Cours Crises Et Mutations Des Espaces Ruraux
Cours Crises Et Mutations Des Espaces Ruraux
CRISES ET
P MUTATIONS DES
ESPACES RURAUX
LICENCE 3 : GEOGRAPHIE
COURS MAGISTRAL
Dr. N’GUESSAN
Année universitaire
2016 - 2017
SOMMAIRE
II- Espaces ruraux – espaces agricoles, crise et mutation: une complexité des approches
Chapitre 2: Géographie des crises et mutations des espaces ruraux dans le monde
I- Spécificité des crises et mutations des espaces ruraux des pays développés
II- Spécificité des crises et mutations des espaces ruraux des pays du tiers monde
II- La mise en valeur des bas-fonds et mutations agro-économiques et sociales en milieu rural
forestier ivoirien
Introduction
Les espaces ruraux sont le théâtre de crises et de mutations qui peuvent être déclinées en fonction
de l’évolution démographique, économique, technique, écologique ou politique des territoires
concernés. Réformes agraires et politiques ont cherché à réduire leurs effets négatifs, provoquant
à leur tour des recompositions et des bouleversements pas toujours maîtrisés. Mises en place dans
un espace limité, elles ont en effet, connu des fortunes diverses au regard des processus de mal-
développement que le géographe se doit de souligner. Partout, les hommes ont pourtant tenté et
tente encore de s’adapter par une mobilisation des énergies et des capacités d’ajustement. La
diversification des agricultures et la pluriactivité ont été leurs principaux instruments de cette
dynamique qui s’exprime aussi par des mutations rapides dans les structures et le fonctionnement
des sociétés. La diversité des situations ainsi engendrées dans les campagnes des pays en
développement est très grande. Elle nécessite notamment une analyse nuancée en fonction des
grands domaines culturaux, des principales aires culturelles ou des rapports avec le monde urbain
dont l’emprise sur les espaces ruraux va croissante. L’augmentation de la mobilité des
personnes, des biens et des services fait du milieu rural un espace de flux, renforçant les liens
ville-campagne qui soumettent les espaces ruraux à des forces et à des influences qui les
dépassent. Loin d’avoir abordé tous les questionnements sur les changements et les régulations
des systèmes ruraux, ce cours se propose de fournir des outils d’analyse des espaces ruraux. Il
s’articule autour des points suivants:
Branche de la géographie, la géographie rurale est la science qui étudie l’organisation des
paysages ruraux. Ses composantes prennent en compte le développement local des zones rurales,
l’habitat et son organisation, les paysages et structures agraires, les types de cultures et les
systèmes de productions agricoles, les activités rurales autres que l’agriculture et les relations
villes-campagne et ses phénomènes interrelationnels. Avec les grands problèmes
environnementaux, la géographie rurale intègre à ses problématiques la sauvegarde du patrimoine
(bâti et culturel), la gestion de l’environnement ainsi que des notions d’écologie. La géographie
rurale telle que connu aujourd’hui à connue de profondes mutations ; problématique, méthodes,
domaines explorés ont évolué sous la double contrainte des transformations du monde et des
exigences scientifiques accrues de la connaissance.
La géographie agraire étudie l'organisation du paysage et les « structures agraires ». C'est une
géographie développée notamment par Albert Demangeon et Aimé Perpillou. Lorsque naît la
géographie moderne, dans la deuxième moitié du XIXème siècle, et jusque dans la première moitié
du XXème, la géographie dite "rurale" est en réalité plutôt une géographie "agraire". Elle
s’intéresse essentiellement aux paysages agraires, c’est-à-dire aux paysages crées par
l’agriculture (forme des champs, habitat dit "rural", en réalité essentiellement les fermes) et aux
structures agraires (structures sociales de l’agriculture, système de culture). Cette géographie,
fondée sur une méthode inductive, tenait très peu compte de l'espace et notamment de sa
composante distance : distance au marché, rente de localisation notamment (modèle de Von
Thünen), alors que celles-ci sont des composantes majeures de la compréhension de l'économie
agricole et, dans une certaine mesure, des hiérarchies de richesse et de pouvoir.
3. La géographie rurale comme géographie agricole
Les années 1950 ont vu l’essor de la géographie agricole. Elle étudie l'activité agricole dans son
cadre spatial. La géographie agricole élargit la vision de la géographie agraire, car elle prend en
compte les questions sociales et économiques. En effet, alors que certains géographes continuent
de s’orienter vers la géographie agraire traditionnelle, d’autres, au lieu de s’intéresser aux
paysages créés par l’agriculture, vont s’orienter vers l’étude de l’activité économique qu’elle
représente. La géographie s’intéresse alors beaucoup à l’exploitation agricole, à sa gestion, à ses
productions, à son insertion dans les circuits économiques, etc. c’est l’époque d’une véritable
mutation de l’agriculture.
La géographie, tout en se disant encore "rurale", est donc en réalité encore essentiellement
agricole. Mais cette géographie, en ne prenant guère en compte que les agriculteurs dans l’espace
rural, passe à côté d’une partie de la réalité.
Vouloir étudier le monde rural de façon compréhensive requiert de cerner dans une certaine
mesure ces concepts. L’espace agricole se définit comme l’espace travaillé ou utilisé au cours
d’une année prise comme référence. Cet espace est un fait de géographie humaine en ce sens
qu’il résulte d’une activité volontaire et différentielle du groupe humain à l’égard de l’espace
brut. C’est donc l’étendue exploitée à des fins de production, de récolte des plantes cultivées ou
d’élevage de bétail. En pays sous-développés les moyens dont disposent les populations pour
étendre l’espace cultivé ou pâturé sont faibles. Rural : « qui relève de la campagne »; l’espace
rural est donc l’espace de la campagne. Si le mot rural apparaît dès le XIVème siècle et s’il a été
très employé, à partir du XIXème siècle par les spécialistes qui se sont intéressés à la campagne
(habitat rural, paysage rural, histoire rurale, ethnologie rurale, géographie rurale, etc.),
l’expression espace rural n’est devenue courante qu’à partir des années 1960. Le mot campagne
(ou campagnes) lui ayant été préféré jusqu’alors pour désigner le « territoire » concerné.
