MettlerL 2
MettlerL 2
Thèse
par
Linda Mettler
de Urnäsch AR
i
Remerciements
Cette thèse de doctorat qui fut une expérience très enrichissante est le résultat d’un
travail de recherche au cours duquel de nombreuses personnes m’ont aidée et
soutenue. Je souhaite remercier mon directeur de thèse, le Professeur Eric Davoine,
de m’avoir offert l’opportunité de réaliser ce projet sous sa direction au sein de la
Chaire de Ressources Humaines et Organisation de l’Université de Fribourg ainsi
que pour son encadrement et ses conseils avisés. Je remercie également le
Professeur Rudolph Grünig et le Professeur Pierre-Yves Donzé d’avoir accepté de
prendre part à l’évaluation de ma thèse en tant que deuxième et troisième
rapporteurs. Je remercie le Professeur Olivier Furrer d’avoir accepté de présider mon
jury de thèse.
Mes remerciements vont également aux étudiants avec lesquels j’ai collaboré dans
le cadre de leurs travaux de fin d’étude : Eric, Maud, Géraldine, Amandine, Lorena,
Aurélie, Romain, Davide, Erisa, Johan, Allan, Estelle, Alec, Samir et Laurence.
iii
Je remercie du fond du cœur mes ami(e)s et ma famille qui ont été présents tout au
long de cette thèse et qui m’ont soutenu lors des hauts et des bas. Une mention
spéciale pour Anna qui a toujours été là pour m’écouter, Cléo et Sophie avec qui j’ai
passé de longues heures à la bibliothèque, Katia et Pauline pour leur relecture.
Finalement, le plus grand des mercis va à ma famille, mes parents et Kim ainsi que
mes sœurs, Amélie, Julie et Joëlle pour leur patience et leurs encouragements. Je
suis infiniment reconnaissante du soutien que vous m’avez toujours apporté.
iv
Table des matières
v
5.3.1 Les pratiques de gestion des compétences au niveau du territoire ................................ 63
5.3.2 L’importance des systèmes de gouvernance .................................................................. 68
5.4 Les enjeux futurs pour la gestion des compétences dans les RTO ........................ 70
6. Les enjeux de la gestion des compétences dans les entreprises multinationales 73
6.1 Les apports de la littérature sur les entreprises multinationales ............................. 74
6.1.1 Les effets de pays d’origine, de pays hôte et de domination symbolique ....................... 75
6.1.2 Les ressources de pouvoir dans l’entreprise multinationale ........................................... 76
6.1.3 Les effets de standardisation .......................................................................................... 78
6.2 Les entreprises multinationales en Suisse ............................................................. 79
6.2.1 Les changements dans la gouvernance d’entreprise ...................................................... 80
6.2.2 Les changements des profils de managers .................................................................... 81
vi
9.2.1 La force et l’organisation des syndicats et des associations patronales....................... 165
9.2.2 La centralisation des négociations dans le secteur : l’exemple de la négociation de la
convention collective de travail ............................................................................................... 168
9.3 Synthèse.............................................................................................................. 169
10. Les mécanismes de coordination des compétences dans l’industrie horlogère
suisse ........................................................................................................................... 172
10.1 La protection et la promotion des compétences au niveau national – la législation
« Swiss made » ......................................................................................................... 172
10.2 La diffusion des compétences au niveau local ................................................... 175
10.2.1 Les relations informelles et familiales ......................................................................... 176
10.2.2 Les microcosmes locaux ............................................................................................. 178
10.3 La mise en réseau des compétences au niveau régional ................................... 180
10.3.1 Les pratiques intra-groupe .......................................................................................... 181
10.3.2 Les pratiques inter-groupes (R&D).............................................................................. 182
10.4 Le contrôle des compétences au niveau transnational – la Fondation WOSTEP 186
10.5 Synthèse............................................................................................................ 189
11. Les enjeux de la gestion des compétences dans l’industrie horlogère suisse 193
11.1 Les impacts de la concentration et la transnationalisation sur district industriel
horloger suisse .......................................................................................................... 193
11.1.1 L’industrialisation du secteur ....................................................................................... 194
11.1.2 L’espace de qualification transnational ....................................................................... 196
11.2 Les enjeux de la gestion des compétences dans le cluster horloger .................. 198
11.2.1 Les champs de tension au niveau du système de formation ...................................... 199
11.2.1 Les champs de tension au niveau des relations industrielles ..................................... 205
11.2.2 Les champs de tension micro-politiques ..................................................................... 206
11.3 Les opportunités ................................................................................................ 210
11.3.1 Les synergies potentielles ........................................................................................... 210
11.3.2 Les pistes de réussite .................................................................................................. 212
11.4 Synthèse............................................................................................................ 215
vii
12.2.3 Troisième contribution théorique : l’impact de la concentration et la transnationalisation
sur la gestion des compétences « Swiss made » .................................................................. 234
12.3 Implications managériales, limites du présent travail et pistes de recherche future
.................................................................................................................................. 238
Bibliographie......................................................................................................... 241
Annexes................................................................................................................. 273
Annexe 1 : Les principales caractéristiques et chiffres clés des firmes du secteur ..... 273
Annexe 2 : Les guides d’entretien .............................................................................. 281
Annexe 3 : Les formations de l’industrie horlogère suisses ........................................ 289
Annexe 4 : La liste des membres de WOSTEP.......................................................... 297
viii
Table des figures
Figure 5: Le nombre de CFC et AFP décernés par la Convention patronale .................... 153
Figure 6: Les travaux de réforme et l’entrée en vigueur des nouvelles ordonnances ........ 162
ix
Table des tableaux
Tableau 12: Les entretiens avec les acteurs institutionnels .............................................. 104
Tableau 15: Les entretiens avec les représentants RH, les ORP et les agences de
placement.......................................................................................................................... 110
Tableau 16: Les entretiens additionnels avec des représentants RH ................................ 112
x
Tableau 20: Les groupes horlogers .................................................................................. 142
Tableau 23: Les métiers du design et du développement ainsi que de l’horlogerie ........... 154
Tableau 31: Les niveaux de coordination de la gestion des compétences dans l'industrie
horlogère suisse ................................................................................................................ 190
Tableau 32: Les écoles françaises liées à l’espace de qualification transnational ............. 197
Tableau 33: Les champs de tensions de la gestion des compétences dans le cluster
horloger ............................................................................................................................. 216
xi
Liste des abréviations
CC Comparative capitalism
ES Ecole supérieure
xii
FSRM Fondation Suisse pour la Recherche en Microtechnique
RH Ressources humaines
xiii
SPL Systèmes productifs locaux
xiv
Partie I: Introduction
« For the Swiss, skill meant everything. Their existence and the identity of their
industrial culture were completely bound up in the creation of precision timepieces »
(Glasmeier, 2000, p. 203)
1
Ce travail a ainsi pour but de déchiffrer l’effet « Swiss made » de l’industrie horlogère
helvétique qui semble avoir développé un « avantage compétitif sociétal » (Maurice
et al., 1982; Sorge, 1991). Pour ce faire, nous nous intéresserons au système de
développement et de contrôle des compétences de l’industrie horlogère suisse
(Whitley, 2000), au niveau local, régional, national et transnational (Hollingsworth &
Boyer, 1997) ainsi qu’aux challenges qui y sont associés (Zeitlin, 2008). Nous
répondrons donc aux questions suivantes :
Question de recherche 1 :
Question de recherche 2 :
Question de recherche 3 :
Comment les changements identifiés dans les districts industriels par Zeitlin (2008)
impactent-ils la gestion des compétences dans l’industrie horlogère suisse ?
2
1.1 Pourquoi s’intéresser à la gestion des compétences ?
Les ressources humaines sont capitales pour la création de valeur (Barney & Wright,
1998). La gestion des ressources humaines (GRH) et plus particulièrement la
gestion des compétences (GDC) ont pour but la construction d’un avantage
compétitif et permettent ainsi de contribuer à la performance globale d’une
organisation.
Les écrits de Wernerfelt (1984, 1989) et Barney (1991) reposant sur les travaux de
Penrose (1959) ont permis de développer la gestion des compétences à travers la
Resource-Based View. Ce modèle met en évidence les caractéristiques nécessaires
aux firmes afin d’avoir un avantage compétitif durable (Figure 1). Leurs ressources
doivent créer de la valeur, être rares, difficilement imitables et non substituables.
Trois éléments favorisent la difficile imitabilité des ressources : les conditions
historiques, les relations de causalité ambigües entre la possession de la ressource
et l’avantage compétitif qui en découle et la complexité sociale.
Valeur
Rareté
Imitabilité imparfaite
Hétérogénéité des - conditions
ressources des firmes historiques Avantage compétitif
- ambiguïté durable
Immobilité des causale
ressources des firmes - complexité
sociale
Substituabilité
3
GRH, qui fait suite à la notion de gestion du personnel, est apparue aux Etats-Unis
dans les années 80 (Brewster, 2007). Cette notion a fortement évolué, dans le cadre
de la gestion du personnel, on considérait le manager comme ayant peu d’influence
sur les décisions stratégiques (Crawley, Swailes, & Walsh, 2013). Actuellement, la
GRH est considérée comme une source clé de l’avantage compétitif (Tayeb, 2004) et
est reconnue comme une fonction stratégique de l’entreprise (Peretti, 2013).
Prahalad & Hamel (1990), dans leur article « The core competence of the
Corporation », présentent l’entreprise comme un portefeuille de compétences. Ils
mettent en avant l’idée qu’il existe certaines core competencies qui permettent de
créer un avantage concurrentiel significatif et durable face aux entreprises
concurrentes. Ainsi, l’on voit apparaitre le rôle central des compétences pour la
construction d’un avantage compétitif. De plus, la compétitivité accrue due à la
mondialisation et la remise en question de l’organisation taylorienne du travail
poussent les entreprises à plus de flexibilité, c’est dans ce contexte que les premiers
travaux sur la gestion des compétences vont voir le jour.
4
1.2 Pourquoi s’intéresser au territoire ?
Face à la globalisation, à la concurrence des pays à bas coût de main d‘œuvre, aux
risques de délocalisation, la localisation des organisations est capitale afin d’obtenir
un avantage compétitif durable au travers de la concentration de compétences et de
connaissances spécialisées (Porter, 1998). Pecqueur & Ternaux (2005, p. 316)
expliquent : « les pratiques de délocalisation sont là pour nous rappeler l’importance
de la variable territoriale qui, contrairement à une idée reçue, ne joue pas
exclusivement selon une logique de dotation de facteurs, mais aussi de création de
ressources ». Ceci explique pourquoi, depuis quelques années, de plus en plus
d’auteurs s’intéressent au lien entre la gestion des compétences et le territoire
(Bories-Azeau et al., 2015; Calamel et al., 2011; Defélix & Mazzilli, 2009). Porter
(1990) avec son Diamond of National Advantage, souligne l’importance des facteurs
de production pour l’avantage compétitif d’un pays et plus particulièrement de
ressources humaines hautement qualifiées et spécialisées : « these factors are more
difficult for foreign competitiors to imitate – and they require sustained investment to
create. […] Competitive advantage results from the presence of world-class
institutions that first create specialized factors and then continually work to upgrade
them. » (Porter, 1990, p. 78). La gestion des compétences représente ainsi un enjeu
stratégique pour la création d’un avantage compétitif au niveau du territoire.
Les travaux de Brewster (2004, 2007) démontrent que la notion de Human Resource
Management (HRM) est une notion qui a été créée et développée aux Etats-Unis et
que malgré une forte globalisation, des différences existent entre les pratiques de
management aux USA et en Europe. Il souligne que ces variations peuvent être
expliquées par des différences institutionnelles, culturelles et légales notamment. Les
approches comparatives permettent de comparer les environnements
économiques nationaux entre eux et d’expliquer les différences de pratiques de
management entre pays. Les approches institutionnalistes permettent d’étudier
l’influence des contextes institutionnels nationaux sur les pratiques de GRH.
Brewster (2004, p. 374‑375) explique : « firms cannot be immune from the
institutional context in which they are embedded, and the differences between
countries and their political, social and legal institutions create differences in their
strategies. They are also, therefore, more likely to show differences in their HRM.
5
Differences in politics, employment legislation, education, labour markets and trade
unionism have a direct effect on HRM within employing organizations ». Ceci
souligne qu’un fort encastrement institutionnel national des compétences existe.
Les approches comparatives et plus particulièrement les approches que l’on peut
regrouper sous l’appellation de « societal institutionalism » permettent de comparer
les environnements institutionnels entre pays (Almond, 2017). L’approche sociétale
développée par Maurice, Sellier, & Silvestre (1982) ainsi que le cadre conceptuel de
National Business System (NBS) développé par Whitley (2000) dans les débats sur
les différents modèles nationaux de capitalisme (Hall & Soskice, 2001) permettent de
mettre en avant l’importance des institutions et plus particulièrement du système de
formation et des relations industrielles pour le développement et le contrôle des
compétences au niveau national. Certaines spécificités institutionnelles permettent
d’ancrer des avantages compétitifs de manière durable, par exemple dans les
qualifications produites dans le système éducatif national ou dans le cadre national
légal des relations industrielles. Dans ce cas, certains auteurs parlent d’avantage
compétitif sociétal au niveau national (Maurice, Sellier, & Silvestre, 1986; Sorge,
1991). Ceci démontre un fort encastrement national de la gestion des compétences.
Cependant, Bouteiller & Gilbert (2005) soulignent que très peu de travaux sur la
gestion des compétences ont fait de comparaison internationale.
Les travaux de Hollingsworth & Boyer (1997) ont pour but d’identifier les mécanismes
institutionnels qui coordonnent l’activité économique. Ils expliquent : « transactions
occur among a wide range of independent actors […], who must routinely solve
various problems […]. At a rather general level, economic coordination or
governance is the process by which these problems are managed among various
actors » (Hollingsworth & Boyer, 1997, p. 6). Ces mécanismes sont façonnés par et
façonnent des systèmes sociaux de production (SSP) qui représentent une
configuration complexe d’institutions en fonction d’une logique spécifique à chaque
pays : « a major argument of this discussion is that at the core of each social system
of production is a set of social institutions that are system specific and that are
unlikely to diffuse to other societies » (Hollingsworth, 1997, p. 268). Ils font référence
à la configuration sociale des institutions suivantes : les relations industrielles, le
système de formation, les relations avec les entreprises concurrentes, les
6
fournisseurs et les distributeurs, la structure du marché des capitaux, la nature de
l’intervention de l’état et finalement, la conception de la justice sociale (Boyer &
Hollingsworth, 1997, p. 191). Hollingsworth (1997) souligne la dépendance de sentier
(path dependency) des SSP. Les SPP permettent de comprendre la performance
économique d’une société : « firms are embedded into complex environment, which,
among other things, place constraints on their behavior. Thus, a social system of
production is of major importance in understanding the behavior and performance of
any economy. How the state and the various coordinating mechanisms are related to
particular social systems of production is an important concern of this volume »
(Hollingsworth & Boyer, 1997, p. 20).
Le niveau régional fait référence à une zone territoriale : elle représente une région
particulière à l’intérieur d’un pays où le système social de production est localisé
(Hollingsworth & Boyer, 1997, p. 25). Les travaux de Piore & Sabel (1984) sur les
SSP de type « flexible specialization » démontrent que les régions peuvent
développer des avantages productifs locaux spécifiques (Delbridge et al., 2011, p.
491). De nombreux travaux ont été réalisés sur les dynamiques des districts
industriels et des clusters (Becattini, 1979; Porter, 1998; Zeitlin, 2008). Hollingsworth
& Boyer (1997, p. 26) soulignent l’importance des institutions collectives au niveau
régional : « for a social system of flexible production to survive, firms must be
integrated into collective institutions which can balance cooperation and
competition ». En plus du niveau régional, ils soulignent également l’importance des
7
relations de confiance et des connaissances tacites au niveau local (Hollingsworth &
Boyer, 1997, p. 5).
8
1.3 Pourquoi s’intéresser à l’industrie horlogère suisse
L’économie suisse est l’une des plus riches, stables et compétitives au monde
malgré le manque de ressources naturelles et sa petite taille. Elle possède un PIB
par habitant qui représente l’une des valeurs les plus élevées au monde
(Confédération suisse, 2017). La Suisse représente ainsi un cas intéressant en
raison de sa réussite économique. Le pays est caractérisé par une bonne
performance du marché du travail avec un faible taux de chômage (Emmenegger,
2011). De plus, le pays fait partie des cinq pays les plus compétitifs au monde (IMD,
2018). Finalement, David, Davoine, Ginalski, & Mach (2012, p. 60), en se référant à
Katzenstein (2003, p. 27), soulignent que « l’expérience des petites nations peut
s’avérer intéressante dans la mesure où elle pourrait anticiper les changements qui
surviendront ultérieurement au sein des plus grands pays, dans un contexte de
globalisation croissante ».
L’horlogerie représente l’une des trois industries les plus importantes pour le pays
(Confédération suisse, 2017) et contribue largement « à faire de la Suisse l’un des
pays les plus riches du monde » (Donzé, 2009, p. 9). En 2017, elle a exporté
l’équivalent de 19.9 milliards de dollars, ce qui représente une croissance de 2.7% et
consolide les résultats obtenus en 2016 (Fédération horlogère, 2018b). Elle occupe
actuellement la place de leader dans l’horlogerie mondiale en termes de valeur des
exportations devant Hong Kong, la Chine, la France et l’Allemagne (Fédération
horlogère, 2018b). L'industrie horlogère suisse a connu un fort développement de
ses ventes mondiales dans le segment des montres de luxe au cours des dernières
décennies (Donzé, 2017b). Les montres mécaniques représentent 80% du chiffre
d’affaires à l’exportation (Deloitte, 2015). L’Asie représente le principal marché des
exportations helvétiques, suivi de l’Europe et de l’Amérique (Fédération horlogère,
2018b).
La valeur « Swiss made » est attribuée aux compétences horlogères des travailleurs,
ce qui rend le secteur particulièrement intéressant pour étudier la gestion des
ressources humaines et plus particulièrement la gestion des compétences. De
nombreuses manufactures dans ce secteur ont construit leur réputation mondiale sur
ces compétences locales, particulièrement depuis les années 1990 (Donzé, 2012;
9
Raffaelli, 2013). L’industrie horlogère suisse offre un cas exemplaire car, malgré le
prix de la main d’œuvre suisse qui est l’une des plus chères au monde, les activités
de manufactures restent localisées dans le pays. L’industrie horlogère suisse semble
ainsi avoir développé un avantage compétitif.
L’industrie horlogère suisse est concentrée dans l’Arc jurassien qui s’étend de
Genève à Bâle, le long de la frontière française, région francophone et protestante
du pays. Les manufactures horlogères helvétiques ont développé un écosystème de
compétences régional spécifique. L’industrie est composée de nombreux acteurs à
l’image des groupes horlogers, entreprises indépendantes et PME sous-traitantes,
fédérations et associations patronales, ainsi que des instituts de formation et de
recherche qui sont tous présents sur un même territoire. Elle représente un véritable
cluster horloger avec des relations entre entreprises et institutions de formation et de
recherche, et des interdépendances entre les entreprises (Glasmeier, 1991;
Jeannerat & Crevoisier, 2015; Kebir & Crevoisier, 2008). Ainsi, en plus de
l’encastrement national, l’industrie horlogère suisse représente un cas d’analyse
particulièrement intéressant pour les questions d’encastrement de gestion des
compétences au niveau régional.
10
De plus, le secteur horloger helvétique fait actuellement face à un processus de
transnationalisation. De nombreuses marques horlogères sont rachetées par des
capitaux étrangers, qu’ils soient français, sud-africains, américains, italiens ou
chinois. Depuis les années 1990, un phénomène de concentration et de
verticalisation de la production a été constaté. Ceci pousse à l’émergence de grands
groupes. Cette stratégie permet de mieux contrôler la production en amont et
d’alléger la dépendance par rapport aux fournisseurs (CPIH, 2006). De plus,
l’horlogerie helvétique a adopté un repositionnement dans le haut de gamme en
concentrant la production sur les montres mécaniques qui deviennent un symbole de
tradition et de culture technique (Raffaelli, 2013). C’est à ce moment-là que de
nombreux capitaux étrangers ont été investis dans l’industrie horlogère. Ainsi, le
secteur représente également un espace social transnational, ce qui rend le territoire
de l’industrie horlogère suisse particulièrement intéressant pour l’étude des
challenges de la gestion des compétences dans les districts industriels et les
clusters.
11
2. Structure du travail
12
Le chapitre 4 a pour but de déterminer les apports des théories sur l’encastrement
national des compétences à l’aide de l’analyse sociétale de Maurice et al. (1982) et
l’approche de National Business system de Whitley (2000). De plus, il permettra de
définir le contexte institutionnel suisse de la GRH (Schröter, 2014). Le chapitre 5 va
permettre de démontrer l’encastrement régional des compétences en mettant en
évidence l’importance des dynamiques de région à l’aide de la littérature sur la
gestion des compétences dans les pôles de compétitivité (Bories-Azeau et al., 2015;
Calamel et al., 2011; Defélix & Mazzilli, 2009) et la littérature sur les districts
industriels et clusters (Becattini, 1979; Malmberg & Maskell, 2002; Piore & Sabel,
1984; Porter, 1998, 2000; Zeitlin, 2008). Finalement, le chapitre 6 va s’intéresser aux
enjeux de la gestion des compétences dans les entreprises multinationales (EMNs)
(Edwards & Ferner, 2002; Dörrenbächer & Gammelgaard, 2011; Kostova & Roth,
2002; Morgan & Kristensen, 2006; Pudelko & Harzing, 2007; Williams & Geppert,
2006, 2011).
Afin de répondre aux questions de recherche, nous avons utilisé une approche
qualitative par étude de cas (Eisenhardt & Graebner, 2007; Yin, 2014). Notre récolte
de donnée combine des entretiens individuels et collectifs, une récolte documentaire
ainsi que des échanges informels, des observations et un focus group. L’étude
empirique est divisée en cinq chapitres. Le chapitre 7 va permettre de détailler plus
particulièrement la méthodologie utilisée. Le chapitre 8, quant à lui, permettra de
mettre en avant les spécificités du secteur liées notamment à l’histoire de l’industrie
horlogère et aux différents acteurs qui le composent. Par la suite, le chapitre 9 va
permettre de déterminer quelle forme prend le système de développement et de
contrôle des compétences (Whitley, 2000) au sein de l’industrie horlogère suisse. Le
rôle de la Convention patronale de l’industrie horlogère (CPIH), du syndicat UNIA
ainsi que des écoles et des entreprises dans la construction de l’avantage compétitif
du secteur en matière de formation et de relations industrielles sera analysé. Dans le
chapitre 10, notre analyse va permettre de déterminer les mécanismes institutionnels
de coordination mis en place afin de gérer les compétences au niveau local, régional,
national et transnational (Hollingsworth & Boyer, 1997). Finalement, le chapitre 10 a
trait aux challenges futurs des districts industriels (Zeitlin, 2008) et va permettre de
déterminer leurs impacts en termes de gestion des compétences au sein de
13
l’industrie horlogère. Le secteur vit actuellement un processus de concentration et de
transnationalisation qui représente un enjeu pour la préservation de l’avantage
compétitif local. Les champs de tension et les opportunités qui en découlent vont être
analysés.
14
Partie II: Cadre conceptuel
3. La notion de compétence
Les deux premiers chapitres ont permis d’introduire la problématique du travail ainsi
que les questions de recherche en soulignant l’importance des compétences pour la
création d’un avantage compétitif. Ce troisième chapitre a pour but de définir la
notion de compétence qui est centrale dans cette recherche. Pour ce faire, nous
allons premièrement nous intéresser à son évolution. Deuxièmement, nous allons
nous intéresser à la notion actuelle de la compétence qui donne lieu à de
nombreuses définitions. Ces définitions regroupent cependant toutes un certain
nombre de caractéristiques identiques propres à la notion de compétence.
Finalement, nous allons définir la notion de gestion des compétences, ses différents
niveaux et nous intéresser à sa démarche.
15
Le premier modèle de la qualification (Q1) « définit la qualification sur la base de
critères objectifs » (Oiry, 2005, p. 15). Ce modèle est caractérisé par une dimension
scientifique de travail et l’attachement de la qualification au poste de travail. Le
deuxième modèle de la qualification (Q2) remet en cause l’objectivité des critères et
met en avant le processus de négociation permettant la définition de la qualification.
Cette vision, plus contextualisée et dynamique, donne une place donnée à l’individu
dans la définition de sa qualification. Le troisième modèle de la qualification (Q3)
abandonne le concept de poste de travail à la faveur d’autres concepts comme celui
de fonction.
Les travaux des psychologue américains White (1959) et McClelland (1973) sont les
premières recherches ayant trait à la notion de compétence. Ils ont mis un certain
nombre de caractéristiques individuelles en avant afin d’expliquer les différences de
performance entre salariés. Ainsi, le premier modèle de compétence (C1) remet en
avant le principe de définition scientifique et présente la compétence comme un
attribut de l’individu. En ce qui concerne l’utilisation de cette notion en GRH, Oiry
(2005, p. 21‑22) identifie cinq attributs de la compétence : « individuelle, hétérogène,
contextualisée, dynamique et scientifique ». Le deuxième modèle de compétence
(C2) propose un modèle qui n’est plus en rupture avec Q3 et qui vient compléter C1
afin de répondre aux critiques formulées. Il admet l’articulation de dimensions
individuelles et organisationnelles, l’apprentissage par des processus sociaux
complexes et les enjeux liés aux situations d’évaluation de la compétence. Le
Tableau 1 permet de démontrer l’évolution de C1 à C2 puis le rapprochement vers
Q3 : la réponse aux critiques a pour conséquence de faire disparaître les deux points
qui différencient la qualification (Q3) de la compétence (C1).
16
Tableau 1: Le modèle C2 de la compétence, un glissement vers Q3 (Oiry, 2005, p.
25)
17
cité par Rossi, 2006, p. 8) (b) celle du Mouvement des Entreprises de France
(MEDEF) : « une combinaison de connaissances, savoir-faire, expériences et
comportements s’exerçant dans un contexte précis. Elle se constate lors de la mise
en œuvre en situation professionnelle, à partir de laquelle elle est validée. C’est donc
à l’entreprise qu’il appartient de la repérer, de l’évaluer et de la faire évoluer »
(MEDEF cité par Rossi, 2006, p. 8) (c) celle de Guy Le Boterf : « l’individu réalise
avec compétence des activités en combinant et en mobilisant un double équipement
de ressources : des ressources incorporées (savoir-faire, qualités personnelles,
expériences) et des réseaux de ressources de son environnement (réseau
professionnels, réseaux documentaires) » (Le Boterf, cité par Rossi, 2006, p. 8).
Rossi (2006) relève plusieurs éléments qui ressortent de ces définitions et qui
qualifient la compétence. Il souligne qu’elle est personnelle, c’est donc une
caractéristique de l’individu. De plus, elle est hétérogène, c’est-à-dire qu’elle est
composée de « savoir-faire techniques, de connaissances, des comportements, des
attitudes » (Rossi, 2006, p. 8‑9) et est contextualisée, elle découle de l’interaction de
l’acteur avec son contexte de travail (Boumane, Talbi, Tahon, & Bouami, 2006, p. 6).
Elle est également démontrable et observable ainsi que dynamique, c’est un
processus évolutif et non pas un état statique (Dejoux, 2001). Finalement, elle est
liée à la performance et est apprise, exercée, susceptible de se développer.
18
l’organisation a besoin d‘une plus grande flexibilité. Ainsi, « dans un souci de
réactivité et d’efficacité, les entreprises ont intérêt à posséder une bonne
connaissance des compétences individuelles de leurs employés et de leurs
potentiels d’évolution afin de les mettre en adéquation avec leurs besoins futurs »
(Dejoux, 2001, p. 140).
19
Le concept de compétences inter-organisationnelles a émergé car « il apparaît
que les compétences externes à l’organisation devraient être pleinement
considérées voire intégrées » (Sanséau, 2009, p. 190). La « coopétition » est un
exemple de cette nouvelle logique d’organisation. Elle fait référence aux interactions
où il n’y a ni compétition pure, ni coopération pure mais une dualité entre intérêts
particuliers et collectifs (Sanséau, 2009). La compétence inter-organisationnelle se
rapporte « à la capacité de l’organisation à identifier, à capter, à utiliser et à optimiser
les ressources qui gravitent, à gérer les relations avec les acteurs de son
environnement, ressources et processus dont elle a besoin pour sa survie et son
développement » (Sanséau, 2009, p. 190). Defélix & Mazzilli (2009, p. 201) la
définissent comme la « capacité pour un réseau d’entreprises à combiner ses
différentes ressources (les entreprises du réseau) afin de produire un résultat
d’ensemble ».
Le Boulaire & Retour (2008, p. 53) expliquent que la gestion des compétences se
réfère à « la somme des actions, démarches, outils, … permettant à une entreprise
d’acquérir, de stimuler et de réguler les compétences dont elle a besoin, aujourd’hui
et demain, individuellement et collectivement, compte tenu de sa vocation, de ses
objectifs et buts, de sa stratégie, de sa structure, de ses moyens techniques, de sa
culture. ». Defélix (2003, p. 127) précise qu’elle n’est pas « une activité particulière
de la gestion des ressources humaines mais une orientation transversale à celle-ci,
conduisant potentiellement à redessiner les pratiques d’acquisition, de stimulation et
de régulation ». Defélix, Oiry, & Klarsfeld (2006, p. 3) mettent en avant le fait que « la
gestion des compétences ne se réduit jamais à une somme d’instruments, c’est un
processus de gestion ».
20
d’évaluer le système existant de gestion des compétences. La deuxième étape
consiste à identifier les compétences requises et de formaliser le résultat sous forme
de référentiel de métiers. Ensuite, il y a l’identification des compétences acquises.
Cette étape consiste à déterminer les compétences effectivement détenues par les
salariés à travers une évaluation, une validation et à créer un portefeuille des
compétences disponibles dans l’entreprise grâce à un référentiel de compétences.
