston, Charleston, New York
et Philadelphie ; l’équipe a donc pu dresser un premier bilan des connais-
sances relatives au développement spatial et architectural de chaque ville
et de son port, en lien avec leur contexte économique, politique et social.
On se doit de souligner également un troisième volet, plus modeste, visant
un transfert sur support numérique de données recueillies par le Groupe
de recherche sur la société montréalaise (GRSM) sur la vie commerciale et
portuaire à Montréal dans la première moitié du 19e siècle. Enfin, depuis
2012, la collaboration entre Joanne Burgess et le MCC se poursuit afin
de décrire les acteurs économiques au cœur de la vie commerciale du
Vieux-Montréal victorien25.

Les réalisations du LHPM en partenariat avec la SVPM


Après avoir réalisé l’étude de potentiel archéologique en 1988, et amorcé
d’importantes fouilles à compter de 1989, la SVPM publie en 2007 un
ouvrage de vulgarisation sur l’histoire du Vieux-Port. Paul-André Linteau
est sollicité à titre de conseiller scientifique et c’est ainsi que se tissent les
premiers échanges entre le LHPM et la SVPM, qui adhère au Laboratoire
en 2009. Durant les années suivantes, cet organisme, en conformité avec

24. Ce projet réunissait la Société de développement de Montréal (SDM), représentée par


Gilles Lauzon, et la Direction de Montréal du ministère de la Culture et des Commu-
nications du Québec (MCC), représentée par Madeleine Forget. Certains volets étaient
financés par une subvention de recherche du CRSH (J. Burgess, chercheure principale,
2001-2004), alors que d’autres étaient pilotés par la SDM et le MCC dans le cadre de
l’Entente MAC-Ville.
25. Ces recherches se sont penchées tout particulièrement sur les secteurs de l’alimentation
et des « dry goods ». Elles sont évoquées dans le chapitre de Joanne Burgess et Michelle
Comeau du présent ouvrage, « L’empire du commerce montréalais : acteurs, territoires
et patrimoines ».

160
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

son mandat « de faire connaître son patrimoine en mettant l’accent sur les
gens qui en ont fait son histoire26 », conduira avec le LHPM des recherches
en ce sens. Ces travaux seront nourris par un appel à tous lancé par la
SVPM27 en 2010. Cette ambitieuse initiative permet de recueillir des
témoignages, de l’iconographie et divers documents textuels.
Ensemble, la SVPM et le LHPM définiront un important programme
de travail. Celui-ci comprend d’abord la production d’outils de recherche
– un inventaire préliminaire des archives du port de Montréal et la numé-
risation des rapports annuels de la Commission du Havre de Montréal
afin d’en faciliter la sauvegarde et la consultation. Puis, sont lancées deux
initiatives complémentaires, soit la production de fiches biographiques
détaillées sur les 94 commissaires du Havre et d’un inventaire des com-
pagnies maritimes utilisant les infrastructures portuaires avant 1967. Pré-
alable à tout portrait de l’évolution structurale et maritime du port de
Montréal, cette collecte de données constitue une mine d’informations
qui reste encore à analyser. Il en va différemment du portrait du métier
de débardeur, puisqu’ici les recherches ont pu déboucher sur un ensemble
varié de réalisations : des documents de travail, un rapport de recherche de
maîtrise, une publication28 et l’élaboration d’un programme scolaire en
univers social pour les élèves en 3e cycle du primaire intitulé Ça va barder !
L’univers des débardeurs du port de Montréal, offert au printemps 2013.
Outre ces travaux sur les acteurs clés du port de Montréal, le LHPM a
également mené des recherches sur la vie portuaire qui ont donné lieu
à des productions numériques. Ainsi, pour documenter le contenu de
l’exposition virtuelle Branle-bas de combat ! La vie au port de Montréal,
1939-194529, le LHPM a conduit une vaste opération de recherches en

26. Vieux-Port, Ça va barder ! L’univers des débardeurs du port de Montréal, Montréal, Société
du Vieux-Port de Montréal, 2013, p. 2.
27. Dans le cadre de cette initiative, 63 témoins ont relaté leurs souvenirs de la vie au port
de Montréal entre 1940 et 1970.
28. Le principal adjoint de recherche associé à l’étude des débardeurs, Étienne Martel, y a
consacré un rapport de recherche de maîtrise en histoire appliquée ainsi qu’une courte
monographie déjà citée précédemment. Étienne Martel, Une vie de débardeur : troubles et
changements au port de Montréal (1960-1975), rapport de recherche de maîtrise (histoire
appliquée), Université du Québec à Montréal, 2014, 153 p. ; Idem, Histoire des débar-
deurs du port de Montréal : la vie au travail, Montréal, Atelier d’histoire des débardeurs
du port de Montréal, 2016,
29. Cette exposition a remporté le Prix du Gouverneur général 2011 pour l’excellence des
programmes en musées – Histoire vivante.

161
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

archives qui a permis d’accompagner le récit d’images – plus de la moitié


en fait – jusqu’alors jamais diffusées30.

Cette exposition virtuelle présente neuf personnages fictifs,


dont la vie est inspirée d’événements authentiques,
ayant travaillé au port durant la Seconde Guerre mondiale.
Source : Branle-bas de combat ! La vie au port de Montréal, 1939-1945.
Société du Vieux-Port de Montréal, 2011.

Des faits historiques et des souvenirs personnels sur l’hivernage ont été imbriqués
de manière à créer une exposition virtuelle disponible sur une application mobile.
Source : Hivernage. Vivre l’hiver au Vieux-Port comme au 19e siècle.
Société du Vieux-Port de Montréal, application gratuite, 2013.

De même, l’application mobile Hivernage 31 a nécessité une recherche


documentaire d’envergure, tant historique qu’iconographique, pour offrir
un propos original et attrayant. Abordant une multitude de thématiques,
de la fin de la saison de navigation à l’incidence de l’hiver, en passant par
les usages festifs et économiques du port, l’application mobile permet de
découvrir les hauts et les bas des hivers d’autrefois au port de Montréal
tout en faisant le lien avec la réalité actuelle d’un port ouvert à longueur
d’année.

30. <https ://[Link]/watch ?list=PL0yxSe7HtMnD0It7CS3qa42HGHVf-


3n0UZ&time_continue=5&v=JofiJ5zM574>.
31. <[Link]/activite/hivernage>

162
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

Les réalisations du LHPM en partenariat avec l’Agence


Parcs Canada

Du bassin Wellington, en avant-plan à gauche, on perçoit


d’un seul coup d’œil le terminus portuaire du canal de Lachine.
Source : William H. Carre, photographe, Canal from Grand Trunk Offices, 1898.
Archives de la Ville de Montréal, Z-1577

Bien que Parcs Canada ait publié maintes études et synthèses sur l’histoire
du canal de Lachine32, procédé à de nombreuses fouilles archéologiques
détaillées et lancé un programme de mise en valeur de ce lieu historique

32. Depuis 1979, une équipe chevronnée d’historiens et d’historiennes a produit des études
sur l’évolution structurale et l’histoire de cette voie navigable, sur les flux de navigation
s’y déroulant, sur l’implantation d’un corridor industriel, sur l’urbanisation et l’évolu-
tion de la main-d’œuvre le long de ses berges et sur l’utilisation de l’énergie à des fins
industrielles (dont une étude sur l’industrialisation hydraulique), pour n’en nommer
que quelques-unes.

163
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Cette photo illustre bien l’imbrication entre les couloirs maritimes,


ferroviaires et routiers ainsi que l’omniprésence des lieux d’entreposage
et de transbordement dans le paysage portuaire de Montréal.
Source : Photographe inconnu, View of Port of Montreal, Lachine Canal
entrance in foreground, vers 1920. Bibliothèque et Archives Canada,
Collection Compagnie de chemins de fer nationaux du Canada, PA 201964

national33, la thématique des activités portuaires sur cette voie navigable


n’avait pas encore fait l’objet d’une étude approfondie. Or, en 2010, le
formidable essor résidentiel aujourd’hui en cours dans Griffintown se
profilait déjà à l’horizon. Fort de ces expériences de valorisation de son
patrimoine industriel, tels que les mémoriaux à l’industrie34, et de l’appel à
tous Mon histoire mon canal35, et anticipant tant chez les visiteurs du LHN

33. Parcs Canada, Concept de mise en valeur du Lieu historique national du Canada du Canal-
de-Lachine, Québec, Parcs Canada, 2001, 99 p.
34. De 2009 à 2011, Parcs Canada a mis en branle un programme visant à commémorer
de manière visible la présence de l’industrie manufacturière le long du LHN du Canal-
de-Lachine. Pour ce faire, elle a installé 30 mémoriaux à l’industrie relatant l’histoire
d’entreprises, pour la plupart disparues du paysage actuel du canal.
35. De 2010 à 2012, Parcs Canada, en partenariat avec le Centre d’histoire orale de l’Uni-
versité Concordia, a récolté des témoignages d’anciens travailleurs du canal de Lachine
et des usines situées à ses abords, ainsi que de résidents qui ont été témoins de l’évolution

164
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

Cette stèle illustrant l’histoire de la raffinerie de sucre Redpath


constitue un bel exemple des efforts de mise en valeur mis en place
par Parcs Canada afin de commémorer le lieu historique du Canada
du Complexe-manufacturier-du Canal-de-Lachine.
Source : Alain Gelly, photographe, Redpath. Mémorial à l’industrie, 2014.

que chez les nouveaux résidents riverains une interrogation sur les activités
portuaires dans ce secteur du canal de Lachine, Parcs Canada décide
d’explorer les moyens de les évoquer. En d’autres termes, pour l’Agence,
documenter le passé portuaire et la circulation des biens et des personnes
sur le canal de Lachine ne pouvait que l’aider à mieux communiquer et

du canal. Au terme de cet exercice, une trentaine d’entrevues ont été colligées. Pour
plus de détails, voir [Link]/fr/projects/vos-souvenirs-du-canal-de-
lachine-r %C3 %A9v %C3 %A9l %C3 %A9s.

165
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

mettre en valeur l’un des trois messages d’importance historique nationale


de ce LHN, soit celui lié à la navigation36.
En amorçant l’étude de ces activités, les professionnels de Parcs Canada
constatent rapidement qu’un pan important de l’histoire du terminal
maritime du canal du Lachine est indissociable de celle du port de
Montréal. Dans une telle optique, les études alors en cours au sein du
LHPM offraient à Parcs Canada l’occasion de se greffer à un groupe
de recherche chevronné explorant des thématiques semblables. Bref, en
conjuguant leurs efforts de recherche, les divers partenaires ne pouvaient
que profiter de la synergie du LHPM pour approfondir leur connaissance
de l’histoire portuaire montréalaise et se doter ainsi de meilleures clés
d’intelligibilité pour la mise en valeur de ce complexe portuaire patri-
monial.
Lorsque le Laboratoire entame, en 2011, ses démarches auprès du
CRSH afin d’obtenir le financement de son vaste programme de
recherche Montréal, plaque tournante des échanges : histoire, patrimoine,
devenir, tant la SVPM que Parcs Canada répondent présents. Ainsi, pour
Parcs Canada, tant le chantier thématique Montréal, plaque tournante du
commerce et de l’ industrie que le développement proposé d’applications
pour la diffusion de connaissances sur une plateforme numérique appa-
raissaient comme fort prometteurs. L’Agence décide alors de s’arrimer
à ce chantier thématique et, pour ce faire, elle propose au LHPM un
projet intitulé Le corridor du canal de Lachine : au cœur des échanges et des
transports. Par ce geste, l’Agence était convaincue de pouvoir contribuer
à l’avancement des connaissances sur l’un des messages de ce LHN. Qui
plus est, le recours aux plateformes numériques pour communiquer les
résultats de ces recherches s’avérait pour elle une avenue très attrayante.
De son côté, le LHPM a vu tout l’intérêt de ce projet et l’a intégré dans
son programme de recherche.
Conscient de l’intérêt d’obtenir un portrait complet de l’ensemble de
l’espace portuaire montréalais, le projet initial d’inventaire des activités
de transbordement et d’entreposage de la section portuaire du canal de

36. Mentionnons que le premier message commémore le rôle joué par le canal de Lachine
dans le réseau de canaux au Canada. Pour ce qui est du deuxième, il concerne l’im-
portance de l’énergie hydraulique dans le développement industriel et commercial de
Montréal. Enfin, le dernier rappelle que le corridor industriel du canal de Lachine a été
choisi comme lieu pour commémorer l’industrie manufacturière au pays.

166
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

Lachine s’inspirait fortement de la fiche rédigée par la SVPM, et ce, tant


par sa facture (date de fondation, début et fin des activités, raison sociale,
port de destination, etc.) que par les dates retenues par cette société pour
le 19e siècle (1850, 1875 et 1894). Au-delà de cet arrimage, Parcs Canada
avait également la volonté de mieux documenter ses activités pour le
20e siècle, d’où le choix des années 1913, 1950 et 1964.
Toutefois, après que la SVPM se fut désistée du LHPM37, l’inventaire
des activités de transbordement et d’entreposage de la section océanique
du canal de Lachine prend une tout autre tournure. Certes, l’opération
d’inventorier les occupants longeant le canal de Lachine entre les écluses
de Montréal et celles de Saint-Gabriel ainsi que les activités de ceux-ci
demeure ; toutefois, le choix des années retenues pour le 19e siècle connaît
un important chamboulement. En effet, la pauvreté de la documentation
disponible pour l’année 1850 entraîne son retrait tandis que la possibilité
de croiser les informations provenant des atlas, des rôles des valeurs loca-
tives et des valeurs d’évaluation de la Ville de Montréal et des annuaires
Lovell motive le choix des années 1880 et 1890 plutôt que 1875 et 1894.
Il est à noter que pour certaines portions de la zone étudiée, les documents
cartographiques, iconographiques et textuels fournis par Parcs Canada
favorisent encore davantage le croisement entre les sources.
Outre la délimitation des frontières de la zone étudiée, la décision fut éga-
lement prise de recourir aux lots cadastraux afin de dresser un inventaire
exhaustif du cadre loti des espaces occupés de ladite zone. L’un des buts
du projet étant de mieux identifier les acteurs de l’espace portuaire du
canal de Lachine, il fut également décidé d’exclure de cet inventaire les
espaces d’entreposage appartenant à un établissement industriel, sauf dans
quelques cas exceptionnels comme celui de Redpath. Fait à souligner,
l’emploi des termes « espace » et « loti » plutôt que « bâti » a son importance
puisque le bois et, dans une moindre mesure, le charbon sont des matières
disposées en piles ou en vrac dans un espace ouvert (cour et quai).
Débute alors l’importante opération de repérage spatial des divers occu-
pants, et d’identification de la zone exacte dédiée à l’entreposage ou au
transbordement tout le long du territoire étudié ainsi que de l’organisation
spatiale et de la fonction des lieux (p. ex., cour, bâtiment administratif,

37. À la suite du transfert en 2012 du mandat de la SVPM à la Société immobilière du


Canada, cet organisme choisit de mettre fin à son programme de recherche historique
et patrimoniale au port, le projet Le port au cœur des échanges est interrompu.

167
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

etc.), des activités de l’occupant, etc. Aux termes de l’exercice, on dispose


pour les cinq années retenues d’un inventaire exhaustif et critique des acti-
vités de transbordement et d’entreposage entre les écluses de Montréal et
celles de Saint-Gabriel. Qui plus est, pour chaque occupant, on a pris soin
de constituer une fiche informative tandis que les principales marchan-
dises transitées font l’objet de tableaux-synthèses, à savoir, des tableaux
sur le tandem blé-farine, le bois, le charbon et, en prime, un autre sur la
navigation.
Ainsi, grâce à ce travail méthodique et minutieux, on dispose non seu-
lement d’une localisation précise des divers occupants pour les années
sélectionnées, mais également d’un portrait détaillé de leurs activités.
Afin de dynamiser ces données historiques géospatialisées, on ne s’est
pas contenté de les intégrer dans le Système de cartographie de l’histoire
de Montréal (SCHEMA), mais on a aussi profité des potentialités de
celui-ci pour y inclure les fiches de sociétés. Plus encore, on a inséré dans
cette cartographie interactive des illustrations spécifiques à un espace,
d’autres couvrant un angle plus grand (dites panoramiques) et même des
photos aériennes. Enfin, dans un avenir rapproché, Parcs Canada mettra
en valeur les résultats de ce projet en lui dédiant une vitrine numérique.
Compte tenu de l’ampleur des données colligées, il procédera par étapes.
D’ici 2020, le public pourra en savoir plus sur le tandem blé-farine.
En somme, ce projet a permis, d’une part, l’approfondissement des
connaissances sur les activités portuaires des écluses de Montréal à celles
de Saint-Gabriel pour la période s’échelonnant de 1880 à 1970 et, d’autre
part, le développement d’applications cartographiques. Mais au-delà de
ses premiers résultats tangibles, ce projet donnera également lieu à des
communications scientifiques où l’on pourra traiter autant de la métho-
dologie employée pour réaliser cet inventaire des activités d’entreposage
que de la complexité insoupçonnée des démarches mises en œuvre pour
le réaliser38.

38. L’envergure et la complexité de ce projet expliquent pourquoi on a dû abandonner deux


des quatre axes de recherche proposés initialement, à savoir la rédaction d’une étude
statistique sur le transport des marchandises et la navigation sur le canal de 1920 à 1970,
ainsi que l’analyse de l’incidence de la fin de la navigation sur la désindustrialisation de
ce corridor industriel.