La notion est floue : « la campagne s’oppose à la ville » nous dit le Dictionnaire de la géographie
de P. George. On définit toujours d’abord la ville, la campagne se définit par défaut : c’est ce qui
reste quand on en a soustrait l’espace urbain. Or, comme la définition de la ville elle-même varie
beaucoup d’un pays à l’autre, et parfois d’une administration à l’autre, celle de la campagne est
également à géométrie variable. En France par exemple, appartiennent à la campagne les
communes de moins de 2 000 habitants agglomérés, sauf si elles sont rattachées à une unité
urbaine. En Côte d’Ivoire, appartient au domaine rural les localités de moins de 4 000 habitants et
dont plus de 50 % de la population exerce une activité non agricole.
Une définition qualitative peut s’appuyer sur trois critères essentiels. Premier critère, la densité :
faible densité relative non seulement d’habitants, mais également de constructions, d’emplois,
d’équipements, de commerces, de services, de voies de communications et, plus généralement
d’interconnections. Second critère, le paysage : est rural un espace qui se caractérise par la
prédominance de formations végétales dites « naturelles » (en réalité souvent fortement
transformées par les sociétés humaines) : forêts, prairies, pacages, cultures, friches, steppes,
déserts, etc. Troisième critère : est rural un espace où les activités agricoles tiennent une place
relativement importante, sinon en terme d’emploi, du moins par les surfaces qu’elles occupent.
Le binôme crise et mutation nous amène à nous positionner sur le terrain des interactions existant
entre les facteurs de dynamique : les crises à l’origine de mutation et les mutations qui produisent
des crises, selon des processus diachroniques ou synchroniques.
Il faut de prime à bord évité de laisser supposer que toute mutation procède d’une crise, ce qui
n’est pas forcément exact. Les travaux de l’ORSTOM en Côte d’Ivoire (P. Venetier) sur
l’adaptation des paysanneries aux marchés urbains sont à cet égard édifiants. C’est la possibilité
de vente qui est ici facteur de mutation, mais ce facteur n’est pas une crise. Par contre, la crise de
l’économie de plantation a provoqué de réelles mutations dans le tissu socio-économique dans le
Centre-Ouest de la Côte d’Ivoire. Les mutations peuvent aussi bien être issues de facteurs
négatifs (crise) que de facteurs positifs. Il faut par conséquent se garder d’imputer tous facteurs
de changement à une crise. Si celle-ci peut se définir comme « un moment d’extrême tension, de
paroxysme, de conflit, de changement : quand les régulations et rétroactions du système ne
suffisent plus ou ne jouent plus » (R.Brunet, 1992, « les mots de la géographie »), son étymologie
grecque renvoie aux notions plus générales de « choix », de « séparation » ou de « coupure ». On
peut y ajouter une autre définition qui évoque une rupture dans l’équilibre territorial (rapport
entre l’homme, la société et l’espace auquel ce groupe humain s’identifie). Les mutations sont
enfin la traduction géographique des bouleversements sur un équilibre territorial préexistant.
Chapitre 2: Géographie des crises et mutations des espaces ruraux dans le monde
I- Spécificité des crises et mutations des espaces ruraux des pays développés
Le cas français est assez représentatif de l'évolution des campagnes des pays développés, même
si, évidemment, les rythmes ne sont pas les mêmes dans tous les pays. Le cas français permettra
également de montrer l'ambivalence des notions utilisées pour décrire et expliquer les évolutions
en termes de mutations ou de crises.
La tendance est, ici comme ailleurs à la banalisation des activités et donc des catégories socio-
professionnelles rurales. La campagne, de ce point de vue aussi, a tendance à ressembler de plus
en plus à la ville.
Dans les campagnes, on assiste à une diminution rapide de la population agricole. En effet,
Aucune catégorie d'activité n'a connu une mutation aussi profonde que celle des agriculteurs. La
population agricole, qui inclut les exploitants, leur conjoint et les autres membres de la famille, a
diminué des trois quarts environ depuis l'après-guerre. La population d’agriculteur a connu une
diminution de 60 % entre 1955 et 1990. S’en suit la diminution du poids des agriculteurs dans la
population rurale. En un peu plus d'un siècle, les agriculteurs ont été littéralement marginalisés
dans l'espace rural lui- même, comme l'indique le tableau ci-après.
Tableau 1 : Evolution de la proportion des agriculteurs dans la population active rurale
Population
Années
active en %
1861 69
1968 42
1982 23
1990 18
Source : Chapuis, 1997
L'agriculture fournit donc aujourd'hui moins de 1 emploi sur 5 dans les campagnes.
Les mutations des espaces ruraux font également état d’une tertiarisation des campagnes.
L'évolution s'est traduite finalement par une tertiarisation des campagnes, en ce sens que les actifs
qui résident à la campagne sont de plus en plus nombreux à travailler dans le secteur tertiaire,
leur emploi étant d'ailleurs le plus souvent en ville. Il ne s'agit donc pas d'une multiplication des
emplois tertiaires offerts par l'espace rural, même si, des emplois tertiaires s'y créent.