En effet, « l’évaluation nomme les compétences » (Le Boterf, 2000, p. 160). Par la
suite, une évaluation des écarts entre compétences requises et acquises est
réalisée. Finalement, des actions permettant de réduire ces écarts sont mises en
place afin de maintenir ou développer les compétences dont l’entreprise a besoin.
En guise de conclusion, Defélix (2003, p. 122) souligne que les pratiques de gestion
des ressources humaines sont diverses et contingentes. Elles dépendent d'un
contexte notamment historique, géographique et institutionnel. De plus, les travaux
de sociologues permettent de souligner la construction sociale des instruments de
gestion (Oiry, 2006, p. 16).
21
4. L’encastrement national des compétences
23
Tableau 2: Les deux modèles de gestion des compétences (Bouteiller & Gilbert,
2005, p. 17)
Sophistiqués Rustiques
Horizon court terme Horizon court terme
Préférence pour les Préférence pour le « sur
Référentiels de standards mesure »
compétences Souvent, compétences Souvent, compétences
peu nombreuses et nombreuses et peu
clairement définies définies
Échelles de mesure
24
Si l’on s’intéresse à la notion allemande de compétence, il apparait qu’elle est
fortement liée au système de formation duale du pays et plus particulièrement, au
terme de Beruf qui est fortement ancré dans la société allemande (Brockmann,
Clarke, & Winch, 2008, p. 556‑557). Gehmlich (2009, p. 737) distingue les notions
de Beruf et de Kompetenz: « “Beruf” has been regarded as structuring vocational
education and training, “Kompetenz” can be understood as the defined learner
centered objective of teaching and learning ». Pour chaque profession, des
Berufsbilder décrivent « the objectives, elements and examination of education and
training, and also structures it in respect to time, contents and formal requirement »
(Gehmlich, 2009, p. 737). Historiquement, les compétences étaient mises en œuvre
en termes de Qualifikation (Weigel, Mulder, & Collins, 2007, p. 57). Depuis les
années 2000, les compétences sont exprimées en termes de Handlungskompetenz
par le Kultusministerkonferenz et séparées en trois catégories : Fachkompetenz,
Personalkompetenz et Sozialkompetenz (Winterton, Delamare-Le Deist, &
Stringfellow, 2005, p. 35). Cette catégorisation forme la base du système de
formation duale allemande (Weigel et al., 2007, p. 56).
L’étude réalisée par Bouteiller & Gilbert (2005) ainsi que la revue de littérature sur la
notion de compétence en Allemagne permet de souligner l’importance des
différences institutionnelles, culturelles et légales entre les pays et donc le fort
encastrement national de la gestion des compétences. Plusieurs approches
théoriques permettent d’enrichir le débat sur l’encastrement national de la gestion
des compétences. Elles seront détaillées ci-dessous. Dans un deuxième temps,
nous nous intéresserons plus particulièrement au cadre institutionnel suisse afin de
comprendre les spécificités et les enjeux de la gestion des compétences dans le
pays.
25
d’ancrer des avantages compétitifs de manière durable, par exemple dans les
qualifications produites dans le système éducatif national, ou dans le cadre national
légal des relations industrielles, dans ce cas certains auteurs parlent d’avantage
compétitif sociétal au niveau national (Maurice et al., 1986; Sorge, 1991). Lane
(1989, p. 398) utilise l’Allemagne à titre d’exemple : « the strengths of German
manufacturing enterprises are widely seen to emanate from to core institutional
complexes – the system of vocational education and training system and the system
of industrial relations ».
26
Almond (2017) parle plus particulièrement de « societal institutionalism » (Hall &
Soskice, 2001; Lane, 1989; Maurice et al., 1982; Whitley, 2000). Il explique « societal
institutionalism argues that capitalism is embedded at national-society level in
mutually reinforcing and interlocking “spheres” of political economy, in ways which
create national “logics” of employment relations, labour market construction and
production organization which combine to create a certain degree if internal
coherence » (Almond, 2017, p. 52). Nous allons particulièrement nous intéresser à
l’analyse sociétale de Maurice et al. (1979, 1982) ainsi que l’approche NBS de
Whitley (2000). Ces deux approches permettent de mettre en avant l’importance du
système de formation et des relations industrielles pour le développement et le
contrôle des compétences au niveau national.
27
Tableau 3 : Les dimensions de l’analyse sociétale (Maurice et al., 1979)
Rapport éducatif
Rapport organisationnel
Rapport de coopération
Rapport hiérarchique
Rapport industriel
28
Le rapport éducatif
29
Deuxièmement, les pays de type B, comme l’Allemagne, qui « distinguent davantage
la formation générale et la formation professionnelle. La première est confiée au
système scolaire, et la seconde est prise en charge plutôt par les entreprises, selon
des modalités diverses » (Maurice, 1993, p. 58). L’auteur conclut que les entreprises
de type B sont plus flexibles et peuvent réagir plus rapidement aux changements que
les entreprises de type A car le système permet aux employés d’acquérir de la
polyvalence : « l’organisation du travail devient elle-même qualifiante » (Maurice,
1993, p. 58). Dans les entreprises de type A, il existe une stratification des
différentes catégories d’acteurs hiérarchisante qui amène une certaine rigidité.
30
Rapport organisationnel
31
Rapport industriel
Labit & Thoemmes (2003) relèvent les principaux atouts et limites du modèle. Le
principal atout repose sur le fait que le modèle a permis de dégager « les éléments
institutionnels structurant le contexte national » (Labit & Thoemmes, 2003, p. 26). En
revanche, le modèle présente également plusieurs limites : absence de dynamique
temporelle et spatiale, subjectivité des choix méthodologiques et niveau macro et
micro privilégiés excluant l’ensemble des acteurs intermédiaires (niveau méso –
acteurs collectifs). Labit & Thoemmes (2003) relèvent une critique centrale formulée
par Reynaud (1979) : « en partant des rapports sociaux (éducatif, organisationnel,
32
industriel) pour saisir les acteurs, l’analyse sociétale donne la priorité aux régulations
globales sur les régulations locales » (Labit & Thoemmes, 2003, p. 28).
L’approche de Whitley (2000), appelée National Business System (NBS), fait partie
des approches dites institutionnalistes. Ces approches s’intéressent à l’influence des
institutions sur les différentes pratiques de GRH. En plus de l’approche de Whitley
(2000), l’approche appelée Varieties of Capitalism (VoC) de Hall & Soskice (2001)
représente également une des approches principales du courant institutionnaliste.
Hall & Soskice (2001, p. 37) démontrent l’importance du cadre institutionnel d’un
pays pour le développement d’un avantage comparatif : « the basic idea is that the
institutional structure of a particular political economy provides firms with advantages
for engaging in specific types of activities there. Firms can perform some types of
activities, which allow them to produce some kinds of goods more efficiently than
others because of the institutional support they receive for those activities in the
political economy, and the institutions relevant to these activities are not distributed
evenly across nations. ». Les auteurs se concentrent sur cinq sphères
institutionnelles : (a) les relations industrielles, c’est-à-dire comment les entreprises
coordonnent les négociations de salaires et les conditions de travail (b) la formation
professionnelle et l’éducation capitales pour le développement des compétences
nécessaires aux firmes (c) la gouvernance d’entreprise qui règle les questions de
coordination au niveau de l’accès au financement (d) les relations inter-firmes qui
représentent un enjeu au niveau de la coordination que ce soit avec les autres
entreprises, leurs fournisseurs ou leurs clients notamment (e) les employés de
l’organisation afin de s’assurer que les employés avancent vers les objectifs de la
firme. Les dimensions institutionnelles permettent aux auteurs de distinguer deux
types d’économies de marché : liberal market economies (LME) reposant sur des
coordinations de marché dépendant de l’offre et de la demande sur les marchés
compétitifs et coordinated market economies (CME) reposant plus fortement sur les
relations hors du marché, c’est-à-dire dépendant des interactions et de la
33
coordination entre acteurs. Cependant, Brewster (2004, p. 378) souligne que cette
approche est jugée trop simpliste et manque de subtilité.
34
Tableau 4 : Les principales caractéristiques institutionnelles structurant les business
systems (Whitley, 2000, p. 48)
Etat
Système financier
Avant de développer plus particulièrement la sphère qui nous intéresse le plus pour
la gestion des compétences, celle concernant le système de développement et de
contrôle des compétences, nous allons brièvement décrire les trois autres sphères
35
institutionnelles afin de comprendre les éléments influençant le contexte institutionnel
d’un pays.
La deuxième sphère institutionnelle est celle du système financier, qui concerne les
processus par lesquels le capital est rendu accessible et par lesquels son prix est
fixé. Whitley (2000) distingue deux grands types de systèmes financiers, les
systèmes basés sur le marché des capitaux et les systèmes basés sur les crédits.
Dans le premier type de système, capital-market-based, les capitaux sont alloués
selon un principe de mise en concurrence sur un marché financier qui joue un rôle
dominant. Dans ce type de système, les investisseurs ont un horizon d’action à plus
court terme et des liens plus faibles avec les entreprises dans lesquelles ils
investissent. Dans le second type de système, credit-based, les marchés sont faibles
et illiquides. Les institutions dominantes sont traditionnellement des banques
universelles qui ont un lien plus fort et à plus long terme avec les entreprises
concernées, ces banques peuvent, selon les pays, être plus ou moins contrôlées par
l’Etat.
36
Troisièmement, nous avons la sphère institutionnelle qui concerne les conventions
régulant les relations de confiance et d’autorité. Elle structure les relations entre
partenaires d’affaire et entre employeurs et employés. La notion de confiance est
centrale. Elle affecte notamment le niveau de collaboration inter-firmes. La première
caractéristique centrale est la force des institutions sociales formelles qui génèrent et
garantissent des relations de confiance entre personnes étrangères. La deuxième
caractéristique a trait aux relations d’autorité. Deux différents types de relations
d’autorité existent : formel ou paternaliste. En ce qui concerne le premier, il limite le
champ d’action des superviseurs à des règles formelles, il reconnait l’autonomie des
supervisés et les inclut dans les processus de prise de décision. En ce qui concerne
le deuxième, il considère les supervisés comme des enfants. Il est divisé en deux
types : éloigné ou réciproque. Finalement, la dernière caractéristique s’intéresse aux
formes d’autorité formelle. Elle peut être divisée entre deux formes : contractuelle ou
communautaire. La forme contractuelle repose majoritairement sur la domination
d’intérêt personnel alors que la forme communautaire repose sur des relations de
confiance mutuelles et le partage d’intérêts communs.
Finalement, nous allons nous focaliser sur la sphère la plus importante pour la
gestion des compétences au niveau national, celle qui concerne le développement
et le contrôle de compétences. En effet, cette sphère est critique pour l’accès aux
ressources humaines. Whitley (2000) distingue deux types d’institutions : d’une part
les établissements d’éducation et de formation dans lesquels les compétences sont
développées et certifiées, et d’autre part les institutions qui contrôlent le marché de
l’emploi et la manière dont ces compétences sont reconnues.
37
unitaires comme le système français, Whitley (2000) explique que les enfants sont
successivement filtrés par des examens académiques dans le système éducatif
général et seuls les « échecs » entrent dans les organisations de formation pratique,
souvent mal financées et ayant un faible prestige social. Dans les systèmes de
formation duale représentés principalement par l’Allemagne, Whitley (1992) explique
que la formation théorique et pratique est séparée des compétences académiques à
un stade précoce et produit une grande variété de connaissances et compétences
pratiques, enseignées et évaluées de manière formelle. Ces compétences sont plus
larges et standardisées que dans un système unitaire. En ce qui concerne la
deuxième dimension, l’auteur souligne l’importance du degré de collaboration entre
l’Etat, les employés et les syndicats, c’est-à-dire, la mesure dans laquelle les
compétences pratiques sont organisées et certifiées conjointement entre les
employés, les syndicats et les organismes publics.
38
4.2 Les spécificités de l’encastrement institutionnel suisse des
compétences
Il existe peu d’études sur le NBS suisse (Schröter, 2014). Cependant, la Suisse
représente un cas intéressant en raison de sa réussite économique. Le pays est
caractérisé par une bonne performance du marché du travail avec un faible taux de
chômage (Emmenegger, 2011). Il est caractérisé par une grande décentralisation
régionale (Confédération suisse, 2016). Elle représente une forme particulière de
collaborative business system (Schröter, 2014). La culture de travail nationale suisse
est généralement associée au modèle germanique y compris pour la partie
francophone du pays. Ces similitudes reposent sur trois éléments institutionnels très
proches du système allemand : les relations industrielles sectorielles avec un
dialogue social moins conflictuel qu'en Europe latine, le système de formation
professionnelle duale qui forme plus de la moitié des travailleurs et une forte
décentralisation régionale du pouvoir politique avec les mécanismes nationaux de
coordination (Davoine, Schröter, & Stern, 2014; Schröter, 2014). L'autonomie des
cantons est encore plus marquée que celle des Länder allemands (Davoine et al.,
2014), et le système démocratique direct des votes populaires (référendums) est un
élément important pour comprendre la logique de consensus forte qui sous-tend les
comportements liés au travail (David & Mach, 2006).
Schröter (2014) explique que la culture de travail suisse présente aussi des
spécificités par rapport à la culture de travail allemande : le socle institutionnel de la
démocratie directe qui génère des formes particulières de contrôle social est un
mode de construction du consensus plus respectueux et plus policé que la
construction du consensus allemand par confrontation. La Suisse peut ainsi être vue
comme un pays avec des contraintes sociales informelles. Il n’y a pas de droit légal
comparable avec la légalisation allemande de protection des travailleurs. À cet
égard, la Suisse est plus proche du business system compartimenté des États-Unis.
Ces deux pays sont marqués par un marché du travail flexible et des contraintes
légales faibles (Schröter, 2014).
Hall & Soskice (2001) classifient la Suisse dans la catégorie des économies de
marché coordonnées (CME). Cependant, une étude plus récente de Schneider &
39
Paunescu (2012) classifie le pays dans la catégorie des économies de marché
libérales (LME). La Suisse est parfois associée à une forme hybride entre économies
de marché libérales et coordonnées (Mach & Trampusch, 2011). Kluike (2015)
souligne qu’en termes de système de formation, la Suisse est plus proche de
l’Allemagne et qu’en termes de relations industrielles, elle est plus proche d’une
économie de marché libérale comme les USA.
40
109). La souveraineté appartient au peuple, qui a le dernier mot pour les décisions
les plus importantes (Sager & Zollinger, 2011) en utilisant les votes populaires.
En outre, la Suisse repose sur des mécanismes d’autorégulation collectifs par des
acteurs privés avec une faible intervention de l'Etat et une faible centralisation
(Afonso & Mach, 2011). L'autorégulation est définie par Mach & Trampusch (2011, p.
16) comme un principe qui privilégie les initiatives des acteurs privés pour résoudre
41
les tâches sociales ou économiques, parfois en étroite coopération avec les autorités
publiques. Maggetti, Afonso, & Fontana (2011, p. 205) expliquent que
l'interventionnisme public a été limité en comparaison à la plupart des pays d'Europe
occidentale, les solutions privées ayant toujours été privilégiées par rapport à
l'intervention publique. En effet, ils soulignent que l'intervention directe de l'État dans
l'économie en Suisse a été historiquement entravée par une série de facteurs liés
aux institutions (démocratie directe, fédéralisme) et aux relations de pouvoir
(travailleur faible, entreprise forte) (Maggetti et al., 2011, p. 206).
42
Figure 2: Le système de formation suisse (SEFRI, 2017b, p. 6)
43
une plus grande probabilité de former des apprentis que les entreprises suisses
romandes ou tessinoises (Muehlemann, Pfeifer, Walden, Wenzelmann, & Wolter,
2010). Actuellement, il existe près de 230 formations en apprentissage possible
(SEFRI, 2017b). Il est possible d’effectuer une maturité professionnelle pendant ou à
l’issue du CFC afin d’accéder aux hautes écoles spécialisées (HES) (SEFRI, 2017b).
De son côté, l’école d’enseignement général permet l’obtention d’un certificat de
culture générale et d’une maturité spécialisée (orientation.ch, 2018a) ou d’une
maturité gymnasiale donnant accès aux hautes écoles, universités et écoles
polytechniques fédérales (EPF) et permettant ainsi de réaliser une formation
académique.
A la suite d’une formation de degré secondaire, les jeunes ayant obtenu un CFC
peuvent accomplir une formation professionnelle supérieure et les jeunes ayant
obtenu une maturité peuvent accéder à une haute école. Le système suisse est
caractérisé par de nombreuses passerelles permettant au détenteur d’une formation
professionnelle initiale d’atteindre une formation professionnelle supérieure
(Deissinger & Gonon, 2016). La formation professionnelle supérieure (degré
tertiaire non universitaire) permet « d’acquérir des compétences professionnelles
spécifiques en vue d’assumer des fonctions techniques et managériales » (SEFRI,
2017b, p. 4). Les détenteurs d’un CFC ayant plusieurs années d’expérience peuvent
obtenir un Brevet fédéral en cours d’emploi. De plus, les détenteurs d’un CFC ou
d’un certificat de culture générale peuvent effectuer une formation dans une Ecole
supérieure (ES). Il existe environ 220 examens professionnels et 170 examens
professionnels supérieurs. De plus, 450 filières de formation en école supérieure
sont disponibles en Suisse (SEFRI, 2017b). De l’autre côté, les hautes écoles
(degré tertiaire universitaire) permettent l’obtention d’un Bachelor et d’un Master.
Plus précisément, les détenteurs d’un CFC avec maturité professionnelle ou les
détenteurs d’une maturité spécialisée peuvent intégrer une « Haute école
spécialisée » (HES). Il existe plus de 300 filières d’études dont environ 230
formations menant au Bachelor (SEFRI, 2017a). Les détenteurs d’une maturité
gymnasiale ou d’un Bachelor délivré par une HES peuvent intégrer une « Haute
école universitaire », c’est-à-dire l’une des 10 universités cantonales ou l’une des
deux écoles polytechniques fédérale (EPF) (SEFRI, 2017a).
44
Les « Hautes écoles universitaires » « sont actives notamment dans la recherche
fondamentale, qui nourrit également leur enseignement », alors que les HES « ont
une plus forte orientation pratique et se consacrent à la recherche appliquée »
(SEFRI, 2018b). La compétitivité suisse est l’une des plus élevées au monde. Le
Secrétariat d'Etat à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) explique
que « ces résultats tiennent notamment aux bonnes interactions entre l’économie
privée et les centres de compétence en recherche des écoles polytechniques
fédérales, des universités et des hautes écoles spécialisées » (SEFRI, 2017a). Il faut
noter que « la Confédération est responsable du financement de la recherche et de
l’innovation par le biais du Fonds national suisse (FNS) et de la Commission pour la
technologie et l’innovation (CTI, ultérieurement « Innosuisse »). Elle finance
également les établissements de recherche du domaine des EPF, le Parc suisse
d’innovation ainsi que quelque trente institutions de recherche extra-universitaires.
Les cantons assument quant à eux l’essentiel du financement des universités et des
hautes écoles spécialisées. » (SEFRI, 2017a, p. 25).
45
professionnelles gèrent également des certificats de formation professionnelle
continue, par exemple des brevets fédéraux. Le système éducatif représente une
question centrale pour les employeurs afin d'avoir une main-d'œuvre qualifiée qui
répond à leurs besoins.
Les pouvoirs publics ainsi que les associations professionnelles et les organisations
de branche participent au financement de la formation. De plus, les entreprises, au
travers de la mise en place de places d’apprentissage, y contribuent aussi (SEFRI,
2017b). En ce qui concerne les pouvoirs publics, les cantons, compétents pour la
mise en œuvre des formations, « assument les trois quarts des dépenses dans ce
domaine » et la Confédération un quart (SEFRI, 2017b, p. 23). Dionisius et al. (2009)
soulignent que l’apprentissage est profitable en Suisse alors qu’en Allemagne, les
entreprises supportent des coûts nets substantiels. Cette différence est
principalement expliquée par les différences d’allocation de tâches : les apprentis
suisses passent plus de temps sur leur place de travail et effectuent des tâches
productives. De plus, Muehlemann et al. (2010) soulignent l’importance de la
réglementation du marché du travail pour les décisions de financement des
formations duales.
Le système suisse de relations industrielles est marqué par une forte culture de
coopération entre partenaires sociaux. Les conflits sociaux sont autorisés mais
exceptionnels (Bonvin, 2007). En effet, le premier accord formalisé, appelé la « paix
du travail », a été signé en 1937 et implique une attitude constructive de négociation
entre les partenaires sociaux tout en établissant peu de restrictions légales. Ainsi, sur
la période de 1970-2001, alors que la moyenne des pays de l’OCDE de jours de
travail perdus annuellement pour 1000 employés était de 219 jours, et qu’il était de
28 jours pour l’Allemagne souvent considérée (sur cette période) comme un bon
élève des relations industrielles, la moyenne est de 1 jour annuel en Suisse (Lesch,
2003). De plus, la Suisse est caractérisée par un marché du travail très libéral. L’Etat
fédéral intervient peu en laissant du pouvoir aux associations professionnelles, plus
particulièrement les associations sectorielles d’entreprises. Même si au cours de la
46
seconde moitié du XXe siècle, les lois de gouvernance suisses ont été adaptées aux
normes internationales et les cartels sectoriels ont été abolis, David & Mach (2006)
considèrent que la culture collaborative de cartel est encore très présente dans
l’économie suisse. Ainsi, la Suisse peut être considérée comme un pays avec des
contraintes sociales informelles.
David & Mach (2006) soulignent l'importance des institutions pour la croissance
économique en utilisant la Suisse comme exemple. Les associations
professionnelles possèdent un fort pouvoir et jouent ainsi un rôle central dans les
relations industrielles suisses. Elles sont actives dans la régulation de questions
économiques et sociales (Eichenberger & Mach, 2011). Eichenberger & Mach (2011,
p. 63) définissent les associations professionnelles comme des associations
volontaires de droit privé qui organisent et représentent des entreprises en matière
économique et politique. Ces associations privées formelles d'entreprises ou de
groupes d'entreprises diffèrent des associations d'employés (syndicats) en ce sens
qu'elles unissent les propriétaires et les managers de l'entreprise. Ces associations
constituent un pilier central des politiques sociales coordonnées suisses
(Eichenberger & Mach, 2011, p. 71). Elles jouent souvent un rôle d'intermédiaire
entre l’économie et le politique et ont donc une fonction politique en plus de leur
fonction économique. Elles participent à des commissions extra-parlementaires, elles
sont consultées pour plusieurs projets socio-économiques et elles sont actrices de la
démocratie directe (Eichenberger & Mach, 2011).
En outre, presque tous les secteurs ont leur propre association qui établit des règles
techniques, organise une formation professionnelle, négocie des conventions
collectives de travail (CCT) ou fournit notamment des statistiques (Eichenberger &
Mach, 2011). Il existe, d’une part, des associations professionnelles qui s’occupent
du marché des produits des entreprises représentées et, d'autre part, des
associations d'employeurs qui s'occupent des questions de marché du travail et de
politique sociale (Eichenberger & Mach, 2011, p. 67). Elles agissent également
comme lieux de rencontre pour les entreprises (David, Ginalski, Mach, & Rebmann,
2009).
47
En plus des associations professionnelles, les syndicats jouent un rôle important
dans les relations industrielles en Suisse, même s’ils ont un pouvoir assez faible. Ce
pouvoir faible s'explique par la domination des partis de droite, en effet, la gauche
politique n'a jamais joué un rôle dominant en Suisse. En outre, Mach & Trampusch
(2011, p. 17) expliquent que le mouvement syndical suisse a été structurellement
faible en comparaison internationale en raison d'un certain nombre de facteurs
historiques non favorables à l'organisation de la classe ouvrière : une structure
économique décentralisée et l'absence des grandes usines industrielles; le clivage
linguistique et religieux et la présence continue d'une grande main-d'œuvre
étrangère - environ un quart de la population active - non dotée de droits politiques.
Enfin, la Suisse figure parmi les systèmes de marché les plus libéraux en
comparaison internationale avec un système de négociation collective qui ne couvre
que la moitié de la main-d'œuvre (Oesch, 2011, p. 86). Oesch (2011, p. 82‑84)
souligne que les syndicats suisses se sont installés dans leur rôle de partenaires
subordonnés dans les relations professionnelles décentralisées et consensuelles,
confrontés à des associations d'employeurs très cohésives et puissantes, et ont
adhéré à la paix industrielle. Les syndicats ont traditionnellement été le partenaire
mineur dans l'entente corporatiste suisse où les employeurs établissent les
réglementations collectives minimales pour la paix du travail et un climat de
coopération.
Les relations industrielles sont régulées par des conventions collectives de travail
spécifiques à chaque secteur. Elles ont un rôle important car le droit du travail en
Suisse a été principalement limité aux problèmes de santé et de sécurité au travail
(Afonso & Mach, 2011, p. 108). Cela signifie que les points essentiels des relations
de travail sont établis par les négociations collectives entre les associations
d'employeurs et les associations de salariés qui définissent les conventions
collectives de travail. Les CCT peuvent être déclarées obligatoires pour tous les
acteurs d'un secteur (Humair, Guex, Mach, & Eichenberger, 2012). La paix
industrielle, qui empêche la grève des syndicats et le lock-out des employeurs, est
inscrite dans les CCT. Cela a poussé les différents acteurs à mener des négociations
pacifiques et explique la stabilité du partenariat social helvétique (Eichenberger,
Guex, Humair, & Mach, 2013).
48
En guise de conclusion, le Tableau 5 permet de synthétiser le cadre institutionnel
suisse de la gestion des compétences.
Le système de formation
49
Ce chapitre a permis de souligner l’encastrement institutionnel national de la gestion
des compétences. En effet, l’approche sociétale de Maurice et al. (1982) et
l’approche NBS de Whitley (2000) permettent de démontrer l’importance des
systèmes éducatif et de formation ainsi que celle des relations industrielles pour la
construction de l’avantage compétitif d’un pays. Ces approches soulignent
également l’importance de divers acteurs pour le développement et le contrôle des
compétences : l’Etat, les associations patronales, les syndicats et les écoles
notamment. Leur rôle et leur importance varient suivant le business system dont ils
font partie. L’analyse du NBS suisse a permis de montrer l’importance du système de
formation duale ainsi que les rôles des associations patronales et des syndicats dans
les relations industrielles suisses. Le modèle suisse représente un cas hybride
particulièrement intéressant. De plus, le pays est caractérisé par une forte
décentralisation. Ceci permet d’entrevoir l’importance du niveau régional, en plus du
niveau national, pour les questions de coordination de compétences.
50
5. L’encastrement régional des compétences
En plus du niveau national, les travaux de Hollingsworth & Boyer (1997) ont montré
l’importance du niveau régional pour la compétitivité des entreprises. Sorge (1991, p.
186) précise : « regionally based competitive advantage becomes more important ».
La localisation des organisations est capitale afin d’obtenir un avantage compétitif
durable au travers de la concentration de compétences et de connaissances
spécialisées (Porter, 1998). De nombreuses recherches existent sur le branding
territorial, outil marketing de gestion des territoires, central pour la gestion et le
développement des territoires (Vuignier, 2016). La notion de compétence
territoriale, définie par Defélix & Mazzilli (2009, p. 201) comme « une combinaison
de ressources géographiquement proches permettant au territoire d’afficher une
spécialisation compétitive », s’intéresse au lien entre compétence et territoire au
niveau régional.
51
Les travaux fondateurs de Marshall (1919) avec son modèle d’agglomération ont
permis de souligner la création d’économies d’échelle externes en lien avec les
dimensions spatiales du territoire. Les phénomènes d’agglomération contribueraient
à favoriser « le développement de réseaux sociaux denses, la circulation
d’information formelle et informelle, et le développement de capacité d’apprentissage
nécessaire à l’innovation car la proximité facilite le transfert et l’acquisition de savoir
tacite et complexe » (Mendez & Messeghem, 2009, p. 137). Almond (2011, p. 534)
souligne que ceci créé des actifs intangibles au niveau sub-national « providing firms
situated within “learning regions” with competitive advantage that are sustainable as
they are difficult or impossible to imitate ».
De nombreux travaux sur la gestion des compétences au niveau du territoire ont été
réalisés dans les pôles de compétitivité français (Calamel et al., 2011; Defélix &
Mazzilli, 2009; Defélix & Picq, 2013), exemples de clusters formés à la volonté de
l’Etat. Ces travaux démontrent l’existence d’une multitude de pratiques de gestion
des compétences inter-organisationnelles au niveau du territoire. Ils mettent
également en avant l’importance des systèmes de gouvernance pour le bon
fonctionnement des pôles de compétitivité et plus généralement pour l’ensemble des
réseaux territorialisés d’organisation (RTO). Les travaux français permettent ainsi de
souligner l’importance du niveau local comme périmètre de régulation des questions
de gestion des compétences.
52
5.1 La notion de compétence territoriale
Les recherches de Defélix, Picq, & Retour (2009) vont permettre d’établir une
typologie afin de définir les différents niveaux et leur articulation. Ils définissent sept
types de compétences à quatre niveaux différents. Le premier niveau correspond
aux compétences individuelles (CI) (Defélix, 2003), puis le deuxième aux
compétences collectives (CC) (Retour & Krohmer, 2006), le troisième aux
compétences organisationnelles (CO) (Rouby & Thomas, 2004) qui incluent, sous
certaines conditions, les compétences stratégiques (CS) et le quatrième aux
compétences inter-organisationnelles (CIO) (Defélix & Mazzilli, 2009). Ces
compétences ont été définies au point 3.2 . La compétence environnementale (CE)
(Retour, 2005) se situe à l’un ou l’autre de ces quatre niveaux mais à l’extérieur de
l’entreprise considérée. Elle est définie comme « la gestion des compétences des
parties prenantes et multiples acteurs hors du champ de contrôle direct des
entreprises, à savoir les clients, fournisseurs, partenaires institutionnels et tous
acteurs dont l’action peut influer sur l’entreprise ou le groupe » (Retour, 2005 cité par
Sanséau, 2009, p. 179).
53
compétitive » (Defélix & Mazzilli, 2009, p. 201). La Figure 3 permet de représenter
ces différents niveaux de compétence.
