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Page [1] Fr. Cyril KIPULU D.

EDL/Cours de Philosophie 6è

PLAN DU COURS

PREMIERE PARTIE : INTRODUCTION GENERALE A LA PHILOSOPHIE


Chapitre I. Les Préliminaires

I.1. Définitions
I.2. Intention philosophique
I.3. Rôle du philosophe et impact de la Philosophie
I.4. Les Présocratiques
I.5. Les Sophistes
Chapitre II. Auteurs et Doctrines Philosophiques

II.0. Préambule
II.1. Socrate
II.2. Platon
II.3. Aristote
II.4. René Descartes
II.5. Emmanuel Kant
II.6. Le Positivisme d’Auguste Comte
II.7. L’Existentialisme
II.7.1. Jean Paul Sartre
II.7.2. Gabriel Marcel
II.8. Le Spiritualisme d’Henry Bergson
II.9. Le Personnalisme d’Emmanuel Mounier
II.10. Aspects philosophiques de la négritude senghorienne
Chapitre III. Rapports entre Philosophie et Science
Chapitre IV. Division de la philosophie

DEUXIEME PARTIE : LA PHILOSOPHIE BANTOUE


Chapitre O. Introduction
Chapitre I. Historique
Chapitre II. Thèmes majeurs

TROISIEME PARTIE : LA LOGIQUE


Chapitre O. Introduction
Chapitre I. La logique formelle (Rappel des notions de la 5è)
Chapitre II. La logique matérielle

QUATRIEME PARTIE : LA PSYCHOLOGIE


Chapitre I. Définition, objet et méthode
Chapitre II. Thèmes majeurs
Page [2] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

PREMIERE PARTIE : INTRODUCTION GENERALE A LA PHILOSOPHIE


Chapitre I. Les Préliminaires
L’entrée dans une nouvelle matière nécessite avant tout de se familiariser avec sa
conception la plus usuelle comme également son objet, son but et sa méthode. Il convient,
dans le cadre de ce cours, non seulement de définir la philosophie, mais aussi dire son objet,
son but et sa méthode, sa subdivision et son impact dans la vie de quiconque se livre à ce
noble domaine de recherche.

Nous nous laisserons aussi guider par les pensées de ceux qui se sont intéressés à la
question de l’origine du monde, des principes premiers et des causes premières tout comme
celles de ceux qui se sont accrochés à la défense de n’importe quelle thèse en rendant fortes
les thèses faibles.
I.1. Définitions

Lorsqu’on jette un regard rétrospectif sur l’histoire de la philosophie, on est frappé par
la multiplicité des savoirs et des systèmes de pensée. Par conséquent, au tant de philosophes,
autant de définitions. Ce qui fait que les philosophes eux-mêmes ne s’accordent pas sur une
définition de leur discipline.

Plutôt que de chercher à trouver une définition qui soit unanime et idéale, nous nous
contenterons d’aborder «3 approches» : étymologique, vulgaire et technique. Celles-ci nous
permettront de situer le terme Philosophie dans son contexte d’origine tout en fixant son sens
étymologique, établir une distinction claire entre son sens vulgaire et son sens propre et, si
nécessaire, formuler une définition de la philosophie et l’expliquer.

I.1.a. Origine et étymologie du mot Philosophie


Le mot philosophie tire ses origines de 2 termes grecs : Philos (amour, désir,
recherche…)provenant du verbe Philein qui signifie aimer, désirer, rechercher… et Sophia qui
veut dire sagesse/savoir. Ce qui nous conduit à définir la philosophie comme étant
l’amourdelasagesse.

L’analyse de cette définition nous révèle lucidement que, par sa définition


étymologique, la philosophie a un sens privatif dans la mesure où elle nie la prétention de
posséder la vérité ou la sagesse. Elle est en perpétuelle recherche de la sagesse ; elle ne la
possède pas.

Jadis, la Grèce antique avait de l’admiration pour des personnes aux comportements
extraordinaires. Ces dernières étaient taxées des « sages » parce qu’elles étaient douées
intellectuellement, se consacraient à connaitre Dieu, à le faire connaitre et découvrir l’origine
de toutes choses. Toutefois, Pythagore de Samos, premier qui aurait proposé cette définition,
fait remarquer que la sagesse convient le mieux à Dieu seul. Ainsi, le sage est celui qui poursuit
la sagesse et non celui qui se contente de la posséder permanemment.
I.1.b. Sens vulgaire

Au sens populaire, la philosophie est conçue comme une « vision du monde ». Définie
ainsi, la philosophie renvoie à une façon particulière de concevoir la vie, de réagir devant les
choses et les événements, de s’interroger sur la place de l’homme dans l’univers et le rôle qu’il
est appelé à y jouer. Cette conception donne lieu à l’affirmation selon laquelle « tout homme
Page [3] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

est philosophe » car, frappé de surprise, d’étonnement, d’admiration et de crainte devant les
merveilles de la nature, les mystères de la vie et de la mort, tout homme s’efforce de donner
sens et signification à tout ce qui l’émerveille ou l’attire.

Il faut cependant noter qu’une vision du monde n’est pas à proprement parler une
philosophie. Ainsi, pour parler correctement, il faut dire « tout homme a sa vision du monde »
en lieu et place d’affirmer que « tout homme est philosophe ».

I.1.c. Sens technique ou strict

Il n’est pas facile de définir de manière stricte la philosophie. La pluralité doctrinale,


avons-nous dit, engendre la pluralité définitionnelle. Les définitions que nous énumérerons
dans cette rubrique ne sont ni les plus correctes ni les plus complètes : elles sont données à
titre indicatif/illustratif pour nous aider à comprendre la quiddité de la philosophie au sens
strict. C’est donc quelques définitions parmi tant d’autres :

 « La philosophie peut se définir non comme la science detout mais comme la


sciencedutout » (Thibaudet). Cette définition se ramène à la définition étymologique. C’est
donc une réflexion sur tout et non une connaissance de tout. Cette réflexion ne prétend pas
tout connaitre mais elle s’approche de la vérité.
 « La philosophie est la réflexion sur l’expérience totale» (RenéleSenne). Cette
définition nous rapproche de l’objet de la philosophie qui est la totalité du réel. Cela revient à
dire que la philosophie ne se cantonne pas sur un aspect, elle est une approche globalisante.
 « La philosophie est la recherche passionnée de la vérité » (KarlJaspers). Il ressort de
cette définition que la réflexion philosophique ne nécessite pas seulement un exercice
intellectuel de grande envergure mais aussi et surtout un amour ou un désir de connaitre.
 « La philosophie est une science certaine qui porte sur les principes premiers et les
causes premières ». A en croire Aristote, le philosophe ne s’arrête pas aux aspects
superficiels ; il va au fond des choses. La vérité qu’il recherche doit être certaine et fondée sur
la raison.
 « La philosophie est l’effort de l’homme pour reprendre le réel de chaque jour en vue
de mieux l’expliciter, le schématiser » (MutuzaKabe). Retenons donc que pour Mutuza Kabe, la
tâche du philosophe n’est pas de déterrer les choses passées, ni de prédire l’avenir. Sa tâche
est d’actualiser les situations, les expériences de sa vie, les drames de son temps dans un
discours rationnel et cohérent.
 « La philosophie est l’ensemble des philosophies historiquement attestées »
(TshiamalengaNtumba). Cette définition nous révèle deux choses : d’une part, il n’y a pas une
mais des philosophies et d’autre part, nul ne peut se dire philosophe, il y a des critères fixés
par les philosophes eux-mêmes.

N.B : La définition de Tshiamalenga Ntumba est corolaire à celle d’André Lalande. En effet,
pour Lalande, dans son Vocabulaire technique et critique de la Philosophie, la philosophie est
définie comme « un ensemble de doctrines philosophiques d’une époque ou d’un pays ». A
l’instar de la philosophie grecque, allemande, chinoise, congolaise…

 « La philosophie est une vision d’ensemble sur tout ce que l’homme connait »
(PaulValery). Pour cet auteur, la philosophie consiste à unifier les connaissances possédées par
l’homme sur Dieu, le monde et lui-même.

Apres avoir abordé les 3 approches définitionnelles du terme « Philosophie », il sied de


reconnaitre que la philosophie n’est pas à confondre avec une manière de vivre caractérisée
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par la distraction, la bizarrerie, le dévergondage, l’ascèse. Elle n’est pas non plus une technique
de comportement ; encore moins une idéologie, même si certaines idéologies se proclament
philosophie particulière et authentique.

De ces négations, il convient de retenir que la philosophie est marquée par un


caractère essentiellement rationnel et ce caractère est justifié par l’usage des termes comme :
recherche, sagesse, savoir, science… La philosophie est explicite. Cela signifie que tout ce qui
est découvert dans la mentalité diffuse n’est pas « philosophie ». Elle est toujours en
recherche d’approfondissement.
D’où, la philosophie peut être entendue comme un effort de réflexion systématique
et rationnelle portant sur la signification globale de l’existence du sujet humain, de Dieu et
du monde qui l’environne.
Cette définition, bien qu’anticipée, pourra être bien saisie à la suite de la tripartite :
but, objet et méthode ; appelée dans le cadre de ce cours « Intention philosophique».

I.2. Intention philosophique

Par « Intention philosophique », il nous faut entendre la tripartite composée du but, de


l’objet et de la méthode de la philosophie.

a. But

La recherche d’un savoir radical et intégral est le but de la philosophie. Ceci revient à
dire que tout homme a le désir de connaitre (Cf. Aristote). Ce désir se manifeste par les
questions qu’il ne cesse de se poser. Par nature, l’homme s’interroge sur les « Pourquoi » et
les « Comment » de tout ce qui l’émerveille.

b. Objet

La philosophie s’occupe de la totalité du réel. C’est-à-dire, l’ensemble de l’expérience


humaine. A la différence des sciences particulières qui s’occupent chacune d’une classe bien
déterminée ou d’un objet précis, la philosophie s’intéresse à tout, à l’universalité. Notons
cependant que le tout philosophique comporte 3 extensions : Dieu, l’Homme et le Monde.

c. Méthode

Contrairement aux sciences qui sont tournées vers des objets précis et qui utilisent la
méthode constructive afin de déterminer la structure de l’homme ou les lois qui régissent la
nature, la philosophie, elle, tournée vers le sujet, utilise la méthode réflexive. C’est dire donc
que la méthode de la philosophie est la réflexion. Cette réflexion est la voie de retour par
laquelle la pensée revient sur des objets déjà pensés ou voulus ; sur le sujet pensant et
voulant. Bref une réflexion profonde et non superficielle : un retour de la pensée sur elle-
même.
I.3. Rôle du philosophe et impact de la Philosophie

Il nous arrive parfois d’entendre dire que la philosophie est moins importante et que
les philosophes sont des personnes qui n’ont pas les deux pieds sur terre. Mais avec Socrate,
Descartes et tant d’autres auteurs, nous pouvons affirmer que la philosophie revêt une
importance non négligeable aussi bien pour la vie individuelle que pour la vie sociale. Le
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philosophe est celui qui veille à ce que la Vérité soit connue, respectée et vécue ; il aide
l’homme et la société à rechercher ce qui est raisonnable et digne d’être vécu.

Voilà pourquoi le philosophe allemand Heidegger a pu dire que « le philosophe est le


médecin de la civilisation ». C’est-à-dire, celui qui soigne non seulement les raisonnements
mais aussi l’agir des hommes pour un épanouissement efficace et durable de la société. Un
philosophe est un penseur qui sait concilier la recherche de la vérité et la vie réelle de l’homme
et de la société. Ainsi, la philosophie se soucie du bien-être et/ou du mieux-être de l’homme et
de la société ; elle entraine les hommes sur le chemin de la vérité et de la responsabilité ; elle
combat les incertitudes et les opinions incontrôlées ; elle développe en l’homme l’esprit
critique et le goût de l’effort dans le discernement. La philosophie plaide en faveur de
l’homme, de son épanouissement, de sa liberté, de sa dignité inaltérable et de ses droits
inaliénables. Elle aide l’homme à apprécier chaque chose à sa juste valeur.

Eu égard à ce qui précède, il convient de retenir qu’au-delà de la multiplicité de ses


rôles, le philosophe est : veilleur des consciences (éducateur), soucieux d’autrui (altruiste,
intersubjectif, juste), courageux (optimiste, héroïque, décisif et serein).

I.4. Les Présocratiques

Avant d’aborder le deuxième chapitre de notre esquisse philosophique, il sied


d’aborder la pensée présocratique. Cela nous permettra de comprendre la révolution
socratique par rapport à ses prédécesseurs.

De par leur préoccupation majeure, les présocratiques ont fait la philosophie


métaphysique. Ils se basaient sur la recherche des principes premiers et des causes premières
des phénomènes de la nature. A cause de leurs recherches tournées vers la nature, du grec
« Physis », ces philosophes sont aussi appelés « philosophes physiciens » ou « physiologues ».
Dans leurs recherches, les physiologues ont découvert 4 éléments à l’origine des choses : l’eau,
le feu, l’air et le nombre. Cette génération, allant du VIIe au Ve Siècle Av. J.C., se classe en
école :

a) L’Ecole de Milet
Elle a pour fondateur Thalès. Selon ce sage, l’origine du monde est à trouver dans
l’eau. Car, d’après la légende grecque, l’univers émane de l’explosion ou de l’éclatement d’un
gros poisson qui, après s’être chauffé grandement par les rayons solaires. Outre Thalès, citons
son disciple Anaximandre qui s’efforce de comprendre les mouvements qui s’entrecroisent
sans cesse dans le monde. Selon lui et contrairement à son maître, l’origine du monde réside
dans les mélangesconfusqu’il appelle « apéiron » ou l’Infini. A la suite de ces deux pionniers,
Anaximène – reconnu comme le disciple authentique de Thalès – affirme que l’air est le
principe de toutes choses. Car, il est en même temps « âme » et « matière ».

b) L’Ecole pythagoricienne

Elle fut fondée par Pythagore de Samos (-570 à -490). Pour le fondateur de cette école,
en rapport avec sa formation influencée par les domaines mathématiques, le monde est fruit
de la cohabitation de plusieurs nombres car, dit-il, « tout est nombre ». Ainsi, pour le leader du
concept « philosophie », la réalité primordiale est le nombre.
c) L’Ecole d’Ephèse
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Elle a pour fondateur Héraclite. Celui-ci, par sa théorie du devenir, estime que « Tout
coule, tout s’écoule et rien ne demeure » (Panta rhei). Pour lui, tout est mouvement, tout se
transforme car le feu est le principe de toute chose.

d) L’Ecole d’Elée

Elle a pour représentant Parménide. S’opposant à Héraclite d’Ephèse qui soutenait la


loi du devenir (changement), Parménide d’Elée soutient que tout est statique, le mouvement
n’est qu’apparent : « L’être est, le non-être n’est pas ».

e) Les pluralistes

Cette école comprend les derniers philosophes présocratiques pour qui le premier
principe devient multiple. Pour Empédocle, tentant de réconcilier Héraclite et Parménide dans
leurs thèses respectivement contradictoires, il y a 4 éléments qui sont à la base de toute
chose : l’eau, la terre, l’air et le feu. D’après lui, « l’être est mais en miettes ». Toute chose a
un début et une fin. En dehors d’Empédocle, citons Démocritepour quiles miettes
indestructibles d’Empédocle sont appelées « atomes ». Et Anaxagore qui, synthétisant la
tétrade d’Empédocle, parle du « Nous » : Intelligence directrice et organisatrice du monde.

I.5. Les Sophistes

Sont appelés sophistes, les philosophes qui ont émergé vers le Ve Siècle Av. J.C. Ils sont
à la base d’une crise en philosophie. Le Ve siècle est considéré, grâce à eux, comme un siècle
de fermentation intellectuelle. Cette crise s’explique par le changement de l’orientation de la
philosophie. La notion de l’être et de la vérité ne sont plus à chercher dans la nature. La
philosophie qui était métaphysico-cosmologique devient anthropocentriste. Par conséquent,
l’homme devient le centre d’intérêt de toute entreprise philosophique. La connaissance de
l’autre devient prioritaire. Car, pour convaincre, il faut connaitre son interlocuteur. Aussi, ont
institués l’esprit critique dans l’Agora (lieu public) et la démocratie.

Voulant à tout prix convaincre, même par des moyens mesquins ou avares, les
sophistes ont accordé au langage une primauté sur tous les domaines philosophiques, eux-
mêmes étant des rhéteurs (bon parleurs au discours persuasifs, démagogiques et
paralogiques). Toutefois, dans leur prétention de tout savoir et de tout défendre, les sophistes
ont fait naitre un certains relativisme éthico-moral : la manipulation de l’homme sans tenir
compte de sa valeur ni de son éminente dignité ; avec eux, il y a primat du discours sur
l’homme et la vérité. Du coup, leurs enseignements qui, autrefois, étaient gratuits, deviennent
coûteux (ils vendaient cher leurs enseignements).
Signalons en passant qu’un sophisme est un raisonnement ou une argumentation qui
n’est logique ou vrai qu’en apparence, mais son contenu n’a pour finalité que tromper son
interlocuteur. Ainsi, pour les protagonistes ou les tenants de cette école, le Vrai se confond
avec la Réussite ou le Succès.
On compte parmi les sophistes : Protagoras d’Abdère, un grand grammairien et
législateur qui, prônant le relativisme épistémique, soutenait que « L’homme est la mesure de
toute chose » et la vérité ne dépend que de l’homme ; Bordas qui s’occupait de la science du
langage et Gorgias qui était rhétoricien. Pour ce dernier, il n’y a rien. L’Un n’existe pas, s’il
existait, il serait inconnaissable et s’il était connaissable, il serait incommunicable.
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Avec l’influence négative de la sophistique et de la rhétorique de ces derniers, Socrate


ferme la porte à ce discours pour jeter le fondement d’une morale rationnelle et rompre non
seulement avec la démagogie des sophistes mais aussi le dogmatisme des physiciens. Ainsi,
pour Socrate, la philosophie n’est plus l’étude de l’univers mais la science de l’homme et de
son bonheur.

Chapitre II. Auteurs et Doctrines philosophiques


II.0. Préambule
La maitrise de la philosophie passe par la maitrise des auteurs. « On ne peut
comprendre la philosophie que par son histoire » affirmait André Vergez et Dénis Huisman.
Ainsi pour la comprendre, nous procéderons par une approche chronologique ; commençant
par les auteurs de l’antiquité, passant par ceuxdu Moyen-âge et du Temps moderne pour finir
aux auteurs de l’Epoque contemporaine.

II.1. SOCRATE

II.1.1. VIE ET ŒUVRES


Socrate et un citoyen d’Athènes, né en 470 Av. J.C. et mort en 399 Av. J.C. Il est fils de
Sophronisque (Sophroniskos) qui était sculpteur et de Phénarète, sage-femme. Il avait appris
et exerce le métier de sculpteur qui était habituel à sa famille. Mais il renonça très tôt à ce
métier pour s’adonner à l’enseignement, comme les sophistes de son temps. Epoux de
Xanthippe, Socrate eu « enfants dont l’un s’appelait Lamproclès.
Un jour, voulant trouver une réponse à la question de savoir s’il y avait un homme plus sage
que Socrate, son ami Cherephon se rendit à Delphes et consulta l’Oracle. La maitresse d’Oracle
répondit qu’il n’en y avait point. Mais Socrate s’en étonnant : « Je ne sais rien du plus que les
autres hommes. Bien de gens croient savoir quelque chose alors qu’ils ne savent rien. Moi du
moins, je sais que je ne sais rien ». «Tout ce que je sais, ce que je sais que je ne sais rien »
disait-il en substance.

Le tournant décisif de sa vie provient surtout du métier de sa mère dont il a subit une influence
positive. De par son éducation, Socrate fut un homme caractérisé par le gout d’hospitalité, la
pratique de la justice, le respect de la dignité de la personne humaine et le sens de
discernement. Mais les raisons majeures qui le poussent à philosopher sont : 1° Contribuer
remarquablement à la conversion (réforme) morale de ses concitoyens1. 2° Enseigner la
sagesse aux autres ; ceux qui croyaient qu’il était « le plus sage de tous les hommes »2. 3°
s’engager à combattre la philosophie sophistique en prônant la Vérité, c’est-à-dire le Vrai
Bien3 et le Vrai Bonheur de l’homme.

Pour remplir cette triple mission, Socrate se fait péripatéticien, interrogeant et stimulant la
réflexion personnelle.il prêcha sans le moindre salaire un enseignement basé sur l’autonomie

1
Impulsion datant de 432.
2
Cf. constat de Cherephon à Delphes.
3
Le Vrai Bien socratique s’oppose à l’Arrivisme sophistique selon lequel le Vrai Bien se confond avec la
réussite.
Page [8] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

du sujet, le retour en soi et le détachement de l’Etat4. Son enseignement suscita un grand


engouement et du succès surtout auprès de la jeunesse. Engouement qui a déplu aux autorités
qui l’arrêtèrent, l’accusant arbitrairement d’avoir corrompu la jeunesse (I) ; méconnu les dieux
de la cité (II) et introduit des divinités étrangères ou nouveaux dieux à Athènes (III).

La vraie raison fut, cependant, l’antipathie des autorités qui craignaient le voir renverser les
mœurs et les traditions familiales, politiques et religieuses. Il sera condamné à mort, boira
héroïquement de la cigüe (poison) et mourra en discutant avec ses disciples sur l’immortalité
de l’âme. Ces derniers pourtant navrés de voir leur maitre mourir5.

Socrate n’a laissé aucun écrit. Tout ce que nous savons de lui nous provient de ses
disciples. Surtout PLATON dans Apologie de Socrate, Cripton et Phédon et XENOPHON dans Les
mémorables.

II.1.2. PENSEE
II.1.2.1. REVOLUTION SOCRATIQUE ET DESSEIN PHILOSOPHIQUE
D’aucuns ne l’ignorent, la recherche des causes fondamentales des phénomènes de la
nature était au centre de l’activité philosophique des présocratiques. Nous savons aussi que le
bonheur de l’homme était la préoccupation majeure de la philosophie sophistique. Avec,
contrairement à ceux-ci, c’est l’homme, en tant qu’esprit qui est au centre de son entreprise
philosophique. Voilà pourquoi il invite la pensée douée de sagesse à une conversion, à un
nettoyage systématique, à se détourner du monde pour se retourner à sa conscience afin
d’acquérir le Vrai bonheur.

Il faut aussi retenir que Socrate a inauguré la liberté de l’esprit et critiqué les préjugés
de son temps. Son enseignement a donné naissance à la philosophie proprement dite en lui
frayant un chemin nouveau : la réflexion.

II.1.2.2. METHODE SOCRATIQUE

La méthode socratique se présente comme une dialectique à deux temps. Elle


est essentiellement interrogative par le fait qu’elle se fonde sur des questions Socrate
pose à ses interlocuteurs. Ellecomprenddeux moments : l’ironie et la maïeutique.

a) L’ironie ou étape négative/destructive


C’est un dialogue interrogateur qui consiste à détruire le faux savoir ou savoir apparent
qui cache l’ignorance. Le philosophe se présente lui-même comme un ignorant qui veut
apprendre. Il s‘acharne à débarrasser l’esprit ignorant du faux savoir, des opinions non
critiqués qui l’encombre, le bouche et empêche la recherche du Vrai. Socrate veut amener
l’homme à connaitre ses limites et son ignorance. C’est pourquoi l’ironie est aussi appelée
dialectique critique.

b) La maïeutique ou étape positive/constructive

4
L’Etat est désormais tributaire de l’effort personnel de ses membres. Chaque individu est appelé à être
contribuable de l’épanouissement de sa société.
5
Un éventuel exil serait proposé à Socrate par ses disciples. Mais l’athénien refusa pour faire preuve
d’héroïsme, de cohérence à sa philosophie et servir ainsi de modèle pour les générations futures.
Page [9] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

C’est un dialogue interrogateur qui permet d’accoucher la vérité. La référence est faite
ici au métier de sa mère. Tout comme l’accoucheuse qui n’apporte pas le bébé mais aide sa
mère à le mettre au monde, ainsi Socrate n’apporte pas du dehors la science mais l’esprit de
ses interlocuteurs à rendre explicite la vérité qui est contenue en eux de manière implicite.
C’est dire que, par la maïeutique, Socrate fait découvrir à ses interlocuteurs et par eux-mêmes
le savoir qu’ils possèdent sans savoir.
La maïeutique signifie art d’accouchement. Par elle, Socrate amène ses interlocuteurs à
la réflexion. C’est pourquoi il n’y a aucun doute d’affirmer que Socrate n’enseigne rien, il fait
réfléchir. Cette deuxième étape de la méthode socratique est aussi appelée réflexive.

II.1.2.3. LA VERTU OU SCIENCE DU BIEN


Du temps de Socrate, la délinquance morale battait son plein. Pour cette raison,
Socrate s’est assigné la mission de travailler en vue de la conversion morale de ses
concitoyens. Il est cependant persuade que tout homme possède en lui un savoir inné des
notions morales mais qu’il ignore. Ceci montre l’opportunité de sa méthode qui,
simultanément, critique l’ignorance (ironie) et accouche la vérité (maïeutique).

L’idéal pour l’athénien reste le Bien. Socrate est convaincu qu’une fois que l’homme a
découvert le Bien, il le fera nécessairement. Car, pense-t-il, comme il est impossible de ne pas
faire ce qui est juste sans le connaitre, il est de la même manière impossible de ne pas le faire
quand on le connait. D’où la célèbre formule qui résume sa doctrine de la vertu : « Nul n’est
mauvais/méchant volontairement, il suffit de connaitre le bien pour le faire ».

Fort de ces considérations, Socrate conclue que la vertu est la science du Bien.
Autrement dit, il suffit de connaitre le bien pour le faire ; le mal résulte de l’ignorance du Bien.
Ce qui rend la philosophie socratique une morale rationnelle, une sagesse qui aide à connaitre
le Bien et le faire. D’où le nom d’Intellectualisme moral attribué à cette philosophie. Enfin,
vertu et science du Bien sont aux yeux de l’athénien uneet même chose (paradoxe socratique).

II.1.3. CONCLUSION
a) Mérites de Socrate
A Socrate, nous reconnaissons les mérites d’avoir :
-Sorti l’humanité de sa torpeur mystique pour la placer sur la voie de la réflexion rationnelle et
critique ;
-Mis l’homme au centre de tout eninaugurant l’idée de personnalité morale autonome,
responsabilité, droits de l’homme, liberté, tolérance… Ce qui fait de lui le premier martyr d’une
pensée critique, libre et responsable.
-incité une sagesse toute personnelle ou le comportement éthique. C’est-à-dire que le
comportement humain n’est plus téléguidé ou régit par des contraintes extérieurs (tabous,
dieux, ancêtres) mais il se base sur la voie intérieure de la conscience, sur le discernement
éclairé par la rationalité ou raison.

b) Faiblesses de Socrate
-Par son intellectualisme moral, Socrate a exagéré le rôle de l’intelligence en négligeant la
liberté et la volonté : il a oublié que l’homme peut sciemment commettre le mal (sens du
péché).
Page [10] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

-Socrate a aussi failli par le fait qu’il n’a pas écrit. Sa doctrine nous est parvenue via les
interprétations de ses disciples.