Les ruraux ne sont plus isolés, ils jouissent d’une ouverture incontestable. L'espace de vie n'est
plus uniquement le village. C'est désormais dans un espace équivalent à un ou quelques cantons,
que l'on peut appeler le bassin de vie, où l'on a ses amis, ses connaissances, ses habitudes
d'achat, son école et son collège, parfois son travail. En somme les ruraux, avec la motorisation,
ont changé d'échelle spatiale. Les ruraux s'ouvrent plus encore sur le monde, par la télévision,
dont ils sont de grands consommateurs. Le niveau de vie des ruraux est en moyenne un peu
moins élevé que celui des citadins (de 10 à 15% selon les estimations), mais cela n'a pas empêché
les progrès spectaculaires de l'équipement des logements et des ménages. En 1962, seules 60%
des résidences principales avaient l'eau courante, elles sont près de 100% en 1990. Entre les deux
mêmes dates, les WC à l'intérieur du logement sont passés de 20 à 80%, le chauffage central de 5
à plus de 50%.
Les mutations sont également d’ordre démographique, avec l’exode rural entre 1846 et 1975. En
1846, la France compte 27 millions de ruraux, soit 75% de la population totale. La densité rurale
est élevée à 50 hab/krn2. En 1946, les ruraux ne sont plus que 17,6 millions et la densité rurale
est tombée en dessous de 35 hab/krn2. L'exode rural qui est le facteur principal de cette
diminution, car la fécondité des campagnes est encore relativement forte. Les facteurs de cet
exode sont à la fois internes et externe à l'espace rural.
L'exode rural n'est donc pas dû aux mirages de la ville, mais aux emplois que celle-ci offre et que
n'offre plus, ou moins, la campagne.
A l’exode rural, succède l’exode urbain. A partir de 1975, on observe un renversement indéniable
du mouvement des populations: la population rurale se met à augmenter. Les facteurs sont liés au
développement des villes et à la périurbanisation. La compétition trop vive sur le marché foncier
urbain a poussé les candidats à la maison individuelle à se tourne vers la campagne proche, où le
prix du terrain est plus abordable. L'attrait d'impôts locaux moins élevés (au moins dans un
premier temps), et qui peuvent en partie compenser le coût des trajets a pu jouer également. La
publicité des promoteurs pour la maison "au calme" a renforcé la tendance. L'image très positive
qu'avait la ville dans les années 50 et le début des années 1960 se dégrade rapidement: elle était
seule apte à épanouir toutes les possibilités de l'individu et la voilà qui devient polluée, bruyante,
inhumaine.
Ces pays, depuis la fin du communisme et l'éclatement du bloc qui lui était lié, connaissent une
période de transition vers l'économie de marché. Ils gardent donc à la fois des traits du système
communiste, qui n'ont pas complètement disparu, et des traits nouveaux, mais qui retrouvent
parfois des traits de ce qu'étaient ces pays avant leur conversion, volontaire ou forcée au
communisme. Ces pays avaient déjà, avant l'introduction du communisme, un niveau
d'urbanisation inférieur à celui du reste de l'Europe. La population agricole est restée plus
nombreuse que dans les pays occidentaux. Ces pays sont touchés par un fort exode rural
puisqu'ils connaissent un retard d'urbanisation et sont surchargés d'agriculteurs. Cet exode,
certainement favorisé par les bouleversements profonds qui touchent actuellement les campagnes,
n'est ralenti que par les difficultés que connaissent les citadins (chômage, baisse des revenus, etc.)
et qui n'encouragent évidemment pas les ruraux à partir en ville. Le processus de
périurbanisation, si important dans le reste de l'Europe, est ici à peine commencé. La tradition
communiste du transport collectif et le faible niveau actuel de motorisation n'en favorisent pas le
développement. On observe des mouvements de retour des citoyens vers les campagnes des
grandes villes. Ce sont des migrations de crise, d'attente, de repli sur le jardin ou le lopin de terre,
qui sont plus le fait des classes pauvres que des classes moyennes.
II- Spécificité des crises et mutations des espaces ruraux des pays du tiers monde
Contrairement au pays développés, il est difficile dans les pays du tiers monde de faire la
différence entre espace rural et espace agricole. En effet, les agriculteurs restent encore
majoritaires très majoritaires dans l'espace rural. Les crises et les mutations du monde rural sont
donc, plus qu'ailleurs, liées à l'évolution de l'agriculture. Le poids des ruraux dans la population
totale reste encore considérable. Dans ces pays, l'urbanisation commence dans la première moitié
du XXème siècle puis s'accélère dans la deuxième moitié de ce siècle. Même si le poids des
citadins a doublé en moins de cinquante ans, cela n'empêche pas la population rurale de continuer
à augmenter.
Environ 70% de la population de l’Afrique subsaharienne est rurale. L’immense majorité vit de
l'agriculture, puisque les agriculteurs forment environ 60% de la population active totale des pays
de la région. L’urbanisation est rapide puisque, à la veille de la seconde guerre mondiale,
l'Afrique Sub-Saharienne était à 96% rurale. Elle l'était encore à 85% en 1960. Aujourd’hui dans
certains pays comme la Côte d’Ivoire, la population est à 51 % rurale. Cette diminution relative
n'empêche pas la population rurale d'augmenter, soit 2% par an. Cette croissance est due à un
solde naturel exceptionnel. Les femmes ont en moyenne (villes incluses) plus de 6 enfants. Bien
que la mortalité soit plus élevée que la moyenne des pays développés, le solde naturel reste à
environ 3% par an. L'exode rural n'est pas négligeable, mais n'est pas suffisant pour bloquer la
croissance de la population rurale.
Bassin de production agricole, le milieu rural en Afrique présente les stigmates d’une crise rurale.