Figure 3 : Les quatre niveaux et sept types différents de compétence (Defélix et al.,
2009, p. 212)
Les travaux de Mendez & Mercier (2006) sont les premiers à étendre le concept de
compétence au territoire avec leur notion de « compétences clés du territoire ». En
effet, « un territoire est un espace ne se situant pas seulement au croisement des
dimensions géographique et professionnelle mais qui est, ou peut devenir, une entité
socio-économique et un lieu pertinent des régulations » (Bories-Azeau et al., 2008, p.
2). Par la suite, Defélix & Mazzilli (2009) établissent la notion de compétence
territoriale. Dans le cas de la compétence territoriale, « les ressources sont des
organismes publics ou privés relevant d’une proximité géographique et en interaction
les uns avec les autres » (Defélix & Mazzilli, 2009, p. 201). A titre d’exemple, Mazzilli
54
(2009, p. 6) cite le pôle français de classe mondiale situé dans l’Isère, Minalogic, qui
« combine des ressources des centres de recherches, des universités et des
entreprises dans le domaine du logiciel embarqué et des nanotechnologies ». Elle
explique que « cette combinaison de ressources lui procure une compétitivité de
renommée mondiale dans le domaine des solutions miniaturisées intelligentes ».
Pour que la gestion des compétences territoriales soit une réalité, il faut
« identifier, et notamment cartographier toutes les ressources du territoire, à la
manière des recensements de ressources et compétences au sein d’une entreprise »
(Defélix & Mazzilli, 2009, p. 200). De plus, il faut « combiner, et donc obtenir une
véritable coopération entre les acteurs disposant de vocabulaire, représentations et
enjeux différents, notamment entre secteurs public et privé » (Defélix & Mazzilli,
2009, p. 200). Defélix et al. (2009) concluent leur livre sur les nouvelles dimensions
et relations de la gestion des compétences en expliquant les ressources nécessaires
à la construction de compétences territoriales. Ils utilisent la métaphore d’un maçon
qui a besoin de trois ressources pour construire un mur : (a) les briques qui
représentent les institutions et organisations visibles que ce soit des entreprises,
des centres de formation, des centres de recherche et développement notamment
(b) le ciment qui crée le lien entre les briques qui font références aux réseaux
sociaux que ce soit des interactions formelles ou informelles (c) les fondations, qui
« constituent le terreau propice tant à l’émergence ou au renforcement des briques
qu’à la solidification des liens qui les unissent » (Defélix et al., 2009, p. 221),
représentent des éléments historiques ou culturels qui permettent notamment aux
pôles de compétitivité de voir le jour.
Mendez (2005, p. 2) souligne que « tout l’enjeu pour ces zones est de renouveler
leurs compétences clés, de construire des ressources spécifiques intransférables qui
résistent aussi bien à la concurrence des nouveaux pays producteurs qu’au
« nomadisme » des entreprises multinationales ». Gallego, Gangloff, & Saoudi
(2010) mettent en avant le fait que l’expertise humaine, source d’avantage compétitif,
favorise le maintien des activités sur le territoire lorsqu’elle est valorisée et permet
ainsi de lutter contre les risques de délocalisation. Pecqueur (2015, p. 28) explique
que « la présence d’actifs spécifiques (présence d’écoles d’ingénieur, de laboratoires
de recherche, d’une main d’œuvre qualifiée, etc.) permet de différencier le territoire
et de l’identifier dans un contexte de concurrence spatiale forte. En second lieu, la
présence de tels actifs spécifiques freine la volatilité des entreprises (propension à la
délocalisation en fonction des coûts de production les plus bas possibles) »
(Pecqueur, 2015, p. 28).
56
La première sous-partie va permettre de démontrer l’importance des relations de
proximité pour le développement de mécanismes de coordination au niveau du
territoire. Par la suite, nous allons nous intéresser aux différentes formes de RTO et
plus particulièrement aux districts industriels et aux clusters avant de nous intéresser
aux pôles de compétitivité français afin d’en comprendre les spécificités pour la
gestion des compétences.
Par la suite, la notion de cluster a été popularisée par les travaux de Porter (1998).
Ils sont définis comme « geographic concentrations of interconnected companies,
specialized suppliers, service providers, firms in related industries, and associated
institutions (e.g., universities, standards agencies, trade associations) in a particular
field that compete but also cooperate » (Porter, 2000, p. 15). Les entreprises se
trouvent dans une situation de coopétition, elles coopèrent sur des activités en
amont, et se retrouvent en situation de compétition dans des activités plus en aval,
en lien avec les consommateurs (Bengtsson & Kock, 2000). Porter (1998, p. 80)
relève trois caractéristiques des clusters. Premièrement, ils augmentent la
productivité des entreprises de la région, notamment, au travers de la présence
d’employés qualifiés et expérimentés. Deuxièmement, ils poussent l’innovation.
Finalement, ils stimulent la formation de nouveaux business. A la différence des
districts industriels, « l’espace productif devient un objet socialement construit qui
résulte des interactions entre de multiples acteurs privés, publics, locaux et « a-
locaux » » (Bocquet & Mothe, 2009, p. 105). Ainsi, en plus d’une proximité
géographique, les clusters supposent une proximité organisationnelle et
institutionnelle : « le concept de cluster conduit ainsi à rejeter l’idée d’une innovation
spontanée au profit d’une innovation organisée » (Bocquet & Mothe, 2009, p. 105). A
titre d’exemple, l’étude de Festing, Royer, & Steffen (2010) permet de souligner les
avantages concurrentiels des entreprises faisant partie du cluster horloger à
Glashütte en Allemagne.
Les pôles de compétitivité ont été créés par l’Etat français à la fin de l’année 2004
afin de renforcer la compétitivité de son économie. Les premiers pôles ont été
labellisés en juillet 2005 et bénéficient de subventions publiques (Bourgain & Tixier,
59
2010). Actuellement, il existe 67 pôles de compétitivité en France. Après la première
phase (2005-2008) et la deuxième phase (2009-2012), les pôles de compétitivité se
trouvent actuellement dans leur troisième phase (2013-2018) (DATAR, 2018a). Ils
représentent ainsi la dernière forme en date de réseaux territorialisés d’organisation
et de nombreux travaux de recherche sont actuellement menés à leur sujet (Bories-
Azeau et al., 2015; Calamel et al., 2011; Defélix & Mazzilli, 2009).
Sur son site internet dédié aux pôles de compétitivité, la Délégation interministérielle
à l’aménagement du territoire et à l’attractivité régionale (DATAR) et la Direction
générale de la compétitivité, de l'industrie et des services (DGCIS) définissent un
pôle de compétitivité comme « une combinaison, sur un espace géographique
donné, d’entreprises, de centres de formation et d’unités de recherche publiques et
privées, qui s’engagent à travailler ensemble au sein d’une même structure, afin de
dégager des synergies autour de projets communs à caractère innovant » (DATAR,
2004). Ils expliquent qu’un « pôle de compétitivité a vocation à soutenir l'innovation. Il
favorise le développement de projets collaboratifs de recherche et développement
(R&D) particulièrement innovants. Il accompagne également le développement et la
croissance de ses entreprises membres grâce notamment à la mise sur le marché de
nouveaux produits, services ou procédés issus des résultats des projets de
recherche. En permettant aux entreprises impliquées de prendre une position de
premier plan sur leurs marchés en France et à l’international, les pôles de
60
compétitivité sont des moteurs de croissance et d’emplois » (DATAR, 2018b). De
plus, ils précisent également qu’un « pôle de compétitivité repose sur un ancrage
territorial fort tout en s’appuyant sur les structures existantes (tissu industriel,
campus, infrastructures collectives, etc.). Le recours à une politique foncière et de
développement urbain propre à assurer un développement cohérent du tissu
industriel, des capacités de recherche publique et des établissements
d’enseignement supérieur sont des facteurs positifs de développement du pôle de
compétitivité et du potentiel de ses membres » (DATAR, 2018b).
61
5.3 Les apports théoriques des travaux sur la gestion des compétences
dans les pôles de compétitivité
62
5.3.1 Les pratiques de gestion des compétences au niveau du territoire
Un nombre considérable d’études a été réalisé afin de déterminer les pratiques inter-
organisationnelles et plus particulièrement les pratiques de gestion des ressources
humaines territoriales mises en place dans les pôles de compétitivité. Mazzilli (2008,
p. 4) définit la GRH inter-organisationnelle « comme une activité ou plusieurs
activités de GRH qui s’établissent entre au moins deux entreprises. Elles peuvent
néanmoins comprendre la participation d’organisations tierces diverses
(administrations, associations, etc...) ». Les pratiques de GRH territoriale se
distinguent par le fait « qu’elles intègrent un rapport à l’espace particulier » (Mazzilli,
2008, p. 5), l’unité de référence est ainsi le territoire.
Un nombre considérable d’études a été réalisé afin de déterminer les pratiques inter-
organisationnelles et plus particulièrement les pratiques de gestion des emplois et
des compétences territoriales (GPEC T) mises en place dans les pôles de
compétitivité français. De plus, les tensions liées à l’élaboration de stratégies
collectives ont été étudiées (Mazzilli, 2016). Des dispositifs de formation, de projets
collaboratifs, de prêt de main-d’œuvre ou de gestion des talents ont été identifiés
(Calamel & Gallego-Roquelaure, 2014; Colle et al., 2009; Defélix et al., 2008;
Loufrani-Fedida & Saint-Germes, 2015).
63
Plus précisément, Calamel et al. (2011) ont mené une étude sur les dispositifs RH au
sein de 12 pôles de compétitivité dans la région Rhône-Alpes. Ils ont analysé les
dispositifs RH à l’aide de deux dimensions. La première dimension concerne
l’horizon temporel des résultats attendus de l’action RH mise en place au sein des
pôles de compétitivité. La réalisation de l’impact majeur attendu par les concepteurs
est qualifiée de court terme si les résultats sont attendus dans une période de
quelques semaines à six mois maximum. Elle est qualifiée de moyen terme si les
effets sont escomptés sur une période de six mois à deux ans. Elle est qualifiée de
long terme si les premiers aboutissements apparaissent au-delà des deux premières
années. La deuxième dimension, qui concerne les différents niveaux d’intervention
des actions, différencie les actions allant d’une seule organisation adhérente à celles
allant au-delà du pôle. Colle et al. (2009) déterminent qu’il existe une réelle diversité
des niveaux d’intervention, due aux facteurs de contingence suivants : (a) le secteur
d’activité - certains pôles seront, par exemple, plus exposés à l’émergence de
nouveaux métiers ce qui amène des enjeux en termes de formation - (b) la tradition
de coopération ou non, (c) la taille des entreprises adhérentes, (d) la philosophie de
la gouvernance des pôles. Calamel et al. (2011) soulignent l’importance de la
contextualisation des pratiques observées. La Figure 4 expose la variété des
pratiques de GRH en croisant ces deux dimensions.
64
Figure 4: La variété des dispositifs RH des pôles de compétitivité en Rhône-Alpes
(Calamel et al., 2011, p. 187)
Les auteurs concluent ainsi que leurs « observations invalident autant la thèse selon
laquelle les pôles seraient inactifs ou impuissants en GRH, que le point de vue
soutenant l’apparition d’innovation sociales radicales » (Calamel et al., 2011, p. 186).
A titre d’exemple, le pôle Minalogic, situé à Grenoble dans l’Isère, est un pôle
mondial qui a pour objectif de « construire un centre de dimensions internationales
pour les solutions miniaturisées intelligentes, grâce à la mise en commun de moyens
en micro-nanotechnologie et en technologie du logiciel » (Defélix et al., 2008, p. 16).
Deux projets ont été mis en place. Le premier, nommé « Pôle mobilité », n’est pas
une démarche directe du pôle mais relève d’un dispositif inter-entreprises au statut
associatif dont le but est « de mutualiser des ressources entre entreprises et de
faciliter non seulement les projets personnels de création d’activité, mais aussi les
transferts d’une entreprise à l’autre dans un même bassin d’emploi local » (Defélix et
al., 2008, p. 21). Le deuxième projet, intitulé « Comité ressources humaines »,
65
s’occupe des mesures de GRH dans les projets collaboratifs, c’est-à-dire aide à la
socialisation et à l’intégration des collaborateurs à l’amorce d’un tel projet afin de
pallier aux problèmes de diversité culturelle professionnelle et harmonise les primes
collectives (Defélix et al., 2008, p. 22-23).
Le projet « Talent 2010 » a été créé au sein du pôle Arve Industries Haute-Savoie
Mont-Blanc et a pour but de lutter contre la pénurie de main-d’œuvre dans les
métiers du décolletage. Ce projet comporte deux volets. Le premier, appelé « Image
et promotion des métiers », concerne la valorisation des métiers du décolletage : un
espace d’accueil a été créé afin de donner des informations sur ces professions et
des classes découvertes ont été mises en place (Colle et al., 2009, p. 154). Le
deuxième volet, baptisé « Gestion du capital humain », est composé de deux axes.
Le premier axe accompagne les entreprises adhérentes dans la gestion
prévisionnelle des emplois et compétences (GPEC). Le deuxième axe concerne le
développement d’une gestion territoriale des emplois et des compétences (GTEC)
afin de mettre en place « une structure permanente chargée de recenser et de
valoriser les besoins communs identifiés au sein des entreprises adhérentes au
pôle » (Colle et al., 2009, p. 154) qui prend la forme d’un site internet accessible aux
participants (Calamel et al., 2011).
66
professionnel. Finalement, elle permet aux acteurs publics d’anticiper certains
problèmes d’emploi et de préparer l’avenir du territoire (Dubrion, 2011, p. 79)
Le pôle Tenerrdis, implanté à Grenoble et qui regroupe des acteurs actifs dans les
nouvelles technologies de l’énergie (NTE), a mis en place un projet intitulé « Emploi-
Compétences-Formation » qui a pour but la construction de la compétence de
demain (Colle et al., 2009, p. 153). En effet, le pôle souhaite développer les
compétences nécessaires pour les nouvelles technologies en matière d’énergie
renouvelable. Un des dispositifs vise à recenser les offres de formation relatives aux
NTE sur l’ensemble du territoire (Calamel et al., 2011, p. 10).
67
et les dispositifs de formation. Ils mettent notamment en avant le frein au
développement de cette articulation suivant : « les organismes et les institutions qui
portent respectivement le souci des compétences individuelles ou celui de la
compétence territoriale ne sont pas de même nature, et développent dès lors des
attentes qui ne convergent pas entièrement » (Defélix et al., 2009, p. 206).
Mendez (2005) est la première à mettre l’accent sur l’importance des systèmes de
gouvernance. Elle distingue trois types de gouvernance : privée, privée collective et
publique. L’importance de la gouvernance territoriale et de l’influence de l’héritage
historique pour le développement des compétences clés liées au territoire est
soulignée par Mendez et Mercier (2006). Les auteurs soulignent particulièrement
l’importance d’une gouvernance locale comme source de compétitivité.
68
Ehlinger et al. (2007) distinguent trois types de gouvernance. Dans le premier cas,
une firme focale joue le rôle de pilote du réseau. La deuxième forme de
gouvernance, appelée gouvernance associative, « renvoie souvent à une
combinaison particulière d’institutions privées et spécialisées en charge de
l’élaboration, de l’adaptation et de l’exécution des règles collectives » (Ehlinger et al.,
2007, p. 164). Les auteurs soulignent l’importance du cadre institutionnel : « les
institutions deviennent donc des acteurs essentiels de la gouvernance dans la
mesure où elles gèrent ces mécanismes de régulation » (Ehlinger et al., 2007, p.
164). Le dernier cas fait appel à la gouvernance territoriale qui est définie comme
« un processus de confrontation ou d’ajustement tout à la fois de systèmes de
représentations et d’actions de groupes d’acteurs proches géographiquement mais
souvent pouvant être issus de champs organisationnels et institutionnels différents
en vue de la réalisation d’un projet local de développement » (Gilly & Wallet (2001)
cité par Ehlinger et al. (2007, p. 165)). La différence entre la gouvernance associative
et territoriale repose « sur la formalisation de l’instance de gouvernance en lien avec
le type de performance attendue » (Bocquet & Mothe, 2009, p. 109). La formalisation
repose sur trois dimensions : la légitimation de l’instance de gouvernance, les
ressources à disposition et des facteurs de contingence internes et externes
(Bocquet & Mothe, 2009, p. 109).
L’importance des institutions est soulignée, « les institutions devenant des acteurs
essentiels de la gouvernance dans la mesure où elles s’avèrent capables de mettre
en œuvre des règles collectives (gouvernance associative) qui garantissent la
coordination entre acteurs hétérogènes (gouvernance territoriale) » (Bocquet,
Mendez, Mothe, & Bardet, 2009, p. 242). De plus, leur étude met en évidence
l’existence d’une gouvernance formelle mais également informelle. Ainsi, ils mettent
en avant l’importance des mécanismes informels au-delà de la structure formelle
(Bocquet et al., 2009). Bocquet & Mothe (2015, p. 179) relèvent le rôle central des
institutions : « elle devient une condition sine qua non à la coordination entre acteurs
hétérogènes an tant que structure régulatrice ».
69
5.4 Les enjeux futurs pour la gestion des compétences dans les RTO
Actuellement, les RTO font face à des enjeux qui ont des répercussions sur les
questions de gestion et de coordination des compétences au niveau du territoire.
Zeitlin (2008) identifie trois challenges contemporains des districts industriels : le
processus de transnationalisation, les changements d’acteurs majeurs et les
changements de mode de gouvernance et de coordination.
Dans le premier cas, Barabel, Huault, & Meier (2007, p. 598) font référence au
concept de « disembeddedness » (Tableau 6) qu’ils définissent comme une
transition « from reasoning based on social relationships to more commercially
oriented reasoning, and change towards increased competition that gradually wipes
out former ties of solidarity, or again, leads to decreased attachment of entrepreneurs
to a specific area as a result of focusing on the purely financial aspects of their
activity ». Les changements en termes de gouvernance d’entreprise notamment ont
ainsi des répercussions en termes d’encastrement des relations sociales ce qui peut
représenter une menace pour l’avantage compétitif régional.
70
Tableau 6: Cooperation and competition, embededdnes and disembeddedness in
industrial districts (Barabel et al., 2007, p. 7)
Embeddedness Disembeddedness
- Territory as a fundamental - Entry of MNCs and globalization
dimension of social life and social - Arrival of new companies
interactions. Spatially clustered - Decreasing attachment of
relations entrepreneurs to a specific area
- Social networks - Buyers and sellers treated
- Trust, solidarity impersonally
- Common culture - Poor infrastructure
- Redistribution through common
institutions (common
infrastructure)
Cooperation Competition
- Interdependencies - Market-based and calculative
- Reciprocity (reciprocal gifts) and relations
sharing of production - Contracts and commercial
- Long-term personal relations reasoning
- Coordination through mutual - Opportunistic behaviour
adjustment - Negotiating power
- Free-rider attitude
Le deuxième challenge identifié par Zeitlin (2008, p. 235) a trait aux changements
d’acteurs majeurs, c’est-à-dire l'évolution de la morphologie des districts et des
relations entre les différents types d'entreprises. En effet, il existe une différenciation
accrue dans la répartition par taille des entreprises dans les districts que ce soit par
l'émergence de grandes entreprises leaders ou par la création de groupes formels et
informels d'entreprises ou encore dans des prises de participation dans des
fournisseurs clés (Zeitlin, 2008). Mendez (2005, p. 755) précise qu’un « élément
susceptible de déstabiliser le fonctionnement des districts est l’arrivée de nouvelles
entreprises souvent de grande taille, dont les dirigeants n’appartiennent pas à la
communauté locale, qui s’introduisent dans le système local par le biais d’achats ou
de fusions ».
71
Finalement, le troisième challenge identifié par Zeitlin (2008, p. 235) a trait aux
changements de mode de gouvernance et de coordination qui ne sont pas
encore pleinement compris. Il souligne l’importance de s’intéresser, à titre d’exemple,
aux standards de produits comme mécanisme de coordination économique dans les
districts.
72
6. Les enjeux de la gestion des compétences dans les
entreprises multinationales
73
compétences fait face à des enjeux de transnationalisation. Ceci représente un
challenge pour la gestion des compétences au sein d’un cluster et la préservation de
son avantage compétitif (Zeitlin, 2008).
Dans un premier temps, nous allons nous intéresser aux apports de la littérature sur
les entreprises multinationales afin de comprendre les différents effets entre maison-
mère et filiales. Deuxièmement, nous allons nous intéresser au contexte suisse. Le
pays est caractérisé par une forte compétitivité qui attire un grand nombre d’EMNs,
c’est pourquoi il représente un cas particulièrement intéressant à étudier.
74
management (Williams & Geppert, 2006). Whitley (2000, p. 117) explique que
« national and regional economies are becoming dominated by a new global system
of economic coordination and control in which competition and strategic choices are
organized at the global level » En effet, la globalisation amène des effets de
standardisation des pratiques, ce qui représente une menace pour l’avantage
compétitif local (Morgan & Kristensen, 2006).
Edwards & Ferner (2002) identifient quatre facteurs d’influence sur les EMNs : l’effet
du pays d’origine, les effets de pays hôte, les effets de domination symbolique et les
pressions de standardisation globale. Le contexte institutionnel du pays de la
maison-mère influence la mise en place de pratiques dans les filiales étrangères, ce
qu’on appelle effet de pays d’origine. A titre d’exemple, les entreprises
multinationales nord-américaines sont considérées comme étant plus souvent
ethnocentriques, centralisées et formalisées avec des instruments de pilotage de la
performance sophistiqués et des procédures de contrôle budgétaire standardisées
dans toutes les filiales (Ferner et al., 2004). L’Allemagne et la France ont un effet de
pays d’origine plus faible mais leur business system influence quand même les
pratiques mises en place dans les filiales étrangères (Tempel et al., 2006, p. 25).
L’influence du contexte institutionnel du pays de la maison-mère n’entraîne pas non
plus nécessairement la reproduction à l’identique des pratiques de la maison-mère
dans les filiales, il y a aussi des effets institutionnels relatifs aux cadres institutionnels
du pays hôte, pays des filiales, appelé effet de pays hôte. Ainsi, à titre d’exemple,
les entreprises multinationales nord-américaines doivent adapter leurs pratiques de
relations industrielles et leur politique d’emploi aux cadres légaux plus contraignants
des pays d’Europe continentale (Barmeyer & Davoine, 2011; Wächter & Peters,
2004). Finalement, l’effet de domination symbolique implique des relations
symboliques hiérarchiques entre les économies nationales (Smith & Meiksins, 1995).
Certains pays, comme les États-Unis ou le Japon, ont un effet de pays d’origine plus
marqué en raison de leur légitimité dans certaines « best practices ».
75
6.1.2 Les ressources de pouvoir dans l’entreprise multinationale
Almond et al. (2005, p. 282) expliquent que la force de l'effet du pays hôte dépend de
plusieurs facteurs : la cohésion des institutions du pays hôte, le degré de
dépendance de l’économie nationale vis-à-vis des multinationales étrangères et la
« flexibilité de localisation », qui fait référence aux menaces de délocalisation vers un
pays à plus faible coût ou de délocalisation dans un pays avec un business system
plus proche du pays d’origine de l’EMN. En effet, si l’EMN peut facilement délocaliser
ses activités dans un autre pays avec des coûts de main-d'œuvre plus faibles, ou
avec un NBS plus similaire, l'effet du pays hôte sera probablement plus faible
(Almond et al., 2005). En revanche, l'effet du pays hôte est plus fort lorsque
l'environnement national est une source d'avantage compétitif (Bouquet &
Birkinshaw, 2008).
La force de l’effet du pays hôte dépend ainsi de plusieurs facteurs comme le degré
d'indépendance et les ressources de pouvoir de la filiale vis-à-vis de la maison mère.
Dörrenbächer & Gammelgaard (2011) identifient quatre types de ressources de
pouvoir pour les filiales : le pouvoir de négociation micro-politique, le pouvoir
systémique, le pouvoir basé sur les ressources et le pouvoir institutionnel. Le pouvoir
basé sur les ressources et le pouvoir institutionnel sont les deux considérés
comme forts. Concernant le premier, il est considéré comme fort car les filiales
contrôlent des ressources critiques pour la performance de l’EMN. En ce qui
concerne le deuxième, il est considéré comme fort parce qu'il est souvent source
d'avantage compétitif. De plus, il est considéré comme durable car « les structures
institutionnelles changent généralement lentement et progressivement »
(Dörrenbächer & Gammelgaard, 2011, p. 34). Ainsi, un fort encastrement
institutionnel dans le NBS du pays hôte donne un fort pouvoir aux filiales (Williams &
Geppert, 2006).
L’étude réalisée par Ferner et al. (2004) montre que les multinationales américaines
qui tendent à avoir une gestion des ressources humaines et des relations
industrielles standardisées, formalisées et centralisées ainsi qu'une opposition
générale à la réglementation étatique avec des syndicats faibles ont des difficultés à
transférer leurs pratiques aux pays européens. Cependant, de nombreuses EMNs
76
investissent dans des pays européens malgré ces contraintes. Almond et al. (2005,
p. 281) soulignent le fait que des ressources à forte valeur ajoutée peuvent se
trouver dans des économies hautement qualifiées et hautement réglementées. A titre
d’exemple, l'Allemagne a un marché très réglementé avec un rôle important des
syndicats et des comités d'entreprise (Jacobi, Keller, & Müller-Jentsch, 1998).
Williams & Geppert (2011) démontrent ainsi que ces ressources institutionnelles
permettent aux entreprises manufacturières allemandes d'avoir un fort pouvoir de
négociation, par rapport à leurs homologues américaines. En effet, le cadre juridique
de travail coercitif allemand peut être utilisé comme une ressource par les filiales
pour résister à des stratégies orientées à court terme et pour contraindre les
entreprises à des investissements à long terme dans la qualification de la main-
d'œuvre (Williams & Geppert, 2011) et ainsi protéger l’avantage compétitif allemand.
77
to personally solve technical problems (specifically German and Italian) or to
demonstrate more managerial-like competencies (specifically British) ». Ces travaux
représentent l’EMN comme un « transnational social space » (Morgan, 2001) qui
peut être considéré comme un « contested terrain » (Edwards & Bélanger, 2009) car
il est un lieu d’enjeux de pouvoir pour les acteurs.
Les acteurs des maisons-mères et des filiales disposent d’une liberté d’action pour
définir des stratégies qui peuvent aller dans le sens d’une adoption, d’une adaptation
ou d’une résistance lors du transfert des pratiques du pays d’origine (Barmeyer &
Davoine, 2011). Morgan & Kristensen (2006) distinguent les « boy scout
subsidiaires » qui suivent les exigences de la maison-mère et les « subversive
strategists » qui sont fortement ancrés localement. La deuxième stratégie est
principalement suivie par des managers locaux qui se trouvent dans un contexte où
les institutions sont fortes, les réseaux entre les entreprises, associations et
gouvernement locaux sont denses et où le soutien au développement des
compétences des employés et la représentation des employés est également
importante (Morgan & Kristensen, 2006, p. 1478).
Les effets de pays d'origine et de pays hôte ont récemment été remis en cause par
les effets de standardisation globale. Pudelko & Harzing (2007) soulignent une
convergence des pratiques en fonction de « best practices » standardisées.
Edwards, Sánchez-Mangas, Jalette, Lavelle, & Minbaeva (2016) constatent des
78
variations limitées dans les pratiques entre les pays et soutiennent également la
thèse de standardisation des pratiques. Cependant, Drori, Höllerer, & Walgenbach
(2013) constatent que, d’un côté, il n’y a pas d’homogénéité totale à l’échelle
mondiale et, de l’autre, que les différences nationales ne sont pas non plus
entièrement préservées.
79
La Suisse est caractérisée par un haut degré d’internationalisation car la rareté des
ressources naturelles et le marché domestique restreint ont poussé les entreprises
suisses à adopter une orientation internationale très tôt (Bairoch, 1990 cité par
Ravasi, Salamin, & Davoine, 2013, p. 3). Le pays est synonyme d’ouverture sur le
monde : « plus de 20% de la population possède un passeport étranger, l’économie
est fortement orientée vers les exportations et plusieurs organisations internationales
ont leur siège en Suisse» (SEFRI, 2017a, p. 7). Depuis 30 ans, les entreprises
suisses suivent un mouvement de transnationalisation : certaines entreprises suisses
s’étendent à l’étranger, d‘autres entreprises suisses fusionnent avec des entreprises
étrangères et dans certains cas, plus rares, des entreprises étrangères viennent
s’établir en Suisse pour des raisons fiscales (Bühlmann, David, & Mach, 2012, p.
218). De plus, la forte compétitivité du pays attire de nombreux capitaux étrangers.
Certaines entreprises suisses sont maintenant contrôlées par des firmes étrangères
(Afonso & Mach, 2011, p. 7).
Ce dernier chapitre permet de souligner les enjeux qui apparaissent en lien avec les
effets de globalisation et l’arrivée d’EMNs étrangères sur le territoire suisse. Ces
entreprises se trouvent prises dans un double effet institutionnel du NBS du pays
d’origine et du NBS du pays hôte. De plus, il existe des pressions de standardisation.
Ainsi, ces éléments peuvent potentiellement remettre en cause le cadre institutionnel
national et l’avantage compétitif local. Ceci représente un challenge pour la gestion
des compétences au sein des RTO et la préservation de son avantage compétitif
(Zeitlin, 2008).
82
Partie III: Etude empirique
7. Méthodologie
Guba & Lincoln (1994, p. 105) définissent un paradigme de recherche comme « the
basic belief system or worldview that guides the investigator, not only in choices of
method but in ontologically and epistemologically fundamental ways ». Les postulats
épistémologiques et ontologiques sont ensuite traduits en une stratégie
méthodologique (Krauss, 2005, p. 764). L’ontologie représente la “réalité”
investiguée par le chercheur ((Healy & Perry, 2000, p. 119). L’épistémologie fait
référence à la relation entre cette réalité et le chercheur (Healy & Perry, 2000, p.
119). Finalement, la méthodologie représente la technique utilisée par le chercheur
afin d’investiguer cette réalité (Healy & Perry, 2000, p. 119). Healy & Perry (2000) en
se basant sur Guba & Lincoln (1994) définissent quatre paradigmes de recherche
(Tableau 7) : positivisme, théorie critique, constructivisme et réalisme.