168
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

Perspectives de recherche
En relisant la description du programme de recherche du Partenariat
Montréal, plaque tournante des échanges, force est de constater l’immense
potentiel des avenues de recherche et d’intervention qu’il recèle. Ainsi,
nous faisons nôtre l’idée selon laquelle il faut s’ouvrir aux analyses com-
paratives et explorer les interconnexions qui situent la ville dans un cadre
géographique plus large, tel que celui du continent nord-américain ou
celui de l’Atlantique Nord. Comment pourrait-il en être autrement alors
que le port est en soi un appel vers un horizon plus large ?
Vers le large, en fait.
Sur ce plan, Montréal en tant que ville portuaire constitue un maillon
important de cet immense réseau planétaire. Avec le monde à sa portée,
toutes les avenues de recherche sont possibles. Par exemple, on pourrait
contextualiser les principales phases de l’histoire du port de Montréal
afin de préciser si son développement est en retard, en phase ou en avance
sur celui d’autres ports dans le monde. Autre piste possible : l’étude de la
gouvernance et de l’image dans l’essor d’un port. Pour ce faire, on pour-
rait notamment s’inspirer du cadre méthodologique des travaux menés
pour l’Institut de recherche en stratégie industrielle et territoriale en 2004
afin de mettre en évidence des indicateurs permettant de comparer des
villes portuaires européennes. On pense notamment à une étude inti-
tulée Les villes portuaires en Europe : analyse comparative, parue en 2004,
sous la direction de Céline Rozenblat, où l’on tente de répondre à la
question suivante : « Quels indicateurs relevant de l’activité de transport
d’une part, et du développement urbain d’autre part, convient-il de retenir
pour comparer les villes portuaires ? » Performance économique, rayon-
nement européen, gestion, gouvernance et image des systèmes ville-port,
et développement social sont les quatre types de démarches comparatives
employés39. Étude extrêmement riche, notamment sur l’interface ville-
port, dont le LHPM pourrait tirer parti40.

39. Céline Rozenblat, Les villes portuaires en Europe : analyse comparative : rapport final,
étude réalisée pour l’Institut de recherche en stratégie industrielle et territoriale
(IRSIT), Montpellier, Maison de la Géographie, 2004, p. 1.
40. À ce sujet, voir Raffaele Cattedra, « Projet urbain et interface ville-port en Méditer-
ranée », Rives méditerranéennes, no 39, 2011, <[Link]/4043>, (consulté en ligne
en avril 2016).

169
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Une autre piste de recherche intéressante est celle du phénomène, observé


dans plusieurs pays, du déplacement des activités portuaires de l’ancien
port urbain vers des zones à l’extérieur de celui-ci. Or, avec l’émergence de
friches industrialo-portuaires, on assiste, dans la longue durée, à un mou-
vement mondial de « recyclage des anciens ports urbains et de construc-
tion d’un nouveau rapport de la ville au front d’eau 41 », d’où un nouvel
imaginaire semble émerger.
Sur cette question de mémoire et de valorisation d’espaces portuaires,
l’étude du Vieux-Montréal menée par des membres du LHPM nourrirait
certainement une étude visant à comparer la lente émergence de la valo-
risation patrimoniale du port de Montréal avec celle de villes portuaires
maritimes comme Baltimore, Boston, New York ou Marseille42, fluviales
comme Duisbourg, Paris, Philadelphie ou Pittsburgh, ou encore liées aux
canaux comme Bruxelles. Il en va de même pour les études portant sur la
réhabilitation de grands ensembles portuaires, comme celui du Chatham
Historic Dockyard Trust en Angleterre.
Mais le port de Montréal ne se résume pas à sa façade océanique, il est
aussi un maillon essentiel du réseau de voies navigables à l’intérieur du
continent. Sur ce point, Dany Fougères s’attelle à un vaste programme
de recherche, Penser et construire la ville de 1860 à 1930, avec comme
toile de fond la communauté des villes riveraines du Saint-Laurent et de
l’Hudson. Vaste programme, puisque si des études spécialisées sur tel ou
tel canal existent, celles portant sur un système de canaux, comme celui
du Saint-Laurent, se font déjà plus rares. Il n’en existe aucune analysant
plus précisément les relations d’échanges entre les communautés urbaines
le long des voies navigables du Canada et des États-Unis de manière
intégrée.

41. Géraldine Djament-Tran, « Le waterfront patrimonial figure paysagère de la glo-


balisation : le cas de Paris métropole sur Seine », Portus Plus, no 3, 2012, p. 1,
<[Link]/wp-content/themes/rete/pdfs/portus_plus/3_2012/Cultura_e_iden-
tidad/G %C3 %A9raldineDjament_Tran.pdf> (consulté en ligne en février 2017).
42. Voir notamment le recueil de communications analysant les villes portuaires françaises,
dont plusieurs sur Marseille. Michèle Collin, Ville et Port XVIIIe-XX e siècles, Paris,
L’Harmattan, 1994, 292 p.

170
 | Connaître et valoriser le patrimoine portuaire de Montréal : un chantier inachevé

Conclusion
Si les groupes de recherche abondent pour étudier les villes et leurs
réseaux43, de tels groupements se font plutôt rares lorsqu’il s’agit de traiter
de l’histoire de l’appareil portuaire, voire de son espace proprement dit.
En ce sens, la démarche entreprise par le LHPM, en partenariat avec Parcs
Canada, pour faire avancer l’état des connaissances sur le complexe por-
tuaire patrimonial44 montréalais, tant dans son espace propre que dans
ses interrelations avec la ville, et pour le valoriser pourrait inspirer d’autres
groupes à travers le monde.

Alain Gelly est historien à la Direction de l’archéologie et de l’histoire


de l’Agence Parcs Canada. Au sein de cette agence, il s’est vu confier
plusieurs mandats touchant l’histoire économique, militaire et indus-
trielle, ainsi que celle des transports, tant au Québec qu’au Canada. Il
compte notamment à son actif plusieurs écrits relatant divers aspects
de l’histoire du canal de Lachine.

43. Citons, simplement à des fins de mémoire, l’Association internationale Villes et Ports ;
Ville Régions Monde ; l’Association internationale en histoire économique maritime.
44. À Montréal, il y a bien eu, au début des années 1980, le Groupe de recherche sur l’his-
toire du port de Montréal, mais malheureusement leur démarche n’a pas donné lieu à
une véritable synthèse.

171
Partie 4

Numérique, histoire
et patrimoine :
enjeux et perspectives
Le recours aux technologies
numériques pour l’étude
de contenus à caractère historique
et archéologique : l’exemple
du site de l’ancien marché
Sainte-Anne et du Parlement
de la province du Canada

Nathalie Charbonneau
et Anna Thirion

Les technologies numériques offrent de nombreux outils permettant d’op-


timiser les méthodes de recherche en histoire et en archéologie. Pourtant,
les principaux intéressés, chercheurs et professionnels dans le domaine du
patrimoine, n’ont pas toujours connaissance de ce potentiel. L’objectif de
cet article est de présenter quelques-uns des apports possibles du numé-
rique à partir d’exemples issus d’une recherche en cours. Cette recherche
est menée au Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, en
partenariat avec le musée Pointe-à-Callière ; elle porte sur le site du pre-
mier marché Sainte-Anne et du Parlement du Canada, place D’Youville
à Montréal, dans la première moitié du XIXe siècle1. La visée principale

1. Nous remercions le Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH)


qui a subventionné ce projet dans le cadre du Partenariat de recherche Montréal, plaque
tournante des échanges : histoire, patrimoine, devenir. Ce projet de recherche est mené

175
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

de nos travaux est de proposer une ou plusieurs hypothèses de restitution


virtuelle de ce cadre bâti disparu, basées sur l’analyse et la synthèse des
informations collectées à partir de l’examen des sources documentaires
(iconographiques et textuelles) et matérielles (vestiges architecturaux et
artefacts). Nous mettons en œuvre un environnement numérique offrant
de nombreuses possibilités pour cette étude, qu’il s’agisse de conserver une
trace pérenne en trois dimensions du résultat des fouilles, de formaliser
des hypothèses pour les confronter, ou de réunir des informations issues
de sources de nature différente, tout en alimentant le questionnement.
S’il est devenu fréquent, dans le cadre de fouilles archéologiques, d’avoir
recours à la numérisation 3D pour conserver une trace pérenne de la
configuration du terrain et des vestiges mis au jour, le résultat de ces
numérisations n’est pas toujours utilisé à des fins de recherche ou de mise
en valeur. Il en est de même pour les reconstitutions de monuments en
3D. En effet, les chercheurs et professionnels œuvrant dans le domaine
du patrimoine n’ont pas toujours conscience du fait que le processus de
restitution virtuelle lui-même peut être l’occasion de clarifier certains
aspects de l’évolution d’un site et de soulever de nouvelles questions dans
les domaines de l’histoire, de l’archéologie et de l’histoire de l’art2.
Des recherches sont en cours sur le site du marché Sainte-Anne, un éta-
blissement aujourd’hui disparu qui a hébergé le Parlement du Canada.
Elles ont pour objectif principal de proposer une ou plusieurs hypothèses
de restitution de ce cadre bâti, à partir de l’analyse et de la synthèse des
informations collectées lors de l’examen des sources documentaires et
matérielles. Cette étude permet d’explorer de nombreux aspects de la
méthodologie dédiée à la restitution 3D d’un bâtiment qui n’existe plus
tout en les enrichissant. Par ailleurs, ce sujet offre un terrain d’expérimen-
tation d’une grande richesse pour les usages des technologies appliqués

sous la direction de Joanne Burgess, Louise Pothier, Léon Robichaud et Alain Roy. Les
fouilles menées par Ethnoscop. ont été numérisées par l’entreprise iScan pour le compte
du musée Pointe-à-Callière, qui a mis à notre disposition cette documentation.
2. La création d’une visualisation virtuelle d’un état restitué probable peut être faite indé-
pendamment de la recherche, notamment à des fins de médiatisation. En résulte souvent
une visualisation peu ou pas scientifique, ou dont le processus de création n’éclaire pas
le chercheur ou ne montre pas au public les multiples hypothèses, les incertitudes, etc.
À ce sujet, voir Karen M. Kensek, Lynn Swartz Dodd et Nicholas Cipolla, « Fantastic
Reconstructions or Reconstructions of the Fantastic ? Tracking and Presenting Ambi-
guity, Alternatives, and Documentation in Virtual Worlds », Automation in Construc-
tion, vol. 13, no 2, 2014, p. 175-186.

176
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

à l’histoire et à l’archéologie, car le matériel disponible est varié et de


qualité. Ainsi, au-delà d’un simple cas d’application d’une méthodologie
connue, il permet aussi de réfléchir au potentiel de ces outils pour de
nouvelles utilisations.
Après une présentation du sujet de l’étude, un état de la recherche et une
évocation des sources disponibles pour l’étude sont présentés. Les pos-
sibilités offertes par le recours aux technologies numériques sont ensuite
développées en deux temps, le premier dévolu à l’architecture, le second
aux artefacts. Au sein de chacune des deux parties, nous présentons notre
approche pour l’étude et la restitution d’une architecture disparue et, plus
largement, les possibles usages des outils numériques dans le cadre d’une
étude de site archéologique.

Le marché Sainte-Anne et le Parlement de la province


du Canada
Vingt-deux années seulement se sont écoulées entre le moment où le bâti-
ment a été projeté et le moment de sa destruction, période durant laquelle
il a connu de nombreuses évolutions et modifications.

Historique du bâtiment
Le projet d’un marché situé entre le port et la rue McGill, de part et
d’autre de la Petite rivière Saint-Pierre, est approuvé en 1827. Là où on
avait d’abord prévu des halles de bois, il se concrétise sous la forme d’un
édifice en pierre dont la construction débute en 1832, d’après les plans
dressés par les architectes John Wells (1790-1864) et Francis Thomson
(1808-1895). Un canal voûté dans lequel coulera la Petite rivière est
construit, entre les rues McGill et Saint-François-Xavier. Ingénieusement
imbriqué dans le bâtiment du marché, il traverse, dans le sens longitu-
dinal, ses caves du niveau inférieur, permettant à la fois de les rafraîchir
et d’évacuer directement ses eaux usées. À l’échelle urbaine, ce complexe
permet la canalisation d’un segment du cours d’eau en même temps que
l’érection d’un marché, éliminant ainsi, à ce lieu précis, la barrière phy-
sique naturelle formée par la Petite rivière. Le vaste bâtiment néoclassique,
inauguré en 1834, abrite à l’étage inférieur le premier marché intérieur
du Canada, tandis que les salles de l’étage supérieur accueillent diverses

177
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

activités sociales et culturelles. Il innove également en intégrant les bou-


chers à l’intérieur, alors qu’ils devaient auparavant opérer à l’extérieur
dans une halle ouverte en bois. Construit et administré par des syndics
nommés par les juges de paix et financé par des prêts du secteur privé,
l’immeuble est municipalisé en 18423.

Marché Sainte-Anne, Montréal, 1839.


Source : James Duncan, artiste, estampe publiée dans Hochelaga Depicta, 1848.
Musée McCord, M15949.18

En 1843, Montréal est choisie comme capitale de la province du Canada.


La Ville loue alors à l’État le marché Sainte-Anne afin qu’il y installe son
Parlement ; le gouvernement entreprend des rénovations du bâtiment, en
y aménageant notamment une salle publique, des bureaux, la salle du
Conseil législatif, celle de l’Assemblée législative, ainsi que leurs biblio-
thèques respectives.

3. À propos de l’évolution du projet de marché et de sa construction, voir Alain Roy, Le


marché Sainte-Anne, le Parlement de Montréal et la formation d’un état moderne : un lieu
d’ échanges, des événements marquants, une époque charnière : étude historique, rapport
présenté à l’Institut d’histoire de l’Amérique française pour le ministère de la Culture
et des Communications du Québec, Direction de Montréal, 1999, 100 p. ; Idem, « La
réponse à l’incendie du Parlement de Montréal en 1849, fondement d’une nouvelle com-
munauté politique canadienne intégrée dans l’Empire britannique », Revue d’ histoire de
l’Amérique française, vol. 70, nos 1-2, 2016, p. 5-29, <[Link]/iderudit/1038287ar>.

178
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

Sir Charles Metcalfe à l’ouverture du Parlement à Montréal, 1845.


Source : Andrew Morris, artiste.
Bibliothèque et Archives Canada, no d’acc. 1990-481-1

À peine quelques années plus tard, le 25 avril 1849, le parlement est


détruit par les flammes4. Cette conflagration survient dans un contexte
de tension croissante entre réformistes et tories, concernant tant le « gou-
vernement responsable » que le rôle que devait jouer le gouverneur. Le
débat atteint son paroxysme avec la discussion, l’adoption et la sanction
d’une loi d’indemnisation aux victimes des rébellions de 1837-1838. Pour
certains, l’incendie est criminel alors que pour d’autres, il est accidentel.

État de la recherche
À la suite de la destruction du bâtiment, la Ville de Montréal fait ériger
un nouveau marché Sainte-Anne, qui sera démoli en 1901. Par la suite, la
mémoire du lieu s’estompe, aussi bien comme marché public que comme

4. Ibid.

179
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

siège du Parlement5. Ce n’est qu’au début des années 1980 que l’intérêt
pour ce site renaît, sous l’impulsion des archéologues qui y réalisent des
sondages6. Depuis les années 1990, ce bâtiment emblématique a fait l’objet
de plusieurs études, dont bon nombre restent inédites. Certaines ont porté
sur l’architecture, montrant un intérêt particulier pour le marché et le
canal voûté7. Elles ont mis l’accent sur l’originalité du complexe (notam-
ment l’imbrication particulière du canal), sur l’ancienneté et l’importance
du marché intérieur, et enfin sur les techniques de construction caracté-
ristiques des avancées technologiques de l’époque. Par contre, le projet
d’aménagement de la place D’Youville proposé au début des années 1990
pour la Ville de Montréal ne tenait pas compte du Parlement8. À l’ins-
tigation du ministère de la Culture et des Communications du Québec,
Alain Roy est chargé de proposer une nouvelle évaluation de l’impor-
tance historique du site et de sa valeur commémorative, évaluation dans
laquelle le Parlement occupera une place de choix. À partir d’un bilan
des connaissances, d’une collecte et d’une synthèse critique des sources
écrites et iconographiques qui s’y rapportent, il a notamment relevé les
informations relatives à l’aménagement des lieux9. Une dizaine d’années
plus tard, le site a été fouillé de façon plus systématique au cours de
trois campagnes, entre 2011 et 201710. Les archéologues ont porté leur
attention sur les vestiges du bâti et sur la culture matérielle11. Dans son

5. Alain Roy, Le marché Sainte-Anne, le parlement de Montréal et la formation d’un état


moderne […], op. cit.
6. Jean-Paul Salaün et Monique Villemaire, Rapport sur la fouille du marché Sainte-Anne,
place d’Youville, Montréal, 1980, Montréal, Ville de Montréal, Service de l’urbanisme,
1981, rapport inédit ; Société d’archéologie et de numismatique de Montréal, Relevé
de l’ancien collecteur, place d’Youville (BjFj-50), Montréal, 1990, inédit ; Idem, Fouilles
archéologiques place d’Youville (BjFj-04), Montréal, 1989, inédit.
7. Jacqueline Hallé et Société immobilière du patrimoine architectural de Montréal, La
place d’Youville – son histoire, s. l., SIMPA, 1990-1991, 35 p. ; Yves Bergeron, Les marchés
publics au Québec, Québec, Ministère des Affaires culturelles du Québec ; Anne-Marie
Balac, Évaluation patrimoniale : site archéologique du marché Sainte-Anne : place d’You-
ville, Montréal, Montréal, Ministère des Affaires culturelles, Direction générale du
patrimoine, Direction de Montréal, 1991.
8. Ibid.
9. Alain Roy, Le marché Sainte-Anne, le parlement de Montréal et la formation d’un état
moderne […], op. cit.
10. Il s’agit en fait de deux sondages (2010 et 2012) et de trois campagnes de fouilles (2011,
2013 et 2017).
11. Ethnoscop, Marché Sainte-Anne/Parlement du Canada-Uni, Montréal (BjFj-4), fouilles
archéologiques 2011, vol. I à V, 2012, rapport inédit ; Idem, Place d’Youville, site du
marché Sainte-Anne/Parlement du Canada-Uni (BjFj-04), 2012, fouilles archéolo-
giques complémentaires, 2013, rapport inédit ; Idem, Marché Sainte-Anne/Parlement du

180
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

rapport réalisé au cours de la période de fouilles, Isabelle Bouchard a


proposé une analyse architecturale. Outre une chronologie du lieu et une
typologie des édifices comparables, l’étude contient une description de
l’architecture illustrée qui se développe sur huit pages12. La description du
premier marché est celle qui apporte le plus de nouveauté, l’apport majeur
de l’auteure résidant dans la transcription, l’extraction et la traduction
des éléments significatifs issus du contrat de charpenterie de 183313. La
mise au jour des vestiges du marché et du parlement par les archéologues
a permis d’enrichir la connaissance portant sur cette architecture et ses
usages. Toutes ces découvertes, qui nourrissent la recherche fondamentale,
trouvent également des applications pratiques directes dans la revalorisa-
tion du lieu et les projets d’expansion du musée Pointe-à-Callière14.
Cet article présente le cadre méthodologique du volet numérique de l’étude
menée au sein du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal.
L’objectif de nos travaux est de proposer une restitution virtuelle du cadre
bâti du marché Sainte-Anne et du Parlement de la province du Canada,
en prenant en considération la dimension temporelle ainsi qu’en intégrant
et en confrontant les différents types de sources disponibles (textuelles,
iconographiques et matérielles). Les états restitués et les sources associées
sont réunis au sein d’un environnement numérique. Cet outil d’aide à
la recherche destiné à l’historien ou à l’archéologue peut également être
utilisé à des fins de médiation.