II.2. PLATON
II.2.1. VIE
De son vrai nom Aristocrates, dit Platon à cause de ses larges épaules/vaste carrure ; il
est né à Athènes en 427 A.C.N. et y est mort en 348. Séduit par le merveilleux art par lequel
Socrate accouchait la Vérité, Platon se fait son disciple. Après la condamnation de son maitre,
Platon quitte Athènes et profite d’une douzaine d’années consacrées aux voyages
d’apprentissage des doctrines philosophiques les plus en vogue dont le pythagorisme.

Revenu à Athènes, il fonde en 387 la première école de Philosophie dénommée


Académie. Elle est ainsi nommée parce que les élèves suivaient les cours dans l’enceinte du
jardin d’Académos, un héros de la mythologie grecque. Outre la philosophie, on y enseignait
les mathématiques et la rhétorique.

II.2.2.OEUVRES
Les œuvres de Platon sont exposés sous forme de dialogue dont le principal
interlocuteur est Socrate, son maitre. Elles sont communément appelés « Dialogues ». Au-delà
de leur multiplicité, nous citons :

-L’Apologie de Socrate : récit du procès et de la condamnation (mort) de Socrate.


-LaRépublique ou La Justice consacrée à l’étude d’une cité idéale où règne la justice. Cette
œuvre se veut une réaction face à l’injustice vécue à Athènes, dont son maitre est victime.
-LeBanquet qui traite de l’amour
-LeMenon : œuvre dans laquelle Platon parle de la vertu (doctrine de son maitre)
-LePhédon : sur l’immortalité de l’âme
-LePhèdre : sur le beau.

II.2.3. DOCTRINE
Choqué par les injustices et la dégradation morale de sa société, perturbé par la
condamnation injuste et scandaleuse de son maitre, Platon est convaincu que ce monde si
imparfait ne doit pas être le véritable monde. Il projette un monde véritable, qualifié de
« Monde Intelligible » ou « Monde des Idées ». Delà même le sens de sa doctrine : « Idéalisme
dualiste »6.

II.2.3. 1. L’Idéalisme platonicien


La doctrine platonicienne est ainsi qualifiée par sa promotion des Idées et sa division
de deux mondes : le Monde Intelligible et le monde Sensible.

a) Le monde sensible (M.S)

6
Platon a illustré ce dualisme par l’Allégorie de la caverne. Ainsi idéalisme platonicien équivaut à la
théorie des idées.
Page [11] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

C’est un monde fait d’apparence, d’illusion, de corruption, d’injustice, d’immoralité…


C’est le monde des corps et il est le seul que connaissent nos sens. Il est changeant, passager
et contradictoire ; il est fait des reflets ou copies de la vraie réalité. Ceux qui s’y limitent
ressemblent aux prisonniers enchaines dans une caverne qui prendraient les ombres de ceux
qui marchent à l’extérieur pour des réalités7.

b) Le Monde Intelligible (M.I)

C’est le vrai monde où se trouvent les idées ; c’est-à-dire les essences immuables et
universelles des choses. Ce monde est situé au-dessus du M.S ; il est invisible aux yeux du
corps. Le corps étant prison de l’âme (soma=sema : corps=tombeau). Seul l’œil de l’âme peut
voir le M.I. Il est permanent, immuable, éternel. Si donc on voit des hommes qui se
ressemblent, c’est parce qu’ils sont tous copies d’un modèle immuable qui est l’homme,
essence ou idée d’homme.

II.2.3. 2. Autres parties de sa doctrine


En dehors de sa théorie des idées, la doctrine platonicienne s’étale sur :

a) La méthode : Dialectique

S’inspirant de son maitre, Platon procède par la dialectique du type ascensionnel. Elle
consiste, pour l’esprit, à s’élever du M.S. vers le monde véritable, à savoir le M.I. L’élévation du
philosophe doit se faire par degré : commençant par des simples apparences aux objets ; puis
des objets aux idées abstraites, comme les idées géométriques ; et, enfin, des idées
géométriques aux idées véritables qui sont des êtres aussi réels qu’existant en dehors de notre
esprit, dans un monde invisible.
b) La théorie de la réminiscence

Pour Platon, nous avons vécu dans le M.I. avant notre « incarnation » dans le corps
actuel (que nous possédons). Nous y avons contemplé face à face les idées dans leur pureté et
avons gardé de cette vision, non pas une mémoire claire mais un souvenir. Tout ce que nous
découvrons n’est pas une invention mais le souvenir de ce que nous avons contemplé (la
réminiscence).

c) La théorie du dualisme anthropologique

Selon Platon, tout homme est composé de deux parties distinctes et indépendantes
l’une de l’autre : l’âme et le corps. L’âme connait le monde véritable et constitue l’être profond
de tout humain alors que le corps n’est que prison ou carapace matérielle de l’âme. Il
l’empêche de transcender le M.S. C’est l’âme seule qui peut contempler l’Idée du Bien ou le
Bien Suprême.

d) La théorie de l’amour
Dans le langage platonicien, l’amour est l’attrait que nous ressentons pour le M.I ; c’est
l’attrait de l’idéal. Tout comme l’intelligence, l’amour est d’abord lié à la beauté des corps ;
puis des âmes ; enfin à celle dite idéale. Ainsi, l’ « amour platonique » est au sens laconique la
« contemplation idéalisante ».

7
Cf. Allégorie/mythe de la caverne, dans La République.
Page [12] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

e) La morale platonicienne

Tout comme Socrate, Platon repose sa morale sur la vertu, considérée comme Bien
Suprême. La vertu consiste en une contemplation du monde véritable, incorruptible ; un
dépassement du reflet au Bien ou Idée Suprême. En dessous de cette vertu quasi divine, il y a
une vertu purement humaine : la Justice. Celle-ci consiste à harmoniser intérieurement l’âme.
Elle se subdivise en : la tempérance(justice de la sensibilité), le courage (justice de la
volonté/cœur) et la sagesse(justice de l’esprit). De ces 3 types de justice découlent
subséquemment 3 classes sociales : les artisans (tempérance), les militaires (le courage) et les
chefs, les magistrats, les philosophes (la sagesse).

II.2.4. COMPARAISON ENTRE SOCRATE ET PLATON


Platon est resté fidèle à son maitre. Il a même enrichit sa pensée en la dépassant.

Ressemblance

- Tous deux sont contre la dépravation des mœurs et l’attachement au monde matériel.
Ils invitent l’humanité à rechercher perpétuellement la Vertu (Socrate) et la Véritable vie dans
le Monde Intelligible (Platon) ;
- Ils sont convaincus de la présence en l’homme des notions morales capables de l’aider
à tendre vers la vie véritable ;
- Tous deux initient à la réflexion critique en vue d’une connaissance véritable.

Dissemblance

- Pour Socrate, la vertu est la connaissance et la pratique du « Bien » tandis que pour
Platon, elle réside dans la contemplation de l’Idée du bien (Idée Suprême) ;
- La philosophie de Socrate est une science pratique (morale rationnelle) mais celle de
Platon est une véritable doctrine intellectuelle (métaphysique).

II.2.5. CONCLUSION
Si Socrate a mis fin à la pensée mythique, Platon la conduit à la contemplation du Bien
et du Beau par une réflexion hautement engagée. Il invite l’humanité à se débarrasser de son
enveloppe périssable et corruptible qu’est le corps afin de s’attacher à l’âme et contempler
l’Idée Suprême. Platon a aussi une forte influence sur le christianisme par l’appropriation de sa
doctrine par Saint Augustin. Toutefois, on reproche à Platon son admiration
exacerbée/exagérée du M.I. qui parait eschatologique, au détriment du M.S.
Page [13] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

II.3. ARISTOTE

II.3.1. VIE ET ŒUVRES


Aristote est né en 384 à Stagire (Macédoine). Il est fils d’un célèbre médecin de la cour
du roi Philippe. D’un esprit encyclopédique, Aristote a marqué tous les domaines du savoir et
c’est lui qui a constitué le grand laboratoire de l’antiquité grecque. Ancien précepteur
d’Alexandre le grand, Aristote fut aussi le disciple estimé de Platon. Ce dernier le surnomma
« le liseur » ou « la pensée ».

Quelques années plus tard, tandis que Xénocrate succède à Platon à la tête de
l’Académie, Aristote fonde son école personnelle qu’il appelle « Lycée » parce qu’elle était
toute proche du temple d’Apollon Lycien. Tout en marchant sous les ombrages, Aristote faisait
au lycée deux types de cours : des coursésotériques (le matin) pour les initiés et des
coursexotériques (après-midi) pour un auditoire plus vaste.

Par sa méthodologie de transmission, Aristote a fait que ses disciples soient appelés
péripatéticiens ou promeneurs. Les dialogues tirés des cours publics sont perdus. Il ne reste
d’Aristote que les matériaux des cours exotériques : leçons bien préparées, notes prises par les
disciples. Ce sont des brouillons géniaux qui constituent l’œuvre même du stagirite.

Aristote est d’une plume féconde, il est auteur d’une légion d’ouvrages dont :

- L’Organon ou Outil.
- La Métaphysique
- La physique
- L’Ethique à Nicomaque

Les dernières années d’Aristote sont assombries par les rivalités politiques. Il s’exila
dans l’île d’Eubée où il mourut en 322.

II.3.2. PENSEE
Ladoctrine aristotélicienne est radicalement opposée à celle de son maitre. Contre
l’idéalisme platonicien, il défend le naturalisme. Pour lui et selon lui, c’est dans la nature et
non dans le monde des idées qu’il convient de re-chercher les conditions de la Vérité. Aristote
commet ainsi un « parricide8 ». Car, dit-il, « on peut avoir de l’affection pour ses amis et la
Vérité. Mais la moralité consiste à donner la préférence à la vérité ». Ce qu’un vieil adage
exprime ainsi : « amicus Plato sed magis amica veritato ».

8
Anéantissement par un disciple de la doctrine de son maitre.
Page [14] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

Aristote a élaboré plusieurs théories ayant interpelés d’énormes savants. Parmi ces
théories, citons : l’acte et la puissance, les quatre causes (matérielle, formelle ; efficiente et
finale), la fortune et le hasard, le temps, la vertu, le bonheur et la contemplation (éthique).

II.3.3. CONCLUSION
C’est au XIIe Siècle que l’occident chrétien devait reprendre contact avec la
philosophie d’Aristote. On ne le connait d’abord qu’à travers les traditions et les commentaires
des philosophes arabes dont Averroès est de cette époque le plus célèbre. Mais le mouvement
aristotélicien devient de plus en plus puissant. Il inquiète d’abord l’Eglise mais, au XIIIe Siècle,
Saint Thomas d’Aquin réussit à faire dans sa Somme théologique une synthèse grandiose du
naturalisme aristotélicien et de la foi chrétienne. Par la suite, la pensée d’Aristote tend à
dégénérer en une scolastique dogmatique contre la quelle réagissent les humanistes de la
renaissance et Descartes. Cependant, les idées du stagirite, les termes mêmes dont il se sert
demeurent présents dans notre pensée logique, dans nos systèmes métaphysiques. Il est sans
doute de tous les philosophes celui dont l’influence apparait la plus profonde et la plus
prolongée.

II.4. DESCARTES

II.4.1. INDICATIONS BIO-BIBLIOGRAPHIQUES

René Descartes est un philosophe français de l’époque moderne, né le 31 mars 1596 à


la Haye de l’union de Joachim Descartes (conseiller au parlement de Bretagne 9) et de Jeanne
Brochard. Une année après sa naissance, le 13 Mai 1597, il perd sa mère et fut élevé par une
nourrice, sa grand-mère et son père. Il manifeste très tôt une vive curiosité intellectuelle. Ne
cessant de poser des questions, il est surnommé « mon petit philosophe » par son père. A 8
ans, il est inscrit au collège Jésuite de la Flèche où il apprend la philosophie, les mathématiques
et la physique. Malgré l’admiration de ses maîtres, Descartes se montra déçu de
l’enseignement reçu au collège. Car, estime-t-il, la philosophie scolastique apprise chez les
Jésuites n’aboutit à aucune vérité indubitable ou indiscutable. Pour lui, seules les
mathématiques démontrent ce qu’elles affirment. C’est pourquoi, déçu de l’école, il se livra à
la recherche de la connaissance via l’expérience de la vie, ce qu’il désigne lui-même par le
« grand livre du monde » et la réflexion personnelle.
En 1616 (le 09 et le 10 Nov.), il passera un baccalauréat en philosophie et une licence
en droit. Deux ans après, il s’engagea dans l’armée. En guerre, Descartes se montre plus
spectateur qu’acteur. Ainsi, la guerre devient une de ses expériences importantes. En 1619,
dans la nuit du 10 au 11 Nov., « plein d’enthousiasme », Descartes fait trois rêves successifs
lors desquels il conçoit les fondements d’une nouvelle science ou d’une science admirable.
D’un esprit encyclopédique, Descartes a laissé des écrits dans plusieurs domaines :
physique, Géométrie, mécanique, logique, morale… En 1628, il rédige son premier ouvrage :

9
Région administrative française.
Page [15] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

Règles pour la direction de l’esprit (écrit en latin sous le titre Regulae ad directionem ingenii).
En 1637, il publie le Discours de la méthode suivi de la Dioptrique, les Météores et la
Géométrie. Le Discours de la méthode qui est son chef-d’œuvre est sa première œuvre écrite
en français. Le titre intégral est Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et
chercher la vérité dans les sciences. En dehors de ces deux premiers écrits, on répertorie les
Méditations métaphysiques (1641), les Principes de la philosophie (1644) et les passions de
l’âme (1649).
Invité à Stockholm (Suède) pour y assurer des cours à la reine Christine, Descartes
meurt de pneumonie et/ou congestion le 09 Février 1650.

II.4.2. PENSEES ET SES ARTICULATIONS


II.4.2.1. Le problème de la certitude

Descartes pose le problème de la certitude dans la connaissance : Comment peut-on


arriver à la vérité dans notre savoir ? L’homme connait-il ? Comment faut-il comprendre la
vérité ? Descartes a constaté que toutes les connaissances philosophiques des anciens 10
inspiraient le doute, une remise en question. Malgré son caractère très étendu, le doute
cartésien n’a rien de fantaisiste. Ce n’est pas non plus le doute sceptique (du scepticisme ou
pyrrhonisme fondé par le philosophe grec Pyrrhon au IVe – IIIe siècle A.C.N.), qui stipule que
l’homme est dans l’impossibilité d’atteindre toute la vérité. Chez Descartes, le doute est une
méthode, un moyen pour accéder à la vérité indubitable, indiscutable. C’est pourquoi on
l’appelle doute méthodique. Il est provisoire, volontaire, systématique, universel…

II.4.2.2. Le doute méthodique


Descartes pose le doute méthodique comme point de départ de la recherche de la
vérité dans la connaissance. On le qualifie de méthodique dans la mesure où il privilégie la
« vérification » de toute connaissance. Le doute est donc le moyen ou la voie pour découvrir la
vérité fondamentale. Mettre tout en doute, ne retenir que l’indubitable (le vrai qui ne peut
être remis en doute). Le doute montre les raisons qui font que l’on puisse douter non
seulement des choses sensibles, mais aussi des équations mathématiques parce qu’ »un malin
génie, comme le dit Descartes, peut user de toute sa puissance pour me tromper dans les
choses que je crois les mieux connaitre ». Il propose que l’on doute de tout : les sens, les
opinions, l’imagination et la pensée qui peuvent parfois se tromper. Les opinions personnelles
nécessitent aussi un doute. Ainsi, à toute connaissance, Descartes suspend provisoirement son
adhésion pour s’efforcer de trouver des preuves irréfutables et solides. Le principe du doute
consiste à rejeter comme absolument faux tout en quoi il perçoit le moindre doute. A la fin du
doute, après vérification, c’est la « certitude » la plus absolue, en tant qu’elle est impliquée par
le doute lui-même. C’est pourquoi la première certitude est qu’il se découvre : « je pense donc
je suis » ou « cogito ergo sum ».

II.4.2.3. La vérité fondamentale ou première certitude

Pendant qu’il doute de tout, Descartes s’aperçoit qu’il y a au moins une chose dont on
ne peut douter : c’est l’existence de celui qui emploie le doute comme méthode ou comme
moyen pour atteindre la vérité. Aussi, pose-t-il le « je pense donc je suis » ou le « cogito ergo
sum » comme première certitude ou vérité fondamentale. L’existence du sujet « pensant » ou

10
Allusion faite ici aux enseignements du collège jésuite.
Page [16] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

« doutant » est une vérité indubitable, donc une évidence. L’affirmation cartésienne n’est pas
fruit d’une quelconque déduction. Que le « donc » ne nous fasse pas pensé à un raisonnement
syllogistique. Elle est bel et bien fruit d’une intuition profonde. Car, on ne peut penser sans
exister ; celui qui pense/doute existe indubitablement, indiscutablement. Donc, la conscience
de soi est le fondement à partir duquel Descartes peut construire d’un seul tenant toute sa
philosophie.

II.4.2.4. Le critère suprême de vérité : l’idée claire et distincte


Ayant découvert la première certitude11, Descartes considère que l’idée claire et
distincte est vraie et ne peut être remis en doute. Ce critère est ainsi formulé : « Tout ce que
nous concevons fort clairement et fort distinctement est vrai ». Ainsi, dans le je pense donc je
suis, l’évidence est que je conçois clairement et distinctement que pour penser il faut être.
C’est dire brièvement que l’idée claire et distincte demeure le centre autour duquel gravitent
toutes les cogitations de la philosophie cartésienne.

II.4.2.5. La véracité de Dieu

Descartes révèle que parmi toutes les idées claires et distinctes présentes dans
l’homme, il y en a une tout à fait extraordinaire : l’Idée de Perfection et d’Infini. Comme toutes
les idées claires et distinctes, celle-ci est innée. Puisque l’homme est un être imparfait, l’Idée
de Perfection ne peut donc venir de lui-même. Un être parfait, supérieur à l’homme, l’aurait
mise en lui avant sa naissance. Cet être est même auteur de son être. Et cet être ne peut être
que Dieu. En plus, comme Dieu, Etre parfait, ne peut ni être tromper, ni se tromper, ni nous
tromper, toutes les idées claires et distinctes qu’il a mises en nous sont garanties par sa
véracité et sont, par conséquent, vraies.

II.4.2.6. Le dualisme substantiel cartésien

Le chef de file des rationalistes distingue deux entités séparées : l’âme et le corps.
L’âme est la substance pensante ou la pensée et le corps est la substance étendue ou
l’étendue. L’âme et le corps forment deux mondes séparés, diamétralement opposés, de
nature différente. L’âme est le siège des pensées, alors que le corps est une machine comme
cette montre que l’on peut réparer lorsqu’elle se détraque12.

II.4.3. LA METHODE CARTESIENNE

Le problème qui a suscité l’impulsion de la philosophie cartésienne n’est pas


simplement doctrinal mais aussi méthodologique. Au départ, Descartes avait de l’estime à la
méthode des mathématiques à cause de la certitude et de l’évidence de sa raison. Peu après, il
s’est rendu compte qu’en dépit de sa rigueur, la méthode mathématique n’a jamais pu être
appliquée à d’autres domaines. C’est pourquoi, définissant la méthode comme « un ensemble
de règles certaines et faciles, par l’observation exacte, desquelles on sera certain de ne
prendre jamais le faux pour le vrai… », Descartes imagine une méthode susceptible de
s’appliquer à tous les domaines et qui sera appelée « Méthode Universelle ». Laquelle
méthode comporte 4 règles/étapes.

II.4.3.1. L’évidence

11
L’existence indiscutable du sujet pensant.
12
Cette illustration cartésienne inaugure tacitement la médecine moderne.
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Est appelée évidence, une idée qui est claire et distincte ; c’est-à-dire ce qui résiste à
l’épreuve du doute. Pour atteindre l’évidence, il faut notamment éviter soigneusement la
précipitation et la prévention. Car, estime Descartes, il ne faut rien admettre qui ne soit
absolument évident, sans penser au moindre doute. Cette règle insinue le rôle de l’instruction
intellectuelle dans la philosophie cartésienne.

II.4.3.2. L’analyse
Elle veut que chaque problème soit divisé en autant de parties qu’il serait plus facile et
plus aisé d’étudier et de mieux comprendre. Autrement dit, l’analyse est une décomposition
d’un tout en ses éléments constitutifs.

II.4.3.3. La synthèse
Elle veut que nos pensées soient conduites en ordre, en étudiant les parties divisées
(dans l’analyse) des plus faciles aux plus difficiles, des plus simples aux plus complexes. Il s’agit
ainsi d’avoir une vue synthétique ou globale et chercher les liens entre les différentes parties.
C’est construire un tout partant des éléments les plus simples pour terminer par ceux qui sont
complexes.

II.4.3.4. Le dénombrement
Autrement appelé la règle de numération, le dénombrementest une étape de
vérification pour s’assurer que rien n’a été omis aussi bien dans l’analyse que dans la synthèse.
C’est faire un inventaire total de tous les éléments.

Cette méthode cartésienne deviendra célèbre dans les siècles ultérieurs parce qu’elle
représentait un manifeste du libre examen et du rationalisme. Notons cependant que par
« libre examen » Descartes affirme que sa méthode promeut l’indépendance ou la liberté de la
raison et le rejet de toute forme d’autorité. Et par « rationalisme », il faut entendre tout le
système philosophique de Descartes. Système d’après lequel nous arrivons à l’évidence par la
raison et non par les sens ni l’expérience.

II.4.4. CONCLUSION
II.4.4.1. Importance de Descartes

Descartes a posé le problème critique dans toutes ses dimensions. Opposé à la


médiocrité intellectuelle, il a mis en exergue la réflexion critique et la culture du jugement
pour rechercher passionnément et atteindre la vérité ;
Génie, mathématicien, il est le fondateur de la géométrie analytique (qui permet de
résoudre par l’algèbre des problèmes géométriques) et a jeté les bases, c’est-à-dire posé les
règles d’une recherche scientifique crédible et rigoureuse ;
En posant avec rigueur, avant tout le monde, le problème de la valeur de la
connaissance, il a fait que sa philosophie soit considérée comme la première synthèse de la vie
intellectuelle à l’époque moderne, véritable révolution de la pensée qui met fin à tous les
dogmatismes (à la base du discrédit d’Aristote : « Aristote a dit/magister dixit/le maitre a
dit »). Voilà ce qui a fait de lui le Père de la philosophie moderne.

II.4.4.2. Faiblesses de Descartes


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1. L’hypothèse du mauvais génie. Prise en considération, elle rend toute la vérité


impossible, car le mauvais génie peut même nous tromper sur notre propre existence. S’il faut
donc tenir compte de la véracité de cette hypothèse, tout s’écroulera. Par conséquent, le
« cogito ergo sum » ne sera plus la vérité fondamentale. Dieu ne sera pas non plus le garant de
l’existence ;
2. Le cercle vicieux. Descartes soutient que les idées claires et distinctes, dont l’Idée de
perfection présente dans l’homme, prouvent à suffisance l’existence de Dieu. Et c’est Dieu qui
garantit la véracité des idées claires et distinctes qu’il a mises dans l’homme. On assiste ainsi à
la construction d’un cercle vicieux que Descartes n’a jamais pu expliquer de façon
convaincante ;
3. En voulant tout démontrer par la raison, Descartes a oublié les limites de celle-ci que
lui impose le réel.

II.5. E. KANT

De nationalité allemande, E. Kant naquit le 22 Avril 1724 à Königsberg (l’actuel


Kaliningrad/Russie depuis 1945). Il y étudia, enseigna et mourut. Sédentaire et régulier, Kant
passa toute sa vie à Königsberg. Il ne sortit de sa ville qu’en 1726 lors de la publication par
Rousseau du Contrat social et en 1792 après l’annonce de la Révolution française pour acheter
le Journal. C’est pourquoi Fichte l’appelle « la raison pure incarnée ». Il meurt en 1804 et ses
derniers mots sont « es ist gut » (C’est bien).
Taxé de « Copernic de la philosophie », Kant soutient que ce sont les choses qui se
règlent sur notre intelligence et non le contraire. Signalons que Nicolas Copernic (1473-1543) a
soutenu l’héliocentrisme en opposition au géocentrisme de Ptolémée. Kant révolutionne la
philosophie et suppose que c’est l’objet qui tourne autour du sujet et non l’inverse. Il retient
en pratique qu’avec l’acte cognitif, on ne découvre pas les lois de l’objet mais que ce dernier
vient s’adapter à la structure cognitive du sujet. Autrement dit, on ne connait pas ce qu’est
l’objet (le Noumène), on ne connait que ce qui nous apparait (le Phénomène).
Comme pour Socrate, le but de la philosophie, selon Kant, n’est pas d’étendre nos
connaissances du monde, mais de creuser à fond notre connaissance de l’homme. Kant refuse
toute philosophie cosmologique pour promouvoir une philosophie anthropologique. Sa pensée
peut se laisser saisir à partir des 4 questions qui constituent son projet et en même temps les
domaines de la philosophie (I) sur la valeur de notre connaissance (Que puis-je
connaitre/savoir ?), (II) sur l’agir humain (Que dois-je faire ?), (III) sur l’espérance (Que m’est-il
permis d’espérer ?) et (IV) sur l’homme (Qu’est-ce que l’homme ?). La métaphysique (Critique
de la raison pure, 1781) répond à la première question, la morale (Critique de la raison
pratique, 1788) à la deuxième, la religion (La religion dans les limites de la simple raison, 1793)
à la troisième et enfin l’anthropologie (Anthropologie du point de vue pragmatique, 1798)
répond à la dernière question.
Pour Kant, le bien suprême est une volonté bonne et un agir conforme à la raison. Il
décrie la mauvaise foi et le fait d’agir par sentiment. Ainsi considère-t-il que « le mal n’est pas
la simple ‘privatio boni’ mais l’objet très positif d’une liberté méchante ». Pour lui, l’homme
doit faire le bien pardevoir et non conformémentaudevoir (impératif catégorique). D’après le
rigorisme kantien, un acte est moral lorsqu’il obéit à la raison, au devoir et à la loi universelle
et non aux contraintes extérieures.
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Comme Descartes, Kant est un rationaliste, mais son rationalisme est du type critique.
De ce point de vue, sa doctrine est autrement appelée « criticisme ». Le doute cartésien se
trouve ici remplacé par la critique. Rien n’échappe à la critique. L’homme doit critiquer aussi
bien ses connaissances que ses jugements et son agir. C’est pourquoi, le kantisme est
considéré comme une véritable culture de l’esprit et un combat acharné contre la paresse, le
mensonge ou la manipulation.