83
Tableau 7: Les quatre paradigmes de recherche (Healy & Perry, 2000, p. 119
adapted from Perry, Alizadeh and Riege, (1996, p. 547) based on Guba and Lincoln
(1994))
Paradigm
Critical Constructivis
Element Positivism Realism
theory m
84
Premièrement, le positivisme considère que la réalité peut être appréhendée (Guba
& Lincoln, 1994, p. 109). L’enquêteur et l’objet investigué sont considérés comme
des entités indépendantes. L’enquêteur est capable d’étudier l’objet sans l’influencer
ou sans être influencé par l’objet (Guba & Lincoln, 1994, p. 110). La méthodologie
utilisée repose sur le test d’hypothèses à l’aide de méthodes quantitatives (Guba &
Lincoln, 1994, p. 110). Ainsi, les positivistes se séparent du monde étudié alors que
dans les trois autres paradigmes, les chercheurs reconnaissent leur participation
dans le monde réel. C’est pourquoi cette approche est inappropriée lorsque l’on
s’intéresse à des phénomènes de sciences sociales (Healy & Perry, 2000, p. 119).
85
représente pas la réalité : « a participant’s perception for realism is a window to
reality through which a picture of reality can be triangulated with other perceptions
[…] realism relies on multiple perceptions about a single reality […]. These multiple
perceptions involve triangulation of several data sources, and of several peers
researcher’s interpretations of those triangulation » (Healy & Perry, 2000, p. 123).
Afin d’atteindre ce but, les techniques qualitatives sont de plus en plus privilégiées
(Guba & Lincoln, 1994, p. 110) et plus particulièrement les études de cas ainsi que
les entretiens non-structurés ou semi-structurés (Krauss, 2005, p. 762). King (2004a,
p. 12) explique que les approches réalistes « assume that the accounts participants
produce in interviews bear a direct relationship to their “real” experiences in the world
beyond interview situation ». Il ajoute : « realist interviews may be rather more
structured than some other qualitative interviews, because of the need to ensure that
different participants’ accounts and different types of data can be systematically
compared » (King, 2004a, p. 12). Dans le cadre de cette recherche, un paradigme
réaliste a été privilégié car il permet de s’intéresser à des phénomènes sociaux
complexes (Healy & Perry, 2000, p. 121). Ce paradigme de recherche est approprié
lorsqu’il s’agit d’appréhender le monde réel à partir des perceptions des participants,
même si cela ne peut qu’être fait de manière imparfaite (Healy & Perry, 2000, p.
123). Le positivisme est considéré comme « value-free », la théorie critique et le
constructivisme comme « value-laden ». Les chercheurs réalistes, quant à eux, sont
considérés comme « value-aware » ainsi le réalisme repose sur des perceptions
multiples d’une réalité unique et explique l’importance de trianguler les données
(Healy & Perry, 2000, p. 123).
Une approche qualitative par étude de cas représente une stratégie de recherche
appropriée dans la cadre d’un paradigme de recherche réaliste (Krauss, 2005, p.
762). Elle permet de comprendre des processus sociaux complexes (Eisenhardt &
Graebner, 2007; Yin, 2014). Piekkari, Welch, & Paavilainen (2009, p. 569)
définissent l’étude de cas comme une « research strategy that examines, through the
use of a variety of data sources, a phenomenon in its naturalistic context, with the
86
purpose of ‘‘confronting’’ theory with the empirical world ». Gibbert, Ruigrok, & Wicki
(2008, p. 1466) soulignent l’importance du contexte dans les études de cas : « a key
difference with other research methods is that case studies seek to study
phenomena in their contexts, rather than independent of context ».
Nécessite un
La forme des Se concentre sur
contrôle des
Méthode questions de des évènements
événements
recherche contemporains ?
comportementaux ?
"how ?”
(comment ?)
Etude de cas Non Oui
“why ?”
(pourquoi ?)
La formulation des questions de recherche représente l’une des étapes les plus
importantes d’un travail de recherche. La catégorisation de base distingue les types
de question suivants : « who » (qui), « what » (quoi), « where » (où), « how »
(comment) et « why » (pourquoi). Les questions de recherche formulées avec
« how » (comment) et « why » (pourquoi) sont susceptibles de favoriser le recours à
une étude de cas (Yin, 2014, p. 10-11). De plus, l’étude de cas est favorisée lorsque
l’on s’intéresse à des événements contemporains et que l’on ne peut pas manipuler
les comportements pertinents (Yin, 2014, p. 12). Yin (2014, p. 2) résume : « doing
case study research would be preferred method, compared to other, in situation
87
when, (1) the main research questions are “how” and “why”; (2) a researcher has
little or no control over behavioral events; and (3) the focus of study is a
contemporary (as opposed to entirely historical) phenomenon ». Dans le cadre de
cette recherche, les questions de recherche s’intéressent au « comment », dans le
cadre d’événements contemporains, sans manipulation des comportements. Ainsi,
une approche qualitative par étude de cas est appropriée. De plus, cette méthode
permet de prendre en compte le contexte de l’étude (Gibbert et al., 2008).
Yin (2014, p. 16‑17) donne une double définition de l’étude de cas. La première
partie a trait à la portée de l’étude de cas : « a case study is an empirical inquiry that
investigates a contemporary phenomenon (the “case”) in depth and within its real-
world context, especially when the boundaries between phenomenon and context
may not be clearly evident » (Yin, 2014, p. 16). La deuxième partie fait référence à
ses caractéristiques : « a case study inquiry copes with the technically distinctive
situation in which there will be many more variables of interest than data points, and
as one results; relies on multiple sources of evidence, with data needing to converge
in a triangulation fashion, and as another result; benefits from the prior development
of theoretical propositions to guide data collection and analysis » (Yin, 2014, p. 17).
Yin (2014, p. 45) identifie quatre tests utilisés communément pour juger de la qualité
d’une recherche empirique en sciences sociales et plus particulièrement celle d’une
étude de cas : la validité de construction (construct validity), la validité interne
(internal validity), la validité externe (external validity) et la fiabilité (reliability).
En ce qui concerne la validité de construction, Yin (2014, p. 46) explique qu’il est
important d’identifier des mesures opérationnelles pour le concept étudié. Gibbert et
al. (2008, p. 1466) expliquent que la validité de construction d’une procédure « refers
to the quality of the conceptualization or operationalization of the relevant concept ».
Elle doit être considérée pendant la phase de collecte des données. Il existe trois
tactiques afin d’augmenter la validité de construction d’une étude de cas : utiliser
plusieurs sources de preuves, établir une chaîne de preuve et avoir un projet de
rapport d'étude de cas examiné par les informateurs clés (Yin, 2014, p. 47).
88
La validité interne, dans le cas d’études de cas explicatives ou causales, s’intéresse
aux relations de causalités. De plus, elle fait référence, de façon plus large, aux
problèmes d’inférence. Gibbert et al. (2008, p. 1466) expliquent : « the issue is
whether the researcher provides a plausible causal argument, logical reasoning that
is powerful and compelling enough to defend the research conclusion ». La validité
interne fait référence à la phase d’analyse des données. Yin (2014, p. 48) suggère
quatre tactiques afin d’augmenter la validité interne d’une étude : la concordance de
motifs (“pattern matching”), la construction d’explications, le fait d’adresser d’autres
explications ainsi que l’utilisation de modèles logiques.
Yin (2014) distingue plusieurs étapes importantes dans le cadre d’une étude de cas :
la planification, le design de recherche, la préparation, la collecte, l’analyse et le
partage. Il souligne l’importance de la phase de design : « the design is the logical
89
sequence that connects the empirical data to study’s initial research questions and,
ultimately, to its conclusions » (Yin, 2014, p. 28). L’auteur distingue les études de cas
uniques et les études de cas multiples (Yin, 2014, p. 56‑63). Il distingue également
les études de cas holistiques avec une approche globale et les études de cas
intégrées ayant des unités d’analyse à plusieurs niveaux. Les études de cas
uniques sont appropriées dans le cas d’une étude de cas critique, inhabituelle,
commune, révélatrice ou longitudinale. L’auteur précise que « multiple-case study
designs are likely to be stronger than single-case study designs » (Yin, 2014, p. 26).
Cependant, les études de cas multiples requièrent des ressources extensives et
beaucoup de temps (Yin, 2014, p. 57).
90
RQ 1: Comment le développement et le contrôle des compétences prend-il forme et
permet-il à l’industrie horlogère suisse d’afficher un avantage compétitif ?
RQ 3: Comment les changements identifiés dans les districts industriels par Zeitlin
(2008) impactent-ils la gestion des compétences dans l’industrie horlogère suisse ?
La présente étude représente une étude de cas unique par son caractère révélateur
(Yin, 2014, p. 54). Cette recherche s’intéresse au secteur horloger dans son
ensemble. Cependant, elle est composée de plusieurs unités d’analyse encastrées
dans le même cas et peut ainsi être qualifiée de « embedded case study design »
(Yin, 2014, p. 55). Le système de développement et de contrôle des compétences et
plus particulièrement son encastrement régional représente ainsi la première unité
d’analyse. Les pratiques de gestion des compétences au niveau local, régional,
national, transnational représentent ainsi la deuxième unité d’analyse. Finalement,
les impacts des changements identifiés dans les districts industriels par Zeitlin (2008)
sur la gestion des compétences représentent la troisième unité d’analyse.
91
La Chaire de Ressources Humaines et Organisation (RHO) de l’Université de
Fribourg a commencé à effectuer des travaux sur les questions de gestion des
compétences dans l’industrie horlogère suisse en 2011 dans le cadre de travaux de
Master. Un premier travail a été effectué par une étudiante sur les nouvelles
dimensions de la gestion des compétences dans un grand groupe horloger suisse
dans le cadre d’un stage (Lang, 2012). Ce travail a permis de souligner les enjeux
liés aux compétences territoriales dans l’industrie horlogère suisse. A la suite de ce
premier travail, deux travaux de Master supplémentaires ont été réalisés, sur des
questions de gestion des compétences au niveau du territoire de l’industrie horlogère
suisse (Bruelhart, 2015; Mettler, 2015). Ces travaux constituent ainsi le point de
départ de cette recherche qui représente un réel projet d’équipe au sein de la Chaire
RHO.
92
Tableau 9: Les organisations ayant participé à l’étude
Séance de
Organisation Groupe Entretiens validation Code
collective
CPIH 2 X I–1
FH 1 - I–2
UNIA 1 - I–3
WOSTEP 1 - I–4
93
HQ groupe A Groupe A 0 X HQ - A
HQ groupe B Groupe B 6 X HQ - B
Entreprise 1 Groupe B 10 - EB - 1
Entreprise 2 Groupe B 9 - EB - 2
Entreprise 3 Groupe B 1 X EB - 3
Entreprise 4 Groupe B 1 - EB - 4
Entreprise 5 Groupe B 0 X EB - 5
HQ groupe C Groupe C 1 X EC - 6
Entreprise 7 Groupe D 1 - ED - 7
Entreprise 8 2 X E-8
Entreprise 9 1 X E-9
94
Le but était d’avoir un ensemble d’interlocuteurs représentatifs du secteur horloger.
Cependant, une des difficultés rencontrées lors de la phase d’entretiens a été
l’accessibilité des différents groupes. L’une de nos personnes de contact travaillant
au sein du groupe horloger B nous a permis d’obtenir plusieurs entretiens avec des
DRH de différentes entités du groupe. Afin de réduire la surreprésentation de ce
groupe, des entretiens complémentaires ont été effectués avec des DRH venant
d’autres groupes et entreprises horlogères. Des difficultés ont été rencontrées afin
d’obtenir des entretiens au sein du groupe horloger A. Afin de limiter au maximum ce
biais, l’un de leur représentant RH a été présent lors du focus group.
95
Tableau 10: La collecte documentaire
Afin de collecter de l’information sur les différents groupes horlogers et les marques
indépendantes, l’auteur de ce travail eu l’opportunité de suivre plusieurs travaux
réalisés par des étudiants de l’Université au sein de la Chaire RHO. Les travaux de
séminaire s’intéressaient à l’histoire et la stratégie du Swatch Group, de Richemont,
Rolex, LVMH, Kering, Patek Philippe et finalement Breitling. Ces travaux ainsi que
tous les autres documents récoltés m’ont permis de créer des tableaux de synthèse
disponibles en annexe avec les principales caractéristiques et les chiffres clés de ces
firmes.
96
De plus, des thématiques de travaux de Bachelor que nous souhaitions approfondir
ont été proposées aux étudiants. A titre d’exemple, les travaux réalisés au sein de la
Chaire RHO ont permis de constater que l‘industrie horlogère suisse fait
actuellement face à de nombreux changements qui représentent de réels enjeux
pour le secteur : l’automatisation de la production, les montres connectées ainsi que
la digitalisation de la distribution. J’ai ainsi eu l’opportunité de suivre des travaux de
Bachelor sur le système de formation horloger, sur la communication marketing du
travail horloger, sur la menace ou l’opportunité que représentent les smartwatches
pour le secteur, sur les conséquences de la digitalisation sur les compétences des
vendeurs dans l’industrie horlogère, sur la concentration d’entreprises au sein du
cluster horloger et finalement, sur l’importance des conventions collectives de travail
pour les relations professionnelles dans l’horlogerie.
L’ensemble de ces travaux m’a permis d’approfondir mes connaissances sur le sujet,
de compléter ma collecte documentaire et de détailler mon analyse. Le Tableau 11
permet de synthétiser les travaux suivis ainsi que leurs apports.
97
Tableau 11: Les travaux d'étudiants encadrés
Séminaire Analyse stratégique du Swatch Historique du groupe, chiffres clés, stratégie du groupe (gamme de
Group produits, production, distribution, communication), profil du conseil
(Perrottet, 2015)
d’administration et de la direction générale, analyse SWOT
Séminaire Richemont : histoire de la stratégie Historique du groupe, chiffres clés, stratégie du groupe (gamme de
du groupe et des marques produits, production, distribution, …), analyse SWOT
(Andrey, 2015)
Séminaire Rolex : Histoire de la stratégie du Historique du groupe, chiffres clés, stratégie du groupe (gamme de
groupe et des marques produits, production, distribution, …), analyse SWOT
(Jacomelli, 2016)
Séminaire LVMH (Horlogerie suisse) : histoire Historique du groupe, chiffres clés, stratégie du groupe (gamme de
de la stratégie du groupe et des produits, production, distribution, …), profil de la direction générale,
(Bättig, 2016)
marques analyse SWOT
Séminaire Kering : History of the General Historique du groupe, chiffres clés, stratégie du groupe (gamme de
Strategy of the Holding Group and produits, production, distribution, …), analyse SWOT
(Hade, 2016)
of its Brands (Watchmaking)
98
Séminaire Marques indépendantes dans Historique de l’horlogerie, historique de la marque, chiffres clés,
l’industrie horlogère : histoire de stratégie (produits, production, distribution, communication), analyse
(Naili, 2017)
leur stratégie (Patek Philippe) SWOT
Séminaire Les opportunités et conséquences Historique de la marque, chiffres clés, stratégie (gamme de produits,
du rachat de marques horlogères production, distribution, …), analyse SWOT
(Praplan, 2018)
indépendantes sur leur stratégie
d’entreprise : application au cas
Breitling
Bachelor Bouleversement au sein de Structure et historique de l’industrie dans son ensemble, état des
l’industrie horlogère suisse : lieux des marques suisses, étrangères et de téléphonie mobile
(Bättig, 2018)
l’arrivée des smartwatches sur le ayant des smartwatches, analyse SWOT
marché : menace, ou opportunité ?
99
Bachelor Compétences et digitalisation - Structure et historique de l’industrie dans son ensemble, l’évolution
L’effet de la numérisation sur les de la distribution dans les boutiques de luxe horlogères, l’évolution
(Leoni, 2018)
compétences des vendeurs dans des compétences des vendeurs
le secteur horloger suisse
Bachelor L’industrie horlogère suisse : entre Historique de l’industrie horlogère, mouvements de fusions et
localisation et globalisation acquisitions dans l’industrie horlogère, l’enjeu de l’ancrage territorial,
(Kapllani, 2018)
lien entre la globalisation et la localisation dans l’horlogerie suisse
Master L’instrumentation de la Gestion Historique et stratégie de l’entreprise, les outils de gestion des
des compétences : évaluation compétences (descriptif de fonction, référentiel de compétences,
(Imfeld, 2015)
dans une entreprise horlogère entretien d’évaluation annuelle, matrice de polyvalence,
cartographie des métiers), les pratiques informelles, les pratiques de
développement (les formations)
100
Master Cultures de la qualité dans Historique du développement industriel de l’horlogerie, présentation
l’horlogerie du groupe et de l’entreprise, les représentations de la qualité dans
(Ruffieux, 2016)
les différents groupes de métiers, le processus d’introduction de
méthodes de gestion de qualité, les résistances, la gestion des
conflits et les facilitateurs
Master Les frontaliers-enjeux pour la GRH L’évolution du flux frontalier dans le secteur horloger suisse, les
en Suisse : le cas de l’horlogerie problématiques frontalières régionales en Suisse, les
(Maillard, 2016)
problématiques actuelles liées aux frontaliers (votation populaire, le
« Swiss made »), les aspects administratifs de la gestion des
frontaliers, les questions de différences de qualification, l’intégration
des frontaliers
101
Lors de la collecte de données, l’auteur de ce travail a également eu recours à de
nombreux échanges informels et à des observations. Yin (2014, p. 113) précise :
« because case study should take place in the real-world setting of the case, you are
creating the opportunity for direct observations ». Les entretiens ont principalement
été menés sur le lieu de travail des interlocuteurs, des observations directes ont ainsi
été menées. De plus, une visite d’une manufacture horlogère d’une journée a été
effectuée avec premièrement, une présentation du groupe et de la manufacture puis,
une visite des locaux qui a permis de mieux comprendre le fonctionnement et les
composants d’une montre mécanique ainsi que son processus de fabrication et les
métiers associés à sa production. L’auteur de cette recherche a également effectué
un cours d’initiation à l’horlogerie d’une journée en novembre 2016 afin de se
familiariser avec les pièces, les outils et les techniques horlogères. Une visite du
Salon de la Haute Horlogerie (SIHH) à Genève en janvier 2017 a été effectuée.
L’auteur a participé à deux colloques d’histoire sur l’industrie horlogère en mai 2017
et 2018 organisés par le Prof. Pierre-Yves Donzé, spécialiste de l’histoire de
l’industrie horlogère. Dans le cadre du deuxième colloque, l’auteur a présenté les
résultats de ses recherches, ce qui a permis de les discuter avec plusieurs experts
du secteur présents lors de cette manifestation. Finalement, une séance collective de
validation de résultats a été effectuée en janvier 2017. L’ensemble de ces sources a
permis de trianguler nos données.
Les entretiens ont été réalisés en face-à-face entre mars 2015 et avril 2017. Ils sont
tous confidentiels. Sur l’ensemble des entretiens réalisés, 34 ont été entièrement
enregistrés puis retranscrits. Ils ont été renvoyés aux personnes interrogées afin de
102
les faire valider. Les autres entretiens ont fait l’objet de prise de notes qui ont été
intégrées au corpus. L’ensemble représente 610 pages.
Les guides d’entretien ont été élaborés par nos soins et ont été adaptés en fonction
des personnes interrogées. Les suggestions de King (2004a, p. 15), qui conseille
d’inclure trois types de sources dans un guide d’entretien, ont été suivies : « the
research literature, the interview’s own personal knowledge and experience of the
area and informal preliminary work such as discussions with people who have
personal experience of the research area ». L’auteur souligne également le fait que
le guide d’entretien peut être modifié pendant la collecte d’information: « the
development of the interview guide does not end at the start of the first interview. It
may be modified through use » (King, 2004a, p. 15). Les guides d’entretien sont
disponibles en annexe.
Les entretiens ont été menés avec plusieurs types d’interlocuteurs. D’un côté, des
entretiens avec les principaux acteurs institutionnels du secteur ont été réalisés. De
l’autre côté, des acteurs dans diverses entreprises horlogères que ce soit des
représentants RH, des managers, des ingénieurs ou des horlogers ont été
interrogés. Ceci nous a permis d’obtenir une vue d’ensemble du secteur.
En ce qui concerne les acteurs institutionnels, des entretiens semi-directifs ont été
menés (Bruelhart, 2015; Mettler, 2015). Dans ce cadre, des interlocuteurs de la
Convention patronale responsable des questions de formation et de la négociation
de la convention collective, la Fédération horlogère, le syndicat UNIA ainsi que de
WOSTEP, l’école technique de la Vallée de Joux, l’école d’horlogerie de Genève et
l’école technique du Locle ont été interrogés (Tableau 12). Ces entretiens ont permis
de comprendre la logique territoriale institutionnelle et les mécanismes de
coordination présents dans le secteur.
103
Tableau 12: Les entretiens avec les acteurs institutionnels
Nombre Documents
Organisations Interlocuteurs Matériel
d’entretiens complémentaires
104
Parallèlement, des entretiens ont été menés dans le cadre d’un travail de Master sur
l’instrumentation de la gestion des compétences d’une entreprise horlogère suisse
(Imfeld, 2015). Neuf entretiens avec des managers et représentants RH portant sur
des questions de gestion des compétences au sein de la manufacture ont été menés
(Tableau 13). Ces entretiens ont permis à l’auteur de ce travail de collecter des
informations sur les outils et les processus de gestion des compétences d’une
organisation ainsi que ses enjeux.
105
Tableau 13: Les entretiens dans l’entreprise 1
Nombre Documents
Interlocuteurs Matériel
d’entretiens complémentaires
106
Après avoir réalisé les entretiens avec les acteurs institutionnels et réalisé une étude
de cas dans une entreprise horlogère, une deuxième étude de cas dans le cadre
d’un travail de Master a été réalisée sur la culture qualité dans l’industrie horlogère
suisse (Ruffieux, 2016). Neuf entretiens ont été effectués au sein d’une manufacture
horlogère avec des ingénieurs et des horlogers ainsi que des représentants RH et le
directeur de l’entreprise (Tableau 14). Ils ont été menés par le superviseur de ce
travail en présence de l’étudiante et l’auteur de ce travail. Ces entretiens ont permis
à l’auteur du travail d’obtenir la vision d’ingénieurs et d’ouvriers suisses et français
sur des questions de gestion de compétences et de comprendre plus précisément
les enjeux transnationaux qui y sont liés.
107
Tableau 14: Les entretiens dans l’entreprise 2
Nombre Documents
Interlocuteurs Matériel
d’entretiens complémentaire
108
Parallèlement, dans le cadre d’un travail de Master sur les enjeux liés aux frontaliers
dans l’industrie horlogère suisse en termes de GRH (Maillard, 2016), quatre
entretiens avec des DRH de marques horlogères ont été réalisés. Les entretiens ont
été réalisés par le superviseur ou l’auteur de ce travail en présence de l’étudiante.
De plus, l’étudiante a réalisé des entretiens complémentaires avec des offices
régionaux de placement (ORP) et des agences de placement (Tableau 15). Ces
entretiens ont permis à l’auteur de collecter des informations sur le processus de
gestion des compétences mis en place au sein des organisations ainsi que sur les
enjeux liés à la gestion des compétences frontalières.
109
Tableau 15: Les entretiens avec les représentants RH, les ORP et les agences de
placement
Nombre Documents
Organisations Interlocuteurs Matériel
d’entretiens complémentaires
110
Des entretiens de validation de résultats individuels ou collectifs ont finalement été
effectués. Cinq entretiens de suivi ont été réalisés tout au long de ce travail avec un
DRH d’un groupe horloger ainsi qu’un autre entretien avec le directeur d’un site afin
d’avoir des informations complémentaires. Après avoir effectué l’ensemble des
entretiens ci-dessus, une première version de nos résultats a été présentée lors
d’entretiens individuels ou collectifs à quatre DRH représentants des grands groupes
horlogers ou marques horlogères (Tableau 16). Ces présentations de résultats aux
participants ont permis de discuter et de valider les résultats de l’étude.
111
Tableau 16: Les entretiens additionnels avec des représentants RH
Nombre Documents
Organisation
Interlocuteurs d’entretien Matériel complémentaire
s
s s
112
La dernière étape de la collecte d’informations a été de réaliser un focus group avec
sept DRH de grandes marques horlogères ainsi que deux représentants de la CPIH
(Tableau 17). Dans un premier temps, les résultats de l’étude ont été présentés,
puis, dans un deuxième temps, les résultats ont été discutés avec les différents
experts présents afin de les valider. Le but était d’avoir des DRH représentant
l’ensemble des groupes et marques horlogères afin de valider les résultats pour
l’ensemble de l’industrie.
HQ A Head of Human
Resources Operations
HQ B Organisation Projet
Manager
HQ C Directeur formation
(ancien directeur R&D)
Entreprise 8 DRH
Entreprise 9 DRH
113
7.5 L’analyse de données
Dans le cadre de cette étude, le logiciel MAXQDA a été utilisé. La grille d’analyse
utilisée a fortement évolué. Certains éléments ont été abandonnés alors que d’autres
thématiques ont émergé. Comme expliqué ci-dessus, le travail de Master de l’auteur
sur la gestion territoriale des compétences dans l’industrie horlogère suisse (Mettler,
2015) a été le point de départ de cette recherche. Dans le cadre de ce travail, la
littérature sur la gestion des compétences dans les pôles de compétitivité français a
été mobilisée. Le travail a permis de démontrer l’importance du savoir-faire et du
partage d’une culture technique développés par le système de formation suisse et
les relations industrielles du secteur. Cependant, les résultats ont montré que
l’industrie horlogère suisse prenait plutôt la forme d’un district industriel ou d’un
cluster que celle d’un pôle de compétitivité. L’industrie horlogère suisse est
caractérisée par des relations de coordination informelles principalement dues aux
vestiges du cartel horloger qui a créé une longue tradition de coopération et des
contraintes informelles fortes. De plus, contrairement aux pôles de compétitivité,
l’industrie horlogère n’est pas labélisée par l’Etat et ne bénéficie pas de subventions
publiques. C’est pourquoi la littérature sur les clusters et les districts industriels en
plus de la littérature sur les pôles de compétitivité a été mobilisée.
115
Le travail effectué a permis de constater que la force du secteur horloger repose sur
des spécificités du cadre institutionnel suisse : système de formation dual et les
relations industrielles. C’est pourquoi la littérature sur les approches comparatives et
plus particulièrement l’approche sociétale de Maurice et al. (1982) et l’approche NBS
de Whitley (2000), qui permettent de comparer le système de développement et de
contrôle des compétences entre pays, a été utilisée. De plus, l’industrie horlogère,
qui semblait a priori nationale avec l’importance du « Swiss made », se concentre
principalement dans l’Arc jurassien entre Bâle et Genève et ainsi une forte
composante régionale existe. L’étude s’est ainsi particulièrement intéressée à
l’encastrement régional des compétences comme suggéré par Almond (2011)
notamment.
Lors de notre collecte de données, il est apparu qu’en plus d’un fort encastrement
régional, l’industrie horlogère suisse représentait également un espace transnational
avec de nombreux investissements étrangers. De nombreuses entreprises du
secteur représentent des filiales d’entreprises multinationales. Ceci représente un
challenge pour la préservation des compétences régionales car le cadre institutionnel
de la maison-mère n’est pas le même que celui des filiales. C’est pourquoi à la
littérature sur les entreprises multinationales et plus particulièrement sur les conflits
micro-politiques potentiels entre acteurs a été mobilisée.
116
Tableau 18: La grille de catégories
Catégories Codes
Système de formation
Système de développement et de
contrôle des compétences
Relations industrielles
Niveau transnational
Niveau national
Mécanismes de coordination des
compétences
Niveau régional
Niveau local
Concentration
Enjeux pour la gestion des compétences
Transnationalisation
117
pour le bon fonctionnement de l’horlogerie ainsi que les formations qui y sont
associées. Dans un deuxième temps, afin de comprendre comment les formations
étaient coordonnées, des représentants de la Convention patronale de l’industrie
horlogère suisse (CPIH) et les directeurs de trois écoles horlogères de la région ont
été interrogés. Finalement, des représentants RH sur des questions de formation ont
été interrogés. Une difficulté rencontrée dans le cadre de ce travail a trait au point de
vue des différents interlocuteurs écoutés. A titre d’exemple, les acteurs institutionnels
comme la Convention patronale ont un rôle de représentation des entreprises ainsi
que de coordinateur des questions de formation et de promotion des métiers. Ainsi,
ces acteurs ont tendance à adopter un discours quasi « marketing » afin de défendre
leur rôle et leur point de vue. Ceci est aussi le cas notamment des directeurs d’école
qui souhaitent évidemment promouvoir leur image. Ainsi, nous avons toujours veillé
à écouter l’ensemble des acteurs afin d’identifier les différentes réalités et de garder
en tête le contexte dans lequel les informations sont récoltées. En ce qui concerne la
réforme des métiers, elle a été achevée en 2015 après dix ans de travaux réalisés
par la Convention patronale. Les objectifs principaux étaient « d’assurer une
cohérence dans toute la panoplie des métiers de l’industrie horlogère, adapter la
formation à la réalité des entreprises et à leurs besoins et favoriser la formation en
entreprise dite duale » (CPIH, 2015b). Afin de comprendre son déroulement et les
enjeux qui y sont liés, nous avons interrogé la Convention patronale qui représente
les entreprises, le syndicat UNIA qui représente les travailleurs et trois directeurs
d’écoles horlogères. Il est apparu que dans la région horlogère, les institutions de
formation et de recherche ne sont pas seulement coordonnées par l’Etat fédéral,
elles sont très fortement dépendantes des entreprises du secteur au niveau régional.
La Convention patronale joue un rôle de coordinateur des questions de formation et
établit des standards. Cependant, sa vision influencée par les industriels s’oppose à
celle des écoles qui soutiennent la tradition et l’importance de la transmission des
gestes du métier. Ainsi, les écoles déclinent les standards de formation.