Canada-Uni, Montréal (BjFj-4), Campagne de fouilles de 2013, 2014, vol. I à IV, rapport
inédit.
12. Isabelle Bouchard, Analyse architecturale, rapport inédit, 2012.
13. BAnQ Vieux-Montréal, Greffe du notaire George Dorland Arnoldi, no 1785, le 13 juillet
1833.
14. Arkéos inc., Projet d’expansion de Pointe-à-Callière, musée d’archéologie et d’ histoire de
Montréal : phase I : inventaire archéologique exploratoire à l’emplacement des anciens cel-
liers du Marché Sainte-Anne (BjFj-04), 2011, rapport inédit ; Francis Lamothe, Louise
Pothier et Chantal Vignola, « Le marché Sainte-Anne : un lieu historique d’une impor-
tance capitale à Montréal », Bulletin de la Bibliothèque de l’Assemblée nationale, vol. 41,
no 1, 2012, p. 15-20 ; Atelier de développement territorial L’Enclume, Place d’Youville,
recherche documentaire préalable à l’ évaluation patrimoniale, rapport produit pour le
compte de la Ville de Montréal, mandat octroyé par la Division des quartiers culturels,
2014, rapport inédit.

181
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Les sources utiles à restitution du cadre bâti :


sources documentaires et vestiges archéologiques
De nombreuses sources utiles à la connaissance de ce cadre bâti sont
connues ; pourtant, des recherches en cours pourraient apporter des élé-
ments inédits, en particulier en ce qui concerne l’utilisation des lieux ‒ si
tel était le cas, la restitution de l’architecture pourrait aisément être mise
à jour15.
Parmi les sources documentaires connues, plusieurs sont contemporaines
du marché Sainte-Anne et témoignent de cette construction maintenant
disparue. Certaines sont particulièrement utiles à la restitution de son
cadre bâti. Trois contrats notariés témoignent de la proposition architec-
turale élaborée en 1832-1833 : le premier se rapporte à la maçonnerie et
couvre la construction simultanée du marché et du canal ; le deuxième
se rapporte au nivellement du sol et le troisième, à la charpente16. Ce
dernier est accompagné de documents techniques annotés et cotés (plans,
coupes et élévations). Ces documents graphiques et textuels, faisant plus
de 60 pages au total, nous permettent de connaître dans le détail les
caractéristiques du bâtiment projeté.
En dehors des sources documentaires, l’état final du bâtiment est éga-
lement connu grâce aux vestiges archéologiques conservés. Ces derniers
ont été mis à jour lors de plusieurs campagnes de fouilles menées sur le
site. Comme nous le verrons plus loin, les observations des archéologues
permettent d’identifier de nombreuses divergences entre le projet initial
décrit dans les contrats et le bâtiment effectivement construit.
La documentation relative à l’occupation des lieux (distribution des étals,
location de la salle de l’étage) durant la période du marché (1834-1844)
n’a pas été complètement recensée ni exploitée. Elle renseignerait davan-
tage sur les usages que sur le cadre bâti, mais permettrait peut-être d’ap-
porter des précisions sur certains aspects de l’aménagement de l’espace.
Par exemple, un rapport de John Ostell, rédigé en 1844 dans le cadre
de la restructuration des lieux, indique la répartition quantitative des

15. Ces recherches sont menées par Alain Roy et Joanne Burgess dans plusieurs dépôts
d’archives (Archives de la Ville de Montréal ‒ Juges de paix, Commission des mar-
chés ‒, chez les Sœurs grises, à Bibliothèque et Archives Canada, notamment le fonds
du Conseil exécutif, etc.).
16. BAnQ Vieux-Montréal, Greffe du notaire George Dorland Arnoldi, op. cit., no 13321/4,
le 14 juillet 1832 ; no 1413, le 29 septembre 1832 ; no 1785, le 13 juillet 1833.

182
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

Le plan du bâtiment au niveau des celliers, tel que projeté.


Source : N°1. New Market Montreal. Part of the Basement Plan,
annexe au contrat de charpenterie. BAnQ Vieux-Montréal,
Greffe du notaire G. Arnoldi, n°1785, le 13 juillet 1833.

étals, mais la localisation précise des marchands demeure pour le moment


inconnue17. Le croisement de cette source écrite avec les artefacts décou-
verts lors des fouilles, par exemple les articles du journal La Minerve qui
rapportent les modifications du bâtiment et de ses affectations en 1844,
pourrait permettre de préciser cette localisation des marchands. Bien
que leur existence soit mentionnée, les baux de location des étals durant
l’administration du marché par John Abbott (à partir d’août 1842) n’ont
pas encore été découverts, tout comme les contrats de location résultant
de l’utilisation de la salle de l’étage pour des activités mondaines, asso-
ciatives, culturelles ou politiques. Ces précieux documents, s’ils étaient
conservés et retrouvés, permettraient sans doute une restitution plus pré-
cise des aménagements de cet espace à des occasions particulières.

17. L’information provient d’un procès-verbal du conseil de ville en date du 29 février 1844.

183
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Pour accueillir le Parlement, le bâtiment de l’ancien marché Sainte-Anne


va subir quelques modifications, autorisées dès le premier contrat de
location, daté de mars 1844, et documentées par d’autres pièces d’ar-
chives18. Le journal La Minerve, alors réformiste, consigne les transfor-
mations apportées au bâtiment19. Cette publication livre de précieux
renseignements pour la restitution architecturale, évoquant notamment
l’emplacement des appartements et bureaux, des salles du Conseil ou
de l’Assemblée, ainsi que la présence de galeries destinées au public de
part et d’autre de ces espaces dans le plan prévu par l’architecte. Les
lieux sont également décrits par plusieurs auteurs, certains contempo-
rains, dont Newton Bosworth dans l’édition augmentée de son Hochelaga
Depicta20. Parallèlement à ces mentions textuelles, deux représentations
d’artistes dépeignent l’intérieur des deux chambres en 1844 et en 1848.
Ces tableaux d’Andrew Morris et de James Duncan donnent à voir des
plafonds voûtés, des murs lambrissés, des niches aménagées, des accès et
du mobilier21.
L’incendie du parlement est notamment relaté par la presse, qui accom-
pagne le récit d’illustrations du bâtiment en flammes ou ruiné. Ces
documents ont une dimension sensationnelle. Leur contribution dans le
domaine de la restitution du cadre bâti se limite à l’évaluation du degré
de destruction de celui-ci après l’incendie.
Les informations fournies par certains de ces documents sont parfois
contradictoires (cf. sections 2.2 et 2.4). Par ailleurs, les sources sont

18. Ce contrat de location (BAnQ Vieux-Montréal, Greffe du notaire J. Guy, no 304, le


14 mars 1844) est mentionné par Alain Roy, Le marché Sainte-Anne, le parlement de
Montréal et la formation d’un état moderne […], op. cit. p. 40. Depuis cette étude, plu-
sieurs autres documents comptables et juridiques ont été découverts par Alain Roy à
Bibliothèques et Archives Canada ; ils livrent des informations très utiles à la restitution
de cet état du bâti, comme les dimensions de chacune des pièces à créer, le nombre et le
statut des personnes qui vivront dans les appartements de fonction situés à l’intérieur
du bâtiment, etc.
19. Le journal La Minerve, conservé à BAnQ, a été numérisé et est accessible en ligne.
Par exemple, l’édition du 9 mai 1844, accessible à l’adresse [Link]/
ark :/52327/279491, donne de précieux renseignements quant à l’aménagement interne.
20. Newton Bosworth, Hochelaga Depicta : Or, a New Picture of Montreal Embracing the
Early History and Present State of the City and Island of Montreal, Montréal, William
Greig, 1848, p. 15-16. Le contenu de l’ouvrage numérisé est accessible en ligne au
https ://[Link]/details/cihm_01725.
21. Andrew Morris (artiste), Sir Charles Metcalfe à l’ouverture du Parlement à Montréal,
1845, Bibliothèque et Archives Canada (no 1990-481-1) ; James Duncan (artiste), The
House of Assembly, Montreal, v. 1848, Musée des beaux-arts du Canada (no 28066).

184
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

partiellement lacunaires et certains espaces ne sont pas documentés à


toutes les périodes de façon égale. En plus des méthodes traditionnelles
d’évaluation de la fiabilité des informations livrées par les sources, le
chercheur peut alors avoir recours à des outils numériques au cours des
processus de confrontation des sources et de restitution22.

Apport des outils numériques dans la recherche


sur la restitution d’un bâtiment disparu
Les technologies numériques fournissent de précieux outils dans la
recherche sur la restitution d’un bâtiment disparu. En effet, ils permettent
notamment de formaliser les multiples hypothèses relatives à un cadre bâti
disparu tout en intégrant les vestiges numérisés.

Formaliser des hypothèses relatives à un cadre bâti disparu


Au cours d’une recherche portant sur la restitution d’une architecture
disparue, il est nécessaire de formaliser des hypothèses. Cela peut être fait
au moyen d’une description, ou de représentations en deux dimensions
(plans, coupes, élévations) ou en trois dimensions (maquettes). La visua-
lisation en trois dimensions est la plus apte à rendre compte d’une archi-
tecture disparue dans le cadre du processus de recherche, car elle permet
de tester efficacement des hypothèses et d’écarter celles qui ne sont pas
valables sur le plan géométrique23. Par ailleurs, c’est le mode de représen-
tation dont le rendu est le plus fidèle à celui d’une architecture construite.
Dans le domaine de l’élaboration de maquettes, le recours aux outils
numériques offre des avantages indéniables ; ils permettent notamment de
produire rapidement des maquettes virtuelles, plus aisément modifiables
que les maquettes matérielles. Ils autorisent par ailleurs l’intégration de

22. Il existe une méthodologie adaptée à l’analyse de la fiabilité des sources dans le cadre
d’une restitution d’un cadre bâti disparu utilisant les outils numériques. Voir Stefani
Chiara, Maquettes numériques spatio-temporelles d’ édifices patrimoniaux : modélisation de
la dimension temporelle et multi-restitutions d’ édifices, Thèse de doctorat (arts et métiers),
ParisTech, 2010, 191 p ; Anna Thirion, « La plaque de l’abbé Grégoire et l’ancienne
“tribune” de Cuxa : évaluer l’incertitude dans la maquette patrimoniale », Cahiers de
Saint-Michel-de-Cuxa, vol. 45, p. 175-187.
23. Mathieu Rocheleau, « La modélisation 3D comme méthode de recherche en sciences
historiques », dans Actes du 10e Colloque international étudiant du Département d’ histoire
de l’Université Laval, Québec, Artefact, 2011, p. 245-265.

185
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

la quatrième dimension, c’est-à-dire le temps, dans la modélisation. Il est


donc possible de visualiser l’évolution du bâti au fil des époques24.

Les possibilités offertes par la modélisation paramétrique


Il existe plusieurs façons de rendre compte virtuellement d’une archi-
tecture disparue ; celle que nous présentons ici porte le nom de modèle
paramétrique25. Le modèle qualifie la maquette architecturale numérique,
qui formalise la façon dont le chercheur conçoit la morphologie du bâti
(aux diverses époques prises en considération) à la suite de l’examen des
sources disponibles en un temps T de la recherche. Le modèle est dit
paramétrique, car les objets qui le composent (les éléments architecturaux)
sont décrits dans un langage interprétable par l’ordinateur et font appel
à des paramètres. Dans le cas qui nous occupe, les paramètres sont par
exemple les positions, dimensions et matériaux de divers composants
architecturaux, ainsi que l’année d’apparition et l’année de disparition de
l’élément. Les valeurs associées à ces paramètres sont stockées dans une
base de données et le modèle est généré conformément à ces valeurs, une
méthode qui offre plusieurs possibilités.
Il est d’abord possible de modifier aisément le modèle, de façon à pouvoir
le mettre à jour au fil de la recherche et des campagnes de fouilles, ou
lorsque de nouvelles sources documentaires deviennent disponibles. Par
exemple, à la suite de l’examen de sources documentaires, si on estime
dans un premier temps que les fenêtres d’une façade mesuraient trois
pieds de largeur et que la mise au jour des vestiges indique qu’elles en
faisaient plutôt cinq, il suffit de modifier une seule et unique valeur dans
la base de données. Tous les composants de la maquette représentant le
bâtiment (façades, planchers, toitures, petits bois, etc.) sont automatique-
ment redimensionnés ou repositionnés. Cette plasticité permet d’apporter
des modifications à la configuration des maquettes aussi souvent que
nécessaire afin de représenter, le plus précisément possible, un cadre bâti
disparu.

24. Stefani Chiara, Maquettes numériques spatio-temporelles d’ édifices patrimoniaux […],


op. cit.
25. Les termes sont définis dans la suite du corps de texte ; pour aller plus loin, se référer
à Nathalie Charbonneau, Léon Robichaud et Joanne Burgess, « Le modèle numé-
rique 4D : un outil de diffusion et de communication au service de l’historien », Revue
de la Société historique du Canada, nouvelle série, vol. 25, no 2, p. 233-363.

186
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

Il est également possible de représenter la multiplicité des hypothèses


concurrentes. Comme on le sait, il arrive que diverses sources docu-
mentaires contiennent des informations contradictoires. Le recours à la
modélisation paramétrique permet de modéliser parallèlement plusieurs
configurations, à des fins de comparaison. Il est donc possible de visua-
liser alternativement diverses hypothèses de restitution. La pertinence
des hypothèses retenues en raison de leur validité sur le plan géométrique
pourra ultérieurement être réévaluée en fonction d’autres critères (tels que
les usages des lieux, les coutumes de l’époque, etc.). Par exemple, parmi
les sources iconographiques illustrant l’état initial du bâtiment, deux
représentations décrivent de façon divergente l’accès de la façade ouest.
Sur une œuvre d’artiste datant de 183926, on retrouve un escalier de part
et d’autre de ce qui pourrait être un orifice vers le canal voûté. Cependant,
sur le plan du projet d’architecture daté de 1832, on retrouve un grand
escalier couvrant la même largeur que la fenestration. La méthode de
modélisation paramétrique utilisée nous a permis de formaliser ces deux
hypothèses au sein du même modèle, à des fins de comparaison. Dans
ce cas, la méthode ne permet pas d’attribuer un niveau de certitude plus
élevé à l’une des hypothèses, mais bien de confirmer que les deux hypo-
thèses sont plausibles sur le plan géométrique.

Deux hypothèses de restitution de la façade ouest.


Source : Image réalisée par Anna Thirion et Nathalie Charbonneau.

26. James Duncan (artiste), St. Ann’s Market, Montreal, 1839, Musée McCord
(no M15949.18).

187
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Par ailleurs, il est possible d’avoir recours à des filtres pour obtenir un
affichage sélectif en fonction des critères choisis27. Ainsi, il est possible
d’élaborer des fonctionnalités permettant d’afficher l’état des lieux à dif-
férentes époques, de montrer indépendamment chaque étage du bâtiment,
ou encore de mettre en évidence les aires du bâtiment en fonction de leur
usage. Ces fonctionnalités pourront amener la personne consultant le
modèle à mieux comprendre la morphologie du bâti dans son ensemble,
ainsi que son évolution.
Enfin, il est également possible de documenter le modèle scientifique,
comme le propose Mathieu Rocheleau28. En effet, il est primordial de
répertorier et de mettre en relation tout ce qui nous permet d’affirmer
(ou de supposer) que la morphologie du bâti était telle que nous la repré-
sentons. Afin de documenter les hypothèses de restitution, deux axes
complémentaires se dessinent. D’une part, il est possible de rattacher le
modèle numérique aux sources documentaires iconographiques sur les-
quelles reposent les hypothèses formalisées29. D’autre part, il est possible
d’insérer dans le modèle la volumétrie des vestiges mis au jour durant les
campagnes de fouilles afin de confronter hypothèses et réalités.

Numériser les fouilles et isoler les vestiges du bâtiment


En matière de restitution architecturale, les sources matérielles, qui
consistent en des vestiges ou traces in situ, et en des fragments architec-
turaux épars ou remployés, constituent la source par excellence. Dans le
cadre de fouilles archéologiques, il est devenu fréquent d’avoir recours à
la numérisation 3D pour conserver une trace pérenne de la configuration
du terrain et des vestiges mis au jour, comme ce fut le cas à propos des
excavations réalisées lors des trois campagnes de fouilles menées sur le
site du marché Sainte-Anne entre 2011 et 2013. Le terrain des fouilles a

27. Bien que la possibilité d’avoir recours à des filtres ne soit pas exclusive à la modélisation
paramétrique et que d’autres technologies numériques la permettent, il s’agit d’un outil
d’analyse indéniable.
28. Mathieu Rocheleau, La modélisation 3D comme méthode de recherche en sciences histo-
riques, op. cit..
29. Les attributs des sources documentaires iconographiques peuvent être consignés dans
la base de données et les images correspondantes peuvent être rattachées au modèle
par le biais de positions de caméra qui amènent l’utilisateur à observer un point de vue
semblable à celui présenté sur le document iconographique.