On note une régression alimentaire. L'indice de production alimentaire par habitant a diminué
depuis 1980, c'est-à-dire que chaque habitant dispose d'un peu moins pour se nourrir qu'il y a une
quinzaine d'années, alors que pour l'ensemble des pays développés, cet indice a augmenté de
22%. L'apport journalier de calories est le plus faible du monde. L’Afrique subsaharienne est
également caractérisée par un milieu rural très mal équipé. La densification rurale est d'autant
plus socialement redoutable que les services disponibles sont d'un niveau très faible. L'Afrique
Sub-Saharienne est de ce point de vue le plus mal placé de tous les Tiers Mondes. En effet, seuls
50% des ruraux ont un accès normal aux services de santé locaux, seuls 35% ont un accès
"raisonnable" à l'eau potable. L'écart par rapport aux villes, dont le sous-développement est
pourtant criant, est considérable. C’est en effet 80% des citadins qui ont un accès normal aux
services de santé et 65% à l'eau potable. C'est d'ailleurs ici que les écarts entre villes et
campagnes sont les plus larges de tous les Tiers Mondes.
L'Asie connait une évolution beaucoup moins catastrophique que celle de l'Afrique. C’est un
continent très rural mais une population rurale qui n'augmente plus que lentement. Il est au
moins deux caractères par lesquels Asie et Afrique se ressemblent, c'est le poids des ruraux dans
la population totale et la rapidité de l'urbanisation. La population rurale reste très
majoritairement agricole, la masse des ruraux est cependant plus important que celle de l'Afrique.
L'urbanisation est également rapide, mais un peu moins cependant que celle de l'Afrique. La
population rurale croît de 0,5% par an, c'est-à-dire 4 fois moins que celle de l'Afrique. La
diminution du rythme de croissance de la population rurale est due à la fois à la diminution de la
fécondité, qui est passée de 6 enfants par femme en 1970 à un peu plus de 3 en 1992 et à
l'augmentation de l'exode rural. On note une évolution socio-économique sensiblement meilleure
qu'en Afrique. Malgré des densités beaucoup plus fortes qu'en Afrique (110 hab/km2 contre 25),
l'Asie a presque partout amélioré son indice de production alimentaire: la Malaisie l'a augmenté
de 100% entre1980 et 1992, la Chine et l'Indonésie de 45%, l'Inde et le Pakistan de 20%, et
même le Cambodge et le Vietnam de plus du tiers. Ce résultat a été obtenu d'abord par
l'intensification de la production agricole. La révolution verte, c'est-à-dire l'utilisation de
semences sélectionnées, d'engrais chimiques et l'extension de l'irrigation, a permis à l'Inde, au
Pakistan et à l'Indonésie de mieux nourrir leur population et parfois même d'exporter, notamment
du riz. Les équipements sont meilleurs qu'en Afrique. Environ 80% des ruraux ont un accès
normal aux services de santé, environ 65% ont un accès raisonnable à l'eau potable. Les
disparités entre villes et campagnes sont moins fortes qu'en Afrique.
Le Monde arabo-musulman est à peu près partagé par moitié entre ruraux et citadins. Mais les
ruraux sont moins massivement agriculteurs qu'en Afrique Sub-Saharienne ou en Asie. Ils ne
forment en effet que 35% de l'ensemble de la population active de ces pays. L'urbanisation est
toutefois rapide. En 1960, 70% de la population était encore rurale, en 1970, elle ne l'était plus
qu'à 59%, en 1993 à 50% et on prévoit 46% en l'an 2000. Ce sont donc les villes qui, avec une
augmentation de 4% en 1994, absorbent l'essentiel de la croissance. La croissance de la
population rurale est cependant loin d'être nulle : elle est un peu plus forte que celle de l'Asie
(0,9% en 1994), mais sans être toutefois proche des records de l'Afrique Sud- Saharienne. Au
Moyen-Orient, la fécondité est un peu moins élevée, l'attraction urbaine et donc l'exode rural y
sont plus puissants, en particulier dans les pays pétroliers où le dépeuplement des campagnes a
commencé. La production alimentaire s'est généralement améliorée. L’indice de production
alimentaire par habitant s'est, depuis 1980, au moins maintenu ou souvent très amélioré. Les
équipements ruraux sont équivalents à ceux de l'Asie en ce qui concerne les services de santé. Par
contre, les problèmes d'eau sont évidemment plus délicats dans le Monde arabo-musulman
couvert de déserts et de steppes : seuls 50% des ruraux ont un accès normal à l'eau potable. Les
disparités villes-campagnes moins fortes qu'ailleurs, s'accentuent en ce qui concerne l'eau pour
laquelle les ruraux sont naturellement très désavantagés.
Selon le recensement de population de 1998, elle regroupait 3,48 millions d'habitants (22 % de la
population nationale) pour une superficie de 159 000 km² (49 % du territoire national). La densité
de population y était de 22 habitants/km², donc bien inférieure à celle du pays dans sa totalité (48
habitants/km²) et plus de trois fois inférieure à celle de la zone forestière (73 habitants/km²). Le
taux d'urbanisation est évalué à 34 % ce qui n'est pas négligeable pour un ensemble régional
considéré comme essentiellement agricole. La population urbaine (Bouaké: 461 000 habitants,
Korhogo : 142 000 habitants) a plus que doublé en 20 ans et constitue après la celle de la ville
d'Abidjan un important débouché pour les productions vivrières de la zone des savanes. Pour
l'ensemble de la zone des savanes, la densité de population rurale est faible, 17 habitants/km².