Retenons en définitive que l’apport de Kant dans la transformation de tous les


domaines philosophiques est considérable. La philosophie allemande du XIXe siècle s’est
développé en prenant position pour ou contre Kant. Il reste que Kant continue à nourrir les
réflexions des philosophes contemporains comme Martin Heidegger, John Rawls, Hans Jonas…
Aussi, le kantisme a joué un grand rôle dans le projet d’une société des Nations (S.D.N) et dans
l’élaboration de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (D.U.D.H). Kant estime
toutefois que la raison humaine a des limites et ne peut prétendre connaitre Dieu et l’essence
des choses. Ce qui le conduit à un agnosticisme : doctrine selon laquelle l’Absolu ne peut être
appréhendé.
II.6. LE POSITIVISME D’AUGUSTE COMTE

II.6.1. VIE ET ŒUVRES


Né à Montpellier (France) en 1798 d’une famille des petits fonctionnaires
monarchistes et catholiques, Auguste Comte est resté Professeur de philosophie durant toute
sa vie. Son œuvre principale est une compilation de ses leçons portant le titre de « Cours de
philosophie positive » (1930-1942). Ce philosophe français se considérait comme un grand
prêtre d’une nouvelle religion : la religion de l’humanité ou le positivisme. Le positivisme est
une doctrine qui réduit la réalité à ce qui peut être vérifié par les sens. D’après cette doctrine,
rien de vrai ni de réel ne peut provenir en dehors des sens ou de la vérification. C’est donc une
réaction contre l’idéalisme et le rationalisme. Comte est mort en 1857 après avoir annoncé
qu’avant l’année 1860, il prêcherait le positivisme à Notre Dame comme la seule religion réelle
et complète. Outre son chef-d’œuvre, Auguste Comte a écrit le Discours sur l’esprit positif
(1944) et le Catéchisme du positivisme (1952).

II.6.2. PENSEE : LE POSITIVISME


La doctrine de Comte ou le positivisme est une synthèse du pragmatisme cartésien et
de l’empirisme13 anglais du XVIIIe siècle. Le but ultime de la philosophie comtienne c’est la
réforme de a société. Cette réforme est tributaire de la réorganisation de la science. Pour
Comte, la science ne doit plus chercher la nature, ni la cause des phénomènes, mais
uniquement les lois. Delà même découle le but des sciences positives : la recherches des lois
des phénomènes scientifiques. La hiérarchie des lois, à partir des plus simples et plus générales
aux plus complexes et particulières, entraine la hiérarchie des sciences théoriques et
abstraites : mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie.
Dans sa hiérarchisation des sciences, Comte accorde peu d’importance à la
psychologie, car, atteste-t-il, l’introspection qui est une méthode essentielle de la psychologie
est un dédoublement impossible du moi en sujet et en objet. Pour ce, elle la remplace par la
sociologie qui est une science dernière, l’aboutissement de toutes les autres sciences. La
sociologie est une science positive, une physique sociale. Elle comprend deux parties : une

13
Philosophie fondée sur l’expérience.
Page [20] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

statiquesociale qui établit des lois de coexistence et une dynamique sociale qui établit des lois
de succession.
Pour Comte, le développement humain passe par trois stades successifs et chaque
stade correspond à un type de société. C’est ce qu’il désigne par « loi de trois états » :
1. L’état théologique : elle correspond à la société primitive où tout tient son origine des
puissances divines ou mystérieuses. On retrouve cette croyance dans les sociétés fétichistes,
polythéistes ou monothéistes ;
2. L’état métaphysique : elle correspond à la société moderne. Les dieux sont ici remplacés par
des forces et des principes abstraits à la base des phénomènes ;
3. L’étatpositif dans lequel tout s’explique par les lois scientifiques. Il ne s’agit plus de chercher
les causes premières, mais plutôt les lois. C’est-à-dire les relations constantes qui existent
entre les phénomènes observés.
Dans l’état positif, Auguste Comte inaugure une méthode scientifique qui consiste
essentiellement à substituer, partout, à l’inaccessible détermination des causes, la simple
recherche des lois. Cette démarche va favoriser le progrès de la technique. La loi de trois états
correspond aussi bien à l’histoire de l’humanité qu’au développement de chaque individu.
II.6.3. CONCLUSION
A la fin de sa vie, Auguste Comte inventa une véritable religion positiviste révélant le
grand être de l’humanité, avec ses prêtres, ses institutions, ses rites et une société positiviste
internationale. Par ailleurs, le positivisme a constitué un courant de pensée dont l’influence fut
grande, tant au XIXe siècle qu’au XXe sur beaucoup de penseurs et savants. On reprochera à
Comte, malgré ses efforts dans la réforme des institutions, la sous-estimation des sciences
abstraites qui constituent la charpente de tout domaine pratique.

II.7. L’EXISTENTIALISME OU LA PHILOSOPHIE EXISTENTIELLE

II.7.0. Introduction
Par définition, l’existentialisme est ce courant de pensée qui recherche le sens de
l’existence humaine. Comme philosophie, l’existentialisme existe quand l’homme a commencé
à s’interroger sur son existence. C’est-à-dire à analyser l’existence humaine dans sa réalité
concrète et vécue, dans son expérience humaine avec ses ombres (la souffrance, la mort, la
tristesse, l’angoisse, le désespoir, le mal…) et ses lumières (la joie, le sourire, l’amour, la
contemplation de belles choses, la réussite…), vers le XXe siècle.
Ainsi, l’existentialisme accorde une attention particulière à l’existence personnelle de
l’homme, synthétisée dans le choix libre de sa destinée. La liberté reste son mot clé, son
concept de base. Cette philosophie a comme méthode la phénoménologie ; elle procède donc
par la description phénoménologique (qui remplace la dialectique ou la spéculation abstraite
des philosophes classiques). Puisque basée sur la réalisation ou la liberté de l’homme dans
l’accomplissement de sa destinée, la philosophie existentielle est une philosophie de la
subjectivité.
Son fondateur est le danois Sören Kierkegaard qui pensait qu’il faut réfléchir sur
l’homme et sur sa condition concrète dont le centre est soit l’angoisse, soit l’espoir, soit le
déchirement ou le désespoir.
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L’existentialisme contemporain tire son origine immédiatement de sa réaction très


vive à la pensée de Hegel. Tous ses tenants le définissent comme la doctrine selon laquelle
l’existence précède l’essence. Pour les ténors de ce courant, on n’est pas prédéterminé avant
de naitre, mais on se crée soi-même son destin (C’est lorsque je m’engage personnellement
dans l’acte libre que j’accompli ma destinée). La question fondamentale que l’homme se pose
est celle relative à la contingence de l’être humain : « Pourquoi l’homme existe-t-il ?» La
réponse à cette question a dessiné deux branches de l’existentialisme : l’existentialisme athée
et l’existentialisme chrétien.

Pour la branche athée, l’existence de l’homme est un fait du hasard. Sartre l’explicite
en ces termes : « l’être est là sans raison, sans cause et sans nécessité, autrement dit,
l’homme est là, sans l’avoir voulu, sans l’avoir demandé, sans cause ». Outre Sartre, la
perspective athée sera enrichie et pérennisée par Martin Heidegger, Maurice Merleau Ponty…

Pour la branche chrétienne, l’existence de l’homme est un don de Dieu. Cette


perspective est soutenue par Gabriel Marcel, Sören Kierkegaard, Karl Jaspers…

II.7.1. JEAN PAUL SARTRE

II.7.1.1. VIE
Jean Paul Sartre est né à Paris le 21 Juin 1905 et y est le 14 Avril 1980. A la suite de la
mort prématurée de son père en 1907, il a été élevé par la famille de sa mère. Son grand père
jouait à la comédie et l’initia par la suite à la boulimie littéraire. Très aimé, il découvrit le
sentiment d’un bâtard, le sentiment d’être de trop, un laisser-aller. A 11 ans, sa mère se
remarie et le quitte. Sartre interprète cet événement en considérant que Dieu n’avait rien de
positif dans sa vie. C’est à cet âge que Sartre aurait perdu sa foi.

Agrégé de philosophie en 1929, il enseigne d’abord au lycée de Havre, puis à Paris. En


1944, il quitte l’enseignement t fonde la revue Les temps modernes avec Simone de Beauvoir.
En 1964, il reçoit le prix Nobel de littérature qu’il refuse. De 1956 à 1968, il s’engage dans la vie
politique, dans le parti communiste et devient opposant contre les ambitions colonialistes, en
instaurant la résistance révolutionnaire. Il fut grand défenseur des opprimés qu’il a défendus,
avec générosité et courage, la cause.
II.7.1.2. ŒUVRES
Ecrivain à talents multiples, Sartre a laissé une abondante production dans tous les
domaines de la vie littéraire :
 Essais philosophiques
- L’imagination, 1936 ;
- L’être et le néant (chef d’œuvre), 1943 ;
- L’existentialisme est un humanisme, 1946 ;
- La critique de la raison dialectique, 1956 ;
- Situations philosophiques (10), 1947-1976 ;
- Cahier pour une morale (Posthume), 1980.

 Romans
- La nausée, 1938 ;
- Les murs, 1939 ;
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- Les chemins de la liberté, 1946-1949.

 Critique littéraire
- Baudelaire, 1947.

 Pièces de théâtre
- Les mouches, 1943 ;
- Huis clos, 1944 ;
- Les mains sales, 1948.

II.7.1.3. DOCTRINE
L’existentialisme sartrien développe les idées suivantes :
II.7.1.3.1. L’existence est absurde
L’expérience de l’absurde demeure à la base de la métaphysique sartrienne.
Lorsqu’Antoine Roquetin, héros de la nausée, découvre que « tout est gratuit, le jardin, cette
ville et moi-même » il découvre en même temps l’absurde qui hante l’être ; il reconnait lui-
même que « ça … tourne le cœur et tout se met à flotter », c’est alors que l’on ressent la
nausée.
Ici, le concept « absurde » doit être compris comme l’impuissance de la raison humaine à
expliquer et justifier l’existence. Autrement dit, l’existence est non déductible par la raison,
selon le sens donné au mot « absurde » par les logiciens. Pour Sartre, l’existence humaine est
une facticité, un fait gratuit, un simple fait d’être là sans véritable raison d’être. Les hommes
au monde sont bénéficiaires d’une existence qui ne dit rien, qui ne pose aucune condition. En
somme, dire que l’existence est absurde, c’est dire que la raison humaine est incapable de me
dire ou de prouver pourquoi je suis là, pourquoi j’existe.

II.7.1.3.2. L’existence précède l’essence

C’est de cette formule qu’est né l’existentialisme sartrien, même si cette thèse est
partagée par tous les existentialismes. Sartre atteste que l’homme est un être dépourvu d’une
essence préétablie, mais se constitue par ses choix. Alors, renchérit Sartre, l’homme existe
d’abord, il pose des actes et, ensuite, il donne un sens à sa vie et à lui-même, il se définit, se
crée, sans qu’il ne soit prédéterminé par un destin de sa vie. Sartre précise que seule la chose
(Ex : Une montre) se voit être précédée par son essence. Par contre, pour l’homme, l’existence
prime sur tous les restes. Ainsi, la différence entre cette montre et l’homme qui la porte est
qu’avant d’exister, la montre a été imaginée, conçue, parfois même représentée sur une
maquette. C’est donc un projet avant d’acquérir une existence. Quant à l’homme, il existe,
sans avoir été imaginé ni conçu selon un modèle. Pour la montre, c’est donc l’essence qui
précède et l’existence vient après, alors que pour l’homme l’existence précède et l’essence ne
vient qu’après.
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Par ailleurs, la montre, comme toutes les autre choses, est selon le lexique sartrien, un
« en-soi», c’est-à-dire un existant non conscient, qui existe sans savoir qu’il existe ; alors que
l’homme est un « pour-soi », c’est-à-dire un existant conscient, qui existe et sait qu’il existe.
Retenons aussi qu’en philosophie, on appelle « essence » le caractère propre ou la nature
même d’un objet, d’un être ou d’une idée, elle est donc immatérielle ; alors qu’une
« existence » est la présence matérielle et individuelle dans le monde en tant qu’être humain,
son actualisation sans cesse.

II.7.1.3.3. La liberté humaine selon Sartre

La philosophie de Sartre se résume en un « Evangile de la liberté ». Sartre dit que la


« liberté n’a pas d’essence, c’est elle au contraire qui fait le fondement de toutes les essences.
Pour Sartre, l’homme existe tout simplement…sa personnalité n’est pas construite sur un
modèle dessiné d’avance et pour un but précis. Ainsi va-t-il conclure que l’homme est
responsable de ce qu’il est : il est libre.

a) L’homme est libre par rapport au monde

S’il est vrai que tout homme est un être en « situation », il est aussi vrai que les
situations ne déterminent pas sa conduite. Il est plus libre qu’il ne se situe pas par rapport à
une autre nature humaine. Les conditions concrètes dans lesquelles se trouvent les existants
humains peuvent être les mêmes mais chaque existant a sa nature humaine. Celle-ci est
déterminée par la liberté dont jouit chaque sujet humain.

b) L’homme est libre par rapport à lui-même

Aucune essence déterminée de lui-même n’oriente a priori le comportement humain.


Par ses projets et par sa conscience, l’homme est au-delà de lui-même. Ni mon corps, ni mon
passé, ni mes conditions de vie, ni mes amis, ni mes ennemis ne sont censés pourvoir mon
destin. Je ne suis pas fixé par mon destin mais ma vie est en continuel devenir, elle est toujours
en train de se faire. Pour Sartre, l’homme n’a pas de choix : il est condamné à être libre. C’est
ici que découle la compréhension de son magistral écrit, L’être et le néant (1943) : la réalité
humaine est néant en ce qu’elle n’est pas, mais qu’elle doit sans cesse se faire. « La liberté
c’est le néant qui a été au cœur de l’homme et qui contraint la réalité humaine à se faire au
lieu d’être. La liberté est l’être de l’homme, c’est-à-dire son néant d’être ».

c) La liberté de l’homme est absolue

L’homme ne choisit pas seulement sa vie, mais encore les principes et les valeurs qui
fondent les choix. Il est totalement responsable de tout ce qui lui arrive dans sa vie.

Certifions au bout de cette analyse du concept de « liberté » que Sartre appelle


« salaud » toute personne de mauvaise foi qui ne veut pas prendre conscience de sa liberté et
celle des autres en s’enfermant dans sa condition. Elle réduit les autres à des choses
utilisables. Et il considère que toute personne qui nie sa liberté et se contente de jouer un rôle
social ou professionnel est un « lâche ». Il s’enferme dans sa condition sociale et ne fournit
aucun effort de dépassement pour son mieux-être. C’est pour être témoin de sa propre
philosophie que Sartre a refusé le prix Nobel, comme pour dire qu’il ne voulait pas se limiter
dans une considération sociale qui nierait sa liberté.

II.7.1.3.4. L’athéisme de Sartre


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Sartre lui-même reconnait tout en affirmant que « l’athéisme est une entreprise
cruelle et de longue haleine. Je crois l’avoir menée jusqu’au bout ». Il part, dans ce contexte,
du syllogisme suivant : « Ou bien l’homme existe, ou bien Dieu existe, Or l’homme existe,
Donc… ». Il considère donc qu’il n’y a pas de place à la fois pour l’existence de l’homme et de
Dieu dans le monde. Il évoque deux arguments pour justifier sa thèse d’ « impossible
coexistence de l’homme et de Dieu ». D’abord, explicite Sartre, si Dieu existe, l’homme sa
créature, fera la volonté de son créateur et non sa propre volonté. Dieu serait, en quelque
sorte, un concurrent permanent de l’homme. Et par conséquent, d’après cet argument,
l’homme n’est pas libre. Enfin, si Dieu existe, cela implique qu’avant de créer l’homme, il avait
déjà une idée de l’être à créer suivant un modèle déterminé. La conséquence qu’il faut tirer de
cet argument est que l’essence de l’homme précèderait son existence. Ce qui est tout à fait
inadmissible aux yeux de Sartre avec risque que l’homme soit identique à une chose, à un
objet.

II.7.1.3.5. La morale de Sartre

Sartre enseigne une morale de la responsabilité. Cette morale est altruiste, c’est-à-dire
tournée vers les autres : « Ma liberté, dit-il, appelle celle des autres. Je ne puis être libre que si
tous le sont. Je ne puis prendre ma liberté comme but que si je prends celle des autres comme
but. Ma liberté finit là où commence celle des autres ». Je suis libre en vue de libérer les
autres, dit-il en substance. Il prêche ainsi une liberté héroïque, engagée dans la cause ou en
faveur des opprimés. Ainsi, la liberté essentielle de chacun le rend responsable, non seulement
vis-à-vis de sa stricte individualité, mais aussi vis-à-vis de tous les autres. Si je veux être libre, je
dois commencer par chercher la liberté des autres. Sartre arrive ainsi à éviter les déviations qui
entrainent cette liberté vers l’anarchie et le libertinage : « L’homme est un être-pour-soi ».

II.7.1.4. CONCLUSION
La philosophie de Sartre est un humanisme, parce qu’elle dénonce toute oppression et
toute chosification de l’homme. Elle est également une philosophie de la liberté, une liberté
engagée pour les hommes, une liberté héroïque dressée contre les injustices et l’oppression.
Elle est, enfin, une philosophie morale, tournée vers la défense de la cause des opprimés, des
ouvriers, des peuples du tiers-monde. On comprend ici le motif éloquent du choix opéré par
Sartre : il est resté sa vie entière « l’homme de la gauche », défendant les causes des faibles et
militant pour la justice et la concorde dans le monde.
En refusant le prix Nobel, Sartre a évité d’être fixé dans un rôle comme « Jean Paul
Sartre, prix Nobel ». C’est au regard du « perpétuel devenir » de l’être humain que s’explique
le titre de son célèbre ouvrage L’être et le néant. Pour lui, l’homme n’est rien étant donné qu’il
est en devenir continu. C’est ici que nous gardons le mérite de ce grand penseur qui reste
d’actualité par sa philosophie de la vie et de l’engagement dans notre société où l’oppression
et la chosification de l’homme battent leur plein.
Par ailleurs, une discontinuité de la pensée sartrienne mérite d’être mise en évidence
partant de sa conception de la liberté, son athéisme opposant l’homme à Dieu tout en
condamnant l’homme à demeurer dans un monde sans Dieu et sans signification et son
affirmation sans réserve que la liberté de l’homme doit être totale et absolue avec risque pour
ce dernier de se pencher vers l’anarchie et le libertinage. C’est pourquoi d’ailleurs,
l’exagération de la liberté l’a conduit à affirmer que « l’enfer, c’est les autres ».

II.7.2. GABRIEL MARCEL


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II.7.2.1. VIE
Gabriel Marcel est né le 07 Décembre 1889 à Paris et mort en 1973. A 20 ans, il est
agrégé de philosophie comme Sartre. Il abandonne très tôt l’enseignement pour se consacrer à
la musique, à la critique littéraire, au théâtre et à une immense œuvre philosophique. Il est
considéré comme le père de l’existentialisme en France, philosophe de l’espérance et
défenseur des valeurs humaines. En 1927, il a publié son œuvre de base qu’est le « Journal
métaphysique ». Il y expose les grands thèmes de sa philosophie de l’existence. Son principe
fondamental est « la fidélité à nous-mêmes, aux autres choses et à Dieu ».

II.7.2.2. ŒUVRES
a) Œuvres philosophiques

 Journal métaphysique,1927 ;
 Existenceetobjectivité, 1914 ;
 Etreetavoir, 1918-1933 ;
 Lemystèredel’être, 1951/6 ;
 Du refus à l’invocation, 1940 ;
 Homo viator, 1940 ;
 La métaphysique de Royce, 1945 ;

b) Pièces de théâtre

 Les cœurs des autres,1921 ;


 Un homme de Dieu, 1925 ;
 La chapelle ardente, 1931 ;
 Le monde cassé, 1932 ;
 Le chemin de Crète, 1936 ;
 Rome n’est plus dans Rome, 1952 ;
 La soif ou les cœurs arides, 1953.

II.7.2.3. PENSEE
Contemporain de Sartre, Marcel partage avec ce dernier les grandes idées du
mouvement existentialiste. Mais contrairement à Sartre qui représente l’existentialisme athée,
Marcel est l’un des ténors de la branche chrétienne de l’existentialisme. Par ailleurs, il fonde sa
philosophie sur l’homme et sur l’expérience humaine. Ce qui débouche sur le « mystère
ontologique », c’est-à-dire le mystère qui concerne l’Etre en général. Dans sa démarche, G.
Marcel rejette :
a) Toute doctrine en –Isme. Pour lui, les doctrines en –Isme limitent la pensée et ne
permettent pas d’atteindre le réel. Or, pour Marcel, le but de la philosophie n’est pas
seulement d’atteindre le réel mais de l’étreindre, c’est-à-dire de le serrer fortement pour bien
le posséder. C’est donc pour ne pas l’aligner sur une doctrine quelconque que nous ne
pouvons pas parler de la doctrine de G. Marcel, mais de sa philosophie.
b) Le rationalisme parce qu’il est convaincu que la démarche cartésienne qui pose comme
point de départ le doute et le cogito est inacceptable, étant donné que l’indubitable, comme
base de toute recherche philosophique, n’est pas rationnel, mais plutôt existentiel et ne peut
être objectivé par la raison.
c) Le scientisme parce qu’il estime que les scientistes prétendent fournir à l’homme la
dernière explication du monde et de l’être et vont jusqu’à prétendre que la science allait
apporter la solution aux problèmes de l’humanité. Or, la science dans ces prétentions, n’a
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réussi qu’à créer l’image d’un « monde cassé », dépersonnalisé et inhumain. Elle a fait de
l’homme une réalité objectivable. C’est pourquoi G. Marcel s’octroie la tache de restituer à
l’expérience humaine son poids ontologique d’ « être-avec », d’ « être-en-situation » et non
d’ « être-seulement-là ». Et ce, au moyen d’approches concrètes qu’il veut conduire les autres
philosophes à la vérité. Retenons qu’à la suite de la critique acerbe adressée aux scientistes, le
but de la philosophie marcellienne demeure la restauration d’un « monde plus humain ».

II.7.2.4.METHODE
Dans la construction de son système philosophique, Marcel constate que les
souffrances ou les maux qui rongent le monde actuel viennent de la confusion entre les
relations de possession et les relations de communion. Cela s’explique lorsqu’on veut à tout
prix considérer les hommes comme des objets, lorsqu’on ne sait pas collaborer avec les autres
ou lorsqu’on veut s’imposer sur les autres. Ainsi arrive-t-il à distinguer deux types de réalités
entrainant deux types de relations : réalités problèmes et réalités mystères, engendrant la
relation d’avoir et la relation d’être.
a) Les réalités problèmes
Ce sont les choses qu’on peut mettre devant soi, devant ses yeux, les réalités objectives qu’on
peut étudier. Et en tant que telles, elles sont définissables. Leur connaissance est possible par
la voie scientifique. Ce sont des simples problèmes, parfaitement clairs, définissables
rationnellement. Seules les « relations d’avoir » sont établies avec ces réalités (objets).
b) Les réalités mystères
Ce sont des réalités qui ne sont pas objectivables parce qu’elles échappent à l’analyse
scientifique. On ne sait jamais ce que c’est. Une réalité mystère est celle dont je suis moi-
même impliqué. Il y a donc moyen de connaitre un mystère différemment de l’objet. Le
mystère, on le connait en se recueillant ou en méditant, ou mieux encore, en le vivant de
l’intérieur. Avec ces réalités se nouent les relations de communion.
Cette distinction peut être ainsi schématisée :

EtreAvoir

Subjectivité Objectivité

Mystère Problème

Méthode : Recueillement Méthode : Rationnelle/Scientifique

II.7.2.5. L’EXISTENCE PERSONNELLE


Marcelpartage les mêmes convictions que les autres philosophes de l’existence, dont
Sartre, notamment :
a)L’existence est absurde, c’est-à-dire non déductible par la raison. Mais contrairement à
Sartre, que l’absurde plonge dans la nausée et le désespoir, Marcel accepte, quant à lui, que la
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mort et la vie sont conséquences d’un don, d’une grâce ou effets d’un amour mystérieux. C’est
à ce titre qu’il est appelé « philosophe de l’espérance » ;
b) L’existenceprécèdel’essence, c’est-à-dire que l’homme existe d’abord, et il choisit son
essence ;
c) L’hommeestentièrementlibre, en dépit du fait que son existence est un don qu’il a reçu de
Dieu ;
d) L’hommeestunêtreenperpétueldevenir, disait Sartre. Et Marcel reconnait aussi qu’Exister
c’est se faire en se dépassant, c’est dire que l’homme est appelé à un progrès continuel. C’est
pourquoi il affirme que « Nous ne sommes vraiment que ce que nous devenons ». Celui qui n’y
arrive pas cesse d’exister, mais vit simplement. Enfin, si pour Sartre la mort est un
anéantissement (renvoi vers le néant), pour Marcel, elle n’est pas la fin de tout, mais une
séparation et une entrée dans la plénitude de la vie.

II.7.2.6. LES RELATIONS CONSTITUTIVES


Pour Marcel, l’existence d’un Etre est constituée de trois relations fondamentales : Le
rapport avec le monde, avec autrui et avec Dieu.
a)La notion de l’autre
Marcel prône la solidarité dans les relations humaines. Ainsi, l’autre n’est pas un
ennemi, mais quelqu’un avec qui je dois collaborer. Il n’est pas ce frère ennemi qu’il faut
abattre, ni esclave qu’il faut dominer, mais il est le frère avec qui il faut collaborer ; avec qui,
au monde, je participe à la marche vers l’absolu. Nous sommes emportés dans la même
aventure cosmique (Homo viator). Le regard de l’autre m’interpelle : « on me regarde, donc
j’existe ».
b) La notion d’appel
Marcel affirme qu’on n’existe que sous la notion d’appel de l’autre. Le regard de
l’autre me fait découvrir que j’existe. Il m’appelle à sortir de moi pour le joindre. Pour sortir de
la possession, il faut que quelqu’un m’appelle à sortir de moi, qu’il m’aide à prendre
conscience, à agir. L’autre est un alter ego, un sujet libre, une personne, un « Toi ». Il est du
monde personnel de « Toi » et non celui du « On » impersonnel.
c)L’existence à l’Infini
« L’homme existe à l’Infini » affirme Marcel. L’homme n’a jamais cessé d’exister parce
qu’il y a un Infini qui l’appelle à l’existence : Dieu. Il est celui qui appelle l’homme à l’Infini.
Ainsi, Marcel renchérit que Dieu me fait exister en m’appelant à exister. Il est le regard
amoureux qui m’appelle à sortir de moi. L’existence est pour ce fait une vocation et un don
ayant pour achèvement Dieu. La mort est la disponibilité totale pour pouvoir répondre à
l’appel de Dieu. C’est un appel total.

