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H Eloquence

le livre sur l'éloquence. c'est un livre pour améliorer son français

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HISTOIRE L’ÉLOQUENCE ROMAINE

DEPUIS LA MORT DE CICÉRON JUSQU’A L’AVÈNEMENT DE L’EMPEREUR HADRIEN


(43 av. J.-C. - 117 ap. J.-C.)

PAR VICTOR CUCHEVAL

1893
PRÉFACE

CHAPITRE PREMIER — L’ÉLOQUENCE À ROME SOUS LE TRIUMVIRAT


L’édit de proscription. - Le discours d’Hortensia. - Deux éloges funèbres.

CHAPITRE II — L’EMPEREUR AUGUSTE ORATEUR


Caractères de l’éloquence d’Auguste. - Éloges funèbres. - Harangues militaires. -
Discours au peuple. - Édits. - Son éloquence au sénat.

CHAPITRE III — AUGUSTE ÉCRIVAIN


Ouvrages divers d’Auguste. - Ses mémoires. - Ses poésies. - Correspondance politique
avec Antoine. - Correspondance privée avec sa famille. - Lettres à Tibère. - Lettres à
Horace. - Testament politique d’Auguste ou monument d’Ancyre.

CHAPITRE IV — ORATEURS CONTEMPORAINS D’AUGUSTE - I


M. Vipsanius Agrippa. - C. Cilnius Maecenas. - Quintus Ælius Tubéro. - Cornelius Gallus. -
Lucius Munatius Plancus.

CHAPITRE V — ORATEURS CONTEMPORAINS D’AUGUSTE - II


C. Asinius Pollion. - Son rôle politique. - Rapports avec Virgile et Horace. - Son
éloquence. - Œuvres historiques et poétiques. -Jugements sur divers écrivains. - La
patavinité de Tite-Live. - Pollion et les écoles des rhéteurs.

CHAPITRE VI — ORATEURS CONTEMPORAINS D’AUGUSTE - III


M. Valerius Messala Corvinus. - L. Manlius Torquatus. - Quintus Dellius. - Transition entre
l’ancienne école d’éloquence et la nouvelle. - Titus Labienus.

CHAPITRE VII — LA NOUVELLE ÉLOQUENCE. - CASSIUS SEVERUS


Les caractères de la nouvelle éloquence. - Le Dialogue des orateurs. - Aper et Maternus.
- Cassius Severus et la nouvelle école. - Éloquence de Cassius Severus. - Son esprit
caustique au forum et dans les écoles des rhéteurs. - Une déclamation de Cassius
Severus. - Sa mort en exil.

CHAPITRE VIII — LES ÉCOLES DES RHÉTEURS - I


Les écoles des rhéteurs depuis leur origine à Rome. - Les écoles sous le principat
d’Auguste. - Accusations portées contre elles. - Le bien qu’on en peut dire.

CHAPITRE IX — LES ÉCOLES DES RHÉTEURS - II


Enseignement donné dans les écoles. - Devoirs des élèves. - Intervention des maîtres et
des auditeurs. - Émulation de tous. - Justification partielle des sujets de controverses. -
Les Apollodoriens et les Théodoriens. - Les divisions dans les controverses. - Les
couleurs, leur grand danger. - Le style. - Conclusion sur les écoles des rhéteurs.

CHAPITRE X — LES ÉCOLES DES RHÉTEURS - III


Les maîtres. - Sénèque le Père, historien des rhéteurs. - Le tetradeum ou quadrivirat. -
Porcius Latro, un de ses discours, - Fuscus Arellius. - Junius Gallio. - C. Albucius Silus. -
Une controverse composée par Ovide écolier.

CHAPITRE XI — TIBÈRE ORATEUR


Tibère pendant le règne d’Auguste. - Tibère empereur. - Discours, lettres édits. -
Caractère de son éloquence.

CHAPITRE XII. — L’ÉLOQUENCE AU SÉNAT SOUS LE RÈGNE DE TIBÈRE


Le sénat réduit à l’adulation. - Asinius Gallus, fils d’Asinius Pollion. - Mamercus Scaurus. -
Junius Othon. - Valerius Messalinus Cotta, fils de Valerius Messala. – Quintus Haterius. -
L. Arruntius. - Montanus. - Votiénus. - Lucius Calpurnius Pison.

APPENDICE I

CHAPITRE XIII — LES DÉLATEURS SOUS TIBÉRE


Les accusateurs au temps de la République. - Les délateurs sous l’empire. Les profits et
les dangers du métier. - Domitius Afer, délateur. - Domitius Afer au barreau. - Son
ouvrage sur les Témoins. - Ses bons mots. - Son éloquence.

CHAPITRE XIV — L’ÉLOQUENCE IMPÉRIALE. - CALIGULA. - CLAUDE.


Caligula, orateur. - Ses jugements en littérature. - Jeunesse de Claude. - Son instruction
variée. - Il ajoute trois lettres à l’alphabet. - Écrits historiques. - Son éloquence. -
Discours relatif aux sénateurs gaulois. - Table de Lyon. - Même discours dans Tacite.

CHAPITRE XV — SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE.


L. Annaeus Sénèque. - Sénèque, orateur. - Discours consolatoires (consolationes) de
Sénèque. - 1° À Marcia. - 2° À Helvia. - 3° À l’affranchi Polybe. - Sénatus-consulte en
l’honneur de l’affranchi Pallas.

CHAPITRE XVI — L’ÉLOQUENCE À ROME SOUS LE RÈGNE DE CLAUDE


Le délateur Publius Suilius. - Réveil de la loi Cincia. - Deux avocats honnêtes : Crispus
Passienus ; Julius Africanus.

CHAPITRE XVII — L’ÉLOQUENCE SOUS LE RÈGNE DE NÉRON


Néron orateur. - L’inscription d’Acraephiae en Béotie. - Discours aux jeux Isthmiques. -
Néron, poète. - Les délateurs : Cossutianus Capito. - Caïus Eprius Marcellus.

CHAPITRE XVIII — L’ÉLOQUENCE SOUS LES SUCCESSEURS DE NÉRON


Le sénat de Vespasien. - Le sénatus-consulte en faveur de Vespasien. - L’orateur Galerius
Trachalus. - Quintilien avocat. - L’Institution oratoire.

CHAPITRE XIX — L’ÉLOQUENCE SOUS LES EMPEREURS.


Les interlocuteurs du Dialogue sur les orateurs. - Marcus Aper. - Curiatius Maternus. -
Vipstanus Messala. - Julius Secundus. - L’empereur Domitien. - Le délateur Vibius
Crispus.

CHAPITRE XX — LES DÉLATEURS SOUS LE RÈGNE DE DOMITIEN


Palfurius Sura. - Metius Carus. - Fabricius Veiento. - Catullus Messalinus. - Montanus. –
Marcus Aquilius Regulus.

CHAPITRE XXI — AVOCATS ET ORATEURS DE LA FIN DU Ier SIÈCLE - I


Salvius Liberalis. - Pompeius Saturninus. - Cornelius. Tacite, avocat et orateur au sénat.

CHAPITRE XXII — AVOCATS ET ORATEURS DE LA FIN DU Ier SIÈCLE - II


Pline le Jeune. - Sa biographie. - Pline avocat dans les causes civiles et centumvirales

CHAPITRE XXIII — PLINE LE JEUNE DANS LES CAUSES PUBLIQUES DEVANT LE


SÉNAT.
Procès de la Bétique contre Bebius Massa. - Accusation contre Publicius Certus. - Procès
de la province d’Afrique contre Marius. Priscus : Deuxième procès de la Bétique contre
Cæcilius Classicus. - Procès des Bithyniens centre Julius Bassus. - Deuxième procès des
Bithyniens contre Pomponius Rufus Varenus

CHAPITRE XXIV — PLINE LE JEUNE, ORATEUR POLITIQUE.


Panégyrique de Trajan. - Le plan. - Le style. - Le côté politique du discours. - L’adoption
dans la famille impériale. - Autres écrits. - Biographie de Vestricius Cottius. - Poésies. -
Libéralité de Pline attestée par les inscriptions.

CONCLUSION

APPENDICE II
PRÉFACE
L’Histoire de l’éloquence romaine depuis la mort de Cicéron jusqu’à l’avènement
de l’empereur Hadrien, que nous publions aujourd’hui, fait suite à notre Histoire
de l’éloquence latine depuis l’origine de Rome jusqu’à Cicéron1 et elle en est la
conclusion. Entre les deux ouvrages, il reste une lacune que nous essayerons de
combler plus tard par un volume sur Cicéron et sur l’éloquence de son temps. On
aura ainsi une histoire complète de l’éloquence romaine, comprenant les
premiers efforts d’un art qui commence, son apogée et sa perfection avec
Cicéron, enfin les phases successives de sa décadence jusqu’au moment où il
cesse d’offrir un intérêt suffisant à la curiosité des lettrés.
Dans cet intervalle d’un siècle et demi, entre l’époque du triumvirat et la fin du
règne de Trajan, l’éloquence continue d’être étudiée et pratiquée avec ardeur.
Tous, empereurs et simples particuliers, avocats, rhéteurs, délateurs s’y livrent
passionnément. Le champ de l’éloquence a beau s’être rétréci par lai disparition
de l’éloquence politique, le nombre des orateurs ne cesse pas de se multiplier.
Malheureusement, les œuvres oratoires ont disparu pour la plupart. Il nous a
donc fallu réunir les témoignages divers que présentent les biographies des
empereurs, les livres des rhéteurs, les ouvrages de rhétorique, rassembler les
courts fragments d’éloquence, épars ça et là, interroger les inscriptions, et
reconstituer patiemment les portraits d’orateurs souvent célèbres, dont le nom
seul semblait avoir été conservé2.
Le chapitre Ier examine les conditions nouvelles oit se trouve l’éloquence
romaine à la’ suite dés proscriptions du triumvirat et de l’établissement du
régime impérial. L’édit de proscription des triumvirs, le discours d’Hortensia pour
les dames romaines, des éloges funèbres négligés jusqu’à ce jour ou complétés
par des découvertes récentes, permettent de juger l’éloquence de cette période
tourmentée.
L’étude que nous avons consacrée à l’éloquence impériale comprend les
membres de la famille d’Auguste qui ont régné depuis ce prince jusqu’à Néron.
Nous avons passé en revue les édits, les lettres, les discours, lits fragments de
toute sorte qui ont échappé aux injures du temps. Nous nous sommes appuyé
principalement sur les ouvrages de Suétone, de Tacite et des deux Sénèque, en
confirmant à l’aide des histoires politiques les indications fournies par les
ouvrages des contemporains.
Après l’éloquence impériale, l’examen des derniers orateurs appartenant à l’école
de Cicéron, des Asinius Pollion et des Messala, pour ne citer que lés principaux,
nous a conduit à l’époque on commence avec Cassius Severus ce que les
rhéteurs appellent la nouvelle éloquence. Nous avons recherché en quoi celle-ci
consiste et en quoi elle se sépare de l’éloquence ancienne. Nous croyons avoir
éclairé cette question d’une lumière nouvelle. On pourra, du moins lire avec plus
de fruit et mieux comprendre le Dialogue des orateurs.
L’ordre des temps nous fait ensuite pénétrer dans les écoles dés rhéteurs. Nous
les avons étudiées minutieusement dans leur vie intime, dans leurs procédés,
leur méthode, leurs résultats. Nous avons donné la biographie de Sénèque le
Père leur historien, et celle des rhéteurs les plus célèbres, des membres du

1 Hachette, 3e édition, 1892.


2 Nous avons trouvé une aide précieuse dans l’histoire littéraire de Teulfel et dans la réunion des textes latins
classés par nom d’écrivains et d’orateurs, dont Adolphe Berger s’est servi autrefois pour faire à la Sorbonne ses
Cours d’éloquence latine si estimés. C’étaient d’utiles matériaux ; mais il restait à en tirer parti.
tetradeon ou quadrivirat, en traduisant quelques passages de leurs discours,
sans oublier une controverse d’Ovide, leur meilleur élève. L’ouvrage de Sénèque
le Père, trop délaissé, est une mine inépuisable de renseignements, d’anecdotes
curieuses, de citations dont nous avons tiré parti.
Le second volume aborde l’éloquence des délateurs. Mais quelle est cette espèce
nouvelle d’orateurs ? En quoi peut consister une éloquence qui s’appuie sur la
délation ? Ce nom sinistre éveille d’ordinaire en nous l’idée de misérables qui
pratiquent de basses intrigues et non d’hommes habiles a parler. Ces délateurs
sont, il est vrai, des ambitieux sans scrupules, mais ce sont, malheureusement,
les meilleurs orateurs de leur temps. Nous avons rassemblé tous les passages
qui concernent les plus célèbres d’entre eux, et la liste en est longue, et nous
avons essayé de caractériser leur éloquence, en rappelant le rôle considérable
qu’ils ont joué pendant la pire époque de l’empire romain.
On sait d’une manière générale que Sénèque, Quintilien, Tacite et Pline le Jeune
ont passé par les écoles des rhéteurs ou exercé l’art oratoire, avant de composer
les œuvres qui font leur gloire. Nous avons analysé et réuni les souvenirs relatifs
il leur jeunesse, à leur présence au barreau et nous avons suppléé ainsi à
l’insuffisance des histoires littéraires. Celles-ci se bornent à dire de chacun d’eux
qu’il avait commencé par plaider au forum. On saura mieux quels enseignements
ils ont suivis, quelles causes ils ont soutenues, quels jugements leurs
contemporains ont portés sur leurs débuts. Sénèque le Philosophe et Pline le
Jeune surtout, l’un par ses Discours consolatoires, l’autre par son Panégyrique de
Trajan, ouvrages qui ont survécu, ont donné lieu à des études naturellement plus
complètes et plus précises.
Tacite et Pline le Jeune nous ont conduit à la fin du règne de Trajan et à la
conclusion de cet ouvrage. Sans dire précisément que l’éloquence romaine meurt
avec eux, et que les orateurs qui les suivent ne valent pas l’honneur d’être
nommés, on peut considérer que l’histoire de l’éloquence envisagée comme art
est dès lors terminée. Avec les Antonins commence l’âge des grammairiens et
des philosophes.
Nous avons profité à plusieurs reprises ; dans le cours de ces deux volumes, des
ressources que pouvait offrir l’épigraphie. Des inscriptions connues déjà, d’autres
restées longtemps incompréhensibles et éclairées par des travaux récents ;
d’autres, enfin, tout à fait nouvelles, témoin le discours prononcé par Néron aux
jeux Isthmiques et retrouvé par M. Holleaux en 1888, nous ont servi à compléter
et à contrôler les témoignages des auteurs anciens. Dans l’espoir de rendre
service aux candidats à la licence et à l’agrégation des lettres, nous avons publié
les textes principaux à l’Appendice et nous en avons donné la traduction.
En un mot nous avons voulu faire connaître une époque presque ignorée de
l’éloquence romaine, et appeler l’attention sur des questions d’histoire littéraire
qu’on laisse de côté le plus souvent, ou qui rebutent la curiosité par leur
apparente aridité. Des amis, à qui quelques-unes de ces pages ont été
communiquées, nous ont assuré qu’elles leur avaient paru intéressantes et
instructives. Ils nous ont engagé à les réunir et à les livrer au public. A celui-ci de
dite s’ils n’ont pas péché par excès d’indulgence1.

1 Nous avons conservé aux noms propres les plus connus l’orthographe admise en français et consacrée par
l’usage, Pollion Pison, Othon ; nous avons laissé aux autres leur forme latine plus correcte. Capito, Gallio, Latro.
CHAPITRE I — L’ÉLOQUENCE À ROME SOUS LE TRIUMVIRAT

Cicéron est le plus complet et le plus parfait des orateurs latins : il en est en
même temps le dernier. Avec lui la grande éloquence, l’éloquence politique, périt
de mort violente. Déjà le dictateur César lui avait signifié l’heure fatale, quand il
osa déplacer la vieille tribune du forum, ces glorieux rostres, où avaient paru
tant d’hommes illustres, et où la sagesse et la vertu romaines avaient fait
entendre de si nobles accents. Élevée autrefois à l’entrée des comices, près de la
curie Hostilie, sous l’œil du sénat, la tribune exprimait, pour ainsi dire, par sa
situation même, la constitution de Rome libre. César fit établir une nouvelle
tribune, et l’érigea... près du temple de la Fortune !
Qui donc parlera du haut de ces nouveaux rostres ? Il n’y a plus d’orateurs. Tous
ont succombé avant le chef du chœur. Plus heureux que lui, Curion le Père (64 av.
J.-C.), Hortensius (51), Licinius Calvus (48), n’ont pas vu la chute de la liberté et
sont morts dans leur lit. En revanche, les autres périssent de mort violente,
Calidius, à Plaisance après avoir déjà porté les armes contre sa patrie ; et la
même année, Curion le Fils en Afrique, sous les coups des Numides. M. Cœlius
Rufus est tué par les Italiens en 48 ; et, en 47, L. Manlius Torquatus est englouti
dans les flots. Quelques années plus tard, le vieux Sulpicius meurt de fatigue en
courant après Antoine qu’il essaye de réconcilier à la République. On sait
comment Caton a mis fin à ses jours. Son exemple sera bientôt suivi par Brutus
et Cassius, qui ont déjà quitté l’Italie. La disparition de tous ces illustres orateurs
laisse la place libre à l’unique orateur qui se fera entendre désormais à la
tribune. Cet orateur est le prince.
Une seule phrase suffit à caractériser le nouvel ordre qui va s’établir après les
dernières convulsions des guerres civiles. Tacite dit en parlant d’Auguste : Il
établit une constitution qui nous donna la paix sous un prince. La paix ! ce mot
signifie l’absence de vie et de liberté, le silence causé par la mort et l’exil de tout
ce qui pouvait élever une voix libre et indépendante. Quant à l’appellation de
prince, elle n’est pas nouvelle. Jusque-là, elle voulait dire le premier. Le princeps
senatus était le premier des sénateurs, mais ce titre purement honorifique ne lui
conférait aucun pouvoir, aucun privilège. Le mot indiquera désormais qu’au-
dessus de tous les citoyens, égaux en servitude, un seul homme réunit en ses
mains toutes les magistratures autrefois divisées, qu’il a le proconsulat perpétuel
et le commandement des armées devenues permanentes, c’est-à-dire la force ;
la puissance tribunitienne, c’est-à-dire l’inviolabilité ; le souverain pontificat,
c’est-à-dire l’autorité religieuse ; enfin la préfecture des mœurs, c’est-à-dire la
censure et son pouvoir discrétionnaire. Ce n’est pas tout encore à Rome, il
nomme le préfet de la ville, pendant qu’au dehors, par ses lieutenants et ses
procurateurs, il détient les provinces frontières.
Qu’importe alors que le prince laisse subsister des consuls, des préteurs, des
édiles, des tribuns du peuple ; que les élections se fassent, comme autrefois, par
tribus et par centuries ; qu’Auguste aille voter dans sa tribu ; qu’il paraisse en
advocatus devant les tribunaux et sollicite les juges pour ses amis ? Toutes ces
apparences de liberté ne changent rien au fait. Sous le nom de prince, les
Romains ont un maître. Voilà lé seul orateur politique qui montera à la nouvelle
tribune ; bientôt même il s’y fera remplacer par le héraut, chargé de lire ses
édits, ou, en d’autres termes, de dicter ses volontés.
L’éloquence politique, outre le forum, avait encore un autre théâtre, le sénat. Elle
ne peut plus trouver place dans cette assemblée, épurée à plusieurs reprises,
pensionnée par Auguste, présidée par lui, et réduite à des attributions purement
administratives. L’éloquence politique disparaît donc et sans retour, faute
d’orateurs, faute, d’aliments, faute de tribune. L’éloquence judiciaire seule survit.
Mais elle n’a plus, sauf de rares exceptions1, à plaider ces brandes, causes qui
passionnaient les, orateurs clé la République et servaient aux partis politiques à
mesurer leur force et leur crédit. Elle s’amoindrit et voit son horizon se borner
aux tournois oratoires du sénat, où toutes les paroles sont surveillées, et aux
causes centumvirales, quand elle ne se réfugie pas dans les écoles des rhéteurs.
Enfin, à la place des orateurs, apparaissent les avocats dont le rôle, comme le dit
Aper, avec une ironie douloureuse, dans le Dialogue des Orateurs ; se réduit à
parler sur un vol, une formule, où un interdit. L’éloquence judiciaire, qui n’a pas
plus que le reste échappé à la décadence universelle, à là corruption de la langue
et du style, s’épuise peu à peu dans ces causes secondaires, et finit par
disparaître, comme ces fleuves immenses et majestueux à leur source et dans la
plus brande partie de leur parcours, qui s’affaiblissent en mille petits ruisseaux
en approchant de leur embouchure, et se perdent dans les sables avant d’être
arrivés jusqu’à la mer.
Si la postérité, éclairée par les événements que l’histoire déroule sous ses yeux,
peut rattacher avec certitude les effets les plus éloignés à leurs véritables
causes, il n’en est pas de même des contemporains. Ils ne voient qu’un accident
dans ce qui paraîtra une cause à leurs descendants ; ils en gémissent peut-être,
mais il leur est impossible d’en deviner la portée et d’en prévoir les dernières
conséquences. C’est ce qui arriva aux Romains qui avaient connu et entendu.
Cicéron. Le jour où le grand orateur périt assassiné est pour nous la date funèbre
où l’éloquence politique meurt sans espoir de retour, et où l’éloquence
proprement dite commence à décliner. Les jeunes gens qui se destinaient à l’art
oratoire ne virent dans son trépas qu’un des malheurs amenés par les guerres
civiles, semblables à ceux qui avaient frappé les orateurs Lutatius Catulus,
Antoine et tant d’autres, au temps des proscriptions de Marius et de Sylla. Ils
continuèrent de s’adonner à l’éloquence, sans s’apercevoir que le but auquel ils
visaient n’était plus digne de leurs efforts. Ils s’imaginaient renouer une tradition
un moment interrompue. Ils ne comprenaient pas que tout était changé, et la
forme du gouvernement et les conditions de l’éloquence2.

Avant d’aborder l’étude des orateurs contemporains de Cicéron et morts sons


l’empire, qui avaient connu la République, et qui conservaient encore les
traditions de la grande éloquence, nous sommes ramené forcément en arrière
par l’ordre chronologique. Le premier monument littéraire, la première couvre
oratoire qui date de l’époque du triumvirat, est l’édit même de proscription qui a
décrété la mort de Cicéron. Ce sinistre morceau d’éloquence ouvre dignement
une histoire où l’on rencontrera trop souvent des souvenirs de deuil et de sang.
Heureusement que la conscience humaine n’abdique jamais tous ses droits,
même au milieu des scènes de meurtres et de violences. A l’édit de proscription
nous pourrons aussitôt opposer des protestations hardies, ou des paroles
touchantes qui nous consoleront par le contraste.

1 Par exemple, les accusations dirigées par Tacite et par Pline le Jeune, contre des gouverneurs de province,
nouveaux Verrés.
2 Sénèque le Père, Suasoria, VI, à la fin.
Octave, Antoine et Lépide s’étaient rencontrés à la fin d’octobre 43, près de
Bologne, dans une petite île du fleuve Reno, pour y conclure le triumvirat. Ils
avaient été bientôt d’accord sur le nom des principales victimes qu’ils sacrifiaient
à leurs ressentiments, et avaient, au bout de quelques jours, envoyé l’ordre au
consul Pedius de faire égorger dix-sept des plus illustres personnages. Cicéron
était du nombre. Ils mirent plus de temps à dresser la liste des autres proscrits
et la tinrent secrète. Puis ils entrèrent dans Rome successivement, entourés
chacun de leurs soldats les plus fidèles. Pendant deux jours la, terreur,
l’incertitude régnèrent dans la ville. Les citoyens les plus humbles se
demandaient avec inquiétude quel sort leur était réservé. Enfin, le 28 novembre,
au lever du jour, ils purent lire dans tous les carrefours l’édit de proscription1 qui
y avait été affiché pendant la nuit. Le texte de ce document ne nous est pas
parvenu en latin. Mais l’historien grec Appien, l’auteur des Guerres civiles, l’a
reproduit dans son ouvrage en attestant qu’il le traduisait littéralement. C’est
donc, même sous cette forme, une pièce officielle, authentique, de la littérature
latine à une époque où il y en a si peu. En outre, par ses affirmations
audacieuses, par ses apologies mensongères, par sa cruauté froide, cette
proclamation en apprend plus, et est plus éloquente en un sens, que les récits les
plus pathétiques des violences et des massacres dont elle donna le signal.
L’édit débute par un long préambule, où les triumvirs rappellent la mort de
César. Ils reprochent aux méchants d’avoir assassiné un homme qui, ayant sur
eux tous les droits des vainqueurs, les avait épargnés, comblés de biens et
d’honneurs et nommés ses héritiers. En récompense, les meurtriers l’avaient
percé de vingt-trois coups de poignard, dans un temple, en plein sénat, sous l’œil
des dieux, et s’étaient partagé les magistratures et les commandements.
Instruits par leur ingratitude, les triumvirs prendront les précautions nécessaires
: Nous avons résolu, disent-ils, de prévenir nos ennemis plutôt que d’attendre
leurs coups. La mesure à laquelle nous recourons ne sera donc trouvée ni
injuste, ni cruelle, ni excessive, si l’on veut bien songer à ce que César et nous-
mêmes nous avons enduré. Les triumvirs ajoutent qu’à la vérité ils ont déjà puni
quelques-uns de leurs adversaires, mais ils se préparent à marcher contre les
meurtriers de César qui ont passé là mer. Ce serait donc une imprudence qu’ils
ne commettront pas, de laisser derrière, eux des ennemis qui exploiteraient leur
absence et leur créeraient des difficultés.
Le lecteur s’attend, à ces mots, à voir paraître aussitôt la liste et les noms des
proscrits. Mais les triumvirs semblent hésiter, ils ont besoin encore de justifier la
rigueur de leur édit. Ils seront pleins de douceur, et se garderont bien d’imiter la
conduite de Sylla, d’un homme que vous avez surnommé l’Heureux à cause de
ses succès. Ils ne frapperont pas tous leurs ennemis, ni tous ceux que
distinguent leur richesse et leur puissance. Non, disent-ils, notre vengeance
n’atteindra, entre tous, que les plus pervers et les plus coupables. Ces mesures
sont pour votre bien autant que pour le nôtre. Car, sommes-nous en discorde,
c’est sur vous que retombent les malheurs. Elles sont aussi pour le bien de
l’armée. Il faut une consolation à ces soldats qui ont été déclarés rebelles à la
patrie par nos ennemis communs. Ce mot de consolation aux soldats est gros de
menaces de massacre et de pillage. Mais les triumvirs, toujours cléments,
rassurent aussitôt les citoyens, et leur raisonnement sinistre en dit plus que leurs
menaces directes : Nous pouvions, notre liste étant faite, saisir les coupables
avant qu’ils fussent avertis. Nous avons mieux aimé publier leurs noms à

1 Cf. Appendice I.
l’avance, dans votre intérêt. Les soldats irrités auraient pu outrepasser nos
ordres quant au nombre et aux personnes. Au contraire, s’ils ont le chiffre exact
et les désignations nominatives, ils ne manqueront pas, comme il leur est
enjoint, de respecter les autres. Ainsi, c’est par bonté, par une humaine
prévoyance, que les triumvirs livrent leurs ennemis aux assassins.
Il ne leur reste plus alors qu’à faire appel aux meurtriers, aux dénonciateurs, aux
esclaves, et à acheter leur concours par l’appât des récompenses. Ils n’y
manquent pas : Appelant donc sur cette mesure la faveur des dieux, nous
décrétons : Ceux qui sont inscrits sur la présente liste, il est défendu de les
accueillir, de les cacher, de les faire évader, d’en recevoir de l’argent. Quiconque
aura, auteur ou complice, sauvé ou secouru l’un d’eux, nous décidons, prévenant
ainsi toute excuse et tout espoir de grâce, que, par le fait même, il sera proscrit.
Les têtes nous seront apportées à nous-mêmes par ceux qui les auront coupées.
Pour chacune, l’homme libre recevra 25.000 drachmes attiques, l’esclave 40.000
avec la liberté et le droit de citoyen à la place de son maître. Mêmes
récompenses pour les délateurs. Aucun de ceux qui recevront de l’argent ne sera
inscrit nominativement dans nos comptes, afin qu’on n’en puisse faire plus tard
une preuve contre lui1. Puis suivait une liste de cent trente noms ; une seconde
liste de cent cinquante noms parut presque aussitôt, et comme les appétits ne
cessaient de croître, d’autres listes succédèrent, toujours plus nombreuses.
La cruauté froide et implacable du dernier paragraphe donne le frisson. Cette
précaution de n’inscrire aucun nom sur les livres de comptes, pour encourager
les assassins et les délateurs, et les rassurer contre la crainte de représailles
dans l’avenir, montre, en outre, que l’instrument des proscriptions s’est
perfectionné. Sylla avait promis et donné de l’argent aux meurtriers, mais il avait
tenu registre des noms et des sommes payées. Plus tard, le dépouillement de ses
livres par les intéressés avait permis, sinon de punir tous les assassins, du moins
de vouer leurs noms au mépris et à l’exécration publics. Il n’y a plus rien de
pareil à redouter. L’impunité est assurée aux crimes, il n’en restera pas de
preuves. Tout le préambule de l’édit est d’une habile hypocrisie. Les triumvirs
rappellent les bienfaits dont César avait comblé ses ennemis. Pour l’en
récompenser, ceux-ci l’ont percé de vingt-trois coups de poignard. Aujourd’hui il
s’agit de punir les assassins, de venger les soldats défenseurs du dictateur, mis
hors la loi et déclarés, avec leurs chefs, ennemis de la patrie. La cause des
triumvirs est celle de tous les Romains, de tous. les bons citoyens. Le châtiment
des coupables est nécessaire pour assurer le bien public. Cependant les
triumvirs, plus cléments que Sylla, ne frapperont pas tous leurs adversaires,
comme lui ; ils n’ordonnent que la punition dès plus pervers, et ils prennent les
mesures les plus, humaines pour que les innocents soient épargnés ; que les
criminels seuls soient atteints.
Assurément cette justification spécieuse de la proscription, ces précautions
oratoires, ne pouvaient tromper les esprits clairvoyants. Elles étaient, cependant,
de nature à agir sur la masse de la population. Les triumvirs, en se donnant
comme les vengeurs de César, étaient sûrs de lui plaire ; en même temps, ils
calmaient ses inquiétudes, en lui montrant que les rigueurs passeraient au-
dessus clé sa tête, pour frapper seuls les chefs du parti opposé. Le préambule
suggère encore une autre réflexion. Marius et Sylla, les premiers auteurs des
proscriptions, se contentent, en entrant dans Rome, de dresser la liste des

1 Appien, Guerres civiles, IV, 8 ; voyez le texte entier traduit à l’Appendice I.


proscrits, et d’inviter tous les citoyens à leur courir sus et à les tuer. Ils n’ont nul
souci de justifier leurs vengeances. Ils sont vainqueurs, ils usent du droit de la
guerre, et partout ils font égorger leurs ennemis : c’est le droit antique. Au
contraire, les triumvirs se croient obligés de faire appel à l’opinion publique, et
cherchent à la prévenir en leur faveur par d’adroits sophismes. Ne pourrait-on
pas voir dans les artifices auxquels ils se soumettent, une sorte de progrès et
d’adoucissement des mœurs publiques, si de pareilles expressions étaient
applicables à un arrêt de proscription ? En tout cas, il y a là une différence qu’il
convient de signaler. Il ne suffit plus aux triumvirs d’avoir pour eux la victoire et
la force, ils veulent encore paraître avoir la justice et la légalité.
A qui faut-il attribuer la rédaction de l’édit de proscription ? Sans doute, la
responsabilité retombe égale ment sur les trois ambitieux qui l’ont adopté, signé
et fait exécuter. Mais si les termes en ont été pesés, discutés, arrêtés entre les
triumvirs, l’un d’eux l’a seul composé, et seul l’a écrit avant de le soumettre à
l’approbation de ses collègues. L’opinion générale désigne Octave, de préférence
à Antoine et à Lépide. Les précautions du préambule, les longueurs, les
répétitions des mêmes idées et des mêmes expressions, les souvenirs sans cesse
évoqués du dictateur César, semblent, en effet, plutôt convenir à l’esprit
cauteleux, prudent d’Octave, qu’à la violence et à l’emportement,farouche de ses
deux complices. En outre, un passage de Sénèque, racontant la conspiration de
Cinna et les hésitations d’Auguste à le punir, semblent désigner formellement
Octave. Il ne pouvait plus ordonner la mort d’un seul homme, lui qui, à table,
avait dicté à Antoine l’édit de proscription1. Aussi, de bons juges dés choses de
l’antiquité n’ont pas hésité à placer cet édit sanguinaire au nombre des écrits
d’Auguste. Toutefois la phrase de Sénèque peut n’être qu’une antithèse, comme
cet auteur aime à en faire, et .non l’énonciation positive de la réalité. C’est
Octave, probablement, qui a tenu la plume, mais il a le droit de bénéficier du
plus petit doute, et ses collègues doivent partager avec lui la responsabilité de
cet acte monstrueux.
Les historiens ont raconté les crimes et les massacres auxquels la proscription
servit de prétexte. Ils ont mentionné aussi quelques traits de dévouement et
d’héroïsme accomplis pour sauver les victimes désignées au fer dés assassins.
Ces exemples furent rares, il faut l’avouer. Les Romains assistèrent muets, et
frappés de terreur, aux scènes de carnage qui ensanglantèrent la ville. Les plus
hardis se bornaient à relire les vers prophétiques qu’Horace avait écrits l’année
précédente, après le sac de Pérouse. Saisi de douleur à la vue des maux de sa
patrie, Horace avait déploré en termes magnifiques la ruine de Rome
succombant sous ses propres forces, et déserté, retentissant du pas des chevaux
du barbare victorieux. Puis, emporté par l’enthousiasme poétique, il avait
proposé aux Romains d’imiter la conduite des Phéaciens, de monter sur leurs
vaisseaux, et de s’enfuir dans les îles Fortunées pour échapper au spectacle de
tant d’horreurs. Les Romains avaient pu alors taxer d’exagération le tableau de
Rome tracé par le poète. Mais il était devenu, en un an, l’expression de la réalité,
et c’était avec le regret de n’avoir pas suivi le conseil d’Horace, qu’ils répétaient
tout bas ces conseils éloquents
Nos manet Oceanus circumvagus : arva, beata
Petamus arva, divites et insulas !...2

1 Sénèque, De la Clémence, I, 9.
2 Horace, Épode, XVI.
Pour nous l’Océan nous appelle sur ses ondes qui nous entourent. Oui,
gagnons ces champs fortunés, ces îles riches, où règnent la paix et le
bonheur !

Toutefois, pendant lés jours sinistres où l’on massacrait encore les citoyens, au
lendemain de l’arrivée des -triumvirs, au tribunal même des nouveaux maîtres,
le forum entendit retentir une voix libre et éloquente. Cette voix était celle d’une
femme. Si le motif qui lui fit prendre la parole nous paraît secondaire au milieu
de tant d’atrocités, il faut reconnaître qu’elle ne craignit pas de les flétrir, avec
un courage que les hommes n’avaient pas osé montrer. C’était Hortensia, la fille
de l’orateur Quintus Hortensius et de Lutatia, fille de Lutatius Catulus.
Les confiscations avaient paru insuffisantes aux triumvirs pour payer les
assassins et les soldats. Ils eurent recours à un moyen auquel ni Marius ni Sylla,
leurs devanciers, n’avaient songé. Ils dressèrent une liste des quatorze cents
femmes les plus riches de Rome, et leur enjoignirent de faire la déclaration de
leurs biens, afin de contribuer aux frais de la guerre pour une somme que les
triumvirs fixeraient. Ils menaçaient d’une amende toutes celles qui feraient une
déclaration fausse ou insuffisante, et promettaient une récompense au
dénonciateur, qu’il fût esclave ou libre.
Cet édit excita une profonde émotion parmi les matrones qu’il atteignait. C’était
en outre une violation flagrante des lois séculaires qui réglaient les droits des
femmes et l’administration de leurs biens. Les intéressées se réunirent donc pour
se défendre. Elles s’adressèrent d’abord aux femmes de la famille des triumvirs
afin de les gagner à leur cause. Bien accueillies d’Octavie sœur d’Octave et de la
mère d’Antoine, elles furent repoussées par Fulvie, femme de ce dernier, qui leur
ferma sa porte. Irritées de cet affront, elles se dirigèrent vers le forum et se
rendirent au tribunal des triumvirs. Le peuple attiré par ce spectacle, les gardes
mêmes se retirèrent devant elles. Hortensia prit aussitôt la parole et protesta
contre l’édit des triumvirs.
Nous n’avons pas le discours même d’Hortensia. Cependant il fut recueilli, et
pendant longtemps il fut étudié dans les écoles à cause de son éloquence, et non
pas seulement à cause du sexe de l’orateur, dit Quintilien1. Mais Appien nous l’a
conservé2. Sous la traduction grecque on sent l’inspiration primitive, le souffle de
la liberté. Il y a des accents admirables que l’historien était incapable d’inventer,
et vraiment dignes clé ces Romaines, qui seules, pendant les proscriptions,
lorsque les pères trahissaient leurs enfants et que les enfants dénonçaient leurs
pères, montrèrent de la fidélité à leurs proches et résistèrent à la tyrannie. L’âme
d’Hortensius, dit Valère Maxime, sembla revivre chez une femme et respira dans
le discours de sa fille, tant elle traita hardiment la question et fit valoir les droits
des femmes3.
Nous avions une prière à vous adresser, dit-elle. Prenant une détermination qui
convenait à des femmes de notre rang, nous avons eu d’abord recours aux
femmes de votre famille. Traitées par Fulvie d’une manière inconvenante, nous
sommes forcées, à cause d’elle, de paraître au forum. Vous nous avez déjà
privées de nos pères, de nos enfants, de nos maris, de nos frères, sous prétexte

1 Quintilien, Inst. Orat., I, 1, 6.


2 Appien, IV, 32. Freinshemius l’a traduit en latin dans ses suppléments de Tite-Live, lib. CXXII, 44. Rollin l’a
reproduit en français dans son Histoire romaine.
3 Valère Maxime, VIII, 3, 3.
qu’ils vous avaient offensés. Si, de plus, vous nous enlevez nos biens, vous nous
placerez dans une situation indigne à la fois de notre naissance, de notre
éducation et de notre sexe. Si vous prétendez avoir été offensés par nous
comme par nos maris, proscrivez-nous comme eux. Mais, si jamais les femmes
n’ont déclaré aucun de vous ennemi public, n’ont détruit sa maison, n’ont séduit
son armée, n’ont levé des soldats contre lui, si jamais nous n’avons contribué à
l’exclure d’un commandement ou d’une charge, pourquoi aurions-nous part au
châtiment, n’en ayant pas eu à la faute ?
Pourquoi contribuerions-nous de nos biens, quand nous n’avons pas eu la
moindre part aux combats, aux magistratures, aux commandements des armées,
en un mot a ce gouvernement que vous vous disputez au prix de tels désastres ?
Parce que, dites-vous, il y a guerre. Quand n’y a-t-il pas eu guerre ? Quand les
femmes ont-elles contribué ? C’est une charge dont notre sexe est exempt chez
tous les peuples. Une seule fois, malgré les droits de leur sexe, nos mères ont
contribué. C’est quand l’empire, c’est quand Rome même fut en péril, pendant
l’invasion des Carthaginois : encore contribuèrent-elles volontairement. La
contribution ne porta point sur leurs terres, leurs fonds, leur dot ou leur maison :
sans tout cela, comment vivrait une femme libre. ? mais seulement sur leurs
bijoux et sur leurs meubles précieux, sans qu’on leur en demandât l’évaluation,
sans que l’on provoquât les dénonciations et les accusations ! Enfin, libres de
toute contrainte, elles fixaient elles-mêmes le chiffre de leur don. Or, quelle
crainte avez-vous maintenant pour l’empire ou pour la patrie ? Vienne une
guerre avec les Gaulois ou avec les Parthes, nous montrerons le même
dévouement que -nos mères pour le salut de l’État ! Quant aux guerres civiles,
loin de nous l’idée de contribuer jamais, et de vous aider les uns contre les
autres ! Nous n’avons contribué ni pour César ni pour Pompée. Marius n’a rien
exigé de nous, ni Cinna, ni Sylla. Cependant celui-ci était un tyran, et vous, vous
prétendez reconstituer la République !
Ce sont là de fières et généreuses paroles, qui doivent se rapprocher de très près
de l’original, et qui nous en font d’autant plus regretter la perte. L’audace de
cette réclamation fit pâlir les triumvirs. Dans le premier mouvement de colère, ils
ordonnèrent de chasser les femmes de la tribune et du forum. Il y eut aussitôt
une telle explosion de murmures et un tel tumulte dans la foule, que les satellites
des triumvirs reculèrent effrayés. Leurs maîtres interdits levèrent la séance, et
renvoyèrent au lendemain leur arrêt. Après avoir violé ouvertement toutes les
lois morales et politiques, ils hésitèrent devant une loi civile, tant était encore
puissant, chez les Romains, ce respect de la légalité et de la forme qui est un des
caractères de la nation. De quatorze cents, les triumvirs réduisirent à quatre
cents le nombre des femmes imposées, et ils n’exigèrent de celles-ci qu’une
assez faible contribution. Hortensia rentra dans le silence, dont une occasion
exceptionnelle avait seule pu la tirer. Dès lors l’éloquence politique se tut : elle
était pacifiée, selon le mot de Tacite : Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant1.
Si l’édit de proscription des triumvirs et si le discours d’Hortensia ne nous ont été
conservés qu’en- grec, il reste heureusement deux textes latins de l’éloquence
romaine à cette époque. L’un a été composé dix ans environ- avant notre ère,
mais il relève directement du triumvirat par les faits qu’il constate. L’autre ne se
rattache à aucun fait historique qui permette de lui assigner une date, mais il est

1 Vie d’Agricola, 30.


considéré généralement comme contemporain d’Auguste. Ce sont deux éloges
funèbres, et ce caractère commun permet de les rapprocher ici l’un de l’autre.
On sait ce qu’avaient été les éloges funèbres à l’époque glorieuse de la
République. Après des funérailles somptueuses, où tout était calculé pour donner
une grande idée du citoyen illustre, du magistrat éminent qui venait de mourir, le
chef de la gens ou le plus proche parent du mort montait à la tribune, et
prononçait publiquement son éloge. Les femmes de l’aristocratie furent, elles-
mêmes, l’objet de semblables panégyriques. La première qui reçut cet honneur,
d’après Cicéron, en l’an 102, au temps de Marius, fut Popilia, mère de Catulus.
César aussi, pendant sa questure, prononça l’éloge de sa tante Julie et de sa
femme Cornélie. Son but ; il est vrai, était moins de célébrer leurs vertus que
d’affirmer hautement son origine divine et ses prétentions ambitieuses1.
Enfin, à côté de ces obsèques solennelles, de ces discours d’apparat, s’établit peu
à peu l’usage d’éloges plus simples et plus modestes. Il paraissait cruel de
quitter des morts chéris, sans leur dire un mot d’adieu, sans retracer aux
assistants les qualités, les vertus, que seul souvent l’orateur avait pu apprécier.
L’habitude même en devint si fréquente, que ces allocutions finirent par prendre
place dans les traités de rhétorique, et que les auteurs des manuels oratoires et
Quintilien lui-même se crurent obligés d’en donner des règles2. Seulement
l’orateur, dans ces éloges, pour ainsi dire privés, ne montait pas à la tribune, il
ne parlait même pas toujours sur le forum ; il se tenait auprès du bûcher ou du
monument funèbre.
Par une circonstance heureuse un de ces éloges, connu depuis longtemps, mais
qui nous était parvenu mutilé, a pu être tout récemment reconstitué. Trois
fragments d’inscriptions, l’un de 69 lignes, l’autre de 41 lignes, le troisième de 11
lignes, exerçaient vainement la perspicacité des archéologues ; les lignes étaient
tronquées, et ils restaient inintelligibles. On ne croyait même pas qu’ils
appartinssent au même monument. Rapprochés par le savant M. de Rossi d’une
inscription incomplète de 40 lignes trouvée dans les papiers du père Sirmond
(mort en 1651) qui l’avait copiée à Rome, ils devinrent d’une interprétation facile,
et d’une lecture courante, surtout depuis les travaux de MM. Mommsen et
Degenkobb en 1863. Les lignes retrouvées par de Rossi complètent les lignes
interrompues des fragments précédents, et sauf quelques lignes initiales
détruites et une légère lacune au point de jonction des morceaux de marbre, on
possède désormais un dès plus curieux monuments de l’éloquence latine.
Cet éloge funèbre est le panégyrique d’une femme par son mari. On ne sait le
nom ni de l’un ni de l’autre. Le seul nom propre conservé sur le marbre est celui
du beau-frère, C. Cluvius, et ce détail ne nous apprend rien. Les deux époux
devaient appartenir à une grande famille de Rome, puisque le mari se trouvait
compris dans les listes de mort dressées par les triumvirs. Le proscrit se cacha
pour se soustraire au fer des meurtriers, et grâce au dévouement et à la
prudence de sa femme, réussit à leur échapper. Ces circonstances, révélées par
l’inscription, ont fait croire à des savants quine veulent rien ignorer, que cette
femme était Turia, de la famille des Turii, qui, d’après Valère Maxime et Appien,
sauva par un heureux stratagème son mari Q. Lucretius Vespillio3. Valère
Maxime et Appien rapportent à peu près de même le dévouement de Turia. Mais

1 Voir Histoire de l’éloquence latine depuis l’origine de Rome jusqu’à Cicéron, vol. I, chap. VII. Voir l’excellent
chapitre de M. Martha dans les Études morales sur l’antiquité.
2 Quintilien, III, 7.
3 Valère Maxime, VI, 7, 2 ; Appien, Guerres civiles, IV, 41.
les détails qu’ils donnent sont en désaccord avec l’inscription. Et, bien que celle-
ci soit classée sous le nom d’Éloge de Turia1, l’opinion générale est qu’il ne s’agit
pas de l’épouse de Quintus Lucretius.
Les premières lignes de l’inscription manquent, comme nous l’avons dit. Il est à
penser que, selon l’usage, l’orateur y mentionnait les noms de sa femme et de sa
famille, et énumérait les titres d’honneur et les services rendus à la patrie. A
l’endroit où commence l’inscription, il rappelle, en s’adressant directement à sa
femme, la conduite énergique qu’elle a tenue quelque temps avant leur mariage.
Son père et sa mère ayant été assassinés, la fille, malgré l’absence de son futur
mari qui était en Macédoine, malgré l’éloignement de son beau-frère, C. Cluvius,
qui se trouvait en Afrique, réussit à découvrir et à faire condamner les coupables.
Plus tard, après son mariage, elle eut à défendre contre des attaques intéressées
le testament de son père, qui associait son gendre à l’héritage de sa fille. Le mari
fait un grand éloge du désintéressement de sa femme, et de la tendresse qu’elle
manifesta pour lui dans cette occasion.
Il passe ensuite à l’énumération de ses qualités privées, et des vertus qui ont
assuré le bonheur de leur union pendant quarante-cinq années. Plût aux dieux,
dit-il, que mon destin seul eût mis fin à ce bonheur consacré par le temps, et
qu’il était plus juste de voir cesser par la mort du plus âgé que par la tienne ! Il
vante sa douceur, sa facilité de caractère, l’assiduité de son travail, et (détail bien
romain !) son habileté à conserver le patrimoine de ses pères, et à gérer la fortune
commune. Généreuse, elle recueillit chez elle des jeunes filles pauvres de sa
famille, les éleva, et avec le secours de son mari leur assura des dots
honorables. L’orateur, suivant l’ordre des temps, arrive alors à l’époque du
triumvirat, et aux circonstances où éclatèrent le dévouement et l’énergie de sa
femme. Grâce à elle, il put d’abord se cacher dans une retraite sûre ; plus tard,
quand les premières fureurs des proscriptions se furent modérées, sa femme
réussit à obtenir d’Octave que son mari fût rendu à sa patrie et réintégré. Mais
Octave était alors absent d’Italie, et luttait en Macédoine contre Brutus et
Cassius. Lépide, qui était resté à Rome et y commandait, refusa, d’exécuter la
sentence gracieuse, et alla jusqu’à maltraiter la femme du proscrit. Celle-ci ne
put obtenir satisfaction qu’après la disgrâce de Lépide lui-même, et après le
retour d’Octave à Rome. Voici comment l’orateur présente toutes ces
circonstances
Évoquerai-je ici le souvenir de nos tourments intérieurs et de nos secrètes
tribulations ? Dirai-je comment j’ai souvent échappé à des périls imminents,
grâce à des avis parvenus par tes soins ? Combien de fois tu m’as
courageusement sauvé de ma témérité, ou préparé des asiles plus surs dans ma
détresse ! Ma gratitude doit comprendre et- ta sœur et son époux, complices de
tes soins, et associés dans le danger commun du dévouement à un proscrit. Je
n’en finirais pas si je voulais tout dire. Il me suffit, et il suffit à ta mémoire que je
proclame ici ce que je dois à la retraite salutaire que tu m’as ménagée.
J’avouerai cependant qu’à cette occasion j’éprouvai l’une des plus grandes
amertumes de ma vie, lorsque après avoir obtenu de César Auguste, alors
absent de Rome, d’être rendu à ma patrie citoyen utile encore peut-être, tu vins
solliciter, en personne, de son collègue Lépide, gouverneur de la ville, mon
rétablissement et l’exécution de la sentence gracieuse. Tu le trouvas opposant
inflexible, et, prosternée devant lui, te traînant à ses pieds, non seulement il ne

1 Cf. Appendice II.


te releva pas, mais il te laissa outrager et meurtrir par ses satellites, comme une
vile esclave ; pendant que d’une voix inflexible et ferme, tu lui rappelais l’édit de
grâce, et la lettre de félicitation qui l’accompagnait, bravant les grossières injures
et les brutalités de ses gens, dénonçant au peuple ses cruautés, et signalant,
comme l’unique auteur de tous mes maux, ce triumvir qui ne tarda pas d’ailleurs
à recevoir son châtiment. Ton courage pouvait-il rester sans effet ? Non, ta
patience inébranlable fournit à César l’occasion clé confirmer sa clémence, décida
du sort de ma vie, et flétrit la cruauté importune du tyran.
Après avoir rendu cet éclatant hommage au dévouement de sa femme, l’orateur
revient sur ses qualités privées. Il parle de leurs années de bonheur qu’attrista
seulement l’absence d’enfants. Dévouée jusqu’au bout, et témoin du chagrin de
son mari, la femme lui propose de divorcer, pour qu’il puisse s’unir à une épouse
plus féconde. Il refuse avec indignation : Irrité d’une telle proposition, dit-il, j’eus
de la peine à contenir mon courroux, et à rester maître de moi. Je ne pouvais te
pardonner d’avoir conçu l’idée de nous séparer, avant que la nature nous en eût
imposé la loi, et je ne comprenais pifs que, vivante encore, tu ne fusses pas mon
épouse, toi, qui pendant les jours de l’exil, avais été ma compagne fidèle et
inséparable.
Plût aux dieux, s’écrie-t-il un peu plus loin, que, restant unis, nous eussions
avancé dans la vie jusqu’à ce que, moi, le plus vieux, je fusse arrivé au terme de
mes jours, soutenu’ par tes soins, et mourant dans tes bras, après m’être
substitué une fille adoptive qui m’eût remplacé auprès de toi. Mais tu m’as
précédé dans la tombe, me laissant la douleur, les deuils, les regrets et le triste
sort de vivre seul. J’accommoderai mon existence selon tes intentions et
j’adopterai celle que tu préparais à cette destinée.... Mais avec toi j’ai perdu le
calme de mon esprit ; tu n’es plus là pour être mon témoin et mon soutien dans
les périls ; je demeure brisé par le malheur, et me sens incapable d’y résister. La
nature accablée m’en refuse les forces. Noyé dans la douleur, je ne trouve plus
d’équilibre pour mon âme. Repassant en mémoire mes anciennes infortunes et le
sort que l’avenir me réserve, je perds toute espérance. Privé d’un si grand et si
constant appui, et plein de ton souvenir, j’ai moins foi à la résignation qu’à la
peine éternelle de mon affliction. La conclusion de ce discours sera que tu as tout
mérité, et que je reste avec le chagrin de n’avoir pu tout te donner. Tes désirs
ont toujours été pour moi une loi suprême ; ce qu’il me sera permis de leur
accorder encore je n’y manquerai pas — que les dieux, que tes mânes assurent
et protègent ton repos !1
Tel est cet éloge funèbre où ne manquent ni l’éloquence ni le sentiment. Le plan
en est simple et régulier. L’orateur suit l’ordre chronologique des événements qui
ont marqué l’existence de sa femme. Il y a des, répétitions d’idées et de mots
qui trahissent l’inexpérience ; mais l’auteur dit ce qu’il veut faire entendre, dans
une langue correcte et pure qui n’est pas indigne d’un contemporain de Tite-Live.
Il n’a pas d’envolées sublimes, de transports passionnés ; niais il a le ton simple
et naturel d’un homme sincèrement ému, qui ne songe pas aux artifices de
l’éloquence, et qui exprime ce qu’il éprouve. Certains passages ont plus de
vivacité et plus de chaleur ; à côté de détails familiers, il y a des expressions
touchantes qui marquent une véritable douleur, mais c’est une douleur romaine,
une douleur digne et qui se contient. Ce discours fait involontairement penser,
non à ces éloges d’apparat qu’on entend parfois dans notre pays, à certaines

1 Giraud, Journal des savants, août 1870 ; voyez le texte et la traduction de toute l’inscription à l’Appendice.
funérailles, mais à ces allocutions, sinon d’un pasteur protestant, au moins d’un
de ces orateurs d’Angleterre ou d’Amérique, qui parlent sans grande méthode,.
sans plan savamment arrêté, et qui, tout en ne s’interdisant ni les négligences ni
les redites, s’expriment avec émotion, et arrivent souvent à l’éloquence.