Mais au sein de cette zone, des variations importantes de densité rurale sont observées. Elles sont
liées principalement :
Ces différences de densité de peuplement expliquent les principaux flux de populations rurales
observés en zone de savanes. Durant la période 1970 – 1990, les Baoulé de la région de Bouaké
se sont déplacés en grand nombre vers les zones forestières pour y planter le caféier et surtout le
cacaoyer. Ce flux est fortement réduit aujourd'hui. Les Lobi du département de Bouna ont buté
sur le Parc National de la Comoé lors de l'extension de leur zone de culture de l'igname.
L'accroissement du marché des ignames précoces les a amenés à migrer pour accéder à des terres
fertiles dans les zones de Dabakala et Kong Les Sénoufos de la zone dense de Korhogo ont
souffert dès les années 70-80 du manque de terre. Ce qui les a amenés à se déplacer en zone
forestière pour les mêmes raisons que les Baoulé, mais aussi au sud de la zone des savanes pour
continuer la production cotonnière dans des régions disposant de terres à défricher (département
de Mankono principalement).
La période allant de 1968 aux premières années de la décennie 1970 a été marquée par la
sécheresse des zones sahéliennes dominées par l’élevage. Constatant l’appauvrissement du milieu
devenue défavorable aux activités pastorales, la zone nord de la Côte d’Ivoire, relativement plus
humide, va être occupée par une série de migrations des pasteurs qui cherchaient à sauver leur
bétail.
L’Etat, va donc saisir cette situation, voyant en elle une opportunité de développer l’élevage sur
son territoire. Avec la construction des barrages à vocations agro-pastorale, les systèmes de
production du nord vont connaitre une mutation. Désormais, il faut prendre en compte les
pasteurs peulh dans l’agriculture de la zone de savane. Cependant, cette situation n’est pas sans
conflits. Les éleveurs sont toujours en conflit ouvert avec les agriculteurs. Les dégâts occasionnés
par les troupeaux au moment et après les récoltes sont fréquents. Les conflits se règlent
difficilement, car les agriculteurs considérèrent que l'administration prend trop souvent parti pour
les éleveurs. La position des différents groupes d'acteurs vis-à-vis de l'élevage est le plus souvent
ambigüe dans la mesure où agriculteurs et fonctionnaires deviennent fréquemment propriétaires
de bovins.
Dans les situations de conflits répétés, les paysans migrants préfèrent abandonner leur
campement et se déplacer dans un autre village de la sous-préfecture moins fréquentée par les
éleveurs ou dans une autre sous-préfecture. C'est ainsi qu'un nouveau front pionnier cotonnier
s'est ouvert à l'Est du Bandama dans la Sous-préfecture de Niakaramandougou à 110 km au nord
de Bouaké.
Les systèmes de production étaient dans le passé essentiellement tournés vers les productions
vivrières dont la répartition géographique était liée aux conditions pluviométriques locales:
l'igname dans la partie Est et centre de la zone des savanes; le riz dans la moitié ouest où la
pluviométrie est plus régulière et les céréales moins exigeantes en eau (maïs, sorgho et mil) dans
la frange nord. Cette répartition géographique subsiste, mais la destination des productions n'est
plus seulement l'autoconsommation. Déjà en 1986, on estimait que la zone des savanes était
largement autosuffisante en vivriers et exportait une bonne partie de sa production vers les gros
marchés urbains (Bouaké et Abidjan) (Chaléard, 1996). Cette zone bénéficie d'une pluviométrie
assez abondante (1 000 à 1 400 mm/an) assez bien répartie entre avril et octobre sauf dans les
régions du Zanzan et de la vallée du Bandama. Les cultures d'exportation se sont aussi
développées régulièrement depuis lors:
- La production cotonnière a presque triplé ces vingt dernières années (137 000 t de
coton-graine en 1980; 340 000 t en moyenne de 1997 à 2000). Cette progression est
due à l'accroissement des surfaces de coton, le rendement moyen évolue peu et se
maintient autour de 1,1 t/ha;
- La production d'anacarde (noix de cajou) a connu un essor considérable ces dernières
années, les exportations sont passées de 16 000 t en 1994 à 78 000 t en 2001;
- Le manguier greffé est devenu une culture d'exportation dans la région de Korhogo
(15 000 t de mangues pour le marché européen) grâce aux possibilités de transport
routier et maritime en container frigorifique existant en Côte d'Ivoire.
L'élevage bovin traditionnellement concentré dans la partie du nord de la zone de savanes (au-
dessus du 9° nord) prend de plus en plus d'importance dans les zones d'extension de la culture
cotonnière (région du Worodougou). Les élevages intensifs progressent peu sauf en périphérie
des villes de Bouaké et Korhogo pour la volaille et le porc.
Au début des années 1990, les cultures pérennes étaient presque totalement absentes dans les 3
zones étudiées. L'anacardier constitue aujourd'hui un élément central du système de production
des populations autochtones à Dabakala. Les paysans migrants (Sénoufo, Lobi…) ont rarement
l'autorisation de cultiver de l'anacardier. Dans certaines exploitations, le revenu issu des vergers
d'anacardiers dépasse celui de l'igname. L'accroissement rapide des surfaces d'anacardier est dû à
la conjonction de deux facteurs:
La progression des superficies en anacardier dépendra selon les régions des ressources en terres
disponibles mais aussi des capacités des paysans à entretenir les vergers et donc des revenus
générés par la culture permettant ou non de rétribuer de la main d'œuvre contractuelle pour
réaliser ces travaux. Mais d'ores et déjà les paysans s'interrogent sur la superficie que doivent
occuper ces vergers. L'anacardier mobilise la terre pour une durée d'au moins trente ans. Le
développement de cette culture se fait donc au détriment du système igname/cultures
secondaires/jachère. Dans certains villages proches de Bouaké, où la population rurale dépasse 25
habitants/km², les chefs de terre ont décidé de limiter les surfaces consacrées à l'anacardier afin
de sauvegarder le système de culture Baoulé reposant sur l'igname et la jachère.