Bouclons ce registre en retenant que la philosophie de G. Marcel, comme celle de


Sartre, est avant tout un humanisme, parce qu’elle place l’homme au centre de la réflexion.
Elle est, ensuite, une philosophie de la liberté. Elle est, en dernier essor, une philosophie
morale qui considère l’autre comme le moyen par excellence d’accéder à l’existence. C’est une
philosophie fondée sur les valeurs de l’Evangile ; sa finalité est la restauration de la dignité de
l’homme et institution d’un monde plus humain. Elle est encore d’actualité dans un monde où
l’on continue à confondre les relations d’être avec les relations d’avoir. Avec cette philosophie,
l’homme est appelé à passer de la vie à l’existence, l’existence de la réalisation de l’être. Il doit
prendre conscience de son existence et refuser des relations qui anéantiraient l’être qu’il doit
se faire.
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II.7.2.7. COMPARAISON ENTRE SARTRE ET MARCEL


a) Convergence
-Tous deux sont existentialistes ;
-Ils reconnaissent que l’existence est absurde ;
-Ils soutiennent qu’exister c’est devenir, se créer sans cesse ;
-Ils font la différence entre l’objet et l’homme.
b) Divergence
-Marcel est chrétien, Sartre est athée ;
-Marcel pense que l’existence n’est pas totalement absurde pour des raisons d’origine et
spirituelles. Pour sa part, Sartre pense qu’elle est totalement absurde, dépourvue de sens,
impossible de la justifier ;
-Marcel estime que l’autre est un ami avec qui il faut collaborer, alors que pour Sartre, il est un
ennemi contre qui il faut lutter ;
-Pour Marcel, la mort est l’entrée dans la plénitude de l’existence, Sartre, par contre, croit que
la mort est un néant.

II.8. LE SPIRITUALISME D’HENRY BERGSON

II.8.1. INDICATIONS BIO-BIBLIOGRAPHIQUES


Contemporain de Gabriel Marcel et d’Emmanuel Mounier, Bergson est né à Paris en
1859. Agrégé de Philosophie en 1881, il enseigne dans divers lycées. Prix Nobel de littérature
en 1927/8, Bergson reste un penseur du vivant et a développé une nouvelle conception de la
conscience du temps. Esprit profondément religieux et mystique, il se proposait même de se
convertir au catholicisme quand éclata la deuxième guerre mondiale. Il retarda cette
conversion par solidarité avec le peuple juif persécuté (d’où il tirait ses origines) par le Nazis. Il
est mort le 04 Janvier 1941, sans se convertir. Ses derniers mots auraient été : « Messieurs, il
est cinq heures, le cours est terminé ». Une inscription en son honneur figure au Panthéon
(monument en son honneur).
De ses écrits, on retient :
- Essai sur les données immédiates de laconscience (1889) ;
- Matière et mémoire (1897) ;
- Le rire (1900) ;
- L’évolution créatrice (1907) ;
- Durée et simultanéité. Etudes sur les théories d’Einstein (1922) ;
- Les deux sources de la morale et de la religion (1932) ;
- Lapenséeetlemouvant (1934) ;

II.8.2. PENSEE
Bergson a commencé son itinéraire philosophique par l’analyse de la notion du temps :
la science prétend mesurer le temps en année, mois, semaines, jours, heures, minutes,
secondes… mais, est-ce véritablement le temps qui est ainsi ? Le temps véritable, lui, reste
psychologique, vécu par la conscience. C’est une durée intérieure, qui varie selon les
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circonstances. Une heure d’horloge, passée sous un soleil piquant, à attendre quelqu’un qui ne
vient pas, peut sembler ne durer que 20 minutes. C’est cela le temps véritable, qui ne peut
être ni homogène, ni mesurable, ni constituer la matière pour un homme des sciences.
Sous un autre registre de langage, la philosophie bergsonienne est comprise comme
une purification et une libération : au lieu de tout expliquer par des lois scientifiques
(scientisme, déterminisme) ou par des lois logiques (intellectualisme, rationalisme), il propose
de se transporter à l’intérieur de l’objet pour mieux le connaitre. Pour lui, notre entendement
reste rivé à la trompeuse superficialité des choses, alors que l’essence intime et véritable de
l’être se révèle à nous immédiatement, c’est-à-dire par intuition. Il définit l’intuition comme
étant une sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur de l’objet pour
coïncider avec ce qu’elle a d’unique et d’inexprimable. Sa doctrine est donc un intuitionnisme
spiritualiste, mais son intuitionnisme reste critique et se distingue du mysticisme.

II.8.3. CONCLUSION
Avec sa doctrine, Bergson a cherché à sortir la pensée des ornières du déterminisme
scientifique, de l’intellectualisme et du positivisme pour la tourner vers une métaphysique
spiritualiste. Il a voulu protester contre la confusion installée par les scientistes entre l’espace
et la durée, entre matière et conscience. Sa philosophie, appelée aussi « intuitionnisme
spiritualiste », a donné naissance à un courant néo-spiritualiste qui s’étend jusqu’à nos jours.
Raison pour laquelle, sans aucun doute, Bergson a été déclaré, après sa mort, philosophe
officiel de la France.

II.9. LE PERSONNALISME D’EMMANUEL MOUNIER

II.9.1. VIE ET ŒUVRES DE MOUNIER


Emmanuel Mounier est un philosophe français, né à Grenoble le 1 er Avril 1905 et mort
à Châtenay-Malabry le 22 Mars 1950 d’un arrêt cardiaque pendant sommeil. Issu de l’union
d'un père pharmacien et d'une mère au foyer, Mounier fait des études de philosophie à
l’université de Grenoble de 1924 à 1927, il connut pour maitre Jacques Chevalier . Il acquiert
auprès de son maitre une « impulsion » et une méthode de recherche qui est, selon lui, le
sentiment qu'il y a toujours quelque chose à chercher : « Je suis toujours, s’écria Mounier dans
sa Lettre à Jacques Chevalier du 16 mai 1929, sous votre signe et sous votre impulsion. L'esprit
que vous m'avez insufflé creuse en moi et grandit ».
Pendant son enfance, il sera touché au vif de sa chaire par deux accidents qui
l’affecteront d’une surdité partielle et d’une vue affaiblie. Chrétien convaincu et pratiquant, il
milite durant sa vie dans le mouvement d’action catholique. Influencé par l’écrivain Péguy, il
critique à la fois le capitalisme qui favorise l’égoïsme et le collectivisme marxiste qui brise la
personnalité. Il veut instaurer une nouvelle civilisation qui soit une synthèse antagoniste de ces
deux systèmes, c’est-à-dire un mouvement « personnaliste et communautaire ». En Octobre
1932, il fonde la revue « Esprit » qui sert de tribune pour répandre ses idées.
D’une main volubile, Mounier est auteur d’une vingtaine d’ouvrages répartis en quatre
tomes. Le premier englobe ses œuvres de 1931 à 1939 ; le deuxième est constitué uniquement
du Traité du caractère, publié en 1946. Le troisième tome comprend ses œuvres de 1944 à
1950 tels que L’affrontement chrétien (1944), L’éveil de l’Afrique noire (1948), Le
personnalisme (1949). Enfin, le quatrième tome renferme ses œuvres ou recueils posthumes et
correspondances (avec bibliographie complète des livres et articles), publiées à partir de 1951.

II.9.2. DOCTRINE
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La philosophie de Mounier s’inspire des idées positives rencontrées dans plusieurs


courants : le rationalisme, le marxisme, l’existentialisme et le spiritualisme. Sa pensée va naitre
organiquement d’une action, d’un combat et un engagement contre le désordre établi
(capitalisme et fascisme). Sa philosophie est toujours une philosophie qui combat et qui se bat
en faveur d’un ordre plus humain. C’est pourquoi, elle est aussi appelée « révolution
personnaliste » ; parce qu’elle milite contre tout ce qui opprime, dévalorise et dépersonnalise
la personne humaine et sa dignité irréductible.
La doctrine mouniérienne, le «personnalisme communautaire », est un humanisme
qui met au centre la personne humaine et la communauté. Car, Mounier est convaincu que la
personne humaine est un être qui s’épanouit et se réalise pleinement dans une communauté,
c’est-à-dire en s’ouvrant aux autres et à l’univers. La cité personnaliste communautaire se
caractérise par le respect de la dignité de la personne humaine, l’amour fraternel et l’entraide.
Il faut, dit-il, un apprentissage de la vie en communauté, une pratique de la communication
existentielle, du dialogue comexistentiel et de l’entraide pour une meilleure personnalisation.
II.9.3. CONCLUSION
Homme d’action et penseur courageux, E. Mounier a eu une grande influence sur des
hommes qui se sont engagés à résoudre la crise du XXe siècle et libérer l’homme de sa
condition. Il a visé l’épanouissement de l’homme dans toutes les dimensions : la dimension
personnelle par la réflexion ; la dimension communautaire par l’ouverture aux autres et la
dimension spirituelle par l’ouverture à Dieu. Par ailleurs, la philosophie de Mounier est une
véritable interpellation par des questions qu’elle suscite : L’homme est-il conscient de la
nécessité d’une remise en cause des structures injustes ? Est-il prêt à combattre et à dénoncer
les injustices et humiliations autour de lui ? Quelle place accorde-t-il à l’amour fraternel, à
l’entraide et au sens communautaire ?

II.10. ASPECTS PHILOSOPHIQUES DE LA NEGRITUDE SENGHORIENNE

II.10.1. VIE DE LEOPOLD SEDAR SENGHOR


Fils d’un commerçant et propriétaire terrien, L.S. Senghor est né le 09 Octobre 1906 à
Joal (Sénégal). Il est d’origine sérère, un peuple très proche de la nature, matriarcal, animiste
et chrétien. Son père était un commerçant aisé.Senghor a grandi dans un univers d’histoires:
enfant, son oncle lui racontait des contes merveilleux. Son ancrage dans une culture orale,
musicale, animiste, dominée par la présence des femmes est profond.On dit souvent qu’il avait
une culture double : d’une part la culture qu’il a reçue et d’autre part la culture qu’il a acquise
en apprenant le Latin, le français, etc. ; son œuvre poétique fait la synthèse des cultures
africaine et européenne.De 1923 à 1928, il est au lycée de Dakar et il fait ses études
universitaires à Paris (où il rencontre Aimé Césaire). Il est reçu à l’agrégation de grammaire en
1935 et enseigne en France (au lycée de Tours) jusqu’en 1940. À la Libération, il publie son
premier recueil poétique :Chantsd’ombres.Avec Aimé Césaire et Gontran Damas (1912-1978),
Senghor crée le concept deNégritude qui consiste en l’affirmation des cultures africaines et en
la revendication de l’identité noire.Senghor s’engage dans la vie politique dès 1945 et il est élu
président de la République du Sénégal en 1960. Il conserve cette fonction jusqu’en 1980.En
1983, il est élu à l’Académie française. Homme politique, grand poète ; il est aussi l’un des
grands ténors de l’humanisme africain, de la francophonie et de la civilisation de l’universel. Il
est mort le 20 Décembre 2001 à Verson (France).
II.10.2. ŒUVRES
o Ce que l’homme noir apporte (1939);
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o Chants d’ombres, 1945;


o Éthiopiques , 1956;
o Nocturnes (1961);
o Négritude et humanisme (1964) ;
o Liberté I, II, III, IV (1964-1983);
o Négritude et arabisé (1967) ;
o Négritude et voies africaines du socialisme (1971) ;
o Lettres d’hivernage (1972);
o Négritude et civilisation del’universel (1977) ;
o Élégies majeures (1979).

II.10.3. DOCTRINE : LA NEGRITUDE


La négritude de Senghor a été influencée par deux grands philosophes : Karl Marx et
Teilhard de Chardin.
1. L’influence marxiste
Aspects positifs
- En grand humaniste, Senghor a apprécié à sa juste valeur la voie de l’humanisme
moderne tracée par Karl Marx, lequel a conféré une nouvelle dimension à la connaissance de
l’homme ;
- Karl Marx a également attiré son attention sur sa critique du système colonial :
mauvaises politiques coloniales, emprise des banques, économie de traite, misère des salaires,
politique d’assimilation…

Aspects négatifs
- Le marxisme ignore la situation de l’Afrique pour ne s’intéresser que de l’Europe du
XIXe siècle et se trouve même dépassé par la pensée occidentale moderne.
- Le marxisme étouffe la liberté et méprise les valeurs spirituelles.

2. L’influence teilhardienne
Selon Senghor, Teilhard de Chardin présente un énorme avantage : ses thèmes
reposent sur une conception moderne de la science. Contrairement à Marx qui n’a que du
mépris pour les valeurs spirituelles, Teilhard de Chardin plutôt les défend et encourage, même,
la croyance en Dieu.
Si Marx a ignoré l’Afrique et ses problèmes du moment, Teilhard s’efforce de mieux
appréhender la situation des peuples dits sous-développés. Aussi s’est-il posé, au moment où
l’Afrique cherchait à s’affirmer par rapport au monde, comme un moteur poussant dans la
bonne direction, un stimulant de son entrée dans le concert des nations.
3. Thèmes fondamentaux de la négritude
La négritude ne se réduit pas directement à une attitude (réaction au système
colonial),elle se définit encore comme une essence, un « ensemble de valeurs culturelles du
monde noir ». Ces valeurs sont principalement :
A) Au niveau culturel
A ce niveau, la négritude est implicite pour les masses et explicite pour les sages :
 L’être se définit comme vie, tension, rythme ;
 L’homme est placé au centre des forces naturelles (anthropocentrisme) ;
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 L’homme vit en communion avec la nature (fraternité cosmique) ; il vit la participation,


l’émotion, la sympathie, la raison étreinte (opposée à la raison-œil, qui analyse, ou raison
discursive).
 L’homme est profondément religieux.

B) Au niveau socio-économique

 Esprit communautaire : communion d’âme et non agrégation d’individus, solidarité,


coopération, entraide.
 Amour du travail en commun et glorification du travail de la terre.
 Absence de classes sociales, pas de véritable capitalisme (excepté celui apporté par les
puissances coloniales)
 Philosophie morale visant l’homme dans ses relations avec la nature et la communauté
aussi bien des vivants que des morts.

C) Au niveau socio-politique

 Caractère social de l’homme qui se présente comme membre d’une famille, d’une
classe initiatique/société secrète, d’une fraternité de sang… L’homme est un « être de »
(Bisoïté).
 Rôle prépondérant des ancêtres qui veillent sur la société des vivants.
 Exigence d’égalité et de liberté se situant dans le cadre de l’harmonie de la société.
 Rôle de la palabre érigée en institution où la sagesse des ancêtres fait autorité.
 Importance du chef, agrégateur du groupe, représentant des ancêtres, symbole de
l’unité religieuse, politique et économique.
 Inséparabilité des rites religieux et des rites politiques.
Actualité de la négritude
En revisitant le contenu de la négritude, on peut se demander si ces valeurs ci-haut
présentées, liées à un régime de vie traditionnel, pourront résister aux mutations de l’Afrique
actuelle. Senghor et bien d’autres auteurs estiment que la négritude est plus que jamais
d’actualité. Ses thèmes majeurs sont compatibles avec les vérités du monde moderne. Elle est
un véhicule pour la contribution du noir à l’édification de la « civilisation de l’universel » du
XXe siècle, le fameux « rendez-vous du donner et du recevoir ».
Du point de vue de la pensée, la physique moderne converge avec la notion de force
vitale. Pour le nègre, l’être est vie, c’est-à-dire force et tension, pouvoir d’expansion, de
renouvellement et centre d’échange avec l’environnement. La physique moderne, s’inspirant
de cette notion, considère qu’une portion de matière est vivante quand elle ne cesse
de « faire quelque chose », de se mouvoir, d’échanger des matériaux avec le milieu
environnant. Par ailleurs, la conception de fraternité cosmique et clanique fait de l’homme un
élément évoluant dans un ensemble plus vaste qu’il enrichit et qui l’enrichit. A la fois âme et
corps, homme et animal, il présente ainsi des atouts susceptibles d’intéresser la psychologie
moderne selon laquelle le dualisme vivant-animé, âme-corps et même homme-animal n’existe
pas ou ne doit pas exister.
II.10.4. CONCLUSION
La négritude senghorienne a été largement contestée par tant d’africains. Il lui a été
reproche, entre autres, ses liens trop étroits avec l’occident. Néanmoins, il faut reconnaitre
avec les autres chantres de la négritude, d’avoir œuvré pour une véritable prise de conscience
africaine. En plus, partisan du racisme antiraciste, il est resté legrand défenseur de la
symbiose, appelée autrement « métissage culturel ». Ce métissage débouche sur le « rendez-
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vous du donner et du recevoir » dans lequel les valeurs de la civilisation négro-africaines se


mettront en dialogue avec celle de la civilisation occidentale ; en évitant toute assimilation.

Chapitre III. Rapports entre Philosophie et Science


Le Micro-Robert définit la science comme « l’ensemble de connaissances, de travaux
de valeur universelle, ayant pour objet l’étude des faits et des relations vérifiables, selon des
méthodes déterminées ». Un regard rétrospectif sur l’histoire de la philosophie nous fait savoir
que cette définition rend superflu la différence entre science et philosophie : les
présocratiques14 voire Platon et/ou Aristote furent simultanément philosophes et hommes de
sciences. Ce n’est qu’avec Euclide et Archimède et surtout aux XVIIe – XVIIIe siècles que les
autres sciences commençaient à se considérer distinctes et indépendantes de la philosophie.
Toutefois, au-delà des divergences que nous présenterons partant de l’objet, de la méthode
et du but, il existe un rapprochement enrichissant entre science et philosophie.

a) Dissemblance
-du point de vue de l’objet

La science a pour objet l’étude des phénomènes de la nature, les réalités objectives
(problèmes au sens marcellien), des quantités continues ou discontinues. Elle découvre ce qui
est réel, elle s’intéresse à l’aspect mesurable et quantitatif de la nature. Elle sépare le sujet
observant et pensant de l’objet observé et pensé. Elle tient compte d’une parcelle de la réalité.

14
Thalès de Milet, Pythagore, Démocrite.
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Etymologiquement, la philosophie est une science. Cependant, elle étudie un


ensemble de problèmes que pose l’homme en lui-même et dans ses rapports avec l’univers et
Dieu. Les sciences elles-mêmes deviennent un des multiples problèmes de la philosophie.

-du point de vue de la méthode

Les sciences s’approchent tout petit peu de la méthode des mathématiques où l’usage
de la déduction et de la démonstration demeure indispensable. Les sciences expérimentales se
servent de l’expérimentation comme première étape.

Laphilosophie, bien qu’elle ne réfute pas du tout la validité de l’expérience matérielle,


se basant surtout sur l’expérience intellectuelle, suit la méthode réflexive.

-du point de vue du but

Si les sciences visent l’explication des réalités-problèmes en posant la question


« Comment… ? » en vue de mieux utiliser l’univers et le dominer, la philosophie vise la
compréhension des réalités-mystères en posant la question « Pourquoi… ? ». Elle va plus loin
que la science ; elle recherche les causes premières, le dernier Pourquoi, les raisons d’être de
chaque chose et son importance pour l’homme. Le savoir philosophique est celui qui sait
justifier ses raisons d’être partant du dernier Pourquoi. Si la science a pour but de savoir
comment fonctionne l’électricité, la philosophie cherche à savoir pourquoi l’électricité est
électricité ; en quoi est-elle indispensable à la vie de l’homme.

Retenons en passant que l’art étudie purement l’aspect subjectif. C’est l’expression du
message personnel, du gout individuel et particulier qui compte dans l’art. C’est en cela que
réside sa spécificité et sa force alors que la philosophie est à la fois subjective et objective :
elle s’occupe de la réalité totale.

b) Ressemblance

En dépit des précédentes divergences, il existe un certain rapport de proximité


indissoluble entre la philosophie et la science. Les savants (hommes de sciences) se doivent
collaboration indispensable, car la découverte de l’un est au profit de l’autre. Philosophe et
savant doivent se consommer mutuellement. Scienceet Philosophie ont un dénominateur
(suppôt) commun qui est la vérité, le caractère scientifique. Elles exigent du chercheur entre
autres l’amour de la vérité, l’esprit critique, la rigueur dans la méthode, l’autonomie morale, la
probité intellectuelle et l’assiduité dans la recherche.

c) Conclusion

Bouclons ce débat en retenant dans leur origine comme dans leur développement,
science et philosophie restent indissolublement liées ; les séparer, c’est les appauvrir
mutuellement. D’où la nécessité de la complémentarité car, de nos jours, aucune science ne
peut évoluer seule. La science permet au philosophe de raisonner à partir du réel. Sur le plan
des vastes théories, la science a aidé le philosophe à comprendre certains problèmes liés au
comportement et à la métaphysique. Telles les découvertes de la physique qui ont fait
progresser la biologie et la médecine qui, à leur tour ont mieux fait comprendre les conditions
du comportement humain et le sens de la liberté. Bien plus, la philosophie est d’un grand
secours à la science. D’abord, elle apporte le pourquoi matériel à la science : la raison d’être
même de la science. Elle vient la pousser au-delà d’elle-même et lui permet de préciser son
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objet d’étude (rapport avec la science en général). Enfin, c’est la philosophie qui, par sa
critique, précise pour la science, les méthodes de recherche qui permettent les nouvelles
découvertes. Ce qui fait que les sciences connaissent les limites et les valeurs de leurs
découvertes sur le plan pratique (rapport avec les sciences particulières).

Chapitre IV. Division de la Philosophie


Nous avions affirmé supra que la philosophie s’occupe de la totalité du réel ; C’est une
réflexion sur l’expérience totale au sens de René le Senne. Dans sa totalité, la philosophie se
divise ou se segmente en branches. Retenons qu’il existe plusieurs subdivisions de la
philosophie héritées de son histoire.

*Pour Aristote, toute philosophie s’identifie à la Métaphysique ou Philosophie


première : science des principes premiers et des causes premières.

*Pour Descartes, il considère que la philosophie est la mère de toutes les sciences
parce que toute science a une partie idéelle. En tant que mère de toutes sciences, la
philosophie se subdivise en Métaphysique, Physique et les autres branches : Médecine,
Mécanique, Morale.

*Pour Vieu Jean, la philosophie se divise en Philosophie de l’Etre (Dieu), Philosophie de


l’homme et Philosophie de la nature.

Actuellement, la préoccupation moderne reconnait « branches essentielles d écoulant


de la philosophie : la Métaphysique, l’Ethique ou philosophie morale et l’Instance critique.

1. La Métaphysique
C’est l’étude de l’être en tant qu’être. C’est ce qu’Aristote désigne par « philosophie
première ». Elle se subdivise en (I) Métaphysique générale ou Ontologie : étude de l’être en
tant qu’être en général et (II) Métaphysique spéciale : étude de l’être sous ses divers aspects.
D’où les trois métaphysiques spéciales : Cosmologie (Philosophie de la nature : étude de l’être
de l’univers) ; Anthropologie (Philosophie de l’homme : étude de l’être de l’homme, ses
dimensions essentielles ou ses caractères propres) et la Théodicée (Théologie naturelle ou
théologie philosophique : Elle étudie l’esprit absolu, l’Etre suprême ou Dieu).

2. L’Ethique ou philosophie morale

Elle s’occupe des principes qui doivent éclairer la conduite humaine. Elle prend en
considération la valeur de l’action de l’homme, des lois, des mœurs, des coutumes et des
traditions. Elle se subdivise en (I) éthique générale (étude des principes généraux de la
conduite humaine) et (II) éthique spéciale (étude de l’application des principes généraux aux
groupes spécifiques). EX : Ethique individuelle, Ethique domestique, Ethique politique, Ethique
professionnelle, etc.

3. L’Instance critique
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Elle s’intéresse à la valeur de la connaissance. Elle se propose d’étudier la vérité dans la


pensée et la démarche de l’homme vers la découverte de la vérité. Elle comprend : La logique
(Formelle et Matérielle), l’Epistémologie et la Méthodologie des sciences.

CONCLUSION

Partant de la grande extension de sa question, la philosophie s’intéresse à tout. De nos


jours, il y a des secteurs tels que l’art, le langage, la politique, l’environnement, le
développement, l’éducation… qui qui sollicitent de plus en plus l’attention du philosophe et
des nouvelles écoles philosophiques ne cessent de naître. Il est donc juste de dire que le
nombre de branches de la philosophie dépendent des domaines qui attirent la « curiosité » du
philosophe, c’est-à-dire avec les différentes expériences humaines soumises à la réflexion
philosophique.

DEUXIEME PARTIE : PHILOSOPHIE BANTOUE


Chapitre O. Introduction

1. Sens de l’appellation « Philosophie Bantoue »

Le terme « bantou » fait normalement référence à la linguistique mais il a été


rapidement employé par les ethnologues pour désigner un groupe ethnique du même nom et
a débordé le domaine culturel. A ce niveau, il désigne l’ensemble des négro-africains dont on
affirme ainsi qu’ils ont une culture (civilisation) et une philosophie communes. On a aussi parlé
de négritude, d’africanité. De nos jours, l’expression « pensée bantoue » ou « philosophie
bantoue » n’est plus en vogue. On n’en parle presque plus. On préfère, à sa place, parler de la
« pensée négro-africaine » ou de la « philosophie africaine » pour désigner l’ensemble de la
pensée de l’Afrique noire. Mais, dans le cadre de notre cours, nous continuerons à utiliser
l’expression traditionnelle de « pensée bantoue » ou « philosophie bantoue » même si elle a
suscité des débats et controverses.
2. Problématique
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L’occident s’est vanté depuis toujours d’une brillante tradition philosophique. Car,
depuis deux millénaires et demi, il existe et se manifeste une philosophie « de grand style »,
c’est-à-dire une philosophie qui présente une cohérence systématique. S’agissant de l’Afrique,
la question fondamentale posée est celle de savoir s’il existe, oui ou non, une philosophie
africaine en général et bantoue en particulier. Si oui, quel en est le fondement et quelles en
sont les perspectives ? Si non, pourquoi alors ?

Les débats autour de ces questions ont suscité, à tort ou à raison, plusieurs
controverses, c’est-à-dire des querelles à la fois convergentes que divergentes des uns comme
des autres. Ces débats ont donné lieu à deux perspectives : (I) Pour les négateurs
ségrégationnistes, la philosophie africaine ou bantoue n’existe pas ; parce que l’homme noir
est un être barbare, sans âme, sans système de pensée logique, sans civilisation, sans mode ou
manière de vie, sans histoire etc. Ce point de vue est soutenu par les occidentaux, en
l’occurrence Lévy Brühl, Charbonniers, Hegel, David Hume, Linné, George Cuvier… (II) Pour les
affirmateurs, il n’existe pas de peuple au monde sans culture. De ce fait, les africains/bantous
ont une vision du monde qui leur est propre, une philosophie contenue dans leur mode d’agir,
leur art, leur littérature, leurs croyances. Donc la philosophie africaine/bantoue existe même si
elle n’est pas explicite. Cette position est largement soutenue par P. Tempels, P. Hountondji, T.
Obenga, M. Towa, F. Lufuluabo, V. Mulago, Gambembo, Elungu pene Elungu… Disons, avant
de poursuivre notre exposé, un mot sur la présentation du Père Placide Tempels dont
l’influence est la plus grande dans la philosophie bantoue.