Tout autre est le caractère de l’éloge funèbre dit de Murdia1, d’après le nom
qu’on lit à la première ligne. Il nous a été conservé par une inscription dont le
commencement et la fin sont perdus, et qui, toute mutilée, est encore assez
développée. C’est le discours prononcé par un fils aux obsèques de sa mère. Le
dévouement conjugal et les hautes vertus de Turia (pour lui conserver ce nom)
justifient, comme on l’a vu, le long et touchant panégyrique de son mari. Mais
pour quelle raison impérieuse ce fils inconnu donne-t-il à sa mère cet honneur
inusité, non de vanter ses mérites, on sait que l’usage en était fréquent, mais de
graver sur le marbre des paroles destinées à la postérité ? A en juger parla
moitié de l’inscription qui nous reste, des motifs assez vulgaires ont inspiré sa
conduite. Murdia est morte, après avoir été plusieurs fois mariée à des époux
honorables, dignis viris, et, dans son testament, elle a partagé sa fortune entre
tous ses fils ; elle en a laissé une part à sa fille déjà mariée, et a légué à son
mari une somme déterminée, en témoignage de son affection pour lui. L’orateur,
le plus jeune enfant de cette nombreuse famille semble, bien qu’il s’en défende,
avoir été avantagé par Murdia, et c’est la reconnaissance qui lui inspire cet éloge.
Est-ce sa jeunesse, son inexpérience, ou la froideur du sujet qu’il faut incriminer
? Le style de l’orateur manque de naturel et de simplicité. Il a l’air de rechercher
l’élégance, il arrondit ses phrases, et fait des périodes laborieuses. Quand il
rappelle les legs laissés par sa mère, il est net et précis, comme il est naturel,
mais il n’évité pas toujours l’obscurité : aussi cette partie de l’oraison offre-t-elle
plus d’intérêt au jurisconsulte qu’au littérateur. La seconde moitié, la péroraison,
est mieux écrite. Après avoir vanté la soumission de sa mère à ses maris, sa
fidélité, sa probité, l’orateur se hâte d’arriver à la conclusion dans laquelle il
épuise tous les trésors de son éloquence. Pour ces raisons, dit-il, comme l’éloge
de toutes les femmes de bien est simple et semblable ; que les qualités
naturelles, conservées par elles soigneusement, n’ont pas besoin d’expressions
variées ; comme il suffit que toutes aient fait les mêmes actes louables ; qu’il est
difficile aux femmes d’acquérir des gloires nouvelles ; comme leur vie est
soumise à de moindres vicissitudes ; et qu’il leur faut nécessairement pratiquer
les devoirs communs à toutes, de peur que l’omission d’une de ces justes
préoccupations ne fasse tort au reste, la plus chère de toutes les femmes, ma
mère, a mérité une gloire d’autant plus grande que par sa modestie, sa probité,
sa pudeur, sa complaisance, son assiduité à filer la laine, son activité, sa fidélité,
elle a été égale et semblable à toutes les femmes honnêtes, elle n’a cédé à
aucune en vertu, en travail, en sagesse... mais sa principale gloire... (le reste
manque)2.

Ce langage a une tout autre allure que la première moitié du discours. Le style
est plus net, plus facile, plus abondant. Mais que le jeune orateur nous pardonne,
si, surpris de cette éloquence inattendue, nous en faisons honneur à sa mémoire
plutôt qu’à son cœur. Dans ces généralités sur les devoirs communs à toutes les
femmes, sur la difficulté qu’elles éprouvent à se distinguer les unes des autres,

1 Cf. Appendice III.


2 Inscriptions d’Orelli, n° 4860 ; voyez le texte et la traduction à l’Appendice.
n’y a-t-il pas un souvenir des écoles de rhéteurs ? N’est-ce pas là un
développement habituel, un lieu commun ; applicable à toutes les mères, et que
tous les fils peuvent répéter à leurs obsèques ? Ce mot même, son assiduité à
filer la laine, ne révèle-t-il pas la convention, la recommandation du maître de ne
pas oublier ce trait essentiellement romain et que l’on retrouve dans toutes les
inscriptions ? Quintilien n’a pas encore écrit son chapitre relatif aux éloges ; niais
ses devanciers en ont déjà réuni les règles, et le fils de Murdia les a appliquées.
Il n’a ni l’émotion ni le naturel du mari de Turia. C’est peut-être, après tout, un
adolescent d’une quinzaine d’années, qui répète docilement l’œuvre de son
maître, ou qui s’efforce de son mieux à bien parler.
CHAPITRE II — L’EMPEREUR AUGUSTE ORATEUR

L’empereur Auguste est bien connu comme triumvir et comme fondateur de


l’empire romain. Il l’est moins comme orateur et comme écrivain. Éblouis par le
renom éclatant des Tite-Live, des Horace et des Virgile, les historiens de la
littérature latine concentrent toute leur attention sur leurs ouvrages. Ils
mentionnent à peine le chef même de ce chœur grandiose. Ils se bornent à
rappeler l’heureuse influence qu’Auguste a exercée sur la littérature de son
siècle, la bienveillante protection dont il a entouré les hommes de lettres ; ils
n’oublient qu’une chose, en France du moins, ses propres écrits1. Il en résulte,
comme le remarquait, il y a déjà longtemps, le savant Egger : Que le moins
connu peut-être des écrivains du règne d’Auguste est Auguste lui-même. Nous
essayerons de combler cette lacune, sans sortir de notre domaine. L’histoire
politique, s’il est nécessaire d’y toucher incidemment, servira uniquement à
encadrer les fragments des œuvres impériales qui nous sont parvenus.
AUGUSTE appartenait à la famille Octavia, originaire de Vellétri. Quand il fut
empereur, on lui chercha des aïeux illustres, et on le fit descendre d’une
ancienne famille élevée d’abord au rang des gentes romaines par Tarquin
l’Ancien, puis au patriciat par Servius Tullius. La vérité est que sa famille habitait
Vellétri depuis une époque reculée, et y était arrivée à la fortune et au rang : de
chevalier par son économie et son industrie. Le père d’Auguste, Octavius, fut le
premier qui tira les siens de leur obscurité provinciale. Il vint à Rome et brigua
d’abord les plus modestes magistratures. Ses richesses lui facilitèrent l’entrée
des honneurs, et son mérite l’y soutint. Il remplit avec distinction toutes les
charges qui lui furent confiées. Après là préture, il obtint au sort l’administration
de la Macédoine. Il se rendait dans sa province, lorsqu’il s’acquitta, sur son
chemin, d’une mission extraordinaire que le sénat lui avait déférée par surcroît.
Il rencontra et anéantit les restes des bandes de Spartacus et de Catilina qui
dévastaient le territoire de Thurium. Cette victoire lui mérita des populations le
surnom de Thurinus, qu’Auguste lui-même porta pendant un certain temps. Dans
son gouvernement, Octavius défit complètement les Besses et les Thraces, et mit
sa province à l’abri de leurs attaques. Après l’avoir défendue, il l’administra- avec
assez de justice et d’habileté pour que Cicéron, dans ses lettres à son frère
Quintus, proconsul d’Asie, l’engage à prendre modèle sur la conduite d’Octavius2.
A son retour de Macédoine, Octavius songeait à se mettre sur les rangs pour
demander le consulat lorsqu’il mourut subitement, laissant de sa première
femme, Ancharia, une fille nommée Octavie, et de sa seconde femme, Atia, une
autre Octavie et un fils qui fut Auguste. Atia était fille d’Atius Balbus, d’une
famille sénatoriale, et de Julie, sœur de Jules César. C’est ainsi que le jeune
Octave était parent du dictateur, et bien qu’il n’ait jamais été adopté par son
oncle, dans les formes légales, il put prendre et porter lé nom de son fils adoptif
en l’absence d’héritier légitime. Atia était une femme intelligente et dévouée, qui
s’occupa avec le plus grand soin de l’éducation de ses deux jeunes enfants. Les
flatteurs, plus tard, voulurent en faire une seconde Cornélie. Sans admettre cette
légende complaisante, il est avéré qu’elle surveilla leur enfance avec une
extrême sollicitude. On sait ce qu’a été Auguste. Quant à Octavie, mariée plus

1 En Allemagne A. Weichert : De Imp. Cæsaris Augusti scriptis commentatio, 1835, Ejusdem reliquiae, 1841-
1846.
2 Suétone, Vie d’Auguste, 3.
tard à Antoine, les ennemis mêmes d’Auguste s’accordèrent à vanter son mérite
et sa vertu.
Auguste naquit sous le consulat de Cicéron et d’Antoine, l’an 611 avant Jésus-
Christ, le neuvième jour avant lés calendes d’octobre (21 septembre) un peu avant
le lever du soleil, dans le quartier Palatin, près d’un endroit appelé les Têtes de
bœufs. Il fut élevé à Vellétri dans la maison de ses aïeux, située à l’extrémité de
la ville, logis fort modeste, puisque Suétone compare la petite chambre qu’il
occupait à un office — cella penaria —. Dès sa première jeunesse, il montré, pour
l’éloquence et les études libérales une véritable passion, et leur consacra
beaucoup de temps et d’efforts1. Partout où il se trouvait, il se livrait à l’étude. A
Munda il étudiait, tandis que son oncle luttait contre les fils de Pompée, et livrait
cette bataille, où, selon sa propre expression, il combattit non pour la victoire,
mais pour la vie. Il étudiait encore à Apollonie, où César l’avait envoyé préparer
sa grande expédition contre les Parthes, quand la nouvelle de la mort du
dictateur qui l’instituait son héritier vint l’y surprendre2. Plus tard, pendant la
guerre de Modène, lorsqu’il avait à soutenir contre Antoine une lutte difficile, et’
à nouer les fils multipliés de ses intrigues, au milieu des soucis les plus graves de
la politique et des affaires, il ne passait pas un seul jour sans lire, sans écrire et
sans déclamer.
Il s’appliqua aussi avec zèle à l’étude des lettres grecques. Il avait pour maître
d’éloquence dans cette langue Apollodore de Pergame, qu’il emmena malgré son
grand âge à Apollonie. Il puisa également une foule de connaissances dans la
société du philosophe grec Areus et de ses deux fils Nicanor et Denys. C’est
appuyé sur le bras d’Areus qu’après la victoire d’Actium’, il entra en vainqueur
dans la ville d’Alexandrie. Cependant, malgré un zèle si persévérant, il ne semble
pas avoir jamais parlé le grec avec une grande facilité. II se refusa toujours à
composer dans cette langue. Avait-il à publier en grec des proclamations, il les
écrivait d’abord en latin et les faisait ensuite traduire par des interprètes. Il
entrait peut-être plus de calcul que de timidité dans cette réserve ; car il citait
volontiers, de mémoire et avec à-propos, des vers d’Homère et des tragiques
grecs ; c’est en grec qu’il prononça, au moment de mourir, ces paroles si
fameuses, où il demandait aux assistants de l’applaudir s’ils trouvaient qu’il avait
bien joué la comédie de la vie3.
Auguste donna beaucoup de soins à sa prononciation, et garda pendant
longtemps un maître chargé de rectifier son débit. Il lui dut d’avoir un timbre de
voix doux et insinuant qui ne manquait pas de grâce. Cependant sa voix resta
toujours faible, et ne put jamais acquérir assez d’ampleur pour se faire entendre,
comme celle de Cicéron et celle d’Hortensius, d’un nombreux auditoire. Il fut
même obligé, dans la seconde partie de sa vie, de se servir d’un héraut pour
s’adresser au peuple et lui faire connaître ses volontés4. Malgré tant de soins
donnés à l’éloquence, malgré ces exercices de déclamation prolongés au milieu
même des circonstances les moins favorables, Auguste ne fut pas un orateur
proprement .dit. Il n’eut jamais cette qualité, sans laquelle il n’y a pas de bon
orateur : la faculté d’improviser et l’abondance. Suétone prétend, il est vrai,
qu’Auguste aurait pu improviser s’il l’avait voulu. Mais comme il ne le voulut
jamais, il est plus probable que la nature lui avait refusé ce talent, et que la

1 Suétone, 84.
2 Suétone, 8.
3 Suétone, 99 : Si tout est bien, applaudissez la pièce, et tous battez des mains avec allégresse.
4 Suétone, 84.
prudence lui interdit de chercher à l’acquérir ou à le développer. Entraîné par
l’improvisation, l’orateur laisse souvent sa parole courir la bride sur le cou, selon
l’expression de Mme de Sévigné. Il ne peut pas toujours en maîtriser les écarts,
et quelquefois il regrette de ne pouvoir pas rattraper le mot qui lui est échappé.
Auguste n’eut jamais à éprouver un de ces regrets ; la politique l’engageait à
surveiller trop étroitement chacune de ses paroles.
Aussi, avait-il à prononcer une harangue dans le sénat, ou au forum, ou devant
ses soldats, il avait soin de ne se présenter à ses auditeurs, qu’après avoir
longtemps travaillé et pesé ses expressions. Il alla plus loin. Pour ne pas
s’exposer à manquer de mémoire, et pour ne pas perdre de temps à apprendre
ses discours par cœur, il prit le parti de lire ce qu’il avait préparé. Rien, comme
l’on sait, n’est plus contraire à la véritable éloquence que la lecture froide d’un
discours, où aucun mot, aucun geste ne sont abandonnés à l’improvisation, où
tout, au contraire, est calculé et mesuré d’avance. Rien, en revanche, n’est plus
propre à prévenir les surprises et les engagements irréfléchis. Auguste rédigeait
même d’avance ses conversations politiques importantes. Certains entretiens
avec Livie, ceux probablement où fut agitée la question de la succession à
l’empire avaient été tracés par lui sur ses tablettes. Il parla d’après ses notes,
disent les historiens, de peur que l’improvisation ne lui fit dire trop ou trop peu1.
C’était sa façon d’appliquer le fameux adage : Verba volant, scripta manent.
Il n’est pas resté de fragment assez considérable des discours d’Auguste, pour
que nous puissions juger par nous-mêmes de la valeur de son éloquence. On est
obligé de s’en rapporter sur ce point aux jugements des écrivains anciens, qui
lisaient et appréciaient ceux qu’il avait prononcés. D’après Suétone, son genre
d’éloquence était élégant et tempéré, aussi éloigné de l’afféterie que de la
rusticité. Auguste évitait avec soin les expressions surannées ; il les qualifiait de
vieux mots moisis. Il cherchait surtout à rendre clairement sa pensée. Pour y
parvenir plus aisément, pour se faire mieux entendre du lecteur et de l’auditeur,
il ne craignait pas d’ajouter aux verbes des prépositions, et de multiplier les
conjonctions, quoique ce procédé n’évite l’obscurité qu’aux dépens de la grâce. Il
avait un égal dédain pour ceux qui écrivaient d’une manière affectée et ceux qui
préféraient les expressions archaïques. Ainsi, il se moquait des tresses
parfumées de Mécène, et s’amusait â parodier son style. En retour, il raillait
Tibère de son goût pour les termes obscurs et démodés. Dans une lettre à sa
petite-fille Agrippine, où il louait son esprit, il terminait par ces mots : Mais aie
bien soin d’écrire et de parler avec simplicité2.
Tacite est moins explicite que Suétone ; il se borne à dire que l’élocution
d’Auguste était facile, coulant de source et telle qu’il convient à un prince3, ce qui
veut dire qu’elle avait de la dignité et de la gravité. Fronton, de son côté, y
trouve la trace de l’élégance de son siècle, et plutôt de la correction que de
l’abondance4. Enfin Aulu-Gelle y remarque de l’élégance sans recherche, de la
facilité et de la simplicité5. Ces témoignages d’écrivains appartenant à des
époques différentes s’accordent entre eux. Le jugement de Tacite, qui s’écarte le
plus des autres au premier abord, les contredit moins en réalité qu’en apparence.
L’espèce d’abondance, qu’il constate dans l’éloquence d’Auguste est une

1 Suétone, 84.
2 Suétone, 86.
3 Annales, XIII, 3.
4 Fronton, Épître à Verus.
5 Aulu-Gelle, XV, 1.
conséquence de la facilité qu’il lui reconnaît avec tous les autres juges. Ces
appréciations se résument donc à dire que l’éloquence d’Auguste était simple,
élégante, facile, pleine de dignité, et surtout de clarté. C’est bien là l’éloquence
d’un homme politique tout-puissant, qui cherche à éclairer plus encore qu’à
convaincre, et qui impose ses opinions plutôt qu’il ne discute celles de ses
adversaires.
Auguste avait débuté de bonne heure comme orateur. A l’âge de douze ans, il fit
à la tribune l’éloge de Julie, sa grand’mère1. Nicolas de Damas dit même à l’âge
de neuf ans, mais il se trompe sur les dates. Si Auguste avait eu quelques
années de plus, on pourrait le croire l’auteur de cette oraison funèbre. Il dut se
borner à lire les phrases que ses maîtres avaient préparées. Il prononça dans la
suite plusieurs autres oraisons funèbres. Lorsque le jeune Marcellus mourut, l’an
24 avant notre ère, Auguste lut son éloge au forum. Une des expressions dont il
se servit a été conservée par Servius. En parlant des espérances si brillantes que
les Romains et lui-même avaient fondées sur ce jeune homme, et que la volonté
des dieux avait anéanties en un moment, il dit que Marcellus avait été dévoué à
une mort prématurée2. Bientôt, les deuils se précipitent et se succèdent clans la
famille d’Auguste. A chaque fois, l’empereur, plus triste et plus désolé, apparaît à
la tribune. L’an 13 avant notre ère, il perd, dans la même année, deux personnes
qui lui étaient bien chères, sa sœur Octavie et son fidèle Agrippa3. Auguste tint à
prononcer lui-même leur éloge. Quatre ans plus tard, quand Drusus, fils de Livie
et son beau-fils, fut enlevé à la suite de grands exploits militaires par une mort
prématurée, il laissa Tibère, à qui ce devoir appartenait comme frère aîné,
rendre hommage sur le forum à la mémoire de Drusus, mais en même temps il
prenait lui-même la parole dans le cirque de Flaminius. Là, parmi les regrets qu’il
exprima, parmi les louanges qu’il adressa à la mémoire de Drusus, il demanda
aux dieux de rendre les Césars semblables à Drusus et de leur accorder une mort
aussi glorieuse. Non content de cette oraison funèbre, il composa en vers l’éloge
de Drusus et écrivit l’histoire de sa vie4.
Ce sont là les seuls souvenirs qui restent de l’éloquence dynastique d’Auguste, si
l’on peut s’exprimer ainsi. Ceux de son éloquence militaire sont plus brefs
encore. Cependant Auguste fut obligé souvent de haranguer ses armées. Que de
fois, au milieu des guerres civiles, il eut à rappeler aux soldats le meurtre de
César, son père adoptif, pour les exciter à venger sa mémoire, ou pour : les
entraîner, contre Antoine, leur ancien général ! Ces harangues n’ont pas survécu
: il est même probable qu’Auguste, après les avoir écrites, puisque telle était sa
coutume, se hâtait ensuite de les détruire. En effet, il n’y était jamais question
que de promesses d’argent, de butin, clé distributions de terres, et Ce sont des
engagements qu’on est prompt à contracter avant la bataille, mais qu’on n’aime
pas à publier après la victoire, un peu par pudeur, et surtout par crainte d’être
obligé de les tenir. Un seul fait servirai conjecturer ce que pouvait être
l’éloquence militaire d’Auguste, et montrera quel terrible orateur il était au
prétoire, lorsqu’il s’appelait Octave, et qu’il s’agissait d’enlever les soldats. Au
plus fort des guerres civiles, pendant le triumvirat, il haranguait un jour les
soldats dans leur camp. On avait permis à la foule des paysans de s’approcher.
Tout à coup Octave remarqua un chevalier romain, nommé Pinarius, qui prenait
des notes sur son discours. Il s’interrompit aussitôt, s’emporta violemment

1 Suétone, 8.
2 Servius, Énéide, I, vers 712.
3 Dion Cassius, LIV, 35, 28.
4 Dion Cassius, LV, 2 ; Suétone, Claude, 1.
contre Pinarius, le traita d’indiscret et d’espion, et, sans plus tarder, le fit mettre
à mort1. C’était, il faut en convenir, un moyen efficace de prévenir les
réclamations, et d’empêcher qu’on ne sût, à Rome, de quelle ville ou de quelle
classe de citoyens il avait promis les dépouilles à son armée.
A la tribune du forum, Auguste ne montra pas la même cruauté, mais il fit
preuve du même despotisme. Montesquieu parle longuement des ménagements
qu’Auguste, observa vis-à-vis des citoyens pour éviter le sort de César, qui
n’avait pas assez ménagé leur orgueil et leur vanité. Ce jugement est vrai,
appliqué à l’aristocratie et au sénat ; il ne l’est pas de la plèbe et des assemblées
au forum. Au contraire, comme Auguste ne craignait ni les révoltes, ni les
conjurations de la populace, il la traitait avec arrogance, et ne lui épargnait pas
les vérités. Un jour, voyant la foule se presser sur le forum pour l’entendre, et au
lieu de la toge blanche des anciens Romains, robe agréable à l’œil mais facile à
salir, porter, par économie, des vêtements noirs et de laine grossière, il fut pris
d’un sentiment de dégoût et de mépris. Cette foule déguenillée lui rappela, par
contraste, ces générations nombreuses de citoyens libres qui avaient fait la
conquête du monde et y avaient péri. II ne vit plus alors autour de lui, à leur
place, que des affranchis et fils d’affranchis, descendant des esclaves que les
vrais Romains avaient amenés à Rome. Il oublia combien il avait contribué pour
sa part à la destruction de la race libre, et, plein d’indignation : Les voilà donc,
s’écria-t-il :
Ces Romains, peuple-roi, revêtus de la toge !
Et il leur jeta à la face, comme un outrage, le fameux vers de Virgile2. Le même-
sentiment, un siècle auparavant, animait Scipion Émilien lorsqu’il répondait
fièrement aux murmures de la foule : Silence donc, vous que l’Italie ne reconnaît
pas pour ses enfants ! Auguste ne se borna pas à une invective. Il ordonna aux
édiles d’empêcher que personne ne prît place au forum et au cirque, sans être
revêtu de la toge nationale. Il voulait au moins avoir l’air de commander à des
hommes libres et à des citoyens.
Mais en vain Auguste cherche a rendre aux Romains le sentiment de leur dignité,
en vain il refuse, clans ses lettres à Tibère et à Livie3, d’accorder le droit de cité
a leurs protégés, et cherche à restreindre le nombre des affranchis, il se charge
lui-même, par les sujets qu’il traite dans ses discours au peuple, de lui rappeler
qu’il n’a plus que le nom et le costume des hommes libres. Au lieu d’exposer à la
tribune aux harangues les affaires qui concernent -l’État tout entier, au lieu de
consulter les Romains sur la guerre et sur la paix, d’ouvrir ces grandes
discussions, passionnées et violentes, mais toujours importantes par la grandeur
des intérêts en suspens, il leur parle des questions les plus vulgaires, et même
parfois d’affaires domestiques qu’il eût mieux fait de dissimuler. On connaît les
désordres honteux des deux Julies, sa fille et sa petite-fille. Après de vains
efforts pour éviter le scandale, Auguste dut les reléguer toutes deux en exil, et
les y tenir sous une étroite surveillance.
C’était par un édit qu’il avait signalé leurs turpitudes ; il en avait cependant pesé
tous les termes. Mais quand sa première indignation fut calmée, il regretta
d’avoir donné tant de publicité à ses affaires privées, et, à en croire Sénèque,
déclara plus d’une fois que si Mécène et Agrippa avaient vécu, il n’aurait pas agi

1 Suétone, 27.
2 Suétone, 40 ; Énéide, I, 286.
3 Suétone, 40.
ainsi1. Aussi le peuple romain, pendant longtemps, ne put croire à la persistance
de la colère de l’empereur. Il crut même lui faire sa cour et prévenir ses secrets
désirs, en lui demandant, avec instance et à plusieurs reprises, de rappeler les
deux Julies et de leur rendre leurs anciens honneurs. Auguste, fatigué de ces
prières qui renouvelaient sa honte, rejeta avec impatience et hauteur la
demande de la foule. Il s’emporta contre les Romains, et, dans le discours qu’il
prononça, il alla jusqu’à leur souhaiter d’avoir de telles filles et de telles
femmes2. Le peuple se le tint pour dit : il n’insista plus. Les Satires de Juvénal
prouvent que le souhait d’Auguste devait se réaliser.
Ce n’est pas la seule circonstance, où Auguste malmena la populace du haut de
la tribune. Un jour, le peuple se plaignait de la rareté et de la cherté du vin.
Auguste le réprimanda avec sévérité, et blâma son intempérance. Il commença,
sans cloute, par lui rappeler la sobriété des ancêtres qui buvaient à peine
quelques gouttes de vin, et seulement aux jours de fête. Puis il conclut son
discours en disant aux Romains, d’un ton rude et dédaigneux : Grâce à mon
gendre Agrippa, dont la prévoyance a conduit à Rome par des aqueducs les eaux
de tant de sources, chacun peut apaiser amplement sa soif3. Il eût pu leur citer,
à ce propos, l’anecdote que le vieil historien national, Calpurnius Piso Frugi,
attribuait au premier roi de Rome : Invité à souper, Romulus but avec une
grande modération, parce que le lendemain il avait une affaire. On lui dit :
Romulus, si tous en faisaient autant, le vin serait à bon marché. — Au contraire,
répondit-il ironiquement, il serait cher si chacun en buvait autant qu’il veut ; car,
pour moi ; j’en ai bu autant que j’ai voulu4. Mais cette foule avilie n’aurait pas
compris la finesse de la réponse de Romulus ; et elle aurait, suivi à la lettre le
conseil ironique qu’il donnait aux autres convives.
Tous les brefs souvenirs qui subsistent des discours adressés par Auguste au
peuple, témoignent du même abaissement des Romains et des mêmes dédains
de l’empereur. Si la multitude réclame une distribution d’argent qu’il faisait
attendre malgré ses promesses, il se contente de répondre : Que sa parole est
une bonne valeur. Il s’exécuta cependant. Mais comme, une autre fois, le peuple,
encouragé par le succès de sa requête, sollicitait une nouvelle gratification qu’il
n’avait pas promise, Auguste ne lui fit pas l’honneur de lui adresser la parole. Il
publia un édit dans lequel il lui reprochait son impudence et son infamie, et lui
déclarait, qu’il ne lui donnerait rien, quoiqu’il eût l’intention de lui donner5. Il n’y
a pais lieu d’excuser ici l’usurpation d’Auguste, mais la vue d’une telle bassesse
inspire le dégoût, et semble justifier ce mot tant de fois répété : Un peuple n’a
jamais que le gouvernement qu’il mérite.
C’était par un édit qu’Auguste avait repoussé les réclamations de la multitude. Il
usait souvent de ce moyen pour faire connaître aux Romains sa volonté. Il y
trouvait plusieurs avantages. Il évitait ainsi la fatigue de parler en public, ou de
composer un long discours répété par le héraut. En outre, ce procédé supprimait
les surprises et l’imprévu de ces grandes réunions d’hommes. Il n’y avait plus
dès lors d’interpellation à prévenir, plus de murmures même timides à craindre.
L’assemblée du peuple, si dégénéré qu’il fût, rappelait encore trop l’ancienne
forme du gouvernement. Auguste trouva plus conforme à la dignité et au nouvel

1 Sénèque, Des Bienfaits, VI, 32.


2 Suétone, 64.
3 Suétone, 42.
4 Aulu-Gelle, XI, 14.
5 Suétone, 42.
état de choses qu’il voulait fonder, d’annoncer de loin, sans discussion, sans
marque de déférence, ce que sa sagesse avait décidé. Du reste, les édits
n’étaient pas une innovation. La République libre les avait connus sous une autre
forme. Il y avait eu, de tout temps, les édits des préteurs et des divers
magistrats, sorte d’exposé des règles et des principes qu’ils se proposaient de
suivre dans l’administration de la justice ou de leurs charges. Le consul Bibulus,
le collègue de César, les introduisit le premier dans la politique. Entravé par les
menaces et les violences du futur dictateur, qui disposait des armées et
l’empêchait de remplir ses devoirs de consul, il se retira dans sa demeure. Mais
chaque fois que César faisait adopter une décision par le sénat complaisant, ou
promulguait une mesure nouvelle, Bibulus publiait un édit pour protester contre
l’illégalité du sénatus-consulte, et en défendre l’exécution. Ces édits étaient
affichés sur le forum, et n’avaient point d’effet. Ils servaient seulement à attester
au public l’opposition de Bibulus, et la puissance de César1. Auguste reprit et
perfectionna l’emploi des édits. Possesseur de toutes les magistratures, il voulait
avoir l’apparence de continuer les traditions et les institutions de la République.
En réalité, c’étaient des ordres qu’il donnait.
Un des édits les plus curieux d’Auguste, dont l’histoire ait, conservé le souvenir
et quelques expressions, est celui où l’empereur parlait du projet conçu deux fois
par lui de déposer l’autorité suprême, et de rétablir l’ancienne forme de
gouvernement. La première fois qu’il avait nourri ce dessein, dit Suétone, c’était
immédiatement après la défaite d’Antoine à Actium, parce qu’il se souvenait que
celui-ci lui avait souvent reproché d’être le seul obstacle au retour de la liberté.
La seconde fois, ce projet lui fut imposé par les dégoûts d’une longue maladie. Il
fit même venir chez lui les magistrats et les sénateurs, et leur remit l’état des
comptes de l’empire, rationarium imperii2. Cette résolution si extraordinaire
d’Auguste, si inattendue chez un homme qui n’avait jamais eu d’autre but,
d’autre préoccupation que le pouvoir, a fourni à Corneille la scène si belle et si
intéressante qui fait le nœud et amène le dénouement de Cinna. Le fond en est
donc vrai ; mais le projet d’Auguste était-il sérieux ? Tel n’est pas l’avis de
Montesquieu. On a mis en question, dit-il, si Auguste avait eu véritablement le
dessein de se démettre de l’empire. Mais qui ne voit que, s’il l’eût voulu, il était
impossible qu’il n’y eût réussi ? Ce qui fait voir que c’était un jeu, c’est qu’il
demanda, tous les dix ans, qu’on le soulageât de ce poids, et qu’il le porta
toujours. C’étaient de petites finesses pour se faire encore donner ce qu’il ne
croyait pas avoir assez acquis. Le jugement de l’illustre historien est l’expression
de la vérité. Les actions et les paroles que l’on rapporte d’Auguste prouvent qu’il
n’a jamais conçu sérieusement l’idée de se démettre du pouvoir.
Ainsi, l’empereur écrit d’abord au sénat : Qu’il veut enfin vivre pour lui-même ;
que son repos ne sera pas privé de dignité, et ne démentira pas sa gloire
précédente. Mais il se hâte d’ajouter : De tels projets seraient encore plus beaux
à réaliser qu’à concevoir. Toutefois, dans mon impatience de voir arriver un
moment tant désiré, j’ai pu me permettre, puisque ce bien se fait encore
attendre, d’en goûter d’avance la douceur par le seul plaisir d’en parler3. Auguste
n’alla pas plus loin que ce plaisir-là. S’il eut un instant l’idée de s’illustrer par une
abdication pareilles celle de Sylla, il y renonça bientôt. Il songea qu’en
redevenant simple particulier il s’exposerait au péril, et qu’il y aurait de

1 Suétone, César, 20.


2 Suétone, 28.
3 Sénèque, De la brièveté de la vie, 5.
l’imprudence à abandonner la République entre les mains de plusieurs. Il ne
voulut pas commettre cette faute, et résolut de continuer à se sacrifier au bien
public. Revenu à la santé, il rendit compte au peuple de sa nouvelle
détermination par un édit où se trouvaient ces termes : Puissé-je consolider la
République dans son état actuel de sécurité et de prospérité ! Puissé-je obtenir le
fruit que j’ambitionne par, mes efforts, d’être l’auteur de la meilleure constitution
— optimi stalus auctor —, et emporter, en mourant, l’espérance que les
fondements de la République, posés par mes soins, ne seront pas ébranlés1.
La comédie était jouée avec un plein succès. L’histoire ne le dit pas, mais il est
permis de supposer que des députations du sénat et des magistrats étaient
venues spontanément supplier Auguste de conserver le pouvoir, et qu’elles
avaient vaincu successivement ses hésitations et ses refus, en mettant à ses
pieds tous les privilèges et toutes les prérogatives sur lesquels il n’avait pas
encore porté la main. Dès lors Auguste, devenu plus maître que jamais, pouvait
dédaigner sans crainte les apparences de l’autorité, et repousser les titres qui
flattent la vanité. On voulait l’appeler maître — domine —, il refusa. Un jour qu’il
assistait à des jeux, un mime ayant prononcé, dans son rôle les mots : Ô maître
juste et bon ! la foule applaudit à outrance en se tournant vers lui ; elle lui
montra par ses gestes et ses regards qu’elle lui faisait l’application de ces
paroles. C’était la contrepartie d’une représentation antérieure à la bataille
d’Actium. Un acteur ayant prononcé ce vers : Voyez ce débauché gouverner
l’univers !
Les spectateurs avaient saisi l’allusion et l’avaient soulignée par leurs
applaudissements2. Octave avait dédaigné l’outrage : Auguste feignit d’être irrité
du compliment. Le lendemain un édit, conçu en termes très durs, blâma
vivement le peuple de cette flatterie déplacée3. L’empereur alla plus loin. Il
interdit à ses enfants et à ses petits-enfants de lui donner ce nom à l’intérieur du
foyer domestique, soit sérieusement, soit par jeu, et même d’user entre eux de
ce mot par politesse.
Cette affectation d’Auguste à conserver les apparences de l’ancien état de
choses, se démentit rarement. Il laissa, mais seulement dans la seconde partie
de son règne, apercevoir qu’il ne se considérait pas comme un simple particulier.
Il décerna, dit Suétone, les plus brillants honneurs après ceux des dieux
Immortels, à la mémoire des généraux qui avaient porté l’empire romain, si
faible d’abord, au plus haut degré de puissance. Il restaura tous les monuments
qu’ils avaient élevés, en y laissant les anciennes inscriptions, et rangea les
statues triomphales sous les deux portiques du forum qu’il avait construits. Puis
il déclara, par un édit, qu’il avait rétabli et disposé ces monuments pour que
l’imitation de ces grands hommes fût exigée par les citoyens, et de lui-même,
tant qu’il vivrait, et des princes qui viendraient après lui4. Cet édit est loin, en
effet, de celui où il parlait de son projet de déposer le pouvoir, puisqu’il y est
question des princes ses successeurs. Et ce qui prouve qu’il se regardait alors
comme le maître, c’est qu’attaqué par des plaisanteries diffamatoires et des
libelles virulents, au lieu de répondre en simple particulier, il riposta par un édit,

1 Suétone, 28.
2 Suétone, 63.
3 Suétone, 53.
4 Suétone, 31.
acte public, acte officiel1. N’était-il pas, il est vrai, le magistrat unique et
permanent, réunissant en sa personne toutes les chargés de la République ?

Superbe et dédaigneux jusqu’au mépris, lorsqu’il s’adresse au peuple dans ses


discours et ses édits, l’éloquence d’Auguste n’a plus le même caractère au sénat.
Là en effet, au lieu d’une tourbe composée d’anciens esclaves et de mendiants
décorés du nom de citoyens, il a devant lui de vrais Romains. En vain, ils ont
dégénéré comme le reste de l’empire ; ce sont les descendants des anciennes
familles patriciennes, et ils portent le titre si glorieux autrefois de sénateurs. Ce
n’est plus l’assemblée de rois dont parlait Cinéas, mais c’est toujours l’ombre
d’un grand nom, magni nominis timbra. Aussi l’empereur ne cesse-t-il de
prodiguer aux sénateurs les marques d’une déférence et d’un respect au moins
extérieurs, et qui étaient d’une bonne politique.
En réalité, cette assemblée était bien déchue. Ce n’était plus cette réunion
composée des citoyens les plus éminents, qui, au milieu même des premières
guerres civiles, était restée l’âme et le cœur de la République. Ce n’était même
plus le sénat que César avait élevé au chiffre de mille membres pour étouffer,
sous les votes complaisants de ses Gaulois, les dernières voix libres. Trois cents
membres avaient péri égorgés pendant le triumvirat. On les avait remplacés par
les Orcines. On désignait sous ce nom qui veut dire venant de l’enfer, les
intrigants de toute nature qu’Antoine et Octave avaient tour à tour appelés au
sénat, sous prétexte que César, dams son testament, lés avait marqués pour
cette dignité. Ils n’avaient ni crédit ni influence dans l’assemblée, et la
déshonoraient par leur présence. Auguste sentit le besoin d’en débarrasser le
sénat, mais il ne voulut pas prendre sur lui-même l’odieux de cette mesure. il
invita les sénateurs à revenir à leur ancien chiffre de six cents membres, et à ne
conserver dans l’assemblée que ceux d’entre eux qui auraient été choisis et
désignés par un autre membre. Il espérait ainsi écarter, et ceux dont
l’indépendance l’offensait, et ceux que leur infamie faisait mépriser de leurs
collègues. Il présida lui-même la séance d’élimination. Mais, en homme prudent
et qui se rappelait l’exemple de César, il portait sous sa robe une cuirasse et une
épée. En outre, dix amis robustes l’entouraient : ils ne s’écartaient pas de son
siège et ne laissaient personne approcher2.
Le résultat, si bien préparé cependant, ne répondit pas tout à fait à son attente.
Trop de membres indépendants, et qui se souvenaient encore de l’ancienne
République ; avaient été conservés par le choix de leurs collègues. Aussi, après
Actium, Auguste, se sentant les coudées plus franches, se chargea lui-même
d’épurer et de reconstituer le sénat. Il se fit d’abord nommer préfet des mœurs
avec Agrippa. C’était le nouveau nom de la Censure. Armé ainsi de l’autorité
légale, il inscrivit sur la liste des sénateurs ceux qui lui plurent, et ceux qu’il
n’osa pas en retrancher. Il éleva le cens sénatorial de huit cent mille à un million
deux cent mille sesterces, et le compléta pour ceux qui ne pouvaient réunir cette
somme. Après avoir ainsi épuré et pensionné l’assemblée, il réduisit ses séances
à deux réunions par mois, avec deux mois de vacances en septembre et en
octobre, où ne devaient siéger, après tirade au sort, que le nombre de sénateurs
suffisant pour rendre un décret. Une commission, désignée par le sort tous les
six mois, préparait avec, l’empereur les affaires soumises à la délibération

1 Suétone, 55.
2 Suétone, 35.
publique. Enfin on ne vota plus en suivant l’ordre indiqué par les dignités et -par
l’âge. Auguste interrogeait d’abord, ceux qu’il voulait, et entraînait ainsi la
majorité.
Toutes ces mesures, que nous avons brièvement résumées, avaient pour but de
faire du sénat un instrument docile. Il est bien difficile d’admettre .que
l’empereur ait rencontré ensuite quelque obstacle à ses volontés clans une
assemblée choisie avec tant de soin, et enlacée clans les liens d’une si savante
organisation. Cependant, quelques anecdotes conservées par les anciens,
montrent que tout vestige d’indépendance n’avait pas disparu. Les historiens
n’indiquent pas, il est vrai, si les faits qu’ils racontent sont antérieurs ou
postérieurs à la seconde épuration du sénat accomplie par Auguste. Sans qu’on
puisse déterminer l’époque où ils se passèrent, il y eut au sénat une opposition,
dont les efforts se bornaient à. quelques paroles hardies, ou à quelques
murmures. Il était impossible, du reste, qu’il n’y eût pis quelques opposants.
Auguste n’avait pas osé écarter de sa liste certains personnages que leur
notoriété et leur ancienneté dans le sénat lui imposaient malgré lui, ou dont
l’omission aurait discrédité sa nouvelle assemblée. En outre, quelle que fût la
docilité du plus grand nombre, on était encore si près de l’ancien état de choses,
que même les plus complaisants éprouvaient, parfois, des velléités
d’indépendance. Puisque rien n’était changé, agi moins en apparence, dans la
forme de la République, n’étaient-ils pas le sénat de Rome, la seule autorité
légitime, les’ arbitres souverains de toutes choses ?
C’est ce que ne cessait de leur répéter ou de leur représenter à toute occasion, le
chef de l’opposition, Antistius Labéon. Ce personnage était de ceux qu’Auguste
n’avait pas osé écarter du sénat. Il avait été préteur et passait pour le
jurisconsulte le plus éminent de Rome. Il avait fait une étude approfondie des
anciennes lois de la République, et chaque fois que l’une d’elles n’avait pas été
spécialement abrogée, il l’invoquait avec énergie, et l’opposait opiniâtrement à la
nouvelle constitution. La liberté de son langage était extrême : elle n’épargnait
personne, pas même l’empereur. Ainsi, lorsque Auguste procéda à la première
épuration du sénat, où chaque membre avait la liberté de désigner un collègue,
Labéon, interrogé à son tour, choisit M. Æmilius Lépide. C’était l’ancien triumvir,
celui qu’Auguste avait dépouillé de sa puissance et relégué en exil. La
stupéfaction fut générale, et tous les yeux se tournèrent vers Auguste. Celui-ci,
interdit un moment, essaya de dissimuler sa colère : il demanda à Labéon, d’une
voix mal assurée, s’il ne connaissait pas de sénateur plus digne.
Non, répondit Labéon, chacun a sa manière de voir. Pourquoi, du reste, ne
laisserais-je pas sénateur un homme que tu laisses grand pontife ?1 Auguste ne
trouva rien à répondre, et dut laisser cette hardiesse impunie. Il savait aussi
qu’elle n’aurait pas beaucoup d’imitateurs. Dès lors, à chaque mesure qu’il
présentait à la décision du, sénat, il était sûr de voir Labéon se lever pour la
combattre, et d’entendre quelque parole mordante qui arrivait toujours à son
adresse. Il ne voulut pas, ou n’osa pas l’en punir. Labéon n’avait pas d’autre
appui que l’opinion publique. Celle-ci colportait et commentait ses répliques.
Auguste essaya de la tourner contre lui. Il fit attaquer Labéon par ses hommes
de lettres, et voulut le faire passer pour fou.
De là ce mot d’une Satire d’Horace : Si un maître, en apercevant l’esclave qui
dessert la table avaler des débris de poisson et lécher la sauce à demi refroidie,

1 Suétone, 54 ; Dion Cassius, LIV, 15.


s’avisait de le faire mettre en croix, les gens. de bon sens ne le déclareraient-ils
pas plias fou que Labéon ?1 Le poète, s’il faut en croire le commentaire de
Porphyre sur ce passage, écrivit ce vers à cause de l’opposition que Labéon,
ancien préteur, bon jurisconsulte, ne cessait de faire à Auguste2.
En face du chef de l’opposition, il convient de présenter le chef des partisans
dévoués à l’empereur. C’était aussi un jurisconsulte, nommé Ateius Capito. Son
origine était assez obscure. Son aïeul avait été centurion de Sylla, mais son père,
servi par les circonstances et par les guerres civiles, s’était élevé jusqu’à la
préture. Le fils s’était fait un nom par ses connaissances juridiques, à une
époque où l’étude des lois était délaissée pour le maniement des armes. Les
impérialistes opposaient son savoir à la renommée de Labéon. Auguste prit soin
d’élever de bonne heure Capito au consulat pour lui donner la prééminence des
dignités sur son rival. Mais la faveur populaire a toujours été pour les membres
de l’opposition. Plus Auguste entassait les honneurs sur Capito, courtisan habile
et dévoué, plus l’opinion publique les lui reprochait, comme autant d’injustices
commises à l’égard de son favori Antistius Labéon3. Nous ne savons point ce
qu’Ateius Capito, pouvait dire au sénat. Mais dans un fragment d’une lettre qui a
été conservée, nous le voyons apprécier le chef du parti opposant.
Il lui reproche surtout d’en être encore, sous le principat d’Auguste, aux mœurs
et aux usages antiques. En effet, appelé en justice par une femme, Labéon
refusait de comparaître devant les tribuns, sous prétexte qu’ils n’avaient pas le
droit de l’appeler, ni lui, ni personne. Il maintenait que les anciens, en leur
accordant le droit de l’appréhender au corps, leur avait dénié celui de le citer. Il
les prévenait donc qu’il ne répondrait pas à leur citation, et il les invitait à
l’appréhender s’ils le voulaient. Labéon avait pour lui l’usage et la lettre de la loi,
et l’on sait quelle en était la puissance chez les Romains. Capito s’indigne de ces
scrupules de légalité. Il reconnaît, il est vrai, chez son rival une grande science
du droit, des lois et des traditions du peuple romain. Mais il continue en ces
termes : Par malheur, cet homme est tourmenté d’un certain esprit de liberté
excessif et insensé — vecors — ; il le porte jusqu’au point de ne regarder comme
permis et légitime, lorsque le divin Auguste est à la tête du gouvernement et
administre la République, que ce qu’il a vu dans les antiquités romaines avoir été
regardé autrefois comme juste et consacré !4 La doctrine de Capito avait pour
effet de confondre ensemble le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire. Labéon
protestait contre une confusion qui reparaît toujours aux époques de despotisme.
Il est juste de lui tenir compte de la dignité et de la hardiesse de sa conduite.
Le parti que représentait Capito était naturellement le plus nombreux et le mieux
partagé. C’était à lui que revenaient les honneurs, les dignités, les gratifications,
les récompenses de toute nature. En face de leur bataillon serré, les amis
politiques qui se groupaient autour de Labéon faisaient piètre figure. C’étaient
pour la plupart d’anciens partisans d’Antoine, condamnés par leurs antécédents à
ne jamais devenir même des amis du second degré. Après la bataille d’Actium,
ils s’étaient d’abord, tenus à l’écart et avaient gardé le silence. Mais Auguste
ayant déclaré qu’il. Avait jeté au feu la correspondance trouvée chez Antoine, ils
s’étaient rassurés.

1 Horace, I, Satires, III, 80.


2 Porphyre, Ad floral., I, Sermon, III, 82.
3 Annales, III, 75.
4 Aulu-Gelle, XIII, 12.
Ils prirent peu à peu de l’audace et s’élevèrent plus d’une fois contre Auguste
jusqu’au jour où celui-ci leur montra, par quelques rigueurs, qu’il n’avait pas tout
brillé et qu’il avait conservé certains papiers1. C’étaient ces membres sans doute,
qui, poussés par Labéon, s’écriaient après un discours d’Auguste : Je n’ai pas
compris ! ou bien : Je soutiendrais l’opinion contraire, si j’en avais la liberté ! ou
bien, lorsqu’un jour, irrité d’une discussion opiniâtre, il quittait le sénat d’un pas
précipité, qui répétaient derrière lui de façon à être entendus : que les sénateurs
devaient avoir le droit de parler sur les affaires publiques2.
C’étaient ceux-là qui commentaient, en faisant tapage, les accidents survenus
aux jeux Troyens qu’Auguste avait établis, et que Virgile a décrits au V° livre de
l’Énéide. Tantôt on s’apitoyait sur le sort de C. Nonius Asprenas grièvement
blessé d’une chute de cheval, et l’on accusait la tyrannie du prince qui exposait à
de tels dangers la fine fleur de la noblesse. Puis l’empereur, afin de consoler
Asprenas, lui offrait-il un collier d’or avec le titre de Torquatus pour lui et ses
descendants, on s’indignait de cette distinction, on rappelait avec amertume que,
pour la mériter, il avait fallu à Manlius tuer en combat singulier le plus vaillant
des Gaulois. On levait les mains au ciel avec horreur, et l’on répétait le mot
ordinaire : Ô temps ! ô mœurs ! L’année suivante, c’était Æserninus, le petit-fils
de l’orateur Asinius Pollion, qui se cassait la jambe clans les mêmes jeux. On
amenait au sénat le grand-père fou de douleur, et l’on accueillait avec tant de
sympathie bruyante les paroles amères, où il se laissait emporter contre le goût
de l’empereur pour ces dangereux exercices, que celui-ci les déclarait
supprimés3. Ce jour-là, on, rentrait chez soi, plus fier de ce succès que d’une
victoire remportée sur les Germains. Ne les raillons pas trop ; plaignons-les
plutôt. Tous les peuples ont connu des jours où la liberté est réduite à compter
d’aussi misérables triomphes, où un mot fier demande du courage, et où une
attitude indépendante se transforme en héroïsme ! Enfin, c’étaient ces
irréconciliables qui répandaient, dans la salle du sénat et sur les sièges des
fidèles, les libelles diffamatoires, et qui composaient ou colportaient les
épigrammes anonymes qui couraient dans Rome, et qu’on avait, jusqu’à sa mort,
attribuées à Cassius de Parme.
En France, on chansonnait, l’adversaire tout-puissant ; dans la Rome papale, on
écrivait des épigrammes sur les statues de Pasquin et de Marforio. C’était déjà
l’usage dans la Rome d’Auguste, et c’était sur les propres statues du prince,
qu’on traçait l’épigramme dirigée contre lui. En voici un exemple. A l’époque des
proscriptions, où tant de victimes avaient péri, et à cause de leur opposition aux
triumvirs, et surtout à cause de leurs richesses, Auguste se fit remarquer par
l’avidité avec laquelle il s’appropriait les vases d’airain de Corinthe. On écrivit
alors au bas de sa statue un vers qui rappelait à la fois le métier de banquier,
exercé, dit-on, par son père, et le goût d’Auguste pour les vases de bronze. Ce
vers peut se traduire à peu près par celui-ci :
Mon père était argentier, et moi je suis bronzier.
Quoique la finesse de l’expression latine ait disparu dans cette traduction,
l’épigramme n’est point méchante, et le trait n’est ni perçant ni acéré. On en
peut dire autant de l’épigramme en trois distiques qui courut, sous le manteau, a
propos d’une orgie appelée δωδεκάθεος ou repas des douze divinités, qu’on

1 Dion Cassius, LII, 42.


2 Suétone, 43.
3 Suétone, 54.
reprocha à Auguste. Douze convives, parmi lesquels étaient Auguste et Livie,
sous le nom de Mallia, y avaient pris part avec le costume des dieux et des
déesses de l’Olympe. Auguste présidait sous le nom et avec les attributs
d’Apollon. L’épigramme disait : Aussitôt que les convives, dans leur costume de
louage, firent voir à Mallia (Livie) les six dieux et les sis déesses, le jour oit
l’impiété de César se joua sous les attributs de Phœbus, et renouvela, au compte
des dieux, leurs anciens adultères, toutes les puissances célestes se
détournèrent des hommes, et Jupiter lui-même s’enfuit de son trône d’or. » Ce
qui augmenta encore le scandale, c’est que Rome était alors en proie à la disette.
Aussi le lendemain, on s’écriait clans Rome que les dieux avaient mangé tous les
grains, et, que César était vraiment Apollon, mais Apollon Bourreau, surnom
sous lequel ce dieu était révéré dans un quartier de la ville1.
Ces épigrammes appartiennent plutôt à l’époque oit Auguste s’appelait encore
Octave : nul doute qu’on ne les ait reproduites et rappelées lorsqu’il porta le nom
d’Auguste. Ces satires innocentes faisaient le bonheur des membres du sénat qui
partageaient les idées de Labéon. Il en était d’autres, sans doute plus cruelles,
que les historiens n’ont pas osé conserver. Les membres de l’opposition se les
passaient, en séance, avec des ris étouffés, et les communiquaient à leurs
collègues, en y joignant les libelles qu’une main clandestine avait soin de semer
dans le sénat. Auguste, il lui faut rendre cette justice, s’émut médiocrement de
ces attaques sans portée, qu’il n’était pas fâché au fond devoir se produire. Cette
apparence d’opposition donnait à son gouvernement une apparence de liberté. Il
ne voulut pas qu’on recherchât les auteurs des libelles semés dans le sénat. Il
proposa seulement aux sénateurs d’informer dorénavant contre ceux qui, sous
un faux nom, attaqueraient un citoyen quelconque par des libelles ou des vers
infamants. Cette mesure était principalement dirigée contre Junius Novatus,
qui,’sous le nom du jeune Agrippa proscrit par Auguste, avait publié une lettre
violente contre l’empereur. Le sénat rendit la décision qu’on lui demandait. Mais
Auguste se montra clément ; il condamna, seulement Novatus à l’amende. Les
libelles et les satires diminuèrent de nombre et de vivacité, même au sénat, sans
toutefois disparaître. Auguste feignit alors de les ignorer et n’en tint plus compte.
Tibère, plus violent, ne cessait d’accuser l’indulgence et la mollesse de
l’empereur. Il lui écrivit même une lettre pour se plaindre des propos tenus
contre lui par lés indépendants, et réclamer des mesures de sévérité. Auguste lui
répondit avec bon sens et esprit : Résiste à cette vivacité qui est de ton âge,
mon cher Tibère, et ne t’indigne pas trop s’il y a au inonde quelqu’un qui dise du
mal de moi. Tenons-nous pour contents s’il n’y a personne qui puisse nous en
faire2.
Devant ce sénat docile, et en même temps un peu frémissant, oit quelques
hostilités opiniâtres se cachaient toujours sous la servilité générale, Auguste
prononça clé nombreux discoure, ou plutôt eut de nombreux entretiens relatifs à
l’administration de l’empire. Quelques-uns de ces discours, par l’importance de
leur objet, et l’utilité dès conseils qu’ils contenaient, obtinrent l’honneur d’être
gravés sur des colonnes d’airain. Le sénat rendit même un décret portant qu’ils
seraient lus chaque année en séance solennelle, aux calendes de janvier.
L’adulation du sénat accorda le même honneur à certains édits de Tibère. Mais
l’empereur Claude, instruit que les séances se prolongeaient jusqu’à la nuit par la
lecture de cette littérature impériale, supprima l’usage en faisant observer qu’il

1 Suétone, 70.
2 Suétone, 51.
était inutile de relire ces discours, puisqu’ils étaient gravés sur des stèles1. Aucun
d’eux n’a survécu.
Il ne nous reste donc de l’éloquence d’Auguste au Sénat, que des souvenirs
insignifiants, et de l’ordre le plus modeste. Ainsi, quand il eut exilé Tibère à
cause de son ambition, à l’époque où il avait encore des héritiers, il se plaignit
au, sénat de l’abandon où, malgré ses instances, son beau-fils ne craignait pas
de le laisser2. Après le retour de Tibère, le voyant choquer les sénateurs par ses
manières hautaines et arrogantes, marcher le cou raide, la tête renversée en
arrière, le front contracté, sans presque jamais échanger de parole avec ceux,
qui l’entouraient, Auguste pria le sénat de l’excuser, alléguant que c’était en
Tibère un défaut de nature et non du cœur3. Tacite ne veut pas voir dans les
paroles d’Auguste un acte de déférence envers le sénat ; il prétend que
l’empereur faisait la satire de Tibère sous prétexte d’apologie, et en présentant
sous ces traits son héritier, cherchait de la gloire dans un odieux contraste4.
Deux séances du sénat montrent, cependant, qu’en certaines circonstances
Auguste savait s’incliner devant la majesté de l’ordre, à qui il avait rendu de
sérieuses prérogatives. Les accusations et les décrets du sénat avaient contraint
à se tuer Cornélius Gallus, gouverneur d’Égypte, qui avait payé d’une noire
ingratitude les bienfaits de l’empereur. Auguste loua le sentiment de ceux qui
avaient manifesté en sa faveur une telle indignation, mais il pleura, et se plaignit
du sort qui lui interdisait, à lui seul, d’arrêter, où bon lui semblait, les effets de
sa colère contre ses amis5. Une autre fois Nonius Asprenas, un de ses amis, dont
il a été question plus haut, ayant été accusé d’empoisonnement par Cassius
Severus, Auguste consulta le sénat sur la conduite qu’il devait tenir. Il craignait,
dit-il, qu’en se tenant auprès d’Asprenas, il n’arrachât l’accusé à la vindicte des
lois. S’il s’éloignait, il avait peur qu’on ne lui reprochât d’abandonner son ami, et
qu’il n’eût l’air de le condamner lui-même par avance. De l’avis du sénat, il quitta
sa place, et alla s’asseoir pendant plusieurs heures sur les bancs des sénateurs ;
il s’y tint sans prononcer une seule parole, sans même user, à l’égard de
l’accusé, des louanges judiciaires usitées en pareille circonstance6. Regrets
menteurs pour Cornélius Gallus, larmes feintes, comédie, à propos d’Asprenas,
dira-t-on et dirons-nous nous-mêmes. Mais enfin, il y a quelque mérite, quand
on est tout-puissant, à rendre hommage, même en apparence, à l’autorité et à
l’indépendance des juges !
Les sénateurs le pensèrent ainsi. Ils voulurent que leur assemblée, après avoir
reçu l’écho des plaintes d’Auguste, fût enfin le théâtre de son triomphe. Ils
confirmèrent par leurs acclamations le nom de Père de la Patrie que le peuple lui
avait déjà décerné. Sur l’invitation expresse de tous les sénateurs — Où était
donc Labéon ? —, Valerius Messala lut, au moment où Auguste entrait dans la
curie, un sénatus-consulte ainsi conçu : Bonheur et prospérité à toi et à ta
maison, César Auguste ! En formant un tel vœu, nous croyons souhaiter une
félicité perpétuelle à la République elle-même ! Aussi le sénat, d’accord avec le
peuple romain, te salue Père de la Patrie ! Auguste, quoique averti de l’ovation,
fut touché des paroles de Messala. Il se voyait enfin au comble des vœux que
son ardente ambition avait jamais pu former. Les labeurs de sa carrière, les

1 Dion Cassius, LX, 5.


2 Suétone, Tibère, 10.
3 Suétone, Tibère, 68.
4 Annales, I, 10.
5 Suétone, Auguste, 66.
6 Suétone, Auguste, 56.
trahisons, les remords de sa longue et extraordinaire existence, tout fut oublié
pour un instant, et c’est avec une réelle émotion qu’il répondit ces paroles :
Parvenu au comble de mes vœux, Pères Conscrits, que me reste-t-il à demander
aux dieux immortels, sinon de mériter de votre part, jusqu’à la fin de ma vie, la
même approbation ?1 Un dernier écho de cette séance mémorable se retrouve
dans le testament politique d’Auguste. Il rappelle, en terminant, le titre glorieux
que le sénat, l’ordre équestre et tout le peuple romain, lui donnèrent pendant
son treizième consulat.