Pour ces trois régions, la mise en valeur des bas-fonds est restée jusque dans les années 1990 très
marginale en zone rurale, seuls les bas-fonds périurbains étaient exploités pour la riziculture et le
maraîchage principalement par des populations allochtones installées en ville. On observe
aujourd'hui un engouement pour la riziculture dans les bas-fonds irrigables ou aménagés
sommairement même dans les zones peu peuplées comme Dabakala où les ressources en terres
exondées sont pourtant très importantes. En l'absence d'aménagement, les populations rurales
s'investissent peu dans cette production qui dépend fortement de la régularité et du volume des
pluies.
Le dynamisme économique de la zone des savanes de Côte d'Ivoire est dû principalement aux
possibilités offertes par le marché local et d'exportation que connaît ce pays. Ce dynamisme est
toutefois fragile à cause de l’instabilité relative du milieu naturel, facteur de nouvelles approches
des populations paysannes. L'anacarde connaît un engouement extraordinaire auprès des
populations au point d'accaparer les meilleures terres et les plus grandes superficies, surtout dans
le nord-est. Cette culture est en train d'introduire de profondes mutations dans les pratiques
agricoles et socio-économiques locales.
Le bas-fond est l’un des espaces que l’essor de l’agriculture de rentes, particulièrement celui du
binôme café-cacao, des années 1960-1980 et la grande disponibilité des terres forestières
semblent avoir laissé dans l’ombre en Côte d’Ivoire. Peu propices à ces cultures en pleine
expansion et taxés d’insalubres 1 par les paysans (Beauchemin, 2002), les bas-fonds étaient
faiblement intégrés dans les systèmes de production agricole traditionnels. Les règles foncières
qui s’appliquaient à ces espaces étaient de ce fait très imprécises (Assi-Kaudjhis, 2009). À la fois
communautaire et familiale, l’exploitation des bas-fonds se limitait à la chasse, à la pêche et aux
prélèvements de bois de chauffe (Delville et al, 1996). Les quelques rares initiatives agricoles qui
s’y déroulaient portaient sur la culture du riz, du maïs et des maraîchers. Celles-ci étaient
d’ailleurs menées par les femmes et les migrants et concernaient de petites superficies (moins de
0,2 hectare). Les produits obtenus étaient essentiellement destinés à l’autoconsommation. Ce
n’est qu’avec le lancement de la politique de diversification des cultures, des années 1970-1980,
que des opérations agricoles plus vastes et rentières vont commencer à investir les bas-fonds. Il
s’agit entre autres des initiatives de la SODERIZ, de la SODEFEL et celles du projet PNUD-
FAO (Dozon, 1985; Kena, 1985; Yapi, 1990; Chaléard, 1996). Elles portent respectivement sur la
riziculture, le maraîchage et la pisciculture. Les ambitions de ces initiatives publiques et
parapubliques associées aux motivations, de plus en plus foncières, des populations rurales et
surtout des autochtones vont décupler la pression sur les bas-fonds. Ce regain d’intérêt pour les
bas-fonds sera cependant de courte durée. Au début des années 80, les échecs enregistrés dans la
plupart des initiatives publiques (Diagne et al., 2004) vont en effet occasionner un abandon des
activités de bas-fonds. Les paysans autochtones sont les plus concernés par cette désaffection.
Dans le contexte agro-économique qui se dessinait (crispation des cours du binôme café-cacao
sur les marchés mondiaux, réduction de la main-d’œuvre agricole, etc.) maintenir les
investissements dans les bas-fonds constituait en effet pour eux un renforcement des risques
socio-économiques. Une des stratégies de contournement adoptée par les paysans autochtones
consistait à changer de statut en passant de celui de propriétaire-exploitant à celui de propriétaire-
rentier. A Guiguidou (Sud de la Côte d’Ivoire) par exemple, 88% des unités rizicoles enquêtées
ne sont plus exploitées par leur propriétaire. En dépit des difficultés rencontrées par "les
programmes bas-fonds", les opérateurs allochtones et étrangers sont quant à eux parvenus à
maintenir leurs investissements grâce aux réseaux d’entraide et aux sociétés de travail qu’ils ont
mis en place. Bien qu’il ait eu moins de succès que celui des migrants, l’engagement des paysans
locaux dans ces initiatives pionnières leur a cependant permis de (ré) affirmer leurs droits de
propriété séculaires sur les bas-fonds. Le durcissement de la crise agricole depuis le milieu des
années 1980 avec l’instabilité, davantage à la baisse qu’à la hausse, des prix des produits
agricoles, et surtout la saturation des massifs forestiers et la baisse des aptitudes culturales des
plantations de café et de cacao va à nouveau rétablir leur intérêt et celui des migrants aussi pour
les bas-fonds (Lavigne Delville et Boucher, 1996). La disponibilité en systèmes agricoles
innovants (vulgarisation de l’irrigation et du modèle piscicole paysan, etc.) et la mise en œuvre de
divers projets publics et parapublics de développement du vivrier au cours des années 1990 ont
également stimulé la (re ) conquête des bas-fonds. Cette réorientation de la politique agricole
ivoirienne s’inscrit dans le cadre général du Projet national d’appui aux services agricoles
(PNASA) dont l’objectif général est de lutter contre la pauvreté en milieu paysan. La dévaluation
du F.CFA en janvier 1994 et ses incidences sévères sur les importations de riz et de protéines
halieutiques et la crise des rizières asiatiques en 2007- 2008 qui a occasionné des émeutes
sociales à Abidjan ont par ailleurs montré aux pouvoirs publics la nécessité d’encourager et de
soutenir les initiatives vivrières dans les bas-fonds. La loi sur le domaine foncier rural ivoirien
promulguée en décembre 1998 et qui réserve la propriété aux ivoiriens (Chauveau, 2000) est un
autre facteur qui a aiguillonné l’attrait des paysans et particulièrement des autochtones pour les
bas-fonds. En résumé, la conquête des bas-fonds en cours dans les campagnes forestières
ivoiriennes résulte de la conjugaison de facteurs à la fois économiques, socio-naturels, politiques,
spatiaux.