3. Le Père Placide Tempels

Frans Tempels est né le 18 Février 1906, en Belgique ; il devient Placide Tempels avec
son entrée dans l’Ordre des Frères Mineurs (O.f.m), une branche franciscaine. Trois ans après
son ordination presbytérale datant de 1930, il est envoyé en mission au Congo-Belge dans
l’actuelle province du Katanga. Après dix ans de mission comme prêtre itinérant, Curé,
Directeur et Professeur dans les écoles de la place, il s’intéresse à l’homme noir, le peuple
Luba, auprès de qui il assimile la langue, les coutumes, les récits et les proverbes. Cette
expérience de vie l’amène à une prise de conscience et reconnaitre l’existence d’une « vraie
philosophie » dans le dire et le faire des bantous.

Aussitôt, en 1945, il publie son fameux livre en néerlandais : « Bantoe filosofie »,


ouvrage qu’il fut plus tard publié en français sous le titre de « Philosophie bantoue ». En effet,
un double message est véhiculé dans ce majestueux écrit tempelsien : d’une part, libérer les
colons de leurs préjugés racistes et de l’autre, promouvoir le Nègre et l’aider à prendre
conscience de sa dignité. C’est cet ouvrage qui fait de lui le Père fondateur et le précurseur de
la philosophie bantoue. Il vaut tel mérite parce qu’il a soulevé en premier et écrit pour la
première fois le problème de la philosophie bantoue. Cet ouvrage lui a valu autant d’éloges
que de critiques.

A cause de cette publication et d’autres écrits où il critique farouchement l’attitude


des colonisateurs, Tempels connaitra un exil forcé en Belgique. Revenu au Congo, il va lancer le
mouvement « Jamaa » pour aider l’africain à vivre un christianisme authentique. Il rentre de
nouveau en Europe où il a rendu l’âme le 09 Octobre 1977 en laissant une cinquantaine
d’articles et quelques livres notamment : La philosophie Bantoue (1945), La christianisation des
philosophies païennes (1949), Notre rencontre (1962).
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Chapitre I. Historique
Il existe plusieurs synthèses historiques de la philosophie bantoue à cause des
controverses tout autour de la problématique de son existence. Au-delà de la diversité de ces
synthèses, nous nous arrêterons à la présentation de la classification proposée par le Père A.J
Smeth, laquelle classification regroupe quatre courants de pensée qui s’entremêlent
chronologiquement.

I.1. LE COURANT IDEOLOGIQUE

Depuis des temps immémoriaux et contrairement au préjugé racial occidental,


l’Afrique n’a jamais été un vide culturel. Ainsi, à travers des vives protestations, c’est-à-dire
une lutte acharnée des revendications anticoloniales, le courant idéologique affirme
l’existence d’une culture propre aux noirs, qu’on appelle diversement : l’âme nègre, la
personnalité africaine, la mystique africaine. Plus tard, on parlera de négritude, d’authenticité.
Aux approches de l’indépendance, cette littérature est marquée par un double
combat : la libération du noir par l’affirmation de soi et l’élaboration d’un système de société
adapté à l’Afrique. Elle est moins systématique et moins critique. On y trouve, à la suite des
courants panafricanistes de l’Amérique du Nord à la fin du XIXe siècle (Du Bois), les œuvres de
Senghor, Césaire, etc. Mais aussi l’élaboration des diverses formes de socialisme africain, dont
la plus célèbre est l’Ujamaa de Julius Nyerere.

I.2. LE COURANT DE LA RECONNAISSANCE D’UNE PHILOSOPHIE AFRICAINE TRADITIONNELLE


OU L’ETHNOPHILOSOPHIE

Ce courant est, pour la majorité des philosophes, le véritable point de départ ou


d’envol d’unmouvement philosophique en Afrique. Il est issu d’une réaction à la fois des
africains et non-africains contre les préjugés qui méconnaissent ou nient toute rationalité à la
pensée dite « primitive ». Cette contestation se manifeste ouvertement en 1945 par la
publication du P. Tempels : La philosophie bantoue. Dans cet ouvrage, Tempels étale sa
réaction contre un courant de pensée selon lequel la mentalité dite primitive est qualifiée de
‘pré-logique’, c’est-à-dire qu’incapable de la réflexion logique et, par le fait même, incapable
d’être une philosophie. La publication de Tempels devient ainsi le premier jalon ou base qui
valorise les noirs et qui établit l’existence d’une philosophie africaine originale comprise
comme une vision du monde spécifique (Weltanschauung), mais supposée commune à tous
les africains dans la manière d’agir, littérature, les récits, les proverbes, les croyances et les
coutumes.

Ce courant a également ouvert la voie à des nombreuses recherches en faveur de


l’existence de cette philosophie. Mais, c’est spécialement vers les années 70 que cette
philosophie originale sera appelée « ethnophilosophie ». Elle compte comme pionniers, entre
autres : P. Tempels (La philosophie bantoue), A. Kagame (La philosophie bantoue-ruandaise de
l’être), V. Mulago (Un visage africain du christianisme), F. Lufuluabo (La notion luba bantoue de
l’être).

I.2.1. La philosophie bantoue de Tempels


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Le livre de Tempels est sans aucun doute le plus connu parce qu’il a été à la base de
toute la discussion sur l’existence ou non d’une philosophie en terre africaine. Il reste à ce
juste titre, un « repère capital » et un « point de référence » dans l’histoire de la philosophie
africaine. L’on se souviendra ici que c’est le P. Tempels qui a affirmé tout haut qu’il existe bel
et bien une philosophie chez l’homme noir.

Pour élaborer cette philosophie, il est allé emprunter certaines notions de la


philosophie occidentale, pour dégager d’une manière méthodique et organisée les données.
Ensuite, il a étudié la vision implicite du peuple luba avec qui il a vécu et auprès de qui il a
assimilé la langue, les coutumes, les proverbes. Enfin, il proclamera l’existence d’une « vraie
philosophie » cachée dans le dire et le faire ou la culture des bantous. La philosophie
tempelsienne est une ontologie et s’articule autour d’un concept fondamental qu’est la « force
vitale ». Ce concept, estime Tempels, correspond au concept de l’être que l’on trouve dans la
philosophie occidentale.

I.2.2. La philosophie d’Alexis Kagame

Prêtre ruandais (1912-1981), Alexis Kagame suit la voie tracée par Tempels et étudie
en profondeur le chef-d’œuvre de Tempels. Il découvre et affirme qu’il existe une philosophie
implicite, sous-jacente à la pensée et à la vie des négro-africains. Sa contribution est produite
dans ces deux principaux livres : La philosophie bantu-ruandaise de l’être (1956) et La
philosophie bantu comparée (1976). Son œuvre a des bases plus rigoureuses et plus
scientifique que celle de Tempels grâce à une recherche très étendue des faits et documents.

I.2.3. Conclusion

Ce courant, bien qu’il ait connu des critiques de tout bord et en divers sens, a constitué
un tournant décisif dans la manifestation d’une philosophie authentique en Afrique. Procédant
par des méthodes de recherche, d’analyse et d’interprétation modernes, il rend intelligible les
structures mentales et sociales, les coutumes et les comportements de la société
traditionnelle. Même si, de toute évidence, le monde actuel est différent de celui des ancêtres,
leur vision du monde sous-jacente continue à influencer peu ou prou les pensées et les
comportements actuels, même de manière inconsciente.

I.3. LE COURANT CRITIQUE

Cet axe s’insurge contre Tempels et les tempelsiens pour leur usage « abusif » du
terme « philosophie » (passage d’une vision du monde d’un peuple, ethnophilosophie, à une
philosophie), leur manque de rigueur dans la terminologie et leur confusion quant à la
méthode proprement philosophique.

A en croire les ténors de ce courant (axe), Tempels et son école font de


l’ethnophilosophie et non de la philosophie ; mieux, ils font de la philosophie au sens large. Car
ils tiennent pour philosophie ce que l’on doit appeler vision du monde. Ils étendent donc le
concept « philosophie » à la vision du monde ou à la culture. Pour Marcien TOWA, Tempels et
ses disciples font l’ethnophilosophie. Une philosophie authentique doit consister en une
libération de la dictature du passé, une critique de ce passé afin d’atteindre la liberté et la
créativité qui ont précédé l’élaboration du patrimoine ancestrale. Dans Le mythe de la
pensée,Paulin HOUNTONDJI, tout en critiquant Tempels et sa suite, estime que ces derniers
ont enfermé les bantous dans un ghetto culturel. Ce faisant, ils refusent au peuple bantou de
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vivre l’expérience mondiale et d’affronter les durs problèmes de l’histoire. Aussi pense-t-il que
la philosophie bantoue apparaitra lorsque les africains étudieront l’homme, le monde et Dieu
avec leur raison critique. Kangafu Kutumbagana affirme pour sa part que la philosophie négro-
africaine doit passer de l’implicite à l’explicite. C’est-à-dire qu’elle doit prendre une forme
critique et conceptuelle.

D’autres critiques de la prétendue « philosophie bantoue » trouvent en elle "la


philosophie propre des ethnophilosophies transposées". D’autres encore reprochent à
l’ethnophilosophie sa tentative de faire de la philosophie une entreprise inanimée.

L’axe critique prend aussi une facette prospective. Certains de ses tenants débordent
la critique pour mettre à jour les conditions de possibilité d’une vraie philosophie bantoue.
C’est dans ce contexte que s’inscrivent les efforts du professeur Franz CRAHAY. Après avoir
défini la philosophie comme « une réflexion explicite, analytique, radicalement critique et
autocritique, systématique… et ouverte, portant sur l’expérience de l’homme, ses conditions,
ses significations et les valeurs qu’elle révèle, Franz CRAHAYébauche 5 conditions pour
l’avènement d’une philosophie africaine :
1°) Un personnel qualifié, c’est-à-dire formé dans plusieurs disciplines et à la pensée
radicalement critique, mais ouvert aux traditions et cultures africaines propres. Mais l’éclosion
des vocations philosophiques suppose elle-même un milieu culturel susceptible d’en favoriser :
l’enseignement à l’université, par exemple.
2°) Un contact prolongé, sinon permanent, avec l’une au moins des grandes traditions
philosophiques existantes.
3°) Un inventaire des valeurs à sauver. Les symboles par exemple pour la philosophie bantoue,
de par leur capacité de donner à penser.
4°) Exigence d’un « décollageconceptuel » qui, en réalité, consiste à passer du mythe à la
réflexion achevée, critique, autocritique et constructive.
5°)Nécessité d’éviter les « courts-circuits » (adoption à la hâte et superficielle des philosophies
étrangères, sans s’imposer l’ascèse requise pour les maitriser et les affronter) et le « culte de
la différence » (affirmation outrancière/exagérée de l’originalité africaine, ayant pour
conséquence l’inaccessibilité à la civilisation de l’universel).

A ces cinq conditions s’ajoutent deux autres propositions formulées par quelques
penseurs en vue de l’élaboration de cette même philosophie : (I) la liberté d’expression, c’est-
à-dire que l’africain doit s’émanciper des idéologies politiques et des dogmes religieux ; (II) une
écriture purement africaine, c’est-à-dire que l’africain doit écrire les textes philosophiques en
des langues qui sont les siennes et être capable de les défendre.

I.4. LE COURANT SYNTHETIQUE

Ce courant se veut futuriste dans la mesure où il présente des perspectives d’avenir de


la philosophie africaine et clos les débats autour de l’existence ou non de la philosophie
africaine. En outre, ses ténors estiment que la controverse sur la pertinence ou la non-
pertinence de la philosophie africaine a duré trop longtemps, laissant perplexes les penseurs
africains et, en même temps, rendant inexistante et moins pertinente la philosophie africaine.
C’est pourquoi, convaincus qu’il n’y avait pas de philosophie exclusivement inhérente à la
tradition, ils se proposent d’élaborer une pensée africaine moderne, systématique et critique
partant d’une triple base :
1°) La réalité actuelle : Il doit exister une interpénétration entre la philosophie et la vie. De
telle manière que la philosophie contribue à la solution des problèmes concrets de la vie
Page [41] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

sociale et que la réalité actuelle inspire, enrichit et féconde la vision des œuvres
philosophiques du passé.
2°) La méthode de la philosophie de partout et de toujours : il ne doit exister aucune
méthode qui soit plus adaptée que l’autre. La méthode de la philosophie doit être
universellement acceptée partout et toujours. Elle ne doit pas être bonne, vraie, actuelle et
efficace pour certains et mauvaise, fausse, dépassée et inefficace pour d’autres.
3°) L’étude des valeurs africaines : les valeurs léguées par la tradition et qui continuent à faire
partie du présent doivent être actualisées et étudiées de façon systématique. La sagesse
africaine étant la seule chose sans doute qui puisse appartenir à l’africain, doit constituer la
pierre angulaire de cette pensée. D’où le rôle du philosophe africain : valoriser la sagesse
africaine et interpréter la tradition à la lumière du présent.

Chapitre II. Thèmes majeurs


II. 0. Préambule
Il saute aux yeux que les principaux thèmes majeurs de la philosophie bantoue se
basent sur l’ontologie, la théodicée, la psychologie, l’anthropologie sociale, l’éthique, la
cosmologie, etc. La plupart de ces thèmes sont élaborés à partir d’études anthropologiques ou
ethnographiques. Mais cela ne veut pas dire qu’ils ne sont pas porteurs d’une philosophie.

II.1. La notion de l’être


L’âme du muntu est régie par un principe fondamental, une aspiration irréversible, un
attrait irréductible vers le renforcement infini de la vie. C’est pour ainsi dire qu’au-delà de ses
préoccupations traditionnelles, à travers toutes les structures familiales, politico-sociales et
religieuses, s’exprime un désir ardent pour la vie. Tout est, chez le muntu, l’expression de la
vie. Cette conception est taxée de « pan-vitalisme ».

Le muntu se caractérise par : un profond amour de la vie, la peur de tout ce qui diminue
cette vie et la recherche de tout ce qui peut accroitre ou renforcer sa vie. On remarquera ici que
le muntu aime la vie plus que tout et l’aime sans limite. Il s’accroche à la richesse, à la
fécondité, à l’union avec les vivants et les morts. Il méprise la maladie, la mort et toute force
du mal. Par conséquent, il s’engage à pratiquer n’importe quelle technique pour protéger et
pérenniser sa vie. De ces pratiques, ressaisissons : la magie qui est un ensemble de techniques
( formules, gestes ou actions) pour s’accaparer des forces favorables et se protéger des forces
malveillantes ; le fétichisme qui est l’usage et le culte des petits objets matériels considérés
comme le correspondant d’un esprit possédant un pouvoir magique ; la sorcellerie : une
pratique magique et occulte utilisée dans le but de nuire à autrui, la divination qui est l’art de
dévoiler des vérités cachées, présentes ou futures et l’animisme qui est une croyance aux
esprits ou doctrine philosophique qui consiste à attribuer une âme à une chose.
Par ailleurs, le pionnier de la philosophie bantoue et de la notion de l’être constate
avec lucidité que la métaphysique occidentale est différente de la métaphysique africaine.
Pour la métaphysique occidentale, héritière de la philosophie grecque, l’être est « une réalité
qui est, mieux ce qui est ». C’est pour ainsi dire que la pensée occidentale conçoit l’être, cette
réalité fondamentale, comme quelque chose de statique. Alors que la métaphysique africaine
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le définit comme ce qui possède la force. C’est pourquoi l’on dit que dans cette métaphysique
l’être est force. Il s’avère indispensable que la conception bantoue est dynamique.

Dans la pensée bantoue, la force peut se renforcer ou s’affaiblir ; c’est-à-dire que tout
être est susceptible de devenir plus fort ou plus faible. Tout accroissement de la force est
fonction de l’accroissement de l’être. Le muntu a pour devoir de veiller inlassablement à la
croissance de la vie. Il apparait alors clair que dans la morale bantoue, est bon tout ce qui
renforce la vie ; est mauvais, tout ce qui déprime, affaiblit et anéantit la vie.

Par conséquent, il existe entre les êtres un rapport de force, une interaction. C’est-à-
dire qu’une force peut être renforcée ou déforcée par une autre. Il s’établit donc une
hiérarchisation des êtres dictée par le degré de force :
 Dieu se trouve au sommet. Il est considéré comme esprit et créateur, celui qui a la
puissance par lui-même. Il est essentiellement celui qui accroit la force.
 Les Fondateurs du clan suivent Dieu. Ils sont les premiers à qui Dieu communique sa
force vitale. Ils sont des êtres spiritualisés appartenant à une hiérarchie supérieure et
participent dans une certaine mesure à la force divine.
 Viennent après les Défunts du clan, selon leur degré de primogéniture.
 Les Défunts sont suivis par les Forceshumaines, les vivants sur terre. Ceux-ci sont
hiérarchisés selon leurs puissances vitales. Le chef du clan, par exemple, occupe une
place privilégiée. Il est aussi père, maître que roi. C’est lui qui facilite les relations,
intermédiaire entre les vivants et les âmes ancêtres (les morts). En tant que tel, il est la
force de la vie intense. Il véhicule, à travers ses ordres, la sève vitale vivifiant la
communauté. Le chef est suivi des Vieux ou sages puis des [autres] hommes, femmes
et enfants.
 Au bas de l’échelle se trouvent les forces naturelles (animales, végétales et minérales).
Elles sont soumises à l’homme et à son service. Il se profile là une conception
anthropocentrique.

II.2. La notion de Dieu


L’importance de l’étude sur la notion de Dieu dans la philosophie bantoue découle de
la réalité selon laquelle le Muntu est fondamentalement théiste ou religieux. A en croire l’Abbé
V. MULAGO, la philosophie de l’homme muntu comme toute sa vie est une religion et une
philosophie vécues. Il ressort de cette allégation/affirmation que le muntu est foncièrement
religieux.

A l’issu d’une étude minutieuse menée auprès des Bakongo, des Banyarwanda, Mulago
a révélé qu’il existe des traits communs concernant les attributsdivins les plus répandus chez
les bantous. En voici certains parmi tant d’autres :

1°) Dieu est la source première de toute vie et de tout moyen vital. C’est dire que c’est Dieu
qui donne et accroit la force. Toute force procède de lui. Car il est la cause efficiente et
première de tout être.
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2°) Dieu est transcendant. Il est insaisissable, presque inaccessible ; il n’est pas dans le temps
ni dans l’espace. Dieu est une cause non causée. Comme être Suprême, Dieu transcende les
catégories des êtres. C’est pourquoi les langues bantoues n’accordent pas à Dieu la désinence
NTU. Dans la culture rwandaise et particulièrement en Kinyarwanda, les êtres différents de
Dieu se présentent sous quatre catégories : (I) Le Muntu qui est l’être qui a l’intelligence ou la
personne humaine ; (II) Le Kintu qui est l’être sans intelligence ou la chose ; (III) Le Kuntuqui
est la modalité de l’être ou manière, façon et (IV) Le Hantu qui est localisation (espace,
temps).

Il est à constater que Dieu n’est pas un –ntu ; il n’est pas, à proprement parler, un « être » tel
que le conçoit cette culture. Il est l’ « Existant éternel », source de tout être, le « Principe non
principé », absolument au-dessus de tout ce qui n’est pas Lui. On ne peut mieux affirmer la
transcendance et la situation unique de Dieu. La transcendance de Dieu n’est pas dans le
monde mais au-dessus du monde. Car, il est supposé vivre dans les hauteurs. On retrouve ainsi
les plus hautes considérations philosophiques dans cette pensée non systématisée mais vécue.

3°) Dieu est providence. C’est Lui le créateur de tout être. Il est partout et sait tout. Il est
proche de ses créatures ; il est protecteur et bienveillant. En tant que créateur des hommes et
de toutes choses, il continue à s’occuper de ses créatures. Il est Donateur de tout : la fécondité
aux mères et aux champs. C’est Lui qui engendre, qui fait grandir hommes et bêtes, qui fait
germer le grain, qui fait pousser les plantes et les arbres. C’est Lui qui dirige l’histoire humaine
et cosmique. Il veille sur ses créatures et leur accorde bienfaits et grâces.

4°) Dieu est Père. C’est le principal attribut qui résume tous les autres. Cet attribut implique
l’idée d’expérience, de sagesse, d’autorité. C’est le Père des pères, l’ancêtre originel. Avant le
père actuellement vivant, géniteur immédiat, en amont de la lignée des ascendants, et avant
même le premier ancêtre, souche de la race, il y a Dieu, premier « Père de nos Pères ».

Retenons que dans son action générale et parfois dans son comportement envers les
hommes, Dieu reste distant et mystérieux, tandis que prolifèrent les recours aux
intermédiaires. Beaucoup de mythes et légendes expliquent cet éloignement de Dieu. Mais, le
muntu reconnait comme indubitables l’existence, la présence, l’omniscience et la suprématie
de Dieu. Ainsi, au-delà de sa transcendance qui le rend inaccessible, Dieu est, pour l’Africain,
présent dans la réalité du monde.

II.3. La notion de l’homme


Le muntu conçoit l’homme sous deux perspectives : l’homme en lui-même
(Psychologie) et l’homme dans sa relation avec ses semblables (Anthropologie Sociale).

II.3.1. Psychologie

L’Afrique ancestrale considérait l’homme comme un être complexe, un tout en


composantes tripartites : une enveloppecorporelle (Corps), un souffledevie (qui peut quitter
le corps durant le sommeil pour voyager dans l’espace et revenir) et un principevital profond
(immortel) intimement lié aux ancêtres et qui subsiste après la mort. Cette même conception
affirmait aussi que l’homme est capable de dominer les forces cosmiques grâce à la
connaissance qu’il en a. Car, il est plus fort qu’elles et qu’elles dépendent de lui.

II.3.2. Anthropologie sociale


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Elle s’intéresse aux relations entre l’homme et les autres êtres. L’Anthropologie sociale
bantoue retient deux relations essentielles entretenues par l’homme. La première catégorie
représente les relations qui le lient à ses semblables (la fraternité clanique). La seconde
représente celles qu’il noue avec l’Univers (la fraternité cosmique).

II.3.2.1. La fraternité clanique

Le Muntu reste intimement impliqué dans un réseau relationnel vitalisant par et pour
lequel il existe. Il ne possède sa « force vitale » qu’en restant dans une étroite communion de
solidarité avec tous ses frères/sœurs de sang. Il est pour sa famille, son clan, sa tribu,
« membre d’une communauté de sang », « l’être de », « moto ya ».

En d’autres termes, son appartenance à sa communauté le rend comme un


« maillon/chainon dans une chaine » très complexe dont le circuit remonte à l’ancêtre
fondateur, en passant par les défunts, les chefs de clan et de famille jusqu’au dernier né de la
lignée. Cet attachement est un enjeu majeur, car se couper de la communauté, c’est aussi se
couper de la source de vie ; c’est être condamné à l’étiolement, à la destruction, comme une
branche détachée de l’arbre. L’isolement complet du muntu ôte en lui sa raison d’être.

Le lien avec la communauté constitue donc un des critères essentiels de la morale


bantoue. Pour le natif d’Afrique, vivre en paix avec Dieu et les divinités, c’est avant tout se
conformer scrupuleusement aux lois de la société, harmoniser ses rapports avec ses voisins,
professer l’altruisme et faire preuve d’esprit de solidarité en toute circonstance.

La solidarité clanique est sans aucun doute une valeur du monde bantou. Elle constitue
le socle de la fraternité clanique ou sa loi fondamentale. Elle correspond à la justice et l’amour
des autres. Toutefois, en vue de la rendre plus efficace, retenons deux précisions principielles à
la solidarité clanique : elle n’exclut pas le devoir d’hospitalité à l’égard des étrangers de la
tribu ; elle n’implique en aucun cas l’effacement de la personne, comme si elle devrait se
dissoudre au profit de la communauté.

II.3.2.2. La fraternité cosmique

La fraternité cosmique traduit le rapport que le Muntu entretient avec l’univers, le


monde. De même qu’il est soudé à la communauté, de même il est solidaire à l’univers qui
l’entoure. Il est attaché au monde comme un enfant est lié à sa mère par le cordon ombilical.

Aimé Césaire voit l’homme dans le monde bantou comme « la chaire de la chaire du
monde » ou « la conscience du monde » qui fait vivre le monde et qui vit grâce au monde. Il y
a donc une action réciproque entre l’homme et le monde : le monde porte l’homme, le
soutient et le fait progresser. L’homme, à son tour, renouvelle l’univers en se renouvelant lui-
même. Les animaux, les plantes et tous les êtres inorganiques ne sont pas considérés comme
des êtres extérieurs, mais comme les prolongements et les moyens vitaux de ceux dont ils sont
les appartenances.

II.3.3. Autres thèmes liés à l’homme

II.3.3.1. Le rôle de la danse

La danse est le moyen privilégié par lequel le muntu communique avec les autres
membres et les forces cosmiques. Elle joue un rôle indispensable dans le maintien de l’ordre
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cosmique ou du rythme du monde : elle maintient l’équilibre et le changement continuel du


monde. Par ses gestes et ses danses rythmés par le tam-tam, le danseur exprime le rythme
cosmique ou la vie de l’univers ; il retrace la lutte toujours renouvelée mais toujours
victorieuse de la lumière sur les ténèbres, de la vie sur la mort. Traditionnellement, la danse
n’est pas un simple divertissement. Elle a une fonction importante : « Unir l’homme aux autres
et à l’univers ».

II.3.3.2. Le rôle de la parole

C’est l’expression par excellence de la vie et moyen de transmission ou de


communication. La parole est également l’expression de la force qui soutient la communauté
des vivants (telle est la parole des ancêtres considérée comme sacrée). La parole traduit un
acte performatif capable de causer une situation bonne ou mauvaise, la guérison, la maladie,
la mort (Parole bienveillante ou malveillante).

« L’efficacité de la parole dépend du rang social ou de la puissance vitale de celui qui la


prononce »15. La parole des ancêtres doit être respectée sous peine d’apporter des souffrances
aux vivants. A ce propos, un dicton congolais dit : « UN ancien peut manquer lorsqu’il lance
une pierre mais il ne rate jamais sa parole »16. C’est à l’aide des proverbes que les paroles
ancestrales sont toujours vivantes et atteignent les générations futures.
N.B : Bien que le pouvoir des choses soit l’apanage du Muntu grâce à son verbe (le seul
être pourvu d’activité), Dieu est « la grande force », « le Père Créateur », « le Maitre de la
parole par excellence ». C’est lui qui possède la maitrise absolue de la parole.