118
presse. De plus, nous avons utilisé des ouvrages historiques retraçant l’histoire des
associations patronales, des syndicats, de la convention collective ou de la paix du
travail. Dans un deuxième temps, des représentants de la Convention patronale et
du syndicat UNIA ont été interrogés. Finalement, nous avons interrogé des
représentants RH. Il est apparu que les relations industrielles du secteur reposaient
sur des contraintes informelles fortes. L’industrie horlogère possède une forte culture
coopérative due aux vestiges du cartel horloger et une convention collective de
travail qui crée un cadre de référence commun. En ce qui concerne la Convention
collective, elle est principalement négociée entre la Convention patronale et UNIA,
c’est pourquoi nous avons interrogé ces acteurs sur le processus de négociation et
les enjeux qui y sont liés.
Au niveau national, l’entretien avec la Fédération horlogère (FH), qui défend les
intérêts collectifs de la branche, a permis de souligner l’importance de la nouvelle la
119
législation « Swiss made » pour le renforcement des collaborations et pour le
maintien de l’emploi sur le territoire suisse. Nous avons également interrogé d’autres
acteurs institutionnels sur leur vision du « Swiss made » afin de confirmer les propos
de la FH qui promeut évidemment une image positive de la législation. Il est apparu
que le label « Swiss made » peut être considéré comme une mesure de
protectionnisme afin de pouvoir maintenir l’emploi et les compétences rattachés au
territoire suisse.
Au niveau régional, les entretiens réalisés dans les entreprises appartenant à des
groupes horlogers ont permis de déterminer que la forte concentration dans le
secteur horloger due à la présence de groupes multi-marques verticalisés permet
une coordination inter-marques et intra-groupe des pratiques, et favorise donc
l’établissement de standards sur l’ensemble du territoire. Les groupes mettent en
place de nombreuses pratiques qui sont communes à toutes leurs marques.
Cependant, contrairement aux pôles de compétitivité, ces pratiques ne sont pas
officialisées et restent beaucoup plus informelles. De plus, les résultats montrent que
des collaborations inter-groupes et inter-entreprises existent principalement en
termes de recherche et développement (R&D). De nombreux investissements sont
réalisés dans le cadre de centres collaboratifs en R&D qui sont le fruit de
partenariats entre plusieurs marques qui permettent de créer des synergies.
120
Finalement, en ce qui concerne le niveau global, nous avons collecté des brochures
et consulté des informations disponibles sur le site internet de la Fondation
WOSTEP. Cette fondation a été créée à l’initiative de plusieurs marques et permet
ainsi de contrôler au niveau global le transfert de compétences et d’établir des
standards de réparation au niveau mondial. Nous avons complété notre recherche
documentaire avec des entretiens, il est apparu que cette formation était très
importante pour la pérennité du secteur afin d’assurer la qualité du service après-
vente des montres suisse.
La troisième partie de la grille d’analyse s’appuie sur les travaux de Zeitlin (2008) qui
identifie trois challenges contemporains pour les districts industriels qui représentent
des enjeux pour la gestion des compétences. Depuis les années 1990, un
phénomène de concentration et de verticalisation de la production a été constaté
dans l’industrie horlogère. Ceci a poussé à l’émergence de grands groupes. De plus,
au même moment, l’horlogerie helvétique a adopté un repositionnement dans le haut
de gamme en concentrant la production sur les montres mécaniques qui deviennent
un symbole de tradition et de culture technique (Raffaelli, 2013). C’est à ce moment-
là que de nombreux capitaux étrangers ont été investis dans l’industrie horlogère
suisse qu’ils soient sud-africains, français, américains ou chinois. Les entretiens
menés au sein des entreprises nous ont permis de réaliser qu’en plus d’un fort
encastrement régional, l’industrie horlogère suisse représente également un espace
transnational. Afin de déterminer dans quelle mesure les entreprises du secteur
sont détenues par des entreprises multinationales, nous avons collecté des
informations, principalement dans la presse, afin de déterminer les capitaux
étrangers investis dans l’industrie horlogère. Il est apparu que ces entreprises
multinationales ont une orientation vers l’actionnariat qui pousse à la mise en place
de pratiques de management standardisées afin de rationaliser la production. De
plus, l’absence de filières de formation suisses dans certains domaines industriels
(par exemple les domaines achats, méthodes qualité, logistique), la proximité
géographique et linguistique de la France et l’existence d’un marché de l’emploi
régional de cadres internationaux d’Etat-Major sur la région de l’arc lémanique font
qu’un grand nombre de positions d’Etat-Major, de cadres et d’ingénieurs sont
occupés par des non Suisses. L’espace de qualification de l’horlogerie est ainsi un
121
espace social transnational. Ceci favorise l’apparition de conflits et représente un
enjeu pour la préservation des compétences du secteur ancrées dans le cadre
institutionnel suisse. En effet, ces acteurs sont socialisés dans des environnements
institutionnels très différents. A titre d’exemple, il est apparu que les managers
internationaux étaient moins fortement ancrés localement et adoptaient des positions
plus conflictuelles. En revanche, les résultats ont également montré une forte
résistance du cadre institutionnel local et des forts potentiels de synergies.
Les résultats de nos recherches ont été présentés lors d’un workshop ainsi que de
trois conférences. Ceci a permis d’affiner et de valider les résultats grâce aux
commentaires de plusieurs experts. Premièrement, l’auteur a participé à un
workshop international en Strategic Human Resource Management à Lucerne en
avril 2017. Deuxièmement, des papiers ont été présentés dans le cadre de la
conférence ATLAS à Antananarivo en mai 2017 ainsi que dans le cadre de la
conférence d’EGOS à Copenhague en juillet 2017 et à celle de l’AGRH à Aix-en-
Provence en octobre 2017.
122
8. Les particularités du secteur horloger
L’industrie horlogère suisse est concentrée dans l’Arc jurassien qui s’étend de
Genève à Bâle, le long de la frontière française, région francophone et protestante
du pays. L’horlogerie est composée de nombreux acteurs à l’image des groupes
horlogers, entreprises indépendantes et PME sous-traitantes, fédérations et
associations patronales, ainsi que des instituts de formation et de recherche qui sont
tous présents sur un même territoire. Elle occupe actuellement la place de leader
dans l’horlogerie mondiale en termes de valeur des exportations (Fédération
horlogère, 2018b).
Elle est « l’une des industries les plus anciennes et les plus représentatives de la
Suisse » (Donzé, 2009, p. 9). L’horlogerie symbolise, de par sa réputation de qualité,
l’excellence supposée de la production suisse (Boillat & Garufo, 2012, p. 209). La
valeur « Swiss made » est attribuée aux compétences horlogères des travailleurs, ce
qui rend le secteur particulièrement intéressant pour étudier des questions de gestion
des ressources humaines et plus particulièrement de gestion des compétences.
Nous allons, dans un premier temps, nous intéresser à son histoire et plus
particulièrement à son évolution car elle a un fort impact sur la configuration actuelle
du secteur et donc sur la gestion des compétences. Par la suite, nous allons
déterminer quels sont les acteurs impliqués dans l’industrie horlogère, que ce soit les
acteurs institutionnels ou les entreprises, ainsi que leur rôle.
123
Ceci représente la première phase de l’histoire de l’industrie horlogère. Par la suite,
l’histoire peut être découpée en trois sous-parties supplémentaires. Premièrement,
suite à une profonde crise entre 1920 et 1922, le cartel horloger est établi. Il aura un
fort impact sur la tradition de coopération du secteur et a donc un impact sur les
relations industrielles actuelles. Deuxièmement, suite à la libéralisation du secteur et
à la crise du quartz, un mouvement de verticalisation et de concentration aura lieu au
sein de l’industrie. Ceci a poussé à l’émergence de grands groupes horlogers
regroupant plusieurs marques et sous-traitants. Troisièmement, depuis les années
90, des capitaux étrangers sont investis dans le secteur. Le secteur horloger
helvétique fait ainsi face à un processus de transnationalisation, ce qui rend le
territoire de l’industrie horlogère suisse particulièrement intéressant pour l’étude des
challenges de la gestion des compétences dans les districts industriels et les
clusters. L’horlogerie helvétique a adopté un repositionnement dans le haut de
gamme en concentrant la production sur les montres mécaniques qui deviennent un
symbole de tradition et de culture technique (Raffaelli, 2013). La renaissance de la
montre mécanique, qui représente 80% du chiffre d'affaires à l'exportation (Deloitte,
2015), explique le succès actuel du secteur.
124
activités rurales afin d’augmenter leurs revenus (CPIH, 2006, p. 8). L’horlogerie
suisse repose sur un système d’établissage. Il y a une spécialisation extrême des
opérations avec de multiples entreprises et des travailleurs à domicile (Donzé, 2009,
p. 16-17).
Cette forte division du travail pousse, dès le milieu du XVIIIe siècle, à faire des
apprentissages de courte durée portant sur une partie du processus de production
(Fallet & Cortat, 1999, 2001 cité par Donzé, 2008, p. 8). Pierre-Yves Donzé explique,
dans un entretien mené par Michael Leuenberger (2010, p. 41), que ceci a amené
certains fabricants d’horlogerie à promouvoir le développement d’écoles d’horlogerie
afin favoriser la transmission des connaissances. C’est pourquoi, dans la première
partie du XIXe siècle, le système de formation est remis en cause. Une élite de
fabricants juge dangereuse cette tendance à diviser et limiter les connaissances
techniques. Ils craignent à terme la perte de leur culture technique. Ils ont ainsi
promu la mise sur pied d’écoles formant des horlogers qui maitrisent l’ensemble du
processus de fabrication de la montre avec un apprentissage sur trois ans qui allie
enseignement théorique et travail pratique à l’atelier. La création d’écoles
d’horlogerie résulte d’initiatives collectives du petit patronat industriel en l’absence de
grandes entreprises (Donzé, 2008, p. 8‑9).
125
accompagnent les entreprises dans leur processus de mutation industrielle (Donzé,
2008, p. 28). L’établissement de Saint-Imier, fondé en 1866, s’est développé en
répondant aux besoins en main d’œuvre d’une région horlogère et s’est aussi imposé
comme lieu de transmission de nouveaux savoir-faire et de modernisation d’une
culture technique régionale. Il représente ainsi une école d’horlogerie d’avant-garde
(Donzé, 2008, p. 19). L’enseignement pratique, proche de l’industrie, y prédomine,
c’est pourquoi ce modèle s’impose à l’ensemble des écoles d’horlogerie de Suisse.
L’auteur ajoute que « les trajectoires suivies par les diverses écoles d’horlogerie de
Suisse durant les années 1850-1920 montrent clairement que la culture technique
transmise au cours du processus d’apprentissage n’est pas un donné naturel, mais
résulte de discussions, de négociations, voire de conflits, au sein de la communauté
industrielle à laquelle sont destinés les apprentis de ces établissements » (Donzé,
2008, p. 26).
126
8.1.2 Le cartel horloger (1920 à 1960)
L’industrie horlogère subit une profonde crise entre 1920 et 1922 qui a pour
conséquence une chute générale des prix. Cela pousse à l’émigration d’horlogers
suisses qui s’établissent à l’étranger. Ceci représente une menace pour l’industrie,
ainsi le Conseil fédéral accorde en 1922 une aide de cinq millions de francs afin de
soutenir les entreprises. Le chablonnage, principe qui consiste à exporter les
montres démontées et à les assembler dans le pays où elles sont vendues afin
d’éviter des taxes douanières élevées sur les montres terminées, se développe
pendant l’entre-deux-guerres (Donzé, 2009, p. 101‑103). Ainsi, les deux principales
raisons qui expliquent la réorganisation de l’horlogerie sous forme de cartel sont « la
lutte contre le transfert de technologies horlogères dans d’autres pays » (Donzé,
2009, p. 102) et « la volonté de maintenir la structure en districts industriels que
connait l’horlogerie suisse » (Donzé, 2009, p. 113).
127
caractéristiques techniques, l’engagement de la main d’œuvre, l’ouverture de
nouvelles firmes ou l’exportation de pièces détachées sont soumises à l’approbation
du Département fédéral de l’économie publique. La cartellisation est une réussite au
niveau du contrôle des structures industrielles de l’horlogerie mais elle n’a jamais
véritablement mis un terme au chablonnage et est ainsi un échec dans le but d’éviter
le développement de la concurrence à l’étranger (Donzé, 2009, p. 138).
En 1930, la Société suisse pour l’industrie horlogère SA (SSIH) est créée de la fusion
entre Omega et Tissot à cause de difficultés financières qui poussent à la
rationalisation de l’appareil de production (Donzé, 2009, p. 137). Une convention
collective de travail est adoptée en 1937 qui instaure un régime de « paix du travail »
(Donzé, 2009, p. 130‑132).
De 1960 à 1974, la Suisse connaît une forte croissance poussée par l’expansion de
la demande mondiale. Cependant, sa position dominante est remise en cause par la
montée de nouveaux compétiteurs fabriquant des produits standardisés en masse.
La structure de production fragmentée du cartel ainsi que sa structure interne
hétérogène ont un effet négatif sur sa capacité concurrentielle (Garufo, 2010, p.
182). Afin d’augmenter la compétitivité des firmes suisses, le cartel prend fin en
1971. La libéralisation est nécessaire afin de moderniser l’appareil de production.
Koller (2010, p. 214) explique que l’on passe ainsi d’un système où l’Etat est
omniprésent (1931-1951) à une période d’assouplissement (1961-1970), avant
d’entrer dans un désengagement large de l’intervention publique. Parallèlement à la
décartellisation, deux mesures sont prises : le contrôle technique des montres (1962)
et la défense du « Swiss Made » (1971) (Donzé, 2009, p. 157).
La création des montres à quartz est une révolution technologique qui a marqué les
années 1960 à 1970. L’industrie horlogère helvétique est à l’origine de cette
technologie (Pfister & Nemeti, 1995, p. 30) mais elle n’a pas été capable de
commercialiser des produits compétitifs face aux montres japonaises, américaines et
chinoises. Ainsi, en 1974, elle entre dans une période de crise. En plus de la
128
révolution du quartz, cette crise est le résultat d’une inadaptation des structures de
l’industrie horlogère. Une concentration industrielle est nécessaire afin de rationaliser
la production et le marketing car les montres suisses ne sont pas concurrentielles.
Renforcé par la cherté du franc suisse, les montres helvétiques sont trop onéreuses
(Donzé, 2009, p. 163‑164).
Jeannerat & Crevoisier (2011) soulignent ainsi que le succès de l’horlogerie suisse
repose sur une innovation non-technologique. Elle est passée d’un système
traditionnel de production locale à un système de production d’image, d’émotion,
d’authenticité et d’expériences en relation avec les marques (Jeannerat & Crevoisier,
2011). Les dynamiques de connaissances ne sont pas seulement articulées autour
d'une logique technologique mais combinent des connaissances globales et
diversifiées telles que le marketing événementiel, le tourisme ou la gestion des
médias. Jeannerat & Crevoisier (2015) parlent de « multi-location territorial
knowledge dynamics ». Les ressources culturelles de l’Arc jurassien, mobilisant
héritage historique, technique et esthétique, ont permis le retour de la montre
mécanique (Kebir & Crevoisier, 2008, p. 1197). Munz (2016) souligne également le
rôle important des créateurs indépendants pour le repositionnement de la monte
mécanique. Pour sa part, Raffaelli (2013) qui s’intéresse au mécanisme de
réémergence de la montre mécanique, souligne le rôle central des collectionneurs:
« guardians actively protected the organization and institutions historical heritage »
(Raffaelli, 2013, p. 84). Donzé (2017b, p. 185‑186) explique que « durant ces
années, des entrepreneurs établis à Genève comprennent que le discours sur
l’excellence et la tradition n’est pas seulement l’expression identitaire d’artisans
nostalgiques de la période préindustrielle. Il peut aussi être utilisé comme une
ressource marketing permettant de positionner des produits comme des objets issus
d’une longue histoire, d’un savoir-faire ancien et d’une tradition artisanale ».
8.1.5 Synthèse
Au début du XXe siècle, le secteur était caractérisé par des entreprises qui étaient
légalement indépendantes mais économiquement dépendantes avec une forte
division verticale du processus de production et un réseau dense de sous-traitants
(Donzé, 2017a, p. 193). Landes (1979, p. 34) souligne le caractère francophone de
132
l’industrie horlogère suisse et sa composante culturelle : « the skills of watchmaking
are transmitted by personal contact, and this obviously easier among people of
common language and customs. Such contact, moreover, is enormously facilitated
by blood and marital ties; so that history of the watch industry is punctuated, like that
of nations, by annals of great dynasties ». Koller (2010, p. 188) explique que le
« modèle suisse » se caractérise ainsi par « les liens profonds qui unissent
l’organisation politique fédéraliste décentralisée et l’esprit d’un capitalisme à
composante locale, jonglant entre des réactions protectionnistes et un industrialisme
triomphant. La recherche de la concordance et du compromis entre partenaires
sociaux aboutissent finalement à une paix du travail liant les intérêts des élites
patronales, ouvrières et des autorités publiques ». Le maintien du district industriel
est le résultat d’une volonté politique de garder une structure organisationnelle
constituée de PME ainsi que de garder ses racines territoriales en Suisse (Donzé,
2017a, p. 197). La localisation de l’industrie horlogère sur un territoire suisse est
expliquée par le fait que l’horlogerie représente la seule activité industrielle dans l’Arc
jurassien, ainsi il y a une volonté forte de garder les structures familiales. Pierre-Yves
Donzé explique, dans un entretien mené par Michael Leuenberger (2010, p. 38) que
le succès de l’industrie horlogère suisse face à ses rivales depuis la fin du XIXe
siècle repose sur un système de production flexible qui permet d’offrir au
consommateur un nombre presque illimité de produits et une image faite
d’excellence.
L’historien précise que « depuis la fin des années 1980 s’ajoute une nouvelle
dimension : l’histoire et la tradition. Bien que les montres mécaniques japonaises
soient objectivement de meilleure qualité, le consommateur américain, chinois ou
russe préfère une montre suisse plus chère, parce qu’elle représente une tradition
ancienne de savoir-faire technique. La montée en gamme de l’horlogerie repose
actuellement essentiellement sur ce principe » (Pierre-Yves Donzé cité par
Leuenberger, 2010, p. 38). La deuxième raison qui explique la localisation de
l’industrie horlogère sur le territoire suisse est ainsi de nature marketing. La
localisation territoriale est un élément essentiel dans l’industrie de luxe globalisée
parce qu’elle garantit l’image de tradition et d’excellence qui est le fondement de son
exclusivisme (Donzé, 2009, p. 193). Parallèlement à la rationalisation et à la
133
globalisation du système de production, le repositionnement de l’horlogerie dans le
luxe repose également sur une politique de communication visant à ancrer plus
profondément la montre dans le territoire (Donzé, 2012, p. 137). Ainsi, le rôle clé de
la Suisse dans l’industrie horlogère mondiale « is the consequence of an institutional
factor which turned into a marketing resource during the 1990’s, the “Swiss Made”
legislation » (Donzé, 2017c, p. 209). Boillat & Garufo (2012, p. 226) soulignent le
passage d’une politique de protection basée sur une limitation de la production et
des transferts technologiques à une politique de promotion des garde-temps
helvétiques. En ce qui concerne le rôle de l’Etat, il prend actuellement à sa charge
une partie des coûts liés au chômage, l’essentiel des coûts des filières de formation
horlogère et soutient les instituts de R&D utiles à la branche. Le secteur public reste
ainsi présent, cependant il n’intervient plus directement dans la politique et les
stratégies de l’industrie de la montre (Koller, 2010, p. 214). Les éléments historiques
développés ci-dessus montrent que ce processus est le résultat de changements
institutionnels plutôt que d’une évolution « naturelle » (Donzé, 2017a, p. 209).
134
mouvements de concentrations, deux associations patronales, la Convention
patronale de l’industrie horlogère (CPIH) et la Fédération horlogère (FH) ainsi que le
syndicat UNIA composent l’industrie horlogère suisse. Les deux associations
patronales ont un rôle complémentaire. La Convention patronale de l’industrie
horlogère suisse est l’organe faîtier des employeurs de la branche en matière sociale
située à La Chaux-de-Fonds. La Fédération de l’industrie horlogère suisse, second
organe faîtier située à Bienne, s’occupe des aspects économiques du secteur (CPIH,
2018a) :
« Les différences de missions peuvent être définies comme ceci : si l’on prend
la totalité de la problématique des employeurs en Suisse on peut la séparer
entre ce qui est économique et entre ce qui est social. […]. Eux [la FH]
s’occupent du produit, alors que nous nous occupons de ceux qui produisent.
[…]. La FH a une activité qui est essentiellement tournée vers l’extérieur alors
que la nôtre est exclusivement sur le territoire suisse. » (Acteur institutionnel)
De l’autre côté, le syndicat UNIA s’occupe de la défense des intérêts des travailleurs
en négociant les conditions de travail et les salaires (UNIA, 2018a).
135
L’histoire de la Fédération de l’industrie horlogère suisse (FH) remonte à la
première institution horlogère datant de 1876. Par la suite, elle est devenue la
Chambre suisse de l’horlogerie qui était une association faîtière regroupant des
associations sectorielles. La Fédération horlogère suisse était alors une de ces
associations, elle représentait les marques et fut créée en 1924. Elle a pris de
l’ampleur en raison de la montée en puissance des marques. Ainsi, lors de la crise
horlogère des années 1970-1980, la restructuration de l’outil associatif a mené à la
fusion, en 1982, de la Chambre suisse de l’horlogerie et la Fédération horlogère
suisse pour donner naissance à la FH actuelle.
136
Tableau 19: Les institutions horlogères
137
Association Fédération FH Défense des intérêts collectifs de la 500 entreprises horlogères
patronale de l’industrie branche (lobbying au niveau politique
horlogère afin d’améliorer les conditions cadres
suisse du secteur)
Normalisation ISO horlogerie
Société de services pour ses
membres sur le plan juridique,
économique ou commercial
Lutte anti-contrefaçon
138
La Convention patronale de l’industrie horlogère est actuellement composée de
six associations horlogères qui elles-mêmes regroupent un total de 491 entreprises
(CPIH, 2018c). Ses principales activités comprennent quatre volets. Le premier, en
termes de politique patronale, est la négociation avec les syndicats et la passation de
conventions collectives. Ensuite, concernant la formation professionnelle, elle a la
responsabilité des métiers horlogers. Le troisième volet touche aux mesures de
santé et de sécurité au travail et à leur mise en application. Finalement, elle dispose
d’un service de communication et de documentation et fait notamment la promotion
des métiers de l’horlogerie auprès des jeunes.
139
marques des entreprises sous-traitantes : « les marques horlogères, également
appelées « fabricants de montres » ou « fabricants d’horlogerie » sont donc des
firmes qui signent de leur nom les produits horlogers qu’elles conçoivent, fabriquent
et commercialisent. Elles ont toutefois des implications très variables dans la
conception et la fabrication des montres car un grand nombre d’entre elles sous-
traitent certaines étapes voire l’intégralité de ces processus » (Munz, 2016, p. 88).
Les marques horlogères suisses sont présentes sur tous les segments de marché
des montres allant de la gamme de base au très haut de gamme. En ce qui concerne
les termes « sous-traitant » ou « fournisseur », ils désignent « les entreprises qui
proposent des produits, des services ou des prestations aux marques. Elles ne
s’occupent pas de commercialiser les produits terminés et ne signent donc pas les
montres qu’elles concourent à fabriquer mais réalisent, pour le compte de tiers, la
conception, la fabrication, la décoration de la montre ou de ses composants » (Munz,
2016, p. 88). Munz (2016, p. 99) en citant Blanchard (2011) soutient ainsi que le
système de l’établissage persiste : « il me semble important de nuancer un grand
nombre d’opinions et de travaux récents en histoire économique en posant un
constat : malgré l’évidente tendance aux concentrations verticales dans la branche,
le système productif qui est effectivement mis en œuvre, à l’heure actuelle, dans les
pratiques quotidiennes des acteurs concernés par la fabrication des garde-temps,
demeure résolument éclaté en une multitude de petites, moyennes et grandes
entités qui n’appartiennent pas toutes aux groupes et aux marques importantes, en
demeurant, pour la plupart imparfaitement intégrés » (Munz, 2016, p. 322).
De plus, l’on peut distinguer les groupes horlogers des entreprises indépendantes.
Depuis les années 1990, un phénomène de concentration et de verticalisation de la
production a été constaté. Ceci a poussé à l’émergence de grands groupes. La
concentration d’entreprises a permis la coordination de politiques marketing à
l’échelle des groupes et ainsi un positionnement différencié de chaque marque. De
nombreuses marques ont été créées avant 1900 et ont ainsi une histoire et un
héritage très riche. Le patrimoine appartenant aux marques est mis en avant et leur
brand value est très élevée. Ceci explique la forte individualisation et l’autonomie
dont jouissent les différentes marques horlogères appartenant à un même groupe.
En ce qui concerne les entreprises indépendantes, Munz (2016, p. 87) explique que
140
le terme « qualifie, de manière très générale, les entreprises qui n’appartiennent pas
à un des grands groupes (…). Il désigne aussi bien les fabricants de produits
terminés que les sous-traitants, quelle que soit leur taille ». Le Tableau 20 permet de
synthétiser les caractéristiques des principaux groupes horlogers présents sur le
territoire suisse.
141
Tableau 20: Les groupes horlogers
Employés Employés
Groupe CA HQ Filiales Marques
en Suisse au total
Swatch CHF 7960 Bienne Europe, 16'709 35'057 Gamme prestige et luxe :
Group mio en 2017 (Suisse) Amériques, (contrats (effectif Breguet, Harry Winston, Blancpain,
(1983) Océanie, suisses en annuel Glashütte Original, Jaquet Droz,
Extrême- 2017) moyen en Léon Hatot et Omega.
Orient, 2017) Catégorie haut de gamme :
Moyen- Longines, Rado et Union
Orient, Glashütte.
Afrique
Catégorie milieu de
(voir liste gamme :Tissot, Balmain, Certina,
complète Mido, Hamilton et Calvin Klein
rapport
annuel Gamme de base : Swatch et Flik
2017 : p. 4-5 Flak
(+ p. 208-
211))
142
Richemont EUR 10'647 Bellevue Europe, 8'720 (en 28'580 Marque horlogères : Vacheron
(1988) mio dont (Suisse) Asie- 2017) (effectif Constantin, Baume & Mercier,
EUR 4340 Pacifique, annuel Jaeger-LeCoultre, A. Lange &
mio avec Amérique, moyen en Söhne, Officine Panerai, IWC
l’horlogerie Japon 2017) Schaffhausen, Piaget et Roger
(en 2017) Dubuis.
(voir liste
rapport Autres marques possédant
annuel également une activité
2017 : p. 117 horlogère : Cartier, Van Cleef &
Arpels, Montblanc.
143
LVMH EUR 42’636 Paris 70 pays 145 247 en Tag Heuer, Zenith, Bvlgari et
(1987) mio en 2017 (France) 2017 (dont Hublot.
Création dont EUR 8100 dans le Ateliers horlogers SA
département 3805 moi département (approvisionnement en montre les
Montres & Montres et Montres &
autres marques de luxe du groupe,
Joaillerie en joaillerie Joaillerie) comme Louis Vuitton ou Christian
1999 (9%) Dior)
144
Actuellement, les principaux acteurs de l’industrie horlogère mondiale sont le Swatch
Group, Richemont et Rolex. En effet, à eux seuls, ils représentent 47.5% du marché
(Vontobel Luxury Goods Shop, 2015). Historiquement, le Swatch Group joue un très
grand rôle dans l’industrie horlogère comme souligné dans la section précédente. Il
est né de la fusion de l’Allgemeine Schweizerische Uhrenindustrie AG (ASUAG) et
de la Société suisse pour l’industrie horlogère (SSIH) en 1983, sous le nom de
société suisse de microélectronique et d’horlogerie (SMH), grâce à l’impulsion de
Nicolas G. Hayek, afin de lutter contre la crise horlogère avant d’acquérir sa
dénomination actuelle en 1998. La création de la Swatch a permis de relancer
l’industrie horlogère après la crise du quartz. De plus, le groupe a mis en place une
stratégie de différentiation et de repositionnement entre ses marques, afin de
distinguer les montres de luxe accessibles, objets de luxe accessibles à une large
clientèle et les montres de luxe exclusives, produits de haute qualité extrêmement
chers (Donzé, 2012). Au cours des années 1990, le Swatch Group est passé d’une
entreprise d’investisseurs à une entreprise familiale. Ceci démontre qu’en devenant
global, le Swatch Group est devenue une entreprise familiale et que « les
multinationales globalisées ne sont pas toutes des entreprises dépendantes des
marchés financiers, mais que l’entreprenariat familial peut poursuivre la direction des
affaires d’une société de taille mondiale » (Donzé, 2012, p. 135). Il faut noter que le
groupe occupe une position stratégique dans l’industrie horlogère car il
approvisionne la majorité des firmes horlogères en mouvements au travers de son
entreprise ETA. Cependant, il va réduire de façon échelonnée leur livraison.
Les deux principaux concurrents du Swatch Group sont les groupes Richemont et
LVMH qui ont développé une politique de concentration industrielle fondée sur une
stratégie marketing (Donzé, 2009, p. 172). En revanche, l’historien explique qu’à « la
différence du Swatch Group, on n’a pas affaire à des anciennes entreprises
horlogères qui sont restructurées et concentrées au sein d’une nouvelle société. Il
s’agit d’entreprises horlogères positionnées dans l’industrie du luxe qui acquièrent
des entreprises horlogères suisses dans le cadre de politique de diversification »
(Donzé, 2009, p. 172). Richemont a été fondé en 1988 par Anton Rupert,
multimillionnaire sud-africain, afin de gérer ses actifs à l’étranger. A cette époque, il
contrôle notamment Cartier qui jouera un rôle essentiel dans la diffusion de nouvelles
145
connaissances et expériences de l’industrie du luxe dont bénéficie l’industrie
horlogère notamment par l’intermédiaire de ses managers français (Donzé, 2017b, p.