La mise en valeur des bas-fonds par les paysans répond à des enjeux à la fois socio-économiques
et socio-spatiaux. Dans le contexte d’instabilité des cours des produits agricoles d’exportation, de
saturation des terres forestières et de dépendance vivrière qui prévaut, la conquête des bas-fonds
ouvre en effet de nouvelles perspectives de diversification des revenus, d’amélioration des
disponibilités alimentaires et d’extension des superficies agricoles.
2.1- Exploiter les bas-fonds pour diversifier les revenus et les productions
agricoles
La diversification des activités de production et des rétributions agricoles est la première source
de motivations avancées par les paysans enquêtés pour justifier leur engagement dans la conquête
des bas-fonds. Cet enjeu est en effet soutenu par les paysans de toutes les localités enquêtées. La
crise que traverse l’économie de plantation du binôme café-cacao, qui constituait leur première
source de revenu, a compromis la situation financière et surtout alimentaire de leur ménage. Près
de 42,1% des ménages sont totalement ou partiellement dépendant en riz et 79% partiellement
en maraîcher. Cette situation est davantage marquée chez les ménages autochtones que chez
ceux des migrants, 29,2% en moyenne contre 75% 8. Par les initiatives de mise en valeur des bas-
fonds, les paysans ambitionnent de diversifier leur économie agricole longtemps tributaire des
cultures d’exportation. L’exploitation des bas-fonds s’inscrit également dans une stratégie de
réduction de la dépendance vis-à-vis du marché et de contournement des achats en denrées
vivrières afin de maintenir un certain niveau de trésorerie et de sécuriser ainsi l’avenir dans un
contexte de plus en plus dépourvu d’assistance et protection sociale publique et de crédit. Cette
motivation socio-économique et alimentaire se double d’un puissant enjeu foncier.
La saturation des terres forestières, fortement exploitées pour l’économie de plantation du café et
du cacao, a réduit les possibilités d’extension des surfaces agricoles et de création de nouveaux
vergers, du moins avec le système extensif et itinérant qui est pratiqué. Cette situation est de plus
en plus intenable avec le vieillissement des plantations, la dégradation de la valeur agronomique
des sols, la baisse des revenus agricoles et la pression démographique. Face à ces problèmes, la
recherche et le contrôle de nouvelles de terres cultivables devient un enjeu majeur de la conquête
des bas-fonds. Ce souci de disposer de la terre et de la contrôler se révèle dans 93,4% des unités
agricoles enquêtées. Il est cependant davantage partagé dans les localités du Centre-ouest et du
sud-ouest que dans celle du sud-est. A Méagui, Sinfra-sénoufo et Luénoufla par exemple l’enjeu
foncier est soutenu par tous les paysans, alors qu’à Maféré seul deux (02) paysans sur onze (11)
(soit 18,2%) l’ont retenu comme source de motivation. L’explication réside dans le fait la
conquête forestière pour l’économie de plantation a différé des anciens fronts pionniers (sud-est)
aux récents fronts pionniers (régions du Centre-Ouest et du Sud-Ouest). Dans les anciens fronts
pionniers, la conquête des forêts a été conduite par les populations autochtones, alors dans les
derniers, elle a été soutenue aussi bien par les autochtones que par les migrants (Dian, 1985). La
diversité des acteurs en "compétition" explique donc la surreprésentation des enjeux fonciers
dans le Centre-Ouest et le Sud-Ouest ivoirien. Dans ces régions, la perception des enjeux fonciers
varie suivant l’origine des exploitants. Pour les paysans locaux, l’engagement dans les bas-fonds
offre l’opportunité de réaffirmer les droits coutumiers qu’ils ont cédés lors de la mise en place du
front pionnier agricole. Il est en effet aujourd’hui répandu que la cession des parcelles forestières
aux migrants ne leur octroyait pas de fait des droits d’usage exclusifs sur les bas-fonds attenants.
Pour les paysans allochtones et étrangers en revanche, l’extension de la superficie des
exploitations par la reconversion des bas-fonds vise essentiellement à diversifier les productions
et à améliorer le niveau des revenus dans un contexte agro-économique et social de plus en plus
difficile.