1 Suétone, Auguste, 58.


CHAPITRE III — AUGUSTE ÉCRIVAIN

Si des discours prononcés par Auguste devant le peuple et devant le sénat, on


passe aux écrits de l’empereur, on trouve quelques renseignements succincts qui
ne sont pas dénués d’intérêt. On peut mettre d’abord au nombre de, ses écrits,
les discours qui ont été rappelés plus haut, puisque Auguste se gardait
d’improviser, et se bornait à lire, ou même à faire lire, ce qu’il voulait
communiquer aux Romains. Mais il avait composé en outre beaucoup d’ouvrages
en prose, dont les titres mêmes ne nous sont pas tous connus. C’étaient, sans
doute, de petits opuscules, traitant de matières politiques ou littéraires,
analogues aux déclamations qu’on lisait dans les lectures publiques. Auguste, qui
redoutait les nombreux auditoires, lés lisait lui-même dans cette salle des jardins
de Mécène, retrouvée il y a quelques années à Rome, et qui contenait 334 places
; mais il aimait surtout à les lire en petit comité, dans le cercle de ses familiers.
De ce nombre est sa Réponse à Brutus au sujet de Caton, où il avait
probablement voulu imiter l’Anti-Caton du dictateur César. On en est réduit aux
conjectures sur cette œuvre, sorte de déclamation d’école, où il cherchait à
démontrer à Brutus que Caton avait eu tort de se tuer à Utique. Ce qui donnerait
lieu de penser que cet opuscule était plutôt un exercice littéraire qu’un écrit
politique, c’est qu’Auguste était déjà vieux quand il le composa. Malgré sa
brièveté, il ne put le lire complètement ; il fut obligé de recourir à l’aide de
Tibère, auquel il remit son manuscrit. Celui-ci en acheva la lecture au milieu des
applaudissements complaisants de l’auditoire. Un autre exercice avait pour titre :
Exhortations à la philosophie. Nous n’avons aucun détail sur ce petit ouvrage1.
La perte de ces deux déclamations est moins regrettable que celle des Mémoires
qu’Auguste avait composés et qu’il avait intitulés : De memoria vitæ meæ. Il en
avait écrit treize livres dédiés à Agrippa et à Mécène, qui s’étendaient depuis sa
naissance jusqu’à la guerre des Cantabres (an 23 av. J.-C.). La fatigue l’empêcha
d’aller plus loin. Il est fâcheux que rien n’en ait survécu. Il eût été curieux
d’entendre Auguste lui-même raconter les débuts de sa vie politique, ses
rapports avec Cicéron et sa lutte contre Antoine. Si la biographie que Plutarque
avait consacrée à Auguste n’avait pas péri, nous aurions pu, au moins, avoir un
écho fidèle des Mémoires d’Auguste, tandis que nous en sommes réduits à
l’indication de quelques faits auxquels les historiens renvoient le lecteur.
Le premier livre des Mémoires d’Auguste roulait sur sa naissance, et sûr l’origine
de la famille de son père Octavius. Auguste y, démentait les traditions flatteuses
que les courtisans faisaient courir sur l’antiquité de sa race. Il répondait aussi
aux attaques que ses ennemis avaient longtemps répandues contre l’honorabilité
de ses ancêtres paternels et maternels. Il disait avec simplicité que sa famille
appartenait seulement à l’ordre équestre, et que son père en était le premier
membre qui eût été admis au sénat2. Le deuxième livre traitait du dictateur Jules
César, des derniers temps de sa vie et des présages qui annoncèrent sa mort.
Auguste y racontait que l’apparition de la comète de l’an 46, regardée ensuite
comme un présage de la mort de César, avait excité une grande émotion parmi
le peuple. L’aruspice Vulcatius, interrogé sur ce prodige, se refusait à répondre.
Vaincu enfin par les instances de l’assemblée, il déclara que la venue de la,
comète annonçait la fin du IXe siècle de l’existence de Rome et le

1 Suétone, Auguste, 85.


2 Suétone, Auguste, 2.
commencement du x Il ajouta que pour lui, en punition d’avoir révélé le secret
des dieux malgré leur volonté, il allait mourir sur l’heure. En effet, racontait
Auguste, l’aruspice tomba frappé de mort avant d’avoir achevé son discours1.
Les livres suivants exposaient les luttes politiques qui avaient été la conséquence
de la mort de César. Sans doute, Auguste ne disait pas tout, et il n’expliquait pas
d’une façon bien sincère sa propre conduite à l’égard de Cicéron. Cependant il lui
rendait justice, au moins en partie. Il reconnaissait qu’il devait beaucoup à
l’éloquence du grand orateur et à l’appui qu’il lui avait fourni contre Antoine2.
Auguste racontait également la bataille de Philippes et le rôle qu’il y avait joué. Il
insistait principalement sur une circonstance restée mystérieuse, même pour ses
partisans. On sait que les légions de Brutus attaquèrent à l’improviste les soldats
d’Octave, les mirent en fuite et s’emparèrent de leur camp. Octave, malade, était
resté couché dans sa tente. Cette nouvelle excite l’ardeur des soldats de Brutus.
Ils se précipitent vers la tente du général, rencontrent en route sa litière qu’on
emportait, et la mettent en pièces avec leurs piques. Ils tuent quelques-uns des
officiers d’Octave, croyant le tuer lui-même, et répandent le bruit qu’Octave a
été frappé à mort. Quelques-uns même se vantent à Brutus de l’avoir immolé, lui
montrent leurs épées sanglantes, et lui dépeignent son visage et son âge. Mais
un songe, comme racontait Auguste dans ses Mémoires, lui avait sauvé la vie.
Un de ses amis, Marcus Artorius, averti par une vision, avait conseillé à Octave
de s’éloigner de ses retranchements, et celui-ci avait obéi au conseil des dieux3.
C’était donc leur volonté et non sa lâcheté, comme le prétendait Antoine, qui
avait préservé ses jours, et qui l’avait écarté du champ de bataille.
Les Romains ne semblent pas avoir accepté cette explication commode. Ils y
opposaient les récits des ennemis de l’empereur, d’après lesquels Octave avait
pris la fuite pendant la bataille de Philippes, et s’était tenu caché pendant trois
jours dans un marais. Au contact de l’eau, il avait contracté une anasarque, sorte
d’hydropisie, et ils invoquaient sur ce point le témoignage d’Agrippa et de
Mécène. Ce n’est pas du vivant d’Auguste, que Pline l’Ancien, à qui nous devons
ces détails, aurait osé démentir ainsi une assertion des Mémoires de l’empereur4.
Un autre passage du même écrit rétablissait la vérité d’un fait, que les calomnies
de ses ennemis dénaturaient, pour lui reprocher un acte inouï de cruauté. Le
préteur Gallius, disait-on à Rome, s’était présenté à Auguste encore triumvir
pour le saluer. Il tenait de la main placée sous son vêtement des tablettes
doubles, c’est-à-dire dont l’une se refermait sur l’autre. Auguste crut qu’il cachait
un poignard. Il n’osa pas s’en assurer sur le moment, mais, quelques instants
après, il envoya un centurion et des soldats arracher le préteur de son tribunal,
et le fit appliquer à la question. Gallius n’ayant rien avoué, Auguste le maltraita,
lui creva les yeux de ses propres doigts et l’envoya au supplice. Voilà, du moins,
ce que racontait le groupe des sénateurs hostiles. Auguste présentait les faits
d’une tout autre manière. D’après lui, Gallius, sous prétexte de lui demander un
entretien, avait attenté à ses jours. Jeté d’abord en prison, il avait été remis en
liberté, mais avec défense de reparaître à Rome. Gallius était parti en exil, et il
avait péri sur mer, soit dans un naufrage, soit égorgé par des pirates. Suétone se
borne à raconter le fait et l’explication d’Auguste, mais sans se prononcer5.

1 Servius, Églogue IX, 47.


2 Plutarque, Compar. de Démosthène et de Cicéron, 3.
3 Plutarque, Vie de Brutus, 41.
4 Pline, Hist. nat., VII, 46.
5 Suétone, 27.
Disons cependant, à l’honneur d’Auguste, qu’Appien confirme le récit de ses
Mémoires. Selon lui, Gallius, irrité de se voir refuser le gouvernement d’Afrique,
aurait tenté d’assassiner Octave. Le peuple avait pillé la maison du meurtrier, et
le sénat l’avait condamné à mort. Octave lui fit grâce de la vie et l’exila. Gallius
partit pour l’Afrique où se trouvait son frère, partisan d’Antoine. Mais on n’eut
plus de nouvelles ni de lui ni du vaisseau sur lequel il s’était embarqué1.
De petites circonstances mêmes étaient rapportées dans les Mémoires. Ainsi,
après avoir répété, d’après Valerius Messala, qu’Auguste n’invita jamais
d’affranchis à sa table, excepté Menas qui lui avait livré la ; flotte de Pompée, et
encore après lui avoir conféré les droits de l’ingénuité, Suétone ajoute : Auguste
lui-même a écrit dans ses Mémoires qu’un jour, en voyage, il avait invité à sa
table un homme dans la maison duquel il habitait ; cet homme avait été
autrefois attaché à sa garde personnelle — speculator suus2 —. Un dernier fait,
d’un ordre un peu plus relevé, avait été encore relaté par Auguste. Pendant une
grande disette à laquelle il était difficile de remédier, Auguste chassa de home
les troupes d’esclaves à vendre, les gladiateurs et tous les étrangers, saut les
médecins, les précepteurs et un petit nombre d’esclaves. Mais lorsque
l’abondance revint à Rome, il forma, à ce qu’il dit dans ses Mémoires, le projet
de renoncer aux distributions de blé, parce que, comptant sur elles, les citoyens
négligeaient la culture des terres ; cependant il ne persévéra pas dans sa
résolution, convaincu qu’après lui, on ne manquerait pas de les rétablir un jour
pour plaire au peuple3.
Tels sont les faits peu nombreux et peu importants que les historiens anciens ont
cités comme provenant des Mémoires d’Auguste. Ils ne suffisent pas à nous
donner une grande idée de l’intérêt que nous trouverions dans leur lecture. Les
anciens, il est vrai, ne comprenaient pas ce genre comme les modernes ; ils en
ont fait une couvre froide, abstraite en quelque sorte, et d’où est absent ce que
précisément nous y cherchons, la personne. Toutefois, même sous cette réserve,
telle est l’importance des événements auxquels Auguste a été mêlé, que la perte
de ses Mémoires est regrettable pour l’histoire.
Outre ces ouvrages en prose, Auguste s’était exercé à la poésie. Avec l’éloge en
vers de Drusus, que nous avons cité, il avait écrit un petit poème en vers
hexamètres, intitulé la Sicile, et qui roulait tout entier sur cette province. On
conservait de lui également un court recueil d’épigrammes qu’il s’amusait à
composer dans son bain. Ce mot a une acception plus large chez les anciens que
chez nous. Il comprend une foule de petites pièces de sujets très variés, et
même les vers licencieux que, d’après Pline le Jeune, une foule de personnages
illustres, parmi lesquels il cite Auguste, se délassaient à écrire4. Enfin, il avait
commencé avec un grand enthousiasme une tragédie d’Ajax, imitée de Sophocle.
Mécontent du style, il détruisit tout ce qu’il avait fait. Ses amis lui demandant, un
jour, comment se portait Ajax, il leur répondit spirituellement en faisant allusion
à la mort du héros grec qui se jette sur son épée : Mon Ajax s’est précipité sur
une éponge5.
Les seuls vers attribués à Auguste, qui nous soient parvenus, sont apocryphes.
Dans cette pièce, l’empereur se demande s’il faut exécuter l’ordre de Virgile,

1 Appien, Guerres civiles, III, 95.


2 Suétone, 74.
3 Suétone, 42.
4 Pline le Jeune, V, 3.
5 Suétone, 45.
condamnant au feu l’Énéide inachevée. Quoi ! dit-il, une voix criminelle à pu,
dans ses dernières paroles, ordonner un si affreux sacrilège ! Quoi ! on livrerait
aux flammes et à la, mort la muse puissante de l’éloquent Virgile ! Mais les lois
doivent être obéies : une volonté dernière ordonne et décide ; il faut accomplir
l’arrêt. Non, non, brisons plutôt l’autorité révérée des lois, et ne laissons pas
détruire en un seul jour l’œuvre accumulée de tant de jours et de tant de nuits !1
Ces vers sont beaux, dit Voltaire, et semblent partir du cœur2. Oui, mais ils ne
sont pas d’Auguste, comme le prétend le grammairien Donat. C’est un de ces
sujets qu’on aimait à traiter dans les écoles, et ces vers sortent de l’officine d’un
rhéteur.
Une des occupations principales d’Auguste était la lecture. Un ouvrage grec ou
latin lui plaisait-il, il le copiait de sa main d’un bout à l’autre. S’il rencontrait, çà
et là, dans une œuvre de second ordre, des préceptes ou des exemples utiles à
la vie privée ou publique, il les recueillait soigneusement, et envoyait ces extraits
.soit à ses intendants domestiques, soit aux chefs d’armées, ou aux gouverneurs
de province, soit aux magistrats de Rome, selon l’avertissement particulier dont
chacun d’eux avait besoin. C’étaient tantôt clés maximes grecques comme celle-
ci : Hâte-toi lentement, ou :
Mieux vaut un chef prudent qu’un général hardi.
ou bien la maxime latine
Qui peut faire assez bien, fait toujours assez vite.
ou bien encore : Combat ou guerre, il ne faut rien entreprendre, à moins que le
gain ne surpasse de beaucoup le dommage possible. Car risquer beaucoup pour
peu gagner, c’est pêcher avec un hameçon d’or. Il n’y a point de capture qui
puisse compenser un seul hameçon perdu3. Le cardinal de Retz était de l’avis de
l’empereur Auguste ; il allait même plus loin. C’est une maxime du cardinal de
Retz, dit Vauvenargues, qu’il faut tâcher de former ses projets, de façon que leur
irréussite même soit suivie de quelque avantage. Et cette maxime est très
bonne, ajoute l’auteur des Conseils à un jeune homme.
L’œuvre la plus considérable d’Auguste, celle du moins dont il nous reste le plus
de fragments, parfois assez étendus, est sa correspondance. Elle s’est longtemps
conservée à Rome dans les archives impériales, et Suétone, secrétaire d’Hadrien,
a pu l’étudier sur les autographes mêmes. On doit à son indiscrétion certains
détails curieux sur le style et sur les expressions qu’Auguste aimait à employer
dans ses lettres. Voulait-il engager quelqu’un à supporter le présent, quel qu’il
fût, il disait : Contentons-nous de ce Caton-là. Pour exprimer la rapidité, il
mettait : En moins de temps qu’il n’en faut pour cuire une asperge. Enfin c’est à
lui que remonte la locution devenue proverbe, et qu’il appliquait aux débiteurs
insolvables : Payer aux calendes grecques.
Outre ces phrases familières, Auguste affectionnait des mots bizarres qu’il avait
forgés du grec, ou empruntés à la langue populaire. Au lieu de stultus (sot) il
disait toujours baceolus ; pour brun, pulleiaceus ; pour furieux, vacerrosus. Il
n’écrivait pas : Je me porte mal, mais Je me porte vaporeusement. A la place de
lachanizare (languir) il se servait du mot betizare. Il disait encore simus pour
sumus, domos au génitif pour domûs, et die quinte ou quinti pour die quinto. A la

1 Donat, Vie de Virgile.


2 Voltaire, Poésie épique, chap. III.
3 Suétone, 25.
fin d’une ligne, il ne divisait jamais ses mots pour renvoyer à la ligne suivante les
lettres excédentes, il les plaçait sous la ligne et les enfermait dans un trait. Ce
qui est plus remarquable encore que ces singularités, c’est sa théorie sur
l’orthographe. Les révolutionnaires modernes de l’orthographe ne se doutent
pas, en prétendant qu’on doit écrire comme l’on parle, qu’ils reproduisent le
système de l’empereur Auguste. C’était en effet une de ses idées favorites ; et
pour la mettre en pratique, il passait dans .sa correspondance, ou intervertissait
de la manière la plus audacieuse, les lettres et même les syllabes. Aussi l’on
s’effraye de le voir enseigner à ses petits-enfants les premiers éléments de la
langue latine, et leur apprendre à imiter surtout son écriture. Il est probable
cependant qu’il ne fit pas sur eux l’expérience de ses théories. Quant aux
correspondances importantes, Auguste se servait d’un chiffre peu compliqué. Il
mettait un b pour un a et un c pour un b et ainsi de suite. Au lieu du s, il mettait
deux a1.
Ces bizarreries de style et d’orthographe ont naturellement disparu des
fragments qui nous restent. Les différents copistes qui se sont succédé à travers
les siècles ; y ont mis bon ordre, et ont corrigé ce qu’ils prenaient pour des
fautes de leurs devanciers. Le style d’Auguste a le laisser aller et la facilité de la
conversation ; il est très souvent entremêlé d’expressions et même de phrases
grecques, mais il n’offre ni ces conjonctions répétées, ni ces prépositions
surabondantes, ni ces termes singuliers dont parlent les biographes. Il est clair et
élégant, sans qualités ni défauts saillants. Cette observation s’applique aussi bien
aux lettres assez longues écrites par Auguste à différents membres de sa famille,
qu’aux fragments nombreux mais très courts de sa correspondance politique
avec Antoine. C’est de celle-ci que, fidèle à l’ordre chronologique, on parlera en
premier lieu.
Les guerres civiles sont des époques de luttes et de violences, où il semble que la
force règne seule et sans partage. Cependant, comme la force repose, et sur le
chiffre des armées que les chefs mettent en avant, et sur le nombre des
partisans qu’ils ont su rallier à leur cause, il n’est pas étonnant qu’Antoine et
Auguste aient cherché, chacun de leur côté, à se concilier l’opinion publique, et à
la tourner, l’un contre l’autre. C’est une puissance nouvelle avec laquelle il faut
compter. De là ces lettres qu’ils s’écrivent pour s’attaquer, ces édits qui sont une
nouvelle forme de correspondance, et, pour ainsi dire, leur manière de s’écrire
publiquement. Ces lettres et ces édits ont existé longtemps. Sous le règne de
Tibère, Crémutius Cordus fut accusé d’avoir fait l’éloge de Brutus dans ses
Annales, et d’avoir appelé Cassius le dernier des Romains. Il répondit à cette
accusation de lèse-majesté en invoquant les lettres d’Antoine, et les discours de
Brutus qui faisaient la satire d’Auguste. Au nom de la tolérance qui avait laissé
subsister ces témoignages de libre pensée, il réclamait pour l’histoire le droit de
dire la vérité2. Malheureusement, la sollicitude des empereurs pour la mémoire
d’Auguste les rit supprimer, et l’on ne connaît des attaques dirigées contre lui
que les indications conservées par Suétone.
Cette guerre de plume avait commencé presque aussitôt après la mort de César.
Dès qu’Antoine vit Octave s’appuyer sur le sénat pour rivaliser avec lui d’autorité
et d’influence, il chercha à le discréditer auprès des soldats qui composaient son
armée. Comme l’adoption d’Octave par César n’avait pas été régularisée, il
attaqua d’abord sa naissance. D’après lui, le bisaïeul d’Auguste du côté paternel

1 Suétone, 87-88 ; Aulu-Gelle, X, 24.


2 Annales, IV, 3, 4.
était un affranchi, un cordier de Thurium et son grand-père un banquier, ou
même un courtier d’élection et un brocanteur de suffrages. Quant à sa famille
maternelle, elle était aussi peu honorable. Son bisaïeul était un Africain tour à
tour parfumeur et boulanger dans la petite ville d’Aricie. Cette dernière allégation
avait un tel succès que le républicain Cassius de Parme la relevait dans une de
ses Lettres contre Auguste et lui disait : Ta farine maternelle provient du plus
grossier moulin d’Aricie. C’est là que ton père le banquier de Nerulum, l’a prise et
pétrie de ses mains noircies par l’argent1. En revanche, il est vrai, Virgile faisait
descendre lanière d’Auguste d’Atys, le compagnon d’Iule, et l’un des chers qui
exécutèrent les jeux Troyens sous les yeux d’Énée2.
Les imputations d’Antoine ne ménageaient rien. Il reprochait à Octave, ou lui
faisait reprocher par son frère Lucius Antonius, de se brûler le poil des jambes
avec des coques de noix, de s’être prostitué à César pour être adopté par lui, et
à Aulus Hirtius pour en obtenir 300.000 sesterces3. Cicéron, qui était alors le
champion d’Octave, se chargea de répondre à Antoine. Il réfuta, dans la
Troisième Philippique, tout ce que son adversaire avait avancé. Il fit l’éloge du
père d’Octave, de sa mère, d’Octave lui-même, puis, transportant la -lierre chez
l’ennemi, il attaqua Antoine sur les mêmes points, dans sa famille, dans sa
femme, et dans ses mœurs surtout, qui lui’ donnaient une large prise. Auguste
aurait pu se borner à la défense si complète de Cicéron. Il prit cependant la
plume, mais il se borna à rétablir la vérité des faits relatifs à l’origine de sa
famille et au rôle joué par son père Octavius. Quant au surnom de Thurinus,
qu’Antoine lui, donnait par mépris, et qui signifiait, dans sa bouche, descendant
du cordier de Thurium, Auguste disait avec bon sens qu’il était étrange de lui
reprocher son premier nom. Il rappelait alors, comme on l’a vu plus haut, les
succès remportés par son père sur les fugitifs de Thurium. Il aurait pu même
invoquer les médailles de bronzé frappées en mémoire de cet événement et
gravées de ce nom, puisque Suétone en possédait une dont il fit présent à
l’empereur Hadrien4.
Si l’avantage resta à Auguste dans ce premier assaut, s’il n’eut pas de peine à
réfuter les grossièretés qu’Antoine écrivait contre lui, ou inspirait aux
pamphlétaires à ses gages, il est un reproche plus sanglant qu’Antoine lui
adressa à plusieurs reprises, et dont il ne lui fut pas aussi facile de se disculper.
C’était celui de manquer de courage à la guerre, et d’être toujours absent des
combats décisifs, gagnés par ses alliés ou ses lieutenants. Nous avons déjà vu
qu’averti par un songe venu fort à propos, Octave ne s’était pas trouvé à la
bataille de Philippes. Mais dans la guerre de Modène, où les deus rivaux s’étaient
rencontrés dans des camps opposés, où les consuls Hirtius et Pansa avaient
infligé à Antoine une défaite sanglante, Octave avait donné lieu de suspecter sa
bravoure. Les deux combats livrés sous les murs de la ville avaient eu un résultat
différent. Dans le premier, Antoine obtint l’avantage sur Pansa ; dans le second,
il fut défait par Hirtius, et perdit deux aigles et soixante drapeaux. Mais les
consuls ne purent jouir de leur triomphe. Hirtius et Pansa périrent, l’un sur le
champ de bataille, l’autre des suites de ses blessures. Leur mort servait trop bien
les projets ambitieux d’Octave pour qu’on ne l’accusât pas d’avoir fait assassiner
ses deux alliés. Antoine n’eut garde d’y manquer. Si Octave n’eut pas besoin de
réfuter cette calomnie, il n’en resta pas moins sous le coup des autres

1 Suétone, 2, 4.
2 Virgile, V, 568.
3 Suétone, 68.
4 Suétone, 7.
imputations de son adversaire. Antoine racontait qu’à la suite du premier combat
où il avait obtenu l’avantage et défait les troupes de Pansa, Octave épouvanté, et
croyant tout perdu, s’était hâté de prendre la fuite sur un cheval, Nul ne savait
ce qu’il était devenu. Au bout de deux jours, ne se sentant pas poursuivi, il avait
reparu dans son propre camp, avec l’apparence d’un fuyard, sans cheval et sans
manteau de guerre1. On ignore si Octave répondit aux railleries d’Antoine,
Cicéron, du reste, s’en chargea, en prononçant contre Antoine la Quatorzième
Philippique, qui fut à la fois son chef-d’œuvre et son dernier discours écrit.
Antoine relate encore une autre circonstance où Octave aurait fait preuve de
lâcheté. Au moment où sa flotte allait livrer une bataille décisive à la flotte de
Sextus Pompée, entre Myles et Nauloque, on chercha vainement Octave pour
qu’il donnât le signal du combat. On finit par le trouver au fond du navire,
dormant ou feignant de dormir d’un profond sommeil. Ses officiers durent le
secouer pour prendre ses derniers ordres. On connaît labelle phrase où Bossuet
rappelle qu’à la veille de la bataille de Rocroy, le duc d’Enghien reposa plus
paisiblement qui jamais, et que le jour du combat, il fallut réveiller cet autre
Alexandre. Les amis d’Octave tinrent peut-être le même langage, mais comme
celui-ci ne donna jamais de preuves d’intrépidité, on accueillait leurs explications
avec des sourires d’incrédulité. Le public fit des gorges chaudes sur le sommeil
d’Octave, et donna raison à la lettre où son adversaire lui reprochait de n’avoir
jamais osé regarder en face une armée rangée en bataille, d’être resté, le jour
du combat de Myles, couché sur le dos, regardant le ciel, plongé dans
l’abattement ; enfin de ne s’être levé de son lit et de ne s’être montré aux
soldats qu’après la victoire, lorsque son lieutenant Agrippa avait déjà mis en fuite
la flotte ennemie2. Octave n’avait rien à répondre a ce sanglant reproche, aussi il
garda le silence. Montesquieu s’étonne, a ce propos, que seul de tous les
capitaines romains, Octave ait gagné l’affection des soldats, en leur donnant sans
cesse des marques d’une lâcheté naturelle. Il en conclut que les soldats de ces
temps-là faisaient plus de cas de la libéralité de leur chef que de son courage.
Mais il ajoute à cette remarque une observation plus profonde : Peut-être même,
dit-il, que ce fut un bonheur pour Octave de n’avoir point eu cette valeur qui
peut donner L’empire, et que cela même l’y porta : on le craignit moins. Il n’est
pas impossible que les choses qui le déshonorèrent le plus aient été celles qui le
servirent le mieux. S’il avait d’abord montré une grande âme, tout le monde se
serait méfié de lui ; et, s’il eût eu de la hardiesse, il n’aurait pas donné à Antoine
le temps de faire toutes les extravagances qui le perdirent3.
La lettre d’Antoine, au sujet de la conduite d’Octave à la bataille de Myles, date
de la rupture définitive des cieux rivaux. Mais avant qu’elle éclatât, pendant un
espace de six à sept années, Octave et Antoine avaient vécu à peu .près en
bonne intelligence. Le seul fragment de lettre qui appartienne à cette époque est
écrit par Octave. Il s’y moque spirituellement des grands mots et des tirades
pompeuses qu’Antoine entend en Asie, et qu’il reproduit dans son style. Il
l’accuse d’abord de manquer de sens — insanum —, et d’écrire des phrases qu’il
est plus facile d’admirer que de comprendre. Puis, raillant son mauvais goût et
son inconstance dans le choix de ses modèles de style, il ajoute : Tu ne peux
décider si c’est Annius Cimber ou Véranius Flaccus qu’il te faut imiter ; si tu dois
user, comme eux, des mots que Salluste a tirés des Origines de Caton, ou s’il ne

1 Suétone, 10, 11.


2 Suétone, 16.
3 Montesquieu, Grandeur et décadence des Romains, chap. XIII.
vaut pas mieux faire passer dans notre langue les pensées frivoles, ou le torrent
des paroles des orateurs asiatiques1. Ce qui rend plus curieuses ces critiques du
style d’Antoine, c’est qu’Octave était en ce moment occupé à la guerre de Sicile,
si longue et si dangereuse, et que son bras droit, le fidèle instrument de ses
succès, Agrippa, était loin de lui, et faisait la guerre en Aquitaine et dans le nord
de l’Espagne, singulières préoccupations littéraires au milieu de si graves soucis !
Mais l’accord entre Octave et Antoine ne tarda pas à se rompre. La passion
d’Antoine pour Cléopâtre l’entraîna bientôt à des folies et à des extravagances
que son rival eut soin d’exploiter contre lui. Il avait d’ailleurs un excellent
prétexte à faire valoir. Antoine n’était-il pas le mari de sa sœur ? Ne la délaissait-
il pas ignominieusement pour une indigne rivale, pour une étrangère, une
ennemie de Rome ? Mais, avant d’en venir à une rupture, Octave chercha à se
donner le beau rôle. Il se plaignit à Antoine de l’abandon où il laissait sa sœur
Octavie, et des amours étrangères qu’il lui préférait. Antoine répondit
ironiquement aux lettres d’Octave. Il se montra étonné d’entendre Octave lui
parler de moralité et d’amour conjugal. Il ajouta en essayant de plaisanter, mais
avec plus de cynisme que d’esprit
Qui a donc changé tes sentiments à mon endroit ? Est-ce parce que je suis
l’amant d’une reine ? Mais elle est ma femme. L’est-elle depuis aujourd’hui
seulement, ou depuis neuf ans ? Et toi ne vis-tu qu’avec Drusilla ? Je parie qu’au
moment où tu liras cette lettre, tu auras été l’amant de Tertulla, de Terentilla, de
Ruffilla, de Salvia Titiscenia, ou de toutes à la fois. Qu’importe où l’on aime, et
qui l’on aime ?2
A cette lettre, dont nous avons adouci la crudité, Octave répondit par de plus
vives et plus pressantes admonestations. Antoine à son tour riposta par une
lettre plus sérieuse. On lui reprochait l’amour d’une reine étrangère ! Mais
Octave ne lui avait-il pas donné l’exemple ? N’avait-il pas promis au jeune
Antoine, son propre fils, la main de Julie qu’Octave avait eue de Scribonia, et
malgré cet engagement, ne l’avait-il pas offerte ensuite à Cotison, un roi des
Gètes, pendant qu’il demandait, pour lui-même, la fille de ce roi en mariage ?3
La conclusion qu’Antoine tirait de ce projet, vrai ou supposé, qu’il prêtait à
Octave, était que maître de ses actions, Antoine était blessé de l’insistance de
son adversaire.
La querelle s’envenimait, et la lutte ne devait pas tarder à éclater. Plus Octave se
faisait le défenseur de la morale romaine outragée par la passion d’Antoine pour
Cléopâtre, plus celui-ci se répandait en invectives et en grossièretés contre son
rival. Il ne justifiait plus sa propre conduite, il attaquait celle d’Octave. Il lui
reprochait, dans des lettres publiques, son brusque mariage avec Livie, arrachée
quoique enceinte des bras de son premier mari. Il l’accusait d’avoir, en présence
de son mari, emmené une femme consulaire de la salle à manger dans un
cabinet, d’où elle serait revenue à table, les oreilles ronges et les cheveux en
désordre. Il prétendait même que Scribonia, la première femme d’Octave, n’avait
été répudiée par lui que pour s’être plainte trop vivement de l’influence d’une
rivale ; enfin que les amis d’Octave le pourvoyaient de femmes mariées et de
filles nubiles, après les avoir déshabillées et examinées comme des esclaves
vendues par Toranius4. A ces outrages, Octave répondit d’abord par le décret du

1 Suétone, 86.
2 Suétone, 69.
3 Suétone, 63.
4 Suétone, 69.
sénat qui déclarait Antoine ennemi public, et bientôt après par la bataille
d’Actium.

Pendant longtemps la famille d’Auguste avait été très nombreuse. S’il n’avait eu,
il est vrai, qu’une fille, la célèbre Julie, celle-ci avait eu d’Agrippa trois fils, Caïus,
Lucius et Agrippa, et deux filles, Julie et Agrippine. Mais la mort enleva coup sur
coup à Auguste, son neveu, le fils d’Octave, le jeune Marcellus chanté par Virgile,
puis ses petits-fils Caïus et Lucius. Quant aux deux Julies, la mère et la fille, et
au jeune Agrippa, ils se rendirent si odieux, les unes par leurs débauches et ce
dernier par ses violences, qu’Auguste fut obligé de les reléguer en exil. Ainsi,
comme Louis XIV, il finissait son règne dans le deuil et l’isolement. Vers les
dernières années de sa vie, il ne lui restait plus comme descendants que Tibère,
son beau-fils, et Germanicus, marié à Agrippine, sa petite-fille. Germanicus était
lui-même fils de Drusus, frire de Tibère, et d’Antonie, fille d’Octavie et du
triumvir Marc-Antoine.
Ces deuils répétés attristèrent lame d’Auguste. Longtemps ce prince s’était
conduit à l’égard des siens en maître impérieux et absolu, faisant et défaisant
leurs mariages sans consulter les intéressés, et dans l’unique but de rapprocher
de lui-même ceux sur lesquels il jeta successivement les yeux pour leur léguer
l’empire. Plus tard il montra quelque tendresse envers ceux que la mort avait
épargnés. Plusieurs fragments de ses lettres révèlent d’affectueuses
préoccupations sur leur sort. C’est Agrippine, la femme de Germanicus et ses
enfants qu’il semble avoir préférés. Au moins, il trouvait chez eux l’honnêteté, la
vertu, la chasteté qu’il ne rencontrait pas dans ses autres petits-enfants. Il avait
placé dans sa chambre l’image de l’un des enfants d’Agrippine, et il ne manquait
pas de l’embrasser chaque fois qu’il y entrait1. Cet enfant mourut : Auguste
reporta alors sur le jeune Caïus, depuis Caligula, l’affection qu’il avait vouée à
son frère. Peu de temps avant sa mort, il écrivait à Agrippine : Ton petit Caïus
partira, s’il plaît aux dieux, avec Talarius et Asellius le quinzième jour avant les
calendes de juin. J’ai fixé hier avec eux la date de leur départ. Je le fais
accompagner d’un de mes esclaves qui est médecin, et j’écris à Germanicus de le
garder avec lui, s’il le désire. Porte-toi bien, ma chère Agrippine, et tâche
d’arriver en bonne santé auprès de ton Germanicus2.
Il y avait enclore un autre descendant d’Auguste, dont il n’a pas été question,
Tibère Claude Drusus, qui devint plus tard l’empereur Claude. Il était frère de
Germanicus, fils de Drusus, par conséquent petit-fils de Livie. C’était de son père
que Livie était enceinte, lorsque Auguste enleva celle-ci à son premier mari :
Drusus naquit trois mois après ce mariage. La malignité publique prétendit qu’il
était fils d’Auguste et de Livie, et lui appliqua un vers grec qui eut un grand
succès dans les salons de Rome :
Les gens heureux ont même un enfant en trois mois3.
Quoi qu’il en soit, Auguste montra une vive affection pour ce Drusus qu’il
préférait à Tibère, fils aussi de Livie. Après la mort de Drusus, il protégea
Germanicus et lui prodigua les honneurs et les dignités. Sans l’influence de Livie,
il est probable même qu’il l’eût choisi pour son héritier. Germanicus était digne
de ces faveurs par son mérite. Il n’en fut pas de même de l’imbécile Claude. Des

1 Suétone, Caligula, 7.
2 Suétone, Caligula, 8.
3 Suétone, Claude, 1.
maladies précoces, une faiblesse d’esprit naturelle, empêchèrent son intelligence
de se développer. Sa mère Antonia l’appelait un monstre, une ébauche informe
de la nature. Sa grand’mère Livie ne lui parlait jamais ; elle communiquait, avec
lui par des billets durs et laconiques. Maltraité par sa mère, sa grand’mère et,
même par sa sœur, Claude ne trouva de sympathie qu’auprès d’Auguste.
Plusieurs lettres de celui-ci parlent du jeune Claude, et, par une ironie du hasard,
le plus long passage qui ait survécu de la correspondance d’Auguste, concerne
cet être si disgracié.
Selon ton désir, ma chère Livie, écrit Auguste, j’ai causé avec Tibère de la
conduite à tenir à l’égard de ton petit-fils Claude, pendant les jeux de Mars. Nous
sommes tombés d’accord qu’il faut prendre un parti, une fois pour toutes, sur la
manière d’en agir avec lui. Car, s’il est entièrement sain d’esprit, s’il jouit de
toutes ses facultés, nul doute ; il faut qu’il arrive par le même chemin, par le
même degré, à la même élévation que son frère. Si, au contraire, nous sommes
convaincus de son infériorité, si nous reconnaissons qu’il y a dans son esprit
comme dans son corps quelque chose d’essentiellement défectueux, il ne faut
pas donner lieu de se moquer de lui et de nous, à ce public dont la gaieté
maligne saisit avidement de pareilles occasions. Nous serons, en effet, dans une
inquiétude perpétuelle, s’il nous faut en toute rencontre délibérer à nouveau, au
lieu de décider si, dans notre pensée, il est capable ou non de gérer les
magistratures. Aujourd’hui, cependant, je consens, comme tu le proposes, qu’il
préside le banquet des prêtres à l’occasion des jeux de Mars, à condition
toutefois qu’il se laissera guider par le fils de Silanus ; dont la famille est alliée à
la sienne, afin qu’il ne fasse rien qu’on puisse remarquer et tourner en ridicule.
Nous ne sommes pas d’avis qu’il assiste aux jeux du Cirque dans la loge
impériale. Placé ainsi au premier rang, il serait trop en vue. Nous ne voulons, ni
qu’il aille au mont Albain, ni qu’il commande à Rome pendant les Féries latines.
En effet, s’il peut paraître au mont Albain, à côté de son frère, pourquoi ne
pourrait-il pas commander à Rome ? Voilà, ma chère Livie, le résultat de notre
conversation : nous voulons prendre un parti à toujours, et ne plus passer sans
cesse par les alternatives de crainte et d’espérance. Tu pourras, s’il te convient,
faire lire à notre chère Antonia (mère de Claude) une partie de cette lettre1.
Cette lettre d’Auguste lui fait honneur. Elle marque une préoccupation très
légitime chez un prince et chez un chef de famille. S’il a souci de la dignité
impériale, il ne marque non plus aucune aigreur, aucun parti pris contre Claude.
Deux autres fragments de lettres témoignent d’une certaine affection pour ce
jeune homme abandonné de tous, et qui devait être empereur un jour. Dans
l’un, Auguste s’exprime ainsi : Pendant ton absence, j’inviterai tous les jours le
jeune Claude à souper, de peur qu’il ne soupe tout seul avec son Sulpicius et son
Athénodore. Que ne peut-il, avec plus de réflexion et une raison plus ferme, faire
choix d’un homme dont il imiterait le geste, la tenue, la démarche, le pauvre
malheureux ! Il ne mène à bien aucune affaire sérieuse ! Quand son esprit ne
dévie pas, on reconnaît facilement la noblesse native de son âme2.
Dans l’autre fragment, Auguste exprime l’étonnement où l’ont jeté les
dispositions naturelles de Claude pour l’éloquence. Que Claude, ton petit-fils,
déclamant devant moi, ait pu me plaire, je veux mourir, ma chère Livie, si je
n’en suis moi-même étonné. Par quelle merveille, lui qui ne peut se faire
entendre quand il parle, se fait-il entendre nettement quand il déclame, je ne

1 Suétone, Claude, 4.
2 Suétone, Claude, 4.
puis me l’expliquer !1 L’étonnement d’Auguste fut partagé par ses contemporains
; il redoubla même quand on vit Claude, sur le trône, prendre tour à tour les
mesures les plus sages et les plus insensées, véritable girouette, tournant à tous
les caprices d’une imagination maladive et incomplète. L’intempérance de Claude
acheva de détacher de lui Auguste. Il ne lui laissa, par son testament, que des
legs de peu d’importance.
C’est avec Tibère, le fils préféré de Livie, qu’Auguste entretint la correspondance
la plus fréquente. Chacun des deuils qui se multipliaient dans la famille impériale,
rapprochait ce dernier du pouvoir suprême. Auguste commença par l’adopter ; il
lui donna ensuite une plus grande part dans les affaires, et quoiqu’il l’aimât peu,
il finit par l’instituer son héritier. La première partie de la correspondance
d’Auguste et de Tibère que nous avons, nous montre l’empereur affectueux pour
celui-ci, et l’entretenant de ces petits détails de vie domestique dont on ne parle
que dans l’intimité. La frugalité d’Auguste était extrême : il ne mangeait que du
pain de seconde qualité, de petits poissons, des fromages faits à la main, et des
figues fraîches de l’espèce qui vient deux fois par an. Pour prendre de la
nourriture, il n’attendait point l’heure des repas, il ne consultait que le besoin
sans s’inquiéter du moment et du lieu. C’est de ces détails qu’il entretient Tibère.
: Quant à nous, dit-il, nous avons mangé en voiture du pain et des dattes ; ou
bien : En revenant de la basilique à la maison, j’ai mangé une once de pain et
quelques grains de raisin sec ; ou bien encore : Non, mon cher Tibère, il n’est
pas de juif qui, le jour du sabbat, observe le jeûne plus exactement que je ne l’ai
fait aujourd’hui. Ce n’est que dans le bain, après la première heure de la nuit,
que j’ai mangé deux bouchées avant qu’on me frottât2.
Auguste raconte encore à Tibère les parties de jeu qu’il a gagnées. Le jeu était,
en effet, sa passion dominante. Ce prince, qui cherchait tant à dissimuler ses
vices ou ses défauts, ne se cachait point pour se livrer à son plaisir favori. Il
jouait sans déguisement et sans mystère, non seulement pendant le mois de
décembre où l’usage autorisait le jeu, mais encore les autres jours de l’année,
qu’il y eût fête ou non. Rien n’y faisait, ni les représentations de ses amis, ni les
épigrammes qui circulaient dans le public. Une de celles-ci remonte à la guerre
de Sicile.
Avant la bataille décisive de Myle, Auguste avait éprouvé un double échec sur
mer. Une épigramme en deux vers y fait allusion : Depuis que, deux fois battu
sur mer, il a perdu ses flottes, dans l’espoir de gagner enfin une partie, il joue
aux dés sans relâche3.
II n’est donc pas étonnant que la correspondance d’Auguste avec Tibère revienne
à plusieurs reprises sur son goût pour le jeu : J’ai soupé, mon cher Tibère, avec
les mêmes personnes, sauf deux convives nouveaux, Vinicius et Silius le Père.
Tout en soupant, hier et aujourd’hui, nous avons joué, mais joué en véritables
vieillards. En effet, les dés jetés, selon qu’on avait amené le chien (tous les as), où
les six, on mettait à la masse un denier par chaque de : et l’on ramassait tout, si
l’on avait amené le coup de Vénus4 (celui ou tous les nombres étaient différents). Du
reste, Auguste n’avait pas toujours joué en vieillard, comme il dit lui-même. Il
avait joué en jeune homme, c’est-à-dire gros jeu, notamment avec Antoine, à
l’époque où ils étaient en bonne intelligence. Il le gagnait toujours. Plus tard,

1 Suétone, Claude, 4.
2 Suétone, Auguste, 76.
3 Suétone, Auguste, 70.
4 Suétone, Auguste, 71.
l’esprit superstitieux des Romains vit dans ce succès constant un présage du
triomphe définitif qui lui était réservé.
D’autres fois, Auguste perd et en prend gaiement son parti : Pour nous, mon
cher Tibère, lui écrit-il, nous avons passé assez agréablement les quinquatries,
car nous avons joué pendant des jours entiers, et nous avons échauffé la table à
jeu. Ton frère, à chaque coup, poussait des cris aigus. A la fin, il s’est trouvé qu’il
perdait peu de chose, parce que, contre toute espérance, il a regagné
insensiblement une bonne partie de sa perte. Moi j’ai perdu en mon nom vingt
mille sesterces, mais parce que je me suis montré, dans mon jeu, libéral jusqu’à
la prodigalité, comme c’est assez ma coutume. Car si j’avais exigé les mains dont
j’ai fait remise à tels et tels, ou gardé ce que j’ai donné aux uns on aux autres,
j’aurais gagné au moins cinquante mille sesterces. Mais je l’aime mieux ainsi :
ma générosité m’élèvera à une gloire divine. La lettre est aimable et le dernier
mot est spirituel. Sous cette plaisanterie, elle montre qu’indifférent au gain,
Auguste jouait pour le plaisir de lutter et de vaincre. Il avait tant joué toute sa
vie contre la fortune, dans des parties où le sort du monde et le sien étaient
débattus, qu’il lui fallait à tout prix courir des hasards. Aussi, plutôt que de ne
pas jouer, il allait jusqu’à donner de l’argent à ses adversaires. Je t’ai envoyé,
écrit-il à sa fille, deux cent cinquante deniers, comme je l’ai fait pour chacun de
mes convives, afin que, pendant le souper, ils pussent, s’ils le voulaient, jouer
aux dés, où à pair et impair1. »
Il serait intéressant d’avoir les lettres relatives aux affaires publiques qu’Auguste
dut écrire à Tibère et qui seraient si importantes pour l’Histoire politique.
Suétone a bien eu entre les mains toute la correspondance autographe
d’Auguste, mais il y a plutôt cherché les détails intimes et anecdotiques qui
offraient, selon lui, plus d’intérêt à ses lecteurs, et qui jetaient la lumière sur les
sentiments d’Auguste envers son héritier présomptif. A en croire deux lettres
qu’il cite, Auguste aurait non seulement tenu en haute estime les talents de
Tibère, mais il aurait éprouvé à son égard une véritable tendresse. Ainsi, dans
l’une adressée à Tibère, au moment où celui-ci partait pour pacifier les frontières
de l’empire, et lutter contre les Pannoniens (11 av. J.-C.), Auguste termine par ces
mots affectueux : Adieu, mon très aimable Tibère ; mène à bien cette campagne
où tu commandes pour moi et sous l’œil des Muses. Mon très aimable, et, par
mon bonheur ! le plus brave des hommes, et le plus méthodique des généraux,
adieu !2
La seconde lettre est une réponse à des détails que lui donnait Tibère sur son
expédition, et à ses plaintes sur la mollesse de l’armée : C’est merveille, s’écrie
Auguste, que ton camp d’été ! Pour moi, mon cher Tibère, en voyant les
difficultés de tout genre, et le peu d’élan de l’armée, je déclare qu’on ne pouvait
montrer plus de prudence que tu ne l’as fait. De tous ceux qui étaient avec toi, il
n’en est pas un qui ne confesse Qu’un seul homme par sa vigilance a rétabli nos
affaires. Survient-il quelque circonstance embarrassante et qui demande
attention ? ai-je quelque dégoût ? combien alors, par les dieux ! je regrette mon
Tibère ! Ces vers d’Homère me reviennent alors à la mémoire : Que cet homme
soit à mes côtés, et nous sortirons sains et saufs d’un brasier enflammé, tant sa
prudence est supérieure ! Quand j’apprends par tes lettres ou par d’autres que ta
santé décline, au milieu de ces fatigues sans cesse renaissantes, que les dieux
m’exterminent si tout mon corps ne frémit ! Je t’en supplie, épargne-toi ; car si

1 Suétone, Auguste, 71.


2 Suétone, Tibère, 21.
nous venions à apprendre, ta mère et moi, que tu es tombé malade, le chagrin
nous tuerait, et, le peuple romain aurait à craindre pour son salut. En effet, il
importe peu que moi je conserve ou non la santé, si tu ne conserves la tienne.
Puissent les dieux veiller sur toi, et te maintenir en bonne santé maintenant et
toujours, s’ils ne haïssent pas le peuple romain !1
Rien n’est plus tendre, plus affectueux, en apparence, que ces dernières paroles
d’Auguste. Qu’on ne s’y trompe point cependant : Auguste n’aima jamais Tibère.
Il ne dissimula pas son antipathie à son égard, tant qu’il eut des héritiers, et qu’il
conserva l’espérance de laisser l’empire à des membres de sa famille. Mais
lorsque la mort lui eut enlevé tous ceux qui, par leur naissance, pouvaient
aspirer à sa succession, il ne put résister à l’influence sans cesse grandissante de
Livie, et il se décida à prendre pour héritier le fils de la femme qu’il avait le plus
aimée. Il fut donc obligé de refouler ses véritables sentiments. Il reporta alors
toute son affection sur l’empire même, et sur la consolidation de son œuvre.
Sous ce rapport, les talents de Tibère lui promettaient un digne successeur qui
ne la laisserait pas dépérir. De là ces formules de tendresse, cette inquiète
sollicitude qui, si elle n’est pas feinte, s’applique moins à la personne de son
beau-fils qu’à l’héritier de la dignité impériale.
De temps en temps, cependant, il ne pouvait cacher le fond de sa pensée ; ce
qui inquiétait à la fois Tibère et Livie. Un jour qu’il demandait au sénat d’accorder
une seconde fois à Tibère la puissance tribunitienne, il ne put s’abstenir de lancer
dans un discours, d’ailleurs à sa louange, certaines allusions à sa manière d’être,
à ses mœurs, à ses principes, où la censure perçait à travers l’apologie2.
Quelques instants même avant sa mort, au sortir d’un long entretien secret avec
Tibère, où il lui avait donné ses dernières instructions, les serviteurs l’entendirent
s’écrier en soupirant : Que je plains les Romains de tomber sous cette lourde
mâchoire !3 Les premiers mots mêmes du testament privé d’Auguste indiquent
qu’il ne l’avait appelé à l’empire que contraint et forcé. Il y dit : Puisque un sort
funeste m’a enlevé mes fils, Caïus et Lucius, je nomme Tibère César mon héritier
pour une moitié plus un sixième. Cette rédaction, ajoute Suétone, fit soupçonner
encore davantage qu’Auguste l’avait pris comme héritier, plutôt par nécessité
que par choix, puisqu’il n’avait pu s’empêcher de le dire dans son préambule4.
Tacite va plus loin encore, et il prête à la multitude effrayée de l’avènement de
Tibère, les propos suivants : Oui, il a appelé Tibère à lui succéder, non pas par
affection et dans l’intérêt de l’État, mais parce qu’il a pénétré jusqu’au fond son
orgueil et sa cruauté, et qu’il a voulu relever sa propre gloire par un terrible
contraste. Tacite exagère : Auguste ne fit point un tel calcul. Mais, et ce fut sa
punition ; il fut obligé d’adopter un héritier qui lui était antipathique, à la vue
duquel, pendant longtemps, il interrompait la conversation la plus joyeuse et la
plus animée. Il fût contraint de lui faire bon visage, et de lui écrire des lettres
affectueuses.
La dernière partie de la correspondance d’Auguste, sa correspondance avec
Horace, est celle qui lui fait le plus d’honneur. Il semble avoir éprouvé pour le
poète une vive amitié, où, il ne faut voir aucun calcul intéressé. Sans doute,
Horace a chanté les louanges d’Auguste ; il ne lui a ménagé ni l’encens ni les
flatteries délicates. Mais pourquoi l’affection d’Auguste n’aurait-elle pas été

1 Suétone, Tibère, 21.


2 Annales, I, 10 ; Suétone, Tibère, 68.
3 Suétone, Tibère, 21.
4 Suétone, Tibère, 21.
sincère ? S’il a feint pour Horace des sentiments que son cœur ne partageait pas,
il a bien joué son rôle, et toute l’antiquité s’y est méprise. Les historiens
s’accordent à reconnaître qu’Auguste aimait à rire et à plaisanter, surtout dans la
société d’Horace. L’empereur prenait souvent le poète pour but de ses railleries,
il le taquinait volontiers sur sa petite taille et son embonpoint. Ses lettres
reproduisent souvent lés appellations familières qu’il lui donnait dans l’intimité :
purissimum penem, homuncionem lepidissimum : Horace vient-il de lui envoyer
son premier livre des Épîtres, l’empereur lui répond en termes affectueux et
enjoués : J’ai reçu par l’entremise de Denys, ton petit volume qui, sans reproche,
est un peu court, mais toutefois excellent. Tu crains, je le vois bien, que tes
livres ne soient plus hauts que ta personne. Mais comme tu regagnes en
circonférence ce que tu perds en hauteur, tu pourrais leur donner la figure d’un
setier. Ton volume alors imiterait la forme de ton abdomen1.
En écrivant cette lettre, Auguste avait seulement parcouru le livre des Épîtres. Il
le relit ensuite ; il remarque que toutes sont adressées à Mécène, à Lollius, à
Torquatus, à des amis d’Agrippa ou de Tibère. Mais aucune ne porte le nom de
l’empereur. Il s’en plaint dans une seconde lettre, où l’on retrouve ces reproches
aimables : Sache que je suis irrité contre toi, parce qu’en ces sortes d’écrits, ce
n’est pas avec moi que tu converses de préférence. Crains-tu donc de te
déshonorer auprès de la postérité, si tu parais avoir été de mes amis ?2 Ce
regret d’Auguste, si affectueux dans la forme, valait un ordre. Horace répondit à
son illustre correspondant en lui envoyant l’Épître Ière du IIe livre, qui est son
chef-d’œuvre. Par une flatterie délicate, il choisit un sujet conforme aux goûts
littéraires d’Auguste, et y célébra la littérature contemporaine, au détriment de la
littérature antérieure. Horace trouvait rudes et grossières les œuvres des
premiers poètes de Rome, il avait raison ; mais il allait trop loin dans ses
critiques, et condamnait sans réserve les auteurs anciens. Auguste était du
même avis : Il goûtait par-dessus tout la littérature de son temps. Aussi fit-il
l’accueil le plus chaleureux à l’Épître d’Horace, et invita aussitôt le poète à
composer le Chant séculaire (17 av. J.-C). Il voulut encore qu’il chantât les
victoires remportées sur les Vindéliciens par ses beaux-fils, Tibère et Drusus.
Horace obéit et dut ajouter un IVe livre d’Odes aux trois autres depuis longtemps
publiés. Mais on ne fait pas de bons vers par ordre : malgré de nombreuses
qualités, ces pièces sont inférieures aux précédentes.
Auguste désira même attacher Horace à sa personne d’une façon permanente, et
en faire son secrétaire. Jusqu’à présent, écrit-il à Mécène, je n’ai eu besoin
d’aucune aide pour correspondre arec mes amis. Aujourd’hui, j’ai plus
d’occupations que, jamais et moins de santé. Je voudrais donc t’enlever notre
cher Horace ; de parasite chez toi, devenu convive à ma table royale, il écrira
pour moi une partie de mes lettres. Une telle proposition convenait peu aux
allures indépendantes d’Horace. Pour déguiser son refus, il allégua la délicatesse
de sa santé, qui lui avait servi tant de fois à éluder les instances aimables et
gênantes de Mécène, et il sut faire agréer ses excuses. Auguste, sans se rebuter,
le pria alors de lui adresser des lettres plus fréquentes, et de lui écrire
familièrement. Mets-toi à l’aise avec moi, lui dit-il, comme si tu étais mon
commensal, tu auras toute raison d’agir ainsi, car c’était sur ce pied que je
voulais vivre avec toi, si ta santé l’eût permis. Comme Horace a peur d’avoir
déplu à l’empereur en préférant son indépendance à ses séduisantes propositions

1 Suétone, Vie d’Horace.


2 Suétone, Vie d’Horace.
; celui-ci le rassure de nouveau avec une aimable insistance : Quel souvenir je
garde de toi, c’est ce que pourra t’apprendre notre cher Sulpicius, devant qui j’ai
eu l’occasion de m’exprimer sur ton compte. Parce que tu as fièrement repoussé
notre amitié, nous ne te rendons pas néanmoins orgueil pour orgueil1.
Comment s’étonner qu’après une correspondance aussi affectueuse, où l’on ne
sait ce que l’on doit admirer le plus, ou de la noble indépendance de l’homme de
lettres ou de la gracieuse affabilité du souverain, Horace soit mort en ayant sur
les lèvres le nom d’Auguste. Quant à celui-ci, on peut dire que les fragments de
sa correspondance avec Horace font plus honneur à sa mémoire que le plus
éloquent des panégyriques.