160‑162). Le groupe a acquis plusieurs manufactures horlogères suisses
prestigieuses comme Vacheron Constantin (en 1996), Jaeger-LeCoultre et IWC
Schaffhausen (en 2000). Le groupe se distingue particulièrement en développant le
concept de « Haute Horlogerie » (Donzé, 2017b, p. 173). Le géant du luxe français
LVMH, né en 1987 de la fusion de Moët Hennessy et de Louis Vuitton, a créé un
département “Montres et Joaillerie” en 1999 avec le rachat de Tag Heuer (en 1999),
Zenith (en 1999), Hublot (en 2008) et Bvlgari (en 2011) (LVMH, 2018). De plus, en
2001, les Ateliers horlogers SA ont été créés à La Chaux-de-Fonds afin
d’approvisionner en montres les autres marques de luxe du groupe, comme Louis
Vuitton ou Christian Dior (Donzé, 2012, p. 124). Kering, l’autre géant du luxe
français fondé en 1963 et renommé ainsi en 2013, a également racheté plusieurs
manufactures horlogères suisses : Girard-Perregaux (en 2011), JeanRichard (en
2011) et Ulysse Nardin (en 2014) (Kering, 2018).
En plus du Swatch Group et des géants du luxe Richmont, LVMH et Kering, Rolex,
fondée en 1905 par Hans Wilsdorf, représente également un acteur majeur du
secteur. L’entreprise conçoit et fabrique en interne tous les composants essentiels de
ses montres (Rolex, 2018). Rolex est ainsi considérée comme un groupe car il est
intégré verticalement et possède une deuxième marque : Tudor. Bien qu’il s’agisse
d’une des marques les plus renommées au monde, très peu d’informations existent
sur l’entreprise. Rolex appartient à une Fondation privée et ne publie ainsi pas de
rapport annuel ni aucune information sur son développement (Donzé, 2009, p. 174-
175).
146
Tableau 21: Les marques indépendantes horlogères suisses
Employés en Employés au
Marque CA HQ
Suisse total
Patek Philippe CHF 1350 mio Plan-les- 2050 en 2016 2400 en 2016
(1839) en Ouates (http://www.bila (http://www.bila
2017(estimatio (Suisse) n.ch/entreprise n.ch/entreprise
n de Vontobel) s/patek- s/patek-
philippe-veut- philippe-veut-
reduire- reduire-
production) production)
147
9. Le développement et le contrôle de compétences dans
l’industrie horlogère suisse
148
Tableau 22: Les écoles horlogères
149
En plus des écoles horlogères, les écoles suivantes proposent des formations
initiales dans des métiers liés à l’industrie horlogère :
Ceci permet de démontrer qu’en plus des écoles d’horlogerie, une multitude
d’établissements supplémentaires dispensent des formations dans le domaine de
l’horlogerie. Il existe une pluralité de métiers, en plus de celui d’horloger, fortement
valorisés au sein de l’industrie horlogère helvétique. C’est pourquoi nous allons
d’abord nous intéresser au système de formation et aux métiers de l’industrie
horlogère suisse puis, dans un deuxième temps, au processus d’établissement des
standards de formation.
150
9.1.1 La force du système de formation et les métiers de l’industrie horlogère
suisse
« L’intégration de l’élève dès le plus jeune âge dans l’univers horloger afin de
l’imprégner de cette culture, joue pour beaucoup dans la qualité du travail. On
a même tendance à qualifier ce travail de sur-qualité, mais cela fait partie de
l’éducation et de l’ADN de la branche. » (Acteur institutionnel)
« Ce qui a manqué à ces gens avec qui j’ai travaillé plusieurs mois, c’est
l’apprentissage […] Ils n’ont pas les cinq générations de profs d’apprentissage
qui ont formé un jeune qui lui-même est devenu vieux avec une expérience
propre qui lui-même a formé le suivant etc… Ils n’ont pas cet héritage de
savoir-faire » (Acteur institutionnel)
« J’ai travaillé avec toute une cellule d’horlogers-décotteurs, qui pour la plupart
étaient très près de la retraite, qui m’ont donné des petits trucs d’anciens.
Donc là, on était vraiment dans l’horlogerie traditionnelle, où l’horloger ne
révèle pas ses secrets, où l’horloger a ses petits trucs à lui et ne les transmet
qu’à quelques personnes. » (Horloger)
151
« Vous avez ces horlogers grande complication. Vous avez les maîtres
artisans sur les métiers d’arts. Vous avez le décolletage. Vous avez le
traitement thermique. Vous avez un affûteur qui fait tout à l’oreille. Vous avez
des gens comme ça qui ont des savoir-faire. » (RH)
Munz (2016, p. 321) précise que « l’appellation d’horloger renvoie à une multitude de
personnes aux trajectoires et aux caractéristiques variées. Cela témoigne de la
plasticité inhérente à une telle profession et de l’hétérogénéité des profils des gens
du métier ». Les métiers clé dans l’industrie horlogère peuvent ainsi être découpés
en deux catégories principales : les métiers liés à la production et ceux liés à la
vente. Nous allons d’abord nous intéresser aux métiers liés à la production qui
peuvent être divisés en trois sous-catégories : le design et le développement,
l’horlogerie ainsi que l’habillage horloger et la décoration qui regroupent les métiers
d’arts (FHH, 2015). Dans un deuxième temps, nous nous intéresserons aux métiers
liés à la vente et plus particulièrement à la formation des commerciaux.
152
Figure 5: Le nombre de CFC et AFP décernés par la Convention patronale (CPIH,
2017a)
EVOLUTION 2007-2017 :
450
400
350
153
Tableau 23: Les métiers du design et du développement ainsi que de l’horlogerie
Métiers Titres
154
Tableau 24: Les métiers de l’habillage horloger et la décoration
Métiers Titres
Cadranographe CP (2 ans)
En ce qui concerne les métiers d’art, hormis les bijoutiers et les graveurs, les autres
métiers ne disposent pas de formations professionnelles initiales reconnues
officiellement. Les manufactures horlogères possèdent ainsi souvent leur propre
atelier afin de former aux métiers d’art regroupés dans le Tableau 25.
Métiers
Emailleur Paillonneur
Gemmologue Squeletteur
Guillocheur
155
Les métiers de la joaillerie représentent un marché de niche. L’industrie n’a besoin
que d’un petit nombre de personnes exerçant ces métiers. Or pour ouvrir une classe,
le SEFRI fixe à 10 le nombre d’élèves minimum par année. Ceci représente une
réelle problématique pour les entreprises horlogères car ces métiers tendent à
disparaître. Les personnes détenant ces savoir-faire spécifiques cultivent une sorte
de secret et ne transmettent leurs connaissances qu’à un nombre restreint de
personnes :
«On a constaté que ces métiers tendaient à disparaître parce que le savoir-
faire n’était plus transmis et n’allait pas être transmis, car les détenteurs de ce
savoir-faire ne voulaient point le transmettre.» (Acteur institutionnel)
156
Tableau 26: Les formations professionnelles supérieures
Métiers Titres
157
« Nous on a un produit émotionnel, on crée de l’émotion, on peut vivre sans
montre aujourd’hui, on peut voir l’heure partout alors nous on doit vendre un
beau produit, qui suscite de l’émotion et il ne doit pas y avoir de fausses
notes, sinon vous détruisez cette émotion. » (Acteur institutionnel)
C’est pourquoi les métiers liés à la vente et plus particulièrement les commerciaux
sont une catégorie de personnel particulièrement importante pour les entreprises
horlogères. Ils sont immergés dans la culture horlogère à travers des formations
spécifiques mais aussi à travers une culture d'entreprise informelle.
Métiers Titres
158
spécialistes et donc meilleurs ambassadeurs de la marque. Le storytelling est un
aspect très important dans l’horlogerie. Les marques engagent des archivistes et des
spécialistes du patrimoine et possèdent leur propre musée. Chaque marque
horlogère dispose de ses propres programmes pour former les commerciaux et
développer leurs compétences techniques :
« Où que vous soyez vous devez avoir un langage commun. C’est notre rôle
de leur donner ce langage commun. C’est pour ça que l’on fait des « induction
programmes ». On fait des programmes de formations, etc. C’est une
entreprise où il y a une culture. Ce n’est pas une culture d’entreprise. C’est
une culture horlogère. C’est une culture horlogère qui est transmise. » (RH)
« À chaque fois que l’on a une entrée mensuelle, on fait une piqûre ADN de la
marque, on fait des formations aussi sur l’horlogerie. » (RH)
159
est relativement complexe, le tableau disponible en annexe permet de synthétiser
l’ensemble des formations disponibles et les établissements les dispensant. Les
diplômes disponibles laissent apparaitre le rôle central des écoles horlogères à plein-
temps mais également des Hautes écoles et des différentes associations comme la
Convention patronale qui offre des formations certifiantes, l’Association des
fabricants d'horlogerie marché suisse (AMS) ou la Fondation de la Haute Horlogerie
notamment. Certaines des formations proposées représentent des formations
combinées comme les formations de Designer horloger qui associent design et
technique, ce qui représente également une spécificité du secteur. Les entreprises
ont également un rôle clé dans la transmission du savoir-faire au sein des
manufactures comme dans le cas des métiers d’arts et des formations en interne.
L’ensemble de ces dispositifs de formation, mis en place par les acteurs du secteur,
permettent le partage d’une culture horlogère et représentent le socle de
l’écosystème de compétences horlogères.
160
Dans le cadre de l‘industrie horlogère, la Convention patronale de l’industrie
horlogère suisse (CPIH) agit en tant qu’Organisation du monde du travail (OrTra) en
matière de formation. À ce titre, elle remplit l’une de ses principales missions en tant
qu’interface privilégiée entre le monde de l’industrie et les autorités fédérales
compétentes (CPIH, 2014). Elle joue un rôle crucial en termes de gestion des
compétences car elle a la responsabilité des métiers horlogers et établit les
standards de formation. La CPIH joue un rôle de coordinateur des questions de
formation et établit des standards en répondant aux besoins d’adaptation de
l’industrie. Elle a la responsabilité de sept métiers horlogers qui représentent un total
de 13 filières (CPIH, 2016).
La Convention patronale réalise un recensement et publie une enquête tous les cinq
ans concernant l’évolution des métiers avec des projections. Ces enquêtes
permettent de recenser les besoins en personnel de production dans un horizon de
cinq ans et d’établir les mesures à prendre pour développer les métiers de la
branche (CPIH, 2016). Elles servent de monitoring dans la mesure où elles
permettent d’anticiper les problématiques et les besoins de certains métiers :
« Les plans de formation horlogère sont repris tous les cinq ans. Dans la
commission de révision, on retrouve les représentants d’entreprise, la
confédération, les cantons, les syndicats et les écoles. C’est une commission
bien équilibrée et surtout représentative de la branche. On regroupe un
maximum d’acteurs hétérogènes pour favoriser la collaboration entre eux. »
(Acteur institutionnel)
161
Figure 6: Les travaux de réforme et l’entrée en vigueur des nouvelles ordonnances
(CPIH, 2015b, p. 5)
Elle présente les principaux avantages de la réforme. Les noms des métiers ont été
simplifiés, il y a une plus grande attractivité pour les entreprises et les apprentis.
Finalement, il existe une meilleure cohérence qui permet des synergies et qui a pour
conséquence une « employabilité d’un public très large, aux qualifications diverses,
et en fonction des besoins recherchés » (CPIH, 2015b, p. 6). En effet, les
attestations fédérales de formation professionnelle (AFP) en deux ans sont axées sur
la pratique et les certificats fédéraux de capacité (CFC) en trois ans et quatre ans
162
font appel « à des connaissances plus approfondies des processus d’entreprise »
(CPIH, 2015b, p. 6).
« L’école œuvre pour préserver ces gestes de tradition qui font partie du
patrimoine. C’est aujourd’hui grâce à cela que l’industrie horlogère possède
des individus connaisseurs du domaine avec une vision d’ensemble. » (Acteur
institutionnel)
Les écoles techniques offrent des formations qui alternent cours théoriques en
classe et cours pratiques dans des ateliers sous la supervision de formateurs ayant
de nombreuses années d’expérience dans le métier. Les qualifications
professionnelles des enseignants sont primordiales afin d’avoir une vision globale et
une expertise poussée :
Les écoles ont un fort ancrage régional et déclinent les standards établis pour la
Convention patronale :
163
« Pour revenir sur la dimension territoriale de la formation, toutes les écoles
n’enseignent pas toutes les mêmes matières. » (Acteur institutionnel)
De nombreux acteurs sont impliqués dans les écoles, spécialement les directions
des différentes entreprises du secteur, ce qui permet une coordination :
Cette deuxième sous-partie a permis de souligner le rôle des différents acteurs dans
l’établissement des ordonnances et plans de formation ainsi que leur degré de
collaboration. La Convention patronale, en collaboration avec la Confédération et
plus particulièrement le SEFRI, établit les standards de formation. Elle représente les
entreprises, c’est pourquoi, elle a adapté ces standards aux besoins de l’industrie
lors de la réforme des métiers. De l’autre côté, les écoles ont un rôle central dans la
mise en œuvre de ces standards. Ayant un rôle de garant du patrimoine, elles les
déclinent afin de préserver la tradition et transmettre le savoir-faire.
L’industrie horlogère repose sur le principe de paix du travail et possède une forte
culture coopérative, vestiges du cartel horloger. De plus, les relations industrielles du
secteur sont cimentées par sa convention collective de travail (CCT) négociée entre
la Convention patronale représentant les entreprises et le syndicat UNIA
164
représentant les employés de l’industrie horlogère. Elle représente un espace de
discussion et permet l’établissement d’un cadre de référence commun. Dans un
premier temps, nous allons nous intéresser au rôle de la Convention patronale et du
syndicat UNIA dans les relations industrielles du secteur puis dans un deuxième
temps, nous nous intéresserons au processus de négociation de la Convention
collective de travail.
« Le cartel n’existe plus depuis les années 60, mais il en subsiste encore des
traces et notamment les associations » (Acteur institutionnel)
165
dans les relations industrielles du secteur, en termes de politique patronale, avec
notamment la négociation de la Convention collective de travail :
166
syndicats et fédérations. Cependant, son histoire dans l’industrie horlogère remonte
au début du siècle. La majorité de la main-d’œuvre de la branche s’organise en
associations et syndicats afin de défendre leurs intérêts, en particulier en matière de
salaire. Grâce à un mouvement de concentration syndicale, la Fédération des
ouvriers de l’industrie horlogère (FOIH) est créée en 1911. De plus, de nombreuses
associations patronales se forment pour défendre les intérêts des patrons
d’entreprises (Donzé, 2009).
Une spécificité du secteur horloger repose sur l’introduction d’un délégué syndical :
167
9.2.2 La centralisation des négociations dans le secteur : l’exemple de la
négociation de la convention collective de travail
168
« Cet espace de discussion, […], c’est essentiel, pour pouvoir garantir un
respect mutuel et surtout une vision commune, de ne pas rentrer dans une
vision segmentée d’activités mais vraiment de garantir une vision commune
de l’avenir de notre branche. » (RH)
9.3 Synthèse
169
Tableau 28: Le développement et le contrôle des compétences dans l'industrie
horlogère suisse
Le système de formation
170
représentant les employeurs, elle a plutôt une vision industrielle contrairement aux
écoles qui soutiennent la tradition. Ainsi, les écoles déclinent les standards établis
par la Convention patronale en fonction de leurs besoins. De plus, la formation des
commerciaux permet de développer des ambassadeurs de l’horlogerie helvétique.
Une particularité de l’écosystème horloger est ainsi le rôle des entreprises dans le
système de formation. Contrairement au reste de la Suisse, cette dépendance se fait
moins par les contrats d’apprentissage (le plus faible taux de formation en
apprentissage est une spécificité romande) mais via différents organes de pilotage
des écoles (par exemple les conseils d’administration), le marché de l’emploi local et
les négociations avec les pouvoirs politiques locaux. C’est pourquoi, dans la région
horlogère, les institutions de formation sont très fortement dépendantes des
entreprises du secteur au niveau régional.
L’industrie horlogère repose sur le principe de paix du travail et possède une forte
culture coopérative, vestige du cartel horloger. L’analyse du rôle de la Convention
patronale et du syndicat UNIA dans la négociation de la CCT a permis de démontrer
que cet événement permet aux acteurs de se rencontrer régulièrement et crée ainsi
un espace de discussion. Ceci permet l’établissement d’un cadre de référence
commun maintenant la « paix du travail » grâce à la forte tradition de coopération du
secteur.
Les différents acteurs présents sur le territoire horloger, que ce soit la CPIH, le
syndicat UNIA, les écoles et leurs comités ou les entreprises (grands groupes,
marques indépendantes et sous-traitants), jouent ainsi un rôle central pour le
développement et le contrôle des compétences de l’industrie horlogère. Après avoir
défini le cadre institutionnel régional de la gestion des compétences horlogères, nous
allons établir quels autres mécanismes de coordination permettent de développer la
logique territoriale des compétences et qui permet ainsi au secteur horloger d’afficher
un avantage compétitif.
171
10. Les mécanismes de coordination des compétences dans
l’industrie horlogère suisse
La première partie des résultats a permis de montrer le rôle clé des institutions pour
le développement et le contrôle des compétences de l’industrie horlogère suisse au
niveau régional. Cependant, nous nous sommes également intéressés aux autres
niveaux de la gestion des compétences et à leur imbrication. L’esprit associatif des
employeurs, vestige du cartel, encourage le développement de nombreuses
initiatives, créant des institutions de formation et de recherche ou finançant des
projets à l’intérieur de ces institutions. La législation nationale « Swiss made »
permet la protection et la promotion des compétences. Les relations informelles et
familiales permettent la diffusion des compétences au niveau local avec des
interactions fortes à l’intérieur de sous-régions. De l’autre côté, les grands groupes
multimarques verticalisés permettent la mise en réseau de compétences à travers le
territoire régional de l’industrie horlogère. De plus, les centres de recherche et
développement collaboratifs permettent au secteur de rester compétitif. Finalement,
la Fondation WOSTEP permet de contrôler les compétences nécessaires pour le
service après-vente des montres suisses au niveau mondial. Notre analyse a ainsi
permis de déterminer qu’une gestion des compétences multi-niveaux a lieu au sein
de l’industrie horlogère suisse et c’est celle-ci qui permet au territoire d’afficher un
avantage compétitif.
172
L’histoire de la législation du « Swiss made » remonte à l’introduction, en 1971, de
l’Ordonnance régulant l'utilisation du nom « Suisse » pour les montres. L‘industrie
horlogère était le seul secteur à avoir une ordonnance particulière. Elle obligeait les
entreprises à maintenir certaines activités de production - principalement la
production d'au moins la moitié des composantes du mouvement et l'assemblage
final - en Suisse afin d’obtenir le label « Swiss Made » (Donzé, 2017c, p. 205). Ceci a
permis de limiter la délocalisation de la production des entreprises suisses.
Récemment, le débat sur le « Swiss Made » a mis « sur le devant de la scène
médiatique la valeur économique de la « suissitude » » (Boillat & Garufo, 2012, p.
209). En effet, depuis la renaissance de la montre mécanique et le repositionnement
de l’horlogerie vers le luxe, le label « Swiss made » représente une ressource
marketing (Donzé, 2017c, p. 209). Boillat & Garufo (2012, p. 226) soulignent le
passage d’une politique de protection basée sur une limitation de la production et
des transferts technologiques à une politique de promotion des garde-temps
helvétiques.
Afin de combler un vide juridique et de lutter plus efficacement contre les abus, la
Fédération horlogère (FH) a activement défendu le projet « Swissness » qui
concernait la révision de la loi fédérale sur la protection des marques et des
indications de provenance. Le but du projet était de « répondre aux souhaits des
consommateurs du monde entier qui, en étant prêts à payer davantage pour les
produits estampillés « Swiss made », attendent à juste titre que ceux-ci soient
majoritairement manufacturés en Suisse » (Fédération horlogère, 2018c). La FH
avait un rôle de lobbying afin de renforcer les critères « Swiss made » :
« Toutes les marques estiment que le « Swiss made » est important, même
celles qui s’opposent au renforcement du « Swiss made ». » (Acteur
institutionnel)
La nouvelle législation « Swiss made » est entrée en vigueur le 1er janvier 2017. La
Fédération explique que le projet « swissness » « introduit de nouveaux critères
173
permettant de déterminer de manière plus précise la provenance géographique d'un
produit ou d'un service ; autrement dit, la loi définit à partir de quel point un produit
peut prétendre à la provenance suisse » (Fédération horlogère, 2018c). Le
renforcement établit un pourcentage obligatoire de 60% de valeur suisse, non plus
seulement sur le mouvement de la montre mais sur la montre complète. La nouvelle
législation maintient les exigences de l’Ordonnance de 1971 comme l'incorporation
d'un mouvement suisse, l'emboîtage et le contrôle final en Suisse, cependant, « la
définition du mouvement suisse passe aussi à 60% minimum de valeur suisse
(contre 50% actuellement) » (Fédération horlogère, 2018c). De plus, « de nouveaux
critères viennent s'ajouter au calcul de la valeur suisse, comme les coûts de
recherche et développement ou de certification » (Fédération horlogère, 2018c).
« C’est important de défendre ce label parce que c’est une sorte de marque
collective ». (Acteur institutionnel)
175
10.2.1 Les relations informelles et familiales
Les nombreuses interactions entre les acteurs et la proximité existant dans le secteur
favorisent les échanges et permettent ainsi de créer un avantage concurrentiel. En
plus des nombreux lieux de rencontre formels cités ci-dessus, le secteur horloger est
caractérisé par une forte culture horlogère régionale, informelle et familiale transmise
par des familles dans lesquelles de nombreux membres travaillaient
traditionnellement pour cette industrie :
176
« C’est difficile d’entrer dans l’horlogerie. C’est hermétique, ça donne un peu
cette impression, on ne communique pas, on ne donne pas d’informations,
c’est difficile d’entrer par rapport à d’autres secteurs, mais par contre quand
on est dedans, c’est une grande famille, on passe d’une entreprise à l’autre, ils
amènent avec eux du savoir et ils repartent avec du savoir » (Acteur
institutionnel)
« C’est que de père en fils, on est horloger. Mon père, il est prof, j’ai été chez
lui à l’école. L’horlogerie, chez nous, c’est dans le sang. J’ai passé par tous
les stades : j’ai fait un apprentissage d’horloger, j’ai fait technicien, j’ai fait
ingénieur, et j’ai fait ça toujours en relation avec l’horlogerie. » (Ingénieur)
« C’est la pollinisation croisée entre tous les gens qui détiennent un savoir
particulier qui nous confère cet avantage compétitif inimitable. En prenant le
train entre Bienne et la Chaux-de-Fonds aux alentours de cinq ou six heures
du soir, vous rencontrez une quantité de pendulaires techniciens. Ces derniers
ne parlent que de technique. Ces personnes sont issues des mêmes écoles,
mais travaillent dans des entreprises différentes. Ces gens échangent par
passion de leur métier. On est en présence d’une promiscuité féconde entre
personnes détenant des savoirs techniques qui perpétuent ce cycle. » (Acteur
institutionnel)
Il faut noter que certaines régions ont une spécialité, à l’image de la Vallée de Joux
qui est le berceau de l’horlogerie compliquée, ou de Genève qui représente la haute
joaillerie. Les certifications sont également une illustration de cette forte
régionalisation. À titre d’exemple, le poinçon de Genève, permettant de certifier les
montres mécaniques montées et réglées sur le territoire genevois (CPIH, 2006) est
sous l’égide d’une loi prise en charge par l’école d’horlogerie de Genève par souci de
178
neutralité. Il existe parfois des compétences micro-régionales. Les métiers privilégiés
ne sont pas forcément les mêmes :
« Chacun a ses adjectifs pour chaque région horlogère, mais on dit que la
Vallée de Joux est le berceau de l’horlogerie compliquée. » (Acteur
institutionnel)
Les lieux fréquentés par les différents acteurs de l’industrie horlogère sont similaires
de par la proximité géographique existante. Les interactions au sein de ces
microcosmes sont très fortes. En revanche, entre les régions, les interactions sont
plus faibles. Elles sont très fortes à l’intérieur d’une même région car les personnes
travaillant dans l’horlogerie se connaissent et voient forcément des personnes qui
travaillent dans d’autres entreprises, ainsi des échanges existent. Les Chambres de
commerce ou les écoles représentent des lieux de rencontre locaux. Les acteurs
interrogés soulignent également que les dirigeants d’entreprises sont également
membres d’associations sportives ou de musique, d’associations régionales et
membres de divers Conseils ou Fondations. Ainsi, ce sont toujours les mêmes
personnes qui sont au cœur de ces événements et les rencontres sont fréquentes :
« Ils vont se voir de manière informelle parce qu’ils habitent les uns à côté des
autres, ils vont se voir dans une société de chant, dans une association, dans
un club de Golf et là ça peut donner des échanges, des discussions, les
horlogers de la Chaux-de-Fonds, ils se voient tout le temps mais c’est
informel. » (Acteur institutionnel)
179
« Je dirais plutôt comme on est dans une petite région horlogère où tout le
monde se connaît. Quand on sort après le travail, on tombe forcément sur des
gens qui travaillent dans d’autres entreprises, il y a donc forcément des
échanges de cette manière. » (RH)
Les entretiens réalisés ont démontré qu’il existe de nombreuses interactions entre
les différents DRH des sous-régions afin de résoudre des problématiques
communes :
« Même entre RH, on a des échanges, avec des Maisons qui ne sont pas
forcément du Groupe, par exemple quand on parle de plan de mobilité, on a
mis en place un bus inter-entreprise. » (RH)
180
10.3.1 Les pratiques intra-groupe
« On fait pas mal de promotion à l’interne dès que l’on peut. À l’interne je parle
aussi du groupe. Il y a 15 à 20% des recrutements qui sont de gens qui
viennent du groupe. » (RH)
Les programmes de gestion des talents et de mobilité apparaissent comme une des
pratiques communes les plus courantes au niveau des groupes. La forte mobilité
interne permet la circulation de compétences. De plus, les groupes mettent en place
des initiatives qui bénéficient à plusieurs marques. À titre d’exemple, Richemont a
181
inauguré, en mai 2016, le Campus Genevois de la Haute Horlogerie qui représente
un centre de formation et d’apprentissage :
Ils favorisent également les échanges entre les DRH d’un même groupe :
« Le groupe nous réunit de temps en temps sur des sujets bien spécifiques
entre DRH ou entre gestionnaires sur un sujet de recrutement. » (RH)
182
technologie et de permettre au secteur de rester compétitif face à la concurrence.
C’est pourquoi il existe plusieurs centres de recherche et développement
collaboratifs à l’image du centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM)
à Neuchâtel ou de l’Association suisse de recherche horlogère communautaire
(ASRH) qui ont été créés dans les années 1980. Actuellement, de nouveaux pôles
de recherches se mettent en place à l’image du pôle horloger loclois et de Microcity.
Le Tableau 29 permet de recenser les centres de R&D collaboratifs du secteur
horloger suisse.
Organisation Fondation
CSEM 1984
ASRH 1985
Microcity 2014
Les marques horlogères possèdent des projets dans les différents centres de
recherche et développement collaboratifs :
183
(FSRM) et du Laboratoire Suisse de Recherches Horlogères (LSRH) (CSEM, 2018).
Il faut préciser qu’au sein du conseil général siègent les représentants des grands
groupes horlogers :
« Le CSEM si vous les interviewez, ils vont vous dire « on a des projets dans
le pipeline mais on ne peut pas vous en parler parce que nos partenaires ne
veulent pas ». » (Acteur institutionnel)
184
Les deux établissements présentés ci-dessus soulignent une tradition de coopération
déjà établie depuis des années afin de lutter contre la concurrence étrangère. Depuis
les années 2010, une nouvelle vague d’établissements de coopération a vu le jour
afin de créer des synergies entre le monde académique et les entreprises.
Premièrement, le pôle horloger a été inauguré en mars 2013 sur le site de l’Ecole
technique du Locle. Ce centre de recherche et développement horloger a été fondé
par le Laboratoire de Production Microtechnique (LPM) de l'EFPL, la Haute Ecole Arc
(HE-ARC), l'Ecole technique du CIFOM (ET-CIFOM) et trois entreprises horlogères.
Son objectif est « d'exploiter et de développer des synergies entre les mondes
académiques et industriels afin d'élaborer des solutions concrètes innovantes pour
l'horlogerie suisse. Il vise également à pérenniser les compétences humaines et les
capacités technologiques acquises dans ce domaine » (République et canton de
Neuchâtel, 2015).
185
L’analyse des centres de recherche et développement montre une intensification
récente des collaborations inter-entreprises mais également entre entreprises et
monde académique. Ces centres représentent un aspect capital pour l’industrie
horlogère suisse car les synergies créées permettent au secteur de garder sa place
de leader. Ces projets permettent une mise en réseau des compétences présentes
sur le territoire horloger suisse afin de développer la compétitivité du secteur.
Une des forces du secteur horloger repose sur la qualité de ses montres et donc sur
son service après-vente performant, capital pour garantir la satisfaction du client et la
crédibilité du label. Le succès commercial mondial de l’horlogerie helvétique
nécessite ainsi des compétences à travers le monde afin de garantir ce service
après-vente. L’« institute of Watchmakers of Switzerland Training and Educational
Program » (WOSTEP) représente une initiative collective permettant de contrôler les
compétences « Swiss made » à l’étranger. La mission de WOSTEP est ainsi de
garantir un standard de réparation pour les montres « Swiss made » à l’étranger :
WOSTEP a été créé en 1966 par la Fédération horlogère et par Ebauches SA, mieux
connu aujourd’hui sous le nom d’ETA. L’association WOSTEP a vu le jour, en 1987,
grâce à la concentration de plusieurs membres de l’industrie. Finalement, en 2007,
une Fondation a été constituée afin de garantir la pérennité de ce métier. Elle forme
des réparateurs afin d’assurer le service après-vente de montres suisses dans son
école à Neuchâtel ainsi que dans treize écoles à l’étranger à l’aide d’un guide
méthodique et d’infrastructures standardisées. Une étroite collaboration avec la
Convention patronale et le SEFRI permet une reconnaissance du programme par la
Confédération suisse. La Fondation propose également 27 cours à la carte qui
186
permettent le perfectionnement et qui sont reconnus par une attestation et un service
de consulting. Actuellement, une formation de polissage est mise en place.