188
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

fait l’objet de numérisations à l’aide d’un scanneur laser30 et à l’issue des


travaux, les parcelles fouillées ont été remblayées. Ces relevés sont donc
très précieux puisqu’ils nous permettent de disposer d’une reproduction
numérique des vestiges en trois dimensions, à échelle réelle. Les fichiers
de numérisation constituent des documents utiles pour la réalisation
d’une proposition de reconstitution du bâtiment détruit. Pourtant, ils
ne peuvent pas être utilisés tels quels. En effet, le scanneur ne numérise
pas seulement les vestiges archéologiques, mais l’ensemble du terrain des
fouilles. Il est donc nécessaire, pour pouvoir utiliser les fichiers résultant
de la numérisation, d’en extraire les vestiges, et de caractériser les périodes
auxquelles ils appartiennent.

Superposition du nuage de points et de la modélisation 3D.


Source : Nuage de points produit par IScan pour Pointe-à-Callière.
Image réalisée par Anna Thirion et Nathalie Charbonneau.

En ouvrant ces fichiers avec des logiciels spécialisés, il est possible de sélec-
tionner des parties, de les supprimer, ou de les déplacer sur des calques.
Ces calques, tout comme des feuilles transparentes superposées les unes
sur les autres, peuvent contenir des portions du fichier et permettent de
les afficher ou de les masquer. En utilisant ce principe, un découpage fin a
été réalisé pour isoler les vestiges du bâtiment du marché et du parlement.
Les résultats des numérisations laser correspondant aux deux campagnes
de fouilles ont été importés dans un même fichier et alignés. Rien n’a été

30. Les fouilles de 2011-2013 ont été menées à la demande du musée Pointe-à-Callière par
Ethnoscop. La numérisation a été effectuée par l’entreprise iScan. Pour en savoir plus
concernant le relevé laser appliqué à l’archéologie, consultez les travaux d’Alain Fuchs.
Alain Fuchs, Outils numériques pour le relevé architectural et la restitution archéologique,
thèse de doctorat (sciences de l’architecture), Université Henri Poincaré – Nancy I,
2006. 252 p.

189
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

supprimé des fichiers originaux ; les éléments non essentiels à la compré-


hension de la dimension archéologique du site ont été déplacés sur des
calques particuliers. Parmi ceux sur lesquels figurent les éléments essen-
tiels à la compréhension, trois groupes principaux se dégagent. Le premier
rassemble tout ce qui est en rapport avec le processus de fouille lui-même
(archéologues, vérins soutenant les parois des parcelles fouillées, rampes
d’accès aux parcelles, etc.). Tout ce qui constituait le remblai, pouvant
être utile à la compréhension du site par les archéologues, mais ne faisant
pas partie des vestiges construits à proprement parler, constitue le deu-
xième groupe (subdivisé par unité de remblai). Enfin, le troisième groupe
concerne les vestiges construits. Au sein de ceux-ci, tout ce qui peut faire
sens pour l’interprétation architecturale a été isolé individuellement sur
différents calques (ruptures de maçonneries, encadrements d’ouvertures,
etc.). Une fois les différentes portions des vestiges isolées, il est possible
de les mettre en relation avec les sources documentaires textuelles ou
iconographiques, au sein de l’environnement numérique.

Le nuage de points des vestiges isolés.


Source : Nuage de points produit par IScan pour Pointe-à-Callière.
Image réalisée par Anna Thirion.

Faire coexister des informations issues de sources de nature


différente au sein de l’environnement numérique
Dans le cadre de l’étude des sources relatives au marché Sainte-Anne, les
informations issues des documents techniques du projet de construction

190
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

ont été formalisées en trois dimensions31. Cette modélisation (représentée


dans l’illustration des deux hypothèses de restitution de la façade ouest,
ci-dessus) a permis de visualiser le bâtiment tel qu’il était projeté.
Les vestiges découverts in situ témoignent de l’architecture mise en œuvre
au départ, puis modifiée au fil du temps. L’insertion de la réplique vir-
tuelle des vestiges au sein du modèle paramétrique a mis en exergue les
différences entre le projet initial et le bâtiment construit. Certaines de ces
différences sont décrites par d’autres sources et avaient été observées par
les archéologues, comme les ouvertures bouchées des celliers, qui n’ont
vraisemblablement jamais été fonctionnelles, et qui correspondraient au
nivellement du terrain et au rehaussement de la rue des Enfants Trouvés32.
Ainsi, les vestiges conservés, pourtant hauts de quatorze pieds et demi,
correspondent en fait à la partie qui se trouvait en dessous du niveau de
la chaussée. D’autres modifications non recensées avaient également pu
être constatées par les archéologues, comme l’absence d’escaliers ou de
cloisons intermédiaires au sein des vestiges, ce qui semble indiquer que
ces dispositifs étaient faits de bois, hypothèse confortée par le détail du
contrat de charpente de 183333. Enfin, d’autres encadrements, niches et
fenêtres, se trouvent dans les portions de mur conservées.
D’autres différences entre les sources documentaires et les vestiges
n’avaient pas été constatées auparavant ou n’avaient pas été complète-
ment interprétées. Parmi celles-ci, on compte la présence de piliers de
faible hauteur, qualifiés de contreforts dans les rapports de fouilles. Un
contrefort est un élément architectural destiné à épauler un mur ; or, les
archéologues avaient déjà remarqué que les piliers associés au marché, pla-
qués contre les parois et peu profonds, ne pouvaient pas soutenir les murs
correctement34. En mettant en regard les vestiges numérisés, la modélisa-
tion 3D des plans et les coupes du projet initial, et le cahier des charges

31. Ces documents techniques sont des plans, des coupes et des élévations attachés au
marché de construction. BAnQ Vieux-Montréal, Greffe du notaire George Dorland
Arnoldi, op. cit., no 1785, le 13 juillet 1833.
32. Ibid., no 1413, le 29 septembre 1832.
33. Ce contrat indique qu’il était prévu que les parois des celliers soient faites en planches,
tout comme les marches des celliers et leurs portes (traduction d’Isabelle Bouchard,
Analyse architecturale, op. cit., p. 24).
34. Ethnoscop, Marché Sainte-Anne/Parlement du Canada-Uni, Montréal (BjFj-4), fouilles
archéologiques 2011, op. cit., vol. I. p. 45.

191
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

inclus dans le contrat de maçonnerie de 183235, il semblerait qu’on puisse


comprendre les massifs retrouvés comme une synthèse de deux inten-
tions constructives différentes. En effet, le cahier des charges mentionne
le projet d’établir « 44 contreforts de deux pieds d’épaisseur, saillant de
deux pieds dans le cellier [donc de section carrée] commençant au même
niveau que les autres murs de l’égout et devant être bien liés et acheminés
avec les autres murs jusqu’à la naissance de l’arc de l’égout d’où les contre-
forts doivent être diminués et arriver au ras du sommet des murs36 ». Le
texte précise que les contreforts sont situés de part et d’autre de l’égout
seulement, ils servent à épauler sa voûte. Or, les documents graphiques
contemporains ne représentent pas de contreforts. Par ailleurs, sur ces
mêmes plans et coupes, les parties réalisées en bois ont été ajoutées, en lien
avec la proposition faite par les charpentiers et ferronniers. Elles montrent
une aberration dans le support des solives des celliers. Les solives sont des
pièces de charpente qui soutiennent les planchers de l’étage supérieur et
prennent généralement appui sur les murs ou sur les poutres. Sur la coupe,
du côté du canal, les solives reposent sur un petit rebord de trois pouces
environ, alors que du côté du mur extérieur, elles ne reposent sur rien et
« flottent » comme par miracle. En insérant la coupe du bâtiment projeté
dans la volumétrie des vestiges numérisés, la hauteur des piliers les mieux
conservés correspond avec l’emplacement des planchers sur le document
dessiné. Ainsi, notre compréhension de ces piliers est la suivante. Lors de
la construction, il se serait avéré inutile de contreforter la voûte du canal,
car sa poussée pouvait être supportée par ses murs latéraux dont la partie
des étages supérieurs « fait pinacle » et sur l’extrados de laquelle il n’y a pas
de niveau plancher immédiat. En revanche, les constructeurs se seraient
inspirés de l’idée des contreforts en construisant des piliers de section
carrée des deux côtés des celliers (et non seulement du côté de l’égout)
pour supporter les solives. Ces éléments arrivent donc à la hauteur des
solives, mais leur maçonnerie n’est pas engagée dans celle du canal voûté.

35. Le contrat de maçonnerie conclu entre Vital Gibau et les trustees du marché est daté du
14 juillet 1832 et conservé à BAnQ Vieux-Montréal, Greffe du notaire George Dorland
Arnoldi, op. cit., no 1332 1/4.
36. Ibid., p.37 : « 44 counter forts 2 feet in thickness / projecting 2 feet into the cellar com-
mencing / with the same level as the other walls of the sewer / and to be well bonded
into and carried up / with the other walls to the springing of the / arch of the sewer
from whence the / counterforts are to be diminished and / finish flush with the top of
the walls. » Notre traduction.

192
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

Superposition du nuage de points et de la modélisation 3D.


Source : Nuage de points produit par IScan pour Pointe-à-Callière. Image réalisée
par Anna Thirion et Nathalie Charbonneau.

Comme le démontrent ces exemples issus de la recherche en cours, les


outils numériques offrent de nombreuses possibilités pour étoffer un
processus d’investigation portant sur un bâtiment disparu ; il est pos-
sible d’élaborer un modèle paramétrique, de numériser des vestiges, et de
réunir bâtiments et vestiges virtuels au sein d’un même environnement
numérique. L’historien ou l’archéologue peut y trouver un support pour
la formalisation d’hypothèses, pour la discussion et pour la confronta-
tion de sources de nature différente. Cette coexistence des informations
permet dans tous les cas d’enrichir le questionnement et parfois même de
résoudre des problèmes formels relatifs au cadre bâti.

L’environnement numérique et les artefacts


Dans le domaine de l’histoire et de l’archéologie d’une architecture, les
outils numériques permettent également de prendre en compte la culture
matérielle. Les artefacts retrouvés lors des fouilles du site du marché
Sainte-Anne et du parlement ont permis de mener quelques expérimen-
tations.

Les artefacts
Certains groupes d’artefacts découverts au cours des fouilles sont utiles
à une localisation des usages au sein des bâtiments au fil des époques.
En effet, en fonction de la couche stratigraphique dans laquelle ils ont
été découverts, il est possible de les rattacher à une période. Par ailleurs,

193
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

la présence d’un grand nombre d’objets dans certaines zones précises a


permis de mettre en évidence des usages jusqu’alors inconnus à partir des
seules sources iconographiques ou textuelles. Par exemple, une importante
collection de vaisselle délicate, découverte au sein de l’une des parcelles
dans la couche de l’incendie du parlement (1849), a permis aux archéo-
logues de supposer l’existence d’un service parlementaire, ce qui pose
la question des usages de l’espace correspondant37. À ce sujet, Antoine
Gérin-Lajoie évoque la possible existence d’une ou plusieurs buvettes
offrant verres de vin et rafraîchissements38. Cependant, la vaisselle
retrouvée ressemble plutôt à un service fait pour se restaurer. Les archéo-
logues font l’hypothèse de potentielles cuisines ou lieux d’entrepôts de
cette vaisselle à cet emplacement. Il pourrait s’agir de la vaisselle associée
aux appartements des officiels qui résident in situ, ou d’un service utilisé
pour des réceptions.
Ainsi, la culture matérielle peut éclairer l’histoire de l’architecture. Elle
nous informe sur les modes de vie, quotidienne et publique (marché) ou
institutionnelle (Parlement). Enfin, la localisation des usages au sein du
bâtiment permet, de surcroît, d’aborder d’autres questions liées à la pré-
sence humaine et à son activité.

Acquisition numérique des objets


Certains objets qui présentent un intérêt du point de vue de l’histoire des
lieux ont été numérisés afin de les replacer dans leur contexte archéolo-
gique et de documenter la maquette numérique. C’est le cas, par exemple,
d’une pipe en céramique qui évoque les fumoirs aménagés à l’intérieur
du parlement39. Son fourneau porte un décor anthropomorphe très en
vogue à cette époque. La période présumée de production de cet objet,
soit les années 1840, correspond à la naissance de l’industrie pipière

37. Ethnoscop, Marché Sainte-Anne/Parlement du Canada-Uni, Montréal (BjFj-4), fouilles


archéologiques 2011, op. cit., vol. I. p.56-57 et p.62.
38. Antoine Gérin-Lajoie, « Jean Rivard économiste », Le foyer canadien : recueil littéraire et
historique, vol. 2, Québec, Bureaux du Foyer canadien, 1864, p. 229. Nous remercions
Alain Roy, qui a attiré notre attention sur ce passage.
39. À ce sujet, le récit littéraire d’Antoine Gérin-Lajoie relate comment « [l]e seul recours
offert aux membres contre l’ennui des longs débats, c’est le comité de la pipe, où chacun
peut, tout en fumant et en se promenant de long en large, dire sans cérémonie sa façon
de penser. Sans le comité de la pipe, la vie parlementaire serait insupportable à plusieurs
d’entre nous ». Loc. cit.

194
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

Restitution d’un modèle de pipe réalisée par photogrammétrie.


Source : Image réalisée par Anna Thirion.

canadienne40. Ainsi, l’intérêt de cet objet pour l’historien est multiple :


il témoigne de l’un des usages du bâtiment, il est caractéristique à la fois
des modes de vie et des goûts de l’époque, et enfin, il est contemporain
du développement d’une industrie locale.
Ces objets ont été numérisés en utilisant un procédé appelé photogram-
métrie41. Basée sur un principe inspiré de la vision humaine, cette tech-
nique consiste en l’acquisition numérique de plusieurs photographies du
même objet, prises à partir de points de vue différents. Jusqu’à 200 images
sont parfois nécessaires pour rendre compte de la complexité d’un objet.
Un logiciel recherche alors les points identiques entre les images et, après
calcul, géoréférence les images et localise tous ces points communs dans

40. Mario Savard et Pierre Drouin, Les pipes à fumer de Place-Royale, série Dossiers, no 67,
Québec, Publications du Québec, 2000 (coll. Patrimoines).
41. Pour une définition plus développée, consulter Jean-Paul Saint Aubin, « Archéologie
(traitement et interprétation) : la photogrammétrie architecturale », Encyclopædia Uni-
versalis, <[Link]/encyclopedie/archeologie-traitement-et-interpreta-
tion-la-photogrammetrie-architecturale> (consulté en ligne le 24 août 2016).

195
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

l’espace42. Puis, ce « nuage de points » est maillé, ce qui signifie que les
points sont reliés pour former une surface, empreinte virtuelle, copie
conforme de l’objet.

Le potentiel de l’insertion d’une réplique virtuelle de l’artefact


dans l’environnement numérique
Les objets 3D obtenus en appliquant le processus décrit précédemment
peuvent être importés dans un environnement numérique. Cette insertion
permet à l’utilisateur de manipuler les artefacts numérisés, dans l’espace
virtuel, pour en observer les différentes facettes. Il est en outre possible
d’associer à l’artefact une série de documents apportant des précisions,
par exemple sur la nature de l’objet, son procédé de fabrication ou ses
contextes d’utilisation. Ces fonctionnalités peuvent être utilisées à des fins
de médiation. Par ailleurs, il est possible de replacer l’objet 3D au sein du
terrain des fouilles numérisé, ce qui pourrait conduire, dans l’avenir, au
développement d’outils dédiés à l’archéologue. Ainsi, on peut envisager
une plate-forme de gestion des fouilles, voire d’analyse des résultats (à la
fois statistique et géographique avec une localisation des objets suivant le
carroyage et la stratigraphie fine)43.

La pipe localisée au sein du nuage de points des fouilles.


Source : Nuage de points produit par IScan pour Pointe-à-Callière.
Image réalisée par Anna Thirion et Nathalie Charbonneau.

42. Le géoréférencement des images est un processus permettant de replacer dans l’espace
les photographies par rapport au point de vue de l’observateur.
43. C’est l’objectif du projet Explorer et analyser les grandes collections archéologiques : vers
de nouveaux outils intégrés en géomatique et en modélisation 3D, amorcé en 2018, sous
la direction de Pointe-à-Callière et en collaboration avec le Laboratoire d’histoire et de
patrimoine de Montréal et l’Université de Sherbrooke.

196
| Le recours aux technologies numériques pour l’étude de contenus

En dehors de ces éventuelles applications, la disposition des objets 3D au


sein de la maquette numérique du bâtiment peut permettre de visualiser
la spatialisation des usages. En effet, différents types d’artefacts ont été
retrouvés dans la couche stratigraphique correspondant à l’incendie du
parlement44. Les nombreux livres témoignent par exemple de la présence,
dans le corps central du bâtiment, des bibliothèques de l’Assemblée et du
Conseil mentionnées dans les sources textuelles. D’autres objets, dont la
découverte était inattendue, ouvrent de nouvelles hypothèses quant aux
usages affectés à ce corps central. C’est le cas de l’abondante collection
de faïence déjà évoquée, potentiellement liée à la présence de cuisines ou
de salles à manger dans cet espace, ou d’un lieu d’entrepôt de la vais-
selle parlementaire. Ces artefacts pourraient être numérisés et associés au
modèle numérique afin de proposer une géographie des usages au sein de
cette architecture.

Conclusion
Afin de contribuer au développement d’une compréhension globale du
bâtiment et à l’étude de ses caractéristiques, nous travaillons en parallèle
à trois échelles distinctes, soit celles du site, du composant architectural
et de l’artefact. Nous avons cherché à mettre à contribution la modéli-
sation paramétrique ainsi que les fichiers produits par numérisation 3D
pour développer un outil d’aide à la recherche destiné à l’historien ou à
l’archéologue. Le mandat de cet outil est de contribuer à l’avancement de
l’état des connaissances se rapportant à un patrimoine bâti.
Le modèle numérique ne sert pas ici uniquement à représenter l’aspect
du site, mais bien à mettre en exergue les corrélations et les dissonances
existant entre les sources documentaires et les sources matérielles. Ainsi,
les vestiges numérisés ont été complètement intégrés au processus de
recherche et directement inclus dans l’environnement numérique d’une
façon novatrice. Le modèle numérique permet de visualiser l’évolution de
la morphologie d’un cadre bâti, de confronter des sources documentaires
divergentes, de comparer dans leur tridimensionnalité les hypothèses de

44. À ce propos, voir par exemple Pointe-à-Callière, Le plus important site de fouilles archéo-
logiques au Québec dévoile des objets remarquables, 2017, <https ://[Link]/fr/
medias/communiques-de-presse/le-plus-important-site-de-fouilles-archeologiques-au-
quebec-devoile-des-objets-remarquables> (consulté en ligne le 6 novembre 2018).