On doit ranger encore parmi les œuvres d’Auguste les divers écrits où il avait
consigné ses dernières volontés, et dressé, pour ainsi dire, le bilan de l’empire
romain. Il y avait d’abord son testament personnel qu’il avait commencé seize
mois avant sa mort, et dont une partie avait été écrite par lui-même. Il y réglait
l’ordre de sa succession, désignant Tibère César pour son héritier à l’empire. Des
legs considérables étaient attribués aux membres de sa famille, à ses amis, aux
soldats et au peuple2. A ce testament étaient joints trois paquets cachetés,
confiés aux soins des Vestales. Ils furent ouverts et lus dans le sénat. L’un
contenait les instructions relatives à ses funérailles. Un autre renfermait l’exposé
de la situation de l’empire, écrit tout entier de sa main. Auguste y indiquait
combien de citoyens et d’alliés .étaient sous les armes, le nombre des flottes,
des royaumes, des provinces, l’état des tributs, des péages, l’aperçu des
dépenses nécessaires et des gratifications, l’état du Trésor et des diverses
caisses publiques, les arrérages des revenus publics avec les noms des esclaves
et des affranchis auxquels on pourrait en demander compte. Cette énumération
se terminait par le conseil de ne plus reculer les limites de l’empire. On ignore,
ajoute le satirique Tacite, si cette recommandation était chez lui prudence ou
jalousie3.
Ces divers documents, et surtout le dernier qui serait si utile pour l’histoire
politique de l’empire romain, ne nous ont pas été conservés. En revanche, il nous
reste la plus grande partie des renseignements contenus dans le troisième
paquet. C’est une sorte de sommaire de l’histoire d’Auguste, que Suétone
désigne sous le nom d’Index rerum a se gestarum. Il devait être gravé sur
l’airain et déposé devant le mausolée de l’empereur. Mais, comme l’explique
ingénieusement le savant Egger, la flatterie et la reconnaissance multiplièrent
très vite les exemplaires de cette espèce de testament politique ; et les villes de
province, qui déjà élevaient des temples à la divinité d’Auguste, ne manquèrent
pas de le reproduire. C’est grâce à cette circonstance que l’on a trouvé à Ancyre,
en Galatie, les fragments d’un double texte, grec et latin, et dans les ruines
d’Apollonie en Pisidie quelques lignes d’une traduction grecque de l’inscription.
Mais ces tables d’Ancyre, depuis longtemps connues, étaient dans un déplorable
état de mutilation qui en rendait la lecture difficile, et permettait les
interprétations les plus contradictoires. Il n’en est plus ainsi depuis les
recherches heureuses de M. G. Perrot. Celui-ci a découvert, en 1864, à Ancyre,
de nouveaux fragments de l’inscription, et a ainsi fourni aux savants Mommsen

1 Suétone, Vie d’Horace.


2 Voir pour plus de détails, Suétone, Auguste, 101.
3 Tacite, Annales, I, 11.
et Kirchhoff les éléments d’une reconstruction claire et facile1. Sauf quelques
membres de phrases peu importants, on peut lire, tantôt en grec, tantôt en latin,
le résumé qu’Auguste avait écrit des événements de son règne, et qui était
intitulé : Actions par lesquelles le divin Auguste a soumis l’univers à l’empire du
peuple romain, et dépenses qu’il a faites pour la république et pour le peuple
romain.
Dans ce document, Auguste remonte jusqu’aux premiers événements auxquels il
a pris part, aussitôt après la mort de Jules César. Mais il est loin de tout dire : il
commet des omissions volontaires ; il supprime les faits qui le gênent, ou les
arrange à sa guise avec un audacieux mépris de la vérité. Le début du testament
politique est surtout curieux à ce point de vue. Voici comme Auguste s’exprime :
Agé de dix-neuf ans, j’ai levé, sans autre conseil que moi-même, et à mes
propres frais, une armée avec laquelle j’ai rendu la liberté à la République
opprimée sous la tyrannie d’une faction. En récompense, le sénat, par des
décrets honorifiques, m’admit dans son sein, sous le consulat de C. Pansa et d’A.
Hirtius, en me donnant rang de consulaire ; il me décerna en même temps
l’Imperium, et, pour qu’il n’arrivât pas de malheur, il me chargea de veiller au
salut de l’État avec les consuls Hirtius et Pansa. Les deux consuls ayant
succombé à la guerre, le peuple, la même année, me créa consul, et pour cinq
ans triumvir chargé d’organiser la République. Tel est le résumé qu’il fait des
premières années si difficiles de ses débuts : aucun mot ne rappelle sa politique
tortueuse, ses compromissions avec tous les partis, ses trahisons envers Cicéron
et le sénat. Il se borne à dire : J’ai rendu la liberté à la République opprimée.
Quant aux proscriptions, il les ignore ou plutôt il emploie un odieux euphémisme
: J’ai été créé pour cinq ans triumvir chargé d’organiser la République.
Ce n’est pas dans un ordre chronologique et régulier, c’est en quelque sorte du
hasard des souvenirs qui se présentent à son esprit, qu’Auguste continue
l’énumération de ses hauts faits. Il dit les deux batailles rangées qu’il a
remportées sur les assassins de son père, ses victoires sur mer, les flottes qu’il a
prises ; les honneurs qu’il a reçus, deux fois l’ovation, trois fois le grand
triomphe avec les neuf rois ou fils de rois qui marchaient devant son char ; les
consulats qui lui ont été décernés ; l’organisation donnée au sénat dont il a trois
fois dressé la liste. Il énumère les dons faits au peuple, jeux, combats de
gladiateurs, combats de toutes sortes, combat naval. Il rappelle qu’il a. rétabli la
paix sur terre et sur mer, reculé partout les frontières de l’empire, conquis
l’Égypte, repris les aigles sur les Espagnols et sur les Parthes, et mérité du sénat
le titre de Père de la Patrie.
Tel est l’abrégé de ce long document qui appartient à l’histoire politique plutôt
qu’à ces études. Qu’il nous suffise d’en indiquer d’un trait le caractère littéraire.
La qualité qu’on remarque la première dans le testament politique, dit un juge
excellent des choses de l’antiquité, c’est la grandeur. On voit bien à un certain
ton dominateur que l’homme qui parle a gouverné pendant plus de cinquante ans
le monde entier ; il connaît l’importance des choses qu’il a faites, il sait qu’il a
créé un nouvel état social et présidé à l’une des plus grandes transformations de
l’humanité. Aussi, quoi qu’il ne fasse guère que résumer des faits et citer des
chiffres, tout ce qu’il dit a un grand air, et il sait donner à ces sèches
énumérations un tour si majestueux qu’on se sent saisi en les lisant d’une sorte
de respect involontaire2. Mais la grandeur n’est pas le sent mérite qu’on puisse

1 G. Perret, Exploration archéologique de la Galatie, Paris, 1869, 2 vol. in-folio, contenant texte et traduction.
2 M. Gaston Boissier, Cicéron et ses amis.
constater dans le monument d’Ancyre. On y retrouve encore la simplicité, la
concision, la clarté qu’Auguste recherchait par-dessus tout dans son style, et l’on
est amené à conclure comme Tacite : Que l’éloquence d’Auguste était bien celle
d’un prince.
CHAPITRE IV — ORATEURS CONTEMPORAINS D’AUGUSTE — I

Il semble que l’établissement du pouvoir impérial, en supprimant l’éloquence


politique, aurait dû être fatal aux études qui avaient pour objet de préparer à la
carrière oratoire. Il n’en fut rien. Les Romains furent longtemps à s’apercevoir
que, l’état politique ayant changé, ils auraient de renoncer à cultiver un art
désormais stérile. Depuis deux siècles, tous les efforts, toutes les études de la
jeunesse avaient eu pour but l’éloquence, c’est-à-dire les dignités et la
puissance. Le but avait disparu, et l’on continuait d’y tendre, comme par une
sorte de vitesse acquise, sans s’apercevoir que la route était sans issue. Les
professeurs d’éloquence, on l’a plus d’une fois remarqué, ne furent jamais si
nombreux, jamais ils ne réunirent une foule si considérable de disciples, que
sous le règne d’Auguste. Mais, privée des nobles aliments qui l’avaient nourrie
autrefois, l’éloquence dut s’enfermer peu à peu dans un cercle restreint. Aux
grandes idées qui naissent spontanément des grands sujets, à la réunion de
toutes les connaissances humaines que recommandait Cicéron et dont il offrait
l’exemple, elle substitua l’étude méticuleuse des mots, l’agencement raffiné des
phrases, l’antithèse ingénieuse, et les pensées subtiles.
Auguste ne tenait pas, il est vrai, à relever de ses ruines la grande éloquence
qu’il avait pacifiée. Mais il était bon juge des ouvrages de l’esprit. Il aurait voulu,
au moins, défendre l’intégrité de la langue et la pureté du style contre la
décadence qu’il voyait arriver lentement. Mais la force des choses est plus
grande que toute l’habileté humaine. Il se heurta à des impossibilités contre
lesquelles toute sa puissance devait échouer. Il ne put, ni par des critiques, ni
par des railleries, arrêter la corruption du style qui allait toujours grandissant. Il
se trouva bientôt placé entre deux écoles également indociles à ses avis. L’une
avait la prétention de renouer la tradition de l’antique éloquence, et remontait au
delà de l’époque de Cicéron. C’était l’école archaïque. Elle affectait la concision,
la sobriété et ne craignait pas la sécheresse. Mais elle dépassait la mesure, elle
n’aimait que les termes surannés, les mots moisis, comme disait Auguste, les
tours vieillis, et par des emprunts inconsidérés à Salluste, à Caton et à Fabius
Pictor, elle arrivait à se rendre inintelligible. L’autre école, au contraire, avait le
culte exagéré de la parure et de l’élégance. Elle n’accordait son approbation
qu’aux tours prétentieux et maniérés ; elle surchargeait son style d’ornements,
et finissait par l’accabler sous le poids de ce qu’Auguste appelait des tresses
parfumées, µυροβρεχεϊς.
Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que les deux systèmes, également blâmés par
Auguste, pouvaient invoquer des autorités également puissantes ; c’est que la
lutte existait même auprès de là personne du prince, entre les deux hommes qui
ont le plus souvent occupé la tribune en son nom, qui avaient été les deux plus
actifs artisans de sa fortune, et qui, malgré quelques mésintelligences, restèrent
jusqu’à la fin ses amis les plus dévoués : Agrippa et Mécène.
M. VIPSANIUS AGRIPPA était né vers l’an 64 avant notre ère, d’une famille obscure ;
son père se serait appelé Lucius. Selon Cornelius Nepos, sa famille aurait
appartenu à l’ordre équestre. Il est plus connu, à la vérité, comme homme
politique et général habile que comme orateur. Pour ne rappeler que les faits
principaux où son intervention eut une influence capitale sur la fortuné d’Auguste
; c’est lui qui donna au jeune Octave, âgé de dix-sept ans, le hardi conseil de
venir à Rome réclamer l’héritage de César. La valeur d’Agrippa sur tous les
champs de bataille suppléa à la lâcheté d’Auguste. A Nauloque, il défit la flotte de
Sextus Pompée, pendant qu’Octave jouait aux dés ou faisait semblant de dormir.
A Actium ; son énergie, ses habiles dispositions décidèrent du gain de la bataille,
et, par suite, donnèrent à Auguste l’empire du monde. Après Actium, il fut
employé par Auguste à diverses missions, soit militaires, soit politiques. Pendant
un voyage de l’empereur en Espagne, nommé gouverneur de Rome, il orna la
ville de monuments somptueux, il construisit le Portique, le temple de Neptune
et des bains magnifiques. Le Panthéon, auquel il donna, son nom, subsiste
encore, et témoigne à la fois de son goût et de sa magnificence.
Malgré les soins donnés aux affaires publiques, auxquelles il ne resta jamais
étranger, puisqu’il mourût, l’an 11 avant Jésus-Christ, au retour d’une expédition
heureuse contre les Pannoniens, Agrippa trouva encore le temps de paraître au
barreau. Nous ne parlons pas ici de l’accusation qu’il porta, à peine âgé de vingt
ans, en 43, contre Cassius absent, lorsque le jeune Octave fit traduire devant les
tribunaux ordinaires les meurtriers de César. C’était une lutte politique qu’il avait
à soutenir plutôt qu’une cause judiciaire. Mais lorsqu’il était au comble de la
faveur et de la puissance, il ne dédaigna pas de se présenter au barreau comme
défenseur. Quelle était cette cause, on l’ignore. On ne connaîtrait même pas son
intervention dans un débat judiciaire sans une anecdote racontée par Sénèque le
Père. Le nom de la famille d’Agrippa était Vipsanius. Il l’avait supprimé Comme
rappelant l’obscurité de son origine. Mais l’avocat, son adversaire, se fit un malin
plaisir de l’appeler sans cesse Vipsanius, en omettant le nom d’Agrippa1.
La perte de ce plaidoyer est peu regrettable. Il n’en est pas de même de celle
d’un discours magnifique et digne du plus grand citoyen, que Pline l’Ancien lui
attribue2. Ce discours roulait sur l’avantage qu’il y aurait à rendre publics tous
les tableaux et toutes les statues, ce qui vaudrait mieux que de les tenir exilés
dans les maisons de campagne. Si tel est le sens de l’expression tabulis
signisque omnibus publicandis, comme l’explication de Pline le laisse supposer,
Agrippa eut, en cette circonstance, une grande et noble idée. Sans doute, il eût
mieux valu que les consuls vainqueurs, au lieu d’emporter pêle-mêle en Italie les
chefs-d’œuvre de l’art, au risque de les mutiler, les eussent laissés sur le sol’
natal. Mais le mal une fois fait, il aurait fallu, du moins, les exposer à Rome sur
les places ou dans les temples où ils auraient servi à la civilisation. Perdues dans
les villas des grands, ces œuvres étaient à la merci d’esclaves malveillants et
négligents, ou périssaient .obscurément dans un incendie vulgaire. Les barbares
aussi sont venus à Rome, mais les statues de bronze et de marbre n’ont pas
toutes péri, tandis qu’il n’est rien ou presque rien resté de ce qui a été enfoui
dans les villas.
Dans une circonstance plus solennelle encore, Agrippa prit la parole. Il a déjà été
question, à propos d’Auguste, de la résolution qu’il forma un jour, environ l’an 28
avant Jésus-Christ, d’abdiquer l’empire. Il consulta sur son projet Agrippa et
Mécène. L’historien Dion Cassius rapporte les discours que les deux confidents
prononcèrent en cette circonstance. Mais ils sont de lui seul et ne peuvent leur
être attribués. Pendant que Mécène soutenait qu’Auguste devait conserver
l’empire pour le bien du monde entier, Agrippa proposait de rétablir le
gouvernement républicain. Quelles raisons put-il donner ? De quels arguments se
servit-il ? Son discours serait curieux à connaître. Il n’en est resté que le
souvenir, et que la harangue enflammée de Maxime, dans la tragédie de

1 Sénèque le Père, Controverses, II, 12.


2 Pline, Hist. Nat., XXXV, 9.
Corneille, où le grand poète a dû, plus souvent que le froid Dion Cassius,
reproduire les raisonnements opposés par Agrippa à Mécène.
Quant au caractère de l’éloquence d’Agrippa, nous l’avons déjà indiqué. Il était,
avec Tibère, de l’école archaïque ; il aimait les mots surannés et tombés en
désuétude : Son style, selon Pline, était plus voisin de la rusticité que de la
délicatesse. Mais, à tout prendre, le mal n’était pas grand. Ce ne sont jamais les
antiquaires qui ont compromis l’intégrité d’une langue. La rudesse d’un esprit
peu cultivé, comme Agrippa, sera toujours préférable à l’afféterie d’un Mécène.

C. CILNIUS MAECENAS ou Mécène est plus connu également comme protecteur


d’Horace et ami d’Auguste, que comme orateur et écrivain. Né l’an 68 avant
Jésus-Christ, d’une famille qui appartenait à l’ordre équestre, il ne porta jamais
d’autre titre que celui de chevalier. Il prétendait descendre, cependant, des
anciens rois étrusques, ou plutôt d’un des chefs qui étaient à la tête des
lucumonies étrusques, un certain Cilnius qui avait régné à Arretium, et il ne se
fâchait point lorsque Horace lui parlait dans ses vers de son origine royale. On
suppose qu’il partageait les études du jeune Octave, à Apollonie, lorsque celui-ci
reçut la nouvelle de la mort du dictateur, son oncle. Quoi qu’il en soit ; il resta
obscur jusqu’au moment où il parut au premier rang. Il rendit à Octave les plus
utiles services sur tous les champs de bataille, à Modène, à Philippes, pendant la
guerre de Pérouse, à la victoire navale de Nauloque, et enfin à Actium où il
commandait les galères liburnes. Pendant qu’Agrippa accompagnait Octave en
Égypte, et soumettait les peuples, et les pays ennemis, Mécène revenait à Rome,
chargé d’une mission plus difficile, celle d’administrer et de pacifier Rome et
l’Italie1. Par un heureux mélange de fermeté et de modération, il réussit il calmer
les haines et à étouffer les ressentiments : C’était un homme, dit Velleius
Paterculus2, qui, dès que les affaires l’exigeaient, ne dormait, plus, d’une
prévoyance et d’une habileté consommées, mais qui, le moment des occupations
passé, s’abandonnait comme une femme à l’inaction et à, la mollesse. Aussi cher
à César que l’était Agrippa, il en reçut moins d’honneurs, car il se contenta, toute
sa vie, de l’augusticlave, non qu’il ne pût, mais il ne voulut pas aspirer plus haut.
Du sein de son repos, sans rien laisser voir, il assista aux projets d’un jeune
téméraire, le jeune. Lépide fils du triumvir, qui avait formé le complot
d’assassiner Octave à son retour d’Alexandrie, et merveilleusement prompt, sans
bruit aucun, sans troubler personne, il enleva. Lépide, étouffant ainsi dans son
germe la nouvelle guerre civile qui allait éclater. Lépide, reçut le juste prix de son
forfait.
Tous les écrivains anciens ont remarqué ce mélange d’activité et de mollesse
dans la conduite de Mécène. Les exemples ne sont pas rares de ces natures
faciles qui savent, unir les contrastes, et passent, avec tant d’aisance, du repos à
l’action et de l’action au repos, que, chaque fois, l’état où elles se trouvent,
semble ; être celui qui leur convient le mieux. Cependant, ce qui caractérise
Mécène, c’est, qu’il paraît avoir fait deux parts de sa vie. La première fut tout
active, tandis que dans la seconde il se livra tout entier à la mollesse et, ne
voulut plus y renoncer. Le soldat intrépide, le diplomate ingénieux,
l’administrateur habile, firent, place, pour toujours, au voluptueux qui ne chercha
plus à attirer l’attention des Romains que par sa toilette efféminée, son goût pour

1 Annales, VI, 11.


2 Velleius Paterculus, II, 88.
la parure et les aliments singuliers. Était-ce chez lui un penchant véritable ?
Était-ce un calcul afin de ne pas déplaire à Auguste en apportant dans les
affaires là même sorte de talent que lui ? On ne sait. Les deux suppositions
peuvent être vraies, car Mécène remplit trop bien son rôle de voluptueux et
d’épicurien amolli, pour ne l’avoir pas joué au naturel.
Il existe un petit poème assez curieux, attribué faussement au poète Pedo
Albinovanus, et qui roule tout entier sur la mort de Mécène. L’auteur inconnu n’a
pas eu l’honneur, comme il le reconnaît lui-même, d’être admis dans l’intimité de
Mécène. Il a seulement été invité par les amis de l’illustre chevalier à déplorer sa
perte. Il écrit donc un panégyrique de Mécène ; il exalte ses vertus privées, mais
il oublie qu’en disculpant ses mœurs, il nous les fait connaître. En vain, il justifie
le goût de Mécène pour la paresse, sa démarche efféminée, ses deux tuniques
superposées, sa ceinture lâche et dénouée ; en vain, il le compare à Bacchus et à
Hercule qui, après leurs travaux, s’abandonnèrent au plaisir ; il confirme, sans le
vouloir, les accusations portées contre Mécène par les écrivains de l’époque
d’Auguste et, de l’âge suivant. Envieux, s’écrie-t-il dans son zèle, quel mal t’ont
fait ces tuniques flottantes, ces plis de la toge dont se jouaient les vents ? En
était-il moins bon gardien de la ville, ami non moins fidèle de César ? N’en a-t-il
pas moins rendu la sécurité aux rues de Rome ? Pendant qu’à la faveur de la nuit
obscure, tu courais à tes amours, un larron a-t-il ravi ton manteau ? un fer
assassin a-t-il percé ta poitrine ? Malgré les apostrophes du panégyriste, la
mollesse de Mécène passa bientôt en proverbe. Les délicats Mécènes signifient,
pour Juvénal1, les efféminés et les débauchés. C’est toujours le nom de Mécène
qu’on voit revenir chez Sénèque dans des phrases de ce genre : Certains
hommes jouent tour à tour les Vatinius et les Caton. Naguère, pour eux, Curius
n’était pas assez austère, Fabricius assez pauvre, Tubéron assez frugal ;
maintenant ils luttent de prodigalité avec Crassus, de gourmandise avec Apicius,
de mollesse avec Mécène2.
En revanche, Mécène avait les qualités de ses vices Il était bon et humain.
Jamais il n’usa de sa puissance et de son crédit pour nuire à personne. Ce n’est
encore qu’un mérite négatif. Il fit plus. Pendant les proscriptions, voyant Octave
assis sur son tribunal prononcer des sentences de mort, et multiplier, impassible,
le nombre des victimes, il ne put maîtriser son indignation, et, pour arrêter
Octave, s’écria, dit-on, avec colère : Mais lève-toi donc, bourreau ! L’anecdote
est peut-être controuvée ; en tout cas, c’est un honneur pour Mécène qu’on lui
ait attribué ce cri éloquent. En outre, Mécène fut modeste : il sut borner son
ambition, et, comme le dit son panégyriste, il se montra au-dessus des hommes
en les dédaignant. Mais sa gloire principale, son plus grand mérite est d’avoir eu
des amis, Virgile, Horace, Varius, Properce, Domitius Marsus, rival de Catulle,
Plotius et Tucca, qui furent chargés par Auguste de réviser l’Énéide. Ce que les
deux premiers surtout lui doivent, ce qu’il leur doit à son tour, est trop connu
pour qu’on y insiste ici. Les écrits d’Horace sont un hymne perpétuel à la louange
de Mécène. Ils supposent entre ces deux hommes des relations répétées d’amitié
sincère, pleines d’abandon, aussi honorables pour le poète que pour l’homme
d’État. La meilleure apologie de Mécène, aux yeux de la postérité, est d’avoir
aimé Horace et d’en avoir été aimé.
Mécène, ne se bornait pas à protéger les hommes de lettres, il était auteur lui-
même, à ses jours et à ses heures. L’écrivain sera-t-il, chez lui, différent de

1 Juvénal, XII, 39.


2 Sénèque, Lettres à Lucilius, CXX, 20.
l’homme que font connaître ces quelques détails biographiques ? Si l’on a jamais
pu dire de quelqu’un : tel homme, tel style, c’est de Mécène. Les anciens avaient
déjà fait cette remarque ; et c’est à leurs critiques, rapprochées de la vie
efféminée de Mécène, que nous devons les rares fragments de son style qui ont
été conservés. On connaît trop, dit Sénèque1, pour qu’il soit nécessaire de la
rappeler ici, la vie de Mécène, et son allure en marchant, et sa molle délicatesse,
et son excessive manié d’être vu, et sa crainte, non moindre que ses vices
restassent cachés. Eh bien, son style n’est-il pas aussi mou que sa personne, son
expression aussi prétentieuse que sa parure, que son cortège, que sa maison,
que son épouse ? C’est un homme d’un beau génie, s’il l’eût mieux dirigé, s’il
n’avait pas eu peur de se faire comprendre, s’il n’avait pas, porté jusque dans
son style la licence de ses mœurs. Voyez, son éloquence, c’est celle d’un homme
ivre : elle est obscure, décousue, pleine de licences. Dans son Livre sur sa
toilette ; quoi de plus pitoyable que lorsqu’il dit : Sur ce fleuve, entre des rives
coiffées de leurs forêts, ils sillonnent son lit de leurs barques, et, bouleversant les
eaux, font fuir derrière eux les jardins ? Et quel autre que lui a pu dire : Les
lèvres en bec de pigeon, il embrasse la, femme aux cheveux crépus, puis il
débute par un soupir : tels se plaignent, quand leur tête est fatiguée de la lutte,
les rois de la forêt. — Irrémédiable faction, ils s’insinuent parles festins, tentent
les maisons par la bouteille et poussent à la mort par l’espérance. — Un génie d
peine témoin de sa propre fête, les fils d’une cire amincie, un gâteau de sel
pétillant. — Un foyer autour duquel la mère ou l’épouse fait ceinture ?
Quand on lit de telles choses, continue le philosophe, ne vient-il pas soudain à la
pensée que c’est, bien là l’homme qui allait toujours parla ville, la robe traînante,
qui, même alors qu’il suppléait Auguste absent, donnait dans ce lâche
accoutrement le mot d’ordre, ? Voilà, se dit-on, l’homme qui, du haut du tribunal
et des rostres, au milieu de toute assemblée publique, ne paraissait jamais que
la tête couverte d’un manteau d’où ressortaient ses oreilles, comme on
représente les esclaves fugitifs dans le mime intitulé les biches. Voilà celui qui,
au fort des guerres civiles, quand Rome entière était en armes et sur le qui-vive,
se faisait publiquement escorter de deux eunuques, plus hommes toutefois que
lui. Voilà celui qui s’est marié mille fois, quoiqu’il n’ait jamais eu qu’une seule
femme2. Ces locutions si mal construites, si négligemment jetées, placées d’une
manière si contraire à l’usage, prouvent que ses mœurs ne, furent pas moins
étranges, moins dépravées, moins singulières que son style. On lui accorde un
grand mérite de mansuétude : il s’abstint du glaive, il épargna le sang, et ne
montra son pouvoir que par sa licence. Mais lui-même a démenti ces éloges par
la monstrueuse mignardise de Ses écrits qui trahit un caractère mou plutôt
qu’indulgent. C’est ce que prouvent manifestement et cette élocution tout
entortillée, et ces expressions contournées, et ces idées souvent grandes, il est
vrai, mais énervées par la manière dont elles sont rendues. La tête était troublée
par l’excès du bien-être, défaut qui tantôt est de l’homme, tantôt du siècle.
Nous avons reproduit ce passage parce qu’il fait connaître à- la fois dans Mécène
l’homme et l’écrivain. Les citations de Sénèque nous expliquent le mot de tresses
parfumées, µυροβρεχεϊς, qu’Auguste appliquait si spirituellement au style de son
favori. On y voit la recherche affectée de l’expression, le désir prémédité d’attirer
l’attention par la bizarrerie et l’extraordinaire. De tels hommes, ajoute Sénèque,
veulent bien qu’on les blâme, pourvu qu’on les regarde. Ainsi faisaient, en

1 Lettres à Lucilius, CXIV.


2 Allusion aux séparations et aux réconciliations nombreuses de mécène et de sa femme Terentia.
écrivant, Mécène et tous ceux qui donnent dans le faux, non par erreur, mais
sciemment, et de propos délibéré1. Une de ces citations est empruntée au poème
de Mécène sur sa toilette. Les autres peuvent appartenir au même ouvrage ;
mais que ces passages en fassent ou non partie, ils ne fournissent aucune
indication sur les matières que contenait un pareil livre. On ne peut pas même
deviner quels développements l’auteur lui avait donnés. S’il s’agissait réellement
de la toilette de Mécène, quel devait être l’intérêt d’un tel sujet ? Le titre et la
matière sont aussi bizarres que le style.
Comme tous les Romains de distinction, Mécène avait plaidé dans sa jeunesse.
C’était pour un jeune homme la conclusion obligée de son éducation oratoire.
Devenu homme politique, il s’abstint de paraître au barreau, soit comme
accusateur, soit comme défenseur. Un tel travail aurait trop coûté à sa mollesse.
Auguste se présentait quelquefois devant les tribunaux pour y intercéder en
faveur de ses amis. Mécène l’y accompagna souvent, mais en amateur et en
curieux. Il est douteux qu’il ait pris la parole dans ces occasions, où les advocati
adressaient quelques mots aux juges pour leur recommander les accusés. Il
suivait aussi Auguste lorsque celui-ci se rendait dans les écoles de rhéteurs, pour
y assister aux déclamations qui avaient le plus de succès. Mécène aimait alors à
y prendre la parole, plutôt pour embarrasser le maître, pour le déconcerter par
des saillies, que dans le but d’y perfectionner son éloquence. C’est à ces
déclamations, probablement, et non à des causes plaidées par Mécène
qu’appartiennent plusieurs expressions où Quintilien voit des exemples
d’hyperbates excessives trahissant la recherche et l’afféterie : Objets rougis du
soleil et d’une aurore abondante. — Au milieu des objets sacrés, l’eau met en
mouvement les frênes. — Assez malheureux pour ne pas voir même ces
funérailles qui seront les miennes. Cette dernière phrase, ajoute Quintilien, est
d’autant plus mauvaise que Mécène joue et plaisante sur un sujet déjà triste par
lui-même2.
Mécène avait, sinon composé, au moins commencé une Histoire des guerres
civiles, où il racontait les luttes d’Octave. C’est à toi, lui dit Horace, de raconter
d’une manière plus éloquente, dans une histoire écrite en prose, les combats de
César, et les rois jadis menaçants, traînés en triomphe à travers les rues de
Rome3. Un bref passage de Pline le Naturaliste fait allusion à cette œuvre, qui se
rapprochait sans doute plus des Mémoires que de l’histoire proprement, dite4.
Mais les écrits en prose, sont de longue haleine. Le délicat Mécène préférait la
poésie. S’il écrivait mal à dessein, il, ne manquait pas de goût, témoin un
passage de Sénèque le Père. Celui-ci, dans son livre des Suasoriæ, critique une
expression de Dorion, traducteur de l’Odyssée. Dorion met : Le cyclope aveuglé
lança un roche dans la mer là où Homère avait dit : la crête d’une grande
montagne. Eh bien, ajoute Sénèque, telle pensée, insupportable dans telle,
forme, peut rester grande et devenir sensée ; et c’est un art, disait Mécène,
qu’on peut apprendre dans Virgile. Le rhéteur cite alors le passage, suivant de
Virgile : Il saisit un rocher, débris énorme de la montagne ; l’image, dit-il, reste
grande et n’est pas invraisemblable. Les autres exemples de Virgile, sur lesquels
s’appuie Sénèque, n’avaient peut-être pas été rappelés par Mécène, mais l’idée
première est, de lui, et c’est, le jugement d’un homme, de goût.

1 Lettres à Lucilius, CIIV.


2 Quintilien, IX, 4, 28.
3 Horace, livre II, ode XII, 9.
4 Pline, Hist. Nat., VII, 46 ; passage cité dans la Vie d’Auguste, chap. III.
Mécène ne paraît pas, malheureusement, avoir apporté dans, ses poésies le
même, discernement. Il en avait composé dix livres. Plusieurs de ces pièces, de
vers roulaient sur son amour pour Terentia, femme d’une grande beauté, mais
d’un caractère, difficile, avec laquelle et sans laquelle il ne lui fut jamais possible,
de vivre. Les vers relatifs à cette union malheureuse étaient des élégies à la
façon de Tibulle et de Properce. Il y dépeignait tour à tour ses misères lorsqu’il
s’était séparé d’elle, ou les transports de sa passion lorsque, à force de prières, il
avait fléchi son orgueil et obtenu une réconciliation. Il n’en est rien resté : la
perte n’en est pas probablement bien regrettable. En revanche, on trouve dans
l’Anthologie quelques vers qui ne manquent ni de verve ni de mouvement : Viens
à nous, s’écrie-t-il, viens, Cybèle, ô déesse, déesse des montagnes ! Allons, que
le tambour résonne, que ta tête se meuve avec agilité ! Que tes flancs
retentissent sous le fouet, que le chœur t’accompagne de ses hurlements !1 Ces
vers rappellent, non sans mérite, ceux où Catulle prie Cybèle de lui épargner les
maux dont elle a frappé le jeune Atys.
On attribue à Mécène deux tragédies, une Octavie, sur laquelle on n’a aucun
détail, et un Prométhée. Sénèque cite de cette dernière pièce une expression
qu’arracha, selon lui, à Mécène la torture des grandeurs : La hauteur même nous
foudroie ! Cette expression, ajoute Sénèque, est une ivresse de langage, elle
veut dire : nous expose à la foudre, Mécène avait du génie, continue-t-il, il était
fait pour donner des chefs-d’œuvre à l’éloquence romaine, si la prospérité ne lui
eût ôté sa force et jusqu’à sa virilité2. La critique de Sénèque est fondée :
l’expression de Mécène est prétentieuse, surtout en latin, mais l’idée est grande
et juste. Quant à la tragédie elle-même, était-ce une traduction, une imitation
d’Eschyle ? nous l’ignorons. Le mot eût été bien placé dans la bouche de
Prométhée, foudroyé par Jupiter pour être devenu le plus grand des hommes.
Ailleurs Sénèque cite avec éloge un vers hexamètre, où Mécène disait : Peu
m’importe le tombeau, la nature ensevelit les corps abandonnés ! C’est là, dit
Sénèque, le langage d’un homme fièrement retroussé. Mécène avait le génie
élevé, viril, s’il n’avait eu le tort, dans la prospérité, de se mettre plus qu’à son
aise3. Il est à remarquer que les critiques de Sénèque sont toujours
accompagnées d’un éloge pour le génie de Mécène, génie affirmé par lui, mais
dont on ne trouve guère la trace dans ses citations. On ne sait à quelle couvre
appartient ce vers. Il est bien fait, et a été imité par Lucain, au livre VII : La terre
reprend tout ce qu’elle a mis au jour : qui n’a pas d’urne, est couvert par le ciel.
Mais ces deux pensées, dont l’une est juste, sinon bien écrite, et dont l’autre est
à la fois bien pensée et bien rendue, sont rares chez Mécène. Il chanté plutôt les
plaisirs, la vie elle-même, malgré ses infirmités : Qu’on me rende manchot,
s’écrie-t-il, ou impotent du pied, de la hanche, bossu, qu’on me brise les dents,
pourvu qu’on me laisse la vie ! Même assis sur le pal, prolonge mes jours !4 C’est
un souhait que La Fontaine a imité dans ces vers si connus :
Mécène fut un galant homme.
Il a dit quelque part : Qu’on me rende impotent,
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme
Je vive, c’est assez ; je suis plus que content.

1 Horace, liv. I, Ép. 53 ; édition Bumann.


2 Lettres à Lucilius, XIX.
3 Lettres à Lucilius, XCII.
4 Lettres à Lucilius, CI.
Sénèque, naturellement, ne laisse pas échapper cette occasion de reprocher à
Mécène ce souhait vulgaire. Il élève et grossit la voix pour lui faire un crime de
ce honteux amour de la vie, sans se demander si la boutade de Mécène méritait
tant d’éloquence hors de propos. Il a tort ; les épicuriens aimaient la vie, mais ils
la voulaient douce, agréable ; sinon ils préféraient la mort. La facilité, l’aisance,
on pourrait presque dire la coquetterie avec laquelle tant d’eux surent mourir,
sous, les empereurs, en sont la preuve. Pourquoi Mécène, cet autre arbitre de
l’élégance, se serait-il ouvert les veines avec moins de grâce que Pétrone ?
Il ne faut pas non plus prendre trop à la lettre les vœux que les poètes expriment
dans leurs vers. On connaît l’ode admirable qu’Horace adressa à Mécène lors
d’une grave maladie que fit celui-ci, l’an 25 ou 20 avant notre ère. Dans un beau
mouvement de lyrisme, Horace lui disait que le jour de la mort de Mécène serait
son dernier jour à lui-même et terminait par ces mots : Je suis prêt, oui, je suis
prêt, quand le moment sera venu, à partir avec toi pour le dernier voyage1. Une
coïncidence remarquable, à quinze ans de distance, réalisa le vœu du poète qui
mourût vingt-sept jours après son bienfaiteur. Mais nul n’aurait reproché à
Horace de n’avoir pas tenu cet engagement poétique, si le ciel avait prolongé ses
jours de quelques années. L’expression et la tendresse du poète étaient si vives
que Mécène en fut touché. A son tour, il témoigna en vers à son ami son
affection pour lui. Mais que les vers du poète bel esprit et grand seigneur sont
pâles auprès de ceux .d’Horace ! Qu’ils sont froids et lui font peu d’honneur, si on
les rapproche de l’ode citée plus haut ! Si je ne t’aime plus que mes entrailles, ô
Horace, puisses-tu me voir, moi, ton ami, plus sec qu’un mulet2 (proverbe). Oui,
dit-il ailleurs, quand tu brilles pour moi, ma chère âme, ni les émeraudes, ni les
béryls, mon cher Flaccus, ni les anneaux brillants de perles fines, ni ceux qu’a
polis l’adroit Bithynien, ni les jaspes taillés ne me sont plus d’aucun prix !3 Quels
vers médiocres ! Un proverbe banal, une comparaison avec des bijoux, voilà les
idées qui viennent à Mécène lorsqu’il veut peindre sa tendresse pour Horace.
Mécène mourut l’an 7 avant notre ère le 1er novembre. Depuis trois ans déjà, sa
santé était fort ébranlée. Il était tourmenté par la fièvre et il ne pouvait goûter le
sommeil. Pline le Naturaliste dit même avec exagération que, dans les trois
dernières années de sa vie, il n’eut pas une heure pleine de sommeil4.
Il est à remarquer que Mécène et Agrippa, les plus constants et les plus chers
amis d’Auguste, moururent à peu près dans la disgrâce de l’empereur. Mais les
biographes donnent tort aux amis du prince. Auguste, dit Suétone, eut à se
plaindre de l’humeur violente d’Agrippa et de l’indiscrétion de Mécène. Agrippa,
soupçonnant une légère froideur dans Auguste, et se voyant préférer Marcellus
comme futur héritier de l’empereur, s’était retiré à Mitylène, après avoir tout
abandonné. Mécène, de son côté, avait averti sa femme Terentia que la
conspiration ourdie par son frère Murena contre l’empereur (en 22 avant J.-C.) était
découverte5. Déjà, selon Tacite, il ne conservait plus que les apparences de la
faveur6. C’était donc à une demi disgrâce qu’avaient abouti pour Agrippa tant de
services rendus, et pour Mécène, cette recherche de la vie heureuse, cette
affectation a se faire oublier, à n’être plus qu’un homme de plaisir ! Le dernier
mot du voluptueux fut, cependant, digne d’un homme de cœur : Souviens-toi,

1 Horace, Odes, II, 17.


2 Suétone, Vie d’Horace.
3 Anthologie, II, épigramme, 224.
4 Pline, Hist. nat., VII, 52.
5 Suétone, Auguste, 60.
6 Annales, III, 30.
dit-il à Auguste au moment de mourir, souviens-toi de moi et de mon cher
Flaccus !1
Il fut enterré dans les superbes jardins qu’il avait élevés en transformant le
quartier inhabité des Esquilies. Cette région, qui servait jusque-là, de cimetière
aux pauvres, et de théâtre nocturne aux opérations des sorcières, s’était
métamorphosée grâce à ses soins. Au milieu de jardins habilement dessinés, il
avait construit une élégante villa surmontée d’une tour connue sous le nom de
Tour de Mécène. Là se trouvait aussi une salle de lecture somptueuse dont on a
découvert les restes en 1874. Auguste et ses amis, Horace lui-même, venaient
lire leurs ouvrages dans cet hémicycle éclairé d’en haut par une lanterne qui
laissait pénétrer le jour. Les architectes ont calculé que trois cent trente-quatre
auditeurs pouvaient s’y tenir sur sept rangées de gradins, dont la plus basse était
élevée de 1m,10 au-dessus du sol. En face du public était la scène ou plutôt la
tribune occupée par le lecteur. C’est sous les frais ombrages de ces jardins que
Mécène fut inhumé, dans le tombeau qu’il s’était préparé. Fidèle à sa promesse,
Horace mourait vingt-sept jours après (l’an 7 av. J.-C.) et y était enseveli à côté de
son protecteur et de son ami. Si le poète dut beaucoup de son vivant à Mécène,
en retour le grand seigneur lui doit plus encore depuis sa mort. C’est en effet un
souvenir d’Horace que Mécène, personnage en somme peu estimable, est
redevable de la sympathie dont la postérité entoure encore son nom. Sans le
poète, l’homme d’État, le fin politique, l’épicurien indolent serait mort tout entier.

Si les orateurs officiels, tels qu’Agrippa et Mécène, n’ont pu, malgré les grands
emplois dont ils étaient revêtus, apporter à la tribune ou dans leurs ouvrages
l’élévation des pensées et l’éclat du style, il en sera de même, à plus forte raison,
de ceux qui, élevés -sous l’ancien état de choses, sont amenés à comparer sans
cesse à la libre carrière qui leur était ouverte autrefois, l’espace restreint et
borné qui leur est accordé désormais, et qui se voient réduits à ne traiter que
des sujets peu importants. Quelques-uns, de dégoût, se condamnent d’eux-
mêmes au silence, et par prudence renoncent complètement à l’art oratoire.
Ainsi fit l’orateur QUINTUS ÆLIUS TUBERO. Ce personnage était le fils de Lucius Ælius
Tubero, qui avait servi de lieutenant à Q. Cicéron dans la province d’Asie. Lucius
avait été élevé avec Cicéron, à ce que rapporte l’auteur du Brutus. Il avait porté
les armes en même temps que lui, partagé sa tente, ses études, et était resté
son ami2. Le jeune Quintus Tubero eut les goûts littéraires de son père. Il grandit
sous les yeux de Cicéron qui s’intéressait à ses travaux et à ses succès. Il devint
même son allié en épousant une femme de la famille Tullia, quelques-uns même
disent la propre sœur de Cicéron, ce que la différence des âges rend peu
vraisemblable3.
Lorsque éclata la guerre entre César et Pompée, Quintus Tubero se trouvait en
Afrique avec son père qui commandait la province ; il se déclara pour Pompée et
se rendit aussitôt en Macédoine auprès de lui. A Pharsale, il combattit avec
acharnement pour la cause de -la liberté. Vaincu, il fit sa soumission à César, et
s’attacha désormais à son parti. La conduite politique qu’il avait tenue jusque-là
l’honorait : elle devait au moins lui interdire de se tourner contre ses anciens
compagnons d’armes. Il n’en fut rien. Lorsque l’heureux succès du discours de

1 Suétone, Vie d’Horace.


2 Cicéron, pro Ligario, VII.
3 Scoliaste sur le Pro Ligario, p. 415, 417.
Cicéron pour Marcellus eut démontré au grand orateur que César pouvait
pardonner à ses ennemis déclarés, et lui eut inspiré l’idée de l’implorer pour. Q.
Ligarius, Tubero intervint et soutint le débat contre son maître et son ami. Le
jurisconsulte Pomponius attribue à une circonstance particulière la haine de
Tubero contre Ligarius. Malade, et manquant d’eau potable, il s’était vu refuser la
permission de descendre à terre et de renouveler sa provision d’eau par Ligarius
qui occupait la côte d’Afrique1. Cette cause ou ce prétexte avait- suffi à exciter
un ressentiment implacable chez Tubero, dont l’humeur était violente et irascible,
si l’on s’en rapporte à une lettre de Cicéron à Atticus où il le qualifie d’esprit
querelleur, φιλαίτιος2. Le discours de Tubero existait encore au temps de
Quintilien, qui engage ses disciples à le lire avec celui de Cicéron, malgré la
disproportion de leur mérite, pour bien connaître les détails de la cause3. Tubero,
en effet, s’appuyait sur les termes de la loi édictée par César, sur les faits
matériels, puisque Ligarius avait refusé de se soumettre après Pharsale et avait
soutenu la lutte jusqu’au bout, sur mer et en Afrique. Cicéron au contraire avait
laissé de côté la question juridique et n’avait cherché qu’à émouvoir le cœur de
César. L’échec de Tubero n’avait donc rien d’humiliant pour sa vanité.
Cependant, d’après Pomponius, cet insuccès le dégoûta de l’art oratoire, et le
décida à s’occuper exclusivement du droit. Il est plus probable qu’après la mort
de César il craignit les ressentiments de ses adversaires politiques, et prit par
prudence une résolution que lui conseillait déjà son inclination naturelle. Les
études nettes et précises convenaient mieux à ses qualités d’esprit judicieuses et
méthodiques. Des nombreux ouvrages composés par lui, il ne subsiste qu’un
témoignage qui ne manque pas d’importance pour l’histoire. César, d’après
Tubero, n’avait pas cessé d’inscrire Cn. Pompée comme son héritier dans ses
divers testaments, depuis son premier consulat jusqu’au début de la guerre
civile. Lorsque la lutte s’engagea entre eux, il lut publiquement ces clauses à ses
soldats pour les exciter contre son adversaire4. Les œuvres juridiques de Tubero,
écrites avec une affectation de style archaïque qui en rendait la lecture difficile,
tombèrent bientôt dans l’oubli. Une citation de Charisius renvoie au quatrième
livre des Histoires de Tubero et tendrait à faire de celui-ci un historien5. Mais il
s’agit probablement de son père Lucius Tubero qui, pendant qu’il était en Asie
lieutenant de Quintus Cicéron, composait des Annales pour occuper ses loisirs6.
Pendant que Tubero d’orateur devenait jurisconsulte, CORNELIUS GALLUS, le
protecteur dévoué de Virgile, renonçait au barreau et se livrait à la poésie. C’est
comme poète que Cornelius Gallus est connu dans l’histoire littéraire, c’est
comme poète d’un mérite supérieur que ses contemporains font son éloge et
vantent son talent, mais aucun de ses vers ne nous est parvenu. Toutes les
pièces placées sous son nom sont considérées comme apocryphes. En revanche,’
le seul fragment authentique de lui, qui nous ait été conservé, appartient à une
de ses œuvres oratoires. Il se compose de deux lignes, courtes mais
intéressantes ; elles déterminent les limites du petit bien que Virgile possédait
près de Mantoue, et qu’il lui fallut disputer aux vétérans d’Octave. Elles prouvent
en outre que Gallus ne se borna pas à recommander Virgile à Octave, mais qu’il
surveilla l’exécution de la promesse faite par le triumvir. Gallus soutint la cause

1 Pomponius, Origines du Droit, dig. I, 2, 46.


2 Cicéron, Lettres à Atticus, XIII, 20.
3 Quintilien, X, I, 23.
4 Suétone, César, 83.
5 Charisius, II, p. 181, au mot inimiciter.
6 Cicéron, Lettres à Quintus, I, 1.
de Virgile devant les tribunaux ; il cita à comparaître en justice le proconsul de la
Transpadane, Alfenus Varus, et l’obligea à respecter les limites de la région
qu’Octave avait exemptée du partage aux vétérans, et où se trouvait la
campagne de Virgile1. Celui-ci témoigna sa reconnaissance à son avocat par la
neuvième et surtout par la dixième Églogue.

Ce n’est pas dans la science du jurisconsulte, comme Tubero, ni dans la poésie,


comme Cornelius Gallus, c’est dans la satisfaction des sens et dans les plaisirs de
la table, que LUCIUS MUNATIUS PLANCUS chercha l’oubli des agitations politiques et
clés luttes oratoires. Le père de Plancus était lié avec Cicéron, même avant la
naissance de son fils. Celui-ci, dès ses plus jeunes années, s’attacha au grand
orateur, auquel il ne cessa de prodiguer des marques particulières de déférence,
de tendresse et d’attachement2. Il s’occupait, à son exemple et d’après ses
leçons, de ces études et de ces arts qui font naître de la familiarité entre ceux
qui les cultivent avec le même goût3. Plancus se fit remarquer bientôt par son
éloquence, et conquit un des premiers rangs au barreau. Asconius Pedanius
l’appelle même Plancus l’Orateur pour le distinguer de ses frères. Il quitta
cependant le forum pour suivre César en Gaule, comme un de ses lieutenants4. Il
l’accompagna ensuite en Espagne, où il lutta contre les lieutenants de Pompée,
Afranius et Petreius, puis en Afrique, où il combattit Scipion et Juba. De retour à
Rome, il jouit d’un grand crédit auprès du dictateur. Dans une lettre, Cicéron
s’adresse à lui afin d’obtenir par son intermédiaire, de César, pour un de ses
amis, une grâce importante. A la mort du dictateur, il était gouverneur de la
Gaule Transalpine, où il fonda Lyon. Deux ans plus tard, il commandait la même
province ; mais il avait les titres de consul désigné et d’Imperator ; il était à la
tête d’une armée et pouvait jouer un rôle décisif dans les guerres civiles. Te
voilà, lui écrit Cicéron, consul à la fleur de l’âge, avec une grande éloquence, et
dans un temps où la République a bien peu de citoyens tels que toi. Aussi
l’illustre vieillard l’engage-t-il à se dévouer à la bonne cause : Il n’y a, dit-il,
qu’une seule route qui mène à la vraie gloire, c’est de bien servir sa patrie5.
Plancus devait tromper ses espérances.
La plus grande partie du livre X des Lettres familières est consacrée à la
correspondance échangée entre lui et Plancus à l’époque douloureuse qui
précède la conclusion du triumvirat. Cicéron ne cesse de l’exciter à se joindre à
son collègue Decimus Brutus et à Octave contre Antoine. Prières, flatteries,
exhortations, il ne néglige rien pour le rallier au parti de la liberté. Il crut un
instant y avoir réussi. L’ambitieux Plancus répondit d’abord par des promesses et
des protestations chaleureuses de ses bonnes intentions. En ce moment, il est
vrai, Antoine venait d’éprouver un revers ; aussi un des lieutenants de Plancus
était-il sans cesse occupé à aller de la Gaule Transalpine à Rome et de Rome à la
Transalpine, pour porter les lettres et les déclarations magnifiques de son
général, adressées tantôt à Cicéron, tantôt au sénat, pour implorer de celui-ci
des gratifications pour l’armée, des titres et des dignités pour lui-même et ses

1 Servius, IXe églogue.


2 Cicéron, Lettres familières, IX, 29.
3 Cicéron, Lettres familières, IX, 29.
4 César, Guerre des Gaules, V, 34.
5 Cicéron, Lettres familières, X, 3.
officiers. Les lettres de Plancus ne traitent alors Antoine que de brigand abject et
perdu1.
Mais bientôt l’échec d’Antoine est réparé ; à la place de Decimus Brutus qui a
péri dans son triomphe, Lépide est nommé consul désigné et se rapproche
d’Antoine. Aussitôt le ton de Plancus change ; le style de ses lettres se modifie ;
il amuse encore Cicéron de belles promesses, mais il accumule excuses sur
excuses. L’armée, tout à l’heure si fidèle et si dévouée, est prête à se révolter. Il
attend, il espère, il ne veut plus avancer qu’à coup sûr. En réalité, il a obtenu du
sénat tout ce qu’il pouvait lui arracher, et il négocie avec Octave et Lépide qui,
quelques jours après, concluent eux-mêmes avec Antoine leur triumvirat. Fut-il
trompé par Lépide, fut-il abandonné par ses soldats, comme J.-V. Le Clerc
semble le croire, ou ne fit-il qu’obéir à son ambition peu scrupuleuse ? La
dernière de ces suppositions est la plus conforme au caractère de Plancus.
Consul désigné, il voulait obtenir le triomphe et le titre de consul. Il lui fallut
acheter l’un et l’autre, comme Lépide, en sacrifiant, ainsi que lui, un de ses
frères aux ressentiments des triumvirs. Ils triomphèrent tous deux, au moment
même où Rome était inondée du sang des plus nobles victimes. Mais la
conscience publique protesta contre ce honteux marché par la bouche des
soldats eux-mêmes. Lépide et Plancus les entendirent, usant de leur antique
privilège d’outrager les triomphateurs, jouer sur le double sens du mot
Germanus en latin, et chanter derrière leur char : Ce n’est pas des Gaulois, mais
de leurs frères (ou des Germains) que nos consuls triomphent !
Plancus inaugurait ainsi cette série de trahisons qu’il devait continuer pendant
tout le temps des guerres civiles. Il avait abandonné le sénat pour Octave,
bientôt il abandonna celui-ci, et s’attacha à Antoine qui lui paraissait avoir plus
de chances de succès. Il le suivit en Égypte. Il se fit son secrétaire, son
courtisan, son flatteur. Grand adulateur de Cléopâtre, il devint le conseiller et le
ministre d’Antoine dans ses plus infâmes débauches. Vénal en tout et pour tout,
il poussa le déshonneur jusqu’à danser la Glaucus dans un festin, le corps nu et
bariolé de bleu et de vert, caeruleatus, la tête ceinte de roseaux, traînant une
queue et appuyé sur ses genoux2. Ces bassesses avaient pour but d’obtenir
d’Antoine qu’il fermât les yeux sur ses rapines. Mais il poussa si loin ses
exactions qu’Antoine ne put lui dissimuler son mécontentement. Plancus résolut
alors de passer de nouveau dans le camp d’Octave. Il négocia sa trahison et se la
fit payer. Il vendit à Octave les secrets d’Antoine, et, arrivé à Rome, lui révéla
que le testament de son ancien protecteur était déposé entre les mains des
Vestales. Octave l’enleva, l’ouvrit, et en fit lire au sénat les passages les plus
importants. Antoine, dans son fol amour pour Cléopâtre, y choquait tous les
préjugés des Romains. Il reconnaissait Césarion comme fils légitimé de César ; il
donnait à Cléopâtre presque tous les pays dont il était maître, et demandait à
être enseveli dans le même tombeau que la reine d’Égypte. La lecture de ce
testament causa un scandale immense. Elle détacha d’Antoine ses derniers
partisans, tous ceux au moins qui blâmaient ses folies, mais ne pouvaient se
décider à se rallier à son adversaire. Elle contribua au succès de la bataille
d’Actium. Pendant ce temps, Plancus, avec le zèle d’un nouveau converti, ne
cessait de prononcer au sénat des discours contre Antoine, où il lui reprochait,
plein d’indignation, les crimes et les attentats dont il avait pris sa part. Il s’attira
ainsi, de la part d’un ancien préteur, Coponius, homme respectable, cette parole

1 Cicéron, Lettres familières, X, 15.


2 Velleius Paterculus, II, 83.
spirituelle et mordante : En vérité, Antoine a commis bien des mauvaises actions
la veille du jour où tu l’as abandonnée !1
Plancus vivait à une époque tristement féconde en lâchetés et en trahisons. Mais
sa conduite si odieuse .choquait même les plus endurcis à ce honteux spectacle.
Elle lui valut la terrible expression que Velleius Paterculus, si favorable cependant
au parti impérial, lui applique en disant qu’il était tourmenté par la maladie de la
trahison, morbo proditor. Le succès définitif d’Octave empêcha seul Plancus de
changer encore de parti. Au sénat il se fit remarquer par son adulation vis-à-vis
du vainqueur, et son habileté à, deviner ce qui pouvait lui plaire. C’est ainsi que,
le 17 janvier de l’an 27, il proposa de décerner à Octave le nom d’Auguste,
réservé jusque-là, aux dieux immortels. Le sénat accueillit avec enthousiasme sa
proposition, et le sénatus-consulte, rédigé suivant l’usage par l’auteur de la
résolution, fut- acclamé par la multitude réunie sur le forum. Octave accepta ce
titre qu’il souhaitait. Changer de nom, c’était pour lui rompre définitivement avec
la période des guerres civiles, et ouvrir une ère nouvelle.
A partir de ce moment l’histoire politique de Plancus est terminée. Il fut
cependant censeur l’an 12. Était-ce en récompense du sénatus-consulte
qu’Auguste lui accordait cette dignité, ou pour déshonorer à jamais une
magistrature républicaine avant de l’attribuer définitivement aux seuls
empereurs ? Il se livra ensuite au culte des arts et de la littérature. Il fréquenta
les écoles des déclamateurs et surtout celle du rhéteur Porcius Latro, pour lequel
il professait une grande admiration. Sénèque le Père le montre, dans l’école de
Latro, tranchant une discussion sur la valeur de deux expressions, l’une grecque,
l’autre latine, et rendant une sentence conforme au bon goût2. Plancus, en effet,
ne manquait pas de mérite. Il avait dû sa fortune aux circonstances politiques,
exploitées habilement et sans pudeur. Mais c’était son talent, son éloquence
appréciée et vantée par Cicéron qui l’avaient mis en lumière et appelé aux
premières charges.
Il n’est rien resté des discours qu’il avait prononcés au barreau ou en présence
du sénat, ni même de la harangue qui fit donner à Octave le nom d’Auguste.
Nous avons une partie des lettres qu’il adressa à Cicéron et au sénat, l’année qui
précéda le second triumvirat. Elles sont d’un style élégant et travaillé, mais elles
manquent de naturel. On n’y sent pas l’abandon d’un cœur franc et ouvert, qui
n’a point de réticences. Cependant elles sont assez habilement composées pour
avoir trompé des critiques qui ont pris à la lettre les protestations de
dévouement à la République que Plancus accumule. La vie de cet ambitieux, qui
ne fut que trahisons, aurait dû les mettre en garde contre les maximes
générales, les périphrases, les expressions vagues que Plancus entasse pour
promettre beaucoup à Cicéron, sans prendre d’engagement définitif. Sous ce
rapport, la lettre VIII adressée par Lucius Munatius Plancus Imperator, consul
désigné, au sénat, aux préteurs, aux tribuns et au peuple est un modèle. Elle est
merveilleusement écrite. Cicéron a pu y admirer combien son élève avait réussi à
lui emprunter son style et jusqu’à ses tournures de phrases. Mais elle n’était pas
de nature à compromettre Plancus vis-à-vis du vainqueur futur, quel qu’il fût,
des guerres civiles. Il n’y est pas prononcé un seul nom propre.
Dégoûté des affaires, et peut-être mis à l’écart maintenant qu’il n’était plus utile,
Plancus se ressouvint d’avoir partagé la vie inimitable d’Antoine et de Cléopâtre.