187
Tableau 30: Les écoles WOSTEP à l'étranger
188
Il faut noter que chaque marque a la liberté de créer une école avec WOSTEP, le
nombre n’est pas limité. L’avantage des écoles liées à l’industrie est que les produits
des marques sont placés dans la formation. Ainsi, il y a un retour sur investissement
direct.
10.5 Synthèse
189
Tableau 31: Les niveaux de coordination de la gestion des compétences dans
l'industrie horlogère suisse
Transnational WOSTEP
Formation Pratiques de
Négociations Centres de GRH (ex. :
Régional (Réforme de la CCT R&D gestion des
des métiers) talents)
Induction
Local Relations informelles
programs
Les entretiens ont permis de souligner les relations informelles et familiales qui
permettent la transmission du savoir-faire et la diffusion d’une culture horlogère. Les
nombreux lieux d’échange amènent une concentration de savoirs sur le territoire
horloger. L’analyse a permis de déterminer que le territoire de l’horlogerie suisse est
divisé en sous-régions où des interactions très fortes ont lieu, au niveau local, en
raison de la proximité existante. Certaines régions horlogères sont spécialisées et
représentent des microcosmes régionaux. Il existe parfois des compétences micro-
régionales. Ceci explique notamment pourquoi les écoles déclinent les standards de
190
formation établis par la Convention patronale et les adaptent en fonction de leurs
besoins. L’horlogerie suisse de Genève, avec sa tradition de joaillerie et son ‘poinçon
de Genève’ se distingue de l’horlogerie suisse de la Vallée de Joux, microcosme de
l’horlogerie compliquée, ou de la frontière jurassienne, région des sous-traitants
horlogers. Genève, la ville internationale des sièges de Rolex et du groupe
Richemont, ayant des cadres supérieurs et des compétences commerciales et
administratives, a une identité distincte de Bienne, ville industrielle des compétences
techniques, où l’on trouve un grand nombre de manufactures dont celles de Rolex et
d’Omega.
191
Les résultats montrent ainsi que le succès de l’industrie horlogère suisse réside dans
une combinaison de ressources allant du niveau local au niveau transnational. Il
existe une imbrication des différents niveaux de gestion des compétences.
192
11. Les enjeux de la gestion des compétences dans l’industrie
horlogère suisse
Nous allons nous intéresser à l’impact des challenges identifiés par Zeitlin (2008)
dans les districts industriels sur la gestion des compétences dans l’industrie
horlogère suisse. Les changements d’acteurs majeurs, c’est-à-dire l'évolution de la
morphologie des districts et des relations entre les différents types d'entreprises, les
processus de transnationalisation, c’est-à-dire les investissements étrangers réalisés
par des entreprises multinationales étrangères au sein du district, ainsi que les
changements de mode de gouvernance et de coordination ont des conséquences
sur les pratiques de gestion des compétences. Des enjeux au niveau du système de
formation et de relations industrielles ainsi qu’au niveau micro-politique ont été
identifiés et sont sources de conflits potentiels. Cependant, ces changements
représentent également des opportunités pour le secteur.
« Ces 20 dernières années ont été marquées par l’émergence des groupes, la
verticalisation, ça c’est indéniable. Il y a 20 ans, il y avait un groupe, c’était
déjà Swatch, mais il ne s’appelait pas comme ça, il s’appelait SMH.
Maintenant, il y a Swatch, Richemont, le pôle LVMH groupe horloger… »
(Acteur institutionnel)
193
Certaines marques sont rachetées par des groupes étrangers. Ainsi, en plus du
processus de concentration, le secteur fait également face à un processus de
transnationalisation. De nombreux capitaux étrangers ont été investis dans l’industrie
horlogère suisse, qu’ils soient sud-africains, français, américains ou chinois. Le
groupe Richemont, dirigé par le Sud-africain Anton Rupert, est l’un des plus grands
acteurs de l’industrie horlogère helvétique. Il a acquis plusieurs manufactures
horlogères suisses prestigieuses comme Vacheron Constantin en 1996 ou Jaeger-
LeCoultre et IWC Schaffhausen en 2000. De son côté, le groupe français LVMH, qui
représente également un acteur majeur du secteur, a créé un département Montres
et Joaillerie en 1999 avec le rachat des marques Tag Heuer, Zenith, Bvlgari et Hublot
(LVMH). L’autre géant du luxe français, Kering, a également acquis deux
manufactures horlogères : Girard-Perregaux et Ulysse Nardin. Finalement, d’autres
manufactures suisses ont été rachetées par des capitaux étrangers comme la
marque Movado qui a été rachetée par le groupe américain du même nom ainsi
qu’Ebel en 2004 ou Corum racheté par le groupe chinois Citychamp Watch &
Jewellery Group Limited en 2013. Ces années ont donc été marquées par une
augmentation des investissements directs étrangers :
194
changements au niveau des cultures d’entreprises. L'arrivée de nouveaux
investisseurs étrangers comme le géant du luxe Richemont, contrôlé par la famille
sud-africaine Rupert, apporte une vision axée sur les actionnaires avec une
orientation de rentabilité plus forte (Le Temps, 2016). Certains groupes plus
traditionnels de l'industrie, comme le Swatch Group, avec une majorité d'actionnaires
de nationalité suisse, préfèrent soutenir l'emploi et les investissements à long terme.
De plus, actuellement, le secteur horloger est confronté à une situation économique
difficile, notamment en raison de la contraction de la demande étrangère et de la
force du franc suisse (Deloitte, 2015) . Il existe ainsi une automatisation progressive
des moyens de production et une mise en place de méthodes de gestion des
processus car le secteur se trouve face à un réel besoin de rationalisation du
processus de production, afin de garder sa place de leader et de rester compétitif
face à la concurrence étrangère :
« Le côté artisanal évolue sur le côté un petit peu plus industriel. » (RH)
Sous l'influence des grands groupes, l’horlogerie fait face à de nouvelles exigences
de pratiques de gestion industrielles et commerciales, par exemple la gestion des
flux logistiques ou des stocks, la gestion de la qualité, la gestion des achats
notamment. Ces changements remettent en cause l’équilibre entre le capital
(machines) et le travail (compétences humaines) et se heurtent ainsi à plusieurs
195
résistances. De plus, la mise en place de gestion des processus et de méthodes de
qualité venant d’autres secteurs permet une rationalisation de la production, une
réduction des stocks, et ainsi une chasse des coûts. C’est pourquoi des méthodes de
lean management ont été introduites dans l'industrie horlogère, avec des experts et
des ingénieurs provenant d'autres secteurs tels que le secteur de l'automobile, en
particulier de France voisine.
Le territoire de l’industrie horlogère qui se situe dans l’arc jurassien entre Genève et
Bâle est une région frontalière avec la France. En plus d’une proximité géographie,
ces deux espaces partagent une langue commune ainsi qu’un patrimoine industriel
commun dans l’horlogerie et la microtechnique. Historiquement, la main d’œuvre
française frontalière représente un pourcentage important de la main d’œuvre des
manufactures suisses :
« La population frontalière est assez importante étant donné qu’on est tout
près de la frontière. » (Horloger)
196
Tableau 32: Les écoles françaises liées à l’espace de qualification transnational
Comme expliqué ci-dessus, sous l’influence des grands groupes, l’horlogerie fait face
à de nouvelles exigences de pratiques de gestion industrielles et commerciales, par
exemple la gestion des flux de supply chain. Certaines filières de formation dans le
domaine industriel (les domaines achats, méthodes qualité, logistique notamment)
n’existent pas en Suisse. Les maisons-mère font ainsi appel à des spécialistes
venant d’autres secteurs comme celui de l’automobile, notamment français pour
mettre en œuvre ces nouvelles pratiques managériales :
197
« Il y a des métiers qu’il n’y a pas en Suisse pour le moment. La courbe
d’expérience est nulle. Il n’y a pas ou en tout cas pas avec suffisamment
d’expérience, d’expertise ni de formation valide. C’est en train de venir. Il n’y a
pas donc on va les chercher en France. » (RH)
198
11.2.1 Les champs de tension au niveau du système de formation
De plus, l’Etat souhaite réduire les subventions aux écoles techniques et pousse les
entreprises à offrir davantage de places d’apprentissage duales :
199
« Politiquement, le message est très fort au niveau fédéral : il faut augmenter
la formation duale. C’est une vision qui est fortement implantée dans les
sphères politiques. […] Je pense très clairement que les entreprises ont
favorablement opté pour un changement de vision concernant la formation. »
(Acteur institutionnel)
Cependant, les écoles soulignent les limites des formations duales en entreprise.
Elles expliquent que c’est grâce aux écoles à plein-temps que l’industrie possède
des individus connaisseurs du domaine avec une vision d’ensemble, car un horloger
qui sort de l’école est beaucoup plus complet au niveau de toutes les techniques.
Les écoles défendent l’importance de la formation en école afin de pérenniser le
savoir-faire :
200
leurs forces afin de défendre le savoir-faire horloger car ils estimaient que les
nouvelles ordonnances avaient été pilotées par certains grands groupes et que
certaines décisions avaient été prises à l’encontre de la logique collective. La
collaboration entre écoles est relevée, elles se concertent afin d’avoir une vision
globale. Il faut également préciser qu’elles ne sont pas concurrentes car elles ciblent
chacune une région différente. Les six directeurs d’école ont ainsi pris position
communément car ils n’étaient pas d’accord avec la vision industrielle adoptée par la
Convention patronale et les entreprises :
« Les nouvelles ordonnances ont clairement été pilotées par certains grands
groupes comme Swatch et Rolex. Certaines décisions ont été prises à
l’encontre de la logique collective, ce qui a entrainé une certaine tension inter-
marque. […]. L’école n’a pas cette vision puisqu’elle œuvre pour préserver ces
gestes de tradition qui font partie du patrimoine. » (Acteur institutionnel)
201
Les stratégies de formation des horlogers de production (CFC 3 ans) diffèrent
suivant les écoles. À titre d’exemple, une première école maintient les formations à
plein-temps mais va encourager les entreprises à créer des places duales. Une autre
école explique qu’elle renonce à la formation des horlogers de production à plein-
temps, n’étant pas dans un environnement de production :
Un des avantages de la nouvelle réforme est de présenter une vision plus réaliste du
métier car une problématique a trait à la déception des élèves qui finissent leur
formation d‘horloger et qui se retrouvent dans des lignes de production où ils ne
touchent pas de belles pièces. Munz (2016, p. 197) explique que « la défense des
techniques anciennes à l’école et l’imagerie artisanale de la profession qui émanait
de la communication publicitaire de certaines marques très haut de gamme
constituaient ainsi deux sources entremêlées de déception chez son interlocuteur qui
avait été séduit par une représentation du métier dont l’éloignement de sa réalité
quotidienne était désormais pénible à vivre ». Les directeurs d’école précisent que
l’avantage de la nouvelle réforme est de présenter une vision plus réaliste du métier :
« Le circuit de visite du client n’est pas du tout le même que le circuit de visite
du professionnel qui sait ce qu’il se passe dans une montre. Je me bats pour
que, quand mes élèves vont dans une entreprise, on ne leur fasse pas faire le
circuit du client. Ce n’est pas ce qu’ils vont vivre. » (Acteur institutionnel)
202
« Au moins, il y a quelque chose de bien, c’est qu’on ne ment pas aux élèves.
Il y a un métier qui s’appelle horloger de production, celui qui signe pour faire
ça et qui se retrouve dans un atelier avec 200 personnes, il ne peut pas
revenir à l’école et dire « vous m’avez menti, vous m’avez fait rêver », ce qui
est un peu le reproche aujourd’hui parce que si on regarde dans la rue, dans
les magasins, dans les publicités, l’horlogerie, c’est un horloger sur un établi
en bois en train de faire une grande complication avec vue sur la Dent de
Vaulion et sur le lac de Joux. Il y en a un sur dix qui va un jour le faire, il y en a
neuf qui vont produire des montres. L’intérêt de la révision est qu’on ne ment
pas aux élèves » (Acteur institutionnel)
« À mon avis c’est un bon profil de formation pour faire des opérateurs dans
les entreprises. Je pense qu’il y a de l’emploi et il y a surtout une
correspondance avec le système modulaire de la Convention patronale avec
la formation d’adulte qui permet maintenant aussi d’obtenir cette attestation de
formation professionnelle et ensuite de faire le CFC. » (Acteur institutionnel)
« L’AFP devient aussi une filière très importante et est intéressante. » (RH)
203
Cependant, un paradoxe a été pointé du doigt :
« La tendance qu’on nous dessine est qu’il y aura toujours plus d’opérateurs.
Le pronostic que je peux faire est que le métier d’horloger de production va
disparaître lors de la prochaine révision. Il y aura l’horloger très qualifié qui a
fait la formation 4 ans, et il y aura l’horloger d’assemblage, l’horloger en 2 ans
mais celui entre deux, je ne suis pas sûr qu’il va être maintenu. » (Acteur
institutionnel)
« Je pense que nous vivons une phase de transition où les besoins actuels
sont ceux d’opérateurs et d’horlogers très spécialisés. Somme toute, cette
formation de trois ans est un hybride, qui a été la source de tensions de
plusieurs discussions. » (Acteur institutionnel)
204
Ce sous-chapitre a permis de démontrer que les mouvements de concentration et
transnationalisation du secteur pousse à la rationalisation et l’industrialisation de la
production. Ceci amène des changements en termes de gestion des compétences et
plus précisément en termes de formation. La réforme des métiers horlogers a ainsi
été source de tension entre la Convention patronale, qui représente les entreprises
ayant une vision industrielle, et les écoles, qui ont un rôle de garant du patrimoine.
De plus, la forte industrialisation du secteur représente également une menace pour
l’image des entreprises qui revendiquent une image d’horlogerie traditionnelle dans
leurs campagnes publicitaires : « les collectifs qui revendiquent aujourd’hui le plus
ostensiblement et le plus explicitement leur attachement à la « tradition » et au
« patrimoine » sont souvent ceux dont les pratiques s’écartent le plus des techniques
anciennes » (Munz, 2016, p. 322). C’est pourquoi l’industrie doit faire attention à ce
qu’elle communique.
205
« Nous sommes confrontés à des formes de management - notamment le
management français - qui ne sont pas tout à fait adaptées au partenariat
social helvétique. Certaines catégories de frontaliers comme des hauts-
managers ou des dirigeants d’entreprise, considèrent que notre approche
sonne comme une entrave à leur travail et à l’atteinte de leurs objectifs. On
sent qu’il existe une différence de rapports qui est très complexe à gérer.
Dans l’industrie horlogère, on est fréquemment confronté à des directions
étrangères qui s’orientent vers de nouvelles perceptions du management qui
donnent moins accès aux discussions. » (Acteur institutionnel)
« J’ai 40% de syndiqués. Ils ne sont pas tous des frontaliers. […] Je pense
que c’est un peu sous l’influence du monde frontalier, du monde français. »
(RH)
206
encastrement local de ces acteurs représente un risque pour la tradition de
coopération du secteur.
« Non seulement les RH français ne savaient pas ce que c’était qu’un CFC
mais en plus, pour eux, l’uni de Neuchâtel, c’était forcément des ploucs, parce
qu’ils ont des hiérarchies françaises dans la tête. » (RH)
En plus des difficultés en termes de profils recrutés, les entretiens ont permis de
constater que les managers français avaient tendance à engager plus de personnel
français, ce qui est vu comme une menace pour la culture horlogère suisse pour les
interlocuteurs :
207
« Un truc que j’ai observé, c’est qu’un manager français va recruter des
français. Si vous mettez un manager français, je me demande si c’est bien. »
(RH)
« J’ai souvent la remarque qui dit qu’en France, il y a un gap énorme entre les
élites et la base. En Suisse, il y a aussi des élites et on vous le fait
comprendre. Mais on est beaucoup plus proche. Le directeur de l’entreprise
peut venir manger avec les collaborateurs à la cafétéria. Vous voyez très
rarement ça en France. Il y a une organisation. Il y a une proximité avec les
cadres qui est beaucoup plus intéressante. C’est organisé et on se respecte
beaucoup plus. » (Acteur institutionnel)
« Un cadre français ira difficilement aider un ouvrier parce que les statuts ne le
prévoient pas, à l’inverse de chez nous. L’humilité et la facilité à aller vers
autrui, expliquent possiblement cette qualité suisse. » (Acteur institutionnel)
208
« Pour prendre le cas de la pause déjeuner, je mange avec pas mal de mes
collaborateurs. Ça m’arrive très régulièrement de manger avec mon
responsable aussi. Mon responsable s’est déjà retrouvé aussi en pause
déjeuner avec les opérateurs de mon secteur. Non, on ne sent pas de grande
fracture. Les directeurs prennent leur repas dans la cafétéria. » (Horloger)
De plus, les managers français sont moins intégrés dans la vie économique
régionale. Cela réduit les interactions entre les acteurs du secteur sur une base
régulière :
« Depuis l’arrivée des managers français ce sont les cadres qui sortent
ensemble. Ils ne prennent plus les ouvriers. Ils sortent entre eux. […] Ils ont
embarqué mon RH là-dedans. » (RH)
« Ils [les DRH français] ont tendance à engager des profils qu’ils connaissent
donc souvent des profils français, il y a toute une culture française qui entre
dans les entreprises et ça, ce n’est pas favorable pour l’horlogerie. C’est une
érosion au niveau du savoir-faire horloger et de la culture horlogère
régionale. » (Acteur institutionnel)
« Il y a moins de mixité sociale, les décideurs ne sont plus là, avant le patron
était dans la région. » (Acteur institutionnel)
209
« C’est vrai qu’on s’est un peu cassé les dents avec des ingénieurs de
l’automobile qui sont venus avec leur vision du Lean Manufacturing, difficile à
faire passer, sans compter les problèmes de relations avec les sous-
traitants… » (RH)
Cette sous-partie permet de souligner les conflits micro-politiques qui émergent avec
la présence d’acteurs étrangers, souvent français, qui ont été socialisés dans un
cadre institutionnel différent du cadre suisse, que ce soit au niveau des standards de
recrutement, des relations entre ingénieurs et horlogers ou de l’encastrement local
des managers étrangers.
« Je pense que des groupes venant de l’étranger ont une tendance à amener
plus de personnel français, ce qui est aussi une richesse quelque part parce
que quelqu’un qui a passé dans la maroquinerie va apporter des informations
et des solutions dans la joaillerie ou autre, ça peut être intéressant. » (RH)
210
« Il faut jouer de la complémentarité, parce que c’est là qu’il y a de la richesse
qui est importante, avoir des horlogers, des mécaniciens, des ingénieurs, de
différentes écoles, de différentes structures, parce qu’ils ont chaque fois une
approche différente et c’est là où on dégage quelque chose. » (RH)
« Ils ont un esprit de synthèse largement plus développé que nous. » (RH)
Lorsque les projets sont des réussites, ils permettent d’obtenir l’adhésion des
équipes :
« Ce que tout le monde redoutait, était une formidable surprise pour tout le
monde, quand on avait plus les vingt-cinq caisses alignées dans l’atelier qui
prenaient une place énorme, quand on a liquidé tous les placards dans
l’atelier aussi, qui nous ont fait gagner beaucoup de mètres carrés, et qu’on a
simplifié ça en mettant tous les composants sur des rails dynamiques au plus
près des opérateurs. Ça a vraiment... tout le monde était satisfait de ce
changement-là, et très rapidement. » (Horloger)
On trouvera des exemples de synergies lorsque l’on confronte la culture qualité des
horlogers suisses à celle d’ingénieurs français venant de l’industrie automobile, ou
lorsqu’on intègre dans le marketing horloger international le storytelling sur les
savoir-faire artisanaux du monde horloger suisse. Les compétences clés de
l’horlogerie suisse résultent d’une hybridation de compétences suisse et étrangère.
211
11.3.2 Les pistes de réussite
Notre analyse a permis de déterminer certains éléments qui permettent d’allier les
compétences suisses et étrangers. Premièrement, deux éléments qui facilitent
l’intégration des acteurs français dans l’industrie horlogère : la culture régionale
frontalière et les opportunités offertes par le cadre institutionnel suisse à certains
managers français. Deuxièmement, d’autres éléments permettent d’allier plus
facilement la culture horlogère traditionnelle suisse et la culture industrielle, comme
la situation économique actuelle ou le onboarding des managers étrangers afin de
les familiariser à la culture horlogère.
Deux éléments facilitent l’intégration des acteurs français dans l’industrie horlogère.
En dépit du pourcentage important de la main-d'œuvre française à tous les niveaux
de l'industrie, ni le système de développement des compétences et de contrôle des
compétences, ni les relations industrielles n'ont été radicalement modifiés au cours
de la dernière décennie. Il semble y avoir une forte résistance des institutions locales
suisses, même lorsque les acteurs sont français. Une première raison est l'identité
régionale : les horlogers français et suisses ont une tradition historique de travailler
ensemble à Genève ou dans le Jura :
« Quelqu’un qui est de la région frontalière de Besançon est plus proche d’une
sensibilité horlogère que quelqu’un qui se trouve dans un autre canton
suisse. » (RH)
« Vous avez les gens de la Vallée, et vous avez les autres. Les gens de la
Vallée ça peut être des français qui vivent à la Vallée. Mais ils sont à la Vallée
alors ceux-là ils font partie. » (RH)
212
En ce qui concerne les postes de manager, pour les ouvriers et techniciens français
ainsi que pour les ingénieurs et cadres issus des écoles d'ingénieurs et de
commerce françaises de rang inférieur, l'espace social suisse, qui valorise davantage
l'expérience de travail, la formation technique et le savoir-faire que les écoles d'élite
de rang supérieur, offre plus de reconnaissance et plus de possibilités de carrière
que son équivalent français. L’environnement institutionnel suisse peut attirer des
profils de travailleurs et de cadres français qui ont tout à gagner dans cet
environnement et qui reproduisent ainsi les pratiques institutionnelles suisses :
« J’ai plutôt le feedback des français qui disaient : « Ce qui est génial en
Suisse, on peut réussir par soi-même. » En France, vous êtes de l’ENSMM
vous n’irez jamais au-dessus de ceux qui sont aux Mines. C’est très
hiérarchisé, stratifié. Les jeunes ingénieurs nous disaient qu’ici on peut faire
une carrière peu importe le diplôme. » (RH)
« [En ce qui concerne les relations industrielles], j’espère que l’on n’arrivera
jamais à une situation comme aujourd’hui en France. Je pense que même les
Français ne sont pas forcément contents de cette situation. » (RH)
En plus de ces deux éléments qui facilitent l’intégration des acteurs français dans
l’industrie horlogère, notre analyse a également permis de déterminer d’autres
éléments qui permettent d’allier plus facilement la culture horlogère traditionnelle
suisse et la culture industrielle. Premièrement, la situation économique de l’industrie
horlogère pousse les entreprises à prendre des mesures de rationalisation et les
employés sont conscients de la nécessité de mettre en place de meilleures
pratiques :
« Il y a des éléments de conjoncture qui nous ont aidés. Quand vous allez
dans une entreprise qui perd de l’argent, qui a un risque de fermer […], il y a
ce sentiment d’urgence. » (Ingénieur)
De plus, afin de faciliter l’intégration des managers français, certaines marques les
obligent à passer par des expériences prolongées de montage ou de contrôle de
composants pour comprendre la culture horlogère et acquérir une légitimité
suffisante :
213
« Si on a un ingénieur issu de l’école de Mines et qui est brillant mais qu’il n’a
pas la passion de l’horlogerie, il n’a aucune chance chez nous. » (RH)
« On a eu beaucoup d’ingénieurs avec des têtes bien faites mais qui n’avaient
pas le métier de la boîte. On s’est attaché à renforcer le métier chez eux. »
(RH)
214
compétences marketing du luxe ou industrielles de l’automobile. Afin de réussir ces
synergies, le onboarding des managers étrangers est capital.
11.4 Synthèse
Cette dernière partie des résultats a permis de déterminer que la concentration dans
le secteur et la présence d’investissements étrangers pousse l’industrie à adopter
des mesures de rationalisation et incite ainsi à l’industrialisation du secteur. La
concentration des entreprises en grands groupes, les flux de capitaux étrangers, la
proximité géographique et linguistique de la France, le secteur du luxe et la région de
l’arc lémanique, sont autant de facteurs qui attirent également un grand nombre de
managers internationaux de nationalités diverses. De plus, le leadership des
entreprises et des formations françaises dans le secteur du luxe et de la gestion
industrielle de production (industrie automobile) font qu’un grand nombre de cadres
et d’ingénieurs viennent de France voisine. Ces éléments amènent des champs de
tensions en termes de gestion des compétences plus particulièrement au niveau du
système de formation, des relations industrielles et au niveau micro-politique. Le
Tableau 33 permet de synthétiser ces différents enjeux.
215
Tableau 33: Les champs de tensions de la gestion des compétences dans le cluster
horloger
217
Partie IV: Conclusion
Ce travail a ainsi pour but de déchiffrer l’effet « Swiss made » de l’industrie horlogère
helvétique. Pour ce faire, nous nous sommes intéressés au système de
développement et de contrôle des compétences de l’industrie horlogère suisse
218
(Whitley, 2000) au niveau local, régional, national et transnational (Hollingsworth &
Boyer, 1997) ainsi qu’aux challenges qui y sont associés (Zeitlin, 2008). Ce travail
présente et analyse le fonctionnement du système de formation et des relations
industrielles dans un secteur spécifique, celui de l’industrie horlogère helvétique, qui
a rarement été étudié et ainsi de déterminer les spécificités de son NBS au niveau
sub-national (Almond, 2011). L’industrie horlogère suisse offre ainsi un cas
exemplaire car, malgré le prix de la main d’œuvre suisse qui est l’une des plus
chères au monde, les activités de manufacture restent localisées dans le pays. Ce
travail met en lumière le rôle du travail dans le label « Swiss made » et offre une
bonne illustration de la constitution d’un « avantage compétitif sociétal » (Maurice et
al., 1982; Sorge, 1991). A l’aide d’une approche intégrative (Delbridge et al., 2011;
Hollingsworth & Boyer, 1997), la présente étude démontre que l’avantage compétitif
de l’industrie horlogère suisse repose sur une gestion des compétences multi-
niveaux. Les résultats ont montré une imbrication des mécanismes de gestion des
compétences allant du niveau local au niveau transnational (Hollingsworth & Boyer,
1997). Finalement, le présent travail permet d’investiguer les effets de la
concentration et de la transnationalisation du secteur (Zeitlin, 2008) sur la gestion
des compétences. Les résultats montrent l’émergence de champs de tensions au
niveau du système de formation, des relations industrielles et micro-politique mais
soulignent également les opportunités de synergies. Ce en quoi le cas permet
d’illustrer les mécanismes sous-jacents à la glocalisation (Drori et al., 2013).
Les différents acteurs présents sur le territoire horloger, que ce soit la CPIH, le
syndicat UNIA, les écoles et leurs comités ou les entreprises (grands groupes,
marques indépendantes et sous-traitants), jouent un rôle central pour le
développement et le contrôle des compétences de l’industrie horlogère. L’étude
permet d’analyser le fonctionnement du système de développement et de contrôle
des compétences (Whitley, 2000) de l’industrie horlogère suisse où l’encastrement
institutionnel représente un avantage compétitif. Par une histoire commune, des
gestes communs appris dans une longue tradition, la formation horlogère joue un
rôle de structuration fort. La formation professionnelle suisse dans les écoles
techniques à plein temps permet la transmission du savoir-faire horloger ainsi que de
la culture et des connaissances tacites de métier, qui se transmettent d’horloger à
219
horloger. Les standards de formations sont définis par la Convention patronale et
déclinés et appliqués par les écoles. La formation des commerciaux permet quant à
elle de développer des ambassadeurs de l’horlogerie helvétique. L’industrie
horlogère repose sur le principe de paix du travail et possède une forte culture
coopérative vestige du cartel horloger. Ce travail met en avant les fonctions d’espace
de discussions et de rencontres régulières qu’ont les négociations de la CCT entre la
Convention patronale et le syndicat UNIA. Ces échanges permettent aux acteurs de
disposer d’un cadre de référence commun et de maintenir ainsi la « paix du travail »,
grâce à la forte tradition de coopération du secteur. Ces différents dispositifs, les
ressources présentes sur le territoire (entreprises, institutions, écoles, centre de
R&D, …) ainsi que l’histoire du secteur permettent le partage d’une culture horlogère
et pousse à la création d’un écosystème de compétences. Ceci favorise le
maintien des activités sur le territoire suisse et permet ainsi de lutter contre les
délocalisations (Gallego et al., 2010).
220
Finalement, au niveau transnational, la Fondation WOSTEP permet de contrôler
les compétences « Swiss made » à l’étranger. Elle a pour but de former des
réparateurs pour le service après-vente des montres suisses dans ses écoles à
travers le monde et ainsi protéger et pérenniser l’image du label « Swiss made ». Les
résultats montrent que le succès de l’industrie horlogère suisse repose sur
l’imbrication des différents niveaux de gestion des compétences allant du local au
transnational.
221
compétences commerciales international. Les entreprises du secteur horloger
représentent clairement un espace social transnationales (Morgan, 2001). La
réussite de l’industrie horlogère dans les dernières décennies est la conséquence de
la combinaison de ces différentes ressources stratégiques sur un même territoire.
222
Premièrement, le travail permet de contribuer à la littérature sur le « societal
institutionalism » en démontrant l’importance du niveau sub-national pour le
développement et le contrôle des compétences. L’étude permet de montrer
l’importance d’un contexte institutionnel régional par rapport au niveau institutionnel
national (Almond, 2011). Le cas de l’horlogerie suisse, secteur pourtant clairement
associé à une image nationale, permet de souligner l’importance du cadre
institutionnel régional pour le développement et le contrôle des compétences
(Whitley, 2000). La présente étude permet de montrer les spécificités d’un NBS
régional encore peu étudié où l'ancrage institutionnel peut être considéré comme un
avantage compétitif (Lane, 1989; Maurice et al., 1982; Sorge, 1991). Le secteur
horloger suisse repose sur un système de formation par apprentissage en école
technique à plein-temps, des relations industrielles basées sur la coopération entre
acteurs variés et la paix du travail. Les institutions locales sont régies par une logique
de décentralisation ainsi qu’une forte identité et tradition de coopération locale
informelle. L’étude s’intéresse plus particulièrement au rôle des associations
patronales dans le développement et le contrôle des compétences. Elle analyse leur
rôle dans l’établissement des standards de formation et la négociation de la
convention collective de travail et contribue ainsi à la compréhension de l’activité
interne et les mécanismes de coordination des associations patronales sectorielles
(Eichenberger et al., 2013).