197
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

restitution résultantes et de formaliser des hypothèses quant à l’usage des


lieux. Le modèle oblige enfin à développer des hypothèses pour combler
les lacunes des sources ; la nécessité de représenter chacune des parties du
bâtiment soulève des questions qui auraient pu être négligées en utilisant
d’autres modes de recherche. En ce sens, le mandat de l’environnement
numérique est de contribuer à étoffer le processus de réflexion des cher-
cheurs.
Le recours à cette méthodologie permet déjà, à ce stade de l’étude, de
renouveler les questionnements liés à la morphologie du cadre bâti de l’an-
cien marché et parlement en formalisant de nouvelles hypothèses : type et
nombre des escaliers de l’entrée ouest, correspondance entre les vestiges
découverts et les sources documentaires, usage possible des structures ver-
ticales en tant que piliers soutenant les planchers de bois des celliers, etc.
La numérisation de quelques artefacts et leur intégration au processus de
recherche ont permis d’expérimenter de nouvelles applications des outils
numériques dans le cadre d’une telle étude. Parmi ces développements
potentiels, on compte la possibilité d’associer aux objets 3D des sources
documentaires, de visualiser la spatialisation des usages du bâtiment, et
enfin, de développer un outil de gestion des fouilles.

Nathalie Charbonneau, chercheure collaboratrice au sein du Labo-


ratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal, se spécialise dans
l’application des technologies numériques pour la documentation
du patrimoine bâti. Ses champs de compétence sont la modélisation
paramétrique, la programmation d’environnements 3D/4D interactifs,
le traitement d’images et les bases de données.

Anna Thirion est spécialiste de la restitution du patrimoine disparu


sous la forme de maquettes numériques. Ses travaux ont fait d’elle une
lauréate du prix de Champreux de la Société archéologique du Midi
de la France. Dans le cadre de son postdoctorat au sein du Laboratoire
d’histoire et de patrimoine de Montréal, elle a travaillé sur le projet du
marché Sainte-Anne et du Parlement du Canada-Uni.

198
Technologies numériques 3D
et patrimoine, quels enjeux
pour demain ?

Robert Vergnieux

Le domaine de la recherche sur le patrimoine offre de très nombreux


champs expérimentaux pour les innovations technologiques. Entre
recherche et valorisation, le patrimoine de demain dispose d’atouts excep-
tionnels que présentent les technologies du numérique. Dès 1996, il était
déjà possible, par exemple, de faire visiter en virtuel la grotte Cosquer,
dont les parois gravées se situaient au-delà d’un siphon immergé de plus
de 100 mètres de long, infranchissable pour des non-spécialistes1. Les
études des grottes ornées ont été bouleversées par l’arrivée des scanneurs
laser 3D qui fournissent aux préhistoriens la volumétrie des cavités avec
l’implantation des gravures2. Les recherches sur le patrimoine bénéficient
régulièrement des avancées technologiques. Plus récemment, l’utilisa-
tion des drones, qui se banalise sur les chantiers archéologiques, et les
développements de la photogrammétrie ont permis d’enregistrer en 3D,
avec une grande précision, aussi bien des objets archéologiques que des

1. Béatrice Brillault et Guillaume Thibault, « Relevés laser et images de synthèse pour le


patrimoine : modélisation numérique de la grotte Cosquer à Marseille et du sanctuaire
d’Athéna à Delphes », dans Innovation et technologie au service du patrimoine de l’ huma-
nité, actes du colloque organisé par Admitech en collaboration avec l’UNESCO, Paris,
1996, Admitech et UNESCO, p. 379-384.
2. Ces technologies ont connu des développements spectaculaires puisque dopées par les
milieux industriels qui en ont eu besoin pour la numérisation rétroactive 3D des bâtis
des centrales nucléaires. Voir Guillaume Thibault et Philippe Martinez, « La modélisa-
tion au plus près du réel », dans Jean-François Bommelaer (dir.), Marmaria : le sanctuaire
d’Athéna à Delphes, Athènes, École française ; Paris, De Boccard, 1997, p. 110-123.

199
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

sites grandioses3. De même, l’accès aux appareils de tomographie permet


maintenant d’étudier des momies antiques sans avoir à les autopsier. L’in-
telligence artificielle, après avoir connu des expériences pionnières en
archéologie au milieu des années 19804, trouve actuellement un nouvel
élan, en particulier pour ce qui est du Web sémantique5.
Ce sont autant de nouvelles techniques qui, par les possibilités qu’elles
offrent, contribuent non seulement à l’accroissement de nos connaissances
sur le patrimoine, mais aussi à sa valorisation, car les images produites
dans ces contextes sont fort appréciées par le grand public.
Des appels à projets, régionaux, nationaux ou européens, sont ainsi régu-
lièrement ouverts en présentant deux aspects : patrimoine d’un côté et
innovation technologique de l’autre. Lors de chaque projet pluridisci-
plinaire, il est fondamental d’expliciter la nature des livrables attendus
définissant la répartition scientifique entre archéologie et technologie.
Pouvoir produire sur les deux versants est une façon de rester en cohérence
avec les engagements financiers, d’une part, et les objectifs scientifiques,
d’autre part, puisque les résultats sont valorisables dans les deux disci-
plines. Cependant, dans les appels à projets, l’obligation d’innover tech-
nologiquement empêche parfois les archéologues de déposer un dossier.
Innover technologiquement participe en fait à d’autres métiers que ceux
de l’étude du patrimoine. Certes, les archéologues sont souvent intégrés
ponctuellement dans les projets innovants pour en valider les contenus
patrimoniaux. Cependant, des projets propres à l’archéologie, sans inno-
vations technologiques, sont rarement financés. C’est ainsi que, malheu-
reusement, l’archéologie est parfois réduite à un champ d’expérimentation
pour l’innovation technologique. Une autre difficulté pour l’archéologue
consiste à ne pas se laisser emporter par le bluff technologique6. Nous

3. Par exemple : Mehdi Chayani, Sabah Ferdi et Robert Vergnieux, « Du relevé pho-
togrammétrique à l’usage du BIM : étude et restitution de la basilique Sainte-Salsa
(Tipasa/Algérie) », dans Robert Vergnieux et Caroline Delevoie, Actes du Colloque Vir-
tual Retrospect 2013, Bordeaux, Ausonius, p. 25-33 ; Markus Schlicht et collaborateurs,
« Polychromie médiévale et photogrammétrie 3D : la restitution des couleurs d’origine
d’un ange du Portail Royal (vers 1250) de la cathédrale de Bordeaux », ibid, p. 63–71.
4. Sur ces recherches pionnières, voir Jean-Claude Gardin et collaborateurs, Systèmes
experts et sciences humaines : le cas de l’archéologie, Paris, Eyrolles, 1987, 269 p.
5. Voir Alexandre Monnin, « Ontologie (s) : de la métaphysique au Web en passant par
l’intelligence artificielle », La Lettre de l’INSHS, no 27, 2014, p. 35-38.
6. Jacques Ellul, Le bluff technologique, Paris, Hachette, 1988, 748 p.

200
 | Technologies numériques 3D et patrimoine, quels enjeux pour demain ?

pouvons évoquer à cet égard le nombre important de thèses7 issues des


milieux informatiques qui traitent de l’assemblage virtuel 3D de tessons
de céramique, symbole de l’archéologie, alors que les archéologues n’ont
absolument rien à faire de tels développements, même si le problème
informatique est intéressant en soi8. Pour l’archéologie, les nouvelles
technologies ne sont pertinentes que dans la mesure où elles permettent
l’acquisition numérique 3D d’éléments du patrimoine en vue d’un enre-
gistrement de qualité compatible avec les usages que l’on souhaite en faire.
Ou bien de restituer des ensembles ou portions du patrimoine aujourd’hui
disparus, ce qui correspond à des problématiques spécifiquement archéo-
logiques et non pas informatiques. Les objectifs scientifiques de l’archéo-
logue conditionnent les usages technologiques employés et l’idée même
de sous-traiter la méthodologie 3D est un non-sens. L’informaticien ne
peut pas se substituer à l’archéologue et, de même, ce dernier ne peut pas
se substituer à l’informaticien. Le laboratoire bordelais Archéovision met
au service des responsables de programmes de recherche en archéologie
des compétences informatiques 3D pour répondre à cette difficulté. La
composante informatique est mise au service des objectifs archéologiques.
C’est à ce prix qu’il devient possible d’accroître nos connaissances sur les
mondes anciens.
Fort de premières collaborations avec les milieux industriels, dès le milieu
des années 1980, nous avons été aguerris à ces difficultés et avons pu très
tôt nous engager sur de réels objectifs complémentaires, technologiques
d’une part et archéologiques d’autre part. Nous avons eu la chance de
pouvoir concilier sur une trentaine d’années nos objectifs archéologiques
avec des innovations technologiques dans le cadre de projets financés9.
À titre d’exemple, nous évoquerons ci-dessous une recherche qui portait
sur la révolution religieuse menée par Amenhotep IV (Akhenaton) au

7. Par exemple : Calin Neamtu et collaborateurs, « Using Reverse Enginneering In


Archaeology : Ceramic Pottery Reconstruction », Journal of Automation, Mobile Robotics
and Intelligent Systems, vol. 6 no 2, 2012, p. 55–59.
8. Numériser des millions de tessons est non seulement irréaliste, mais aussi totalement
inutile. Les comptages statistiques des fragments de céramiques suffisent à caractériser
les couches archéologiques. Les proximités archéologiques des tessons sont suffisantes
pour effectuer les rapprochements sans avoir à numériser en 3D tous les tessons de la
terre.
9. Robert Vergnieux, « De la CAO à la photogrammétrie : 30 ans d’exploration des nouveaux
usages de la 3D pour les SHS », dans Robert Vergnieux et Caroline Delevoie (dir.), Actes
du Colloque Virtual Retrospect 2013, op. cit., p. 173-175.

201
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

milieu du 14e siècle avant notre ère et sur la mise en place, sous ce règne,
d’une architecture originale dédiée au culte solaire du dieu Aton. Cette
recherche a été régulièrement financée, car chaque étape archéologique a
été conçue dans un cadre de transferts et d’innovations technologiques.
Chacune correspond à un maillon indépendant avec un financement qui
lui est propre. L’objectif majeur transcendait tous les projets intermédiaires
et consistait principalement à améliorer nos connaissances sur l’urbanisme
novateur qui contribua à la mise en place des réformes religieuses sous le
règne d’Amenhotep IV (Akhenaton). Au gré de l’émergence de nouvelles
technologies, nous avons pu proposer, pour chaque nouveau programme,
des usages originaux et utiles pour obtenir des résultats archéologiques.
Ainsi, mener une étude statistique sur les décors des fragments prove-
nant des murs des temples d’Aton afin d’y discerner des rapprochements
archéologiques devenait possible dès le début des années 1980 avec l’ap-
parition de la micro-informatique, et de l’intelligence artificielle vers
1985. Le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) a alors
soutenu ces balbutiements pionniers en finançant l’achat de technologie
permettant la manipulation de plus de 12 000 documents à l’aide d’un
micro-ordinateur, ce qui, en 1984, tenait de l’exploit10. Fort de cette base
de données opérationnelle, nous avons eu accès aux technologies indus-
trielles de l’époque dans le cadre du mécénat technologique et scientifique
d’entreprise. C’est ainsi que des supercalculateurs et un langage d’intel-
ligence artificielle développé en milieu industriel ont été accessibles dans
le cadre d’un premier colloque avec le groupe industriel Électricité de
France11. Grâce à ces moyens lourds et novateurs, nous avons pu rappro-
cher entre eux de nombreux fragments provenant des parois des temples
d’Aton. L’informatisation de haut niveau permit de déployer une étude
plus générale offrant de premiers résultats pour la compréhension des
extensions architecturales situées à l’est du temple d’Amon à Karnak12.
Ces financements successifs étaient également liés à des opérations de
médiation scientifique à destination du grand public (voir le tableau
ci-joint). La recherche menée sur les pierres des temples d’Aton en parallèle

10. Il s’agissait d’un double lecteur de cartouches amovibles Sparrow de 10 Mo chacune.


11. Marc Albouy, Du Titanic à Karnak : l’aventure du mécénat technologique, Paris, Dunod,
1994, p. 105-132.
12. Robert Vergnieux et Michel Gondran, Aménophis IV et les pierres du soleil : Akhénaton
retrouvé, Paris, Arthaud, 1997, 200 p.

202
 | Technologies numériques 3D et patrimoine, quels enjeux pour demain ?

aux articles scientifiques a été diffusée dans un livre grand public13 et a


constitué un cahier spécial d’un hebdomadaire national14. Ces publica-
tions ont nécessité de produire des documents complémentaires, comme
les dessins au trait des scènes les plus importantes. Ces réalisations ont été
financées par les sociétés de multimédia.

Principaux projets ayant contribué à la production des contenus visuels


présentés dans l’exposition ATON-NUM. Tableau non exhaustif
qui montre la succession d’événements qui ont contribué aux financements
de la recherche sur le règne d’Amenhotep IV-Akhenaton. Dans la première
colonne sont indiquées les années concernées. Dans la seconde colonne,
la nature de l’événement. Et enfin dans la troisième colonne les principales
réalisations auxquelles les financements ont contribué.
Années Type de projets Réalisations
CAO temples de Karnak
1984-
Convention EDF Modèles 3D des temples de Karnak
1986
Programme de Recherche

Intelligence Artificielle / Talatat Bases de règles et base de faits


1985-
Convention EDF Base de données sur les pierres des
1992
Programme de Recherche temples d’Aton

1987- « Les bâtisseurs de Karnak » Poursuite modélisation des temples de


1991 Exposition Itinérante Karnak

Transfert technologique des outils de


CAO en Archéologie CAO dans une équipe d’archéologues
1993- (Bordeaux)
Convention EDF
1994
Programme de Recherche Transfert des bases de données 3D -
Karnak

« Égyptologie, le rêve et la science » Dessins des murs des temples d’Aton de


1998
Exposition – Electra - Paris Karnak – IXe pylône de Karnak

2000- ICONIC Restitution du Sanctuaire d’Aton et


2005 Programme de Recherche étude du 9e Pylône de Karnak

13. Marc Albouy, Henri Boccon-Gibod et Jean-Claude Golvin, Karnak : le temple d’Amon
restitué par l’ordinateur, Paris, Solar, 1989, 159 p.
14. Les Pharaons Soleil, L’Express, no 1722, 29 avril 1993, supplément.

203
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Années Type de projets Réalisations


« Du Nil à Rome » Modèle 3D du chantier de l’obélisque
2000
Exposition - Itinérante unique

2007- SEARCH Développement d’ outils de photogram-


2009 Agence Nationale de la Recherche métrie et de réalité augmentée

« Akhenaton et Nefertiti »
2008 Exposition - Musée d’Art et d’Histoire Modèle 3D de la ville d’Amarna
de Genève

2008- ATON 3D (ANR) Modèle 3D du Gm-Pa-Aton + Buste


2010 Programme de Recherche d’Amenhotep IV-Akhenaton

« Akhénaton. La Construction de la
Lumière » Modélisation volumique des colosses
2011
Exposition - Espace Vaucluse Avi- du Gem-pa-Aton
gnon

2010- 2C3D Intégration de l’usage d’une table colla-


2013 Transfert technologique borative associée aux modèles 3D

ATON-Numérique Modèle 3D : Est de Karnak, ville


2011-
d’Amarna (jardins), Statuaire des
2016 Programme de recherche - Région temples.

« In the light of Amarna » Prototypage du buste d’Amenhotep IV


2012
Exposition - Musée de Berlin -Akhenaton (Louvre)

2013- EVIA Interface de visualisation


2015 Transfert technologique - Région des modèles 3D

« ATON-NUM » Films HD, holusion, site web ;


2016
Exposition - Bordeaux crowd-sourcing ; Revealing Flashlight

« ATON-NUM » Automatisation des applis multimédias


2017
Exposition - Lille pour une meilleure diffusion.

Une seconde convention de mécénat technologique et scientifique enca-


drait l’étude architecturale des temples de Karnak à l’aide de la conception
architecturale par ordinateur (CAO), qui produisit la première maquette
numérique des temples de Karnak. La phase d’étude de l’évolution
architecturale à l’aide des outils informatiques industriels, qui était aussi,
à cette époque, une première, a permis la publication d’une synthèse

204
 | Technologies numériques 3D et patrimoine, quels enjeux pour demain ?

architecturale15. Un numéro d’Envoyé spécial, émission de grande écoute


sur une chaîne publique, a été consacré à cette recherche sur Karnak
menée à l’aide d’ordinateurs16. Là encore, quelques développements com-
plémentaires ont été financés pour les besoins de l’émission de télévi-
sion, dont le modèle 3D de la barque sacrée d’Amon. C’est ainsi que ces
recherches, petit à petit, ont reçu des financements complémentaires issus
de la valorisation et venant bonifier les financements propres des projets.
Quelques années plus tard, nous avons utilisé ces modèles 3D des temples
de Karnak pour visualiser les hypothèses que nous pouvions formuler
sur les édifices dédiés à Aton. L’évolution des interfaces de manipulation
des modèles 3D favorisait alors l’émergence d’objectifs scientifiques plus
ambitieux. Suivre l’évolution architecturale du temple de Karnak dans
sa globalité grâce à la précision et la maniabilité de la maquette 3D, et
étudier le chantier de construction du IXe pylône de Karnak en nous
appuyant simultanément sur plus de 12 000 documents, devenaient des
objectifs scientifiques réalistes. Ces développements ont été accompagnés
d’expositions, de reportages et d’évènements associés aux Journées du
patrimoine17. Sans reprendre ici tout l’historique des programmes qui
se sont succédé sur plus de 30 ans, nous évoquerons certains aspects
de la dernière présentation faite au public : l’exposition expérimentale
ATON-NUM.
Notre étude de l’urbanisme novateur, sous le règne d’Amenhotep IV
(Akhenaton), a pu bénéficier des dernières innovations technologiques
et emprunter des chemins méthodologiques nouveaux pour interroger
cette période antique et renouveler ainsi notre savoir sur la période. Nous
avons donc décidé de présenter au public les résultats obtenus par le biais
d’une exposition expérimentale utilisant directement les outils de la
recherche à des fins de médiation. Nous avons choisi de mettre en avant,

15. Jean-Claude Golvin, « Quelques travaux récents du Centre franco-égyptien de Karnak »,


Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vol. 132, no 3,
1988, p. 575–599.
16. P. Pelé et B. Ronflet, Envoyé spécial : Le Mystère des pharaons, Mécénat technologique et
Électricité de France, film documentaire, 1991, 52 min.
17. Une série d’expositions se sont tenues entre 1987 et 1991. Voir le dossier de l’exposition
au [Link]/~jldufres/publi/1996/Manip_Billet_1996/Scan/p_dossier_11.
pdf (consulté en ligne le 27 juillet 2018). En 2000, une exposition itinérante (Du Nil à
Rome) reprenait quelques-uns des résultats issus des modèles numériques 3D des temples
de Karnak. De 1996 à 2000, le public pouvait se rendre dans les locaux de la plateforme
3D bordelaise lors de journées portes ouvertes. À ces occasions étaient présentés les
résultats ainsi que les interfaces 3D développées.