II.4. La mort et l’au-delà


II.4.1. Conception bantoue de la mort

La mort n’est pas une diminution de la vie car libéré du corps, on dispose d’un surcroit
de « force vitale » ; plus on est proche des ancêtres et de Dieu, plus on est proche des sources
de la vie et on a une connaissance plus grande de toutes les forces cosmiques, de toutes les
forces vitales. On participe ainsi à tous les privilèges que possèdent les ancêtres.

On distingue parfois divers degrés. La mort physique : début de la décomposition. La


mort sociale : de l’après enterrement à l’entrée dans le monde des ancêtres. La mort
eschatologique qui est l’entrée du défunt dans le monde des ancêtres.

II.4.2. Causes de la mort

Aux yeux du muntu, la vie ne devrait s’éteindre qu’à la suite d’une extrême vieillesse.
Ici, la mort peut être considérée comme une mort normale, naturelle et peut-être acceptée
par tous les membres, comme fin habituelle de toute vie. C’est le cas de la mort des Vieux dont
la cause est Dieu : Dieu est venu les prendre pour un repos éternel au village des ancêtres.

En outre, si l’homme meurt à jeune âge, sans attendre la vieillesse, c’est que cette
mort est anormale et inadmissible. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre des troubles
faites par des jeunes de tout bord à l’égard des membres d’une famille éprouvée.

II.4.3. Conséquences de la mort

15
Cf. Hiérarchie des êtres.
16
Proverbe des Banzela, tribu du Katanga.
Page [46] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

*Chez les vivants : Perte énorme dans sa famille, vide dans son clan ; diminution du potentiel
démographique de la communauté (famille, clan, tribu) ; la mort rend les vivants incapables de
profiter des biens du défunt s’il jouait un grand rôle ou fonction dans la société, surtout s’il
était « Grand Monsieur », un membre cher sur lequel on comptait dans certaines
circonstances.

*Chez le défunt : La mort entraîne la séparation entre le principe matériel et le principe


vital/spirituel/immortel ; elle entraîne également la rupture avec le monde où le défunt
jouissait des avantages matériels auxquels il avait accès (sa richesse par exemple) ; elle est un
départ pour l’inconnu, même si elle apporte une augmentation de force au défunt.

II.4.4. Attitude du Muntu devant la mort


Le muntu est profondément angoissé et désorienté devant la mort. Cette angoisse
est due au fait que le mode d’existence d’outre-tombe ne lui a pas été révélé avec exactitude ;
il a comme impression qu’il s’achemine vers l’inconnu. Raison pour laquelle il s’accroche
davantage à la vie terrestre, la seule qu’il connait avec certitude. Cet attachement à la vie
terrestre justifie la soif de la création prolifique chez les bantous, car ils veulent s’éterniser
dans leur descendance. Ainsi, soucieux de sa vie, le Muntu pense que « mourir sans laisser des
enfants sur terre est son plus grand malheur ».
Malgré la profonde inquiétude devant la mort, les bantous ne considèrent pas la mort
comme fin de l’existence ; pour eux, la mort permet un changement de vie, c’est un départ
vers un autre monde. « Mourir, disent-ils, c’est avant tout partir, c’est quitter ce monde vers
un autre ». Cela montre davantage que le défunt n’est pas anéanti par la mort mais qu’il
continue d’exister dans l’au-delà, aux côtés des ancêtres.

II.4.5. La nature de l’ « au-delà »

Les bantous conçoivent l’au-delà comme un village sous la terre ou le « village des
ancêtres » dont le mode de vie ressemble au nôtre. Le Muntu estime que « le mort est
rentré » ou qu’ « il nous a précédés chez les ancêtres ». Cette croyance est à la base de
certains rites ou certaines pratiques dont l’habillement du défunt pour qu’il ne soit pas nu au
village des ancêtres, le dépôt sur la tombe des ustensiles, des objets familiers, de la nourriture
pour que le défunt se nourrisse. Dans certaines tribus, le Grand Chef est enterré avec ses
femmes, ses esclaves et ses biens afin qu’il ne soit pas seul dans l’au-delà.

II.4.6. Jugement des morts

Après sa mort, le muntu passe devant le tribunal des ancêtres, lequel doit sanctionner
son acceptation ou son refus dans l’au-delà. Ce jugement que subit le trépassé est
principalement basé sur la qualité des relations entretenues par le Muntu avec ses Frères, de
son vivant. Toutefois, il y a un certain nombre de rites que les vivants accomplissent pour
obtenir le pardon des ancêtres, afin que le défunt puisse jouir de la mort eschatologique.
Autrement il doit errer dans la solitude et risque d’importuner les vivants. Par ailleurs, le mort
peut revenir à la vie par la réincarnation du « Nitu » qui entre dans le sein d’une femme et
devenir enfant. C’est ainsi que l’on identifie souvent un mort à travers un nouveau-né, partant
de la physionomie, de l’agir, du parler.
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TROISIEME PARTIE : LA LOGIQUE


Chapitre O. Introduction

1. 1. Définitions

D’une manière générale, la logique se définit comme « la science qui a pour objet de
déterminer les règles pouvant conduire la pensée à la vérité ». Autrement dit, la logique est
une science qui se fixe comme objet de déterminer les règles pour conduire la pensée à la
vérité. Elle est l’effort de la pensée pour rendre sa propre expression non contradictoire.
Au sens restreint, la logique peut se définir comme « l’étude de la cohérence et de la
validité des raisonnements ».
Etymologiquement, la logique vient du Grec logos : parole, discours, raison et logikèqui
signifie art ou science du raisonnement. Définie ainsi, la logique est une science normative :
elle énonce des règles, définit ce qui doit être, ce que doivent être les opérations
intellectuelles pour satisfaire aux exigences d’une pensée correcte.

1.2. Division
Dans sa forme actuelle, la logique se divise en logique formelle et en logique des
sciences. La logique formelle a pour objet de déterminer la validité des raisonnements, des
formes pures de la pensée considérée en elles-mêmes. Elle s’appuie essentiellement sur la
forme et non le contenu de ces raisonnements. Elle est l’accord de la pensée avec elle-même.
Exemple : Tous les Edlistes sont intelligents et propres Or Israël est Edliste Donc Israël
est intelligent et propre.

La logique des sciences, appelée aussi logique matérielle ou majeure, elle vise la vérité de
la pensée en s’attachant au contenu ou à la signification des propositions et à la matière de la
connaissance. Ainsi, partant de l’exemple cité ci-haut (Cf. Logique formelle), si la forme du
raisonnement est correcte, son contenu est erroné. Car, il est faux d’affirmer que « Tous les
Edlistes sont intelligents et propres » parce qu’on en trouve qui ne sont ni intelligents, ni
propres.

Chapitre 1. La Logique Formelle

Dite aussi logique aristotélicienne (référence faite à Aristote, l’inventeur, père de la


logique), la logique formelle étudie les conditions de validité d’un raisonnement, en
déterminant si une pensée est correctement déduite ou non. Elle ne s’occupe donc pas de la
vérité, ni de la fausseté de ce qui est affirmé ou nié. Par ailleurs, elle s’occupe des opérations
fondamentales de l’esprit (autrement appelées opérations intellectuelles ou mentales) qui
sont : l’appréhension, le jugement et le raisonnement.

I.1. L’APPREHENSION

a) Définitions

L’appréhension est l’acte par lequel l’esprit conçoit ou se représente une chose sans
rien affirmer ou nier. Le concept (ou l’idée) est la représentation intelligible d’un objet. C’est le
substitut mental de l’objet. Ex : stylo, arbre, animal.
Page [48] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

N.B : Si le concept est une représentation vague et générale d’un objet, l’image en est une
représentation concrète et singulière. Le stylo Escola, par exemple, est l’image du concept
Stylo ; le manguier est l’image du concept arbre ; le chien est l’image du concept animal.

Le concept étant abstrait, il trouve son sens dans le terme ou le mot qui l’exprime ou le
définit. Ainsi, nous disons que le « terme » ou le « mot » est l’expression verbale du concept,
l’expression verbale de l’appréhension.

b) Propriétés du concept

Il existe deux propriétés ou deux manières de définir un concept : la compréhension et


l’extension. Définir un concept en compréhension consiste à énumérer l’ensemble des
caractères qu’il comprend, les caractéristiques, les notes intelligibles ou les qualités propres
qui l’identifient. Ex : Homme = être vivant, raisonnable, sensible, mortel,… Définir un concept
en extension c’est donner la liste des individus auxquels le concept s’étend, l’ensemble (la
quantité) des individus qui peuvent revenir dans le concept. Ex : Homme = 6 milliards
d’habitant sur terre, africains, américains, asiatiques, européens et océaniens…

c) Règles du concept

- Tout concept peut être pris dans sa compréhension ou son extension. Dans la
proposition Il y a des élèves qui n’ont rien d’élève, le concept élèves est pris dans son extension
alors que le concept élève est pris dans sa compréhension.

- La compréhension d’un concept et en raison inverse de son extension : plus un terme


a une grande extension, plus il est petit en compréhension. Ex : Etre-homme-africain-
congolais-kasaïen-N’kwasa (extension décroissante, compréhension croissante).

d) Sortes
Les concepts se classent selon qu’on considère la totalité ou une partie de leur
extension. Ainsi, nous distinguons : (I) Les concepts universels qui sont pris dans toute leur
extension. Ex : dans « Tous les politiciens sont fortunés », le concept « politiciens » est pris
dans toute son extension ; c’est-à-dire, on prend tous les politiciens dans leur totalité ou
globalité sans laisser les uns ou les autres (majorité et opposition). (II) Les concepts
particuliers qui sont pris dans une partie seulement de leur extension. Ex : dans « Quelques
politiciens sont fortunés », le concept « politiciens » est pris dans une partie de son extension.
Il s’agit d’un groupe, peut-être la majorité seulement.

N.B : Les termes collectifs (Ex : l’Equipe nationale, la population de la RDC) ainsi que
les termes singuliers (Ex : Le Coordinateur, le Préfet des études, le Président de la République)
sont assimilés aux concepts universels parce qu’ils représentent un Tout.
I.2. LE JUGEMENT

a) Définition

Le jugement est une opération de l’esprit qui consiste à affirmer ou nier un rapport
entre deux concepts (ou idées). Autrement dit, le jugement établit un rapport de convenance
(quand on affirme) ou de disconvenance (quand on nie) entre le sujet et le prédicat.

Ex : L’homme est un animal (Rapport de convenance) L’homme n’est pas un ange


(Rapport de disconvenance) Le jugement est un acte d’esprit, nous l’exprimons par
une proposition. Pour dire, « la proposition » est l’expression verbale du jugement.
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b) Composition du jugement
Le jugement est composé de trois éléments : le sujet, la copule et le prédicat.
(I) Le sujet c’est l’être dont on affirme ou nie quelque chose. Dans « L’homme est mortel », on
affirme de l’homme qu’il est mortel. (II) Le prédicat (ou attribut) c’est ce qu’on affirme ou nie
du sujet. Dans « L’homme est mortel », mortel est ce qu’on affirme du sujet. C’est l’attribut
appliqué au sujet homme. (III) La copule est le verbe (généralement le verbe « être ») qui
établit le lien entre le sujet et le prédicat. Dans « L’homme est mortel », est est la copule.
N.B : Le sujet et le prédicat sont des concepts (ou des termes). La copule établit le lien
entre le sujet et le prédicat et permet à la pensée d’affirmer ou de nier. Sans elle, ce lien
disparait et le jugement perd son sens.

c) Sortes des jugements ou des propositions


On classe les jugements d’après la qualité (en compréhension) et la quantité (en
extension).
Du point de vue de la qualité, les jugements se distinguent selon que les propositions
sont affirmatives ou négatives ; c’est-à-dire qu’elles renferment un rapport de convenance ou
de disconvenance. Ainsi, on parle : des jugementsaffirmatifs (quand la proposition est
affirmative. Ex : Tous les enfants sont polis) et des jugementsnégatifs (quand la proposition est
négative. Ex : Aucun congolais n’est blanc).
Du point de vue de la quantité, les jugements se distinguent selon l’extension de leur
sujet. Ainsi, on parle : des jugementsuniversels dont le sujet est un concept universel (Ex :
Tous les congolais sont noirs) et des jugementsparticuliers dontle sujet est un concept
particulier (Ex : Quelques cahiers sont mouillés).
Remarque : l’attribut ou le prédicat d’une proposition affirmative est toujours
particulier ; alors que celui d’une proposition négative est universel.
Ex : 1° Tout homme est mortel (mortel est ici pris dans sa petite extension. Il est donc prédicat
particulier). 2° Aucun homme n’est mortel (mortel est ici pris dans toute son extension. Il est
donc prédicat universel).
d) Combinaison des jugements ou des propositions
Lorsque l’on combine les jugements ou les propositions du point de vue de la qualité et
de la quantité, l’on obtient quatre jugements ou propositions. En logique formelle, ces
propositions sont désignées par un sigle ou abréviation qui découle des verbes latins affirmo
(j’affirme) et nego (je nie). Ainsi, nous aurons :
A. (Affirmo) : Universelle Affirmative. Ex : Tous les enfants sont attentifs
E (nEgo) Universelle Négative. Ex : Aucun enfant n’est attentif ;
I (affIrmo) : Particulière Affirmative. Ex : Certains enfants sont attentifs ;
O (negO) : Particulière Négative. Ex : Certains enfants ne sont pas attentifs.
e) Opposition des propositions
Les quatre différentes propositions : « A, I, E et O » peuvent s’opposer entre elles de
plusieurs manières. Elles peuvent différer soit par la qualité, soit par la quantité, soit par la
qualité et la quantité à la fois. D’où les quatre oppositions suivantes :
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La contrariété qui régit le rapport entre deux propositions Universelles ; lesquelles


diffèrent par la qualité. Ainsi, A&E sont « contraires ».
Ex : Tous les congolais sont noirs (A) Aucun congolais n’est blanc (E)
La subcontrariété régit le rapport entre deux propositions particulières ; lesquelles
diffèrent par la qualité. Ainsi, I&O sont « subcontraires ».
Ex : Quelques hommes sont savants (I) Quelques hommes ne sont pas savants (O)
Lasubalternation qui régit le rapport entre deux propositions de même qualité mais
différentes du point de vue de la quantité. Ainsi, A&I de même que E&O sont « subalternes ».
Ex : 1. Tous les finalistes sont propres (A) Certains finalistes sont propres (I)
2. Aucune fille n’est sale (E) Certaines filles ne sont pas sales (O)
La contradiction régit le rapport entre deux propositions qui diffèrent à la fois par la
quantité et la qualité. Ainsi, A&O de même que E&I sont « contradictoires ».
Ex : 1. Tout homme est vertueux (A) Certaines hommes ne sont pas vertueux (O)
2. Aucun Edliste n’est absent (E) Quelques Edlistes sont absents (I)
Ces oppositions sont schématisées dans le « CARRE LOGIQUE » comme ci-dessous :
A

I
O

Remarques Importantes:
1° Les quantificateurs tous, tout, toute/s, Toujours, Les… introduisent des propositions
Universelles Affirmatives (A). Aucun/e, Personne, Nul, Jamais… E Les propositions
particulières (I&O) sont introduites par les quantificateurs Quelque, Certain, La plupart de…
2° Les propositions contradictoires (A&O, E&I) ne peuvent pas être vraies, ni fausses à la fois. Si
la 1ère est vraie, la 2ème est fausse ; si la 2ème est vraie, la 1ère est fausse.
3° Dans l’opposition de subalternation, l’universelles est appelée « subalternante » et la
particulière « subalternée ». Si la subalternante est vraie, la subalternée est également vraie. Si
la subalternante est fausse, la subalternée peut être vraie ou fausse.
4° Dans la contrariété, les deux propositions ne peuvent pas être vraies à la fois ; mais elles
peuvent être fausses à la fois. Si l’une est vraie, l’autre est d’office fausse.
5° Dans la subcontrariété, les deux propositions ne peuvent pas être fausses à la fois ; mais
elles peuvent être vraies à la fois. Si l’une est fausse, l’autre est d’office vraie.
Page [51] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

I.3. LE RAISONNEMENT (Connaissance indirecte)


a) Définition
Le raisonnement est une opération mentale dans laquelle, à partir de deux ou
plusieurs jugements donnés (appelés antécédents), on obtient un nouveau jugement qui en
découle logiquement et qui est appelé conséquent. L’argument est l’expression verbale du
raisonnement.
b) Formes de raisonnement. Il y en a quatre :
 L’induction,
 La déduction,
 Le raisonnement par analogie,
 Le raisonnement par absurde.

2. L’INDUCTION

a) Définition
L’induction est une opération mentale, une argumentation qui déduit du singulier à
l’universel, du particulier au général ou des faits à la loi.
b) Particularité
Dans l’induction, le sujet de la conclusion (le conséquent) a une extension plus grande
que les sujets des différentes propositions antécédentes (prémisses). En outre, dans
l’induction, on fait continuellement appel à l’expérience et le raisonnement va du sensible à
l’intelligible.
c) Sortes : 2
1° L’induction amplifiante appelée aussi induction baconienne ou induction
incomplète. Elle est celle dans laquelle on observe ou on énumère quelques cas seulement,
mais la conclusion porte sur tous les cas. C’est pourquoi on parle d’une énumération
incomplète.
Ex : Mbumba, Mambu, N’landu, Matondo et Makiadi sont des Bakongo
Or Mbumba, Mambu, N’landu, Matondo et Makiadi sont avares
Donc tous les Bakongo sont avares
Puisque la conclusion généralise et inclut même les cas qui n’ont été ni observés, ni
énumérés, l’induction est aussi appélée une « Généralisation abusive » et considérée comme
une faute de logique. Estimer que Tel père, tel fils (ou Telle mère, telle fille) soit vraie et
généralisable, c’est déraisonner parce que la ressemblance ne peut pas devenir une règle
générale.
2° L’induction formelle ou induction complète : Elle est celle qui procède par
énumération et/ou l’inventaire de toutes les parties contenues dans le général.
Ex1 : Après avoir corrigé les devoirs, le Professeur compte séparément les copies et y
trouve exactement le nombre de ses élèves. Il constate également que le dernier a obtenu le
six dixième. Il peut alors conclure que tous les élèves ont remis et réussi.
Page [52] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

Ex2 : Les végétaux, les animaux et les hommes respirent


Or les végétaux, les animaux et les hommes sont tous des êtres vivants connus
Donc tous les êtres vivants connus respirent
3. LA DEDUCTION

a) Définition
La déduction est une argumentation qui part du général au particulier, d’un principe
intelligible à un autre qui en découle nécessairement.
b) Particularité
La déduction est un passage de l’implicite à l’explicite. Contrairement à l’induction, la
déduction ne fait nullement appel à l’expérience. L’esprit part ici de proposition à valeur
universelle pour arriver à une conclusion qui s’y trouvait impliquée. Elle est purement
intelligible et se fonde sur la connexion des concepts. Sa conclusion affirme une vérité certaine
et rigoureuse alors que celle de l’induction exprime une vérité probable.
c) Sortes : 2
1°) La déduction immédiate
Appelée aussi inférenceimmédiate ou inférence tout court : c’est un raisonnement
dans lequel l’antécédent est constitué d’une seule proposition.
Les déductions immédiates ou inférences les plus connues sont les quatre oppositions
du carré logique. A ces quatre oppositions s’ajoutent la conversion, l’obversion et la
contraposition.
Ex : « Les Edlistes sont vaillants ». De cette proposition, on peut déduire :
- Aucun Edliste n’est vaillant
- Quelques Edlistes sont vaillants
- Quelques Edlistes ne sont pas vaillants
Autres formes d’Inférence
a) La conversion : Elle est un procédé logique qui consiste à conclure, d’une proposition
donnée, à une autre proposition de même qualité, par la transposition des termes. Cela
signifie le sujet dans l’antécédent devient prédicat dans le conséquent et le prédicat dans
l’antécédent devient sujet dans le conséquent. Toutefois, il fautqu’aucun terme n’ait une plus
grande extension dans la proposition convertie que dans la proposition première ou initiale.
N.B : I° Lorsque ce passage se fait sans modification ni de la quantité ni de la qualité de la
proposition initiale mais avec permutation des termes, on parle de la conversion parfaite ou
conversion simple. Celle-ci ne s’applique que sur des propositions en E et en I. E↔EI↔I
Ex1 : De la proposition « Aucun cercle n’est carré », on peut directement déduire « Aucun carré
n’est cercle »
Ex2 : De la proposition « Quelques pommes sont comestibles », on peut directement déduire
« Quelques comestibles sont pommes ».
II° Lorsque le passage se fait sans changer la qualité de la proposition mais sa quantité
avec permutation des termes, on parle de la conversion imparfaite ou par accident. Cette
conversion n’est applicable que sur des propositions en A et en E. A↔I E↔O et non
l’inverse ; avec permutation des termes.
Page [53] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

Ex1 : Tous les politiques sont fortunés ↔ Quelques fortunés sont politiques
Ex2 : Aucun religieux n’est saint ↔ Quelques saints ne sont pas religieux

b) L’obversion
C’est une déduction qui modifie la qualité de la proposition et maintient sa quantité
sans transposer les termes tout en remplaçant le prédicat par son contradictoire.
Ex1 : Tous les congolais sont africains ↔ Aucun congolais n’est non-africain
Ex2 : Quelques comportements sont maladroits ↔ Quelques comportements ne sont pas
non-maladroits
c) La contraposition
Comprise aussi comme une troisième forme de la conversion, la contraposition
consiste d’abord à remplacer les deux termes par leurs contradictoires et on procède ensuite à
une transposition des termes ou une conversion simple. Pratiquement, on commence par une
obversion, suivie d’une conversion simple et on fait enfin une deuxième obversion. Seules les
propositions en A et en O sont déductibles par contraposition.
Ex1 : Toute religieuse est fervente (A)
1ère étape (Obversion) : Aucune religieuse n’est non-fervente
2ème étape (Conversion) : Aucune non-fervente n’est religieuse
3ème étape (Obversion) : Toute non-fervente est non-religieuse
Ex2 : Quelques mangues ne sont pas mûres (O)
1ère étape (Obversion) : Quelques mangues sont non-mûres
2ème étape (Conversion) : Quelques non-mûres sont mangues
3ème étape (Obversion) : Quelques non-mûres ne sont pas non-mangues

2°) La déduction médiate


On peut distinguer deux types de déduction médiate : la déduction mathématique
(dont nous parlerons dans le cadre de la logique en sciences mathématiques) et la déduction
syllogistique dont il sera question ici. Cette dernière a pour expression principale le syllogisme.
a) Définition du syllogisme
Le syllogisme est un raisonnement dans lequel de deux propositions données
(Prémisses) on déduit logiquement une troisième (Conclusion).
b) Composition du syllogisme
Le syllogisme se compose de :
 Trois propositions dont les deux premières (la majeure et la mineure) sont appelées
« Prémisses » et la troisième est appelée « Conclusion » ;
 Trois termes : le Grand terme, le Moyen terme et le Petit terme.
Ex : Tous les Edlistes MT sont jeunes GT → Majeure
Or Kongolo PT est Edliste MT → Mineure
Donc Kongolo PT est jeune GT → Conclusion
Page [54] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

N.B : Le moyen terme sert d’intermédiaire entre le grand terme et le petit terme. Ainsi, il est
mis en rapport avec le grand terme dans la majeure et avec le petit terme dans la mineure de
telle sorte que la conclusion ne mette en rapport que le Grand terme et le Petit terme qui sont
aussi appelés « extrêmes».

c) Principes du syllogisme
Dans le syllogisme, la conclusion découle logiquement, c’est-à-dire nécessairement
des deux prémisses. Cette rigueur logique se ramène à deuxprincipes (auxquels on a souvent
recours également dans les démonstrations mathématiques) :
1°) Principe de la compréhension (ou Principe métaphysique)
Deux choses identiques à une troisième sont identiques entre elles (voir Expression
formelle 1 ci-dessous). Par contre, si l’une seulement est identique à une troisième alors que
l’autre ne l’est pas, ces choses ne sont pas identiques entre elles (Voir Expression formelle 2 ci-
dessous).
En expression symbolique formelle, ce principe s’énonce en ces termes :
1. Si A=B et B=C alors A=C et
2. Si A=B et C≠B alors A≠C
2°) Principe de l’extension (ou Principe logique)
Tout ce qui est affirmé ou nié universellement pour un ensemble est nécessairement
affirmé ou nié pour chacune des parties de cet ensemble.
Ex : Tous les Edlistes sont honnêtes
Or Samuel est Edliste
Donc Samuel est honnête
Remarque : Les trois termes du syllogisme peuvent être représentés dans un diagramme de
trois cercles : le plus grand représente le Grand terme, celui du milieu représente le Moyen
terme et le plus petit représente le Petit terme.
d) Les lois formelles ou Règles du syllogisme
Elles sont des applications des principes ci-haut indiqués. Les logiciens énumèrent huit
règles, dont quatre concernent les termes et quatre les propositions.
1° Le syllogisme ne doit avoir que trois termes (et chaque terme doit garder son sens unique).
Ex : La vedette est un bateau à vapeur
Or Dadju est une vedette
Donc Dadju est un bateau à vapeur
Ce syllogisme n’est pas valide parce que le terme vedette, à cause de son caractère équivoque,
nous a fait développer un raisonnement à quatre termes. Il a le sens de « navire » dans la
majeure alors qu’il signifie « Star/Artiste» dans la mineure.
2° Aucun terme ne doit avoir plus d’extension dans la conclusion que dans les prémisses.
Ex : Tous les tricheurs seront punis
Or Ebwa n’est pas tricheur
Donc Ebwa ne sera pas puni
Page [55] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

Ce syllogisme est incorrect parce que le terme puni a une extension plus grande dans la
conclusion que dans la majeure où il est Prédicat Particulier (PP).

