Explication linéaire n°8 dernier poème du recueil « Mes forêts sont de longues tiges
d’histoire »
parcours : la poésie, l’intime, la nature
Intro : Mes forêts est un recueil qui se structure par la marche de la promeneuse qui observe et
exploite les multiples facettes de la réalité de la forêt : notation visuelle, effets sonores, mais elle
va au-delà de la réalité. En effet, Dorion exploite l’imaginaire forestier : le refuge,
l’enfermement, la progression vers l’inconnu. Si le motif en est d’abord concret en évoquant le
chemin, cette marche humaine symbolise l’image de la marche du monde. Celle-ci est également
le symbole de la création littéraire. Ce long poème en vers libre se construit sur l’alternance de
quatre sections de poèmes et de cinq poèmes démarrant par « Mes forêts ».Si la première
section au très beau titre « l’écorce incertaine » comme un refuge ou une protection fragile est
d’abord pour le lecteur/promeneur accueil du monde et de la beauté de la forêt sous forme de
fragments et de matière. La 2ième section est nommée « la chute de galet » le titre sous-entend
un événement « la chute »
La 4éme section « le bruissement du temps » est la plongée dans la cosmogonie personnelle de la
poète. Le recueil s’achève sur une dernière scansion de « mes forêts ». Ce poème est une clôture
du recueil qui se termine par la révélation de l’objectif de cette promenade initiatique : une
introspection du promeneur qui l’amène à penser sa place dans le monde.
mouvement 1 :
Mes forêts, lieu d’isolement d’attente, d’amour
Mes forêts sont de longues tiges d’histoire
elles sont des aiguilles qui tournent
à travers les saisons elles vont
d’est en ouest jusqu’au sud
et tout au nord
mes forêts sont des cages de solitude
des lames de bois clairsemées
dans la nuit rare
elles sont des maisons sans famille
des corps sans amour
qui attendent qu’on les retrouve
au matin elles sont
des ratures et des repentirs
- importance de la métaphore filée du temps « histoire », « aiguilles qui tournent »,
« les saisons »
- on remarque des oppositions entre verticalité « longues tiges », « aiguille » et
circularité « tournent, saisons », « d’est en ouest » « sud/ »nord »
- vers 2 dislocation du vers où le blanc semble représenté le temps : les forêts
traversent « les saisons » + les points cardinaux « d’est en ouest jusqu’au sud
et tout » au nord semble indiquer que la forêt est une boussole qui n’indique aucun
lieu, un lieu utopique (u- sans, topie : lieu)
-les forêts sont un passage lié à un temps est circulaire « tournent »/ « saisons »
-elles sont des attentes mise en valeur par la préposition privative « sans » répétée
deux fois « sans famille »/ « sans amour »
-des lieux d’erreurs « des ratures et des repentirs » : la forêt est une catharsis cela
est aussi renforcé par les évocations d’isolement « cages de solitude », « des lames
de bois clairsemées » qui amènent à des « ratures / « repentir »
- la forêt elle-même semble souffrir de solitude en raison des activités humaines
« lame de bois », de la disparation de la nuit avec les éclairages « nuit rare »
- « des corps sans amour / qui attendent qu’on les retrouve » : la forêt attend le
retour de l’harmonie entre elle et l’homme et entre l’homme et la nature
bilan : les forêts sont un espace/temps où le temps n’est plus linéaire, mais circulaire
et cette circularité permet de revenir à soi, de se repenser, de se réparer.
Mouvement 2 : la promenade est une odyssée vers l’inconnu
une boule dans la gorge
quand les oiseaux recommencent à voler
mes forêts sont des doigts qui pointent
des ailleurs sans retour
elles sont des épines dans tous les sens
ignorant ce que l’âge résout
- « une boule dans la gorge » émotion liée au vers précédent « des
ratures/repentirs »
- l’image de l’élévation des oiseaux « qui recommencent à voler » correspondant au
cycle du redressement, du nouveau départ
-expression de l’angoisse « une boule »/ « des épines », la promenade semble
replonger la poétesse dans ses angoisses infantiles, « ignorant » l’expérience v.19
- importance du mouvement « recommencent à voler » « qui pointent », « dans les
sens », « sans retour »
-la métaphore de l’élévation au v.15-16 par le vol des oiseaux qui semble évoqué la
réflexion, la pensée qui s’élabore « des ailleurs sans retour »
- une forte présence de la pensée qui essaime , se répand « les oiseaux … à voler »,
« des doigts », « tous les sens », « des épines » : pensée confuse, pensée qui jaillit
- la pensée peut aussi amener à l’accusation « mes forets sont des doigts qui
pointent » qui peuvent être définitives « des ailleurs sans retours »
Bilan : Les forêts sont une traversée sans issue, qui élève, qui éloigne et qui perd.
Mouvement 3 : La forêt est l’écriture de la libération du moi
elles sont des lignes au crayon
sur papier de temps
portent le poids de la mer
le silence des nuages
mes forêts sont un long passage
pour nos mots d’exil et de survie
un peu de pluie sur la blessure
un rayon qui dure
dans sa douceur
et quand je m’y promène
c’est pour prendre le large
vers moi-même
- métaphore de l’écriture « des lignes au crayon »/ « papier » la forêts devient
écriture : + »lignes »/ « papier » métonymie du poète : la foret est source
d’inspiration
-écriture proche de l’aquarelle, « temps », « mer », « nuages »,
-la forêt devient une écriture introspective « mots d’exil », « de survie »
-une forêt réparatrice « pluie sur la blessure », « un rayon dure dans sa douceur » +
assonance en [i] « exil » « survie », « pluie », « rayon »
-un exil fondateur qui semble permettre au promeneur de se connecter à la terre
« temps », « la mer », le ciel « les nuages »
La dernière strophe conclut tout le recueil et révèle le but de cette promenade :
s’éloigner pour mieux se connaître, se décentrer mise en valeur par l’antithèse « le
large »/ « vers moi-même ». Les forêts sont de grands espaces « le poids de la
mer », « silence des nuages », « long passage », « le large » qui mènent à l’intime.
Sa forêt est une dynamique, elle pousse à la renaissance.
Bilan : la forêt devient écriture et donc elle est un motif poétique, mais elle est aussi
une expérience personnelle où l’on apprend à se décentrer pour mieux se retrouver.
Se promener en poésie et comme se promener en forêt
La conclusion
Mes forets sont sans lieu et sans repère temporel, elles sont un cheminement de la
pensée qui va-et-vient, qui circule, qui revient à ses démons et ses solutions. Elles
sont aussi source d’inspiration : les forêts sont un ailleurs qui permet à la poétesse
de se retrouver intérieurement : elle est aussi un modèle à suivre.