205
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

face au public, la révolution politico-religieuse d’Amenhotep IV (Akhe-


naton) et non pas les différentes innovations technologiques associées à
nos recherches. L’exposition, intitulée ATOM-NUM, s’est tenue au mois
d’avril 2016 dans le hall du Conseil régional de la Nouvelle-Aquitaine,
situé à Bordeaux18 . La muséographie s’est donc appuyée directement sur
les données numériques et les outils produits pendant ces trente années de
recherches19. L’objectif était de pouvoir tester, grandeur nature, la capa-
cité de nos images et outils scientifiques en tant que supports directs de
médiation.

Entrée de l’exposition ATON-NUM. Deux des piliers de la façade


de l’Hôtel de Région sont décorés avec une impression sur toile
du colosse d’Amenhotep IV- Akhenaton obtenue à partir du modèle 3D
développé par l’équipe scientifique lors du programme de recherche
sur la polychromie de ces sculptures.
Source : Robert Vergnieux, photographe, 2016.

18. L’exposition ATON-NUM a été présentée une seconde fois, du 24 avril au 24 juin 2017
dans l’espace de la bibliothèque centrale de l’Université de Lille.
19. ATON-NUM : histoire numérique d’une révolution, mini-guide de l’exposition,
<[Link]/document/doc/[Link] ?fic=pdf/[Link]> (consulté en
ligne le 7 juin 2018).

206
 | Technologies numériques 3D et patrimoine, quels enjeux pour demain ?

Préparation de l’exposition ATON-NUM : Installation par des membres


d’Archéovision du dispositif multimédia (Revealing-Flash-Light)
de vidéo projection sur un prototypage en résine du buste d’Amenhotep
IV-Akhenaton, actuellement conservé au Musée du Louvre.
Source : Robert Vergnieux, photographe, 2016.

L’exposition se composait de six projections de films numériques pro-


duits à partir des maquettes 3D des égyptologues. Plusieurs dispositifs
multimédias permettaient aux visiteurs de découvrir des fac-similés 3D
d’œuvres de cette période et d’explorer interactivement en 3D l’un des
temples restitués20. Un module, en holusion21, présentait une statuette
du couple royal obtenue à partir d’un relevé photogrammétrique 3D de
l’original conservé au Musée du Louvre. Un système en réalité augmentée,
projeté sur un prototype en résine, présentait les différentes hypothèses

20. Il s’agit du petit temple d’Aton dans son premier état. Voir Stéphane Pasquali, « Un
jardin au petit temple d’Aton de Tell el-Amarna ? », Égypte Nilotique et Méditerranéenne
(ENiM), vol. 6, 2013, p. 205-231.
21. Cette technique permet d’afficher un objet en relief au centre d’une pyramide de verre
d’une cinquantaine de centimètres de base. Sur les faces inclinées sont projetés simulta-
nément quatre films précalculés de l’objet tournant sur lui-même ; l’observateur a ainsi
l’illusion d’observer l’objet réel flottant dans le vide. Voir https ://[Link].

207
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Vue en image de synthèse de la partie centrale de la ville d’Amarna à l’époque


d’Amenhotep IV - Akhenaton. La vue est issue du modèle numérique 3D développé
sur de nombreuses années par la recherche et utilisé pour produire la majorité des visuels
de l’exposition ATON-NUM. Source : Archéovision (CNRS), 2016.

de mise en couleur d’un buste d’Amenhotep IV (Akhénaton) conservé


également au Musée du Louvre. Ces deux installations permettaient aux
visiteurs de découvrir ces objets du patrimoine mondial par le biais des
technologies utilisées par les chercheurs pour les étudier. Le module de
réalité virtuelle est issu de plusieurs programmes pluridisciplinaires22.
Les modèles 3D des temples d’Aton proviennent des fichiers de travail
3D de l’équipe internationale d’égyptologues qui a travaillé sur le sujet23.
Le navigateur 3D a été développé plus récemment dans le cadre d’une

22. Programme SeARCH, financé par l’Agence nationale de la recherche, auquel ont colla-
boré quatre équipes de recherche : le Centre d’études alexandrines, Archéovision, l’école
d’ingénieur ESTIA de Bidart et le groupe Manao de l’Institut national de recherche ;
puis, le programme Rétrocolor 3D, porté par Archéovision et financé par la région
Nouvelle-Aquitaine et l’Université Bordeaux Montaigne.
23. Le programme Aton Numérique a été financé par l’Agence nationale de la recherche et
a été piloté par Archéovision ; l’équipe scientifique était composée de chercheurs pro-
venant du Musée d’art et d’histoire de Genève, de l’Université de Liège, de l’Université
de Montpellier, de l’Université de Cambridge et de l’Université Bordeaux Montaigne.
Robert Vergnieux, « Les constructions thébaines du règne d’Amenhotep IV revisitées
par les nouvelles technologies », dans Memnonia, tome XX, pl. LXVIII, cahier supplé-
mentaire no 2, 2010, p. 315–323, et plus particulièrement la page 317.

208
 | Technologies numériques 3D et patrimoine, quels enjeux pour demain ?

Tests d’utilisation dans un contexte de recherche d’une table collaborative


(Transfert technologique avec la Société Immersion).
Une variante de cette table a été utilisée lors de l’exposition ATON-NUM.
Le public pouvait consulter sur la table collaborative des dossiers
de recherche associés aux thèmes de l’exposition. De très nombreux documents
archéologiques étaient accessibles aux visiteurs.
Source : Archéovision (CNRS), 2016.

convention de transfert technologique24. Enfin, une table interactive, éga-


lement issue d’une collaboration industrielle25, était mise à la disposition
des médiateurs et du public et contenait des dossiers de recherche ainsi
que des films et des modèles 3D.

24. Projet EVIA mené en partenariat avec la société Immersion et Cap Sciences, respon-
sables de la médiation en Nouvelle-Aquitaine.
25. Une table tactile a été mise en service dans le cadre du projet de transfert techno-
logique 2C3D, financé par le Conseil régional de la Nouvelle-Aquitaine avec pour
partenaires Archéovision, la société Immersion et le Centre d’études et de recherches
d’architecture et d’urbanisme du département de la Dordogne. Voir https ://www.
[Link]/watch ?v=K9VeY3zzrI0 (consulté en ligne le 7 juin 2018). L’exposition
ATON-NUM a bénéficié de cet apport méthodologique.

209
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Cette présentation expérimentale a démontré la faisabilité d’une utilisa-


tion directe des outils et données 3D des milieux scientifiques à des fins
de médiation. En complément aux outils numériques, de nombreuses
images de synthèse ont été utilisées pour l’illustration de panneaux péda-
gogiques présents dans l’exposition. Elles ont été obtenues directement à
partir des modèles 3D produits lors des programmes de recherche.
Sur les 20 journées d’ouverture de l’exposition, ce sont au total 2 242 per-
sonnes qui ont suivi les visites commentées, nombre auquel il faut ajouter
les visiteurs qui ont visité l’exposition sans être guidés. Quant à l’attrait du
public pour ces recherches, nous pouvons en témoigner précisément grâce
à la participation collaborative du public proposée à cette occasion26. Nous
avons mis en ligne les listes manuscrites des enregistrements des positions
archéologiques des pierres provenant du temple d’Aton et retrouvées dans
les fondations du IXe pylône des temples de Karnak. Nous avons alors
demandé aux internautes de bien vouloir participer à la transcription de
ces informations dans une base de données. Quelle fut notre surprise de
constater que l’intégralité des lignes de saisie avait été faite en quelques
mois27 ! Ces listes nous permettent actuellement de poursuivre l’étude
de l’iconographie des scènes gravées sur les blocs, en fonction de leur
dispersion archéologique28.

Conclusion
L’activité de l’équipe bordelaise montre qu’il est tout à fait possible de
concilier, dans le domaine de la 3D, objectifs patrimoniaux, innovations
technologiques et valorisation29. Les programmes de recherche construits
sur ces trois articulations de financement peuvent s’enchaîner par étapes
successives dans la mesure où les livrables archéologiques et technolo-
giques sont chaque fois la base des projets suivants. Il est indispensable

26. Participation collaborative à la recherche scientifique, <[Link]/participe> (consulté


en ligne le 7 juin 2018).
27. Plusieurs saisies identiques étaient nécessaires pour valider chacune des lignes de don-
nées. Ainsi, ce sont 20 496 lignes qui ont été saisies afin de valider 6 553 fiches. Voir
[Link]/participe/bdd> (consulté en ligne le 7 juin 2018).
28. À propos de cette problématique, voir Robert Vergnieux, « Recherches sur les monu-
ments thébains d’Amenhotep IV à l’aide d’outils informatiques : méthodes et résultats »,
Cahiers de la Société d’ égyptologie, vol. 4, fasc. 1-2, 1999, p. 111-114.
29. Listes des projets récents de l’équipe bordelaise disponible au [Link]/
projets (consulté le 7 juin 2018).

210
 | Technologies numériques 3D et patrimoine, quels enjeux pour demain ?

De gauche à droite : affiches d’expositions ayant contribué aux financements


des programmes sur le règne d’Amenhotep IV-Akhenaton ; en dernier, l’affiche publicitaire
pour un dossier publié dans la presse nationale française (L’Express), composé directement
à partir des résultats de la recherche. Collection de l’auteur.

que l’équipe archéologique assure la cohérence entre les différentes sources


de financement et les objectifs scientifiques à long terme. Les équipes
d’informaticiens contribuent à la recherche de solutions pour traiter
chaque étape, ce qui les amène à explorer des problématiques nouvelles.
Les nouveaux usages du numérique en lien avec le patrimoine ouvrent des
protocoles originaux à condition que les données numériques 3D soient
produites dans un contexte scientifique clair distinguant l’accroissement

211
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

des connaissances des innovations technologiques. C’est ainsi que les


documents scientifiques pourront à tout instant fournir les bases images
pour une médiation de qualité en proposant au grand public un regard
immédiat sur les dossiers des chercheurs à l’aide d’interfaces innovantes.

Robert Vergnieux, titulaire d’un doctorat d’État en égyptologie,


est ingénieur de recherche au CNRS. Il a dirigé l’unité Archéovision
(UMS SHS-3D) et a été directeur scientifique d’une cellule de transfert
(Archeotransfert, Adera) ainsi que coresponsable du pôle Nouveaux
outils pour la recherche en SHS de l’Institut des humanités digitales de
Bordeaux.

212
Prendre le tournant spatial en
histoire : le Laboratoire d’histoire
et de patrimoine de Montréal et
le Système de cartographie de
l’histoire de Montréal (SCHEMA)1
Léon Robichaud

L’histoire est à l’occasion traversée par divers courants que l’on qualifie de
tournants, parmi lesquels on retrouve le tournant quantitatif, le tournant
linguistique, le tournant culturel et le tournant spatial (spatial turn). Ce
dernier cas met en lumière la longue association entre géographie et his-
toire. En présentant le tournant spatial en histoire, Jo Guldi nous rappelle
d’ailleurs l’importance de l’espace et du territoire dans la production
historique depuis le 19e siècle2. Ce qui caractérise toutefois le phéno-
mène actuel, c’est l’intégration des systèmes d’information géographique
(SIG) dans des disciplines pour lesquelles cette technologie n’avait pas

1. L’auteur tient à remercier l’équipe du Laboratoire d’histoire et de patrimoine de


Montréal, tout particulièrement Joanne Burgess, directrice, Kim Petit, chargée de
projet, et Laura Barreto Palacio, professionnelle de recherche en géomatique. Les projets
mentionnés dans le cadre de cet article ont bénéficié du financement du Conseil de
recherche en sciences humaines du Canada, du Fonds de recherche du Québec ‒ Société
et culture, de l’Université du Québec à Montréal et du ministère de l’Économie et de
l’Innovation du Québec.
2. Jo Guldi, « The Spatial Turn in History », dans Scholars’ Lab, Spatial Humanities, 2015,
<[Link]/spatial-turn/the-spatial-turn-in-history/[Link]> (consulté
en ligne le 8 avril 2018).

213
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

été conçue, que ce soit l’architecture, l’anthropologie, la littérature ou


l’histoire3.
Au Québec et au Canada, la collaboration entre géographie et histoire
s’inscrit aussi dans une longue tradition. Les travaux de R. Cole Harris,
de Serge Courville, de Jean-Claude Robert ou de Sherry Olson ont
influencé l’interprétation de l’histoire canadienne, dont les legs les plus
importants sont sans contredit l’Atlas historique du Canada4, la collection
Atlas historique du Québec5, l’Atlas historique de Montréal 6 ainsi que Peo-
pling the North American City 7. Prendre le tournant spatial n’est toutefois
pas un exercice des plus simples, en dépit de la présence de plus en plus
grande des cartes et plans dans les médias, dans les automobiles et sur les
téléphones intelligents. Une telle diffusion des données cartographiques
soulève d’ailleurs plusieurs questions quant au contrôle de l’information
par quelques grandes entreprises8, mais elle participe à l’extension d’une
culture cartographique dans la population et facilite une réappropriation
du territoire9. Une plus grande familiarité avec les cartes ne signifie tou-
tefois pas que les chercheurs peuvent facilement passer de consommateurs
à créateurs de produits cartographiques.
Dans un contexte de recherche, en plus d’un apprentissage technique,
une compréhension plus poussée de la nature des systèmes d’information

3. Jo Guldi, « What is the Spatial Turn », dans Scholars’ Lab, Spatial Humanities, <spatial.
[Link]/spatial-turn> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
4. Richard Colebrook Harris et Geoffrey J. Matthews, Atlas historique du Canada,
3 volumes, Montréal, Presses de l’Université de Montréal, 1987-1993.
5. Voir par exemple le deuxième volume de la collection : Serge Courville, Atlas historique
du Québec : population et territoire, Québec, Presses de l’Université Laval, 1996. Cette
collection est disponible sur le site du Centre interuniversitaire d’études québécoises :
<https ://[Link]>.
6. Jean-Claude Robert, Atlas historique de Montréal, Montréal, Art Global et Libre Expres-
sion, 1994.
7. Sherry Olson et Patricia Thornton, Peopling the North American City  : Montreal, 1840-
1900, Montréal, McGill-Queen’s University Press, 2011, 544 p.
8. Oliver Burkeman, « How Google and Apple’s digital mapping is mapping us », The
Guardian, 28 août 2012, <[Link]/technology/2012/aug/28/goo-
gle-apple-digital-mapping> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
9. Éric Glon, « Cartographie participative autochtone et réappropriation culturelle et
territoriale : l’exemple des Lil’wat en Colombie-Britannique (Canada) », Espace popula-
tions sociétés/Space populations societies, mars 2013, p. 2942, <[Link]/
eps/4827> (consulté en ligne le 8 avril 2018) ; Magali Nonjon et Romain Liagre, « Une
cartographie participative est-elle possible ? », Revue électronique des sciences humaines et
sociales, mai 2012, <https ://[Link]/articles/une-cartographie-partici-
pative-est-elle-possible> (consulté en ligne le 8 avril 2018).

214
| Prendre le tournant spatial en histoire

géographique (SIG) est nécessaire pour les intégrer à la démarche histo-


rienne. Les chercheurs qualifient même les SIG conçus ou adaptés pour
les données temporelles de « systèmes d’information géographique-his-
torique » (SIG-H)10. L’acquisition de ressources et d’expertise fait donc
autant partie du processus que le développement d’une plateforme car-
tographique. Au Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal
(LHPM), la création du Système de cartographie de l’histoire de Montréal
(SCHEMA) s’est faite en lien avec le développement d’une culture numé-
rique au sens large ainsi que d’une culture cartographique afin de tirer
profit du potentiel des nouveaux outils disponibles. Nous présenterons ici
un résumé de cette expérience tout en examinant les caractéristiques de
la plateforme utilisée.
Le LHPM11 est un regroupement de recherche partenariale, basé à l’Uni-
versité du Québec à Montréal (UQAM) et héritier d’une longue tradition
de recherche sur le milieu montréalais depuis les années 1970 (Groupe de
recherche sur l’histoire de Montréal et Groupe de recherche sur la société
montréalaise au 19e siècle). Ces équipes avaient réalisé des travaux pion-
niers en utilisant des outils informatiques permettant de mieux connaître
la société et l’économie de Montréal, notamment à partir des recense-
ments et des rôles d’évaluation12. Maîtrisant très bien les méthodes quan-
titatives, le LHPM ne disposait toutefois pas de l’expertise nécessaire pour
mettre en œuvre des projets impliquant d’autres aspects des humanités
numériques. Invité à s’y joindre, l’auteur du présent article, professeur à
l’Université de Sherbrooke, a eu pour mandat – à titre de codirecteur – de
développer une approche et des outils qui répondraient aux besoins du
LHPM tout en s’arrimant aux pratiques et à la culture de recherche de
l’équipe. L’obtention d’une importante subvention de recherche, en parte-
nariat du Conseil de recherche en sciences humaines du Canada (CRSH),
en 2012 a permis de former le Partenariat de recherche Montréal, plaque

10. Geohistory-Géohistoire Canada, Canadian Historical Geographic Information Systems


Partnership /Partenariat canadien en systèmes d’ information géographique historiques,
2017, <[Link]/fr> (consulté en ligne le 8 avril 2018) ; Jennifer Bonnell et Marcel
Fortin (dir.), Historical GIS Research in Canada, Calgary, University of Calgary Press,
2014, 344 p.
11. Laboratoire d’ histoire et de patrimoine de Montréal, UQAM, <[Link]> (consulté
en ligne le 8 avril 2018).
12. Parmi l’importante production de cette équipe, citons seulement ce bilan : Paul-André
Linteau et Jean-Claude Robert, « Montréal au 19e siècle : bilan d’une recherche », Urban
History Review/Revue d’ histoire urbaine, vol. 13, no 3, 1985, p. 207223.