3° Le moyen terme doit être pris au moins une fois dans toute son extension.
Ex : Tout virologue est scientifique
Or Muyembe est scientifique
Donc Muyembe est virologue
Ce syllogisme n’est pas valide parce que le moyen terme scientifique est deux fois attribut
d’une affirmative (prédicat particulier). Il n’est nulle part pris dans son Universalité.
4° Le moyen terme n’a pas à être repris dans la conclusion.
Ex : Tout Kinois est congolais
Or tout congolais est africain
Donc tout congolais est kinois
Ce syllogisme est incorrect parce que le moyen terme Congolais est repris dans la conclusion.
5° Deux prémisses affirmatives ne donnent pas de conclusion négative.
Ex : Toute plante est verte
Or la pelouse et une plante
Donc la pelouse n’est pas verte
Ce raisonnement est incorrect parce qu’il ne respecte pas la règle que nous venons d’énoncer.
6° Deux prémisses négatives ne donnent pas de conclusion.
Ex : Aucune sorcière n’est aimable
Or certaines mères ne sont pas sorcières
Donc certaines mères ne sont pas aimables
Ce raisonnement n’est pas valide. Il pèche contre la règle qui vient d’être énoncée.
7° Deux prémisses particulières ne donnent pas de conclusion.
Ex : Certains Edlistes ne sont pas opulents
Or certains Edlistes sont miséricordieux
Donc certains miséricordieux ne sont pas opulents
Ce raisonnement est erroné parce qu’aucune conclusion ne serait admissible.
8° La conclusion suit toujours la prémisse la plus faible.
Ex : Toute tricherie est condamnable
Or aucun vice n’est condamnable
Donc tout vice est tricherie
Ce raisonnement est incorrect parce qu’il ne respecte pas la règle que nous venons d’énoncer.

e) Figures du syllogisme
Page [56] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

Selon la position qu’occupe le moyen terme dans le syllogisme, on distingue 4 figures du


syllogisme. La figure du syllogisme est la disposition concluante des propositions dans un
raisonnement. Elle est déterminée, comme on vient de le dire par la place du moyen terme.
Ces figures sont résumées par les vers mnémoniques suivant : Sub-Prae, Prae-Prae, Sub-Sub,
Prae-Sub.

Déduisons de ce qui précède que :

- Dans la 1ère figure, le moyen terme est sujet dans la majeure et prédicat dans la mineure.
- Dans la 2ème figure, le moyen terme est prédicat dans les deux prémisses.
-Dans la 3ème figure, le moyen terme est le sujet dans les deux prémisses.
- Dans la 4ème figure, le moyen terme est prédicat dans la majeure et sujet dans la mineure.

f) Modes du syllogisme
Dans la théorie du syllogisme catégorique, on tire une Conclusion du type A, E, I ou O.

On appelle mode du syllogisme, les combinaisons ou disposition possibles des propositions A,


E, I, ou O ; à partir desquelles on tire une conclusion du type A, E, I ou O.

En d’autres termes, les modes du syllogisme désignent les types et l’ordre des propositions
dans un raisonnement. Il existe donc 256 et 64 modes, c’est-à-dire

3 places: Majeure,Mineure,Conclusion
4types de propositions = 64 Modes ,×4Figures =256Formes
A,E,I,O
De ces modes, seuls 24 sont valides et parmi les 24, nous ne retenons que 15 qui sont valables
et intéressants.

Ière Fig. IIème Fig. IIIème Fig. IVème Fig.


Sub-Prae Prae, Prae Sub-Sub Prae-Sub
A-A-A E-A-E I-A-I A-E-E
E-A-E A-E-E A-I-I I-A-I
A-I-I E-I-O O-A-O E-I-O
E-I-O A-O-O E-I-O

Les modes fournissent le nom ou forme de syllogisme. On identifie un syllogisme à


partir d’un tel nom à la figure. Le moyen âge a trouvé des mots savants capables de nommer le
syllogisme à partir des vers latins, désignant des syllogismes qui appartiennent à des figures
spécifiques :

Ière Fig. IIème Fig. IIIème Fig. IVème Fig.


Sub-Prae Prae, Prae Sub-Sub Prae-Sub
bArbArA cEsArE dIsAmIs cAlEmEs
cElArEnt cAmEstrEs dAtIsI dImAtIs
dArII fEstInO bOcArdO frEsIsOn
fErIO bArOcO fErIsOn
Page [57] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

g) Autres formes du syllogisme


En dehors du syllogisme catégorique que nous venons d’étudier, il y a des syllogismes
non-catégoriques dont la majeure est une proposition composée à partir de laquelle on déduit
la mineure et la conclusion.

Pour comprendre un syllogisme non-catégorique, il faut partir de trois éléments :


- La forme ou la structure de la majeure
- Le(s) mode(s) valide(s)
- Signification et application correctes des modes
Syllogisme hypothétique ou conditionnel
C’est celui dont la majeure est une proposition conditionnelle (Si…alors). La première
partie de la majeure, introduite par « si » est appelée condition ou antécédent ; la deuxième
partie, introduite par « alors », est appelée conditionnée ou conséquent.
Deux modes concluants sont admissibles pour la déduction du Syllogisme
hypothétique ou conditionnel : le Modus Ponendo Ponens qui consiste à poser la condition
dans la mineure et la conditionnée dans la conclusion et le Modus Tollendo Tollens qui
consiste à nier la conditionnée dans la mineure et nier la condition dans la conclusion.
Ex : Si tu travailles, alors tu réussiras
or tu travailles }Modus Ponendo Ponens
donc tu réussiras
Si tu travailles, alors tu réussiras
or tu ne réussiras pas }Modus Tollendo Tollens
donc tu ne travailles pas
Syllogisme disjonctif
C’est celui dont la majeure est une proposition disjonctive de la forme
« ou…ou »/ « soit…soit». Les modes valides pour sa déduction sont le Modus Ponendo Tollens
qui consiste à poser l’une des parties de la majeure dans la mineure et nier l’autre dans la
conclusion et le Modus Tollendo Ponens qui consiste à nier l’une des parties dans la mineure
et poser l’autre dans la conclusion. La partieà nier doit être précédée de la tournure « Il n’est
pas vrai que » ou « Ce n’est pas vrai que ».
Ex : Ou il pleut ou il ne pleut pas

or il pleut }Modus Ponendo Tollens


donc il n’est pas vrai qu’il ne pleut pas
Ou il pleut ou il ne pleut pas
or il n’est pas vrai qu’il pleut }Modus TollendoPonens
donc il ne pleut pas
Syllogisme conjonctif
C‘est celui dont la majeure est une proposition excluant la possibilité que deux
arguments aboutissent à une conclusion acceptable au même moment. C’est pourquoi il est
Page [58] Fr. Cyril KIPULU D. EDL/Cours de Philosophie 6è

également appelé « incompatibilité ». Seul le Modus Ponendo Tollens n’est admissible pour la
déduction du Syllogisme conjonctif. Sa majeure est introduite par la tournure « Il n’est pas vrai
que » ou « Ce n’est pas vrai que » et n’est pas nécessairement une proposition copulative
stricte.
Ex : Il n’est pas vrai que le gouvernement manipule le taux de change pour que la croissance
économique s’améliore
1ere possibilité : Or le gouvernement manipule le taux de change
donc la croissance économique ne s’améliore pas
2e possibilité : Or la croissance économique s’améliore
donc le gouvernement ne manipule pas le taux de change
Le Polysyllogisme
Comme l’indique lenom, le polysyllogisme est un syllogisme composé de plusieurs
syllogismes de telle manière que la conclusion de chaque syllogisme intermédiaire sert de
prémisse (majeure) au syllogisme suivant.
Ex1 : Tout être vivant respire Ex2 : Tous les animaux sont mortels
Or tout animal est un être vivant Or les hommes sont des animaux
Donc tout animal respire Donc les hommes sont mortels
Or tout chien est un animal Or les congolais sont des hommes
Donc tout chien respire Donc les congolais sont mortels
Or Médor est un chien Or les kinois sont congolais
Donc Médor respire Donc les kinois sont mortels
Le sorite
C’est un raisonnement caractérisé par l’accumulation des prémisses dans lesquelles le
prédicat de la première devient le sujet de la suivante et ainsi de suite jusqu’à la conclusion.
Celle-ci reprend le sujet initial pour l’unir au prédicat final.

Ex1 : Certains intellectuels sont Edlistes Ex2 : La souris est un rongeur


Or les Edlistes sont kinois Or tout rongeur est un muridé
Or les kinois sont congolais Or tout muridé est un mammifère
Or les congolais sont africains Or tout mammifère est un vertébré
Or les africains sont noirs Or tout vertébré est un animal
Donc certains intellectuels sont noirs Donc la souris est un animal
L’Enthymème
C’est un syllogisme où l’une des prémisses est sous-entendue. C’est ainsi qu’il est
autrement appelé « Raisonnement elliptique ». Puisqu’il est la manière ordinaire dont les
hommes expriment leurs raisonnements, l’enthymème peut laisser tomber même la
conclusion.
Ex 1 : Vous êtes congolais
Donc vous êtes africains
[La majeure Tous les congolais sont africains est sous-entendue]
Ex 2 : Franck est philosophe
Donc Franck est contemplatif
[Mineure sous-entendue : Tout philosophe est contemplatif.]
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Ex 3 : Qui peut mieux l’exercer en est bien le plus digne.


[Mineure sous-entendue : Or je peux mieux l’exercer.]
[Conclusion sous-entendue : Donc j’en suis le plus digne.]
L’Épichérème
C‘est un syllogisme dont l’une des prémisses, ou les deux, sont suivies de leurs preuves
ou justifications.
Ex 1 : Tous les chats sont voleurs parce qu’ils sont gourmands.
Or Minet est un chat.
Donc Minet est voleur.
Ex 2 : Peu de congolais peuvent voyager en avion, car voyager en avion coûte cher.
Or pour aller en France il faut prendre l’avion, sinon le voyage serait beaucoup trop
long. Donc peu de congolais peuvent se rendre en France.
Le dilemme
C’est un argument dans lequel on accule l’adversaire à une alternative, dont chacune
des parties conduit à la même conclusion (la défaite).
Ex : Ou tu étais à ton poste ou tu n’y étais pas.
Si tu y étais, tu as manqué à ton devoir.
Si tu n’y étais pas, tu t’es enfui lâchement.
Dans les deux cas, tu mérites d’être châtié.
Pour être valable le dilemme doit respecter deux règles :
1° la Majeure doit prévoir toutes les hypothèses possibles afin qu’on ne puisse pas en ajouter
une autre ;
2° la conclusion amenée par chaque mineure doit être la seule possible, sans quoi le dilemme
peut être rétorqué.

3. LE RAISONNEMENT PAR ANALOGIE


L’analogie vient du grec ancien puis du latin « analogia » qui signifie ressemblance,
correspondance. C’est une opération mentale qui, d’une ressemblance partielle (similitude)
entre deux choses, on conclut à leur ressemblance plus complète ou totale.

Ex 1. La société MARSAVCO fabrique des produits de qualité


Or MONGANGA+ est fabriqué par MASAVCO
Donc MONGANGA+ est un produit de qualité

EX 2. Jonathan présente Dorcas à Israël


Or dans sa vie Israël a déjà connu deux filles au nom de Dorcas trop turbulentes
Donc pour Israël, la tendance sera à ne pas avoir confiance à Dorcas.

La méfiance d’Israël est le résultat d’un raisonnement par analogie, c’est-à-dire qu’il compare
Dorcas que Jonathan lui présente aux deux autres Dorcas qu’il connaissait avant.

NB : Ce raisonnement, si précieux soit-il, pour imaginer des hypothèses, n’est pas sûr, car il
peut faire aboutir à l’erreur si nous n’atteignons que des ressemblances superficielles.

4. LE RAISONNEMENT PAR ABSURDE


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Avant de définir le raisonnement par absurde, retenons : (I) Une Idée absurde est une
idée dont les éléments sont incompatibles. EX : un cercle carré. (II) Un Jugement absurde est
un jugement qui contient ou implique une inconséquence. EX. La vérité n’existe pas. (III) Un
Raisonnement absurde est un raisonnement formellement faux, contradictoire, qui viole
même les règles de la logique.

Ainsi, nous définissons le raisonnement par l’absurdecomme celui par lequel on


démontre la vérité d’une proposition en soulignant les conséquences fausses auxquelles la
proposition contradictoire aboutit.

Ce raisonnement se divise en deux :

 La preuve par absurde : On prouve la vérité d’une proposition en montrant que la


nier entraine des conséquences absurdes.
EX : Le Professeur KISENDA est compétent et mature, car, s’il n’était pas
compétent et mature, l’EDL ne pouvait pas l’admettre comme professeur.

 La réduction à l’absurde : On prouve la fausseté d’une proposition en montrant


tout simplement qu’elle conduit à des conséquences absurdes.
EX : Ngoro affirme que son pasteur est un homme infaillible et parfait qui
connait et voit tout. Musu lui oppose le raisonnement :
Tout être humain a des connaissances et une vision limitées ; il est faillible et
imparfait
Or ton pasteur est parfait, infaillible, connait et voit tout
Donc ton pasteur n’est pas un être humain. Il serait alors Dieu, ce qui est
impossible et archifaux.

II. 4. L’INTUITION (La connaissance directe)


L’accès à la vérité peut être, soit directement, soit aussi indirectement par l’entremise
de concepts, de jugements ou de raisonnements.

II.4.1. Définition

L’intuition est une connaissance immédiate de l’objet en elle-même. Elle saisit la


réalité directement sans détour. EX. je peux dire en famille que celle qui est devant moi, est
ma mère. L’intuition part toujours d’une réalité expérimentée, vécue dans une saisie
immédiate.

II.4.2. Formes d’intuition

Par rapport à l’objet connu et la faculté en action pour le connaitre, on distingue les
formes ci-après :

1° L’intuition empirique qui concerne toutes les connaissances qui trouvent leur origine dans
l’expérience. Elle se divise en :

- Intuition sensible : porte sur les faits physiques affectant un de nos organes sensoriels (ici,
l’objet est perçu par un sens) ;

EX : Par ta présence, je vois immédiatement que tu es là ; dès que ma main glisse sur une
plaque chaude, je n’ai pas besoin d’un raisonnement pour la retirer.
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- Intuition psychologique : concerne les états de conscience (perception immédiate de ce qui


se passe en moi) EX. Eprouver la tristesse, la joie, la colère en moi-même. Cela n’a pas
besoin d’être expliqué par un quelconque raisonnement.

2° L’intuition intellectuelle ou divinatrice : est la découverte immédiate des rapports existant


entre les choses. Cette intuition joue un rôle essentiel dans l’élaboration d’une hypothèse, en
particulier dans le domaine des sciences expérimentales. Elle n’est pas une intuition au sens
strict, car elle ne procure pas la certitude mais suscite une recherche qui la confirmera.

EX. lorsqu’on dit A=B, B=C, C=D, le mathématicien peut percevoir immédiatement le rapport
d’égalité entre A et D et conclure A=D.

3° L’intuition mystique, appelée aussi métaphysique : concerne la perception ou la saisie


immédiate des réalités religieuses (ici, il y a une vision directe de l’esprit par l’esprit).

EX. le cogito cartésien, qui exprime la perception évidente et nécessaire du rapport existant
entre l’activité de la conscience et la réalité de l’existence.

Conclusion
Il existe des philosophes qui ont accordé à l’intuition une place très importante dans leurs
pensées, ils la considèrent comme le moyen par excellence d’atteindre l’absolu ou l’être en soi.
Ils sont généralement appelés intuitionnistes. C’est le cas de :

1. Blaise Pascal, qui dit : « c’est le cœur qui sent Dieu, et non la raison » ; le cœur a ses
raisons que la raison ne connait pas ; on le sait en mille choses.
2. Henry Bergson qui considère que la meilleure connaissance est la connaissance
philosophique fondée sur l’intuition ;
3. Léopold S. Senghor qui, en parlant de, « l’émotion est nègre, la raison hellène », a mis
en évidence l’intuition comme mode de connaissance chez le noir, par opposition à la
raison discursive du blanc.

CHAPITRE DEUXIEME : LA LOGIQUE MATERIELLE


La Logique matérielle ou majeure est celle qui s’attache au contenu des affirmations
ou négations. Elle s’occupe de déterminer la vérité ou la fausseté des opérations
intellectuelles, contrairement à la logique formelle qui ne voit que la forme. La logique
matérielle s’appelle aussi logique mathématique ou philosophie des sciences. Il s’agit d’une
sous branche de la philosophie en générale, et de la logique en particulier. Elle se subdivise, à
son tour, en deux sous branches :

 Epistémologie : Etude critique des hypothèses, des principes et des résultats des diverses
sciences ;
 Méthodologie : Etude critique des règles et des méthodes utilisées par les diverses
sciences pour établir leur vérité.

Ces deux études évoquent une connaissance scientifique approfondie, ainsi la distinction
entre la connaissance scientifique et la connaissance vulgaire nous aidera à fixer les esprits

1. CONNAISSANCE SCIENTIFIQUE ET CONNAISSANCE VULGAIRE


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La connaissance vulgaire ou celle de l’homme de la rue est différente de la


connaissance à laquelle se destine tout intellectuel en général et tout homme des sciences en
particulier.

a) La connaissance vulgaire

C’est une connaissance primaire dont la vérification n’existe presque pas, le vrai et le
faux sont indissociables. Cette connaissance est : (I) Subjective : émaillée des intérêts
personnels et les sentiments influent dans l’appréciation des phénomènes ; (II) Fabulatrice,
confuse et limitée : relève plus de l’imagination et des croyances fantaisistes ; (III)
Noncritique : il n’y a pas d’analyse rigoureuse, ni vérification critique ; (IV) Superficielle : se
contente de ce qui se livre au premier regard ou à la première oreille, elle ne creuse pas les
informations en profondeur, il n’y a ni effort d’analyse, ni effort de réflexion, ni souci de
vérification.

b) La connaissance scientifique

C’est celle qui dépasse les limites de la connaissance vulgaire et qui se caractérise par : (I) La
précision : aussi bien dans l’observation, dans la description que dans l’analyse des faits. Rien
n’esthasardeusement ni gratuitement affirmé ; (II) L’effort rationnel : Tout doit être
rationnellement fondé, bien réfléchi et suffisamment approfondi ; (III) Le souci d’objectivité :
les résultats ou la conclusion des faits ne sont jamais le fruit de l’imagination, des croyances ou
des sentiments du chercheur ; (IV) La possibilité de vérification : il y a des instruments et des
normes applicablespar tous pour aboutir aux mêmes résultats ou aux résultats contraires.

N.B. Les connaissances scientifiques sont multiples : elles se distinguent les unes des autres
par leur objet et par leur méthode. L’objet, c’est le domaine propre à chaque science c’est-
à-dire les faits recherchés et étudiés dans telle ou telle science. Ex. la sociologie
s’intéresse aux faits sociaux, le droit aux faits juridiques…
La méthode, c’est le processus ou l’ensemble des instruments et des règles que les chercheurs
doivent appliquer pour établir la vérité dans son domaine. Il y a autant des méthodes qu’il y a
des faits en sciences. La philosophie des sciences (logique matérielle) n’est pas la science
elle-même, elle ne se préoccupe pas de démontrer des théorèmes, de choisir des axiomes, de
découvrir des lois de la nature ; elle s’interroge sur la part respective de l’observation des faits
et de la construction des théorèmes dans la méthode expérimentale, et demande aussi
comment le mathématicien raisonne.

2. METHODOLOGIE OU LOGIQUE DES SCIENCES


Avec cette science, il s’agit d’une critique des méthodes scientifiques pour découvrir
comment telle ou telle autre science procède dans sa recherche de la vérité. Le vrai problème
ici, c’est aussi celui d’établir l’efficacité des méthodes et la crédibilité des instruments utilisés
par les différentes sciences pour atteindre la vérité. De ce fait, nous allons épingler les
avantages et les désavantages que présente chaque méthode.

2.1. Méthode ou logique en sciences expérimentales

2.1.1. Notions

Les sciences expérimentales sont les sciences qui se fondent sur l’expérience et qui y
recourent constamment ; On les appelle aussi « science de la nature ». Telles, la géologie, la
physique, la biologie, la chimie…
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2.1.2. Méthode expérimentale

Sa présentation la plus claire a été démontrée par le médecin/Physiologiste Français


CLAUDE Bernard (1813-1878) dans son ouvrage « Introduction à l’étude de la médecine
expérimentale » (1865).
Cette méthode se présente comme un processus en trois phases :

1. L’observation des faits : l’observation scientifique se fait seulement sur des faits
scientifiques, c’est-à-dire des faits polémiques, remarquables. Une attention
soutenue sur les faits pour mieux les connaitre. On parle d’une observation simple
quand elle se fait avec les moyens naturels (les sens de l’homme) ; et de l’observation
armée quand on recourt à certains instruments ou moyens artificiels (balance,
baromètre, microscope). Les faits polémiques sont ceux qui attirent l’attention du
chercheur en marquant un écart entre ce qu’il pensait connaitre et ce qu’il constate
réellement ;
2. L’hypothèse expérimentale : c’est la première explication qui peut rendre le fait
observé rationnellement intelligible. Ici, le chercheur avance une hypothèse pour
donner une explication provisoire et qui devrait encore être vérifiée, c’est pour dire
que l’hypothèse n’est pas encore une vérité indiscutée, ni moins une thèse. En tant
que premier pas dans la compréhension d’un fait observé, elle doit être intelligible,
jamais imaginaire ou superficielle ;

3. La Vérification expérimentale : est l’ensemble de procédés pour vérifier l’hypothèse


qui est provisoire et soumise à une vérification. Ici, le chercheur peut soit recourir à
une nouvelle observation simple, soit faire appel à une observation armée (Cfr. Travail
de laboratoire).

N.B. Ces trois phases sont résumées par Claude Bernard de cette manière : « le fait suggère
l’idée, l’idée dirige l’expérience ; l’expérience juge ou confirme l’idée». Dès que l’hypothèse est
confirmée, la méthode expérimentale a atteint la dernière phase de son processus ; si elle est
confirmée, on reprend la méthode dès le départ et si elle est confirmée, on se hisse dans la
sphère de l’évolution de l’esprit scientifique.

2.1.3. La loi et la théorie


Une fois que l’hypothèse a été vérifiée et confirmée, on peut alors affirmer une
relation universelle ou énoncer une loi scientifique. La loi scientifique se définit comme un
rapport constant, général, vérifiable et mesurable entre les causes et les effets. La loi embrasse
un grand nombre de phénomènes dans une formule simple ; elle fait l’économie de la pensée,
permet de prévoir d’autres phénomènes et rend l’univers intelligible, tels sont ses mérites
(avantages). EX. la loi de Galilée, la loi de Newton.

La Théorie est une vaste hypothèse qui rassemble et unifie un certain nombre des lois
scientifiques dans une unité supérieure. Elle a deux rôles : ramener à l’unité les lois
apparemment inconciliables des nouvelles expérimentations. Comme la loi, une théorie n’est
jamais achevée : elle reste la meilleure explication imaginable à un moment donné ; mais elle
reste toujours explication susceptible d’être dépassée. (Ex. théorie de l’évolution, théorie de
l’attraction universelle). Il faut noter que toute théorie ou loi est admise dans la connaissance
moyennant une observation et une expérimentation rigoureuse.
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2.1.4. Le fondement de l’induction.

La méthode expérimentale est une démarche inductive : elle passe de l’observation


d’un certain nombre de faits à la loi et de quelques lois à la théorie. Le fondement d’une telle
démarche, c’est le principe de causalité ou la loi du déterminisme. On peut définir le
déterminisme comme la doctrine d’après laquelle tout ce qui arrive a une cause. Son principe
s’énonce comme suit : « dans les mêmes conditions, les mêmes causes produisent les mêmes
effets » (principe de causalité) ̶ Paul Valéry (1871-1945). Cette doctrine est opposée à la
doctrine d’après laquelle tout arrive par hasard et par nécessité (Fatalisme) de Jacques
Monod.
Le déterminisme se subdivise en : -Déterminisme
scientifique (ou principe de causalité) qui affirme un enchainement inéluctable des faits dans
le monde physique ou dans les sciences de la nature ; - -
Déterminisme métaphysique (ou absolu) qui étend le principe de causalité à toutes les réalités
et même à l’homme. Un tel déterminisme nie la liberté et la responsabilité de l’homme.

Conclusion : Une observation dans la méthode expérimentale n’est jamais neutre et un


savant n’entre pas dans son laboratoire avec une tête vide ; il y a toujours un contexte
scientifique préalable (le préjugé au sens baconien, un savoir requis ou vérité déjà admise).
Autrement dit, la démarche inductive est toujours déjà portée par une démarche déductive ;
c’est pourquoi elle exige un savoir ouvert, une bonne imagination créatrice et une grande
rigueur dans l’observation ou expérimentation pour conduire à la vérité. Elle ne peut toutefois
pas prétendre à une vérité strictement objective et totale, elle conduit à une vérité relative
(partielle) susceptible d’être contredite ou dépassée.
2.2. Logique en sciences humaines

2.2.1. Notions
Les sciences humaines sont celles qui étudient l’homme dans ses manifestations
extérieures en tant qu’individus, en tant qu’être social ou un être de culture. On désigne dans
le registre des sciences humaines les disciplines telles que l’histoire, la sociologie, la
psychologie, la géographie humaine, l’économie politique, anthropologie…

2.2.2. Problème de méthode

Les sciences humaines recourent, comme les sciences de la nature à la méthode


expérimentale ; mais chacune d’entre elles essaie d’adapter cette méthode à son domaine. La
grande difficulté réside dans le fait que ces sciences portent sur un objet qu’on ne peut ni
objectiver, ni soumettre à une vérification expérimentale rigoureuse. D’où les problèmes ci-
après :

-Au niveau des faits : il se pose la question de la fidélité des faits au phénomène visé. Les faits
choisis expriment-ils valablement le phénomène ? L’homme n’est-il pas capable de rire
(expression de la joie) pour manifester sa colère ?

-Au niveau de l’observation et expérimentation : Difficulté de décomposer le sujet humain, ni


isoler un fait ; l’homme est un tout et les faits humains sont complexes. Non seulement on
ne sait pas soumettre l’homme à une observation et une expérimentation rigoureuse, mais les
manifestations sur lesquelles on travaille sont difficiles à mesurer et quantifier. Il y a aussi
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risque du manque d’objectivité de la part du chercheur parce que ses sentiments de sympathie
peuvent fausser l’observation (cas d’un médecin qui soigne son propre enfant, un avocat
devant défendre son proche ou son ennemi) ;

-Au niveau du fondement de la méthode : la Liberté, la volonté et l’intelligence de l’homme


ébranlent le principe du déterminisme sur lequel repose la méthode expérimentale. Or sans ce
principe, on ne sait ni ériger des lois ni formuler des théories.

2.2.3. Problème de valeur

Les sciences humaines méritent-elles alors le titre de « sciences » au sens strict ?


Comment peuvent-elles procéder pour établir valablement leur vérité ?

La réponse à ces deux questions part d’une réflexion à trois niveaux :

1° Les sciences humaines ne peuvent pas être jugées à partir des sciences de la nature et des
difficultés que pose la méthode expérimentale ; dans les sciences de la nature, on explique les
faits tandis que dans les sciences humaines on comprend ;

2° Pour comprendre les faits humains, le chercheur doit renoncer à les approcher de
l’extérieur pour les saisir de l’intérieur, c’est-à-dire saisir l’homme non seulement comme un
être complexe, mais aussi un sujet, source d’intention et de signification.