1 Velleius Paterculus, II, 83.


2 Sénèque le Père, Controverses, I, 8, 15.
Il se livra aux plaisirs de la bonne chère et, s’entoura de gens de lettres. Ceux-ci
n’étaient pas très scrupuleux. Ils assistèrent à ses fins dîners et vantèrent là
cuisine délicate de leur amphitryon. Horace était du nombre, et il le paya en
vers, comme ses autres protecteurs. Jusqu’où Plancus poussa-t-il l’intempérante,
il est difficile de le déterminer. Mais il dut aller très loin, si l’on se rappelle la
danse du Glaucus, exécutée jadis par lui devant Cléopâtre, et si l’on en
rapproche certains vers de la vie ode du livre Ier, qu’Horace adresse à Plancus :
Souviens-toi de même, ô Plancus, de terminer en sage ton chagrin et les
épreuves de la vie, et cela en te livrant aux douceurs du vin, soit à la guerre, soit
sous les frais ombrages de ta campagne de Tibur. On ne sait à quelle date il
convient de placer cette ode, ni de quel chagrin Horace veut le consoler par
l’ivrognerie. En tout cas, cette fin est bien digne de l’homme qui s’était avili par
tant de trahisons !
CHAPITRE V — ORATEURS CONTEMPORAINS D’AUGUSTE — II

Pendant que les orateurs que nous venons de passer en revue renonçaient à leur
art pour embrasser soit la jurisprudence, soit la poésie, ou s’abandonnaient aux
plaisirs d’une vie voluptueuse, d’autres, plus fermes dans leurs goûts, restaient
fidèles à l’éloquence, et, après avoir été mêlés à la vie politique, revenaient aux
études de leur jeunesse. Le plus illustre d’entre eux est C. ASINIUS POLLION.
Il était né, l’an 75 avant notre ère, d’une famille qui appartenait à l’ordre
équestre, mais non à la noblesse, à ce que l’on peut conjecturer d’un passage de
Velleius Paterculus1. Il avait annoncé de bonne heure du talent et d’heureuses
dispositions. Gomme tous les jeunes gens du dernier siècle de la République, il
chercha à se faire connaître au barreau, en intentant, à son début, des
accusations contre clos personnages considérables de l’État. C’était un usage que
les plus grands orateurs avaient suivi. Cicéron ne l’avait pas pratiqué, peut-être
par suite des circonstances politiques et des guerres civiles au milieu desquelles
sa jeunesse s’était écoulée. Il ne l’aimait pas, mais il n’osait pas le proscrire, à
cause des illustres exemples qui l’avaient consacré : Il permettait seulement d’y
recourir une fois. Pollion entreprit, très jeune, beaucoup d’accusations difficiles,
et traduisit en justice plusieurs grands citoyens2. Le plus célèbre est Caton
d’Utique. Pollion avait alors vingt-deux ans, et s’était déjà attaché au parti de
Jules César. C’était le moment où le futur dictateur, uni en apparence à Pompée,
cherchait à miner son pouvoir, et faisait attaquer sous main ses principaux
partisans. Pompée., du reste, usait de la même manœuvre, et opposait Milon à
Clodius. Pollion accusa, l’an 53, C. Caton qui, tribun deux ans auparavant, avait
favorisé l’élection de Pompée et de Crassus au consulat.
Pollion reprochait à Caton d’avoir violé deux lois. L’une, la loi Junia Licinia,
défendait de faire passer aucune loi sans l’avoir auparavant exposée en public
pendant trois nundines consécutives. L’autre, la loi Fufia, interdisait de soumettre
aucune affaire au peuple en de certains jours où ces propositions étaient
primitivement autorisées. Ces griefs étaient peu sérieux à une époque où les lois
les plus révérées étaient si souvent violées. Caton fit cependant appel à
l’éloquence de C. Licinius Calvus et de M. Severus. Il fut absous sur les deux
chefs3. Mais Pollion avait atteint son but : il s’était signalé par un talent précoce
qui avait fait impression sur ses contemporains. Une épigramme de Catulle en
est la preuve. Le poète reproche à Asinius Marrucinus de lui avoir dérobé une
serviette dans un repas. Il oppose à ce mauvais plaisant la conduite 6 son frère
Asinius Pollion, qu’il appelle le père éloquent de la grâce et de la bonne
plaisanterie4. Le discours de Pollion contre Caton était encore lu avec admiration
au temps de Tacite5.
Pollion avait terminé par ce coup d’éclat son éducation du barreau. Il entra dès
lors dans la vie active. Il partit pour la Gaule, où il servit sous les ordres de
César, pendant les dernières années qui complétèrent la conquête de cette
belliqueuse province. Il suivit ensuite son parti dans la guerre civile, et, grâce à
son influence, il arriva au tribunat l’an 48. L’année suivante, il se trouvait en

1 Velleius Paterculus, II, 123.


2 Quintilien, XII, 6, 1.
3 Cicéron, Lettres à Atticus, IV, 15, 16 ; Dialogue des orateurs, 34.
4 Catulle, Épigramme XII.
5 Dialogue des orateurs, 34.
Espagne, occupé à combattre les lieutenants de Pompée. A ce moment, le bruit
courut à home qu’en poursuivant la flotte pompéienne, il avait été assailli par
une violente tempête ; que son collègue Statius Marcus, lieutenant de César,
avait péri dans le naufrage, et que lui-même avait été fait prisonnier par les
soldats de Pompée et emmené à Utique1. Heureusement le bruit était faux pour
tous les deux, et, l’année suivante, en 46, Pollion était promu à la préture. Une
circonstance pénible pour Cicéron le mit, à cette époque, en rapport avec
l’illustre orateur. Le propre neveu de Cicéron, le fils de son frère Quintus, jeune
homme aux mauvais instincts et au cœur dépravé, s’était déclaré à la fois contre
son père et son oncle, et avait poussé l’infamie jusqu’à venir en Espagne
demander au dictateur la mort de son oncle. Pollion écrivit à ce propos à Cicéron
pour le prévenir de la lâche trahison de son neveu ; d’autres lettres adressées
par des amis la lui avaient fait déjà vaguement connaître2.
Pollion fut confirmé par César dans le commandement de l’Espagne Ultérieure,
au moment où celui-ci se préparait à entreprendre sa grande expédition contre
les Parthes3. Il y fut surpris, bientôt après, par la nouvelle de la mort du
dictateur, et par le commencement de la guerre civile qui en fut la conséquence.
Il se tint d’abord sur la réserve, s’appliquant à gouverner sa province, et à
maintenir la discipline dans ses légions. Il ramassa des vivres et de l’argent,
observant la neutralité et attendant la tournure que prendraient les événements.
Il écrivit même à Cicéron trois lettres4 où il protestait de son dévouement à la
République, et se déclarait prêt à se tourner contre celui, quel qu’il fût, qui
prétendrait s’emparer du pouvoir et aspirerait à la tyrannie. Il terminait la
dernière par ces mots plus éloquents que sincères : Je ne veux ni manquer à la
République ni lui survivre.
La seconde de ces lettres n’a pas seulement. trait aux événements politiques,
elle contient des détails curieux sur les abus de pouvoir auxquels s’était livré son
questeur Balbus, avant de se sauver avec le fruit de ses rapines auprès de
Bogude, roi de la Maurétanie Tingitane. C’était un questeur à la façon de Verrès.
Comme celui-ci, Balbus avait pillé la province, retenu la solde des troupes, vendu
les charges, et commis tous les excès. Ces exactions étaient habituelles aux
questeurs, surtout à ces époques tourmentées. Mais Pollion cite, entre autres,
deux faits qui rappellent dignement le triste héros du discours Sur les supplices.
Dans le combat des gladiateurs, dit-il, un certain Fadius, soldat pompéien, avait
déjà combattu deux fois gratis. Il refusa de recommencer une troisième pour
plaire au questeur, et se réfugia dans les rangs du peuple. Balbus lança, sur la
foule qui lui avait jeté des pierres, ses cavaliers gaulois, arrêta le gladiateur,
ordonna de l’enterrer à demi dans une fosse et le fît brûler vif. Quant à lui,
sortant de table, il se promenait pieds nus ; la robe traînante, les mains derrière
le dos. Le malheureux répétant : Je suis né citoyen romain, il lui répondait : Va
donc, implore à présent la protection du peuple ! Mais, continue Pollion, n’a-t-il
pas déjà exposé aux bêtes plusieurs citoyens, entre autres un marchand forain
très connu de la ville d’Hispalis, sous prétexte qu’il était laid ? Voilà le monstre
auquel j’avais affaire. Mais Je vous en dirai plus à mon retour5. C’est sans doute
à cause du souvenir de Verrès et de Gavius que Pollion donne ces détails à

1 Cicéron, Lettres à Atticus, XII, 2.


2 Cicéron, Lettres à Atticus, XII, 35, 39 ; XIII, 9, 38.
3 Dion Cassius, XLV, 10.
4 Cicéron, Lettres familières, X, 31, 32, 33.
5 Cicéron, Lettres familières, X, 32.
Cicéron au milieu d’une lettre politique. Mais, sauf le mot le monstre, portentum
hujusce modi, on ne voit pas qu’il soit très ému des actes odieux qu’il raconte.
Les protestations de dévouement à la République que Pollion adressait à Cicéron
n’étaient pas bien sérieuses. Au fond il était resté césarien. Aussi il ne tarda pas
à quitter son attitude de neutralité, et au mois de septembre 43 il remit son
armée à Antoine. Il reçut de lui en récompense le gouvernement de la Gaule
Cisalpine ; où il eut l’occasion de lui rendre de grands services, grâce à son
habileté militaire, grâce surtout à l’armée considérable qu’il commandait1. Pollion
resta trois ans à la tête de cette province. C’est la plus belle partie de sa vie. Il
protégea Virgile, encouragea ses premiers essais, l’engagea à composer ses
Bucoliques, et enfin le présenta à Octave. Le poète lui témoigna sa
reconnaissance par ces vers de l’Églogue III où il dit : Pollion aime notre muse
bien que rustique : Muses, faites paître une génisse pour celui qui vous lit ;
Pollion, lui aussi, fait des vers excellents : faites paître en son honneur un
taureau qui déjà menace de la corne, et dont le pied fasse voler la poussière.
Lorsque Pollion fut nommé consul l’an 40, Virgile composa en son honneur
l’Églogue IV, où se trouve ce vers si célèbre : Si nous chantons les forêts, que les
forêts soient dignes d’un consul ! Sous ton consulat, dit-il encore, ô Pollion,
naîtra cet enfant, ornement du siècle. De ton consulat dateront les années de
gloire ; devant toi s’effaceront, s’il en reste, les derniers vestiges de notre crime
; et le monde secouera enfin son invincible terreur. Quel est cet enfant dont la
naissance, sous le consulat de Pollion, devait amener le retour de l’âge d’or ? On
sait les discussions sans nombre auxquelles ont donné lieu les vers mystérieux
de Virgile. Dès le IVe siècle de l’ère chrétienne on y voyait l’annonce de la
naissance du Christ. Selon Asconius Pedanius, Virgile avait voulu désigner Asinius
Gallus, fils de Pollion, qui naquit cette année même. L’explication n’est guère
admissible : quelle que fût la reconnaissance de Virgile et la haute position de
Pollion, la flatterie aurait dépassé toute mesure. Les anciens supposaient avec
plus de vraisemblance qu’il était question soit du jeune Marcellus dont Octavie
était alors enceinte, soit plutôt encore de l’enfant que Scribonia, femme
d’Octave, portait dans son sein, et qui fut la fameuse Julie. Le poète avait été
mauvais prophète.
L’année qui suivit son consulat, Pollion fut envoyé contre les Parthes, peuplade
d’Illyrie. Il remporta sur eux de brillants succès, auxquels Virgile fait allusion
dans la VIIIe Églogue. Mais toi qui franchis en ce moment les sommets élevés du
Timave, ou qui côtoies les rivages de la terre illyrienne, oh ! quand viendra ce
jour où il me sera donné de chanter tes hauts faits ? Quand pourrai-je faire
connaître de l’univers entier ces poèmes, qui seuls rappellent dignement le
cothurne de Sophocle. Mes chants ont commencé, mes chants finiront par toi.
Reçois les vers entrepris par tes ordres, et permets que le lierre du poète
s’unisse sur ta tête au laurier du vainqueur ! Virgile aurait pu ajouter : au laurier
du triomphateur. En effet, Pollion, en récompense de ses exploits, obtint les
honneurs du triomphe, aux calendes du mois de novembre 392. Il fit un noble
usage des dépouilles de l’ennemi. Il s’en servit pour créer la première
bibliothèque publique que l’on ait vue à Rome, dix ans avant qu’Auguste fondât
la bibliothèque d’Apollon Palatin3. Il établit la sienne près de l’Atrium de la
Liberté, sur le mont Aventin, et par cette libéralité, dit Pline, il fit du génie des

1 Velleius Paterculus, II, 41.


2 Dion Cassius, XLVIII, 41.
3 Pline, Hist. nat., VII, 3 ; XXXV, 2.
écrivains une propriété publique. Il décora sa bibliothèque des bustes d’airain,
d’argent et même d’or des grands écrivains ; et fit sculpter d’imagination ceux,
comme Homère, dont les traits étaient inconnus. Il ne voulut pas y placer les
images des auteurs contemporains. Seul Varron, en considération de son
immense savoir, reçut cet honneur par anticipation1.
Jusqu’à cette époque, Pollion était resté attaché à la cause d’Antoine, mais sans
s’aveugler sur les imprudences et les folies de sa conduite. Aussi lorsque le
triumvir voulut l’emmener avec lui en Asie, il refusa de le suivre, et demeura en
Italie. Il assista dès lors en spectateur désintéressé aux luttes sourdes qui
préparèrent la rupture définitive d’Octave et d’Antoine. Une telle neutralité était
si contraire à l’esprit de l’époque, qu’Octave, partant pour la guerre d’Actium,
sollicita Pollion de l’accompagner contre Antoine. Pollion répondit : J’ai rendu trop
de services à Antoine, et j’en ai reçu des bienfaits trop éclatants. Je nie tiendrai
donc à l’écart de la lutte, et je serai la proie du vainqueur2. Cette réponse honore
Pollion, mais c’était une véritable abdication. Il ne reparut plus aux affaires.
Auguste, cependant, ne cessa de lui témoigner, jusqu’à sa mort, de l’estime et
de l’amitié.
Rendu à la vie privée, Pollion se livra tout entier à. la culture des lettres et de
l’éloquence. Il revint au barreau ou il avait débuté jadis avec tant d’éclat, et mit
au service des nombreux clients qui s’adressèrent à lui, un talent consommé,
mûri encore parla pratique des affaires. Malheureusement nous avons peu de
fragments de son éloquence. Nous sommes donc réduits, pour l’apprécier, à nous
en rapporter aux jugements portés par les écrivains anciens sur ses discours. Ln
les comparant, en les opposant les uns aux autres, on peut arriver à se faire une
opinion assez exacte de l’éloquence de Pollion.
Voici l’idée générale que Quintilien en donne : Pollion, dit-il, a beaucoup
d’invention. Il apporte un soin si grand à traiter ses causes, que quelques-uns y
trouvent de l’excès. Il y joint de l’habileté et de la vigueur. Quant à l’éclat et à
l’agrément de Cicéron, il en est si éloigné qu’on pourrait le croire plus ancien
d’un siècle3. Ailleurs il dit encore de Pollion que, par ses discours longuement
élaborés, il est le modèle des écrivains renfrognés et stériles4. Mais la
prédilection de Quintilien pour Cicéron le rend peut-être injuste pour l’orateur qui
se posait en rival de celui-ci. Toutefois. Tacite trouve aussi le style de Pollion trop
archaïque. C’est, il est vrai, dans la bouche d’Aper, le partisan déclaré des
modernes, qu’il place cette appréciation : Asinius, quoique né dans des temps
plus rapprochés de nous, me semble avoir étudié parmi les Menenius et les
Appius. Il est certain, du moins, qu’il fait revivre Pacuvius et Attius, non
seulement dans ses tragédies, mais encore dans ses discours, tant il est sec et
dur5.
L’adversaire d’Aper, Messala, est plus favorable à Pollion. Il le met au nombre
des plus grands orateurs, des Calvus, César, Calius, Brutus et Cicéron. Il
reconnaît chez tous, malgré des talents divers, un goût et des principes
semblables, et comme un air de famille. Tout en regardant Pollion comme
inférieur à Cicéron, il le trouve plus nombreux que tous les autres, numerosior6.

1 Pline, Hist. nat., VII, 30.


2 Velleius Paterculus, II, 86.
3 Quintilien, X, 1, 113 ; II, 25 ; XII, 10, 11.
4 Quintilien, X, 2, 17.
5 Dialogue des orateurs, 21.
6 Dialogue des orateurs, 25.
Cette expression inattendue s’applique sans doute aux vers, surtout aux
ïambiques trimètres, que Pollion laissait échapper, ou aux citations poétiques
dont il ornait son style à l’exemple de Cicéron, ce dont Quintilien les loue tous les
deux1. Mais le mot de Messala laisse subsister l’appréciation d’Aper et celle de
Quintilien. On peut donc les regarder comme vraies. Elles sont d’ailleurs
confirmées par ce que Sénèque dit du style de Pollion : Lis Cicéron, écrit-il à
Lucilius. Sa phrase est uniforme : l’allure en est lente et pleine de mollesse, sans
être efféminée. Au contraire, la phrase de Pollion est saccadée ; elle a des
soubresauts, et, au moment où on s’y attend le moins, elle s’arrête
brusquement. En un mot, chez Cicéron elle se termine : chez Pollion elle tombe2.
De ces appréciations on peut conclure qu’Asinius Pollion avait de grandes qualités
d’orateur. Il était de la bonne époque, il avait entendu les maîtres de l’éloquence,
et il en était le cligne continuateur. La comparaison constante qu’on établit entre
lui et Cicéron, même pour donner à celui-ci la supériorité, est la meilleure preuve
de sa valeur. Quintilien lui accorde l’invention, le soin, l’habileté, la vigueur.
Seulement, soit effet d’un goût particulier, soit par le long commerce qu’il
entretenait avec les vieux poètes de Rome, il avait de la sécheresse dans le
style, et employait avec trop de complaisance des tournures et des termes
vieillis. Les grammairiens anciens relèvent, çà et là, chez lui, des mots
archaïques qui sont de véritables solécismes au siècle de Cicéron. Ainsi, entre
autres expressions, Pollion disait vectigaliorum pour vectigalium3 ; et employait
avec un .sens passif les expressions consolabar et experta4. Ce sont là les
défauts de style, les archaïsmes qui choquaient surtout Aper, et lui faisaient
renvoyer, par boutade, Pollion aux âges antiques de Menenius et d’Appius
Cœcus. Au XVIIe siècle, il eût dit de lui avec Bélise :
Il pue étrangement son ancienneté.
Le théâtre où s’exerçait l’éloquence de Pollion n’était plus celui où il avait fait ses
premières armes : contre Caton d’Utique. Du temps de la République, les causes
plaidées en justice se divisaient en causes publiques et en causes privées. C’était
pour les premières que les grands orateurs réservaient tous leurs efforts ; c’était
par elles qu’ils acquéraient de la réputation et du crédit et parvenaient aux
honneurs. Ils ne descendaient guère aux causes privées que par exception, pour
obliger leurs amis ou leurs clients. Sous Auguste, au contraire, les causes
publiques furent retirées aux tribunaux et réservées, pour la plupart, au sénat. Il
ne resta donc plus aux avocats que les causes privées. On les plaidait devant-le
tribunal des centumvirs. La mesure d’Auguste avait pour but de tuer la grande
éloquence ; les anciens ne s’y trompèrent pas.
Les orateurs anciens, dit Tacite, avaient pour eux la grandeur des événements et
l’importance des causes, sources si fécondes d’inspiration. La différence est
grande, en effet, de parler sur un vol, une formule, un interdit ou sur les brigues
des comices, les rapines des provinces, le massacre des citoyens... La force de
l’esprit grandit avec les sujets, et l’on ne peut faire un discours éclatant et
supérieur, si l’on n’a pas une cause importante à soutenir. L’ancien barreau
exerçait davantage l’éloquence. On n’était pas obligé de restreindre sa plaidoirie
à quelques heures ; les remises étaient libres. Chacun prenait le temps qui lui
convenait, et il n’y avait de limite ni au nombre des jours ni à celui des avocats...

1 Quintilien, IX, 4, 70 ; I, 8, 10.


2 Sénèque, Lettres à Lucilius, C, 16.
3 Charisius, I, 19.
4 Priscien, VIII, 4, p. 870, 372.
Aujourd’hui les causes centumvirales ont le premier rang. Elles étaient alors si
écrasées par l’importance des autres qu’on ne trouve ni dans Cicéron, César,
Brutus, Cælius, Calvus, en un mot dans les grands orateurs, aucun discours
prononcé devant les centumvirs, à l’exception des plaidoyers d’Asinius Pollion
pour les héritiers d’Urbinia. Encore ont-ils été prononcés vers le milieu du règne
d’Auguste, lorsque le gouvernement d’un grand prince avait pacifié l’éloquence
comme tout le reste1.
Il reste quelques débris de l’éloquence de Pollion. Un jour qu’il plaidait devant
Auguste, à quelle occasion, on l’ignore, il commençait ainsi son discours : Si, ô
César, entre tous les mortels qui sont ou qui ont été, il nous avait été permis de
choisir l’arbitre de cette cause, nous n’aurions pu certainement en choisir un de
préférence à toi-même2. Celsus regardait cet exorde comme un modèle achevé.
Il admirait l’agencement des brèves et des longues, et surtout l’adresse de cette
entrée en matière : Quintilien en reconnaissait aussi le mérite. Mais, moins
enthousiaste que Celsus, il ne voulait pas que tous les exordes fussent calqués
sur celui-là. Il demandait que chacun d’eux variât suivant la cause, le juge, et
l’impression à produire. L’observation de Quintilien est juste, mais il ne relève
pas plus que Celsus l’expression entre tous les mortels, qui n’appartient pas à la
prose. Faut-il voir dans ce mot, qui est du domaine de la poésie, l’explication du
terme numerosior, par lequel Messala caractérisait l’éloquence de Pollion ?
Un autre fragment, aussi court, montre que Pollion prit la défense de M. Scaurus
; le fils de celui pour lequel Cicéron avait plaidé. Ce personnage était le petit-fils
de Scaurus, le prince du sénat, et, par sa mère mariée à Pompée, le frère utérin
de Sextus Pompée. Il portait un des plus grands noms de Rome, et devait, par
lui-même et par ses alliances, trouver auprès de ses juges des sentiments de
faveur et de sympathie. Pollion n’eut garde d’omettre aucun de ces titres, et,
dans son exorde, il s’exprimait ainsi : Je n’aurais jamais pensé que Scaurus
serait un jour traduit en justice, et que, dans son procès, j’aurais à demander
aux luges de ne point donner place, contre lui, à la faveur3. Après la bataille
d’Actium, Octave voulut faire périr Scaurus. Il l’épargna en considération de sa
mère Mucia4. Est-ce à cette occasion qu’il fut défendu par Pollion ? Le
personnage contre le crédit duquel l’orateur veut prémunir les juges, est-ce
Auguste ? On aimerait à le penser.
Pollion plaida devant les centumvirs plusieurs procès d’héritages. Dans l’un il
soutenait la cause d’une mère que son fils avait déshéritée au profit d’un
étranger. Le testament laissé par le fils était conçu en ces termes :
En reconnaissance des obligations que j’ai à P. Novanius Gallion, en
considération de sa tendre amitié pour moi, je l’institue mon héritier. Pollion
laissait l’avocat de la partie adverse lire le testament et en démontrer la validité.
Il le prenait ensuite, et le lisait à sa façon en lui restituant sa véritable portée :
En reconnaissance de la tendresse que ma mère m’a toujours témoignée, et de
l’attachement que j’ai eu pour elle ; en considération de ce fait qu’elle a toujours
vécu pour moi, et qu’elle m’a donné la vie deux fois en un même jour, je la
déshérite5. Quintilien trouve avec raison ce trait heureux et éloquent. N’y peut-
on pas voir plus encore ? c’est-à-dire la recherche de l’effet, préoccupation

1 Dialogue des orateurs, 37, 33.


2 Quintilien, II, 4, 132.
3 Quintilien, VI, 1, 121.
4 Dion Cassius, LI, 2, et LVI, 33.
5 Quintilien, IX, 2, 34.
constante de la nouvelle école d’orateurs, et la trace de cette invention que
Quintilien signale parmi les caractères de l’éloquence de -Pollion ?
Un autre procès d’héritage soutenu par Pollion a déjà été mentionné par Tacite.
Pollion parlait cette fois pour les héritiers d’Urbinia. Il s’agissait d’une question
d’identité de personne. L’héritage était contesté par Clusinius Figulus, qui se
donnait comme le fils d’Urbinia et prenait son nom. Pour justifier son intervention
tardive et inopinée, il se présentait comme tale victime des guerres civiles, et
racontait un long roman. Voyant, disait-il, l’armée dont il faisait partie vaincue, il
avait pris la fuite. Après diverses aventures, après avoir été retenu prisonnier par
un roi, il avait enfin réussi à revenir en Italie et dans son pays natal, à Margines,
où il avait été reconnu par les siens. A ce roman, Pollion en opposait un autre,
peut-être aussi peu fondé. Il soutenait que son adversaire était un imposteur,
qu’il avait pour nom Sosipater, et qu’il avait servi à Pisaure sous deux maîtres. Il
y avait exercé la médecine ; puis, affranchi, il s’était mêlé à une troupe
d’esclaves. Il avait demandé à servir avec eux et avait été acheté1.
Ce genre de causes, où il s’agit d’établir une identité contestée, a toujours le
privilège de passionner les esprits. Nul n’est certain de la vérité, et les preuves
avancées par les deux parties se contredisent sans se détruire. Lé procès pour
les héritiers d’Urbinia eut donc un grand retentissement à Rome à cause dé son
caractère romanesque. Les allusions des écrivains contemporains en font foi. Il
en reste malheureusement peu de chose. L’avocat opposé à Pollion était
l’historien Labienus, parent de l’ancien lieutenant de César, et qui appartenait à
une famille de Pompéiens. Aussi Pollion disait-il, en faisant allusion au parti jadis
servi ou du moins préféré par son adversaire, qu’il suffisait de sa personne pour
montrer que sa cause était mauvaise2. Ceci n’est qu’un mot auquel les
circonstances politiques seules donnaient quelque valeur. Mais un trait plus
heureux, intraduisible en français, était celui où Pollion jouant sur le nom du
client de Labienus, Figulus, et sur la supercherie qu’il lui attribuait, ne l’appelait
plus Figulus, celui qui façonne, mais figulatus, celui qui est façonné3.
Ces plaidoyers sont les seuls sur lesquels nous ayons quelques détails. Pollion-
en prononça beaucoup d’autres. Avaient-ils tous un égal mérite ? Cela est peu
probable. Ils présentaient au moins un ensemble de qualités sérieuses. Mais leur
répétition trop fréquente chez un orateur qui avait besoin de beaucoup travailler
ses œuvres, pour n’être pas inférieur à lui-même, devait entraîner de
nombreuses négligences. Un mot de Pollion semble le reconnaître. Il prouve au
moins une modestie qu’il est rare de rencontrer chez les avocats célèbres :
Plaidant bien, cela me valut de plaider souvent : plaidant souvent, cela me valut
de plaider moins bien4. Ces défaillances, toutefois, n’empêchèrent pas Sénèque,
qui avait lu toutes ses œuvres, de le compter au nombre des plus grands
orateurs de Rome, et de le placer entre Cicéron et Tite-Live5.
L’éloquence de Pollion n’est pas tout entière dans ses plaidoyers. Il avait écrit en
dix-sept livres une Histoire des guerres civiles. Horace y fait allusion par ce
passage si connu de l’ode Ire du livre II : La discorde civile éclatant sous le
consulat de Metellus, les causes de la guerre, ses crimes et ses vicissitudes, les
jeux de la Fortune, l’accord des chefs non moins funeste ; les armes teintes d’un

1 Quintilien, VII, 2, 4, 26.


2 Quintilien, IV, 1, 11.
3 Quintilien, VIII, 3, 32.
4 Pline le Jeune, Lettres, VII, 29.
5 Sénèque, Lettres, C, 8.
sang qui n’est pas expié, voilà, malgré les chances et les périls d’une telle œuvre,
ce que tu racontes, et tu marches sur des feus recouverts d’une cendre
trompeuse. Cette Histoire allait jusqu’à la bataille de Pharsale, et probablement
jusqu’à celle de Philippes. Pollion y racontait, entre autres choses, que César
avait été poussé à franchir le Rubicon par les menées de ses adversaires, qui
attendaient son retour à Rome pour le citer en justice. Il en donnait comme
preuve le mot de César sur le champ de bataille de Pharsale, à la vue des
cadavres de ses ennemis : C’est eux qui l’ont voulu. Après tant d’exploits, moi
César, j’eusse été condamné, si je n’avais pas demandé secours à mon armée1.
Ce n’est pas là une justification, c’est à peine une circonstance atténuante. César
n’avait-il pas, par ses manœuvres antérieures, rendu sa condamnation
nécessaire ?
Malgré son attachement au parti de César, Pollion s’était piqué d’impartialité
dans son Histoire. Il rendait justice aux chefs du parti opposé. Tacite le loue de la
manière dont il avait parlé de Brutus et de Cassius2. Pollion y réparait l’injustice
commise par lui de longues années auparavant à l’égard de Cicéron. Lorsque les
triumvirs rentrèrent à Rome, précédés par la terreur des proscriptions qu’ils
avaient ordonnées, au milieu du silence universel qui livrait sans défense au
poignard des assassins les victimes désignées, Pollion seul avait osé élever une
voix de protestation, et défendre un proscrit, Lamia, amide Cicéron. Mais, dans
un développement de son plaidoyer, il avait avancé que Cicéron, pour sauver ses
jours, s’était abaissé à un acte d’insigne lâcheté. Cicéron, disait-il, n’a jamais
balancé à promettre qu’il désavouerait ces discours contre Antoine où sa passion
s’en donne à cœur joie, et qu’il en publierait, dans le sens contraire, de plus
nombreux et de mieux écrits : il s engageait même à les prononcer en pleine
assemblée. Sénèque le Père, en reproduisant cette phrase, ajoute même un
détail plus étrange. D’après lui, Pollion n’avait pas prononcé ces paroles, car il
n’aurait pas osé mentir à ce point, en face des triumvirs, mais il les avait
introduites en écrivant son plaidoyer3. L’imputation dirigée par Pollion contre la
mémoire de Cicéron est invraisemblable, et se réfute par son absurdité même,
mais Sénèque, à son tour, va trop loin. Il est possible qu’entrains par
l’improvisation, ou recourant à un argument désespéré pour sauver son client,
Pollion ait prononcé les paroles qu’on lui prête. Mais il est inadmissible que, ne
les ayant pas prononcées, il les ait ajoutées de sang-froid et avec préméditation.
En tout cas, Pollion désavoua son discours parlé ou écrit par la manière
éloquente dont il fit l’éloge de Cicéron dans son Histoire. Sénèque le reconnaît :
Pollion, dit-il, qui nous fait voir Verrès, l’accusé de Cicéron, mourant avec
courage, est le seul de tous les historiens qui ait jeté de la défaveur sur la mort
de Cicéron. Cependant, quoique malgré lui, il lui rend un plein témoignage. Voici
ce qu’il en dit :
Quand il s’agit d’un tel homme que tant et de si grandes œuvres feront vivre à
jamais, il est inutile de vanter son talent et son activité. Il eut également à se
louer de la nature et de la fortune ; car son visage resta beau, sa santé resta
florissante jusqu’à la vieillesse, et, possédant tous les arts de la paix, il vécut à
une époque paisible. Les jugements de son temps, s’exerçant encore avec
l’antique sévérité, les accusés étaient nombreux. Il en défendit beaucoup, les
sauva presque tous, et s’en fit autant d’amis. Heureux à demander le consulat,

1 Suétone, César, 30.


2 Annales, IV, 34.
3 Sénèque le Père, Suasoriæ, VI, 14
heureux à gérer les grandes charges, avec l’inspiration des dieux et son propre
génie, que n’a-t-il montré plus de modération dans la prospérité, plus de courage
dans le malheur ? De l’une ou de l’autre fortune il ne croyait jamais voir la fin ;
delà de grands orages suscités contre lui par l’envie ; de là, chez ses ennemis,
une plus grande confiance à l’attaquer : car il mettait plus d’audace à provoquer
les inimitiés qu’à les soutenir. Mais puisque aucun des mortels n’a eu la vertu
parfaite, c’est par la plus longue partie de sa vie, c’est parle plus fréquent emploi
de son génie, qu’il faut juger d’un homme. Sa mort même ne me paraîtrait pas si
malheureuse, si lui-même n’avait pas regardé toute espèce de mort comme un
grand malheur.
Je puis vous affirmer, reprend Sénèque, que de toute l’Histoire de Pollion, le
passage que je viens de citer est le plus éloquent. On dirait que l’auteur ne loue
pas Cicéron, mais qu’il lutte avec lui. Je ne vous dis pas cela pour vous dégoûter
du reste, et vous ôter l’envie de lire l’Histoire entière. Ayez cette envie, et ce
sera une satisfaction donnée à Cicéron1. Mais le mot de Basile sur la calomnie
est vrai de tous les temps. Il en reste toujours quelque chose. Cicéron dut à la
phrase malheureuse de Pollion de devenir, suivant l’expression de Juvénal, un
sujet de déclamation pour les enfants. Les rhéteurs s’emparèrent de ses derniers
instants pour en tirer des motifs de suasoriæ : Cicéron délibère s’il demandera la
vie à Antoine. Cicéron délibère s’il brillera les Philippiques, Antoine, à ce pris, lui
promettant la vie. Sujet stupide ! dit Sénèque en parlant du dernier dont il
attribue l’origine au discours de Pollion pour Lamia. L’exclamation de Sénèque
est dure, mais ne pourrait-on pas l’appliquer aussi à d’autres sujets qu’il rapporte
avec complaisance ?
Outre cette Histoire de la guerre civile, Pollion avait composé de nombreuses
poésies et des tragédies. On a vu l’éloge que Virgile adresse dans ses Églogues
aux tragédies de Pollion. Il les compare à celles de Sophocle. Horace, de son
côté, y fait plusieurs allusions :
Que la Muse de l’austère tragédie déserte quelque temps le théâtre ; une fois les
affaires, rétablies, elle reprendra le cothurne et ses nobles fonctions2.
Pollion, dit-il ailleurs, chante en vers ïambiques les hauts faits des rois3.
Ces tragédies étaient représentées sur le théâtre, comme on peut l’inférer des
vers d’Horace. On n’en connaît ni les sujets ni les titres. C’étaient, sans cloute,
comme l’ont été toutes les tragédies latines, des imitations grecques. Tacite, par
la bouche d’Aper, accuse Pollion d’y avoir introduit le style de Pacuvius et
d’Accius. Pollion avait peut-être fait plus encore. Il n’est pas impossible qu’il ait
emprunté à, ces vieux auteurs leurs sujets comme leur style. Quant à la
comparaison enthousiaste de Pollion avec Sophocle, il n’y faut voir qu’une
exagération poétique, un acte de reconnaissance de Virgile envers son
protecteur.
Ce poète, cet orateur si occupé au barreau qu’il était obligé de négliger ses
plaidoyers, avait encore trouvé le temps d’écrire sur la philosophie, s’il faut en
croire un passage de Sénèque4. Il avait, en outre, composé contre L. Munatius
Plancus une sorte d’ouvrage que Pline l’Ancien qualifie de discours, et Aulu-Gelle
de lettres. Ces discours devaient être, suivant Pline, publiés, par Pollion ou par

1 Sénèque le Père, Suasoriæ, VI, 24.


2 Horace, II, Odes, I.
3 Horace, I, Satires, X, 42.
4 Sénèque, Lettres à Lucilius, C, 8.
ses enfants après la mort de Plancus, pour que ce dernier n’y pût répondre.
Plancus en disait, spirituellement : Il n’y a que les fantômes qui fassent la guerre
aux morts. Pline ajoute que ce mot avait frappé d’un tel discrédit les discours de
Pollion, que les savants les regardaient comme ce qu’il y avait de plus
impudent1. Quel était le thème de ces discours ? Les expressions de Pline ne
permettent pas de le deviner. S’il y était question des palinodies de Plancus, de
cet homme qui avait la maladie de la trahison, la matière était riche, et
l’impudent n’était pas celui qui les lui reprochait. Aulu-Gelle ne nous fournit
guère plus de renseignements. Il se borne à défendre contre Pollion plusieurs
mots de Salluste, que celui-ci avait critiqués dans ses lettres à Plancus. C’était
peut-être dans cet ouvrage que se trouvaient divers jugements littéraires,
énoncés par Pollion, que les anciens relèvent et discutent avec vivacité, sans
indiquer la source à laquelle ils les empruntent. Le terme employé par Pline, les
savants, eruditos, est favorable à cette supposition. Quant à l’accusation
d’impudence, elle s’explique très bien par certains jugements irrévérencieux, et
d’autant plus intéressants pour nous, que Pollion portait sur les écrivains s’es
contemporains.
Cicéron était un de ceux qu’il attaquait avec le plus d’aigreur. S’il lui rendait
justice dans son Histoire, il n’avait pas pour son style l’admiration que
professaient Sénèque le Père et Quintilien. Déjà, du vivant de Cicéron, Brutus et
Calvus avaient reproché à son éloquence d’avoir un caractère asiatique. Pollion,
qui avait, comme eux, des prétentions à l’atticisme, reproduisait leurs jugements
; et accusait Cicéron de pécher par excès d’abondance2. L’auteur du De
suppliciis, il faut le reconnaître, mérite quelquefois cette critique. Mais Pollion,
par la nature même de son talent, sec et nu, devait être plus sensible qu’un
autre à un défaut qui était l’opposé des siens. En outre, l’habitude de s’entendre
sans cesse comparer à Cicéron, pourvoir accorder constamment la supériorité à
son rival, excitait son impatience. Sa mauvaise humeur, assez légitime, se
traduisit un jour d’une façon plaisante. Messala Corvinus l’avait convoqué dans
sa demeure pour écouter une pièce de vers de Sextilius Hena sur la mort de
Cicéron. Le poète disait au début de la pièce :
Deflendus Cicero est latiæque silentia linguæ,
Pleurons Cicéron et le silence de l’éloquence latine. Tout le monde applaudit ;
seul Pollion impatienté se leva : Messala, dit-il, tu peux faire dans ta maison ce
qui te convient ; pour moi, je n’écouterai pas plus, longtemps un homme qui me
regarde comme un muet. Et il s’en alla. Le poète, Cornelius Severus assistait à la
lecture ; le vers lui parut bon et il l’imita dans la pièce si célèbre qu’il a composée
sur la Mort de Cicéron3.
Juste en somme, le jugement de Pollion sur Cicéron a d’inconvénient de n’être
pas assez explicite. Celui qu’il portait sur Salluste est un peu plus détaillé. Il lui
reprochait d’abord l’emploi de certains mots, par exemple celui de transgressus
appliqué à la marche d’un navire. Il critiquait, d’une manière générale,
l’affectation d’archaïsme qu’on relève dans la Conspiration de Catilina et dans la
Guerre de Jugurtha. Il le blâmait d’avoir, entre deux expressions, choisi toujours
la plus ancienne : Personne, ajoutait-il, ne l’a plus aidé dans cette besogne qu’un
certain Ateius Prætextatus, grammairien latin très connu, qui fut ensuite l’aide et

1 Pline, Hist. nat., I, préface, XXIV ; Aulu-Gelle, X, 26.


2 Quintilien, XII, I, 22.
3 Sénèque le Père, Suasoriæ, VI, à la fin.
le maître des déclamateurs, et qui finit par se décerner à lui-même le surnom de
Philologus1. L’observation de Pollion est fondée ; mais il est curieux de le voir
critiquer dans Salluste l’emploi des mots et des tournures archaïques que ses
contemporains reprochaient précisément à son style.
Pollion portait des accusations plus graves contre les Commentaires de César. Ce
n’était pas le style du dictateur, mais la véracité de l’historien qu’il mettait en
cause. Pollion, dit Suétone2, regarde les Commentaires de César comme écrits
avec peu de soin et peu de véracité. César, d’après lui, accueillait le plus
souvent, et sans les vérifier, les rapports de ses officiers sur les événements
auxquels il n’avait pas pris part lui-même. Quant à ses propres actions, il altérait
profondément la vérité, soit par calcul, soit par erreur de mémoire. Il pensait
enfin que César avait l’intention de les revoir et de les corriger. L’assertion de
Pollion né tend à rien moins qu’à infirmer l’autorité des Commentaires,
généralement admise. Il est fâcheux que l’on n’ait pas l’indication exacte des
passages que Pollion contestait. Sa critiqué, en effet, a de la valeur et ne peut
être rejetée de prime abord. Il était amide César, il avait fait la guerre sous ses
ordres, il avait vécu avec ses lieutenants. Il avait donc été bien plané pour juger
par lui-même, et non par ouï dire de la fausseté de certaines allégations du
conquérant des Gaules.
Le dernier jugement de Pollion est relatif à Tite-Live. C’est celui qui, par sa
concision et sa forme énigmatique, a soulevé le plus de controverses dans
l’antiquité et dans les temps modernes. Pollion, qui avait été pendant trois ans
gouverneur de la Gaule Cisalpine, et qui, à ce titre, en connaissait bien la langue,
trouvait dans Tite-Live, malgré son admirable talent, quelque chose qui sentait le
territoire de Padoue3. C’est la fameuse patavinité de Tite-Live qui a tant intrigué
les commentateurs. Cette critique, dont Quintilien, tout en la mentionnant, ne
conteste pas la justesse, s’appliquait, à certaines locutions insolites, à quelques
expressions inattendues que l’on rencontre dans Tite-Live. Si les modernes
doivent avec modestie les imputer aux copistes des manuscrits, les anciens
avaient le droit de les attribuer à la patavinité de l’auteur. En tout cas, comme
Quintilien cite, sans le réfuter, le jugement de Pollion, on doit le tenir pour vrai,
sans savoir en quoi il consiste. Telle n’était pas l’opinion du vénérable Daniel
George Morhof (1639-1691). Ce savant ne pouvait pas pardonner à Pollion d’avoir
blasphémé contre Tite-Live, et dans un plaisant accès d’indignation il concluait
son travail sur la patavinité de Tite-Live par ces paroles que n’eût pas
désavouées Scaliger : Asinius a quelque chose de ce qu’indique son nom. On le
reconnaît facilement à ce qu’il n’est jamais sans ruer ni sans braire. Car, au sujet
de cette patavinité qu’il croit découvrir dans Tite-Live, c’est une véritable
question de savoir s’il y a dans Tite-Live plus de patavinité ou dans Asinius plus
d’asinité.
Après ce que l’on a vu de Pollion, discours, histoires, tragédies, lettres, sa vie
littéraire peut paraître remplie. Il en reste encore un côté à connaître. Pollion
n’est pas un écrivain de profession, tout entier à son labeur. Il sait se partager
entre ses devoirs publics, ses occupations favorites, et les jouissances de la
société. On disait de lui qu’il était l’homme de toutes les heures4 c’est-à-dire qu’il
menait de front les affaires, les études et les plaisirs. Il consacrait la journée au

1 Suétone, Grammairiens illustres, X ; Aulu-Gelle, X, 26.


2 Suétone, Vie de César, 56.
3 Quintilien, I, 5, 36 ; VIII, 1, 3.
4 Quintilien, VI, 3, 110.
travail, mais, passé la dixième heure (4 heures du soir), il ne voulait plus
d’occupation sérieuse. Il ne lisait même pas ses lettres, de peur qu’elles ne
fissent naître en lui quelque souci inattendu, et il se reposait ainsi de la fatigue
de toute la journée1. Il s’adonnait alors au culte des lettres et des arts ; il
achetait des tableaux, des statues, le Silène de Praxitèle, la Vénus de
Céphisodore, fils de Praxitèle, les Porte-Flambeaux et les Canéphores de Scopas.
Il plaçait ces œuvres d’art et bien d’autres, dont Pline l’Ancien donne la liste
intéressante2, dans ce que l’historien appelle les monuments de Pollion,
vraisemblablement la bibliothèque qu’il avait fondée. C’est ainsi qu’il contribuait
pour sa part aux embellissements de Rome.
Pendant ces heures de loisir, Pollion réunissait autour de lui les artistes et les
hommes de lettres de son temps. Virgile, quand il était à Rome, et Horace, pour
ne citer que les principaux, lui soumettaient leurs œuvres et accueillaient avec
déférence ses avis. A son tour, il leur lisait ses poésies, soit ses tragédies, soit,
plus souvent, ces petites pièces légères, du genre sotadique, auxquelles la
gravité romaine ne dédaignait pas de descendre3. Sa maison était ouverte à tous
les hommes de mérite, même à ceux qui déplaisaient à l’empereur Auguste,
comme l’historien Timagène. Celui-ci s’était permis, sur Auguste, sa femme et
toute sa famille, des mots qui ne furent pas perclus ; car, dit Sénèque, un trait
piquant circule et vole de bouche en bouche, d’autant plus vite qu’il est plus
hardi. Auguste, après différentes observations à Timagène, finit par lui interdire
l’entrée du palais. Timagène, irrité, brûla ses Histoires manuscrites et ses
Mémoires sur la vie d’Auguste, où il faisait l’éloge du prince. Puis il se retira dans
la maison de Pollion, et y vieillit en paix. Auguste, avec une douceur dont il faut
lui savoir gré, se contenta de dire à Pollion : Tu nourris chez toi un serpent ! Et
comme Pollion voulait s’excuser : Jouis, mon cher Pollion, jouis de ton hospitalité
! Pollion déconcerté offrit alors à Auguste de fermer sa porte à Timagène, s’il le
désirait : Crois-tu, lui répondit spirituellement Auguste, crois-tu que je puisse le
vouloir, moi qui vous ai réconciliés tous les deux. Pollion, en effet, avait été
brouillé avec Timagène, et son seul motif pour le reprendre, d’après Sénèque4,
était que César l’avait disgracié.
Nous n’aurions pas mentionné ce petit cénacle d’hommes éclairés, qu’à l’exemple
de Mécène, Pollion réunissait auprès de lui, s’il n’avait pas donné naissance à un
usage nouveau, qui fut, bientôt à la mode, et fleurit dans le Ier siècle de
l’empire. Nous voulons dire les lectures publiques. Elles naquirent dans la maison
de Pollion. Le premier, il lut à ses invités des déclamations composées avec
l’intention d’obtenir leurs applaudissements. Toutefois, par une réserve qui ne fut
pas imitée, il n’admit pas indistinctement tout le monde à l’entendre. Jamais il ne
prononça de déclamations en public. De là, dit Sénèque le Père, le mot de
Labienus dont l’esprit était plus aigre encore que les paroles : Ce vieux
triomphateur n’admet jamais le peuple à ses lectures. Pollion n’agissait pas ainsi
par défiance de ses forces, il montrait seulement qu’il ne considérait les
déclamations que comme de purs exercices d’école, destinés à entretenir la
facilité de la parole. Il les pratiqua en tout temps, à l’époque de la maturité de
son talent, et même à l’approche de la vieillesse. Plus tard, il ne prétendit plus
qu’à former son petit-fils, Marcellus Æserninus. D’abord, dit Sénèque, il écoutait
la déclamation du jeune homme, et s’expliquait sur le côté de la cause que

1 Sénèque, De la tranquillité d’âme, XV, 13.


2 Pline, Hist. nat., XXXV, 4, 11.
3 Pline le Jeune, V, 3.
4 Sénèque, De la colère, III, 23.
Marcellus avait soutenue, il montrait les omissions, remplissait sommairement
les lacunes, critiquait les défauts ; puis il plaidait lui-même l’opinion contraire1.
Ces exercices d’éloquence n’étaient pas une innovation. Déjà Cicéron et
Hortensius les avaient pratiqués. Pollion y apportait tant d’assiduité que quatre
jours après la mort de son fils Hérius, il déclama devant Sénèque le Père avec
plus de véhémence que jamais. Sénèque admire beaucoup cette force d’âme, où
nous verrions plutôt de l’insensibilité. Mais le stoïcisme avait mis à la mode cette
ostentation de fermeté. Ainsi donc, soit dureté naturelle, soit affectation, Pollion
ne changea rien à sa vie : Il voulut montrer qu’il pouvait lutter contre la fortune.
Aussi lorsqu’à la mort de Caïus César, héritier présomptif de l’empire, décédé en
Orient, Auguste écrivit à Pollion pour se plaindre amicalement qu’il eût, malgré
ce deuil, soupé ce jour-là en grande compagnie, Pollion lui répondit qu’il avait fait
de même le jour de la mort de son fils Hérius. Ô grands hommes ! ajoute
emphatiquement Sénèque, incapables de succomber sous les coups de la
Fortune, et dont l’adversité ne fait qu’éprouver la vertu ! Asinius Pollion déclama
quatre jours après la mort de son fils. N’est-ce pas en quelque sorte, la
protestation d’une grande âme qui défie ses malheurs ?2
Cependant, malgré tout son zèle, Pollion était moins heureux dans ses
déclamations que dans ses plaidoyers, au jugement même de son admirateur. Il
était plus fleuri, dit-il, dans ses déclamations que dans ses plaidoyers. Ce goût si
scrupuleux, si austère, et trop parfait peut-être lorsqu’il plaidait, lui faisait alors
défaut à ce point que souvent il avait besoin de cette indulgence qu’il n’accorda
jamais à personne. L’infériorité des déclamations de Pollion tient sans doute à ce
qu’il ne les considérait que comme des exercices d’éloquence, et dédaignait d’y
voir, comme Sénèque, le but suprême et dernier de la parole.
Il reste quelques souvenirs de la part que Pollion prenait à ces déclamations.
Malgré l’aridité des détails, il ne sera peut-être pas sans intérêt d’en faire
connaître quelques-uns. On comprendra mieux en quoi consistaient ces
exercices, où chacun apportait son mot, son argument ; où un plaidoyer se
trouvait élaboré et complété par le concours de tous ceux qui avaient assisté à la
controverse. On verra ainsi quelques-unes de ces causes romanesques
qu’imaginait la subtilité des rhéteurs, et qui contribuèrent tant à la décadence de
l’éloquence. Un tyran a abandonné aux esclaves les femmes et les filles des
principaux citoyens qui se sont enfuis. Un seul a respecté la fille de son maître.
Après la mort du tyran, les fugitifs reviennent et mettent en croix leurs esclaves.
L’esclave fidèle reçoit de son maître la liberté et la main de sa fille. Mais le fils
irrité accuse en justice son père de folie. Il s’agit de composer le plaidoyer
prononcé parle fils. Tel est le sujet. Les différents interlocuteurs ajoutèrent
chacun un détail au discours du fils. Voici le passage que Sénèque attribué à
Pollion. Dans les chants Fescennins de la noce, on entendait répéter d’amères
plaisanteries contre ce beau gendre. Jour affreux, je m’en souviens, celui où
nous vîmes la servitude de la République ! Jour affreux encore celui où nous
partîmes pour l’exil ! Mais jour non moins affreux, celui qui a vu le mariage de
ma sœur ! Pauvre sœur, te voilà peut-être la belle-mère de quelques-uns de tes
petits esclaves ! Mon père, je voudrais me marier ; à laquelle de tes servantes
veux-tu me fiancer ?3

1 Sénèque le Père, Excerpta Controv., IV, préface.


2 Sénèque le Père, Excerpta Controv., IV, préface.
3 Sénèque le Père, Controverses, III, 21.
Autre déclamation. Un veuf qui s’était remarié condamne un de ses fils à mort
comme convaincu de parricide. Il ordonne au second, de le faire périr sur mer.
Le jeune homme abandonne son frère dans un esquif privé de tout agrès. Mais il
est recueilli par des pirates entre les mains desquels le père tombe plus tard.
Son fils le sauve et le renvoie dans sa patrie. Le père, à son retour, déshérite le
premier pour le punir de n’avoir pas exécuté son ordre, et de n’avoir pas fait tuer
son frère. Parmi les raisons que le fils malheureux invoquait pour se justifier,
Pollion lui prêtait ces paroles : Écoutez-moi sans prévention. Je me flatte de faire
absoudre par vous celui même qui a été condamné. Mon père me dit : Ton frère
est vivant. — Je n’en crois rien. — C’est lui qui m’a sauvé. — Ah ! je suis forcé de
le croire. Mais reprenons l’histoire tout entière. Dans cette maison où l’on a cru si
facilement à un parricide, l’un des fils n’a pas voulu tuer son frère, l’autre n’a pas
voulu tuer son père ! Un peu plus loin, le fils accusait sa belle-mère et disait
entre autres choses : Je me demandai ce qui était permis, ce qu’il fallait faire. Si
un si grand crime a été commis, ce n’est pas, me dis-je, à moi de le châtier. Cela
regarde les Triumvirs, les comices ; le bourreau ; le jugement et la punition d’un
forfait aussi odieux ne relèvent pas d’un simple particulier1.
Une autre déclamation avait un sujet moins extraordinaire, mais invraisemblable
encore. Une femme meurt en couches, après avoir donné naissance à un fils
qu’on envoie aussitôt à la campagne. Le père se remarie, et a un second fils qu’il
fait élever avec l’aîné. Longtemps après, les deux enfants reviennent à la maison
paternelle, sans que la mère puisse les distinguer l’un de l’autre et reconnaître le
sien. Sur le refus de son mari de le lui indiquer, elle le traduit en justice. Que doit
répondre le père ? D’après Hirpo Romanus et Silo Pompeius, il doit prendre pour
thème de sa défense : Je ne sais pas, voilât pourquoi je ne te l’indique pas.
D’après Latro et Cestius : Je ne sais pas, mais quand je le saurais je ne te le
dirais pas. Pollion blâmait les uns et les autres. Si le père, disait-il, répond je ne
le sais pas, personne ne le croira. S’il ne pouvait pas le savoir lui-même, sa
femme ne le lui demanderait pas. On peut en effet répondre au mari : Interrogez
la nourrice, la personne qui a élevé l’enfant, il n’est pas vraisemblable que
personne dans la maison ne connaisse la vérité. Si le père disait : Je ne sais pas,
mais quand je le saurais je ne le dirais pas, il commettrait une maladresse, car
ces mots : Quand même je le saurais feraient croire au juge qu’il connaît la
vérité. Les mots je ne sais pas permettent de supposer qu’il le dirait s’il le savait.
Le thème le plus simple consisterait à dire : Je le sais, mais je ne le dis pas. Cela
vaut mieux pour les enfants et surtout pour ton fils. Car j’aimerai davantage celui
qui paraîtra n’avoir pas de mère2.
Tels sont, pour nous borner à ces exemples ; les sujets de déclamations qu’on
discutait dans les écoles de rhéteurs au siècle d’Auguste. Il n’est pas étonnant
que Pollion s’y soit montré inférieur à lui-même. Il est plutôt extraordinaire qu’il
y ait pris une part aussi active. Il intervenait plus souvent, il est vrai, par ses
conseils. Sénèque enregistre avec soin plusieurs avis donnés par lui dans
différentes controverses, et qui font plus d’honneur à son goût et à sa critique.
Ici, il disait qu’il fallait indiquer son thème dans la narration et l’épuiser dans
l’argumentation. Il accusait d’imprudence ceux qui dépensaient, à propos de la
narration, toutes les ressources de leur sujet, car ils mettaient dans celle-ci plus,
et dans la preuve moins qu’elle ne demande3. Là, il soutenait avec raison qu’il ne

1 Sénèque le Père, Controverses, III, 16.


2 Sénèque le Père, Excerpta Controv., IV, 6.
3 Sénèque le Père, Excerpta Controv., 3.
fallait jamais, dans une cause respectable, soulever une question immorale1.
Tantôt il approuvait les développements qui lui paraissaient justes et bons. Le
plus souvent il raillait les interlocuteurs et blâmait leurs sujets comme
invraisemblables et contraires à la nature2.
Ainsi, parfois, dans une déclamation, une plaisanterie juste lui suffisait à
renverser un échafaudage d’arguments subtilement entassés. En voici un
exemple : Le prêtre doit jouir de tous ses membres ; or, le pontife Metellus
sauve le Palladium au milieu de l’incendie du temple de Vesta, et perd la vue ; on
lui refuse alors le droit d’exercer le sacerdoce. Un interlocuteur s’écriait déjà en
défendant Metellus : Ton pontife t’a rendu un double service, ô Vesta, il a sauvé
ton Palladium et ne l’a pas vu. — Non pas, dit Pollion en l’arrêtant, s’il avait été
aveugle auparavant, il ne l’eût pas sauvé, s’il a été aveugle depuis, c’est qu’il l’a
vu. Et la cause en resta là. Plus judicieux, en cette circonstance, que dans les
causes précédemment citées, Pollion blâmait ce sujet, le déclarait inepte,
contraire à la réalité, et le traitait dédaigneusement de question d’école3. Ce
jour-là, son goût naturel reprenait tous ses droits.
C’est au milieu de ces distractions innocentes que Pollion s’éteignit doucement
dans sa villa de Tusculum, à l’âge de quatre-vingts ans l’an 5 de notre ère. Par
son éloquence, ses, poésies, ses livres d’histoire et de critique, par la fondation
d’une bibliothèque, par les lectures publiques qu’il a inaugurées, Pollion a joué un
rôle considérable dans la société de son temps. Malgré les concessions qu’il fait à
la mode en fréquentant la, réunion des déclamateurs, c’est encore un Romain de
la bonne époque et de l’école de la grande éloquence. Il se plie à l’esprit
nouveau, mais il appartient au siècle précédent par ses premières œuvres,
comme par la nature de son esprit. C’est ce qu’Aper exprime de sa façon
dédaigneuse, en le renvoyant à l’époque des Appius Cæcus. Les modernes
regrettent de n’avoir ni ses tragédies, ni ses discours, ni surtout sa grande
Histoire, qui serait précieuse. En tout cas, il a été homme de goût et de mérite,
et au jugement de ceux qui le critiquent le plus sévèrement, orateur d’un talent
supérieur, non minima pars romani styli, dit Valère Maxime4. C’est son nom qui
se présente sur toutes les lèvres après celui de Cicéron. C’est pour Pollion un
grand honneur, et comme Sénèque le Philosophe le dit d’un autre orateur, c’est
encore être au premier rang que de venir après un tel maître5. Enfin Pollion fut
un citoyen intègre, honnête, indépendant. On ne peut lui reprocher que ses
paroles contre Cicéron, si éloquemment rétractées dans son Histoire. Mais il faut
lui savoir gré d’avoir défendu Lamia devant les Triumvirs, d’avoir refusé de suivre
Octave contre Antoine son bienfaiteur, et de s’être consolé de sa disgrâce
politique par la culture des lettres. A côté de L. Munatius Plancus, Pollion est un
caractère qui fait honneur à son temps et contraste avec la lâcheté d’un si grand
nombre de ses contemporains.