223
permet également de contribuer à la littérature sur la gestion des compétences en
comparaison internationale (Bouteiller & Gilbert, 2005) en démontrent que, malgré le
caractère francophone de l’industrie horlogère, la notion de compétence « Swiss
made » est plus proche du modèle de compétence allemand que du modèle de
compétence français de par l’importance du système de formation professionnelle.
224
12.2.1 Première contribution théorique : l’importance du niveau sub-
national pour le développement et le contrôle des compétences
225
la formation théorique et pratique est séparée des compétences académiques à un
stade précoce et produit une grande variété de connaissances et compétences
pratiques, enseignées et évaluées de manière formelle (Whitley, 1992). Les résultats
de l’étude démontrent que le système de formation suisse par apprentissage est
diversifié et spécialisé à l’instar du système de formation allemand (Whitley, 2000).
De plus, la mobilité verticale des employés repose sur une valorisation des
compétences et sur l’acquisition de diplômes professionnels plutôt que sur un
système lié à l’ancienneté. Le rapport entre ces deux dimensions permet la création
d’un espace de qualification (Maurice et al., 1982) caractérisé par une forte
coopération entre niveaux hiérarchiques et une valorisation des compétences et de
leur complémentarité proche du système allemand. Ceci confirme les résultats de
Schröter (2014) qui s’intéresse aux spécificités du NBS suisse et qui met en avant
l’importance du système de formation dual suisse proche du système allemand.
Cependant, les résultats démontrent que la force de l’industrie horlogère helvétique
ne repose pas uniquement sur le système de formation par apprentissage dual mais
également sur les formations professionnelles à plein-temps dans les écoles
techniques régionales. Ceci représente une spécificité régionale de l’horlogerie qui
a une vision romande de la formation ; en Suisse allemande la proportion de
formation duale est plus élevée. Les étudiants des écoles techniques, n’étant pas
confrontés aux contraintes d’une entreprise industrielle, ont une formation complète
permettant de développer l’ensemble des compétences nécessaires à un horloger
notamment pour le service après-vente qui représente une des clés du succès du
secteur. En ce qui concerne le degré de collaboration entre l’Etat, les employés et les
syndicats (Whitley, 2000), les résultats confirment que le faible rôle de l’Etat en
Suisse amène un fort rôle des associations patronales sectorielles qui coordonnent
les standards de formation en collaboration avec les syndicats, les écoles et les
entreprises au niveau régional. La Convention patronale, en collaboration avec la
Confédération et plus particulièrement le SEFRI ainsi que les écoles, établit les
standards de formation. Les associations sectorielles proposent, en plus des
formations professionnelles certifiantes au niveau fédéral, différentes formations
complémentaires clés pour le secteur. Le système de formation est ainsi caractérisé
par une combinaison de formations professionnelles et continues où les formateurs,
226
ayant des années d’expérience, jouent un rôle central pour le développement de
l’espace de qualification.
227
ainsi un espace de discussion entre employés et employeurs. Ceci permet
l’établissement d’un cadre de référence commun et la création d’une identité forte du
secteur et donc le maintien de la « paix du travail » qui garantit la stabilité des
relations de coopération du secteur. Une dernière spécificité de l’industrie horlogère
a trait à l’introduction d’un délégué syndical et de commissions du personnel au sein
de certaines entreprises horlogères.
L’importance du niveau régional dans le pays peut notamment être expliquée par la
forte décentralisation du pouvoir qui caractérise la Suisse et son caractère
hétérogène (Chevrier, 2009). Le NBS suisse représente un modèle hybride entre
économie de marché libérale et cordonnée (Mach & Trampusch, 2011). Les résultats
confirment qu’en termes de système de formation, la Suisse est plus proche de
l’Allemagne et qu’en termes de relations industrielles, elle est plus proche d’une
économie de marché libérale comme les USA (Kluike, 2015). Cependant, la présente
étude permet de souligner les spécifiés régionales du système de développement et
de contrôle des compétences synthétisées dans la Figure 9 et démontre ainsi
l’importance de l’encastrement sub-national de la gestion des compétences (Almond,
2011).
228
Figure 9: Le système de développement et de contrôle des compétences dans
l'industrie horlogère suisse
National Régional
229
12.2.2 Deuxième contribution théorique : l’importance d’une gestion des
compétences multi-niveaux pour le territoire
230
permet au secteur d’afficher un avantage compétitif et de lutter contre les
délocalisations (Gallego et al., 2010; Pecqueur, 2015). La présence d’actifs
spécifiques permet de différencier le territoire dans un contexte de concurrence
spatiale forte et ainsi de freiner la volatilité des entreprises (Pecqueur, 2015).
De nombreux travaux sur la gestion des compétences au niveau du territoire ont été
réalisés dans les pôles de compétitivité français (Calamel et al., 2011; Defélix &
Mazzilli, 2009), exemple de cluster formé à la volonté de l’Etat. Ils sont définis
comme « une combinaison, sur un espace géographique donné, d’entreprises, de
centres de formation et d’unités de recherche publiques et privées, qui s’engagent à
travailler ensemble au sein d’une même structure, afin de dégager des synergies
autour de projets communs à caractère innovant » (DATAR, 2014). L’industrie
horlogère suisse, à l’image des pôles de compétitivité français, regroupe des acteurs
variés. Cependant, ils ne sont pas labélisés par les pouvoirs publics (Retour, 2009).
Notre étude permet de démontrer que la coordination du cluster horloger et sa
gestion territoriale des compétences suivent une logique très différente de celles
décrites dans les pôles de compétitivité français (Mazzilli & Pichault, 2015). Les
différences observées peuvent être expliquées par les différences de cadre
institutionnel national. Ceci démontre qu’il existe un fort encastrement national de la
compétence territoriale.
231
des pôles de compétitivité qui représentent un instrument de politique industrielle et
non pas une forme de collaboration émergente (Mendez & Messeghem, 2009).
L’étude permet ainsi d’investiguer les mécanismes informels de régulation qui vont
au-delà du rôle de la structure formelle de gouvernance comme suggéré par Bocquet
et al. (2009). L’ancrage des relations sociales repose des contraintes sociales
informelles (Chabaud et al., 2006). Contrairement aux pôles de compétitivité
français, le secteur horloger repose sur une forte tradition de coopération informelle.
Le cartel a instauré une tradition de coopération afin de préserver l’industrie
horlogère et permet d’expliquer la solidarité dont font preuve les protagonistes. La
CCT permet d’établir un cadre commun de référence entre les divers acteurs du
secteur et de maintenir la paix du travail. En plus de la proximité géographique, ceci
renforce la proximité organisationnelle et institutionnelle présente du secteur (Gilly &
Torre, 2000; Talbot, 2008; Zimmermann, 2008). Comme démontré par Calamel &
Gallego-Roquelaure (2014), nos résultats confirment également que la proximité
influence l’émergence de dispositifs de GRH dans l’industrie horlogère suisse.
232
associatif des employeurs encourage le développement de nombreuses initiatives
intergroupes, en créant des institutions de formation et de recherche (WOSTEP,
CSEM, écoles horlogères à l’étranger…) ou en finançant des projets à l’intérieur de
ces institutions. Tous ces éléments créent une unicité ainsi qu’une logique identitaire
forte, avec des institutions communes et un étendard commun. La Convention
patronale, représentant les entreprises, permet d’articuler les questions de gestion
des compétences individuelles et territoriales avec son rôle de pilote (Defélix &
Mazzilli, 2009). Elle a un rôle de promotion des métiers et participe à de nombreux
événements afin d’attirer des jeunes et de pérenniser les métiers horlogers. De plus,
elle effectue un recensement tous les 5 ans afin de définir les besoins futurs. Ceci
démontre comment la défense d’une compétence territoriale permet de mieux gérer
les compétences individuelles (Defélix & Mazzilli, 2009).
233
12.2.3 Troisième contribution théorique : l’impact de la concentration et la
transnationalisation sur la gestion des compétences « Swiss made »
La troisième contribution théorique est de montrer l’impact des enjeux identifiés par
Zeitlin (2008) sur la gestion des compétences dans l’industrie horlogère suisse.
L’étude permet de démontrer que l’industrie horlogère suisse représente un espace
social et géographique transnational (Morgan, 2001) et que la success-story du
secteur repose sur l’hybridation d’une production locale et de compétences
internationales. Zeitlin (2008) identifie trois challenges contemporains dans les
districts industriels : le processus de transnationalisation, les changements d’acteurs
majeurs et les changements de mode de gouvernance et de coordination. Il soutient
que des recherches doivent être menées afin d’investiguer de plus près l’expérience
des filiales de multinationales dans les districts industriels. La troisième question de
recherche a trait à l’impact de ces challenges en termes de gestion des compétences
dans l’industrie horlogère suisse. L’étude permet de démontrer que les
investissements étrangers réalisés par des entreprises multinationales étrangères et
le processus de concentration qui a lieu poussent à l’industrialisation du secteur et à
la création d’un espace social transnational. Ceci représente une source de tensions
au niveau du système de formation, des relations industrielles et au niveau micro-
politique, mais amène également des potentiels de synergies.
234
L’adoption de pratiques sera variable selon les logiques d’acteurs, par exemple leurs
intérêts stratégiques ou leurs logiques identitaires (Dörrenbächer & Geppert, 2011;
Morgan, 2007). Les acteurs du pays hôte peuvent adopter des stratégies de
résistance en utilisant différentes sources de pouvoir (Tempel et al., 2006, p. 28). Les
résultats démontrent que l’industrie horlogère suisse représente un espace social
transnational (Morgan, 2007), ainsi l’étude permet de combiner le niveau macro
(cadre institutionnel) et le niveau micro (les logiques d’acteurs) (Delbridge et al.,
2011). Le premier processus de transnationalisation vient de la frontière commune
entre la Suisse et la France et du marché de l’emploi régional des travailleurs
français. Le deuxième processus de transnationalisation vient du côté managérial à
travers les récentes acquisitions de groupes français et par la domination symbolique
de la France dans le domaine du marketing des biens de luxe et de la domination
symbolique de la France dans les méthodes de lean management qui viennent de
leur industrie automobile. Même s’ils partagent la même langue et la même région
frontalière, Français et Suisses romands sont socialisés dans des environnements
institutionnels très différents. Les situations de « dualité institutionnelle » conduisent
à des conflits micro-politiques (Morgan & Kristensen, 2006, p. 1467).
Le système éducatif français est unitaire et généraliste (Maurice et al., 1986; Whitley,
2000). Les grandes écoles favorisent l’« esprit de caste » (Maclean, Harvey, & Press,
2007). Le système éducatif hiérarchique conduit à une forte valorisation des
formations d’élite pour l'autorité légitime. Pour atteindre le sommet d'une grande
entreprise, le premier diplôme (en dehors des liens avec des familles possédant des
capitaux) vaut plus que l'expérience acquise en travaillant dans une entreprise
(Bauer & Bertin-Mourot, 1999, p. 24). Les relations industrielles françaises sont
caractérisées par une culture conflictuelle et sont fortement réglementées. Il existe
une forte présence de syndicats sur le lieu de travail (Eurofound, 2017a) et chaque
travailleur a le droit de grève (Eurofound, 2017b). Les résultats de l’étude montrent,
dans le cas de l’industrie horlogère, l’importance du système de formation dual et de
la paix du travail. De plus, la légitimité de l'autorité est associée à l’expérience
professionnelle et aux connaissances et donc aux compétences professionnelles. La
valorisation des compétences métiers est particulièrement forte et la légitimité de
l’expérience du secteur est essentielle dans les manufactures (Delmestri, 2006).
235
Les processus de transnationalisation et de concentration pousse à une orientation
commerciale au détriment des relations sociales (Barabel et al., 2007). Des signes
de « disembeddedness » (Barabel et al., 2007) ont été identifiés à l’exemple de
l’encastrement plus faible des managers français dans la vie économique régionale
(Zeitlin, 2008) ou les acheteurs qui mettent sous pression les sous-traitants du
secteur. Dans le modèle de carrière germanique traditionnel, un manager doit avoir
une bonne expertise professionnelle (Fachwissen) ainsi qu'une expertise du secteur
pour être légitime en tant que manager (Davoine & Ravasi, 2013). Dans ce contexte,
le parachutage de managers venant de cultures managériales anglo-saxonnes
françaises ou latines (qui valorisent plus le rang hiérarchique et symbolique des
diplômes et des institutions de formation) représente une source de tension.
La force de l'effet du pays hôte dépend de la cohésion des institutions du pays hôte,
du degré de dépendance de l’économie nationale vis-à-vis des multinationales
étrangères et de la « flexibilité de localisation » (Almond et al., 2005). Dans le cadre
dans l’horlogerie suisse, nos résultats ont permis de montrer que l’avantage
compétitif du secteur repose sur le système de formation et sur les relations
industrielles. Ceci amène une faible « flexibilité de localisation » et renforce l’effet de
pays hôte. Les résultats montrent la force du pouvoir institutionnel (Dörrenbächer &
Gammelgaard, 2011). Malgré le caractère libéral des relations industrielles suisses,
des contraintes sociales informelles existent et permettent ainsi une certaine
résistance du pays hôte face aux pressions de standardisation venant des maison-
mères étrangères. Les travaux de Schröter (2014, p. 462) soulignent le caractère
flexible et permissif du business system suisse qui permet le transfert de pratiques
de management. Cependant, notre étude a également montré une forte résistance
du cadre institutionnel local. En dépit du fort processus de transnationalisation, ni le
système de formation, ni les relations industrielles n'ont été radicalement modifiés au
cours de la dernière décennie. Il semble y avoir une forte résistance des institutions
locales (Dörrenbächer & Gammelgaard, 2011). La présente étude permet de
démontrer que les frontaliers (qui représentent plus de 50% de la main d’œuvre), qui
sont souvent considérés par les travailleurs suisses comme une menace pour
l’identité suisse de l’industrie horlogère helvétique, amènent moins de challenges
que la « francisation » du management. Les travailleurs français venant de la région
236
frontalière développent une identité régionale due à la tradition historique de travail
de la région. Les managers français qui ne viennent pas de la région frontalière et
spécifiquement ceux venant des « grandes écoles » françaises et des entreprises
multinationales françaises ont été socialisés dans un environnement institutionnel
différent. Cependant, les opportunités offertes par le cadre institutionnel suisse à
certains managers français facilitent leur intégration. Le cadre institutionnel suisse
donne plus de reconnaissance et de possibilités de carrière à certains managers et
ingénieurs français : l'espace social suisse valorise davantage l'expérience de travail,
la formation technique et le savoir-faire que les écoles d'élite de rang supérieur.
Cette recherche permet de positionner les institutions suisses comme une ressource
(Deeg & Jackson, 2006) et de montrer leur capacité de résistance contre les
pressions de changement institutionnel. Des effets de standardisation dus à la
globalisation ont été constatés à cependant, le cadre institutionnel local représente
une ressource de pouvoir (Dörrenbächer & Gammelgaard, 2011). C’est pourquoi les
institutions locales font preuve de résistance et la réalité observée prend la forme de
glocalisation (Drori et al., 2013).
L’avantage compétitif du territoire suisse réside dans le fait qu’il est possible de
combiner une qualité de production locale, intégrée dans le NBS suisse, avec de
nombreux échanges transfrontaliers franco-suisses (investissements directs, flux de
main d’œuvre, flux de connaissances…). On trouvera ainsi des exemples de
synergies lorsque l’on intègre des compétences marketing internationales en
storytelling et le savoir-faire traditionnel suisse ou lorsque l’on confronte la culture
qualité d’ingénieurs français venant de l’industrie automobile et celle venant des
horlogers traditionnels. L’espace de qualification de l’industrie horlogère représente
un espace social transitionnel avec des écoles sur le territoire suisse mais également
dans les régions frontalières. WOSTEP représente le cas d’un modèle de formation
professionnelle exporté avec succès à l’étranger (Davoine & Deitmer, 2018) qui
permet le contrôle des compétences « Swiss made » à travers le monde. Les
ressources du territoire suisse, à l’image des grandes foires internationales (à Bâle et
Genève) ainsi que les infrastructures hôtelières luxueuses présentes dans les
grandes villes de Suisse comme Genève, Lucerne et Zurich ou dans les Alpes
permettent de créer une cohérence avec le produit et le monde du luxe horloger et
237
d’accueillir en Suisse une clientèle potentielle pour ces montres. Les ressources du
secteur horloger sont directement liées aux spécificités du territoire horloger et de
son cadre institutionnel. Si les multinationales veulent profiter de cet avantage
concurrentiel, elles sont contraintes de rester sur le territoire horloger suisse et de
s'adapter à leurs institutions (Williams & Geppert, 2011). De l’autre côté, les EMNs
apportent de nouvelles méthodes de gestion, de production et de marketing. Le
succès de l'industrie horlogère au cours des dernières décennies est la conséquence
de la combinaison de ces différentes ressources stratégiques sur un même territoire.
La dernière limite émerge à cause des difficultés d’accès au terrain. Elle a trait à la
représentativité des acteurs du secteur. Lors de notre collecte de données, notre
référent nous a permis d’obtenir des entretiens au sein de plusieurs groupes
horlogers et marques indépendantes. Cependant, nous n’avons pas obtenu
d’entretien au sein du groupe A qui représente le plus grand acteur du secteur. Afin
de réduire au maximum cet effet, un de leur représentant RH a participé à notre
focus group. De plus, lors d’un colloque en histoire, les résultats de cette recherche
ont été présentés en présence d’un des dirigeants du groupe. Ces deux événements
ont permis de faire valider les résultats par des représentants du groupe A malgré le
fait qu’ils n’aient pas pris part aux entretiens.
Concernant les pistes de recherches futures, une étude intégrative multi-niveaux des
mécanismes de gestion des compétences pourraient être appliquée à d’autres
secteurs. Cette recherche pourrait être approfondie par des études de cas
supplémentaires afin de compléter les résultats obtenus notamment au sein du
groupe A. L’horlogerie offre un cadre très intéressant pour les études sur les conflits
et ressources de pouvoir micro-politiques de par le processus de transnationalisation
239
actuel. De plus, des changements dans les profils des dirigeants ont été constatés
ainsi, cette industrie représente un cadre d’étude intéressant pour investiguer les
changements de profils de carrière de dirigeants.
240
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271
Zimmermann, J.-B. (2008). Le territoire dans l’analyse économique. Revue française
de gestion, 4(184), 105‑118.
272
Annexes
Chiffre d’affaires CHF 8 451 mio en 2015 (Rapport annuel 2015, p. 163)
273
Nombre d’employés 36’313 employés dans le monde dont 17433 en Suisse et
18’880 à l’étranger (Rapport annuel 2015 p. 186)
• http://www.swatchgroup.com/fr/espace_investisseurs/ra
pports_annuels_et_semestriels
Général
274
Richemont (Andrey, 2015)
Chiffre d’affaires EUR 11 076 mio en 2015 dont 3 225 (29%) avec l’horlogerie
et 6 048 (55%) avec la joaillerie (Rapport annuel 2016, p. 1)
Marques (horlogerie A. Lange & Söhne, Baume & Mercier, IWC Schaffhausen,
et joaillerie) Jeager-LeCoultre, Officine Panerai, Piaget, Ralph Lauren
Watch & Jewelry, Roger Dubuis, Vacheron Constantin, Cartier,
Van Cleef & Arpels, Giampiero Bodino
275
Nombre d’employés 28'810 employés dans le monde dont 8'664 en Suisse et
20'146 à l’étranger (Rapport annuel 2016 p. 129)
• https://www.richemont.com/images/investor_relations/re
ports/annual_report/2016/ar_fy2016_d92nb1vdf73tb.pdf
Général
276
Rolex (Jacomelli, 2016)
277
Sources Fondation
• http://www.bilan.ch/entreprises-les-plus-de-la-
redaction/rolex-la-naissance-dun-mythe-horloger
• http://fr.worldtempus.com/article/insider/industrie-
wilsdorf-mecene-qui-ne-se-cache-plus-324294
Historique
• http://www.hebdo.ch/dans_les_secrets_mythe_164602_
.html
Culture du secret
• http://www.watch-around.com/uploads/media/histoire-
secrets-f.pdf
Verticalisation
• https://core.ac.uk/download/files/432/12034970.pdf
278
LVMH (Bättig, 2016)
Chiffre d’affaires EUR 35 700 mio en 2015 dont 3 308 mio (9%) avec
l’horlogerie et la joaillerie (Rapport annuel 2015, p. 18-19)
Marques (horlogerie Dior, Tag Heuer, Zénith, Bulgari, Hublot, Chaumet, Fred, De
et joaillerie) Beers Diamond jewellers
279
Sources Rapport annuel et chiffres :
• https://r.lvmh-
static.com/uploads/2016/03/ra2015_complet_fr.pdf
280
Annexe 2 : Les guides d’entretien
1.1 Histoire, missions et structure : Quels acteurs sont regroupés au sein de votre
organisation ? Comment ce regroupement a évolué ?
1.7 Quels acteurs sont plus favorables (ou plus réticents) à mener des actions
collectives au niveau du territoire ?
281
2.2 Quelles ont été les grands projets collectifs et/ou politiques territoriales dans le
domaine de l’emploi-formation ces dernières années dans le secteur de l’horlogerie ?
Qui ont été les acteurs clé ? Quel a été et quel est votre rôle ?
2.5 Avez-vous observé une évolution des activités de la fonction RH dans les
entreprises du secteur horloger ?
3.1 Quelles sont à votre avis les compétences stratégiques « Swiss made » de
l’industrie horlogère ?
3.4 Comment les standards de qualité des formations aux métiers horlogers ont-ils
évolué ces dernières années ?
3.5 Actuellement, comment sont définis les standards de métiers dans le secteur
horloger suisse ? Qui fixe ces standards ?
3.6 Qui fait usage de ces standards de métiers? Comment et pourquoi ? (les
salariés, les entreprises adhérentes, les partenaires territoriaux et institutionnels)
282
3.7 Existe-il des dispositifs particuliers ou exceptionnels pour gérer certains métiers
plus « stratégiques » ?
3.8 Comment promouvoir les standards de métiers ? Quelles sont les actions mises
en place pour maintenir la qualité des formations aux métiers horlogers ?
3.9 Ces actions ont-elles produit des résultats satisfaisants? Quelles difficultés ont-
elles rencontré ?
4.1 A l’avenir, quels seront les priorités et les enjeux de votre organisation ? Les
autres instances de représentations ont-elles les mêmes priorités ?
4.2 Quels projets collaboratifs, à court terme, puis à moyen terme (2-3 ans), sont
envisagés pour préserver les compétences stratégiques du territoire ?
4.3 Quels sont, de votre point de vue, les principaux points à améliorer afin de
maintenir la compétitivité du secteur horloger suisse ?
283
Guide d’entretien gestion de la qualité
1.2 Quelles sont les évolutions récentes qui vous touchent particulièrement ?
2.2 Qu’est-ce que la qualité horlogère pour vous ? En quoi la manufacture respecte
cette qualité horlogère ? En quoi essayez-vous de vous différencier par rapport aux
autres manufactures ? Qu’est-ce que vous pensez faire mieux qu’ailleurs ?
3.1 Quelles sont les principaux changements organisationnels dans les processus
manufacturiers ces dernières années ?
3.2. Quelles sont les principales méthodes de qualité qui ont été mises en place les
dernières années ?
3.3 Quels ont été les principaux objectifs (chiffrés) ? Les objectifs ont-ils été atteints ?
284
3.5 Comment les indicateurs de qualité sont-ils intégrés dans la gestion de la
manufacture ?
3.6 Comment le personnel horloger a-t-il intégré les méthodes de qualité ? Vous
avez eu une expérience d’autres industries – Y a-t-il une particularité horlogère ?
3.7 Quels ont été pour vous les facteurs de succès de ces démarches ?
4. Métiers et nationalités
4.1 Dans la formation et la qualification du personnel, est-ce que vous sentez des
différences entre les Français et les Suisses :
- par fonction ?
4.3 Est-ce que vous sentez une culture horlogère forte liée à la formation horlogère ?
4.4 Y a-t-il une culture manufacture forte ? Quels sont les facteurs de succès ?
285
Guide d’entretien sur la gestion des compétences horlogères
1.2 Quelles sont les dossiers RH actuels de l’entreprise ? Quelles sont les évolutions
récentes de la politique RH ?
2.1 Quelles sont pour vous les compétences (stratégiques) qui font la différence
entre votre entreprise et les autres marques ?
2.2 Quelles sont pour vous les compétences (stratégiques) qui font la différence
entre les entreprises suisses et les entreprises horlogères d’autres pays ?
286
3. La gestion des compétences au sein de votre entreprise
3.1 Quels sont vos outils/processus de gestion des compétences ? Depuis quand les
utilisez-vous ?
- Formation en apprentissage
…..
3.2. Quelle est votre relation avec les écoles techniques pour définir vos objectifs et
vos dispositifs de GDC ?
Quand vous formez, à quoi faites-vous attention avec vos apprentis ? Donnez-vous
des formations complémentaires ?
3.3. Quelle est votre relation avec les autres entreprises pour définir vos objectifs et
vos dispositifs de GDC ?
Existe-t-il des coopérations afin de gérer les compétences ? Par exemple, des
échanges de bonnes pratiques ?
Quand vous recrutez du personnel qui vient d’entreprises concurrentes, comment les
intégrez-vous ? Qu’est-ce qui leur manque ?
Quand vous recrutez du personnel qui viennent d’autres secteurs, comment les
former vous ? Quelles difficultés ?
287
Quand vous recrutez du personnel qui vient de France, comment les former vous ?
Quelles difficultés ?
4.4. Quelle est la proportion de main d’œuvre frontalière chez vous ? Existe-t-il des
dispositifs spéciaux pour gérer la main d’œuvre frontalière ? Est-ce que vous
rencontrez des difficultés ?
4.5. Lors d’un précédent entretien, il nous a été rapporté que des différences
salariales existaient au sein des employés selon leur nationalité. Avez-vous eu écho
de cette différenciation ?
5.1 A l’avenir, quels seront les priorités et les enjeux de votre entreprise en termes
de GDC ? Les autres entreprises ont-elles les mêmes priorités ?
5.2 Quels sont, de votre point de vue, les principaux points à améliorer afin de
maintenir la compétitivité du secteur horloger suisse ?
288
Annexe 3 : Les formations de l’industrie horlogère suisses
Formatio
n
Maturité
professio
Formation professionnelle initiale professio Hautes écoles
nnelle
nnelle
supérieur
e
Cadranographe (CP, 2
X
ans)
Opérateur en anglage-
X
main (CP, 6 mois)
Assistant en traitement
CIFOM
de surface (AFP, 2 ans)
289
CEJEF
CFP Biel
CIFOM
EHG
CEFNA
CIP
IFAGE
CAM
CFP Biel
290
CEJEF
Polisseur (AFP, 2 ans)
IFAGE
CIFOM
Bijoutier (CFC, 4 ans) (X)
ETVJ
CEFF
Dessinateur en CEJEF
construction
CFP Biel (X)
microtechnique (CFC, 4
ans) CIFOM
ETVJ
Electroplaste (CFC, 3
CIFOM (X)
ans)
291
Graveur (CFC, 4 ans) CIFOM (X)
CEJEF
CIFOM
Zeitzentr
um
CEJEF
CFP Biel
CIFOM
Horloger (CFC, 4 ans) EHG (X)
ETVJ
Zeitzentr
um
292
CAM
CEFF
Mécanicien de
CEJEF (X)
production (3 ans)
CFP Biel
CIFOM
CEFF
CEJEF
EHG
ETVJ
CAM
CIFOM
293
Termineur en habillage CEJEF
(X)
horloger (CFC, 3 ans) IFAGE
Designer d’objets
horlogers (Diplôme ES, X X CIFOM
2 ans)
CIFOM
Technicien en
microtechnique X X EHG
(Diplôme ES, 2 ans) ETVJ
294
Conservateur (Bachelor
X X HE Arc
HES, 3 ans)
Conservateur-
restaurateur (Master X X X HE Arc
HES, 2 ans)
Ingénieur designer
X X HE Arc
(Bachelor HES, 3 ans)
295
Ingénieur en
microtechnique
EPFL EPFL
(Diplôme EPFL, 3 et 2
ans)
Ingénieur en science
des matériaux (Diplôme EPFL EPFL
EPFL, 3 et 2 ans)
296
Annexe 4 : La liste des membres de WOSTEP
Watch brands
. Audemars Piguet • Edox et Vista • Omega
. Baume & Mercier • Eterna • Oris
. Bedat • Girard-Perregaux • Panerai
. Blancpain • Graham SA • Parmigiani
. Breguet • Greubel Forsey • Patek Philippe
. Breitling • Gucci • Piaget
. Bulgari • IWC • Rado
. Cartier • Jaeger-LeCoultre • Raymond Weil
. Century Time • A. Lange & Söhne • Rolex
. Certina • Longines • Roventa-Henex
. Chopard • Louis Vuitton • Tag Heuer
. Chronoswiss • Maurice Lacroix • Tissot
. Concord • Mido • Vacheron Constantin
. Corum • Montblanc • Van Cleef & Arpels
. A. Dunhill • Movado • Waltham
. Ebel • Ulysse Nardin • Zenith
. Eberhard • Urban Jürgensen
Producer of mouvements
. Dubois Dépraz
. ETA
. Renaud & Papi
. Ronda
. Vaucher Manufacture Fleurier
Allied Trades
. Fehr
. Gilbert Petit-Jean
. Incabloc
. Le Temps Manufactures SA
297
Swiss Retailers
. Beyer Chronometrie, Zürich
. Bucherer, Luzern
. Juwelier Kurz, Zurich
. Kirchhofer, Interlaken
. Les Ambassadeurs, Genève
. Jean-François Michaud, Neuchâtel
Miscellaneous
. Canton of Neuchâtel
. SHWR – Steven Hale Watch Restoration Ltd, London-UK
. Zurich Financial Services
298