3° Les sciences humaines sont des sciences d’une originalité irréductible ; elles ne sont pas des
sciences inférieures. Mais comme l’homme est un tout complexe et indissociable, l’étude des
faits humains nécessite une approche interdisciplinaire.

2.3. Logique en sciences historiques

2.3.1. Notions
L’histoire est l’étude scientifique des manifestations humains, de leur genèse et de leur
organisateur à travers le temps. Un fait n’est dit « historique » que dans la mesure où il a un
rapport avec la vie de l’homme. Ainsi, par exemple, les bouleversements subis dans le passé
par la croûte terrestre ne constituent nullement des faits historiques, ce sont des phénomènes
géologiques. Pour qu’un fait du passé soit considéré comme historique, il doit avoir une trace
dans les vertiges laissés par les hommes. Parmi les sciences historiques, on peut citer : la
paléontologie, la numismatique, la philologie, la patristique ; l’archéologie…

2.3.2. Les sources de sciences historiques

La démarche de l’historien consiste d’abord à chercheret à réunir les sources, ensuite


à les analyser ou les interpréter, enfin à fixer la synthèse du résultat de sa recherche.

De cette démarche découle ainsi quatre étapes à retenir :


1. L’heuristique : la recherche des faits et des documents ;
2. L’herméneutique : interprétation des documents (date, origine signification) ;
3. La critique historique ou l’établissement de la valeur des documents. Ici on
distingue :
a. La critique externe ou critique de la forme qui cherche à établir l’intégrité
et l’authenticité des documents. C’est la chasse aux interpolations ;
b. La critique interne ou critique du contenu qui cherche à établir
l’authenticité du témoignage.
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4. Lasynthèse historique : c’est la vue d’ensemble que l’historien présente sur le fait
ou le sujet étudié ; Il s’agit d’une véritable reconstruction du passé à partir des
documents.

2.3.3. La valeur de la méthode Historique

L’historien ne peut pas prétendre arriver à une connaissance certaine et objective de


même type qu’en sciences positives, mais cela n’enlève rien à la valeur de l’histoire comme
science. Il faut toutefois souligner que l’histoire n’est ni le domaine de l’indéterminisme ni
celui du déterminisme : certains faits se justifient dans leurs antécédents (causes) et il y a aussi
l’intervention des imprévus. Et pour un meilleur rendement, la méthode historique exige du
chercheur une honnêteté intellectuelle éprouvée et un grand souci d’objectivité.
2.4. Logique en sciences mathématiques (section scientifique)

2.4.1. Notions

Les sciences mathématiques sont celles qui ont pour objet les rapports entre les
quantités. Ce sont des sciences essentiellement abstraites dans ce sens qu’elles manient des
entités purement quantitatives (des chiffres) sans rapport évident avec la réalité concrète. Si
les sciences humaines et les sciences expérimentales recourent à l’induction, les sciences
mathématiques sont hypothético-déductives.

2.4.2. Propriétés de la déduction mathématique


Contrairement à la déduction logique qui est stérile parce que ce n’est qu’un passage
de l’implicite à l’explicite, la déduction mathématique est tautologique, féconde et étendue :
elle est tautologique parce qu’elle ramène la vérité (dit la même chose) à des propositions déjà
admises ; elle est féconde parce qu’elle recourt à des procédés et les artifices ingénieux pour
arriver aux tautologies ou aux lois scientifiques; elle est étendue parce qu’elle peut s’étendre
d’un cas particulier à tous les cas identiques ou même aux cas qui y sont réductibles.

2.4.3. Les principes des mathématiques


Les principes des mathématiques sont des propositions posées a priori et qui
constituent les fondements sur lesquels reposent d’autres propositions ; c’est ce qu’on appelle
principes premiers ou propositions premières. Au nombre de ces principes, on peut citer :

- Les définitions : contrairement aux définitions descriptives des sciences humaines et


des sciences de la nature, les définitions mathématiques créent leur objet ; elles consistent à
fixer le sens d’un terme en énumérant ses caractères essentiels. C’est le cas du « cercle » qui
n’existe pas dans la nature, mais qui est créé par sa définition mathématique ;
- Les postulats : ce sont des propositions qui ne sont ni évidentes ni démontrables, mais
indispensables pour la suite de la démonstration mathématique. Les postulats sont en
quelques sortes les propositions initiales à valeur d’hypothèse ; ils peuvent être contredits ou
dépassés. (Ex. Le postulat d’Euclide contredit par celui de Lobatchevski et ce dernier par celui
de Riemann).
- Les axiomes : ce sont des propositions nécessaires et indémontrables (comme des
postulats), mais évidentes. Cependant, depuis Leibniz, on parle de plus en plus de la nécessité
de démontrer les axiomes ; ce qui fait que sa valeur d’évidence diminue et que sa distinction
avec le postulat tend à disparaitre.
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- L’axiomatique : c’est l’ensemble des principes ou des règles opératoires posées au


début d’une science déductive quelconque. On peut donc dire que chaque science déductive a
son axiomatique c’est-à-dire un certain nombre de principes (postulats et axiomes)
indispensables pour son fonctionnement. Mais le choix d’une axiomatique ne doit pas être
arbitraire, il doit être soumis à des règles logiques strictes, c’est-à-dire les axiomes doivent être
obligatoirement :
o Compatibles : sans contradictions entre eux ;
o Indépendants : Aucun ne doit pouvoir se déduire des autres
o Suffisants : avoir seulement les axiomes nécessaires au système et bien les
comprendre tous. Un système d’axiome est saturé quand on ne peut plus y ajouter un
autre axiome.
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QUATRIEME PARTIE : LA PSYCHOLOGIE


CHAPITRE PREMIER : DEFINITIONS ET METHODES

1. Définitions
Sur le plan étymologique, la psychologie se définit comme Science (logos) de l’âme
(psukkè). L’histoire du terme psychologie nous révèle que la psychologie date du 16è siècle,
mais elle n’est devenue vraiment usuelle qu’au 18è siècle avec le philosophe allemand
Christian WOLFF (1679-1754) qui établit une différence fondamentale entre la « psychologie
empirique » (1732) et la « psychologie rationnelle » (1734).
Au 19è siècle, elle s’est détachée de la philosophie proprement dite pour devenir une
science positive autonome appelée « Psychologie expérimentale ». Elle a ainsi pour but
essentiel de connaître et d’expliquer l’activité psychique de l’homme. Elle fait abstraction du
problème du principe pensant et renvoie cette question à la « psychologie rationnelle » ou la
métaphysique.

Partant de la définition étymologique, il est à retenir que l’âme est le souffle ou le principe
de vie ; c’est le principe par lequel nous vivons, nous sentons, nous pouvons nous mouvoir et
nous comprenons. Aristote parle de trois sortes d’âmes : l’âme végétative, caractérisée par la
reproduction et la nutrition ; l’âme sensitive qui instruit bien aussi les sens externes (vue, ouïe,
odorat…) que le sens internes (imagination, mémoire…) et l’âme intellective qui appartient
uniquement à l’homme.
Concernant l’origine de l’âme raisonnable, trois explications ont été données : pour « le
traducianisme », l’âme est une semence matérielle ou spirituelle des parents ; pour
« l’émanatisme », c’est une émanation de la substance divine par division ou par
communication ; pour « le créationnisme », l’âme est créée par Dieu.

2. Méthodes
Deux méthodes sont utilisées en psychologie :

(I) La méthode subjective : « introspection personnelle » (psychologie en première


personne)= connaissance de moi-même ; et « médiation d’autrui » (psychologie en deuxième
personne) = une introspection en se servant d’autrui.

Dans « l’introspection personnelle », c’est le sujet qui s’observe lui-même et qui fait
une exploration de ses états intérieurs ; mais dans la « médiation d’autrui », on pratique
l’introspection sur autrui en analysant ses paroles ou ses écrits (roman psychologique, journal
intime…) l’objectif de la psychologie en deuxième personne, c’est de connaitre autrui comme il
se connait lui-même, de le comprendre de l’intérieur en se mettant à sa place. Mais dans les
deux cas (introspection personnelle et médiation d’autrui) ; la méthode subjective reste
limitée.

(II) La méthode objective : ici on recourt aux manifestations extérieures ou à la


psychologie comparée (branche de la psychologie animale). Cette méthode est également
appelée « extrospection » ou parfois psychologie « à la troisième personne ».

Parmi les procédés utilisés par la méthode objective, on peut citer : les tests
(d’aptitude ou de caractère) ou l’expérimentation (expérience provoquée). Cette méthode
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reste aussi limitée, car l’homme n’est pas objet qu’on peut maitriser, c’est un mystère capable
de changement et de surprise.

Note Importante : Les faitspsychiques constituent l’objet de la psychologie expérimentale.


Toutefois, ces faits psychiques n’apparaissent jamais à l’état pur, mais incarnés dans
l’organisme et liés au milieu social. Ainsi, les faits psychiques entretiennent des rapports avec
les faits physiologiques et sociaux. D’où la nécessité d’une approche interdisciplinaire.

Conclusion
Pour connaitre et étudier l’homme à travers ses différentes facultés (végétatives,
sensitives, appétitives, intellectives), une connaissance empirique et scientifique est toujours
nécessaire, mais les articulations de ces différentes facultés ne révèlent l’unité de l’homme
que par référence au mystère central de l’existence incarnée. La méthode qui convient le
mieux est la phénoménologie descriptive, une approche à la fois objective et subjective.

CHAPITRE DEUXIEME : ETUDE DE QUELQUES THEMES


1. LA SENSATION ET LA PERCEPTION (OU CONNAISSANCE SENSITIVE)
a. La sensation
 Définitions
La sensation est un fait psycho-physiologique provoqué par l’excitation d’un organe
sensoriel ou encore mieux une connaissance élémentaire qui se manifeste suite à la réaction
d’un organe sensoriel. La sensibilité, c’est l’aptitude de l’organe sensoriel à réagir face à un
stimulus déterminé ou à recevoir les impressions.

Il existe autant de sensibilités qu’il y a des sens : la sensibilité visuelle dont l’œil est
l’organe récepteur ; la sensibilité auditive avec l’oreille ; la sensibilité olfactive avec le nez ; la
sensibilité gustative avec la langue et la sensibilité cutanée avec la peau. Les sensibilités
visuelles, auditives et cutanés sont d’ordrephysique tandis que lessensibilités olfactives et
gustatives sont d’ordrechimique. La sensibilité peut être mesurée à l’aide des tests
psychologiques et appareils appropriés.

 Etapes ou phases
Comme fait psycho-physiologique, la sensation passe par trois moments ou stades :

- Le stade physique : niveau du contact avec un excitant externe ou de la stimulation d’un


agent extérieur sur les terminaisons nerveuses de l’organe sensoriel ;

- Le stade physiologique : niveau où le nerf concerné conduit l’impulsion ou l’influx au cerveau.

- Le stade psychologique : c’est le niveau de la sensation proprement dite, c’est-à-dire de


l’impression sensitive (la sensation se fixe et se précise).

N.B : la perte de la sensibilité visuelle entraine la cécité ; celle de sensibilité auditive, la


surdité ; celle de la sensibilité olfactive, l’anomie.
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 Tableau synthétique

Sensibilité Sens Organe Nerf Excitant


conducteur
Visuelle Vue Œil optique Couleur,
Lumière,
Formes
Auditive Ouïe Oreille Auditif ou Bruits,
acoustique Sons
Olfactive Odorat Nez Olfactif Odeurs
Gustative Goût Langue Gustatif Saveurs
Cutanée Toucher Peau Peaucier Température,
Douleurs…

b. La perception
 Notions
Etymologiquement, la perception consiste dans une « collecte » et se définit comme la
connaissance du monde extérieur par l’intermédiaire des sens. Elle implique la présence d’un
excitant externe, la réaction de l’organe sensoriel, la prise de conscience et enfin la
connaissance précise du fait ou de l’objet.
EX : Je sens l’odeur du déodorant Malizia ; j’entends le bruit de la sirène qui annonce le départ
du train.
N.B : Il y a deux dangers qui menacent la perception :

1° L’illusion : perception erronée ou déformée de la réalité à cause de certains facteurs


physiologiques (déficience de l’organe sensoriel) ou psychologique (préjugés, sentiments) ;
2° L’hallucination : perception sans objet réel, c.à.d. le fait de percevoir un objet ou une
personne qui, en réalité, n’existe pas. C’est un phénomène fréquent chez les gens qui délirent
(malaria) ou qui rêvent : on voit une personne qui n’est pas là ; on entend une voix ou un
appel, alors qu’il n’en est rien…

 Facteurs de la perception
Cinq facteurs entrent en ligne de compte pour une meilleure perception :
1. La nature de l’excitant ou stimulus ;
2. La qualité ou l’état de l’organe sensoriel ;
3. La personnalité tout entière du sujet c’est-à-dire son attitude, sa culture, son
langage, son milieu…
4. Le système ou le cadre de référence de l’objet perçu (ses caractéristiques, son
contexte) ;
5. L’intérêt et l’attention orientée vers l’objet.

 Types de perception
Les trois types que nous analysons dans cette rubrique constituent, en réalité, les étapes
différentes d’une bonne perception.
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1° Perception globale ou syncrétique : le fait de saisir ou d’appréhender globalement les faits


ou les choses ; c’est la vue globale et généralement confuse de l’objet en présence ;

2° Perception analytique : c’est la décomposition de l’objet en ses différentes parties ou le fait


de saisir les détails de l’objet ;
3° Perception synthétique : c’est la reconstitution des éléments en un tout ou une vue
d’ensemble.

 Différence entre sensation et perception


Sensation Perception
1. Simple et moins organisée 1. Complexe et organisée
2. Niveau élémentaire (vague, flou) 2. Niveau supérieur (précis)
3. Phénomène physiologique 3. Phénomène psychologique
4. Dépend de la réaction de l’organe 4. dépend de l’expérience et du cadre de
sensoriel référence
5. Commune à l’homme et à l’animal 5. Propre à l’homme

N.B : La perception est d’une importance réelle dans la vie de l’homme : elle constitue le point
de départ de notre vie psychique. Une bonne perception dans une classe suppose un
éclairage suffisant, une bonne écriture lisible, une voix claire et sonore, une bonne respiration,
l’attention et l’intérêt… Le respect des règles hygiéniques, condition sine qua non d’une bonne
santé, est le moyen le plus sûr pour une meilleure conservation des organes sensoriels en vue
des perceptions performantes.

2. LA PENSEE OU CONNAISSANCE INTELLECTUELLE


La véritable connaissance humaine est celle où intervient l’intelligence ou la raison. On
définit généralement la pensée comme l’ensemble des activités cognitives de l’esprit
humain ; elle englobe la pensée discursive et l’intuition, l’analyse et la synthèse, la mémoire et
l’imagination créatrice. Si la logique donne les normes pour bien conduire la pensée, la
psychologie, quant à elle, décrit le processus mental : comment se forment les idées et d’où
viennent-elles ?

Origine des idées


D’après les empiristes ou les sensualistes, « il n’y a rien dans l’intelligence qui n’ait été
auparavant dans les sens ». Les rationalistes, pour leur part, ne jurent que par la raison et
l’intuition comme l’unique source des idées. Bien que les sens soient reconnus comme les
portes de toutes les connaissances, les connaissances rationnelles ou intellectuelles ont
surtout leur source dans la raison ou la pensée. On peut même dire que pour arriver à une
connaissance véritable, il faut le concours de ces deux sources : les sens d’une part, et la
raison, de l’autre.

Caractères et formation des idées


Généralement, les idées se forment par un triple processus :

1. L’abstraction ou l’opération mentale par laquelle nous considérons séparément ce qui


n’est pas séparé dans la réalité, c’est-à-dire on isole par la pensée ce qui ne peut être
isolé dans la représentation. L’idée est de ce fait même abstrait, c’est-à-dire purement
conceptuelle.
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2. Lagénéralisation ou l’opération mentale par laquelle nous réunissons en une même


représentation les caractères communs à tous les objets du même genre.
3. Ladénomination ou l’acte par lequel nous attribuons un nom (une identité) à un objet
de pensée.

 Différence entre une idée et une image


IDEE IMAGE
1. Réalité 1. Réalité concrète
2. Symbole de l’objet 2. Reflet de l’objet/copie
3. Générale (genre ou espèce) 3. particulière
4. Liée à l’essence des choses 4. Liée à l’aspect physique
(couleur, forme)
5. Propre à l’homme 5. Commune à l’homme et à
l’animal

Conclusion : L’intelligence a pour rôle principal de découper le réel en morceaux : elle divise,
elle inventorie, elle compte, elle mesure, elle pèse, elle compare,… elle reste la résultante de
toutes les fonctions psychiques (perception, mémoire, imagination, conscience, volonté…) ;
elle favorise les découvertes scientifiques et les créations artistiques. Son importance est réelle
et indiscutable, car c’est par elle qu’on définit l’homme « animale raisonnable ». Dépourvu de
l’intelligence, la pensée, de la mémoire, l’homme cesse d’être un homme pour devenir une
bête ou un monstre. D’où la nécessité pour l’homme de développer et de soigner ses capacités
intellectives.

3. LA TENDANCE ET LA MOTIVATION
3.1. Notions
Le mot « tendance » vient du verbe « tendre » qui signifie « se diriger ou pousser
vers ». La tendance se définit comme une force ou une poussée interne de l’individu vers un
objet interne ; c’est un élan spontané qui oriente le comportement de l’individu.
Ex. une mère devant son fils ; un soulard en face de la boisson ; un homme fatigué devant un
lit.

Les tendances revêtent de l’importance dans la mesure où elles motivent ou poussent


l’individu à de bons actes et surtout lorsque lorsqu’elles l’orientent vers certaines tâches qu’il
est capable d’exercer avec aisance. Une tendance devenue consciente s’appelle « motivation »
ou raison d’agir. Parmi les motivations, on distingue :
-les mobiles ou raisons d’ordre affectif (ex. mobiles d’un crime) ;
-Les motifs ou raison d’ordre intellectuel.

3.2. Classification
-Du point de vue physique : il y a des tendances primaires qui poussent à la satisfaction des
biens primaires du corps (faim, soif, sommeil…) ;
-Du point de vue psycho-social : il y a des tendances individuelles qui poussent à la conversion
et à la défense de soi ; des tendances sociales qui ont pour objet l’autre et la société (amitié,
patriotisme…) et des tendances idéales qui visent le vrai, le bien, Dieu…

3.3. Tendance et instinct


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On confond souvent « tendance » et « instinct », mais les deux sont à distinguer l’une
de l’autre. D’abord parce que l’instinct est une disposition naturelle et permanente alors que la
tendance peut s’acquérir. Ensuite parce que l’instinct est différemment vécu chez l’homme
que chez l’animal : simple pulsion chez l’homme, il s’accompagne d’un savoir-faire chez
l’animal. C’est pourquoi un penseur contemporain a pu dire « l’instinct chez l’homme pose des
problèmes alors que chez l’animal, il le résout. » Enfin l’instinct-pulsion est réservée à l’espèce
animale, mais la tendance qui est une impulsion est réservée à l’être humain.

Tout comme les instincts, les tendances doivent être sublimées, c’est-à-dire orienter
vers un but utile et acceptable par la société. D’où la nécessite de contrôler et de délibérer ses
actes grâce à l’esprit critique et à la conscience morale. Toute la vie tendancielle doit être
éclairée par la raison, c’est-à-dire socialisée et spiritualisée.

4. L’HABITUDE
4.1. Notions
A côte de l’activité spontanée manifestée par les tendances, on peut distinguer une
activité automatique : réflexe, instinct, et habitude. Le réflexe et l’instinct sont considérés
comme des automatismes purs, mais l’habitude suppose l’intervention de la conscience aussi
bien dans l’acquisition que dans l’exercice. L’habitude se définit comme une disposition
acquise (facilité, habilité, adresse, souplesse, maitrise) par la répétition fréquente de mêmes
actes ou mieux encore, c’est le résultat de répétition de mêmes actes. L’habitude n’est pas à
confondre avec l’apprentissage : l’habitude est à la fois un moyen et une fin tandis que
l’apprentissage n’est qu’un moyen.

L’habitude rend facile et plus automatique l’exécution des tâche ; elle entraine par là le
développement des capacités, l’acquisition de la maitrise ou l’adresse, la précision, la rapidité
et l’économie des forces ; elle facilite l’adaptation. L’habitude a, cependant, quelques
inconvénients : en s’érigeant en une seconde nature, elle devient difficile à corriger ; on tombe
dans la routine et le manque de créativité.

4.2. Sortes
On distingue les habitudes soit selon leurs finalités (bonnes ou mauvaises), selon leurs
formes (actives ou passives), soit encore les aspects de l’homme (physique, intellectuel, moral).

On peut retenir parmi les habitudes :


- Des habitudes organiques accoutumances : on s’habitue au climat, à la nourriture, à la
lumière, … - Des habitudes motrices : en rapport avec le développement et le fonctionnement
du corps (les tics, les gestes, l’habileté…) ;

-Des habitudes intellectuelles ou mentales : le goût de la réflexion ou de l’invention,


l’esprit d’analyse, la rigueur grammaticale…
- Des habitudes sociales : celles où le milieu professionnel ou familial joue un grand rôle
(esprit communautaire, esprit de partage, hospitalité, habitudes de l’internat ou du quartier).

Tout comme les tendances, les habitudes nécessitent une certaine prise de conscience
et un contrôle des actes. Les moyens par excellence pour les développer sont les exercices, les
entrainements, les essais-erreurs et les révisions.

5. LA VOLONTE
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5.1. Notions
Les perceptions et les sensations, les émotions et les motivations, les réflexes et les
habitudes : tout cela constitue l’être humain, mais à un niveau inférieur. On ne peut parler
d’activité pleinement humaine que lorsqu’il s’agit d’une activité réfléchie, celle de l’homme qui
sait ce qu’il fait et pourquoi il le fait, c’est-à-dire celle où intervient une volonté éclairée par
l’intelligence.
On définit la volonté comme étant le pouvoir de se déterminer pour les motifs ou
pour les raisons. Quatre moments constituent l’acte volontaire : (I) la conception du projet, (II)
la délibération, (III) la décision et (IV) l’exécution. Le mérite de ce schéma classique c’est de
nous aider à comprendre l’acte volontaire comme l’aboutissement d’un processus, mais il
arrive que l’une ou l’autre étape manque. C’est ainsi qu’on parle de :

- Aboulique : quelqu’un qui reste au stade de la délibération sans jamais se décider (c’est un
homme dépourvu de volonté) ;

- Velléitaire : quelqu’un qui a une volonté incomplète, c’est-à-dire il décide sans exécuter ou il
exécute partiellement ; un indécis.

5.2. Quelques théories


- Le volontarisme : Doctrine qui absolutise la volonté ; de laquelle sont subordonnées la
représentation et les fonctions intellectuelles. Pour les protagonistes de ce courant, la volonté
est radicalement indépendante des conditions tant physiques que psychiques. Descartes passe
pour un volontariste quand il affirme que la volonté « n’est renfermée dans aucune borne et
peut donner son consentement ou ne pas le donner quand bon lui semble ». Toutefois, ce que
l’on reproche à cette doctrine est l’oubli des limites de la volonté. Elle ne suffit pas à elle seule,
il faut le concours des autres facultés pour un comportement vraiment humain et responsable.
- L’intellectualisme : Doctrine qui subordonne tout à l’intelligence. Socrate et Platon sont des
intellectualistes parce qu’ils accordent à l’intelligence un rôle prépondérant sur l’ensemble de
l’activité psychique de l’homme. Vouloir, chez eux, se réduit à connaitre ou à juger ;

- Le sensualisme : Théorie selon laquelle tout acte volontaire est l’expression d’un désir absolu
qui s’est imposé à tous les autres désirs et tendances qui se disputent notre conscience. Les
sensualistes confondent ainsi le monde du désir avec celui de la volonté.

5.3. Conclusion
L’acte volontaire fait partie de l’essence de l’homme. Il opère la synthèse réfléchie de nos
perceptions, nos tendances et nos habitudes. Car, nos actes sont contrôlés, délibérés
conscients et voulus par la volonté. Bien plus, la volonté n’a l’avantage de souligner
l’autonomie (esprit d’indépendance) et la personnalité par l’affirmation de soi. C’est par et
dans la volonté que l’homme se réalise pleinement comme être unique, autonome et
responsable.
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6. LA PERSONNALITE
6.1. Notions
Leterme « personne » désigne généralement l’homme concret, l’être qui se distingue
de l’animal par sa pensée, sa conscience réfléchie et sa liberté. On définit ainsi la personne
comme l’être ou l’individu conscient de ses actes et de se déterminer lui-même.
Le terme « personnalité » veut souligner, de manière particulière, cette capacité de se
déterminer comme un tout unique c’est-à-dire un être capable d’un développement intégral.
Trois grandes idées sont contenues dans ce terme :
-Celle d’intégration : la personnalité implique tout ce qu’il y a dans telle ou telle
personne ; c’est toute sa personne.

-Celle d’individualité : ma personnalité signifie ce qui m’appartient en propre et qui


me distingue des autres ; c’est le caractère unique que j’imprime à ma vie et à ma personne ;
-Celle du dynamisme : ma personnalité, c’est ce que je deviens ; c’est la réalisation
constante, persévérante et permanente de mon être.

6.2. Personnalité et liberté


L’idée de personnalité appelle toujours celle de liberté et elle s’oppose au
déterminisme ou fatalisme. La liberté consiste, pour un sujet humain, à n’être ni déterminé à
agir, ni empêché d’agir par une force extérieure. C’est la condition de l’être qui
s’autodétermine c’est-à-dire qui agit selon sa conscience et sa volonté.

On distingue plusieurs sortes de liberté :


- Liberté physique ou liberté de mouvement : capacité de se mouvoir et d’exercer son
activité indépendamment de toute contrainte extérieure ;

- Liberté civile : pouvoir reconnu à toute personne de faire reconnaitre ses droits ou d’agir sous
la protection de la loi ;
- Liberté morale : pouvoir que laisse la loi morale de faire ou de ne pas faire

- Liberté de conscience : pouvoir de pratiquer publiquement la religion de son choix (liberté


religieuse) ou d’agir selon sa propre conscience (en âme et conscience) ;
- Liberté politique : capacité pour tout citoyen de coopérer au gouvernement de la
communauté ; -- Liberté de pensée ; doit d’exprimer sa pensée devant les autres.

6.3. Conclusion
La personne humaine, c’est cet être inviolable et sacré défini communément comme
« animal politique et raisonnable ». Sujet des devoirs, la personne humaine est appelée dans
son développement intégral à garder l’harmonie avec Dieu, l’univers et sa société. L’homme,
dit-on, n’est pas « une île », sa liberté se termine là où commence celle des autres.
L’affirmation de sa propre personnalité ne peut pas être synonyme de l’anarchie ou du
libertinage. Une personnalité remarquable est celle qui brille par son équilibre affectif, ses
capacités intellectuelles et ses vertus morales.

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