1 Sénèque le Père, Controverses, III, 9.


2 Sénèque le Père, Controverses, II, 11 ; IV, 6 ; IV, 2.
3 Sénèque le Père, Excepta controv., IV, 2 ; II, 11.
4 Valère Maxime, VIII, 13, 4.
5 Sénèque, Lettres à Lucilius, C, 8.
CHAPITRE VI — ORATEURS CONTEMPORAINS D’AUGUSTE — III

M. VALERIUS MESSALA CORVINUS, le rival d’Asinius Pollion en éloquence, fut


comme lui un honnête homme. Tacite les associe tous deux dans le même éloge
par une de ces expressions concises qu’il affectionne. Sous le règne de Claude, le
consul Silius demandait au sénat de faire exécuter la loi Cincia qui défendait à
tout citoyen de recevoir, pour plaider une cause, de l’argent ou des présents.
L’orateur engageait les avocats à se souvenir d’Asinius Pollion, de Messala, et, à
une époque plus récente, d’Arruntius et d’Æserninus, qui tous étaient arrivés au
faite des honneurs par une vie et une éloquence incorruptibles, incorrupta fama
et facundia1.
Messala appartenait à l’une, des plus illustres familles de Rome, et, comme son
nom de Corvinus l’indique, descendait de ce Valerius Corvus, si célèbre par son
combat contre un Gaulois, où, suivant la légende, un corbeau l’aida à triompher
de son terrible adversaire. Il était un peu plus jeune que Pollion. Mais la
Chronique d’Eusèbe le fait naître, à tort, l’an 60 avant notre ère, en confondant
le consulat de Q. Cæcilius Metellus Creticus avec celui de Q. Cæcilius Metellus
Celer qui eut lieu dix ans plus tôt. Sa naissance doit être reportée à l’année 70.
Un fait le prouve. Quintilien cite à plusieurs reprises le procès d’Aufidia, accusée
par Messala et défendue par Servius Sulpicius. Comme celui-ci est mort en 44, il
en résulterait que Messala aurait plaidé, à seize ans, une cause de cette
importance, ce qui est inadmissible.
Au mois de juillet de l’aimée 174, Brutus était en Macédoine où il préparait la
guerre civile. Messala, âgé de vingt-six ans, alla l’y rejoindre, avec une lettre de
recommandation de Cicéron. Je t’envoie Messala, disait celui-ci. Quelle lettre, si
minutieuse qu’elle fût, te ferait mieux connaître que lui l’état de la République ?
Il sait les affaires exactement, et il peut t’en faire un rapport élégant et fidèle. Ne
va pas croire, Brutus — car s’il n’est pas nécessaire que je t’écrive ce que tu
connais, je ne puis pas cependant passer sous silence un mérite si supérieur —,
ne va pas croire que rien puisse égaler sa probité, sa fermeté, sa vigilance, son
amour pour la République. Son éloquence, qui est admirable, parait à peine
mériter place dans son éloge. Elle témoigne encore de sa sagesse. Son goût si
sûr l’a engagé à s’exercer avec le plus de soin dans le véritable genre oratoire.
Tel est son zèle, telle est son ardeur à l’étude qu’il semble ne rien devoir à son
heureux génie. Mais l’amitié m’entraîne. Ma lettre n’a pas pour but de faire
l’éloge de Messala, surtout à Brutus, qui tonnait aussi bien que moi son mérite,
et mieux que moi ses goûts que je loue. Son départ m’a chagriné, mais je me
console par la pensée qu’en se rendant auprès d’un autre moi-même, il remplit
son devoir, et suit le parti le plus honorable2. »
Pendant toute sa vie, qui fut longue, Messala resta digne de cet éloge. Des
savants l’ont trouvé excessif, et ont voulu voir, dans cette lettre, une
interpolation qu’une main amie de Messala y aurait introduite. Il est impossible à
des modernes de décider ces questions, et de discerner entre ces phrases si bien
agencées, celles qui appartiennent à Cicéron, et celles qui lui seraient
faussement attribuées. D’ailleurs, le nom de Messala se retrouve encore deux
fois dans la correspondance de Cicéron avec Atticus3, à une date antérieure à la

1 Tacite, Annales, XI, 6.


2 Cicéron, Lettres à Brutus, 15.
3 Cicéron, Lettres à Atticus, XII, 32 ; XV, 17.
lettre de Cicéron à Brutus. La première lettre du mois de mars 46 mentionne le
départ de Messala pour Athènes, où il allait terminer ses études ; dans la
seconde, datée du mois de juin de l’année suivante, Cicéron se réjouit, des
bonnes nouvelles que Messala, en revenant d’Athènes, lui a données sur son fils
qui y poursuivait ses études avec succès. On doit donc tenir pour authentique la
lettre adressée à Brutus, quitte à y voir un peu de cette complaisance que les
grands orateurs ont coutume, de tout temps, d’accorder à un jeune confrère qui
montre Au mérite.
Messala s’attacha à la cause de Brutus, et fut, pour cette raison, compris par
Antoine dans les listes de proscriptions dressées par les Triumvirs, après la
guerre de Modène1. Il était, heureusement, hors de leurs atteintes, et se trouvait
dans l’armée de Cassius. Il prit part, à ses côtés, à la bataille de Philippes où il
commandait une légion. Il vit de près les événements, et les raconta ensuite
dans des Mémoires, dont nous reparlerons plus loin, et auxquels Plutarque a fait
de nombreux emprunts. Les derniers partisans de Brutus et, de Cassius voulaient
prolonger la résistance, et sollicitaient Messala de se placer à leur tète. Celui-ci
comprit que la lutte était désormais impossible. Il fit sa soumission à Octave qui
accueillit le jeune homme avec empressement et le combla de marques d’amitié.
Il l’éleva même presque aussitôt à la dignité d’augure2. L’inclination de Messala
le portait plutôt du côté d’Antoine, avec lequel il s’était réconcilié ; mais il s’en
détacha complètement lorsqu’il le vit compromettre le nom et la dignité de
Romain par son fol amour pour Cléopâtre. Cette rupture est probablement
postérieure à la paix de Brindes et dut avoir lieu vers l’année 32. Antoine, irrité
de cette désertion, s’en plaignit au sénat. Messala prononça un discours pour se
disculper. C’est, sans doute, à cette occasion, qu’il reprocha à Antoine
d’employer des vases d’or pour les besoins les plus sales3. En récompense, il
obtint d’Octave d’être associé avec lui au consulat, à la place d’Antoine, à qui le
sénat complaisant décida de l’enlever. C’était le signal de la guerre qui devait se
terminer à Actium.
Après la lutte, Octave rendit de vives actions de grâces à Messala pour le
concours qu’il lui avait prêté. Messala s’excusa avec modestie, et faisant allusion
à la bataille de Philippes où il soutenait la cause de Brutus et de Cassius, lui
répondit, non sans noblesse, qu’il avait toujours été du parti le meilleur et le plus
juste4. Sa conduite en Égypte lui fait moins d’honneur. Antoine, trahi de tous, ne
rencontra de fidélité que dans sa troupe de gladiateurs. Ils firent une résistance
désespérée et inutile. Un petit nombre seulement se rendirent sur la parole du
lieutenant d’Octave, Didius, qui leur promit la vie sauve. Messala survint après,
et, malgré la promesse de Didius, les fit égorger sans pitié5. Ce trait fait tache
dans sa vie. De retour à Rome, il prononça au sénat un discours Sur les statues
d’Antoine6. Était-ce pour demander qu’elles fussent maintenues ou renversées ?
Les honneurs qu’il reçut d’Octave rendent plus probable la seconde supposition.
L’année suivante, il fut nommé proconsul de Syrie, et partit pour son
gouvernement, en emmenant arec lui le poète Tibulle qu’il protégeait. Mais
Tibulle tomba malade en route, et ne put qu’adresser de loin, à ses joyeux
compagnons, ses regrets sur sa maladie et ses veaux pour leur heureux voyage.

1 Dion Cassius, XLVIII ; Appien, Guerres civiles, IV, 23.


2 Velleius Paterculus, II, 71 ; Dion Cassius, XLIX.
3 Charisius, I, p. 103, Pline, Hist. nat., XXVIII, 10.
4 Plutarque, Brutus, 53.
5 Dion Cassius, LI.
6 Charisius, I, p. 80.
C’est à cette circonstance que l’on doit la IIIe élégie si gracieuse, du premier livre
de Tibulle.
L’an 28, on retrouve Messala en Aquitaine, occupé à livrer de rudes combats aux
populations soulevées de cette contrée. Le complaisant Tibulle célèbre
maintenant les talents militaires de son bienfaiteur et les succès qu’il remporte1.
Mais il chante surtout le triomphe que Messala obtint de la faveur d’Auguste, le
septième jour avant les calendes d’octobre de la même année. Ce jour, dit-il, a
été chanté par les Parques qui filent la trame des destins, trame qu’aucun dieu
ne peut briser. Cet enfant, ont-elles dit, mettra en fuite les nations de
l’Aquitaine, et devant lui tremblera l’Atax, vaincu par ses courageux soldats.
L’oracle’ s’est vérifié. La jeunesse romaine a vu de nouveaux triomphes et des
chefs prisonniers, les mains chargées de chaînes. Et toi, Messala, le front ceint
des lauriers de la victoire, un char d’ivoire te portait, traîné par de blancs
coursiers, J’assistais aux honneurs qui te furent rendus. Tarbelle, au pied des
Pyrénées, les rivages de l’océan Santonique, ont vu tes exploits. Ils ont eu
encore pour témoins l’Arar, le Rhône rapide, la large Garonne, et les eaux bleues
de la Loire qui arrosent le pays du blond Carnute2.
Auguste ne se borna pas à accorder à Messala les honneurs du triomphe. Pour
récompenser des services qu’on pourrait accuser le poète d’avoir exagérés, et en
même temps, pour rester fidèle au plan qui lui faisait relever les images de tous
les grands hommes de la République, il érigea, sur le forum, au héros de la
famille, à Valerius Corvinus, une statue dont le casque portait le corbeau
légendaire3. L’année suivante ou deux ans après, en 27 ou 26, il établit la
préfecture de la ville dans le but, dit Tacite, de contenir les esclaves et cette
partie du peuple dont l’esprit remuant et audacieux ne connaît de frein que la
crainte. Il confia cette charge à Messala. Ce fut l’apogée et en même temps
l’écueil de sa fortune. En effet, cette magistrature lui fut bientôt retirée comme
étant au-dessus de ses forces, quasi nescius exercendi4. Tacite ne fait-il pas
erreur ? Le mérite déployé par Messala en tant de circonstances permet de le
croire. La Chronique d’Eusèbe donne une autre interprétation. Messala, à ce
qu’elle rapporte, se démit, au bout de six jours, de la préfecture de la ville, parce
que ces fonctions étaient incompatibles avec la liberté des citoyens. Cette
explication est plus honorable pour Messala, et peut-être plus vraie.
Messala renonça dès lors aux charges publiques. Il rentra dans la vie privée, et
reprit ses travaux oratoires au sénat et sur le forum. Nous avons vu deux
circonstances où il parla au sénat : l’une en réponse à la lettre d’Antoine, l’autre
au sujet des Statues d’Antoine. Il est probable que, dans la suite, il fut au sénat
un des orateurs les plus écoutés, puisque le jour où cette assemblée décerna à
Auguste le titre de Père de la Patrie, ce fut Messala qui lut au prince, et qui
rédigea par conséquent le sénatus-consulte5.
Bien que Messala ait beaucoup plaidé au forum, on ignore les causes qu’il
soutint, sauf un discours éloquent pour Pythodorus, et l’accusation contre
Aufidia, citée plus haut, où il eut Servius Sulpicius pour adversaire. En revanche,
plusieurs jugements portés sur son éloquence peuvent aider à en connaître les
caractères. Sénèque le Père lui attribue un esprit cultivé dans tous les genres de

1 Tibulle, Élégie IV, 1.


2 Tibulle, Élégie I, 7.
3 Aulu-Gelle, IX, 11.
4 Annales, VI, 11.
5 Voir chap. II, Auguste orateur ; Suétone, Auguste, 58.
littérature et un souci scrupuleux de la bonne latinité. Il donne, comme preuve à
l’appui, un jugement de Messala sur une déclamation du rhéteur Latro. Oui, il est
éloquent, mais dans sa langue, dit Messala, louant le talent de Latro tout en
blâmant son style1. Tacite, dans le Dialogue des orateurs, accorde à Messala le
même éloge : Cicéron, dit-il, est plus varié, plus fin, plus élevé que Caïus
Gracchus et Crassus ; Messala est plus doux, plus gracieux, plus soigné dans le
choix des mots que Cicéron2. Quintilien s’exprime à peu près de la même façon :
Messala est brillant et pur ; la noblesse de sa race éclate, pour ainsi dire, dans
son éloquence : mais il a moins de force qu’Asinius Pollion3.
Si l’on rapproche ces jugements, l’on peut en conclure que Messala se
préoccupait surtout de la forme, et portait à un haut degré le soin et l’amour des
détails. Son éloquence semble manquer de souffle, et remplacer l’inspiration par
(les phrases artistement composées, par l’élégance de la diction et les
raffinements du style. A force de manier et de travailler sa langue., il était
parvenu à faire passer dans une traduction latine, toute la finesse, la grâce, la
délicatesse du discours d’Hypéride pour Phryné, véritable tour de force pour un
Romain, ajoute Quintilien4. La vigueur, cependant, ne lui faisait pas défaut à
l’occasion, témoin le discours dont parle Pline et qu’il qualifie d’indignatio, où
Messala s’emporta contre l’introduction dans les images de sa famille, de celles
des Levinus5. Tibulle, de même, tout en restant dans la généralité du
panégyrique, nous montre Messala, soit à la tribune, soit au barreau, alliant la
fermeté à la douceur, et sachant dompter les frémissements de la foule
passionnée, aussi bien qu’adoucir la colère et les mauvaises dispositions du
juge6.
Messala avait l’habitude de commencer ses exordes par se plaindre de sa santé,
et par se déclarer incapable de lutter contre le talent de ses adversaires.
Quintilien n’est pas loin d’approuver cette précaution oratoire. Aper n’est pas du
même avis dans le Dialogue des orateurs. Il s’emporte contre ce qu’il appelle
l’inexpérience des temps anciens. Qui pourrait aujourd’hui, s’écrie-t-il, supporter
un orateur excusant dans son début la faiblesse de sa santé ! Or tels sont
presque tous les exordes de Messala Corvinus7. Cependant Aper n’est pas trop
défavorable à Messala. Je ne veux pas, dit-il, attaquer Corvinus. Il n’a pas
dépendu de lui qu’il ne déployât la richesse et l’éclat de l’éloquence moderne.
C’est à nous de voir jusqu’à quel point la chaleur de son âme ou la puissance de
son esprit ont secondé son jugement8. Aper a tort de le réclamer comme un des
fondateurs de la nouvelle éloquence. C’est à Cassius Severus qu’il faut laisser cet
honneur. Quoi qu’il dise, Messala est encore un disciple de Cicéron. Peut-être
Aper pensait-il à la prédilection que Tibère avait montrée dans sa jeunesse pour
l’éloquence de Corvinus. Seulement l’obscurité du style de l’empereur rappelait
peu l’élégance et la clarté de Messala9.
De même qu’Asinius Pollion, Messala fréquenta les écoles des rhéteurs, assista à
leurs déclamations, et leur ouvrit même sa maison. Sénèque le Père rapporte de
lui quelques observations et quelques jugements qui font honneur à son bon

1 Sénèque le Père, Controverses, II, 12.


2 Dialogue des orateurs, 20.
3 Quintilien, X, 1, 113.
4 Quintilien, X, 2, 5.
5 Pline, Hist. nat., XXXV, 2.
6 Tibulle, IV, Élégie I, 38.
7 Quintilien, IV, 1 ; Dialogue des orateurs, 20.
8 Quintilien, IV, 1 ; Dialogue des orateurs, 21.
9 Suétone, Tibère, 10.
sens et à son goût. Nous avons cité un peu plus haut le mot piquant qu’il avait
appliqué à Latro. A propos d’un passage de Virgile, il se trouvait en désaccord
avec Mécène. Voici le passage : « Tout le temps que dura la résistance de Troie,
c’est le bras d’Hector, c’est celui d’Énée qui arrêtèrent la victoire des Grecs et la
firent reculer jusqu’à la dixième année.»
Quidquid apud duræ cessalum est mania Trojæ,
Hectoris Æneæque manu victoria Graium
Hæsit — et in decimum vestigia rettulit annuna.
Messala prétendait que Virgile aurait mieux fait de s’arrêter après le mot hæsit,
et blâmait comme faisant longueur le dernier hémistiche. Mécène, au contraire,
approuvait Virgile et admirait autant la fin du vers que le reste du passage1. Le
jugement de Messala est un peu sévère, mais il ne manque pas de justesse.
Cet exemple et d’autres cités dans le chapitre sur Mécène, montrent qu’à peine
mort, Virgile fut traité en ancien par ses contemporains, et que ses œuvres
furent étudiées avec le soin le plus minutieux. Quelquefois même, ce scrupule
religieux prenait des formes plaisantes. On peut en juger d’après cette anecdote
racontée par Sénèque, qui a peu de rapport avec Messala, mais où il dit son mot
: Le rhéteur Fuscus insérait dans ses déclamations des imitations de Virgile pour
plaire à Mécène. Il plaça une fois, avec assez d’à-propos, l’expression plena deo.
Gallio l’avait recueillie, et s’était promis de ne pas la laisser perdre. Il sortait un
jour, d’une déclamation de Nicétès qui, par sa verve, avait beaucoup plu aux
rhéteurs grecs, et il alla voir Messala. Que penses-tu de Nicétès ? lui demanda
Messala. — Plena deo, répondit Gallio. Aussi, toutes les fois qu’il venait entendre
un de ces déclamateurs que les habitués des écoles appelaient caldos, Messala
ne manquait pas de le questionner ainsi : Numquid plena deo ? L’expression était
devenue si familière à Gallio qu’il s’en servait sans y penser. Un jour, Auguste lui
parlant d’Haterius, Gallio répondit par habitude : Ille erit plena deo. Auguste ne
comprit pas ; et il fallut que Gallio lui racontât comment, ayant fait un jour cette
réponse à Messala, il la faisait maintenant en toute occasion. Gallio raconta
l’anecdote à son ami Ovide qui trouva l’expression bonne à prendre et plaça
l’hémistiche dans sa Médée : feror huc illuc ut plena deo2.
Dans sa Satire X, contre Lucilius, Horace, entre autres griefs, reproche à son
devancier d’avoir mêlé des mots de grec aux mots latins. Il blâme eu même
temps ceux ses contemporains qui donnent dans le même travers. Ce mélange
dés deux langues était devenu fort à la mode. On parlait couramment le grec, on
le citait dans la conversation, dans sa correspondance ; de là, il n’y avait pas loin
à l’introduire dans les écrits plus sérieux. Horace oppose à ces néo-grecs
l’exemple de Messala et de son frère Pedius qui surent plaider en latin, au lieu
d’intercaler dans leur style des mots étrangers, à la façon du Canusien aux deux
langues3. Le vieux scholiaste d’Horace, publié au XVIe siècle par Cruquius,
rapporte, en commentant ces vers, que Messala et son frère Pedius avaient tant
d’aversion pour le mélange du grec et du latin que, pour ne pas prononcer le mot
schœnobates, Messala se servit du mot funambulus emprunté au prologue de
l’Hecyre de Térence. A l’autorité de Messala, de Pollion et d’Horace ; les partisans
du style bigarré opposaient l’exemple de Cicéron. Cependant Cicéron ne parle
guère grec que dans ses lettres à Atticus, et pour déjouer l’infidélité des

1 Sénèque, Suasoriæ, 2, 19 ; Virgile, XI, 288.


2 Sénèque, Suasoriæ, 3, 6 ; Lucain a dit aussi, IX, 564 : Ille deo plenus.
3 Horace, I, Satires, X, 25.
messagers. Les mots grecs qu’il emploie sont la plupart du temps des citations
plaisantes, ou des parodies de passages bien connus d’Atticus et de lui. Nulle
part, on ne trouve cet amalgame de grec et de latin qu’on rencontre dans les
lettres d’Auguste.
Protecteur de Tibulle, Messala fut aussi un ami d’Horace. Il recevait le poète et
venait parfois souper chez lui. Dans une de ses plus jolies odes, Horace s’adresse
à son amphore, et l’invite à verser à Corvinus un vin amolli par les années. Ne
crains pas, ajoute le poète, tout imbu qu’il est des entretiens de Socrate, qu’il te
repousse d’un air farouche. Le vin, dit-on, échauffa la vertu même du vieux
Caton1. Ce passage, en nous révélant les rapports des deux amis, semble
indiquer en outre que Messala n’était pas étranger à la philosophie. Un vers de
l’Art poétique vante encore son éloquence, et le donne comme un des premiers
orateurs de Rome2. Ces éloges sont la monnaie dont le poète payait l’amitié du
grand personnage. Ovide aussi se rappelle, dans ses Pontiques, l’amitié de
Messala, et écrit au fils de celui-ci : «Ton père n’a pas renié notre amitié : il
encourageait mes études, les provoquait, enflammait mon ardeur3. »
Une lettre de Pline le Jeune, déjà citée à propos d’Asinius Pollion, donne une des
raisons pour lesquelles Messala aimait et recherchait les poètes. C’est qu’il faisait
aussi des vers, et même des vers assez libres, puisque Pline le Jeune le range au
nombre des graves personnages qui n’ont pas dédaigné ce délassement, et dont
il donne une liste fort curieuse4. Messala devait en avoir fait d’autres, si l’on s’en
rapporte à l’auteur de l’Élégie à Valerius Messala, placée parmi les petits poèmes
de Virgile. Le poète célèbre les talents militaires de Messala, son mariage avec
Sulpicia, soit éloquence, et aussi les poésies grecques qu’il a composées. Il
emploie cependant, à ce propos, une comparaison singulière. Il dit de ces
poésies qu’elles méritent de l’emporter sur le vieillard de Pylos. Que vient faire ici
le verbeux Nestor ? Le rapprochement n’est pas flatteur pour Messala. Aussi l’on
sourit de voir l’auteur anonyme prétendre, avec exagération, qu’il bornera ses
efforts à égaler la muse de son héros. Cette pièce ne révèle aucun fait nouveau.
Elle prouve seulement, ainsi que la dédicace du Ciris à Messala, que le grand
orateur aimait, recherchait et favorisait les poètes.
Le dictateur César, en se rendant d’Italie en Gaule par les Alpes, s’était amusé à
composer un traité sur l’Analogie dont il n’est presque rien resté. A son exemple,
Messala avait travaillé sur l’alphabet, ou du moins sur la lettre S. Quintilien le dit
expressément : Caton le Censeur, dit-il, n’écrivait jamais dicam, faciam, mais
dicem et faciem ; et il terminait ainsi tous les futurs de la même conjugaison. On
peut s’en convaincre par les anciens livres qui nous restent de lui, et par le
témoignage de Messala dans son Traité sur la lettre S5. Il ne nous en est rien
parvenu, non plus que de l’ouvrage composé dans sa vieillesse Sur les familles.
Pline se contente de raconter à quel propos il le composa. Traversant l’atrium de
Scipion Pomponianus, il vit que, grâce à une adoption testamentaire, les
Salutions (tel était le surnom) s’étaient, à la honte des Africains, accolés au nom des
Scipions6. Messala était très fier de l’illustration de sa race, à en juger par l’objet
de cet ouvrage, et par son invective contre les Levinus que nous avons rappelée
plus haut.

1 Horace, Odes, III, 21.


2 Horace, Art poétique, 371.
3 Ovide, Pontiques, I, 7, 27.
4 Pline le Jeune, Lettres, V, 3.
5 Quintilien, I, 7.
6 Pline, Hist. nat., XXXV, 2.
Mais l’œuvre de prose la plus considérable de Messala est l’histoire ou plutôt les
Mémoires qu’il composa. Ils roulaient sur les événements de la guerre civile. Ils
sont cités par Suétone. Ce dernier rapporte, d’après eux, qu’Auguste n’admit
jamais d’affranchis à sa table, sauf Mena, et encore après lui avoir conféré
l’ingénuité, pour lui avoir livré la flotte de Sextus Pompée1. Mentionnés par
Tacite2, ces Mémoires ont surtout servi à Plutarque dans le récit de la bataille de
Philippes. Le biographe grec avait eu recours à divers documents contemporains
pour raconter la dernière lutte qui anéantit la liberté de Rome. Les Mémoires
d’Auguste rapportaient ce qui s’était passé dans son camp et dans celui
d’Antoine. Ceux du philosophe Publius Volumnius, ami de Brutus, concernaient
plutôt les derniers moments de Brutus. Ceux de Messala, qui commandait une
légion dans l’armée de Cassius, roulaient sur les évènements militaires qui
avaient précédé et suivi la mort de Cassius. Certains détails, rapportés par
Plutarque, semblent traduits textuellement des Mémoires de Messala. Cassius,
dit-il, à ce que raconte Messala, soupa dans sa tente avec quelques amis, et,
contre son naturel, il fut, pendant tout le repas, pensif et taciturne. Après le
souper, il prit la main de Messala, et la lui serrant, affectueusement, selon son
habitude : Messala, lui dit-il en grec, je te prends à témoin que, comme le grand
Pompée, je suis forcé, malgré moi, de livrer le sort de ma patrie au hasard d’une
seule bataille. Ayons pourtant bon courage et confiance dans la fortune. Il serait
injuste de nous en défier, quand même nous prendrions un mauvais parti. En
achevant ces mots, Cassius embrassa Messala et lui dit adieu. Messala le pria à
souper pour le lendemain, jour de sa naissance3.
Plutarque emprunte encore aux Mémoires de Messala le récit de la première
bataille. Messala, dit-il, donne comme preuve de la victoire de Brutus, que son
parti prit trois aigles et plusieurs enseignes aux ennemis, tandis que ceux-ci n’en
prirent pas une4. Messala évaluait à 8.000 hommes, y compris les valets
d’armée, les pertes de Brutus, et portait au double celles d’Octave et d’Antoine5.
Il racontait aussi les derniers moments de Brutus, mais Plutarque semble plutôt
avoir suivi sur ce point les mémoires de Volumnius qui n’avait pas quitté d’un
instant l’infortuné général. Cependant Volumnius prétendait que Brutus avait
appuyé son épée contre terre et s’était ensuite précipité dessus. Selon Messala,
Straton, le maître d’éloquence de Brutus, cédant à ses instances, avait tenu
l’épée contre laquelle Brutus s’était jeté. Messala était probablement dans le vrai.
En tout cas, Straton ne le démentit pas, le jour où Messala, le présenta à
Auguste en lui disant, les larmes aux yeux : Voilà, César, celui qui a rendu à mon
cher Brutus le dernier service6.
Messala, qui se piquait d’impartialité, n’avait pas hésité à blâmer les fautes
commises par Brutus. Après la mort de Cassius, Brutus voulant exciter ses
soldats à reprendre la lutte, leur donna à chacun une gratification de deux mille
drachmes, et eut la faiblesse de leur promettre le pillage de Thessalonique et de
Lacédémone. Plutarque, en rapportant ce fait, condamne la conduite de Brutus
avec une vivacité qui doit être un souvenir des Mémoires de Messala.
Les deux dernières années de la vie de Messala furent malheureuses. Il perdit la
connaissance et la mémoire, et mourut volontairement de faim à l’âge de

1 Suétone, Auguste, 74. Voir le chapitre sur Auguste.


2 Tacite, Annales, IV, 34.
3 Plutarque, Brutus, 40.
4 Plutarque, Brutus, 42.
5 Plutarque, Brutus, 45.
6 Plutarque, Vie de Brutus, 53.
soixante-douze ans, laissant la réputation d’un honnête homme, et d’un des plus
brillants orateurs de l’école antique1.

Après Messala, l’on peut citer encore les noms d’autres orateurs et d’autres
écrivains ayant appartenu à. peu près à la même époque. Mais leurs œuvres sont
peu connues, et l’on recueille à peine quelques renseignements sur leurs
personnes. Tel est L. MANLIUS TORQUATUS à qui Horace adresse l’ode VII du livre
IV, et qu’il invite à souper dans l’épître V du Ier livre. Ce Manlius était le petit-fils
du Torquatus, sous le consulat duquel Horace est né, comme il le rappelle lui-
même, l’an 66 avant notre ère. Son père était déjà un orateur célèbre. Cicéron,
dans le Brutus, vante l’élégance de son style, la sagesse de son goût, la force de
sa parole et qualifie sa mémoire de divine2. On ignore si le fils hérita de toutes
les qualités de son père. Mais les termes dans lesquels Horace l’invite à souper et
excuse la modestie de son repas, la déférence qu’il lui témoigne, montrent qu’il
jouissait à home d’une grande autorité. Horace parle même des nombreux clients
qui cherchent à forcer la porte de Torquatus ; il l’engage à leur échapper par une
issue dérobée pour se rendre à son invitation. A ce moment, Torquatus, suivant
le récit d’Horace, se préparait à défendre la cause de Moschus. Ce dernier,
d’après le Commentaire d’Horace publié par Cruquius, était un rhéteur de
Pergame fort connu, que l’on accusait d’empoisonnement. Il prit pour défenseurs
Asinius Pollion et L. Manlius Torquatus. Le discours de Manlius existait encore au
temps du commentateur anonyme.

L’on ne connaît pas beaucoup plus QUINTUS DELLIUS qui, comme tous les
Romains de cette époque, avait cultivé l’éloquence et pratiqué le barreau dans sa
jeunesse. Il en fut détourné de bonne heure par les guerres civiles, auxquelles il
prit une part des plus actives. Dans un temps. où l’on ne se piquait guère de
fidélité à la cause vaincue, il surpassa tous les autres en inconstance, et s’attira
de l’orateur Messala le surnom mérité de voltigeur des guerres civiles :
desultorem bellorum civilium. On le voit s’attacher successivement à tous les
partis. Ami de Dolabella, lieutenant de César, il l’abandonne pour passer dans le
camp de Cassius où il connaît Horace. Après la bataille de Philippes, il se donne à
Antoine et, quelque temps avant la bataille d’Actium, il le quitte pour revenir à
Octave. L’époque la plus connue de sa carrière accidentée est celle où il s’était
fait le compagnon d’Antoine. Il l’accompagna à Athènes, au moment où Antoine
parcourait la Grèce, costumé en Bacchus, et faisait placer le nom du dieu
Liberum patrem sur toutes ses statues. Les Athéniens, pour se concilier ses
bonnes grâces, sortirent de la ville avec leurs femmes et leurs enfants, et, en
gens qui entendent la plaisanterie, ils le saluèrent du nom de Dionysos. Ils
poussèrent plus loin la flatterie ; ils lui offrirent en mariage la déesse Athénée, et
le prièrent de l’épouser. En cela, le nez attique, comme dit Sénèque le Père, leur
fit défaut. Antoine consentit au mariage ; mais avec un à-propos cruel dont on
fait honneur à Dellius, il leur réclama une dot de mille talents. En vain l’un des
Athéniens s’écria : Mais, Seigneur, Jupiter a épousé ta mère Sémélé sans exiger
de dot ! Antoine rit du bon mot, mais persista dans ses exigences, et il fallut
s’exécuter. Les Athéniens demandèrent du temps pour réunir la somme. Ils ne

1 On place l’an 2 ou l’an 12 de notre ère, la date de la mort de Messala suivant la date que l’on adopte pour sa
naissance.
2 Cicéron, Brutus, 68, 76.
purent en obtenir d’Antoine : Sache cependant, lui dit Dellius en intervenant,
qu’ils ne doivent te payer la dot qu’en trois échéances, au bout d’un an, de deux
et de trois années, illostibi annua, bina, trima die debere. Il lui appliquait
plaisamment les expressions consacrées par la loi romaine, lorsque après un
divorce, la dot était restituée à la femme ou payée à son second mari1.
Dellius accompagna encore Antoine en Asie, et fit avec lui la désastreuse
campagne des Parthes. Il en raconta les douloureuses péripéties dans un
ouvrage cité par Dion Cassius et dont Plutarque s’est inspiré. On attribuait
encore à Dellius des lettres badines, lascivæ, adressées à Cléopâtre. C’était sur
son conseil que celle-ci était venue trouver Antoine en Cilicie parée de tout ce qui
peut relever les charmes d’une femme, et avait fait la conquête d’Antoine.
Confident de leurs amours, peut-être même amant de Cléopâtre, il quitta
brusquement le parti d’Antoine. Octave accueillit favorablement le transfuge
malgré ses fréquentes palinodies, et le compta bientôt au nombre de ses
intimes2. Dellius, en effet, était un homme de plaisir à qui son esprit donnait
accès partout, et que la part qu’il avait prise à la vie inimitable faisait rechercher
de tous, et surtout d’Auguste. Il avait passé au milieu des guerres civiles, ne
cherchant que le bien-être, indifférent à toutes les causes, et ne désirant qu’une
chose, se trouver du côté du vainqueur. Aussi, quand Horace lui adresse une
ode, il l’engage... à boire : Il lui rappelle la brièveté de la vie, la nécessité pour
riches et pauvres de mourir, et l’exhorte à porter sous les frais ombrages, sur les
bords d’un ruisseau au cours sinueux, du vin, des parfums, et les fleurs
éphémères de la rose, tandis que les circonstances, son âge et les fils des Trois
Sœurs le lui permettent encore3.
Au début de ses Annales, Tacite, après avoir montré, non sans amertume, la
révolution qui s’était accomplie dans l’esprit des Romains durant le long règne
d’Auguste, ajoute, en parlant des dernières années de ce prince : Combien
restait-il de Romains qui eussent vu la République ? On peut appliquer à
l’éloquence ce que l’illustre historien dit de la politique, et se demander comme
lui : Après Asinius Pollion et Valerius Messala Corvinus, combien restait-il
d’orateurs qui eussent connu Cicéron ?
Toutefois, ce qui est mort avec Pollion et Messala, c’est la tradition cicéronienne,
c’est l’art, tel que l’avait aimé, pratiqué Cicéron, tel qu’il l’avait enseigné par ses
ouvrages de rhétorique et par son exemple. Ce n’est pas l’éloquence. Celle-ci
n’est pas attachée à une forme particulière, ni à un temps déterminé. Elle n’est
pas tout entière dans les traditions : elle peut leur survivre. Si elle eût trouvé un
aliment suffisant dans la constitution de l’empire, on l’eut vue renaître. Elle
essaya, du moins, de prolonger son existence, en se transformant, en s’adaptant
par des modifications, devenues nécessaires, aux nouvelles conditions qui lui
étaient faites.
Deux hommes, surtout, dignes, ce semble, d’un meilleur sort, ont soutenu des
combats, et ont multiplié leurs efforts pour amener et consolider ces
changements, T. Labienus et Cassius Severus. Le premier marque la transition
entre l’ancienne école d’éloquence et la nouvelle. Il leur sert de lien et
d’intermédiaire. C’est Cassius Severus que les futures générations d’orateurs,
reconnaîtront à la fois, comme leur chef, et l’auteur incontesté de la révolution.

1 Sénèque le Père, Suasoriæ, 1.


2 Sénèque, De la Clémence, I, 10 ; Plutarque, Vie d’Antoine, 25.
3 Horace, Odes, II, 3.
Labienus a l’honneur de l’avoir commencée, et de rattacher l’éloquence
proprement dite, de l’empire à celle qui avait connu la République et entendu
Cicéron.
TITUS LABIENUS était parent de Titus Attius Labienus qui avait accusé Rabirius, le
client de Cicéron, puis était devenu lieutenant de César, avait abandonné le
.dictateur pour embrasser la cause de Pompée, et avait péri en combattant
courageusement à la bataillé de Munda. Titus Labienus, pour arriver à la
renommée, eut à vaincre de plus grands obstacles que les orateurs, ses
devanciers. En effet, sous l’empire, il n’y a plus de causes importantes à plaider.
Il fallait donc au jeune orateur plus de temps, plus d’efforts et plus de talent pour
attirer sur son nom l’attention publique.
Labienus eut encore contre lui sa pauvreté. La défection du premier Labienus
avait excité chez les césariens d’ardents ressentiments, aussi les Triumvirs
avaient proscrit et dépouillé sa famille. Sénèque le Père, qui nous a laissé de
Labienus le portrait le plus complet, tout en rendant justice à son talent, flétrit
son caractère et ses mœurs. On ne savait, dit-il, s’il était plus pauvre, ou plus
mal famé, ou plus détesté1. » Plus pauvre ! on a vu d’où venait sa pauvreté..
Plus détesté ! oui, de ceux qu’il harcelait. Plus mal famé ! Le reproche est peut-
être mérité ; le même Sénèque ajoute, en effet : Sous le masque d’une austérité
de censeur, il cachait une âme bien différente.... il avait des vices. Sénèque a
peut-être raison ; mais le succès donne toutes les renommées, même celle des
mœurs. Auguste victorieux est resté pour la postérité l’auteur des lois Julia. Son
image a comme légende le magnifique début de l’épître d’Horace au livre II, et si
Suétone ne trahissait pas les secrets intimes du dieu, nous ne saurions pas qu’il
avait les mœurs de Louis XV.
Sénèque excepté, on n’a sur Labienus que les témoignages de ses ennemis.
Vaincu dans la lutte qu’il soutenait contre le despotisme naissant, il a subi le sort
des vaincus, le Vae victis ! Il a vu son portrait défiguré, et son caractère
calomnié par la haine des vainqueurs. L’histoire adopte trop souvent les
jugements tout faits qu’on lui transmet ; ses éloges sont pour ceux qui
réussissent, et son blâme est pour les malheureux. Il est vraisemblable,
cependant, que les mœurs de Labienus prêtaient aux accusations de ses
adversaires, et nous n’avons nul dessein de le réhabiliter. Mais il est permis de
supposer que ses vices et ses désordres ne surpassaient pas ceux de ses
contemporains, et que s’il avait joui de la faveur du prince, et par suite de la
faveur publique, on n’aurait pas songé à les lui reprocher avec autant
d’amertume.
Malgré tant d’obstacles accumulés devant lui, Labienus arriva à se faire jour, et
emporta de haute lutte le titre de grand orateur que Sénèque ne craint pas de lui
accorder. Vous voulez, dit-il, connaître Labienus ? Il déclamait avec talent, mais
jamais en public La coutume n’en était pas encore établie, et d’ailleurs il y voyait
une prétention frivole, et quelque chose de honteux. Pour lui, sous le masque
d’une austérité de censeur, il cachait une âme bien différente. Grand orateur, il
s’était frayé le chemin à travers mille obstacles, et, sa réputation d’homme de
talent, il l’avait conquise plutôt qu’obtenue. On ne savait s’il était plus pauvre, ou
plus mal famé, ou plus détesté. Il n’est pas médiocre, le talent qui plaît même à
des ennemis. C’est ordinairement la faveur publique qui met les talents en
lumière, c’est elle qui les développe : quelle énergie doit avoir celui qui perce

1 Sénèque le Père, Controverses, V, préface.


malgré les obstacles ! Tout en accablant l’homme de mépris, on rendait
hommage à son talent. Il avait le ton de l’ancienne éloquence, et la vigueur de la
nouvelle. Son élégance rappelait le siècle précédent et annonçait le nôtre : en
sorte que les deux époques pouvaient le revendiquer au même titre. Il poussait
la liberté jusqu’au point où elle prend un autre nom, et, comme il déchirait à tout
propos les différents ordres (le l’État et les particuliers, on l’appelait Rabienus.
Ame grande malgré ses vices, violente comme son éloquence ; et qui exhalait
encore, après une si longue paix, toutes les ardeurs pompéiennes !1
Le dernier mot de Sénèque, Pompeianos spiritus, explique, à son insu, la cause
des haines et des mépris que Labienus avait amassés contre lui. Il a pris le rôle
d’opposant aux volontés du prince ; et ce rôle est, suivant les circonstances et
les époques, tantôt le plus facile et le plus commode à jouer, tantôt le plus ingrat
et le plus périlleux à soutenir. Labienus a le tort de rappeler les ardeurs
pompéiennes, au moment où tous, grands et petits, se précipitent à l’envi, dans
la servitude, et ne cherchent qu’à rivaliser de bassesse et d’adulation. Pour lui, il
ne veut pas descendre au métier de déclamateur, et ne parler qu’en vue de vains
applaudissements. Il exprime tout haut, avec une éloquence virile et vivante, ce
qu’il pense dans le fond de son cœur ; et le spectacle de l’abaissement universel
ne lui inspire que des sentiments de dégoût et d’indignation. S’il déchire à tout
propos les ordres de l’État, c’est sans doute qu’il demande compte au sénat du
rôle auquel il se réduit, et flétrit ses adulations et ses complaisances ; c’est qu’il
reproche au peuple son avilissement et les comédies d’élection qu’il joue sur le
forum, en faisant semblant de nommer les candidats que l’empereur lui, désigne.
Enfin, si on le traite de Rabienus, c’est que, sortant de ces attaques générales
contre ses contemporains, il a pris à partie l’un d’eux, quelque grand
personnage, qui avait trouvé le moyen de se distinguer par l’excès de sa
servilité.
Nous avons raconté plus haut à propos de l’orateur Asinius Pollion le procès
relatif à l’héritage d’Urbinia, Pollion soutenait la cause des proches parents
d’Urbinia, Labienus, celle de Clusinus Figulus qui se donnait comme le fils
d’Urbinia, et cherchait à établir sa réclamation ; posthume par un récit
romanesque. Nous ne reviendrons pas sur ce débat.
Labienus prononça également pour le Bathylle de Mécène un plaidoyer qui est
perdu. Junius Gallio, ami de Sénèque, était son adversaire dans ce procès. La
réponse de Gallio ne nous est pas non plus parvenue. On peut regretter la perte
du discours de Labienus. Quant à celui de Gallio, dont on comparait l’éloquence
au tintement d’une cloche, en vain Sénèque parle-t-il avec complaisance du feu
que son ami y avait montré, et de ses dents qu’il y avait aiguisées pour mordre2,
il n y a peut-être pas lieu de s’affliger que son discours ne nous ait pas été
conservé. Il nous aurait aidés, tout au plus, à deviner la nature des arguments
produits par Labienus. Celui-ci plaida encore d’autres causes, dont nous n’avons
pas même les noms. Quelques expressions rapportées par Quintilien, relevées
par Pollion dans le style de Labienus ou par Labienus dans le style de Pollion,
font croire, sans le prouver cependant, que ces deux illustres adversaires se sont
trouvés plus d’une fois en présence3.

1 Sénèque le Père, Controverses, V, préface.


2 Sénèque le Père, Controverses, V, préface.
3 Quintilien, IX, 3, 13 ; I, 5, 8.
On a un peu plus de renseignements sur la part que Labienus prit aux exercices
dés déclamateurs. Quelques-uns des sujets traités par lui présentent la même
invraisemblance que les exemples cités plus haut dans la vie de l’orateur Pollion.
Telle est la rareté des fragments de l’éloquence de Labienus qu’on en est réduit à
chercher là aussi quelques vestiges de ses paroles.
Premier sujet. — Un père et un fils ont combattu avec courage. Le père prie son
fils de lui céder le prix de la valeur. Le fils refuse ; de là un procès. Le fils obtient
gain de cause, et, en récompense, demande une statue pour son père. Celui-ci le
renonce pour son fils, abdicat, et l’exclut de la maison paternelle. — Dans cette
déclamation, Labienus, d’après Sénèque, défendait la cause du père et
prononçait ces paroles : On permet aux déserteurs eux-mêmes de ne pas habiter
avec leur adversaire. Le même domicile ne peut renfermer un brave et un
vaincu. Je t’ai dressé, prétend-il, une statue, c’est-à-dire que, pour m’empêcher
d’oublier jamais ma défaite, tu l’as consacrée sur l’airain1. Si la cause est bizarre
et absurde, le trait de Labienus est assez heureux et ne manque pas de finesse.
Deuxième sujet. — Une femme, après la mort de son mari tué dans la guerre
civile, veut rentrer chez son père qui avait suivi le parti contraire, le parti
victorieux. Celui-ci la repousse : Comment, dit-elle, puis-je te donner satisfaction
? Meurs, répond-il. La fille se pend à la porte de son père. Celui-ci est accusé de
démence par son fils. — Dans un passage du discours prononcé par le fils,
Labienus rappelait que la femme, soumise à son devoir, avait eu raison de suivre
le parti de son mari, et ajoutait ces mots : Qu’elle obtienne au moins, par cette
obéissance, de mourir dans la maison paternelle ! M. Caton, la plus illustre
victime de la guerre civile, aurait reçu la vie du bienfait de César, s’il eût voulu la
devoir au bienfait de qui que ce fût. La guerre civile n’est jamais plus facilement
excusable que lorsqu’elle oublie ! On reconnaît à ces paroles, à ce souvenir de
Caton, l’entêté pompéien. Un peu plus loin, Labienus développait les excuses
alléguées par le père et lui faisait dire : Non, je ne me suis pas laissé toucher
aussitôt par ses prières, et, si elle avait vécu, je n’aurais pas cédé à sa requête
même plusieurs fois renouvelée. On me dit : Le vainqueur se laisse aussitôt
fléchir. Oui, certes, mais il est plus facile de pardonner à un vaincu qu’à un
parricide2.
Ces deux sujets sont contraires à toute vraisemblance. Heureusement pour
Labienus, Sénèque a conservé de lui quelques paroles éloquentes sur une
matière d’école qui se rapprochait davantage de la réalité. On sait avec quelle
inhumanité les anciens traitaient leurs esclaves. Les rigueurs recommandées par
Caton à l’égard des serviteurs indociles et récalcitrants étaient pratiquées encore
au siècle d’Auguste ; les écrits de Columelle en font foi. Mais la licence des
guerres : civiles avait permis des violences dont les hommes libres eux-mêmes
étaient victimes. Auguste, à ce que rapporte Suétone3, fut obligé de faire visiter
les ateliers et les cachots où l’on retenait les esclaves, afin de rendre à la liberté
les hommes libres que des brigands enlevaient sur les routes, aux portes mêmes
de Rome, et vendaient aux possesseurs de domaines. On faisait même plus : des
entrepreneurs recueillaient les enfants exposés, les mutilaient et les envoyaient
mendier à leur profit dans les rues de Rome. Cet odieux abus était si commun
qu’il devint le sujet d’une déclamation sur laquelle nous aurons plusieurs fois à
revenir.