215
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

tournante des échanges : histoire, patrimoine, devenir. Inscrit dans l’axe des
humanités numériques, ce financement qui prend fin en 2019 a soutenu
plusieurs chantiers menés de front13 tels qu’une bibliographie en ligne14,
une chronologie illustrée en ligne15, des projets de modélisation 3D16 et le
développement de la plateforme de cartographie Web SCHEMA17. C’est
à ce dernier volet que nous consacrons cet article. Nous nous pencherons
d’abord sur les ressources matérielles et humaines nécessaires à la mise en
place du projet avant de réfléchir au développement d’une culture spatiale
grâce à la formation et à l’accompagnement, pour enfin présenter la plate-
forme elle-même à travers certains projets disponibles en ligne.

Les ressources matérielles et humaines


L’intégration du tournant spatial dans une équipe de recherche requiert
des ressources matérielles appropriées au projet. La nature même du projet
et le cycle de financement ne permettaient pas de recourir à des logiciels
et à des plateformes utilisant un modèle par abonnement. Lorsque le
financement arrivera à terme, les systèmes doivent encore fonctionner
et les données doivent encore être disponibles, ce qui nous a amené à
privilégier les solutions basées sur le logiciel libre et les formats ouverts
(CSV ou comma separated values pour les données) ou établis comme
standards de facto (shapefile pour les fichiers géomatiques). Dans le cas de
la plateforme en ligne, malgré le développement de nombreux systèmes
de visualisation18, aucune des solutions sans abonnement ne répondait
parfaitement à nos besoins. Ne disposant pas des ressources internes pour

13. Voir les différents projets décrits sous l’onglet Labo numérique du site Web du LHPM
cité plus haut.
14. Paul-André Linteau et Léon Robichaud, Bibliographie des études sur l’ histoire de
Montréal, 2015, <[Link]/bibliographie> (consulté en ligne le 8 avril
2018).
15. Mario Robert, Paul-André Linteau et Léon Robichaud, Chronologie de Montréal, 2015,
<[Link]> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
16. « Labo modélisé | Laboratoire d’histoire et de patrimoine de Montréal | UQAM », Labo-
ratoire d’ histoire et de patrimoine de Montréal, 2017, <https ://[Link]/labo-nu-
merique/labo-modelise> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
17. Léon Robichaud et Kim Petit, « Système de cartographie de l’histoire de Montréal
(SCHEMA) », Système de cartographie de l’ histoire de Montréal (SCHEMA), 2017,
<https ://[Link]> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
18. Byron Moldofsky, « Historical GIS visualization methods : Existing and emerging »,
rapport préparé dans le cadre du Canadian Historical GIS Partnership Development
Project, Toronto, Université de Toronto, 2017, 65 p.

216
| Prendre le tournant spatial en histoire

procéder au développement d’une nouvelle plateforme ou de l’adaptation


d’une plateforme existante, nous avons dû identifier un partenaire qui
était prêt à améliorer son système pour répondre aux besoins d’une équipe
d’historiens.
Dans nos disciplines, l’équipement informatique disponible est géné-
ralement conçu pour les suites de bureautique, la navigation Web et le
courriel. Le traitement géomatique requiert des postes de travail plus per-
formants ainsi que deux écrans afin d’accélérer certaines opérations. Le
coût en équipement est donc plus important qu’il ne l’est pour répondre
aux besoins habituels des équipes en sciences humaines, de manière géné-
rale, ou en histoire, de manière plus spécifique. Du point de vue logiciel,
le principe de préférence pour le logiciel libre nous a amené à choisir
QGIS19, lequel dispose des fonctions nécessaires pour nos besoins de
géorectification des cartes anciennes, pour le géoréférencement des don-
nées et pour certaines analyses de base. Pour la géorectification des cartes
anciennes, nous avons d’abord eu recours à la plateforme en ligne Map
Warper20 – plus simple à utiliser par des historiens – mais un besoin de
précision plus grand et l’intégration d’un personnel spécialisé nous ont
ensuite amené à privilégier QGIS pour cette opération.
Le moment venu de choisir une plateforme en ligne, eVouala 21, de la
firme MapGears22, répondait à nos besoins de base tout en offrant des
possibilités de développement selon nos spécifications. La collaboration
avec cette firme, basée à Québec et à Saguenay, nous permet aussi de
développer l’expertise québécoise dans le domaine. À titre d’exemples,
nous avions besoin d’outils plus conviviaux pour l’analyse, d’une ligne
du temps pour certains types de visualisation et d’un système plus poussé
pour ajouter des métadonnées. Afin de mieux refléter les objectifs et
l’utilisation de la plateforme dans notre contexte de recherche, nous avons
choisi de nommer notre version Système de cartographie de l’ histoire de
Montréal, abrégé à l’acronyme SCHEMA.

19. Le projet QGIS : Système d’ information géographique libre et open source, <https ://qgis.
org/fr/site> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
20. Tim Waters, Map Warper, <[Link]> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
21. eVouala ‒ Understanding Where !, <[Link]/> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
22. Mapgears : experts cartographie Web MapServer, services de consultation, support, formation
et développement, <[Link]/fr> (consulté en ligne le 8 avril 2018).

217
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Le développement logiciel peut être sous-traité, mais une équipe doit


acquérir l’expertise pour le traitement des données. De Sherbrooke, nous
pouvions seulement définir des lignes directrices pour apporter un volet
spatial aux divers projets de recherche. À Montréal, Kim Petit, chargée
de projet disposant d’une expertise diversifiée en humanités numériques,
a pu orienter de plus près les projets et assurer un suivi régulier. Le der-
nier défi aura été de recruter des personnes disposant de connaissances
techniques appropriées. Des étudiants en histoire peuvent procéder à
des opérations de base de géoréférencement, mais une connaissance plus
poussée des SIG est requise pour être réellement efficace. Nous avons pu
bénéficier de trois stagiaires du Département de géographie de l’UQAM
dont l’une, Laura Barreto Palacio, a été embauchée à titre de profession-
nelle de recherche à la fin de son stage. Cet ajout d’expertise aura marqué
un tournant majeur dans l’appropriation des outils et dans l’appui aux
différents projets.

Le développement d’une culture géospatiale


Disposant du matériel et du personnel nécessaire, nous avons travaillé à
développer une culture géospatiale en utilisant trois approches : la for-
mation au sein de l’équipe, les écoles d’été et le soutien individuel aux
chercheurs.
Des séances de formation ont été offertes aux chercheurs, aux partenaires
et aux adjoints de recherche. Une seule séance d’initiation n’étant pas
suffisante pour répondre aux besoins des chercheurs, nous avons opté
pour une formation théorique et pratique un peu plus étoffée. Quatre
rencontres réparties sur autant de semaines leur ont permis de s’initier aux
concepts de base des systèmes d’information géographique, à la nature des
données géospatiales, aux processus de géoréférencement et aux concepts
de création de cartes. Une personne observait le déroulement de ces acti-
vités et rédigeait un bref rapport afin de signaler les concepts ou les opé-
rations qui présentaient le plus de difficultés. Nous avons ainsi pu ajuster
nos présentations afin d’aplanir une courbe d’apprentissage qui est perçue
comme très abrupte par les participants issus des sciences humaines.

218
| Prendre le tournant spatial en histoire

L’équipe a aussi offert pendant quatre ans l’école d’été Montréal numé-
rique23. L’édition de 2014, consacrée à la thématique Temps et espace, a
abordé les ressources cartographiques et iconographiques et leur traite-
ment. Lors de la dernière édition en 2017, nous avons pu tirer profit de
notre expertise pour explorer le thème Commémoration, interactivité et
visualisation dans une perspective géospatiale. Grâce à cette école d’été,
nous avons rejoint un plus large bassin d’étudiants, de diplômés récents
et de professionnels en milieu de pratique et nous avons pu les initier aux
concepts et aux pratiques des SIG-H.
Une formation brève n’est toutefois pas suffisante pour intégrer l’approche
géospatiale dans les projets de recherche. Un appui personnalisé – tant
méthodologique que technique – s’avère nécessaire afin de faciliter les
opérations requises, que le projet soit déjà en cours ou qu’il soit lancé avec
un objectif d’analyse et de représentation spatiale. Les projets ont été iden-
tifiés lors de discussions avec les chercheurs afin de cibler leur potentiel en
fonction des données disponibles, de la pertinence des SIG pour l’analyse
et de l’intérêt d’une approche cartographique pour la visualisation et la
diffusion des données. Cette démarche a permis aux chercheurs de mieux
comprendre comment procéder au dépouillement et à la collecte de don-
nées dans une perspective géographique et comment ajouter, grâce à la
cartographie, une plus-value à leur démarche d’analyse et de diffusion.
Les exemples suivants illustrent les résultats de cet exercice et présentent
le fonctionnement de la plateforme SCHEMA.

Le Système de cartographie de l’histoire de Montréal


(SCHEMA)
La plateforme SCHEMA doit répondre à deux types de besoins : d’une
part, la gestion et l’analyse des données pour les chercheurs et d’autre part,
l’accessibilité et la visualisation des données dans des contextes scienti-
fiques et publics. Installée sur un serveur Linux, l’infrastructure repose
sur des logiciels libres tels que le serveur Web Apache24, le gestionnaire

23. Joanne Burgess, Julia Poyet et Léon Robichaud, « Accueil », École d’ été Montréal numé-
rique, 2014-2017, <[Link]> (consulté le 8 avril 2018).
24. The Apache Software Foundation, <[Link]> (consulté en ligne le 8 avril 2018).

219
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

de bases de données PostgreSQL25, le gestionnaire d’objets géospatialisés


PostGIS26 et le système de cartographie Web MapServer27. La plateforme
permet d’importer des données provenant de différents formats dans l’es-
pace de travail de chaque chercheur. Les responsables du système peuvent
aussi rendre certains jeux de données accessibles à l’ensemble des usagers
inscrits. Comme dans tout SIG, la géométrie et les attributs peuvent
ensuite être assemblés pour créer des cartes.
Le gestionnaire de couches offre différentes possibilités pour la sélection
et la visualisation des données. L’application SCHEMA permet de gérer
l’affichage des couches et de créer des classes pour contrôler la symbo-
logie des données discrètes28 ou la taille des représentations des classes
de données continues29. Les cartes sont créées par la professionnelle en
géomatique selon les besoins exprimés par les chercheurs, conseillés par le
coordonnateur des chantiers numériques ou par la chargée de projets. Ces
discussions permettent d’échanger sur la nature des données et des objec-
tifs de recherche en tenant compte du potentiel et des limites des SIG-H.
Les cartes qui en découlent peuvent alors illustrer des communications,
compléter des articles scientifiques ou enrichir des expositions. Les cher-
cheurs les utilisent pour confirmer les hypothèses ou pour découvrir de
nouvelles tendances qui méritent une analyse plus poussée.
Le système permet enfin de créer des applications à partir desquelles
nous rendons disponibles les données et quelques options de visualisation.
Ainsi, au terme du cycle de recherche des projets, les données sont versées
dans une application interactive, laquelle permet de les manipuler selon
des paramètres choisis par les chercheurs. Certains chercheurs offrent

25. PostgreSQL : The world’s most advanced open source database, <https ://[Link].
org> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
26. PostGIS ‒ Spatial and Geographic Objects for PostgreSQL, <[Link]> (consulté en
ligne le 8 avril 2018).
27. MapServer. Open Source Web Mapping, <[Link]> (consulté en ligne le 8 avril
2018).
28. Les données discrètes sont associées à des variables dont les valeurs numériques ou
alphanumériques sont limitées à un nombre défini. Elles sont distinctes les unes des
autres et sont regroupées en catégories (sexe, origine ethnique ou occupation). Statis-
tique Canada, Gouvernement du Canada, « Les statistiques : le pouvoir des données !
Organisation des données : Variables », Statistique Canada, 16 septembre 2002, <www.
[Link]/edu/power-pouvoir/ch8/[Link]> (consulté en ligne le 19 avril
2018).
29. Les données continues peuvent « supposer un nombre infini de valeurs réelles » (âge,
valeurs locatives ou quantités) et sont regroupées par intervalle de classe. Ibid.

220
L’interface de création de cartes.
Source : Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA)
| Prendre le tournant spatial en histoire

221
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

aussi un échantillon ou la totalité de leurs données en téléchargement.


Des usagers pourront les jumeler à des données compatibles et ainsi pro-
duire de nouvelles analyses sans avoir à refaire le dépouillement et la saisie
des sources. D’autres pourraient être tentés de reprendre l’analyse des
chercheurs et ainsi valider la reproductibilité des résultats.

Vendre la banlieue aux Montréalais (1950-1969)


Cet exemple illustre très bien l’apport des SIG-H à un projet conçu au
départ sans une approche géographique. Le projet Vendre la banlieue
aux Montréalais (1950-1969) visait à analyser les publicités de résidences
unifamiliales isolées produites et diffusées dans les journaux montréalais
dans les années 1950 et 1960. Responsable du projet, Harold Bérubé
cherchait à mieux comprendre les stratégies de marketing et de comparer
les annonces destinées à un lectorat francophone ou anglophone. Lorsque
le chercheur a présenté les premiers résultats de ses recherches, nous avons
constaté qu’il serait possible d’enrichir l’analyse et la visualisation en tirant
profit de notre plateforme de cartographie Web. La base de données com-
prenait déjà des lieux, des dates, des valeurs continues (les valeurs des
maisons), des valeurs discrètes pouvant faire l’objet de catégories (langue
de publication) et des images (les annonces mêmes).
Lors du dépouillement, chaque publicité avait été inscrite dans la base
de données, pour un total de plus de 2 000 annonces. Il a d’abord fallu
regrouper les documents pour définir 310 projets de développement indi-
viduels. Bien que leur emplacement fût indiqué dans l’annonce, il fallait
situer chacun d’entre eux de manière plus précise afin de les géolocaliser.
Des changements dans la toponymie, et même la disparition d’un secteur
à la suite d’un réaménagement urbain, ont requis des recherches addition-
nelles dans les cartes et plans de l’époque afin de les situer sur le territoire.
Grâce à ces recherches, nous avons pu ajouter les données de longitude
et de latitude à la base de données. Chaque projet est ainsi affiché sur
la carte selon sa localisation. L’une des variables de base étant la date de
publication, nous pouvons ainsi présenter la répartition des annonces
pour chaque année d’analyse.

222
| Prendre le tournant spatial en histoire

Répartition spatiale des publicités des banlieues montréalaises, 1951-1969.


Source : Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA)

Dans le cas de Vendre la banlieue aux Montréalais, l’application publique30


offre une ligne du temps qui permet facilement d’observer l’extension de
l’espace offert aux acheteurs ainsi que différents modes de recherche : par
mot, par fourchette de prix, par nombre d’annonces et selon la langue.
Il est aussi possible de sélectionner une zone directement sur la carte en
créant un cercle à partir d’un point donné ou en traçant un rectangle ou
un polygone autour d’un secteur d’intérêt.

30. Harold Bérubé, « Vendre la banlieue aux Montréalais », Système de cartographie historique
de Montréal (SCHEMA), 2017, <https ://[Link]/projets/vendre-la-
banlieue-aux-montrealais> (consulté en ligne le 8 avril 2018).

223
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

L’interface est divisée en deux parties : la liste des enregistrements à


gauche et la carte à droite. Un clic sur un élément de la liste déplace la
carte pour mettre en évidence l’emplacement visé par l’annonce. Un clic
sur un point met l’enregistrement en surbrillance dans la liste et ouvre une
fenêtre d’information dans laquelle on peut consulter les données saisies
ou cliquer sur l’image de l’annonce pour la lire au complet. L’ensemble des
données ou la sélection de données découlant de l’application d’un filtre
peuvent être téléchargées en format shapefile ou en format texte utilisant
le standard CSV.
La diffusion des données sur SCHEMA devient alors un complément
aux modes de diffusion plus traditionnels de la recherche en histoire, soit
les communications et les articles scientifiques. Ce projet a d’ailleurs fait
l’objet de communications31 et d’un article scientifique32. Une présenta-
tion conjointe a aussi permis de faire connaître la démarche et les résultats
de cette collaboration dans le cadre des midis numériques de l’Université
de Sherbrooke33. L’adaptation d’une base de données relativement simple
en application cartographique interactive a démontré la plus-value de
l’exercice en faisant ressortir visuellement les variations dans l’espace en
plus de celles qui pouvaient être observées dans le temps ou selon la langue
à partir des textes seuls.