2.3- Valoriser enfin les bas-fonds pour s’insérer dans le tissu économique rural
En plus de ses enjeux alimentaires, financiers et fonciers, la reconversion des bas-fonds vise aussi
à garantir des investissements pour les descendants. Pour la plupart des chefs d’exploitations, le
prestige dont bénéficiait l’agriculture d’exportation s’est quelque peu effrité du fait des difficultés
qu’elle rencontre depuis trois décennies. L’avenir agricole pour eux réside dans la valorisation
des espaces restés en marge de l’économie de plantation et notamment dans les bas-fonds et dans
la diversification vivrière. Pour les jeunes sans emploi, les émigrants urbains et les femmes par
ailleurs, l’exploitation des bas-fonds offres de nouvelles opportunités de s’insérer dans le tissu
socio-économique des campagnes où les disponibilités en terres forestières sont de plus en plus
rares et où les possibilités d’activités économiques sont de plus en plus réduites. Ces catégories
sociales et particulièrement les femmes représentent les couches les plus vulnérables en milieu
rural (INS, 2009). Leur vulnérabilité résulte du fait qu’elles se heurtent à d’énormes écueils pour
accéder aux facteurs de production que sont les terres forestières, les intrants agricoles, les
crédits, etc. Réduits à servir de main-d’œuvre agricole, les jeunes sans emploi et les émigrants
urbains par exemple voient dans l’accès aux bas-fonds encore disponibles et leur exploitation,
l’opportunité de s’affranchir de la dépendance économique et résidentielle de leurs parents. Du
côté des femmes en revanche, il s’agit à travers "le travail des bas-fonds" de renforcer
l’autonomie au sein du ménage et de mobiliser du numéraire pour d’autres activités notamment le
commerce. Longtemps ignorés dans les stratégies paysannes, l’exploitation des bas-fonds doit,
devant la crise qui affecte les campagnes forestières ivoiriennes, faire face à des enjeux
nouveaux, notamment ceux de contribuer à la sécurité alimentaire, à la création d’emplois et à la
réduction de la pauvreté. En somme, il s’agit de participer à la redynamisation socio-spatiale du
milieu rural. Cette pluralité d’enjeux et aussi de motivations va conditionner l’accès aux bas-
fonds et les initiatives en faveur de leur mise en valeur.
3. La mise en valeur des bas-fonds comme facteur de mutations porteuses de
recompositions socio-spatiales
Les mutations générées par l’exploitation des bas-fonds sont d’ordre technique, socio-
économique et culturel. Globalement, elles se résument à l’adoption de l’irrigation dans les
systèmes de culture locaux, à la redynamisation de l’économie vivrière, à l’amélioration de la
trésorerie des paysans et au durcissement de l’accès aux bas-fonds.
L’irrigation est un système de culture récent dans les techniques de production existantes. Dans
les campagnes forestières ivoiriennes, l’agriculture vivrière est généralement rythmée par la
pluie. Ce n’est que depuis la fin des années 1980, à la faveur des projets de développement
agricole et aussi face aux difficultés rencontrées dans l’agriculture de plantation du café et du
cacao, que l’irrigation a commencé à être intégrée dans les systèmes de production traditionnels
de la zone forestière.
L’exploitation des bas-fonds a redynamisé l’agriculture vivrière dans les campagnes forestières
ivoiriennes et notamment la culture du riz et des maraîchers et l’aquaculture. Les paysans en
situation de crise de l’agriculture de rentes, de saturation foncière et de dépendance croissante
vis-à-vis du vivrier recherchent dans cette exploitation des solutions nouvelles pour améliorer
leurs disponibilités alimentaires.
Les cultures pratiquées dans les bas-fonds sont destinées à la fois à l’autoconsommation et aux
marchés. La vente se fait sur les marchés locaux et sur ceux des localités environnantes. Pendant
les périodes de fortes productions, les vivriers atteignent même les marchés urbains des autres
localités ivoiriennes, tels que ceux d’Abidjan et de San-Pedro. Les produits issus des bas-fonds
améliorent ainsi de manière substantielle le revenu des exploitants.
Enfin, La conquête des bas-fonds a suscité de profondes mutations dans les pratiques foncières
qui s’y observaient. Ces espaces, qui étaient considérés comme peu valorisants pour un homme
disposant de la forêt, malsains et nuisibles à la virilité, sont depuis le début des années 1990 au
centre des initiatives paysannes d’extension des terres agricoles. L’intérêt marqué pour les bas-
fonds a induit un durcissement de leur accès.
Conclusion
Les espaces ruraux ont connu de véritables mutations depuis un siècle. La mutation est d’abord
démographique, car la population rurale semble continuer un long déclin, bien que ralenti ou
même inversé là où une éventuelle renaissance rurale est perceptible. La mutation est aussi
spatiale. En effet, une nouvelle forme d’expansion urbaine, très éclaté, débouche sur les
campagnes et explique très largement la renaissance rurale. Seule les campagnes les plus
profondes ne sont pas touchées par cette rurbanisation et deviennent peu à peu des réserves de
nature, des greniers d’approvisionnement des espaces métropolisés, avec une pression foncière
accrue principalement dans les pays d’Afrique sub-saharienne. La mutation est également sociale.
La campagne se désagricolise et se tertiarise. Sa structure sociale se rompt et tend à ressembler à
celle des villes. La mutation est enfin paysagère. Les espaces ruraux se banalisent sous l’effet de
la périurbanisation. La croissance de l’offre induit de la spécialisation agricole. Ces mutations
sont plus ou moins profondes selon les pays.
En Côte d’Ivoire, les espaces ruraux ont une propension à la mutation agraire. Les enjeux socio-
économiques et fonciers autour des bas-fonds sont de plus en plus importants face à la saturation
des terres forestières, à l’instabilité des cours des produits agricoles de rentes et à la dépendance
alimentaire. Longtemps restés en marge des pratiques agricoles, les bas-fonds se positionnent
aujourd’hui comme un pilier majeur de l’économie vivrière. De plus en plus les paysans les
exploitent pour s’insérer dans le tissu socio-économique rural et pour rechercher des
compléments alimentaires pour l’autoconsommation et des revenus substantiels pour améliorer
leur trésorerie. Cette articulation de rôles fait du bas-fond un espace multifonctionnel qui répond
à des aspirations bien précises de paysans confinés dans une situation économique et sociale
fragile. Ces initiatives paysannes, parfois soutenues par pouvoirs publics et les agences de
coopération internationale, ont induit de nombreuses mutations agro-économiques et sociales qui
contribuent à la recomposition socio-spatiale des campagnes forestières ivoirienne en crise.
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