1 Sénèque le Père, Controverses, V, XXXI.


2 Sénèque le Père, Controverses, V, XXXII.
3 Auguste, 32.
Labienus prit la parole dans ce débat, et plaida successivement pour et contre
l’entrepreneur qu’on supposait accusé, à cause de ces cruautés, d’attentat contre
la République. Les hommes les plus éloquents, d’après Sénèque, comme pour
faire l’expérience de leurs forces, avaient soutenu l’accusation avec chaleur.
Labienus les surpassa tous par la manière dont il défendit l’accusé. Il est vrai
qu’il parla moins en sa faveur qu’il ne s’éleva contre les vices et les mutilations
pratiquées par les premiers citoyens de la ville. Il cite ensuite ce fragment de son
discours. Voilà donc, dit Labienus au nom du défendeur, voilà donc ce qui occupe
les hommes ! Ils s’enquièrent de ce que fait un mendiant parmi les mendiants !
Les premiers de Rome emploient leurs richesses à contrarier la nature ; ils ont
des troupes de castrats. Pour que leurs mignons soient plus longtemps propres à
leur infâme service, ils les mutilent ! Comme ils sont eux-mêmes honteux de
compter pour hommes, ils font en sorte qu’il y en ait le moindre nombre
possible. Personne ne songe à secourir ces beaux, ces mignons mutilés ! Vous,
vous avez l’idée de rechercher qui va dans les lieux solitaires recueillir des
enfants destinés cependant à une mort certaine, si personne ne les recueille.
Mais vous ne prenez pas garde que, pour cultiver leurs domaines déserts, nos
riches enlèvent des hommes libres, et en peuplent leurs maisons de force. Vous
ne prenez pas garde qu’ils circonviennent les beaux adolescents d’esprit simple,
et privent l’armée de ses meilleures recrues pour en faire des gladiateurs ! Vous
songez tout à coup à prendre ceux-ci en pitié, parce qu’ils n’ont pas tous leurs
membres. Ayez donc pitié de ceux qui les ont !
C’est ainsi, conclut Sénèque, qu’en faisait la guerre aux vices de son époque,
Labienus, par cette figure habile, put alléguer, comme défense d’un misérable,
l’impunité d’actes plus criminels encore1. Sénèque n’a conservé que quelques
mots du discours où Labienus accusait l’entrepreneur de difformités. Je cite à
part, dit-il, le trait de Labienus, parce qu’il fut très remarqué. Il dit :
L’entrepreneur examine le compte de la journée et ce qu’a rapporté chacun de
ses mendiants. — Toi, si peu aujourd’hui ! allons, les étrivières ! fort
heureusement, je n’ai pas fait d’eux tous des manchots ! — Qu’as-tu à pleurer, à
prier ? Tu aurais rapporté davantage, si tu avais demandé sur ce ton ! Labienus
dit encore : Donnez, ô juges, à ces malheureux la seule joie qu’ils puissent
désormais avoir. Que celui-ci voie, que celui-là entende condamner son patron !
Enfin, ajoutons, pour ne rien omettre, cette dernière citation : L’orateur Cassius
Severus disait en s’adressant à l’accusé : Montre-nous les captifs ! l’orateur
Julius Bassus : Montre-nous ceux qui t’apportent leur salaire ! Labienus dit avec
plus de bonheur : Montre-nous tes élèves !
Ces fragments de déclamation, auxquels il faut recourir au défaut de discours
empruntés à la réalité, font comprendre, malgré leur brièveté, le jugement de
Sénèque sur l’éloquence de Labienus. Ses attaques véhémentes contre
l’immoralité des riches de Rome, l’indignation de ses paroles, rappellent jusqu’à
un certain point les invectives de Caton contre ses contemporains. C’est dans ces
accents énergiques que Sénèque retrouve le ton de l’ancienne éloquence. En
revanche, la nouvelle école qui recherchait le trait, l’antithèse, les ornements du
style, en un mot tout ce que les anciens entendent par l’expression lætitiam et
pulchritudinem orationis2, voyait en lui un précurseur. Elle saluait de ses
acclamations les phrases du genre de celles qui viennent d’être citées : Pour
m’empêcher d’oublier jamais ma défaite, tu l’as consacrée sur l’airain ; ou bien :

1 Sénèque le Père, Controverses, V, XXXIII.


2 Tacite, Dialogue des orateurs, 20.
Vous songez à prendre ceux-ci en pitié, parce qu’ils n’ont pas tous leurs
membres ; ayez donc pitié de ceux qui les ont ; ou telles que celle-ci : Qu’as-tu à
pleurer, à prier ? Tu aurais rapporté davantage, si tu avais demandé sur ce ton !
etc. C’est là cette élégance, ou plutôt, cette recherche qui, d’après Sénèque,
rappelait le siècle précédent et annonçant le suivant, en sorte que les deux
époques, pouvaient, au même titre, revendiquer Labienus. En tout cas, ces traits
plus ou moins heureux, ces passages tronqués font vivement regretter la perte
des discours, où l’orateur Pompéien, comme on l’appelait, excitait à la fois
l’admiration et les colères de ses ennemis.
Une autre œuvre de Labienus, et qui avait soulevé contre lui encore plus de
haines, ne serait pas moins intéressante aujourd’hui. C’est l’Histoire qu’il avait
composée, où il racontait les derniers efforts de la liberté expirante, et où il
flétrissait les lâchetés, les trahisons de ceux qui, après avoir juré fidélité à toutes
les causes, les avaient toutes désertées, et qui avaient reçu comme salaire de
leur infamie les biens de leurs amis, de leurs parents proscrits et assassinés. Je
me rappelle, dit Sénèque, qu’un jour, nous lisant son Histoire, Labienus en passa
une grande partie. Ce que je passe, nous dit-il, vous le lirez après ma mort. On
peut deviner, ajoute le rhéteur, quelle en était la libre hardiesse, puisqu’elle fit
reculer Labienus lui-même1. On ignore si ce désir s’est accompli, si cette partie
de son œuvre fut- lue après sa mort. Ce qui est certain, c’est que son Histoire fut
brûlée, de son vivant, sur la place publique, par ordre du sénat. Ce fut pour
Labienus, dit Sénèque, qu’on inventa un nouveau châtiment. Ses ennemis firent
tant que tous ses livres furent condamnés au feu. Chose inouïe, sans exemple,
on s’en prit aux ouvrages d’un homme ! Jusque-là on n’avait frappé que les
personnes : l’exemple est donné. On saura qu’on peut aller plus loin dans la
vengeance, et qu’après avoir tué un adversaire, on peut tuer même sa mémoire.
Les successeurs d’Auguste s’en souviendront.
L’orateur Cassius Severus, ami intime de Labienus, eut, dans cette circonstance,
un mot très heureux. Quand on vint lui annoncer que les œuvres de Labienus
étaient condamnées au feu : Qu’on me brûle donc tout vif ! s’écria-t-il, je les sais
par cœur !2 Cassius Severus en fit peut-être reproduire des exemplaires.
Toujours est-il que l’empereur Caligula, pris d’un beau zèle pour Labienus,
ordonna de rechercher ses écrits avec ceux de Cremutius Cordus et de Cassius
Severus, détruits également par ordre du sénat, et de les recopier. Il fut alors
permis à tout le monde de les avoir et de les lire3. Était-ce un caprice, une
fantaisie de cet empereur qui en eut tant d’autres moins avouables ? Ne faut-il
pas voir plutôt dans un tel ordre un reste de ce goût littéraire qui était un
héritage de famille ? Germanicus, son père, était poète
Claude, son oncle, était orateur et historien, et Caligula se piquait lui-même de
grandes dispositions pour l’éloquence. Enfin, dans sa jeunesse, il était si éloigné
de l’empire, qu’il avait pu lire et goûter les œuvres de Labienus : on ne l’avait
pas élevé en futur maître du monde.
Labienus n’assista pas à la résurrection de sa gloire et de ses ouvrages. Il avait
placé dans son Histoire les pensées, les ressentiments, les colères si longtemps
refoulées de toute son existence. Il avait vécu avec cette œuvre, elle était lui-
même ; la détruire, c’était lui porter un coup mortel. Il ne voulut pas lui survivre.

1 Sénèque le Père, Controverses, V, préface.


2 Sénèque le Père, Controverses, V, préface.
3 Suétone, Caligula, 16.
Il ne put, dit Sénèque, supporter cet affront. Ne voulant pas survivre à ses écrits,
il se fit porter et sceller dans le tombeau de ses ancêtres. Il craignait
apparemment, ajoute-t-il en rhéteur, que le feu qui avait dévoré sa gloire ne fût
refusé à son corps. Il se donna ainsi à lui-même et la mort et la sépulture.
Labienus est donc une victime à ajouter aux proscriptions. Auguste, il est vrai, ne
tuait plus comme Octave, il faisait mourir. Il y a de la grandeur dans la résolution
de Labienus, et l’âme qui l’a conçue et accomplie n’était pas une âme ordinaire.
CHAPITRE VII — LA NOUVELLE ÉLOQUENCE. - CASSIUS SEVERUS

Labienus marque la transition de l’ancienne éloquence n la nouvelle, mais


l’orateur qui attache plus particulièrement son nom à ce grand changement, le
chef de la nouvelle école, est, comme nous l’avons dit, CASSIUS SEVERUS.
D’ordinaire, les modifications que subissent les mœurs, les usages ou la
littérature, suivent une marche insensible et échappent aux yeux des
contemporains. Placés trop près, ils constatent parfois les phases successives de
l’évolution, ils n’en voient pas l’ensemble. Quand elle est terminée, ils sont
obligés de reconnaître l’étendue de l’espace parcouru. Une tendance naturelle les
porte alors à personnifier dans un homme la révolution dont ils n’ont ni aperçu ni
soupçonné les lointains symptômes. On l’en déclare l’auteur parce que c’est en
lui qu’on la remarque pour la première fois. C’est ce qui est arrivé pour Cassius
Severus. Les anciens lui attribuaient l’introduction à Rome de l’éloquence
nouvelle. Riais la révolution accomplie dans le goût et dans l’usage remontait
plus haut que lui. C’est sous cette réserve que l’on peut le regarder comme le
chef de la nouvelle école.
On possède sur Cassius Severus un certain nombre de traditions qui aident à
constater la nature et la portée de ces changements. Dans les caractères de son
talent, dans les souvenirs. de ses discours et les succès de sa parole, on parvient
à découvrir les traits distinctifs de cette éloquence qui croit être en progrès sur
celle de Cicéron : Cette recherche est surtout facilitée par un ouvrage où la
question est traitée complètement, et, pour ainsi dire, ex professo, le Dialogue
des orateurs. APER, le champion des modernes, établit un parallèle prolongé
entre les deux âges de l’éloquence romaine. En faisant la part de l’exagération
qu’il apporte dans les critiques dirigées contre l’éloquence antique et dans les
éloges qu’il adresse à la nouvelle, on arrive à se rendre compte du véritable sens
de ces deux expressions. C’est un témoin qui a vu et qui sait. Le public
d’autrefois, dit-il, inculte et rude, supportait facilement, jusqu’au bout, de
lourdes et interminables harangues ; c’était même un mérite de prolonger un
discours jusqu’à la fin de la journée. Aussi les longues préparations de l’exorde,
ces narrations qui remontaient si haut, ce luxe de divisions multipliées, cet
enchaînement d’argumentations, enfin tous les préceptes que recommandent les
arides traités d’Hermagoras et d’Apollodore, étaient alors en honneur. Pour peu
qu’on eût une idée de la philosophie, et qu’on introduisît quelque lieu commun
dans son discours, on était porté aux nues.... Cicéron lui-même ne trouve pas
grâce devant Aper ; il le compare à un édifice d’une architecture grossière, dont
les murs sont solides et durables, mais qui manquent de brillant et de poli.... Je
veux, dit-il en appliquant ses critiques à Cicéron, je veux qu’on fasse disparaître
tous les mots entachés de la rouille du temps, ces phrases d’une construction
négligée et traînante, comme celles des Annales ; les plaisanteries basses et
insipides, les périodes sans variété, qui se terminent toutes d’une seule et même
manière1.
Ainsi, ce qui frappait Aper et ses contemporains dans l’ancienne éloquence,
c’était la grandeur de ses proportions, la masse des monuments qu’elle élevait,
la préoccupation de la solidité, et l’oubli de tout ornement, sauf quelque lieu
commun de philosophie, admiré surtout à cause de sa nouveauté et de
l’ignorance du public. Le style lui-même était accusé par eux de vieillerie, de

1 Dialogue des orateurs, 19, 22.


langueur et de monotonie, et les plaisanteries de Crassus, d’Antoine, de César et
de Cicéron étaient traitées de basses et d’insipides. Il y a une évidente
exagération et un parti pris passionné dans ces critiques. Cependant le tableau
qu’il couvre de si noires couleurs est ressemblant si l’on veut, comme une
caricature ressemble à un portrait. Aper a vu les défauts de l’ancienne école, qui
devaient s’accuser surtout dans les œuvres des orateurs secondaires que nous
n’avons plus. Il les a grossis et dénaturés. Quand il compare l’éloquence de
Cicéron à une œuvre d’architecture, il se sert d’une comparaison plus ingénieuse
que juste. Celle d’un corps vaudrait mieux. Un monument est une chose morte,
qui consiste tout entière dans la forme. Un corps, au moins, renferme une âme.
Dans ce corps soi-disant grossier de l’éloquence ancienne, il y avait une âme qui
s’expliquait par la voix des orateurs, et qui défendait avec courage l’Honneur, les
lois et la liberté du peuple romain. Aper n’a vu que le côté extérieur de
l’éloquence, il a oublié que l’orateur ne doit pas être seulement un artisan de
beau langage, mais l’interprète hardi des généreuses pensées.
Cependant Aper partait d’une idée juste. Il soutenait que le changement des
temps devait amener dans l’éloquence des formes nouvelles et des genres
différents1. Seulement, tout changement n’est pas un progrès. Si Aper a raison,
lorsqu’il énumère les modifications principales accomplies dans l’éloquence latine,
lorsqu’il constate un progrès d’Appius Caecus à Caton ; de Caton aux Gracques ;
des Gracques à Crassus et de Crassus â Cicéron, il ne s’ensuit pas qu’il y ait
progrès de Cicéron aux orateurs contemporains d’Aper. Il en est de l’éloquence
comme de tout le reste. Arrivée à son apogée, avec Cicéron, elle ne put s’y
maintenir longtemps à cause des changements politiques, et après lui, elle entra
aussitôt dans la période de la décadence.
Après avoir rabaissé l’éloquence ancienne, Aper exalte l’éloquence nouvelle.
Certains caractères qu’il y remarque, et qui lui semblent avec raison des progrès,
lui font illusion sur le reste. Il ne distingue plus le bien, ni le mal ; il embrasse
tout clans son admiration complaisante. Il trouve d’abord que l’auditoire est
devenu plus instruit, plus délicat, et que les développements, accueillis jadis avec
applaudissement, paraîtraient aujourd’hui clés lieux communs rebattus, à des
assistants qui ont toits au moins quelque teinture des lettres. Lés juges aussi
sont moins patients et plus pressés qu’autrefois. Ils imposent aux orateurs des
limites de temps, au lieu de les subir. Si l’avocat tarde trop, à leur gré, à en venir
au fait, ils l’y appellent, et l’y ramènent dès qu’il s’en écarte2. Aper a tort de voir
dans ces conditions nouvelles un progrès. Ce sont de simples changements
rendus nécessaires, par la nature des causes que les orateurs ont maintenant à
soutenir, par les modifications que la composition des tribunaux, et le nouvel état
politique ont forcément introduites.
S’il en restait là, on pourrait à la rigueur admettre sa manière de voir. Mais il
prétend que la nouvelle éloquence est aussi puissante que l’ancienne. Nos
paroles, dit-il, ne sont pas moins puissantes parce qu’elles n’arrivent aux oreilles
des juges qu’en leur procurant un plaisir. C’est là, en effet, ce qui le frappe, ce
qu’il admire chez ses contemporains. Il faut pour plaire aux juges la marche
rapide des arguments, l’éclat des pensées, l’élégance et la richesse des
ornements. L’auditoire, à son tour, exige les fleurs et la beauté du langage.
Quant aux jeunes gens qui viennent écouter les orateurs pour se former à leur
école, ils veulent entendre et emporter chez eux quelques traits saillants et

1 Dialogue des orateurs, 18.


2 Dialogue des orateurs, 19.
dignes de mémoire, qu’ils pourront envoyer dans leurs provinces, soit qu’une
pensée courte et ingénieuse ait brillé comme un éclair, soit que la poésie ait
embelli quelque morceau de ses riches couleurs. Dans son enthousiasme, il
recommande l’usage de la poésie, non pas, naturellement, celle d’Accius et de
Pacuvius, mais celle de Virgile ou de Lucain : C’est, ajoute-t-il en conclusion,
parce qu’elle complaît au goût de son auditoire, que l’éloquence de notre âge se
montre plus belle et plus ornée1.
Si l’on dégage la pensée d’Aper des développements brillants et spécieux dont il
la recouvre, le progrès de la nouvelle éloquence sur l’ancienne consiste moins
encore dans la rapidité de l’exposition et de l’argumentation, que dans la parure
donnée aux mots et aux idées, dans la richesse de l’ornement et du trait, et dans
le mélange de la poésie et de la prose. Il serait superflu de montrer la fausseté
de cette théorie, et les dangereuses conséquences que son application entraîne.
L’adversaire d’Aper, Maternus, lés indique avec tant de précision et de verve que
l’on ne peut rien ajouter à ses paroles. Après avoir comparé au fard et au
vêtement d’une courtisane les ornements que recherchent ses contemporains, il
continue en ces termes Convient-elle à un orateur et même à un homme cette
parure qu’aiment lai plupart de nos avocats, cette coquetterie d’expressions,
cette frivolité de pensées, ces caprices d’harmonie qui font du discours une
musique d’histrion ? Il est une chose que l’oreille devrait se refuser à entendre,
et dont la plupart se vantent comme d’un succès qui les honore et qui prouve
leur génie : On chante, disent-ils, et on danse leurs plaidoyers ; de là cette
impertinente et honteuse exclamation si ordinaire dans quelques bouches, à
propos de nos orateurs et de nos histrions : Comme il plaide voluptueusement !
Quelle danse éloquente !2 Il est impossible d’énoncer sur l’éloquence nouvelle un
jugement plus sévère et en même temps plus juste.
C’est à Cassius Severus que Tacite et Quintilien fouit remonter l’origine de ces
changements qui aboutirent si rapidement à la décadence. En réalité, il fut le
premier qui les subit, et, il est innocent du mauvais goût auquel la nouvelle école
s’abandonna. Il vit naître la corruption ; mais, loin de céder à son entraînement,
il la combattit sans relâche. Il fut vaincu, comme tous ceux qui, à tort ou à
raison, veulent résister au courant de leur siècle. Quintilien lui-même, tout en le
désignant formellement comme le chef des novateurs le sépare de ses disciples,
et le rattache aux orateurs de la grande époque3.
De son côté, Sénèque le Père porte sur Cassius Severus un jugement très
favorable : « Ses discours, dit-il, fortement travaillés, étaient pleins de pensées
grandes. Jamais personne ne fut aussi sévère, ne rien souffrir d’oiseux dans ses
plaidoyers. Chaque partie subsistait par sa propre force. Pas un détail que
l’auditeur pût laisser échapper sans préjudice : tout avait une intention, un but.
Notre Gallio n’a point exagéré en disant de lui : Dès qu’il parlait, il était maître
souverain ; tout obéissait à ses ordres. Il éveillait à son gré les colères ; et l’on
craignait toujours de l’entendre, finir. N’allez donc pas le juger sur ce qu’il a
publié : encore plaît-il à certains lecteurs. Son éloquence était beaucoup plus
grande à l’audition qu’à la lecture. Mais, dira-t-on, c’est là un inconvénient
commun, clans une certaine proportion, à tous les orateurs. Ils gagnent à être
entendus plutôt qu’à être lus. Oui, mais chez Cassius la différence est beaucoup
plus sensible.

1 Dialogue des orateurs, 20.


2 Dialogue des orateurs, 20.
3 Inst. Orat., XII, 10, 10.
D’abord, aux dons de l’esprit il joignait les qualités du corps. Sa taille était haute
; sa voix était aussi suave que puissante. Ce sont là des mérites qu’on trouve
réunis peu souvent ; il est rare qu’une voix forte soit en même temps
harmonieuse. Son débit aurait fait la réputation d’un comédien, il avait même le
défaut d’y faire songer. Rien en lui n’étonnait plus que de trouver dans son
éloquence toute la dignité qui manquait à sa vie : tant qu’il retenait ses propos
mordants, on aurait cru entendre un censeur. Ensuite son bonheur de parole
dépassait la mesure de son talent. D’un esprit présent et plus fécond qu’orné, ce
qu’il trouvait au moment même plaisait plus que ce qu’il avait préparé. Enfin,
c’est dans la colère qu’il se surpassait lui-même. Aussi avait-on soin de ne jamais
l’interrompre. Il était le seul orateur à qui fussent bonnes les secousses
imprévues : quoi qu’il pût tenir de ses préparations, le hasard le servait toujours
plus généreusement. Jamais pourtant il ne compta sur ce bonheur, au point de
se permettre la moindre négligence.
Il plaidait le même jour plusieurs causes privées, ayant soin toutefois d’en
plaider une dans la matinée, l’autre l’après-midi : pour les causes publiques, il
n’en plaidait jamais qu’une seule en un jour. A vrai dire, je ne sais trop quel
autre accusé que lui-même il a eu à défendre. Son éloquence n’eut d’autres
malheurs à conjurer que les siens. Il ne parla jamais sans notes, je ne dis pas
ces sortes de notes qui sont comme une table des articles : la plus grande part
de son plaidoyer, jusqu’aux plaisanteries possibles, était écrite d’avance. Mais,
s’il tenait à ne paraître qu’avec tous ces secours, il lui en coûtait peu de les
laisser de côté. Qu’on le forçât d’improviser, aussitôt il se surpassait. Toujours il
s’en tirait mieux, surpris que préparé : raison de plus pour admirer les
précautions d’un homme qui se trouvait si bien de l’audace. Il avait donc toutes
les ressources pour bien déclamer ; rien de commun et de bas dans son
élocution choisie ; rien de languissant ni de mou dans son éloquence ardente,
animée ; point de ces amplifications longues et creuses ; toujours plus de sens
que de mots ; assez de préparation pour lui venir en aide, même s’il eut eu un
talent médiocre1.
Sénèque semble se complaire dans cette longue énumération des défauts et des
qualités qu’il trouve en Cassius Severus. On dirait même qu’il admire autant les
uns que les autres. Il ne faut accepter qu’avec réserve un jugement si favorable.
C’est le conseil que donne Quintilien : Lu avec discernement, Cassius Severus
peut servir souvent de modèle. Si, à ses autres qualités oratoires, il eût joint le
coloris et la gravité, il mériterait d’être placé parmi les orateurs de premier ordre.
Il a beaucoup d’esprit, de mordant, et manie parfaitement la plaisanterie. Mais il
a trop donné à son humeur caustique et pas assez à la prudence. En outre, ses
sarcasmes et son amertume même touchent souvent au ridicule2. A son tour,
Maternus, dans le Dialogue des orateurs, tout en reconnaissant les grandes
qualités de Severus, insiste sur les défauts que Sénèque indique avec trop
d’indulgence : Comparé, dit-il, à ses successeurs, Cassius Severus peut être
appelé un orateur, mais dans la plupart de ses œuvres, il a plus de violence que
de force réelle. Le premier, il a méprisé l’ordre logique, dédaigné la retenue et la
convenance des mots. Il ne sait même pas se servir de ses armes. Emporté par
l’ardeur de frapper, il se découvre presque toujours ; ce n’est plus une escrime,
c’est un pugilat. Cependant, je le répète, si on le compare à ceux qui l’ont suivi,

1 Controverses, III, préface.


2 Quintilien, X, 1, 116.
il l’emporte de beaucoup par son érudition variée, sa grâce polie, la force même
dé sa constitution1.
Ces témoignages s’accordent à signaler la causticité et l’amertume dans les
plaisanteries, comme le caractère particulier de l’éloquence de Cassius Severus.
Il avait le goût du trait vif, précis, enfermant moins de mots que de sens. Son
auteur favori était Publius Syrus ; il le défendait contre l’accusation d’avoir
introduit la mode des faux brillants ; il citait quelques-unes de ses pensées
comme les mieux dites par n’importe quel poète, tragique on comique, grec ou
romain, et certains vers, comme les meilleurs qu’on pût faire. Tels étaient ceux-
ci, par exemple : Tam deest avaro quod habet quam quod non habet, autant
manque à l’avare ce qu’il a que ce qu’il n’a pas ; Luxuriæ desunt multa, avaritiæ
omnia, au luxe manquent beaucoup de choses, tout manque à l’avarice ; O vita
misero longa, felici brevis ! Ô vie longue au misérable, courte pour l’heureux !2
Mais si l’éloquence de Cassius Severus garda toujours quelque chose d’âpre et
d’amer, c’est qu’elle se développa clans les mêmes conditions que celle de
Labienus pour lequel il professait une vive amitié. Comme lui, il eut à lutter sans
cesse contre des obstacles de toutes sortes, et il ne rencontra partout que des
visages ennemis. Aussi n’est-il point étonnant que son caractère se fût aigri, et
que sa mauvaise humeur s’exhalât en paroles mordantes. Du reste, il y a là un
trait de mœurs nationales. Les Romains n’ont jamais été bien délicats en fait de
plaisanteries. Ils ont connu de nom l’atticisme, mais sans le pratiquer, et leurs
prétendus bons mots nous paraissent souvent des grossièretés. Devenus plus
policés, sous l’empire, ils devaient supporter d’une oreille moins patiente les
plaisanteries de l’ancien temps, comme celles de Severus, ce qu’Horace appelle
les derniers vestiges de l’antique rusticité.
Si les témoignages et les renseignements sur l’éloquence de Cassius Severus ne
manquent point, ils font presque complètement défaut sur sa biographie. D’après
Tacite, il était d’une basse origine, et d’après Pline l’Ancien ; ses ennemis lui
reprochaient malignement sa ressemblance avec un bouvier nommé Mirmillon3.
On ignore entièrement quels furent sa jeunesse, ses études, le nom de ses
maîtres. S’il fallait en croire Acron, et le scholiaste édité par Cruquius, Cassius
Severus aurait annoncé de bonne heure son génie tracassier, et ce serait contre
lui qu’Horace aurait dirigé sa Sixième Épode : Pourquoi, dit Horace à un ennemi,
pourquoi houspilles-tu des hôtes innocents, chien lâche contre des loups ?
Tourne donc vers moi, si tu l’oses, tourne tes vaines menaces : viens mordre qui
a des dents pour te le rendre !... Crois-tu si quelqu’un m’attaque d’une dent
cruelle, que, comme un enfant désarmé, je répondrai par des pleurs ?
Rien ne prouve que cette pièce soit dirigée contre Cassius Severus. Quelques
manuscrits se bornent à lui donner pour titre cette vague désignation « contre un
ennemi ». Acron appelle cet ennemi Cassius. Il ajoute que c’était un poète
médisant, il ne parle pas d’un orateur. Cruquius, seul, nomme en toutes lettres
Cassius Severus. Mais on se heurte ici à une impossibilité chronologique. L’Épode
d’Horace est placée par les uns, l’an 39, par d’autres l’an 34 avant notre ère.
Comme. Cassius est mort l’an 33 après Jésus-Christ, c’est-à-dire au moins
soixante-sept ans après la composition de l’Épode, il faudrait donc admettre qu’il
a vécu jusqu’à une extrême vieillesse, et qu’il s’est attiré bien jeune les attaques,

1 Dialogue des orateurs, 26.


2 Controverses, III, 18.
3 Annales, IV, 21 ; Pline, Hist. nat., VII, 10.
d’Horace. Il y a ici une confusion de nom et Cassius Severus a été pris pour un
homonyme. C’est ainsi, du reste, que Tertullien lui attribue un fragment qui
appartient à l’historien Cassius Hemina.
Une épître d’Ovide, au livre Ier des Pontiques, est adressée à son ami Severus. Il
ne s’agit pas non plus de l’orateur. En l’année 12 de notre ère, Cassius était exilé
lui-même depuis quatre ans. Ovide n’aurait eu garde d’écrire à un ennemi du
prince. Il n’aurait pas pu parler des occupations de son ami, quittant tour à tour
le Champ de Mars pour son portique sombre, et le forum pour ses champs
albains. En ce moment Cassius Severus supportait les rigueurs d’un
bannissement auquel celui d’Ovide n’avait rien à envier. Les écrivains
contemporains ne nous apportent aucun détail sur la biographie de Cassius,
parce que sa vie n’en fournit pas l’occasion. Il ne remplit point de charges, il
travailla et vécut en orateur, en avocat. Il n’est point resté de souvenirs de sa
personne. Il en reste quelques-uns de son éloquence.
Les bons mots qui l’avaient rendu célèbre ne sont pas tous, cependant, parvenus
jusqu’à nous, et ceux qui ont été conservés répondent peu à notre attente.
Quintilien, à qui nous en devons le plus grand nombre, les trouve mordants et les
oppose à ceux d’A. Galba qui sont plaisants, de Junius Bassius qui sont injurieux,
et de Domitius Afer qui sont inoffensifs. Ils nous semblent fort ordinaires. Un
avocat accablait Cassius d’injures : Que feras-tu, lui dit celui-ci, quand j’aurai
envahi ton domaine ?, c’est-à-dire quand je t’aurai fait voir que tu n’entends rien
à l’art de déchirer les gens. Une autre fois, quelqu’un objectait à Cassius que
Proculeius lui avait interdit sa maison. Il éluda le reproche en répondant : Est-ce
que j’y vais ?1 — Un jour, le puriste Pomponius Marcellus reprenait un solécisme
dans les paroles du client de Cassius, celui-ci s’adressa aux juges en leur
demandant, une remise de l’affaire : Il faut, dit-il, à mon client quelque temps
pour se pourvoir d’un autre grammairien ; car voici un homme déterminé à ne
point alléguer contre nous dé motifs de droit, mais à discuter sur les solécismes2.
Sénèque cite un trait plus mordant. Fabius Maximus, courtisan et favori de
l’empereur Auguste, et qui passait même, aux yeux de certaines gens, pour avoir
donné l’exemple de l’éloquence nouvelle, avait lancé quelques épigrammes
contre Cassius ; où il l’accusait d’avoir à peu près du talent. Cassius répliqua
brutalement : Pour toi, tu es à peu près éloquent, à peu près beau, à peu près
riche, il n’y a une seule chose que tu n’es pas à peu près, c’est... homme à
souffleter3.
Cassius Severus était, d’après Sénèque- le Père, très assidu au forum. Il y
plaidait souvent. Il venait même sans y avoir affaire, parce que la présence des
autres avocats, leur conversation, les mille incidents des audiences fournissaient
à son esprit caustique les sarcasmes qu’il aimait à lancer, et, par suite, lui
valaient les applaudissements des connaisseurs. Là, aucun bon mot n’était perdu
; au bout de quelques heures il avait couru la ville, et s’il était dirigé contre
l’empereur ou l’un de ses courtisans, avant la fin de la journée, il était arrivé à
son adresse. La salle des Pas Perdus, dans tout pays, a hérité de ces traditions.
Cependant Cassius était plus qu’un diseur de bons mots. Au forum, il avait là
prétention de s’ériger en gardien dés traditions et de la modération dans le geste
et dans l’action. Ainsi, voyant un jour son adversaire, selon un usage blâmé par
Quintilien, s’avancer dans la partie des bancs qu’il occupait, comme pour essayer

1 Quintilien, VI, 3, 78.


2 Suétone, Grammairiens illustres, 22.
3 Controverses, II, 12.
de le convaincre de plus près, il feignit plaisamment d’éprouver une grande
frayeur, et demanda aux juges qu’on mît une balustrade entre eux deux1.
Il aimait, non sans raison, qu’on employât le mot propre. Un jour, il avait affaire
à un de ces avocats qui se font scrupule d’appeler par leur nom des objets
usuels. Celui-ci se servit plusieurs fois du terme les herbes d’Ibérie, périphrase
qui lui semblait fort heureuse. Severus feignit d’admirer l’expression ; il prit la
parole pour avertir les juges ; qui, sans lui, auraient été fortement embarrassés
de le deviner, que les herbes d’Ibérie étaient simplement du jonc2. Il était
impitoyable surtout pour les avocats qui, pleins de leurs souvenirs d’école,
continuaient, au forum, à employer les artifices usités dans la déclamation.
Cassius, dit Quintilien, donna sous ce rapport une bonne leçon à un jeune avocat
qui s’écriait : Pourquoi, Severus, me regardes-tu de cet air farouche ? — Moi, dit
Cassius, par Hercule ! je n’en fais rien. Mais puisque c’est sur ton cahier, tiens !
Et il lui lança son coup d’œil le plus terrible3. Cet esprit de saillies qui
déconcertait ses adversaires, l’aidait lui-même à se tirer d’affaire en certains cas.
Un jour, dans un des nombreux procès politiques qu’il eut à subir, les amis
amenés par lui accablèrent d’outrages Lucius Varus, ami de César, qui était
connu comme épicurien. Le préteur en fit des réprimandes à Cassius. Je ne sais,
répondit celui-ci d’un air plein de candeur, qui a pu l’insulter il faut que ce soient
des stoïciens4.
Certains plaidoyers de Cassius Severus, sinon tous, avaient été publiés, et
existaient encore au temps de Quintilien. Tel était son plaidoyer contre Asprenas
que défendait Asinius Pollion. Quintilien engageait les Romains à lire les deux
discours et à les opposer l’un à l’autre5.
L’Asprenas accusé par Cassius était probablement Nonius Asprenas qui
commandait, en qualité de proconsul, le camp de César, pendant que celui-ci
marchait contre Scipion près de Thapsus, et peut-être le père d’Asprenas qui
servait sous Varus, et qui sauva les débris des légions exterminées par
Arminius6. Cassius accusait Asprenas d’avoir empoisonné dans un festin cent
trente personnes7. A moins qu’il ne s’agisse d’un accident tout à fait
extraordinaire, un tel crime paraît invraisemblable. Nonius était l’ami d’Auguste.
Celui-ci, comme nous l’avons vu8, refusa d’intervenir auprès des juges, et se
borna à s’asseoir à côté de l’accusé, sans dire un seul mot en sa faveur. Le début
du discours de Cassius était blâmé par les connaisseurs : Bons dieux ! s’écriait-il,
je vis, et je me réjouis de vivre puisque je vois Asprenas accusé ! En effet, ajoute
Quintilien, les juges peuvent croire qu’il n’y a pour lui ni juste motif, ni nécessité
d’accuser, mais seulement un caprice à satisfaire9.
Les juges en décidèrent ainsi, et la présence d’Auguste aida à lès convaincre.
Asprenas fut absous. Beaucoup d’autres, tous ceux mêmes, disait-on, qu’accusait
Cassius, l’étaient aussi. De là le bon mot ou plutôt le calembour d’Auguste jouant
sur l’expression absolvere qui signifie absoudre et terminer. Il faisait bâtir un
forum et se plaignait des lenteurs de l’architecte : Je voudrais bien, dit-il, que

1 Quintilien, XI, 3, 133.


2 Quintilien, VIII, 2, 1.
3 Quintilien, VI, 1, 3.
4 Quintilien, VI, 3, 78.
5 Quintilien, X, I, 23.
6 Hirtius, Guerres d’Afrique, 80 ; Velleius Paterculus, II, 120.
7 Pline, Hist. nat., XXXV, 46.
8 Voir chapitre II, Auguste orateur.
9 Quintilien, XI, 1, 57.
Cassius accusât aussi mon forum1. En revanche, si Cassius servait à faire
absoudre les amis du prince, son éloquence réussit aussi souvent à le faire
absoudre lui-même. Caton avait été accusé quarante-quatre fois ; Cassius ne le
fut pas beaucoup moins. Malgré les inimitiés puissantes qu’il s’était attirées en
s’attaquant surtout aux amis d’Auguste,malgré les fâcheuses dispositions qu’il
rencontrait chez ses juges, ceux-ci n’osèrent jamais le condamner, et si Cassius
finit par succomber dans cette lutte inégale, c’est qu’on eut recours à d’autres
armes que la justice ou la légalité.
Cet orateur, si occupé au barreau à accuser les autres et à se défendre lui-
même, trouvait encore le temps de paraître dans les écoles de déclamateurs.
Cependant il méprisait leurs exercices ; s’il s’y livrait parfois, c’était pour se
conformer à l’usage, en cédant aux instances répétées de ses amis. Sur ce
nouveau terrain, il était inférieur à lui-même, et il en indiquait les raisons à
Sénèque le Père, qui s’étonnait de la faiblesse de ses déclamations. Il expliquait
d’abord son insuffisance par des considérations générales, dont la justesse laisse
à désirer. « La nature, disait-il, n’accorde à personne de réussir en tout ; Virgile
est mauvais en prose, Cicéron en vers ; l’apologie de Platon pour Socrate est
indigne du défenseur et de l’accusé, etc. ... Parmi les orateurs, l’un est bon dans
l’argumentation, faible dans la narration ; l’autre excelle dans la préparation ;
celui-ci réussit mieux dans les suasoriæ, celui-là dans les controverses. Voici, en
outre, ajoutait-il, une raison qui m’est personnelle : je ne m’occupe pas de
l’auditeur, mais du juge ; j’ai l’habitude de répondre non à moi-même mais à un
adversaire. J’évite plutôt encore ce qui est oiseux que ce qui est contradictoire.
Qu’y a-t-il dans les écoles qui ne soit pas oiseux ? elles-mêmes sont inutiles. Or,
selon moi, quand je parle au forum, j’agis et je fais quelque chose : Si je
déclame, il m’arrive ce que Censorinus disait avec tant de raison des aspirants
aux honneurs dans les municipes, il me semble faire des efforts dans un rêve.
Tout est là. Autre chose est de combattre, autre chose de s’escrimer. L’école est
un gymnase, le barreau est une arène. Ces observations de Cassius sont justes.
Il les continuait longuement, en exposant les difficultés que rencontrent au
barreau les orateurs qui se livrent avec succès aux déclamations. Tacite ne fera
que développer et présenter à sa manière les critiques énoncées par Cassius
Severus.
Il n’avait pas, non plus, assez de railleries pour ces parleurs qui obtiennent des
succès à domicile et sont regardés par leurs auditeurs comme supérieurs à
Cicéron. Il racontait, à ce propos, les persécutions dont il tourmenta l’un d’eux,
le rhéteur Cestius. Le récit est plaisant, et s’il fait honneur au zèle de Cassius
pour la gloire .de’ Cicéron, il montre en même temps qu’il était un fâcheux, et
explique les inimitiés qu’il soulevait contre lui : J’entrai un jour, dit-il, dans une
classe, au moment où Cestius allait lire sa réponse à la Milonienne de Cicéron.
Plein d’admiration pour ses propres œuvres suivant son habitude, il disait : Si
J’étais gladiateur, je serais Fusius ; si j’étais pantomime, je serais Bathylle ; si
j’étais cheval, je serais Melissio. Je ne pus contenir ma colère et je m’écriai : Et si
tu étais un égout, tu serais la Cloaca maxima ! Tous de rire : les écoliers me
regardent, et se demandent quel est cet homme à la cervelle si épaisse. Cestius,
qui allait répliquer à Cicéron, ne trouva rien à me répondre à moi-même : il
déclara qu’il ne continuerait pas si je ne sortais pas de la maison. Pour moi,
j’affirmai que je ne sortirais de l’établissement de bains qu’après m’être lavé2.

1 Macrobe, Saturnales, II, 4.


2 C’est-à-dire, je ne sortirais de l’école qu’après avoir entendu la déclamation.
Plus tard, j’eus l’occasion, sur le forum, de venger Cicéron de Cestius. Un jour, je
le rencontre et je le cite devant le préteur. Après m’être soulagé, en versant sur
lui un torrent de plaisanteries et d’invectives, je demande au préteur de le
poursuivre, d’après la loi inscripti maleficii1. Cestius fut si troublé qu’il réclama
un délai pour consulter les jurisconsultes. Ensuite je le traînai devant l’autre
préteur et l’accusai d’ingratitude ; déjà je demandais pour lui au préteur urbain
un curateur. Sur la prière de mes amis qui étaient accourus à ce spectacle,
j’affirmai que je cesserais de tourmenter Cestius, s’il jurait que Cicéron était plus
éloquent que lui-même. Mais rien, ni plaisanteries, ni paroles sérieuses, ne put
lui arracher cet aveu2.
Cassius Severus termine en répétant que son bon sens l’empêche de prendre au
sérieux de tels exercices. Il omet de dire qu’il devait une bonne partie de son
éloquence aux interruptions de ses adversaires, aux incidents des audiences qui
enflammaient sa verve et provoquaient ses saillies. Il ne rencontrait rien de tel
dans les déclamations d’école, et, par suite, il les trouvait froides et dénuées
d’intérêt. Il assistait cependant aux séances où on le conviait, et s’il n’avait pas
toujours l’occasion de donner des leçons aussi rudes que celle qu’il avait infligée
au malheureux Cestius, il ne ménageait pas les conseils aux déclamateurs. S’il
les voyait emprunter des pensées ou des expressions aux auteurs grecs, et les
introduire dans leurs discours, en dénaturant le sens et cri changeant quelques
mots, il les comparait aux voleurs de coupes qui en modifient la poignée pour
dissimuler leurs larcins. Ils changent un mot, en ajoutent ou en retranchent un,
et croient acquérir ainsi, à bon marché, les pensées d’autrui3. Cassius n’aimait
pas non plus ceux qui mêlaient des mots grecs à leurs discours, ou qui ;
déposant la toge, prenaient le pallium pour déclamer en grec. Un jour, le rhéteur
Sabinus Clodius ayant déclamé successivement en grec et en latin, on demanda
à Cassius Severus, au sortir de la séance, comment Clodius avait parlé : male καί
κακώς, répondit-il spirituellement, en faisant, par ce jeu de mots intraduisible, la
critique des discours de l’orateur4.
S’il intervient lui-même dans les déclamations, s’il prend la parole, c’est toujours
pour présenter des observations justes, et quand le sujet rappelle les causes
véritables débattues au forum. Une accusation célèbre portée par Caton le,
Censeur contre le proconsul L. Quintus Flamininus était devenu un sujet d’école.
Le consul, pour plaire, à une courtisane, avait coupé la tête à un captif pendant
un festin5. Au milieu des subtilités développées par les déclamateurs présents
pour atténuer la conduite de L. Quintus, Cassius Severus se bornait à établir la
question d’une manière juridique, en quelques paroles sensées : Un esclave
même, disait-il, un captif ne peuvent être, sans violation de la loi, livrés au
supplice, cri tout lieu, de toute manière, de toute main, en tout temps ; si le
magistrat y assiste, c’est pour surveiller l’acte, et non pour s’en amuser6.
Cassius assiste-t-il à la suasoria fameuse, où Cicéron délibère s’il demandera la
vie à Antoine, il écoute d’abord en silence et avec dédain les arguments d’école
présentés par les rhéteurs. Mais Varius Geminus ayant fait dire à Cicéron ces
paroles : Pourquoi perdrions-nous courage ? la République aussi a ses triumvirs,
M. Brutus, C. Cassius, et Sextus Pompée ; et ayant énuméré les pays où Cicéron

1 Délits qui ne sont pas mentionnés d’une manière expresse dans la loi.
2 Controverses, III, Excerpta.
3 Controverses, V, 34.
4 Controverses, IV, 26.
5 Voir l’Histoire de l’éloquence latine avant Cicéron, t. II, au début.
6 Controverses, IV, 25.
pouvait trouver asile, la Sicile qu’il avait vengée ; la Cilicie où il avait fait bénir
son proconsulat ; l’Achaïe où ses talents seraient comme en famille ; le royaume
de Déjotarus qui aurait à lui payer ses bienfaits ; l’Égypte qui n’avait pas oublié
d’antiques services, et qui avait une perfidie à se faire pardonner, Cassius
Severus commença à applaudir l’orateur. Puis, quand celui-ci exhorta Cicéron à
partir pour l’Asie ou pour la Macédoine, c’est-à-dire pour le camp de Cassius ou
pour celui de Brutus, il redoubla ses éloges en disant que les autres avaient parlé
en déclamateurs et que, seul, Varius Geminus avait parlé en homme politique1.
Ce jugement fait honneur au goût de Severus et au bon sens de Varius.
Il nous reste un passage d’une des rares déclamations que Severus consentit à
prononcer. Il appartient à la controverse intitulée Debilitans expositos, dont il a
été parlé à propos de Labienus. On a déjà vu la défense originale et nouvelle que
Labienus présentait pour le fabricant de difformités. Cassius Severus soutint
l’accusation contre lui, et Sénèque en reproduit ce passage : C’est pour lui, dit
Cassius, que marchent à l’aventure des aveugles appuyés sur leur bâton, qu’on
étale aux yeux des passants des bras mutilés, des pieds sans orteils, et, des
talons tordus. A l’un, il broie les jambes, à l’autre dont il épargne les jambes et
les pieds, il écrase les cuisses. Ce briseur d’os variant les supplices, coupe à l’un
les bras, à l’autre, les nerfs : il disloque celui-ci, il brise les reins à celui-là.
D’autres fois, il dissimule les épaules pour lés renfler en une affreuse bosse, et sa
cruauté a pour but de provoquer les rires. »
Allons ! fais comparaître devant les juges toute ta maison ! voyons tes demi-
morts, tes tremblotants, tes boiteux, tes manchots, tes aveugles, tes faméliques
montre-nous tes captifs. Je suis curieux, par Hercule ! de connaître ton antre,
cette officine des misères humaines, ce spoliaire de petits enfants. On donne à
chacun sa difformité propre comme un métier. Celui-ci ales membres droits, et si
rien ne contrarie la nature, sa taille sera élancée ; qu’on le brise, afin qu’il ne
puisse se dresser comme un homme ; qu’on lui désarticule les pieds et les
jambes, il rampera. A cet autre, on les coupera près du tronc. En voici un qui a
une belle figure, on en peut faire un beau mendiant : qu’on lui déforme tous les
membres, afin que ce mélange des faveurs et des cruautés de la fortune touche
plus profondément les cœurs. De la tyrannie, il ne manque à cet homme que les
satellites : c’est lui qui dispense les misères humaines !2
Ce passage renferme de grandes beautés. Le tableau des cruautés que le patron
fait subir à ses victimes est saisissant. Cependant, il est loin d’être parfait. En le
traçant, Cassius tombe dans le défaut qu’il reproche aux déclamateurs, il songe
plus à ses auditeurs qu’au juge, tant il insiste avec complaisance sur les
difformités des mendiants, et n’oublie aucune de celles que cette industrie
horrible peut inventer. Il pense moins à s’en indigner et à flétrir le misérable qui
en est l’auteur, qu’à faire admirer les ressources de son style et la fécondité de
son imagination. L’orateur disparaît et cède la place à l’artiste. Aussi, en lisant
cette énumération, on se rappelle involontairement ce passage de Molière, dans
Monsieur de Pourceaugnac, où le second médecin répond à son confrère : Oui,
monsieur, vous avez dépeint fort graphiquement, graphice depinxisti, tout ce qui
appartient à cette maladie. Il ne se peut rien de plus doctement, sagement,
ingénieusement conçu, pensé, imaginé... Mais dans ces descriptions si savantes,
le malade est oublié, de même Cassius Severus songe plus ici à lui-même qu’aux
malheureux dont il défend la cause.

1 Suasoriæ, VI.
2 Controverses, V, 33.
Cassius ne parait pas avoir composé d’ouvrages historiques comme son ami
Labienus. Il se borna à des travaux oratoires. Cependant Priscien cite de lui deux
lettres adressées l’une à Mécène, l’autre à Tibère1. On ignore à quelle occasion.
Ces lettres ne devaient guère être autre chose que des pamphlets. Cassius s’y
livrait à son humeur caustique, et soit dans ces lettres, soit dans d’autres libelles
; il attaquait, il poursuivait de ses satires les principaux personnages, hommes et
femmes, de la cour d’Auguste. La connaissance que l’on a de son caractère et de
sa hardiesse permet de croire qu’il n’épargna personne. C’était l’avis de ses
contemporains. Aussi lui attribuaient-ils, à tort ou à raison, tous les vers, toutes
les épigrammes anonymes, toutes les inscriptions outrageantes pour l’empereur
qui couraient ou qu’on lisait à Rome, et qui ont été citées plus haut dans lé
chapitre sur Auguste. Fondée ou non, l’opinion qui en déclarait Cassius l’auteur
porta coup. Auguste ressuscita I’ancienne loi de Majesté qui, du temps de la
République, s’appliquait à tous les délits non définis portant atteinte à la majesté
du peuple romain. Le premier, dit Tacite, il étendit cette foi aux libelles
scandaleux (diffamatoires), indigné de l’audace de Cassius Severus, dont les écrits
insolents avaient diffamé des hommes et des femmes d’un rang illustre2. Le
sénat se hâta de s’associer à la colère du prince ; bientôt un arrêt rendu sous la
religion du serment condamna Cassius à l’exil, et le relégua en Crète.
L’éloignement, loin de calmer les colères de Cassius Severus, ne fit que les
irriter. De son exil, il continua en paroles, et par des pamphlets, d’attaquer les
courtisans de l’empereur. Dans l’un d’eux, il prenait à partie le grand-père de
l’empereur Vitellius, Vitellius de Nuceria, chevalier romain et administrateur des
biens d’Auguste. Il était loin de lui attribuer la haute naissante que les auteurs
complaisants de généalogies accordèrent plus tard à l’empereur Vitellius, en le
faisant remonter à Faunus, roi des Aborigènes, et à la déesse Vitellia. Cassius, au
contraire, reprochait à Vitellius d’être le petit-fils d’un affranchi, savetier de son
état, dont le fils, après s’être enrichi aux enchères et par ses délations, avait
épousé une femme de mauvaise vie, fille d’un certain Antiochus, loueur de fours,
et en avait eu un chevalier romain administrateur des biens d’Auguste3.
Ces attaques soulevèrent de nouvelles inimitiés contre Cassius, et rallumèrent les
anciennes. Un second arrêt du sénat fut rendu contre le pamphlétaire qui fut
condamné à être dépouillé de ses biens, à être privé du feu et de l’eau, et à être
jeté sur le rocher de Sériphe4. Cassius y vécut dix ans encore. Quelle était la
situation d’un exilé privé du feu et de l’eau ? on ne le sait pas au juste. Eusèbe
en donne à peu près l’idée dans sa Chronique relative à l’année 34 de notre ère :
Cassius Severus, dit-il, orateur distingué, mourut la vingt-cinquième année de
son exil dans la plus affreuse misère, ayant à peine des haillons pour se couvrir.
Avant de frapper l’écrivain, la vengeance impériale avait proscrit ses écrits, et lés
avait brillés sur le forum comme ceux de Labienus. Le caprice de Caligula leur
permit de reparaître un moment. Il ne semble pas cependant que les
exemplaires des pamphlets aient longtemps survécu. Sauf Priscien, qui
mentionne les deux lettres rappelées plus haut, les grammairiens et Quintilien
ont l’air de ne connaître que les discours de Cassius Severus. Ainsi finit d’une
manière misérable, persécuté jusque dans son exil, le dernier orateur dont la
hardiesse ait gêné les empereurs. Désormais ceux dont l’amertume et le génie

1 Priscien, VII, 11 ; IX, 10.


2 Annales, I, 72.
3 Suétone, Vitellius, 2.
4 Annales, IV, 21.
caustique pourraient évoquer le souvenir de Cassius ne trouveront plus chez les
princes que protection et faveur : ce seront les délateurs. Cassius aurait rougi de
se voir attribuer une descendance aussi odieuse. Elle n’en procède pas moins de
lui, aussi bien que les orateurs de la décadence, désignés dès lors du nom de
modernes, par opposition à l’école de Cicéron.
CHAPITRE VIII — LES ÉCOLES DES RHÉTEURS – I

Il est un nom qui reparaît constamment depuis le commencement de ces études,


c’est celui des écoles de rhéteurs. Les orateurs qui ont été passés en revue
jusqu’ici, y compris l’empereur Auguste, sont venus dans ces écoles. Ceux dont
nous aurons à nous occuper par la suite les fréquenteront, même avec plus
d’assiduité. Toutes les classes de la société s’y donnent rendez-vous. Les
historiens et les philosophes y coudoient les hommes politiques et les orateurs de
profession. Les uns sont attirés par le désir de se préparer à l’éloquence, les
autres parle goût des exercices auxquels ils se sont livrés dans leur jeunesse, et
qui ont conservé plus d’attraits pour eux qu’ils n’osent souvent se s’avouer à
eux-mêmes. Il semblerait donc que ces écoles tant aimées et suivies avec tant
de persévérance, ne devaient rencontrer, à cette époque, que des éloges et
d’unanimes approbations. Au contraire, ceux qui en parlent n’ont pour elles que
des paroles de blâme et de critique. Ils les dépeignent sous les plus noires
couleurs, sans cesser, hâtons-nous de le dire, de les fréquenter assidûment, en
sorte qu’on pourrait appliquer aux écoles ce qu’on disait alors d’un certain
rhéteur : Après l’avoir entendu, on ne sort jamais content, mais on revient
toujours.
D’où viennent cet amour et cette haine que les écoles inspirent aux mêmes
personnes ? Qu’y a-t-il de fondé dans les sentiments contradictoires qu’elles
excitent ? L’examen des reproches qu’on leur adresse, des arguments qu’on peut
invoquer en leur faveur, l’indication des exercices auxquels on s’y livre, des
méthodes et des usages qu’on y suit, permettront peut-être de répondre à ces
questions. Mais auparavant il sera nécessaire de revenir quelque peu en arrière
et de résumer rapidement l’histoire des écoles depuis leur origine à Rome jusqu’à
l’époque où nous sommes parvenus.
Le poète Livius Andronicus, amené à Rome comme esclave, après la prise de
Tarente, sa patrie, par Papirius Cursor l’an 272 avant Jésus-Christ, est le premier
qui ait enseigné publiquement — domi forisque — aux jeunes Romains, la langue
grecque, l’histoire et les éléments de la philosophie. Plus tard, Ennius établit une
école dans une maison que le sénat lui assigna pour cet usage, mais il ne paraît
pas avoir reçu de salaire de ses élèves. Le premier maître qui ait fait payer ses
leçons est un certain Spurius Carvilius, affranchi de ce Spurius Carvilius, célèbre
pour avoir donné aux Romains, l’an 235, l’exemple d’un divorce que ne justifiait
aucun motif légitime1.
Malgré l’humilité de leurs débuts, les écoles se multiplièrent rapidement, et au
temps de Plaute elles étaient déjà communes. Les personnages que le poète
comique met en scène en parlent comme d’établissements réguliers, nombreux
et connus de tous2.
Si les écoles avaient leurs partisans, elles eurent aussi, dès l’origine, leurs
adversaires implacables. Il se forma, en quelque sorte, autour d’elles un double
courant de sympathies et d’aversions. Le parti des vieux Romains ne cessa
jamais de les attaquer et de les représenter comme un foyer de pestilence et de
corruption, tandis que la fraction de la société, qui avait le goût des arts et de la

1 Plutarque, Questions romaines, 59 ; voir sur les débuts des écoles romaines l’Histoire de l’éloquence latine
depuis l’origine de Rome, ch. XI et XXI.
2 Plaute, passim, notamment le Marchand, vers 238.
littérature, y accourait avec empressement pour y apprendre les lettres grecques
et s’y former à l’éloquence. De là les vicissitudes de leur existence, suivant que
l’un ou l’autre de ces deux partis l’emporte dans la République ; de là ces
proscriptions prononcées avec éclat par le sénat ou les censeurs, et suivies de si
peu d’effet qu’on voit les écoles se rouvrir aussitôt après avoir été fermées, et se
multiplier plus nombreuses et plus florissantes qu’auparavant.
Le premier arrêt rendu contre les écoles est le sénatus-consulte de l’an 461
provoqué par le préteur M. Pomponius et appuyé vraisemblablement par le vieux
Caton. Il chassait de Rome les philosophes et les rhéteurs. C’est à tort qu’Aulu-
Gelle, démenti sur ce point par Suétone, ajoute l’épithète latins au mot rhéteurs.
Aucun Romain n’enseignait alors la rhétorique dans la langue nationale. On
ignore à quelle occasion, à la suite de quelle circonstance particulière, cette
mesure de rigueur fut prise. Elle n’eut aucun résultat. Les écoles reparurent, et
sept ans plus tard, les, trois philosophes envoyés en ambassade par Athènes, le
stoïcien Diogène, le péripatéticien Critolaüs et l’académicien Carnéade, purent y
professer ouvertement leurs doctrines, en attendant que le sénat eût réglé la
contestation pour laquelle ils étaient venus en Italie. Le vieux Caton s’empressa,
il est vrai, de faire juger la question par le sénat, pour éloigner de Rome ces
dangereux orateurs qui enseignaient à plaider indifféremment le pour et le
contre, mais il laissa les écoles tranquilles. Elles continuèrent donc à prospérer,
sans être l’objet d’aucune attaque, jusqu’à la censure de l’orateur Crassus, car le
fragment éloquent d’un discours de Scipion Émilien, qui nous a été conservé par
Macrobe, ne s’applique point aux écoles des rhéteurs. Il n’est question que des
écoles de danse tenues par des histrions. Scipion était trop éclairé, il avait
l’esprit trop juste pour englober dans son accusation les écoles proprement
dites1.
Nous n’avons pas d’indications bien précises, relativement à l’enseignement
donné dans les écoles romaines jusqu’à l’époque de la censure de Crassus, 92
avant notre ère. Si l’on s’en rapporte à quelques brefs renseignements fournis
par Cicéron sur ses premières années d’études, le caractère spécial de cette
éducation, au commencement du 1e` siècle avant notre ère, était d’être toute
grecque, enseignement et exercices. Elle admettait lés sciences les plus diverses,
et les regardait comme propres à nourrir et à développer l’intelligence des jeunes
gens ; mais elle s’occupait particulièrement de former des orateurs, et elle leur
proposait à cet effet des exercices oratoires. Elle ne cherchait pas, encore, à
reproduire plus ou moins fidèlement, comme on le fit au siècle d’Auguste, les
causes plaidées au barreau. Au contraire, elle restait, à dessein, dans la sphère
sereine et élevée des idées générales, de ce que l’on appela plus tard les lieux
communs — loci communes —. Un passage de Quintilien, qu’on n’a peut-être pas
assez remarqué, donne la liste détaillée et singulière des sujets traités, dit-il, par
les anciens, avant la censure de Crassus, c’est-à-dire par les contemporains de
Cicéron et peut être par Cicéron lui-même2.
En voici le relevé.
Il y avait : 1° Les narrations sur des sujets fabuleux ou historiques, avec la
discussion contradictoire à laquelle ils peuvent donner lieu, par exemple : Est-il
croyable qu’un corbeau se soit placé sur la tête de Valerius pendant qu’il
combattait le Gaulois son ennemi ? — Que faut-il penser du serpent dont serait