Adresses et assemblées en réponse à l’incendie du parlement


de Montréal en 1849
Nous sommes désormais habitués à consulter les résultats des élec-
tions ou des référendums à partir de cartes représentant les différentes

31. Harold Bérubé, « Discours publicitaires et imaginaires suburbains : le cas des ban-
lieues de Montréal, 1950-1970 », communication présentée à la conférence « Urbs » au
Québec et au Canada francophone du Centre for Quebec and French-Canadian Studies,
Londres, 9 juillet 2016 ; Idem, (Sub)urbanités : vendre l’ idéal suburbain aux Montréalais
(1950-1969), communication présentée dans le cadre du 68 e Congrès de l’Institut
d’histoire de l’Amérique française, Montréal, 15-17 octobre 2015.
32. Idem, « Vendre la banlieue aux Montréalais : discours et stratégies publicitaires, 1950-
1970 », Revue d’ histoire de l’Amérique française, vol. 71, no 12, 2017, p. 83112, <www.
[Link]/fr/revues/haf/2017-v71-n1-2-haf03346/1042788ar> (consulté en ligne le
8 avril 2018).
33. Harold Bérubé et Léon Robichaud, Les banlieues à la carte : analyse des stratégies publici-
taires du rêve suburbain à Montréal, communication présentée dans le cadre des Midis
numériques de l’Université de Sherbrooke, 19 mars 2018, <https ://[Link]/
nouvelle/cartographier-banlieue-montrealaise> (consulté en ligne le 8 avril 2018).

224
L’interface de l’application « Vendre la banlieue aux Montréalais ».
Source : Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA)
| Prendre le tournant spatial en histoire

225
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

circonscriptions électorales. Le type de carte utilisé peut toutefois donner


des impressions erronées quant à la nature de l’appui pour une option
politique ou une autre34. Dans l’histoire du Québec, l’incendie du parle-
ment du Canada le 25 avril 1849 présente l’occasion d’étudier l’adhésion
au gouvernement responsable à travers les adresses, les pétitions et les
assemblées appuyant le gouverneur général Lord Elgin ou demandant
son rappel35. Le processus de recherche est toutefois plus complexe que
dans le cas d’une élection contemporaine. Les archives du Secrétariat
provincial du Canada ainsi que les journaux ont été systématiquement
dépouillés afin de relever chaque événement politique entre le 25 avril et
la mi-juillet 1849. La nature des données se prête à la cartographie, car le
lieu d’origine de l’assemblée, de la pétition ou de l’adresse est indiqué dans
la source. La géolocalisation posait toutefois plusieurs problèmes. Hormis
les changements toponymiques, l’indication des lieux n’a pas toujours le
même degré de précision. Le document peut provenir d’une mission, d’un
village, d’une paroisse, d’un canton, d’une ville ou d’un comté. Il a donc
fallu recourir aux cartes anciennes pour localiser les différents territoires,
processus facilité par l’utilisation des cartes des divisions et des subdivi-
sions de recensement de 1851, obtenues grâce à la collaboration du Centre
interuniversitaire en études québécoises (CIEQ). Ces deux couches ont
aussi permis d’offrir deux niveaux d’agrégation des événements politiques,
comme on peut le constater sur l’application disponible en ligne36.
Le principal défi dans ce cas-ci en est un de représentation d’une infor-
mation complexe traitant de lieux à différentes échelles. Les villes et les
villages peuvent être localisés selon les coordonnées utilisées pour situer
le centre du bourg. Pour certaines missions et paroisses, l’emplacement de
l’église permet de situer le lieu. Pour d’autres paroisses ou cantons, il est

34. Alicia Parlapiano, « There Are Many Ways to Map Election Results : We’ve Tried Most
of Them », The New York Times, 1er novembre 2016, <https ://[Link]/inte-
ractive/2016/11/01/upshot/[Link]. (consulté en ligne
le 8 avril 2018) ; Bob Taylor, « Brexit ‒ a story in maps », Bob Taylor, 11 août 2016,
<https ://[Link]/@jakeybob/brexit-maps-d70caab7315e> (consulté en ligne le
8 avril 2018).
35. Alain Roy, « La réponse de l’incendie du parlement de Montréal en 1849, fondement
d’une nouvelle communauté politique canadienne intégrée dans l’Empire britannique »,
Revue d’ histoire de l’Amérique française, vol. 70, no 12, 2016, p. 529.
36. Alain Roy, « Adresses et assemblées en réponse à l’incendie du parlement de Montréal
en 1849 », Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA), 2017, <https ://
[Link]/projets/adresses-et-assemblees-en-reponse-lincendie-du-par-
lement-de-montreal-en-1849> (consulté en ligne le 8 avril 2018).

226
| Prendre le tournant spatial en histoire

plus pertinent de se reporter à l’échelle de la subdivision de recensement


et de placer le point au centre du polygone. Pour permettre de représenter
les différents mouvements politiques issus d’un même lieu, les points ont
été disposés afin d’éviter les superpositions.
L’interface de l’application permet de faire des recherches par mot (nom
de lieu, nom de la source, type de document, etc.). Les couches de fond
présentent les principaux cours d’eau, les villes principales, ainsi que les
limites des divisions ou des subdivisions de recensement. Grâce aux filtres,
on peut sélectionner les mots « soutien » et « rappel » pour afficher les
230 documents en appui ou les 10 documents en opposition au gouver-
neur général. L’origine des 240 documents est localisée par des points
et l’on peut choisir deux manières de les représenter : les modèles uti-
lisés pour s’adresser au gouvernement ou la langue de rédaction. Deux
niveaux d’agrégation sont disponibles, soit les subdivisions et les divisions
de recensement. On peut ainsi représenter le nombre de pétitions ou
de signataires par niveau et repérer rapidement les zones plus ou moins
actives pendant cette période intense de la vie politique canadienne.
La mise en ligne de l’application et la possibilité de télécharger les don-
nées apportent un complément important à l’article scientifique publié
par le chercheur. D’autres pourront par la suite bénéficier de la collecte
d’informations réparties dans des sources disparates afin de tenter de
reproduire les analyses du chercheur ou de les associer à d’autres données
économiques, sociales ou politiques de la même époque. On pourrait
ainsi imaginer d’associer ces données à celles des activités lors des rébel-
lions de 1837-1838 ou des élections qui ont précédé et suivi l’incendie
du parlement, ou aux données du recensement de 1851 dans le but de
déceler des corrélations entre certains phénomènes et le positionnement
politique en 1849.

Le secteur alimentaire à Montréal


Axe de recherche majeur de l’équipe, le secteur alimentaire est exploré de
différentes manières par les chercheurs, tant à l’échelle du commerce de
proximité qu’à celle de la production.
Dans le cadre du projet Les commerces d’alimentation du Faubourg à
m’ lasse, dirigé par Michelle Comeau, l’approche spatiale a permis de car-
tographier « l’emplacement (par adresse) des lieux de commerce actifs

227
228
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Répartition spatiale des adresses et des assemblées, 1849. Source : Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA)
| Prendre le tournant spatial en histoire

229
Explorer les commerces d’alimentation. Source : Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA)
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

dans le domaine de l’alimentation pendant au moins une des 3 années


présentées, soit 1949,1953 ou 196337 ». La recherche repose sur l’inté-
gration de données issues de sources variées : annuaires, rôles d’évalua-
tion, rôles des valeurs locatives, registres des raisons sociales, cartes et
plans divers. La cartographie d’un quartier exproprié pour faire place à la
maison de Radio-Canada implique le recours à différentes cartes, notam-
ment les plans d’expropriation du secteur. Le processus d’expropriation
a aussi mené à la création d’une archive photographique rare pour un
quartier ouvrier, soit la photographie systématique des intérieurs et des
extérieurs des bâtiments. Conçue à l’échelle du quartier, l’application
permet de redécouvrir l’activité commerciale en donnant aussi accès aux
photographies. La symbologie donne un coup d’œil rapide sur les types de
commerces répartis dans le quartier alors qu’un clic permet de consulter le
nom de l’entreprise, son adresse, le type d’activité du commerce, l’identité
du propriétaire et son lieu de résidence. Un tel projet à l’échelle microlo-
cale nous ramène dans le quotidien d’un quartier aujourd’hui disparu38.
L’exploration de la production s’est réalisée dans le cadre du partenariat
entre le LHPM et l’Écomusée du fier monde. La préparation des exposi-
tions Confiture et marinades Raymond : faites pour plaire39 ! (2015-2016) et
Nourrir le quartier, nourrir la ville40 (2017-2018) nous a permis d’utiliser
des cartes imprimées ou interactives en contexte muséal. Lors de la pre-
mière des deux expositions, nous avions privilégié l’impression de cartes
montées sur les murs afin de représenter les lieux d’approvisionnement
des fraises et des framboises utilisées par l’entreprise Alphonse Raymond
Limitée. Lors de la seconde, nous avons plutôt intégré les cartes à des
bornes informatiques afin de rendre l’expérience plus conviviale et plus

37. Michelle Comeau, « Les commerces d’alimentation du Faubourg à m’lasse, 1949,


1953, 1963 », Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA), 2018,
<https ://[Link]/projets/les-commerces-dalimentation-du-fau-
bourg-mlasse-1949-1953-1963> (consulté en ligne le 8 avril 2018).
38. Catherine Charlebois et Paul-André Linteau, Quartiers disparus : Red Light, Faubourg à
M’ lasse, Goose Village, Montréal, Cardinal, 2014, 311 p.
39. « Confitures et marinades Raymond : faites pour plaire ! », Écomusée du fier monde, 2016,
<[Link]/evenement/confitures-et-marinades-raymond> (consulté en ligne le
8 avril 2018).
40. « Nourrir le quartier, nourrir la ville », Écomusée du fier monde, 2017, <[Link]/
evenement/nourrir-le-quartier-nourrir-la-ville> (consulté en ligne le 8 avril 2018).

230
| Prendre le tournant spatial en histoire

231
Mosaïque des applications offertes sur les bornes interactives. Source : Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA)
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

interactive41. En plus de découvrir les réseaux d’approvisionnement, les


visiteurs avaient accès à des cartes représentant les industries agroali-
mentaires installées dans le quartier Centre-Sud de Montréal à diverses
époques et ils pouvaient également explorer l’application des commerces
d’alimentation du Faubourg à m’lasse.
Les applications cartographiques interactives ont enrichi l’expérience
muséale dans une institution qui en est à ses débuts dans l’intégration du
numérique et pour laquelle nous avions aussi préparé une modélisation
3D du complexe industriel Raymond42. Nous avons ainsi pu démontrer
que SCHEMA est assez flexible, performant et convivial pour être pré-
senté au grand public avec des écrans tactiles.

Montréal en 1881
Nous avons aussi utilisé la plateforme SCHEMA pour rendre accessibles
des données issues de projets de recherche plus anciens de nos chercheurs.
Le projet Montréal, l’avenir du passé avait mis en ligne différentes données
concernant Montréal en 1881 tirées du recensement, des rôles d’éva-
luation (propriétaires et occupants) et de l’annuaire43. Fruit du travail
de localisation et de jumelage de ces trois sources, ces jeux de données
sont d’une grande richesse pour les chercheurs, les étudiants, voire les
généalogistes. En collaboration avec Sherry Olson, professeure émérite
de l’Université McGill, nous avons mis en ligne quatre applications qui
permettent d’effectuer des recherches de base sur les données concernant
plus de 30 000 inscriptions à l’annuaire Lovell, plus de 12 000 proprié-
taires, plus de 30 000 occupants, et plus de 111 000 résidents. Les appli-
cations visant l’accessibilité plutôt que l’analyse, seuls les outils de base
de recherche par mot-clé ou par emplacement sont disponibles, mais

41. MapGears, « Touch web mapping kiosks of Écomusée du fier monde », Evouala, 15 mai
2017, <[Link]/en/article/2017-05-16-ecomusee> (consulté en ligne le 8 avril
2018).
42. Joanne Burgess, Éric Giroux et Léon Robichaud, « Complexe industriel Alphonse Ray-
mond Limitée : volet modélisation », Laboratoire d’ histoire et de patrimoine de Montréal,
2017, <https ://[Link]/programmation-scientifique/humanites-numeriques/
complexe-industriel-alphonse-raymond-limitee-volet-modelisation> (consulté en ligne
le 8 avril 2018).
43. Sherry Olson et Robert Sweeney, MAP : Montréal, l’avenir du passé, <https ://[Link].
ca/mapm> (consulté en ligne le 8 avril 2018).

232
| Prendre le tournant spatial en histoire

233
Mosaïque des données sur la propriété et la population montréalaise, 1881. Source : Système de cartographie historique de Montréal (SCHEMA)
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

l’ensemble des données (ou une sélection) peut être téléchargé pour pour-
suivre le traitement avec d’autres logiciels.

Pour un meilleur accès aux cartes anciennes de Montréal


L’une des sources les plus utilisées en géohistoire urbaine de la fin du
19e siècle jusqu’au milieu du 20e siècle est incontestablement le plan d’as-
surance incendie44. La précision et la quantité de l’information disponible
sur ces plans en font le point de départ de nombreuses analyses de l’espace
urbain et des infrastructures de données géohistoriques45. Le repérage des
plans nécessaires à un projet donné peut toutefois s’avérer ardu, car les
catalogues de bibliothèques présentent les volumes et les planches sous
forme de listes. Lorsqu’un territoire tel que celui de la ville de Montréal
est réparti sur plusieurs centaines de planches regroupées en plusieurs
volumes, les chercheurs doivent consulter plusieurs documents avant de
retrouver ceux qui sont pertinents. Plusieurs de nos projets ayant nécessité
la géorectification de ces plans, nous avons créé, en collaboration avec
Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), une cartogra-
phie interactive des zones couvertes par les différents volumes ainsi que le
découpage par planches de chacun des volumes couvrant le territoire de
la ville de Montréal46. Hébergée sur notre serveur, l’application est offerte
au public sur le site de BAnQ. Grâce à la collaboration entre les équipes,
l’expérience de navigation est fluide. Les usagers peuvent facilement iden-
tifier les planches associées aux secteurs à l’étude et suivre un lien vers la
version numérisée des planches dans le catalogue en ligne de BAnQ. La
géorectification se poursuit et de nouveaux plans index seront ajoutés à
l’application au cours de l’année.
Dans ce cas, SCHEMA a démontré qu’il est possible de créer une appli-
cation très accessible visant un public très large et d’appuyer le travail de
catalogage, de numérisation et de mise en ligne d’une bibliothèque.

44. Alain Rainville, « Les plans d’assurance contre l’incendie au Canada », L’Archiviste,
no 111, 1996, p. 2538.
45. Donald J. Lafreniere et Jason A. Gilliland, « “All the World’s a Stage” : A GIS Framework
for Recreating Personal Time-Space from Qualitative and Quantitative Sources », Tran-
sactions in GIS, vol. 19, no 2, 2015, p. 225246.
46. « Carte index de Montréal | BAnQ numérique », Bibliothèque et Archives nationales du
Québec, 2018, <[Link]/p/carte_index_MTL.html> (consulté en ligne
le 8 avril 2018).

234
| Prendre le tournant spatial en histoire

Carte index des volumes des plans d’assurance incendie.


Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec

Carte index des planches du volume 1 des plans d’assurance incendie.


Source : Bibliothèque et Archives nationales du Québec

235
Histoire et patrimoine. Pistes de recherche et de mise en valeur

Conclusion
Les chercheurs individuels et les équipes de recherche peuvent hésiter à
prendre le tournant spatial à cause des investissements en matériel, en
personnel et en temps nécessaires au traitement des données. Ceux-ci
s’avèrent néanmoins très rentables à plus d’un titre. En premier lieu, de
nouvelles analyses sont possibles, comme on le constate avec les banlieues.
En deuxième lieu, une plateforme telle que SCHEMA permet d’offrir
des visualisations efficaces, tant pour la communication scientifique
que pour la vulgarisation. En troisième et dernier lieu, la diffusion Web
permet aussi de donner accès à des cartes anciennes et aux données de la
recherche, évitant ainsi aux usagers d’avoir à reprendre le dépouillement
et le géoréférencement des données. L’expérience du tournant spatial aura
permis de bonifier les analyses et la diffusion. Les efforts requis pour
structurer une demande importante de financement en y intégrant de
nombreux chantiers numériques auront porté fruit. Le LHPM peut désor-
mais se positionner en tant qu’équipe de recherche ayant pris le tournant
spatial.

Léon Robichaud est professeur au Département d’histoire de l’Uni-


versité de Sherbrooke et codirecteur du Laboratoire d’histoire et de
patrimoine de Montréal. Spécialiste de l’histoire de la Nouvelle-France,
il est un des plus grands experts québécois de l’application de l’infor-
matique à l’histoire.

236
Titres parus :
Pierre Lucier. La foi comme héritage et projet dans l’œuvre de Fernand Dumont,
1999.
Jean-Paul Baillargeon. Transmission de la culture, petites sociétés, mondialisa-
tion, 2002.
Jean-Paul Baillargeon. Bibliothèques publiques et transmission de la culture à
l’orée du XXIe siècle, 2004.
Fernand Harvey, Hugo Séguin-Noël et Marie-Josée Verreault. Bibliographie
générale de Fernand Dumont. Œuvres, études et réception, 2007.
Étienne Berthold. Le Québec vu de la Russie. Regards de l’ historien Vadim
Koleneko, 2007.
Étienne Berthold. Mondialisation et cultures. Regards croisés de la relève sur le
Québec, 2007.
Nathalie Hamel. « Notre maître le passé, notre maître l’avenir ». Paul Gouin et
la conservation de l’ héritage culturel du Québec, 2008.
Claudine Audet et Diane Saint-Pierre (dir.). Tendances et défis des politiques
culturelles. Analyses et témoignages, 2009.
Nathalie Hamel. La collection Coverdale, La construction d’un patrimoine
national, 2009.
Diane Saint-Pierre et Claudine Audet (dir.). Tendances et défis des politiques
culturelles. Cas nationaux en perspective. France-Angleterre-États-Unis-
Allemagne-Espagne-Belgique-Suisse-Suède-Pays de Galle et Écosse-
Québec – Les organisations internationales, 2010.
Jean-François Simard. L’œuvre de Camille Laurin. La politique publique comme
instrument de l’ innovation sociale, 2010.
Etienne Berthold et Nathalie Hamel (dir.). Patrimoine et histoire de l’art au
Québec : enjeux et perspectives, 2012.
Mireille Barrière (dir.). Les 100 ans du prix d’Europe. Le soutien de l’État à la
musique de Lomer Gouin à la Révolution tranquille, 2012.
Yvon Leclerc. L’action culturelle et le développement territorial. Le quartier
Saint-Roch à Québec et autres cas de réussite, 2018.

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