1 Voir le IIe vol. de l’Éloquence latine, p. 133.


2 Quintilien, II, 4.
né Scipion ? — de la louve de Romulus ? — de l’Égérie de Numa ? — 2° L’éloge
des hommes illustres, le blâme des citoyens pervers avec des comparaisons de
ce genre : De ces deux hommes, lequel est le plus vertueux, ou le plus méchant
? — 3° Des lieux communs proprement dits, c’est-à-dire des invectives contre
l’adultère, la passion du jeu, l’impudicité. Que l’on mette des noms propres, dit
Quintilien, et voilà autant d’accusations. — 4° Des thèses qui se tirent de la
comparaison des choses : La vie des champs est-elle préférable à celle des villes
? — La gloire du jurisconsulte l’emporte-t-elle sur celle de l’homme de guerre ?
Quintilien vante beaucoup l’utilité de cet exercice, et rappelle que la seconde de
ces thèses à été reprise avec éclat par Cicéron, et traitée par lui dans le
plaidoyer Pour Murena. Après ces sujets, Quintilien indique les questions qui
touchent au genre délibératif : Faut-il briguer les magistratures publiques ? —
Faut-il se marier ? D’autres préparaient aux causes conjecturales : Pourquoi les
Lacédémoniens représentaient-ils Vénus armée ? — Pourquoi Cupidon est-il
dépeint sous la forme d’un enfant ailé, tenant une torche et des flèches ? —
Faut-il s’en rapporter toujours aux témoins ? — Peut-on s’en rapporter à des
preuves légères ? - Enfin, on réservait aux jeunes gens déjà mûrs, et prêts à
paraître au barreau, l’éloge ou la censure des lois. La critique d’une loi, soit dans
les termes où elle est conçue, soit dans les prescriptions qu’elle impose, semblait
demander un esprit capable de lutter contre les sujets les plus difficiles.
Tels étaient, selon Quintilien, les sujets traités dans les écoles à l’époque de la
jeunesse de Cicéron. C’était par ces exercices et par l’art d’argumenter,
emprunté aux dialecticiens grecs, que les rhéteurs formaient les jeunes gens à.
l’art de la parole. On n’a pas à discuter ici la valeur de cet enseignement ; qu’il
suffise d’en faire remarquer le caractère vague et général. C’était justement celui
qu’on voulait lui conserver. Avec de pareilles matières, l’élève n’a pas à se
préoccuper des questions de temps et de personnes ; il n’a à songer qu’au style.
Les sujets qu’il développe sont de pures abstractions qui n’ont pas l’inconvénient
de le distraire. Il n’a qu’un objet dans l’esprit : parer son style de toutes les
beautés dont la rhétorique lui recommande l’emploi. C’est alors qu’il peut
méditer à loisir l’avantage de telle ou telle figure, de la synecdoque ou de la
métonymie. Il fait une simple étude de mots et de phrases. Quant aux pensées,
la philosophie, la politique, la jurisprudence, les sciences abstraites elles-mêmes
qu’il acquiert en dehors de l’école des rhéteurs, les lui fourniront. Il saura déjà
écrire et développer un sujet, quand il viendra plus tard sur le forum ; et qu’en
écoutant les maîtres qui y parlent, il apprendra à combattre sur le champ de
bataille même.
Ce système d’éducation avait l’inconvénient d’être long, et de demander
beaucoup d’efforts et d’application. Il n’avait pas l’air, par ces sortes d’exercices
et par l’emploi constant de la langue grecque, de conduire d’une façon assez
immédiate aux travaux du forum ! Aussi donna-t-il prise aux critiques des esprits
soi-disant pratiques, disposés déjà à Rome, comme ils l’ont été de tout temps, à
considérer comme inutiles .et superflues toutes les connaissances qui ne sont
pas manifestement indispensables. Il était donc déjà battu en brèche depuis
longtemps, quand un certain Plotius ouvrit à Rome, vers l’an 95, une école d’un
caractère particulier. Elle opéra une révolution complète dans l’enseignement. Il
prit d’abord le nom de rhéteur latin, puis il supprima dans ses cours, non l’étude
mais l’emploi du grec, et exclut tous les sujets généraux usités jusqu’alors. Il
leur substitua des sujets qui reproduisaient d’une manière fictive les délibérations
publiques, ou les causes judiciaires, ce qu’on appela plus tard du nom de
suasoriæ et de controverses. Par ces nouveaux exercices, qui se rapprochaient
davantage des questions traitées dans les assemblées ou au forum, il se flattait
de mettre les jeunes gens en état de paraître plus tôt au barreau.
Sa réforme eut aussitôt un immense succès. La foule accourut à ses leçons. Les
plus studieux, raconte Cicéron, allaient s’exercer chez lui. J’étais bien fâché,
ajoute-t-il naïvement, qu’on ne me permît pas d’en faire autant. Mais j’étais
retenu (il avait alors de treize à quatorze ans) par les conseils formels des honnies les
plus savants qui se prononçaient pour les exercices en langue grecque, comme
plus propres à nourrir l’esprit — ali melius ingenia1 —. Ces hommes les plus
savants étaient Crassus et Antoine, qui surveillaient l’éducation du jeune orateur.
Crassus surtout poursuivait de ses attaques les écoles nouvelles : il leur
reprochait de ne rien apprendre aux jeune gens, et de préparer la décadence de
l’éloquence latine. Aussi, le jour où il put joindre la force matérielle au poids des
paroles, il osa braver l’opinion publique. Nommé censeur en 92, il décida son
collègue Domitius Ahenobarbus à signer le décret rappelé plus haut, qui fermait
les écoles des rhéteurs latins : Il nous a été rapporté, disait le décret, que
certains maîtres ont introduit une nouvelle manière d’enseigner, et que la
jeunesse fréquente leurs écoles ; que ces maîtres se sont donné le nom de
rhéteurs latins, et que les jeunes gens passent auprès d’eux dans l’oisiveté des
journées entières. Nos ancêtres ont déterminé ce qu’il convenait d’enseigner à
leurs enfants, et dans quelles écoles ceux-ci devaient aller. C’est pourquoi,
statuant sur ces écoles, nous faisons savoir à ceux qui les tiennent et à ceux qui
les fréquentent, qu’elles sont interdites2.
Il est difficile de se rendre un compte exact des griefs de Crassus contre les
écoles des rhéteurs latins. Cicéron lui met dans la bouche, au Ier livre De
l’orateur, une explication embarrassée de sa conduite, qui ne nous donne pas
beaucoup de lumière : En fermant, dit-il, les écoles des rhéteurs latins, je n’ai
pas voulu, comme on m’en a accusé, empêcher les jeunes Romains de cultiver
leur génie naturel. Au contraire, j’ai voulu prévenir les maux d’un enseignement
vicieux, dont le seul résultat eût été d’accroître leur suffisance. Quelque
incomplètes que fussent les doctrines des Grecs, je trouvais chez eux la facilité
de là parole, quelque science et une certaine culture qui ne manquait pas de
valeur. Quant à ces nouveaux maîtres, ils ne pouvaient enseigner qu’une
excessive présomption. Comme c’était la seule chose qu’ils enseignassent,
comme ils ne tenaient école que d’impudence, je crus que mon devoir de censeur
était d’arrêter les progrès du mal. Voilà pourquoi j’ai fermé leurs écoles3. En
somme, Crassus se borne à commenter et à développer les termes de son
décret. On peut supposer, cependant, qu’il reprochait à la méthode nouvelle de
ne pas retenir assez longtemps les jeunes gens sur les travaux préparatoires à
l’art de l’éloquence, et qu’il accusait les maîtres d’ignorance. C’est ce
qu’indiqueraient les dernières paroles de Crassus, où il a l’air de passer
condamnation sur la méthode employée, et se contente de réclamer des rhéteurs
latins qu’ils soient instruits. Il faut pour cela, dit-il, des hommes de goût, et
jusqu’à ce jour nous n’avons pas eu de Romains dans ce genre. S’il s’en
présente, il faudra les préférer aux Grecs eux-mêmes.
Quoi qu’il en soit, à peine Crassus avait-il quitté ses fonctions de censeur, que
les rhéteurs latins reparaissaient, et rouvraient leurs écoles avec un succès qui
ne devait pas se démentir. S’il y eut encore des protestations contre leurs

1 Cicéron, Lettre à Tilinius, citée par Suétone, Rhéteurs célèbres, 2.


2 Aulu-Gelle, XV, 11.
3 Cicéron, De l’orateur, III, 26.
exercices, l’écho n’en est pas venu jusqu’à nous. Il semble même que
l’engouement devînt général. Au lendemain même de l’édit de Crassus,
l’habitude de déclamer s’établit non seulement dans l’école, mais hors de l’école.
Le terme de déclamation continua de s’appliquer aux exercices faits par les
jeunes gens qui se préparaient à l’éloquence ; toutefois, il reçut une acception
nouvelle, et s’étendit à ces méditations particulières, à ces travaux accomplis
dans le cabinet, par lesquels les orateurs, déjà éprouvés, cherchaient à
entretenir et à fortifier leur talent.
Voici, en effet, ce que, dit Cicéron de la période de sa : jeunesse où il avait de
vingt à vingt-deux ans, et où il composait, entre autres ouvrages, la Rhétorique à
Herennius (88-86 av. notre ère) : Malgré les leçons de Diodote, malgré les sciences
diverses et multipliées dans lesquelles il m’instruisait, je ne passais pas un seul
jour sans me livrer à des exercices oratoires. Je m’appliquais tous les jours à
déclamer : c’est le nom qu’on donne aujourd’hui (47 av. J.-C.) à ces travaux. Je
m’y livrais souvent avec M. Pison, parfois avec Q. Pompeius ou quelque autre. Je
me servais fréquemment du latin, mais plutôt encore du grec, soit parce que le
grec, plus riche, m’habituait à employer en latin de pareils ornements, soit parce
que les grands maîtres de la Grèce (il veut dire ses professeurs, Diodote, etc.),
n’auraient pas pu, si je n’avais pas parlé leur langue, corriger mes fautes et
m’instruire1. Hortensius en faisait autant. Cicéron raconte de son rival que, dans
la première partie de sa carrière, il ne laissa pas s’écouler un seul jour sans
s’exercer au forum ou dans son cabinet ; que souvent il faisait l’un et l’autre -
dans le même jour : Plus discret pour ce qui le regarde, Cicéron ne parle dans
ses livres que des exercices de sa jeunesse. Mais Suétone, dans ses Rhéteurs
célèbres, nous révèle que Cicéron continua de déclamer en grec jusqu’à sa
préture, c’est-à-dire jusqu’à l’âge de quarante et un ans. Il ajoute que, vieillard,
il ne cessa jamais de déclamer en latin ; qu’il se livrait encore à ce travail à
soixante-quatre ans, l’année même de sa mort, sous le consulat d’Hirtius et de
Pansa, avec ces deux personnages qu’il appelait ses grands écoliers, discipulos et
grandes prætextatos2.
Quels étaient les sujets traités dans ces exercices oratoires ? Nous n’avons sur ce
point aucun renseignement décisif. Mais l’absence même d’indications permet de
conjecturer qu’ils se rapprochaient fort des exercices usités dans les écoles. S’ils
en avaient différé, on l’eût dit, tandis que Cicéron et les autres écrivains en
parlent d’une façon sommaire, comme de choses ordinaires et connues de tous.
C’étaient, ainsi que dans les écoles, des amplifications des développements de
lieux communs, des causes empruntées à la fable ou à l’histoire, ou à. la fiction
combinée avec la réalité. On tirait de l’histoire des sujets de discussions
politiques ; de discours délibératifs, suasoriæ ; de la réalité ou de la fiction, des
sujets de débats judiciaires, controverses ; une cause célèbre avait-elle été
débattue au forum, on la reprenait, ou l’on y introduisait quelque complication
nouvelle ; on supposait un débat entre deux personnages, et l’on plaidait tour à
tour pour l’un et pour l’autre.
Un passage de Sénèque le Père autorise même à croire que tels étaient les sujets
traités par Hortensius et par Cicéron. Dans la controverse IV du livre Ier, où il
s’agit d’un fils à qui son père avait ordonné de tuer sa mère surprise en adultère,
et qui avait désobéi, Sénèque rappelle que Cicéron avait déjà discuté une

1 Cicéron, Brutus, 90.


2 Suétone, Rhéteurs célèbres, 1.
controverse semblable et que, parlant pour le fils, il avait invoqué cette
circonstance atténuante qu’il n’avait pas pu frapper sa mère et que, dans sa
terreur, il l’avait laissée échapper.
Aussi les écoles, dont de si graves personnages continuaient à imiter les
exercices, jouirent alors d’une faveur universelle. On les fréquenta de plus en
plus, et les commotions politiques, loin de leur nuire, ne firent qu’ajouter à leur
crédit. En l’absence des orateurs dont les discours au forum étaient un
enseignement perpétuel, et que les événements écartaient de la tribune, on vint
chercher dans les écoles des leçons que, seules, elles pouvaient donner. Si
l’éloquence politique avait péri, celle du barreau subsistait. Il y a tous les jours et
plus que jamais des accusés à défendre, et de temps en temps, des, accusations
publiques à soutenir. On ne pratique peut-être plus dans les écoles tout ce qu’on
faisait du temps de. Cicéron, mais on ne s’y occupe que d’éloquence, aussi sont-
elles florissantes et nombreuses. Vingt écoles sont ouvertes à la fois, tenues par
des maîtres éprouvés qui se disputent la faveur du public. Ce ne sont plus de
pauvres grecs affranchis, que leur instruction et leur talent ne sauvaient guère
du mépris. Aujourd’hui des citoyens romains, des chevaliers même, renommés
pour leur éloquence, se font gloire de tenir école. Fabianus, dit Sénèque, eut
encore pour maître de rhétorique Blandus, chevalier romain, qui ouvrit une école
à Rome. Jusque-là l’enseignement du plus beau des arts ne sortait pas de la
classe des affranchis : Préjugé regrettable ! il était honteux d’enseigner ce qu’il
était honorable d’apprendre1.
Ces nouveaux maîtres, supérieurs en autorité et en position, joignent eux-
mêmes l’exemple aux préceptes, et complètent au barreau les leçons
commencées sur les bancs. Avocats écoutés et applaudis, ils appliquent aux
causes réelles, sous les yeux de leurs disciples et de leurs rivaux, les règles dont
peu d’heures auparavant ils recommandaient l’emploi dans des causes fictives.
Les élèves sont, comme à l’époque de Cicéron, les descendants des plus illustres
familles. S’ils sont travaillés aussi par les fléaux du temps, le luxe et l’amour du
plaisir, ils ne sont inférieurs à leurs devanciers ni en naissance ni même en
talent. C’est le fils de Quintilius Varus, si célèbre par le désastre des légions,
gendre de Germanicus et par suite allié à la famille d’Auguste, qui prononce la
déclamation connue sous le titre d’Incesta de saxo2, et Sénèque le Père cite un
fragment éloquent de son discours. Moins haut placé par la naissance, mais
supérieur en talent, le jeune Ovide fréquente l’école d’Arellius Fuscus, et devient
célèbre par son éloquence avant de s’illustrer par ses œuvres poétiques.
Telle est la situation des écoles des rhéteurs au commencement du principat
d’Auguste. Nulle voix ne les attaque encore ; aucun bruit discordant n’interrompt
le concert d’éloges qu’on leur adresse. Nulle critique ne trouble la quiétude des
maîtres et l’enthousiasme des écoliers. Mais si l’on se transporte à l’époque où
nous sommes arrivés, le changement est complet, on n’a plus pour les écoles
que des paroles de blâme et de mépris. On ne cesse pas d’y venir, mais quand
on en parle, c’est pour en faire la satire : Maintenant, dit Maternus dans le
Dialogue des orateurs, on conduit nos jeunes élèves aux tréteaux de ces pédants
qu’on appelle rhéteurs. Ceux-ci apparurent peu avant l’époque de Cicéron, et
plurent si peu à nos ancêtres qu’un édit des censeurs Crassus et Domitius ferma,

1 Sénèque, Controverses, II, préface.


2 Controverses, II. Il s’agit d’une vestale précipitée de la roche Tarpéienne pour avoir violé son vœu de
chasteté et qui ne meurt pas de sa chute. Recommencera-t-on le supplice, ou la laissera-t-on vivre ? Telle est
la question débattue.
suivant l’expression de Cicéron, cette école d’impudence. Là, je ne saurais dire
ce qui gâte le plus l’esprit de nos enfants, du lieu même, ou des condisciples, ou
du genre d’études. Le -lieu n’inspire aucun respect ; tous ceux qui le fréquentent
sont également ignorants. Puis, quel profit à tirer de condisciples, enfants mêlés
à des enfants, adolescents mêlés à des adolescents, qui ne s’inquiètent ni de ce
qu’ils disent, ni de ce qu’ils entendent ? Les exercices vont en grande partie
contre leur but. Deux sortes de matières sont traitées cher les rhéteurs, les
délibératives — suasoriæ — et les judiciaires — controversiæ —. Les
délibératives, comme plus faciles, et demandant moins de connaissances, sont
abandonnées aux enfants. Les controverses sont le partage des plus capables ;
mais quels sujets, grands dieux ! quelles incroyables suppositions ! Là où rien ne
ressemble à la réalité, on ne petit avoir que de la déclamation. Les récompenses
des tyrannicides, les remèdes à la peste, l’alternative offerte aux filles outragées
; les fils incestueux, telles sont les questions qui se débattent, chaque jour, dans
les écoles, en termes emphatiques, mais qui ne se présentent que rarement ou
plutôt jamais devant les tribunaux1.
Telles sont les accusations dirigées par Maternus contre les écoles. Le Dialogue
des orateurs, il est vrai, est censé avoir été tenu la sixième année du règne de
Vespasien, l’an 114 ou 715 de notre ère, et ces reproches pourraient ne pas
s’appliquer aux écoles d’Auguste ; mais le Satyricon de Pétrone, qui est
antérieur, fait entendre les mêmes critiques. N’est-ce pas, dit-il, une vraie furie
qui harcèle les déclamateurs quand ils s’écrient : J’ai reçu ces blessures pour la
liberté publique ! C’est pour vous que j’ai perdu cet œil ! Donnez-moi un guide
qui me ramène à mes enfants, carmes jarrets coupés ne supportent plus mon
corps ! Encore tout cela serait-il tolérable, si c’était une préparation à
J’éloquence. Mais tout ce que les jeunes gens retirent de cette enflure et de ce
vain cliquetis de paroles, c’est de se croire, lorsqu’ils viennent au forum,
transportés dans un autre univers. S’ils s’abrutissent dans les écoles, c’est, selon
moi, parce qu’ils n’y voient, parce qu’ils n’y entendent rien qui se rapporte à la
vie réelle. Ce ne sont que pirates debout sur le rivage, des chaînes à la main ;
tyrans ordonnant par édit aux fils de couper la tête à leurs pères ; oracles
indiquant comme remèdes à la peste le sacrifice de trois ou quatre jeunes
vierges ; des boulettes de paroles emmiellées avec assaisonnement de pavot et
de sésame. Et ainsi élevés, ils auraient le sens commun ! Oui, comme peuvent
sentir bon ceux qui, habitent-les cuisines. Permettez-moi de vous le dire : C’est
vous, rhéteurs, qui, les premiers, avez perdu l’éloquence ! Quand tout a été
réduit à des sons creux, à de vaines illusions, le corps du discours, énervé, n’a
pu se soutenir2.
Il n’est pas jusqu’à Sénèque, l’historien et le panégyriste des écoles, qui, déjà
avant Pétrone, ne mette quelques restrictions à ses éloges. Il reconnaît que les
orateurs, élevés dans les écoles, se sentent souvent troublés au forum et
déconcertés. Ils ne voient plus autour d’eux les visages qui’ leur sont familiers :
les clameurs, le silence, les rires de la multitude, l’aspect du ciel libre, tout, en
un mot, les épouvante et les glacé. Un des meilleurs déclamateurs de son temps,
Porcius Latro, ayant un jour à défendre en justice Rusticus Porcius, fut si troublé
qu’il débuta par un solécisme, et ne put reprendre son assurance qu’après avoir
obtenu des juges qu’ils quittassent la place publique pour se transporter dans
une basilique. S’il en était ainsi d’un déclamateur expérimenté, que de

1 Dialogue des orateurs, 35.


2 Pétrone, Satyricon, au début.
mésaventures devaient arriver à la foule des débutants jusqu’au moment, où ils
avaient habitué leurs yeux à la vive lumière du jour et à l’agitation d’un auditoire
intolérant ? Sénèque conclut comme Pétrone et comme Tacite, en attribuant leur
effarement à des exercices de pure convention qui les préparaient mal aux
véritables luttes du barreau1.
Toutefois, il ne faut rien exagérer et Sénèque eût pu se rassurer. Les
mésaventures dès avocats débutants se sont renouvelées depuis, et se
renouvelleront toujours. Elles sont indépendantes des exercices traités dans les
écoles. Quels qu’ils soient, l’orateur novice péchera souvent par jeunesse, par
inexpérience, par timidité. Il lui faudra s’aguerrir à ses dépens, et il y aura
toujours un moment où il parlera pour la première fois. Tacite et Pétrone ont
négligé d’indiquer le moyen de supprimer un inconvénient qui résulte de la
nature même des choses. Quant aux reproches qu’ils adressent aux sujets de
déclamations traités dans les écoles, ils ne sont que trop fondés : On peut dire
toutefois, à la décharge des contemporains de Sénèque ; qu’ils ne les ont pas
inventés ; ils les ont reçus de leurs adversaires, et c’est plutôt à l’époque de
Cicéron qu’à celle d’Auguste qu’il conviendrait de renvoyer l’accusation portée
par les adversaires des écoles. Les anciens en sentaient l’inconvénient et
l’étrangeté ; ils les ont conservés, tout en les condamnant : nous examinerons
plus loin pour quelles raisons.
En attendant, on peut dire, en faveur des écoles, que ces sujets si justement
critiqués, rachètent souvent leur étrangeté par l’élévation des sentiments et des
idées. Si le mérite principal de l’adoucissement introduit dans les mœurs
appartient à la philosophie, les écoles ont l’honneur d’avoir popularisé les idées
nouvelles, celles mêmes qui sont les plus contraires à l’esprit romain. L’esclavage
attaqué par Sénèque le Philosophe était, avant lui, flétri dans les écoles au nom
de la raison et de l’humanité. La liberté, l’esclavage sont des mots, l’esclavage
n’est pas une honte, c’est le résultat de l’injustice ou du malheur : la nature ne
fait ni hommes libres ni esclaves ; c’est la fortune qui fait cette distinction2.
Marc-Aurèle et Épictète diront-ils mieux et seront-ils plus hardis ? Quel écrivain,
quel orateur a conçu une plus haute idée de l’éloquence que Sénèque le Père ?
Qui a développé, avec plus d’éclat et d’élévation que lui la fameuse définition de
l’orateur, par Marcus Caton : L’orateur est l’honnête homme habile à parler ?
Sénèque ne dit-il pas encore : Puissent les dieux prévenir ce malheur, que
l’éloquence se rencontre jamais en des cœurs pervers ! L’éloquence ! mais je lui
refuserais toute admiration, si, avant d’animer une âme, elle ne la choisissait
pas3. Ces nobles sentiments honorent à la fois Sénèque et les écoles où ils
étaient professés.
On peut ajouter encore qu’elles étaient en une certaine mesure le refuge de
la1iberté sous Auguste. L’éloquence pacifiée au forum et au sénat élevait une
voix indépendante dans les écoles. La liberté de penser et de parler, partout
étouffée, punie de l’exil, de la mort ou de la confiscation, y régnait encore
impunément. On y parlait de la vieille République, on y répétait des mots
malsonnants. On y traitait le sujet suivant : Cicéron, délibère s’il doit fléchir
Antoine par des prières, et tous les orateurs, sauf un seul, après avoir prêté de
généreux accents à Cicéron, opinaient pour qu’il mourût sans s’être déshonoré.
C’était cependant le moment où la poésie, qui devrait avoir le privilège des

1 Controverses, IV, préface.


2 Controverses, III, 21.
3 Controverses, I, préface.
nobles sentiments, se taisait, ou se confondait en de basses flatteries. Virgile
n’ose pas prononcer le nom de Cicéron dans le VIe livre de l’Énéide, où il
énumère toutes les gloires de Rome et fait l’apothéose d’Lin enfant, de Marcellus.
Quant à Horace, autrefois républicain et combattant de Philippes, il raille
agréablement ses velléités belliqueuses et ce qu’il appelle ses folies de jeunesse.
Les écoles ne méritent donc pas tout le mal que l’on en a dit chez les anciens, et
que l’on a répété d’après eux chez les modernes. On leur impute à tort la
corruption du goût et la décadence de l’éloquence. Elles en ont souffert les
premières, elles n’en sont pas responsables. La cause du mal est ailleurs.
Sénèque le Philosophe est plus juste et il approche davantage de la vérité : Tu
demandes, écrit-il à Lucilius, pourquoi à certaines époques le style se corrompt,
et pourquoi les esprits inclinent tour à tour à deux défauts contraires, en sorte
que la phrase est tantôt boursouflée, tantôt réservée et traînante comme un
récitatif ? Pourquoi l’on aime les pensées tantôt hardies, invraisemblables, tantôt
écourtées, pleines de sous-entendus et donnant à comprendre plus qu’elles n’ont
exprimé ? pourquoi telle époque a fait un abus outré de la métaphore ? Tout cela
s’explique par une raison bien souvent répétée ; et qui, chez les Grecs est
devenue proverbiale : Le style est ce que sont les hommes. Chaque orateur a ses
gestes propres, de même, en tous les temps, le style est le reflet des mœurs. Si
la discipline s’est relâchée, si le goût des plaisirs domine, les raffinements d’un
peuple voluptueux se trahissent par la mollesse du style, et cette mollesse n’est
pas le caractère particulier de tel ou tel écrivain, mais une exigence, une passion
de l’époque. Il ne se peut, en effet, que les habitudes des esprits soient en
contradiction arec celles des âmes. Quand les âmes sont saines, bien ordonnées,
sérieuses, tempérantes, les esprits se distinguent par le bon sens et le bon goût.
Si les âmes sont corrompues, la contagion s’étend jusqu’aux esprits. Partout
donc où tu verras en honneur un style corrompu, les mœurs, n’en doute pas,
sont hors de la bonne voie1.
Sénèque a raison. Il ne lui manque, pour être complètement dans le vrai, que de
rattacher la dépravation des mœurs elle-même à cet ensemble de causes et
d’effets que l’on appelle la décadence. La société romaine allait en déclinant ; les
écoles, reflet de la société, ont été atteintes du même mal. C’est à elles, à leur
enseignement que les contemporains aveuglés s’en sont pris. Mais les écoles
n’ont fait que rendre à la société ce qu’elles en avaient reçu, et encore en
l’améliorant. C’est d’elles, en effet, et c’est leur meilleur éloge, que sont sortis ou
sortiront les hommes qui ont honoré cette époque.

1 Sénèque, Lettres à Lucilius, 114.


CHAPITRE IX — LES ÉCOLES DES RHÉTEURS – II

La première éducation des jeunes Romains, au siècle d’Auguste, comprenait la


lecture, la grammaire, l’explication des auteurs latins, orateurs, poètes et
historiens, le grec, la géométrie, la musique et la danse. Elle était donnée, sauf
pour ces deux arts, par un précepteur particulier, ou bien, on allait la chercher
dans les écoles des grammairiens. Beaucoup de ces derniers joignaient encore à
l’enseignement de la grammaire, des exercices plus littéraires, des narrations,
des thèses ou lieux communs dans le genre de celles que nous avons citées plus
haut. Quelquefois même, et Quintilien les en blâme, ils empiétaient sur le
domaine des rhéteurs et faisaient traiter par leurs élèves des suasoriæ ou causes
délibératives, en prenant les sujets les plus simples. Au sortir de leurs mains, les
enfants entraient dans les écoles des rhéteurs pour y recevoir un enseignement
plus fort, et une préparation plus immédiate à l’éloquence. L’âge auquel ils y
étaient admis variait suivant leurs dispositions naturelles et leur instruction. Il
n’était pas rare d’y voir réunis et confondus ceux qu’on appelait encore pueri et
ceux qu’on désignait sous le nom d’adolescentuli, c’est-à-dire les écoliers de
treize à seize ans environ. La plupart des rhéteurs recevaient les uns et les
autres, et leur donnaient à traiter ensemble des causes délibératives et des
causes judiciaires, en passant par degrés des sujets simples aux plus difficiles.
Mais les maîtres les plus célèbres, ceux qui étaient à la fois professeurs et
avocats estimés, n’admettaient d’ordinaire à leurs cours que les adolescentes
déjà formés par les autres rhéteurs. C’était le degré d’enseignement le plus
élevé, comme étude de l’éloquence, et pendant qu’ils suivaient ces cours, les
jeunes gens apprenaient, avec des maîtres spéciaux, l’histoire, la philosophie, la
jurisprudence. Le rhéteur ne s’occupait avec ses élèves que de l’art oratoire ; il
débattait avec eux et devant eux les causes judiciaires, fictives ou vraies qui
demandaient une maturité d’esprit plus grande et se rapprochaient davantage de
la réalité. C’est de ces dernières écoles que parlent lés auteurs anciens ; c’est là
qu’affluaient, par goût de ces exercices ou par désœuvrement, les, étrangers, les
curieux, les avocats qui plaidaient encore au forum, et même ceux qui avaient
abandonné la, carrière oratoire.
Le maître proposait un sujet de controverse, le commentait pour les débutants,
en leur indiquant les divisions, les points sur lesquels il convenait d’insister. Le
plus souvent, il se bornait à dicter la matière, en abandonnant à leurs
méditations le soin de trouver les arguments pour et contre la cause. Les jeunes
gens traitaient à loisir l’accusation ou la défense, parfois même les deux parties
de la controverse, écrivaient leur discours en donnant l’attention la plus
minutieuse au choix des expressions et des idées, puis apprenaient leur œuvre
par cœur. Quintilien blâme vivement cet usage qui lui parait, une fatigue inutile,
et expose les enfants à se graver dans l’esprit des idées fausses ou des
expressions vicieuses. Il s’y opposait dans son école, mais il avait contre lui
l’habitude et la pratique des autres maîtres. Au jour indiqué, les élèves
déclamaient leur harangue de mémoire. Les condisciples huaient les mauvais
passages et applaudissaient aux bons endroits. Il n’y avait pas de places
proprement dites, comme chez les écoliers modernes. Cependant certains
maîtres, entre autre le professeur de Quintilien, rangeaient chaque mois par
séries les jeunes gens, d’après les discours qu’ils avaient prononcés, et
commençaient par le premier la correction de la nouvelle controverse.
Le rhéteur reprenait ensuite la déclamation qu’on venait de débiter, et en
critiquait soit l’ensemble soit les détails. Il ajoutait ou retranchait, suivant le cas,
blâmait ou louait tantôt la division du sujet tantôt les pensées, tantôt les,
expressions isolées. Ces critiques étaient très redoutées, à cause de la passion
que maîtres et élèves apportaient à ces exercices. Du reste, elles étaient parfois
d’une extrême dureté. Ainsi, dans la controverse de Quintilius Varus, Incesta de
saxo, mentionnée plus haut, le jeune homme, après avoir décrit les regrets
qu’éprouvait la foule de voir le supplice de la vestale criminelle sitôt terminé,
avait ajouté ces mots : Les dieux immortels ont exaucé les vœux du peuple :
cette sacrilège, qui croyait avoir si lestement traversé le supplice fournira une
seconde carrière. Le rhéteur Cestius Pius s’emporta contre cette pensée : Oui,
dit-il, elle fournira une seconde carrière, comme un char dans le cirque. Aussi
bien avais-tu préparé ta figure, en disant tout à l’heure que les barrières de la
prison étaient ouvertes pour elle. Il continua longtemps sur ce ton, raconte
Sénèque, puis il ajouta — et ceci souleva une réprobation unanime — C’est par
une semblable négligence que ton père a perdu son armée. Fallait-il en critiquant
le fils, outrager le père ?1
La correction terminée, le rhéteur, à son tour, déclamait la cause, en introduisant
dans l’accusation et la défense les arguments les meilleurs et les phrases les plus
éloquentes, fournis par les élèves ou suggérés par les assistants. Ce corrigé,
suivant l’habileté du maître et le talent qu’il avait déployé dans son œuvre, était
salué par les applaudissements, ou accueilli par les huées des élèves eux-mêmes
et des étrangers convoqués pour la solennité. Qu’on ne croie pas, en effet, que
l’enseignement des rhéteurs fût froid et languissant. La passion animait leurs
exercices. La vue d’un auditoire, souvent imposant et même agité, excitait et
entretenait l’émulation des élèves et des maîtres. Les rhéteurs ne se donnaient
pas comme des orateurs infaillibles au-dessus de la critique et du jugement. Si,
dans leur vanité, ils le pensaient quelquefois, ils étaient rappelés à la modestie
par des railleurs impitoyables, comme Labienus et Cassius Severus. On a vu plus
haut, dans l’étude consacrée à ce dernier orateur, les plaisanteries et les
persécutions dont il harcela Cestius Pins pour avoir osé se déclarer supérieur, à
Cicéron. Il serait facile de multiplier ces exemples.
En outre, la foule, qui avait conservé le goût de l’éloquence, ne trouvant plus de
satisfaction au forum, accourait dans les écoles, où elle rencontrait encore la vie
et la passion. Elle se pressait autour de la chaire du, rhéteur, comme autrefois au
pied de la tribune, et apportait la même mobilité d’impressions, la même
franchise dans ses jugements, aussi disposée à la raillerie qu’à la’ louange, aussi
prompte à manifester ses critiques par des sifflets que son admiration par des
applaudissements. S’il y avait là un inconvénient pour les mauvais orateurs, quel
encouragement pour les bons ! Quelles, craintes pour tous d’être inférieurs à
leurs déclamations précédentes et de laisser échapper une parole malheureuse
que l’auditoire ou même un rival ne manquerait pas de relever ! Sénèque raconte
en détail les mésaventures du rhéteur Albucius à qui une figure malencontreuse
avait fait perdre un procès au forum. De dépit il avait renoncé au barreau et
s’était enfermé dans son école, prétendant que là il pourrait, à l’aise et sans
courir aucun risque, employer des figures de rhétorique. Il se trompait.
En effet, dans une controverse, croyant avoir trouvé un argument très ingénieux,
il lui arriva, un jour, de dire : Pourquoi un verre, s’il tombe, se brise-t-il ?

1 Sénèque le Père, Controverses, I, 3.


pourquoi une éponge, si elle tombe, ne se brise-t-elle pas ? — Les assistants se
regardèrent étonnés : Albucius allait continuer, mais son rival, le rhéteur Cestius,
l’interrompant : Venez demain, dit-il, venez l’entendre, il vous expliquera
pourquoi les grives volent, et pourquoi les citrouilles ne volent pas. Une autre
fois, dans la déclamation sur l’homme qui, chargé du supplice de son frère
parricide, l’avait exposé aux flots sur un esquif sans agrès, Albucius faisant
allusion au supplice ordinaire des parricides, jetés à l’eau dans un sac, hasarda
cette figure : Il mit son frère dans un sac de bois. Tout le monde éclata de rire
aux dépens d’Albucius. Cestius prit alors la parole à son tour, et acheva de
couvrir de ridicule le malheureux rhéteur, en débutant ainsi : Accusé par une
belle-mère, un fils est condamné par son père. Le frère, chargé du supplice,
plaça le coupable dans un sac de bois afin qu’il arrivât je ne sais où.
Les rires recommencèrent de plus belle. Mais l’assemblée avait été mise en
joyeuse humeur, les auditeurs n’écoutaient pas les brillantes phrases de Cestius,
et oubliaient de l’applaudir. Ah ! s’écria Cestius impatienté, on voit bien que
ceux-là, personne ne les met dans un sac de bois, puisqu’ils abordent je ne sais
où, sans doute dans le pays où les verres, quand ils tombent, se bri sent, et où
les éponges ne se brisent pas1. Ces plaisanteries ne sont peut-être pas d’un sel
bien fin, mais elles montrent quelle vie animait les écoles, et combien les esprits
des maîtres et des élèves étaient tenus en’ haleine par la crainte des critiques et
par le désir d’obtenir des applaudissements.
On ne connaîtrait pas suffisamment les écoles des rhéteurs, si nous arrêtions ici
nos recherches sur leur fonctionnement. Il est nécessaire d’entrer dans les
détails, de montrer les côtés défectueux, d’étudier de plus près les sujets
proposés, la méthode, les procédés employés par les rhéteurs, et de voir à
quelles arguties, à quel mauvais goût, le système vicieux de leur enseignement
amenait forcément les maîtres et les disciplines.
Il a été déjà- parlé des deux sortes d’exercices qui se faisaient dans les écoles
des rhéteurs, suivant l’âge et l’intelligence des jeunes gens. Les sujets des
suasoriæ ou causes délibératives, par lesquelles on débutait, sont acceptables
même pour des modernes, et n’ont rien de contraire au bon sens et au bon goût.
Aussi les adversaires des écoles ne les attaquent pas. Il n’en est pas de même
des controverses ou causes judiciaires, et on ne leur ménage pas les railleries.
Désiré Nisard a relevé avec soin, dans ses Poètes latins de la décadence, les
sujets qui, par leur subtilité, leur absurdité même, sont les plus choquants, et il
ne s’est pas fait faute de rire à leurs dépens : Deux ou trois controverses à peine
pourraient, il est vrai, être proposées comme exercices aux élèves d’aujourd’hui.
Tel est le discours contre le peintre Parrhasius qui avait torturé un esclave pour
avoir un modèle plus saisissant de Prométhée déchiré par un vautour. Telle est
encore l’accusation contre le misérable qui recueillait les enfants abandonnés et
les mutilait à dessein pour exciter, par leurs misères, la charité des passants.
Mais l’invraisemblance des autres controverses, que les anciens voyaient aussi
bien que nous, ne les préoccupait pas. Autrement, les railleries auraient fait
prompte justice de ces sujets, tandis qu’ils se sont perpétués d’âge en âge, et
que, traités déjà par Cicéron, ils l’étaient encore, un siècle plus tard, par les
élèves de Sénèque, témoin la controverse Vir fortis sine manibus2. Les rhéteurs
avaient, pour maintenir ces sujets, une raison particulière, erronée peut-être,

1 Controverses, III, préface.


2 Controverses, I, 4.
mais que Désiré Nisard n’a pas aperçue, ou dont, plutôt, il n’a pas tenu assez de
compte.
Ils savaient bien que les avocats ne rencontreraient jamais au barreau des
causes semblables à celles qu’ils imaginaient dans les écoles. Mais comme leur
but était de rompre l’esprit des jeunes gens à toutes les difficultés de l’art
oratoire, d’habituer leurs élèves à tirer parti de la cause, quelle qu’elle fût, bonne
ou mauvaise, forte ou non, qu’ils auraient à défendre, de leur apprendre à
inventer, à l’occasion, des excuses et des justifications plausibles pour les actes
les moins avouables, ils ne croyaient pas pouvoir mieux y parvenir que par ces
sujets romanesques et subtils. Traiter un sujet simple et vraisemblable leur eût
paru une préparation insuffisante. L’élève le plus inexpérimenté y trouve
aisément les arguments que comporte la cause et les développements
nécessaires pour la soutenir. Mais comme il y a au barreau des concussionnaires
avérés, des meurtriers et des adultères, pris en flagrant délit, à défendre, des
pères qui déshéritent à tort leurs fils, des beaux-fils qui poursuivent injustement
leurs belles-mères ou sont poursuivis par elles, en un mot, mille crimes ou délits
de toute sorte à justifier bien qu’ils soient patents et reconnus, les rhéteurs
croyaient assouplir l’esprit des futurs avocats de ces mauvaises causes, par ces
sujets qui nous choquent aujourd’hui. Là, il fallait tout inventer, trouver en des
controverses difficiles et, scabreuses des arguments au moins spécieux, des
pensées ingénieuses, des traits brillants. Aussi, moins le sujet était naturel ;
meilleur il était comme exercice, et. plus il y avait de mérite à leurs yeux à
composer une accusation ou une défense éloquente. Nous n’excusons pas ici leur
manière de voir, nous nous bornons à l’expliquer. En effet, si au point de vue
de l’avocat- et du métier, c’était une gymnastique accomplie, elle habituait au
mauvais goût et à la subtilité. Elle devait introduire dans l’éloquence l’amour des
arguties, des pensées maniérées, clés expressions vicieuses. C’est ce qui arriva.
Il y avait excès dans cette méthode. Pour développer et fortifier le corps, les
exercices physiques sont excellents. S’ensuit-il qu’on doive les pratiquer jusqu’à
faire des jeunes gens des acrobates et des saltimbanques ?
L’invention et la disposition des arguments jouent un rôle essentiel dans la
préparation d’un plaidoyer. La rhétorique de Cicéron et celle de ses successeurs
en exposent les règles d’une façon minutieuse. Mais les rhéteurs en laissent
l’étude aux débutants et aux maîtres inférieurs. Ils remplaçaient ces procédés -
par d’autres qui leur paraissaient plus pratiques, et exerçaient leurs disciples à
découvrir et à accumuler, ce qu’on appelait les divisions et les couleurs du sujet.
Toutefois, là encore, la méthode employée ne fut pas toujours la même ; et subit
des modifications. Il y eut, en effet, deux sectes de rhéteurs à l’époque
d’Auguste, celle des Apollodoriens ou anciens, et celle des Théodoriens ou
nouveaux. Les premiers reconnaissaient pour chef Apollodore de Pergame qui fut
le maître de l’orateur M. Calidius et de l’empereur Auguste, et qui composa une
rhétorique célèbre. Accusé d’empoisonnement et condamné, malgré une
éloquente plaidoirie d’Asinius Pollion, il se retira à Marseille où il continua
d’enseigner la rhétorique1. Les autres préféraient à sa méthode celle de
Théodore de Gadare, qui fut le maître de Tibère.
Il est bien difficile aujourd’hui, faute de renseignements, de comprendre au juste
en quoi ces deux méthodes différaient l’une de l’autre. Apollodore paraît avoir
donné plus d’importance et de développement à la narration. Ainsi Niger

1 Suétone, Auguste, 80 ; Quintilien, III, I, 17 ; Sénèque, Controverses, II, 13.


Brutidius reprochant à son adversaire clé n’avoir pas bien établi la cause, et de
n’avoir pas raconté comment l’esclave avait été sollicité à l’adultère et introduit
dans la chambre à coucher, Vellius Syriacus lui répondit : Nous n’avons pas
étudié sous le même maître. Tu as suivi Apollodore qui veut toujours raconter,
moi j’ai suivi Théodore qui n’est pas toujours de cet avis1. Apollodore semble
encore avoir eu pour règle, plus de circonspection, de mesure ; il faisait moins
d’efforts pour se surpasser soi-même, et recommandait ce que Sénèque le Père
exprime de cette expression un peu vague : vires ex industria relundere2. Enfin,
si Tacite reproche aux arides traités d’Apollodore les longues préparations de
principes, la narration reprise de haut, l’étalage affecté des divisions, mille
degrés d’arguments3, Sénèque le Père, qui voyait les choses de plus près,
préfère l’ancienne méthode. La division antique des controverses, dit-il, était
simple. La division moderne est-elle plus subtile, ou seulement plus laborieuse,
c’est à vous de juger, mes enfants. Pour moi, je me bornerai à exposer ce que
les anciens ont trouvé, ce que les modernes ont ajouté4.
Après ces paroles, Sénèque indique les divisions d’arguments proposées par
différents rhéteurs, dans la controverse suivante. Nous en relèverons quelques-
unes, malgré l’aridité de ces détails, pour faire comprendre le sens et la valeur
des termes techniques usités par les rhéteurs et reproduits par Quintilien : Texte
de la loi : Les enfants doivent nourrir leurs parents sous peine de la prison.
Thème ou sujet : Deux frères, dont l’un a un fils, sont en désaccord. L’oncle
tombe dans la misère. Malgré la défense du père, le neveu le nourrit. Son père le
renonce5, sans qu’il se plaigne. L’oncle l’adopte, est enrichi par un testament,
tandis que le père devient pauvre. Le fils, malgré la défense de son oncle, nourrit
son père. Il est renoncé par son père adoptif.
Le rhéteur Latro parla pour le jeune homme. Il divisa les preuves en arguments
de droit et en arguments d’équité :
1° Le fils peut-il être renoncé ? — 2° Doit-il l’être ?
1° Arguments de droit. — Était-il dans la nécessité de nourrir son père ? - Peut-il
être renoncé pour avoir obéi à la loi ? Cette question fut divisée par Latro en
plusieurs autres : un fils renoncé ne cesse-t-il pas d’être fils ? — Celui-là cesse-t-
il de l’être qui non seulement a été renoncé, mais qui a été adopté par un autre ?
— Admettons qu’il fut fils : Est-on puni pour n’avoir pas nourri son père, si l’on
est malade, en prison, captif ? La loi admet-elle quelque excuse ? Celui-ci est-il
excusable ?
2° Arguments d’équité. — Doit-il être renoncé ? Latro indiqua deux questions :
Quand bien même le père n’aurait pas mérité d’être nourri, le fils a-t-il eu raison
de le nourrir ? Le père était-il indigne d’être nourri ?
Les nouveaux déclamateurs, continue Sénèque, ajoutèrent cette première
question : Un fils adoptif peut-il être renoncé ? — Cestius la traita. Gallio en
ajouta une autre : Un fils adoptif peut-il être renoncé pour une faute qui, avant
son adoption, était connue de celui qui l’a adopté ? — Ce point tient à l’équité,

1 Controverses, II, 9.
2 Controverses, V, préface.
3 Dialogue des orateurs, 19.
4 Controverses, I, 1.
5 Abdicatur, nous n’avons pas en français l’équivalent de ce mot : déshériter est insuffisant ; abdicare signifie
le contraire d’adopter, repousser au nom de la loi. Faute de mieux, nous nous servirons de l’expression
renoncer, être renoncé.
c’est plutôt un développement qu’une question. Gallio redoubla en ces termes la
première question de Latro, etc.
Nous n’insistons pas davantage sur ces arguties. On peut blâmer la subtilité de
ces divisions et de ces questions. Il faut reconnaître qu’elles avaient, au moins,
l’avantage d’aiguiser singulièrement l’esprit, et de le préparer à trouver dans les
causes réelles du forum, tous les arguments qu’on pouvait faire valoir en faveur
d’un client ou contre un adversaire. Mais les rhéteurs ne s’en tenaient pas là : ils
poussaient plus loin l’étude des controverses. Après les divisions, il y avait les
couleurs. On appelait de ce nom la partie de la controverse dans laquelle
l’accusateur ou le défendeur cherchait à couvrir et à colorer un fait pour
l’atténuer et le rendre improbable aux yeux du juge, au moyen de conjectures
tirées de loin, de soupçons et de prétextes spécieux habilement imaginés..
C’était encore un artifice employé par l’orateur pour donner un tour, favorable à
sa cause, et se tirer d’un mauvais pas. Ainsi Clodius se servait d’une couleur, en
soutenant à l’aide de témoins subornés qu’il se trouvait à Interame, la nuit
même où, suivant l’accusation, il avait commis à Rome un inceste1.
Voici, dans la cause citée plus haut, les couleurs employées par les divers
rhéteurs. Latro représente le fils se glorifiant de son acte, au lieu de s’en excuser
: Je n’ai pu soutenir ce spectacle, j’étais stupéfait, sans quoi je n’eusse pas
attendu la prière de mon père. Arellius Fuscus se servit de la conscience, couleur
qu’il employait habituellement : Tout m’émeut, la nature, la piété filiale, cet
exemple si manifeste des vicissitudes humaines. Albucius Silus proposa cette
autre couleur : Mon père s’approcha de moi, il me commanda de le nourrir, il me
lut la loi ; je lui ai donné ce que j’ai pu soustraire à mon oncle. Blandus usa d’une
couleur opposée : Mon père vint, le visage baigné de larmes. Cet homme
naguère si riche, si superbe, demande l’aumône, et à son fils ! à son fils qu’il a
renoncé ! etc.
L’énumération de toutes ces couleurs nous mènerait loin. Comme elles ne
tenaient pas à la cause, mais dépendaient surtout de l’imagination du
déclamateur, elles pouvaient varier. à l’infini. Aussi un rhéteur, Otho Junius le
Père, avait fait sur les couleurs un ouvrage en quatre livres que notre Gallio, dit
Sénèque, appelait spirituellement les livres d’Antiphon, tant ils étaient pleins de
songes. Othon avait puisé ce défaut chez les anciens maîtres. Ceux-ci, en effet,
approuvent des couleurs qui ne peuvent être réfutées2.
Cette sorte d’arguments était quelquefois utile, mais elle présentait plus
d’inconvénients que d’avantages. C’était le côté dangereux et le plus défectueux
des déclamations. Dans les causes fictives, en effet, les jeunes gens étaient
libres d’inventer les excuses, les justifications, les couleurs qui leur semblaient
bonnes, de multiplier les petites circonstances imaginaires, capables de leur
fournir des arguments solides ou des développements éloquents. Il n’y avait
point d’adversaire en face d’eux pour contester la véracité des faits et pour
réfuter les allégations présentées. Au barreau, le contraire arrivait. La partie la
plus facile de la déclamation devenait aussitôt la partie la plus difficile du
plaidoyer véritable. C’était là qu’échouaient les jeunes orateurs privés de leurs
artifices si commodes : ils se déconcertaient et offraient à leurs adversaires plus
expérimentés l’occasion de ces reparties foudroyantes qui décident du gain d’une

1 Quintilien, IV, 2. — Forcellini, au mot color.


2 Controverses, II, 9 ; Cicéron, De divinit., I, 20 ; Antiphon, contemporain de Platon, était d’Athènes et se
mêlait d’expliquer les songes.
cause. Nous avons eu déjà l’occasion d’en citer des exemples, notamment à
propos du caustique Cassius Severus1.
Les inconvénients de ce genre d’exercice étaient si manifestes qu’ils éclataient
jusque dans les écoles. Plus d’une fois, la couleur adoptée était oubliée ou mise
de côté par ceux mêmes qui l’avaient proposée. Sénèque en fait l’aveu à propos
du sujet suivant : Un riche renonce ses trois fils, et à leur place veut adopter le
fils d’un pauvre. Le fils du pauvre refuse ; il est renoncé par son père. — Couleur
: Ceux mêmes, dit-il, qui s’étaient interdit d’attaquer le riche furent infidèles à
leur dessein. Ils se laissèrent séduire par quelques traits brillants qui s’offrirent à
eux. Un déclamateur sec est bien plus fidèle à la couleur choisie. Rien ne le
sollicite, aucune figure, aucun bruit heureux ne l’attire. C’est ainsi qu’une femme
laide est plus facilement chaste : ce n’est pas l’intention qui lui manque, c’est le
séducteur2. Cette indulgence de Sénèque pour un défaut de composition, déjà
grave dans l’école, mais irrémissible au forum, est vraiment singulière. Quant à
la raison par laquelle il croit la justifier, elle est du dernier comique. Nous
touchons ici, il est vrai, à l’écueil fatal de ces sortes d’exercices faits à huis clos,
en vue de conquérir les applaudissements, nous voulons dire la recherche des
traits, de ce qu’on appelle les deliciæ. Le nom seul est la condamnation de la
chose.
Tous les déclamateurs sont travaillés de ce mal, même ceux que Sénèque
qualifie de secs. On a vu dans la vie de Pollion la part qu’il prit à une déclamation
où il s’agissait d’un homme qui avait donné sa fille en mariage à son esclave,
pour le récompenser d’avoir respecté la jeune fille, tandis que les autres
esclaves, sur l’ordre du tyran, avaient déshonoré leurs maîtresses. Le fils
accusait le père de folie : Pollion se borna à prononcer quelques mots pour le fils.
Les autres rhéteurs insistèrent davantage, et dirent de telles choses que
Sénèque ne peut s’empêcher, tout en les rapportant, de les traiter d’insensées..
Son expression s’applique surtout à Arellius Fuscus, un rhéteur sec, cependant,
qui avait fait dire au fils : L’esclave est le gendre, la maîtresse est la femme, le
maître est le beau-père. Qui n’attribuerait un tel mariage à l’ordre du tyran ?
J’accuse mon père des mêmes crimes que le tyran, le tyran des mêmes crimes
que le père, que dirai-je du tyran ? Il ressemble au père, que ne dirai-je pas du
père ? Il ressemble au tyran. Malheureuse sœur ! Sous le tyran, tu regrettais ton
père, sous ton père, tu regrettes le tyran. Tu as contraint ta fille à un mariage
que le tyran se bornait à permettre. C’est maintenant, mon père, si tu as du
sens, qu’il faut nous exiler !3 Si de telles deliciæ n’avaient pas été à la mode,
Fuscus aurait-il pu les dire, sans soulever les huées de l’assistance ?
Voici un autre exemple où l’inconvénient de ces sortes de jeux d’esprit se montre
sous une forme plus saisissante. Nous avons, vu, dans le sujet intitulé debilitans
expositos, la manière dramatique dont Labienus avait fait le procès à la
corruption des riches Romains, et les accents éloquents de Cassius Severus,
dépeignant les tortures auxquelles les enfants abandonnés avaient été soumis
par celui qui les recueillait pour les mutiler. Un rhéteur, Fulvius Sparsus, homme
d’un goût dépravé, parmi les gens d’école, et homme d’école parmi les gens de
goût4, parla contre le fabricant d’infirmités. Il énuméra les différents motifs qui
poussent les hommes à se porter pour accusateurs, le désir de gloire, de

1 Controverses, I, 4.
2 Controverses, II, 9.
3 Controverses, III, 21.
4 Extraits des Controverses, I, 7.
vengeance ; l’espoir de récompenses : Pour moi, dit-il, de tous ces motifs
ordinaires, je ne puis en alléguer aucun. Cependant, il y avait un motif
d’humanité qui aurait dû se présenter à son esprit. Le rhéteur n’y songe
nullement. Habitué à ses arguties d’école, à ses procédés factices, il oublie la
raison, vraie, impérieuse qui lui aurait fourni les pensées lès plus justes et les
plus éloquentes.
Ainsi, dans sa déclamation, il néglige d’accuser le criminel, de représenter
l’horreur de sa conduite, pour se livrer à un développement d’idées inattendues
dans la bouche d’un accusateur. Ô malheureux êtres, s’écrie-t-il, condamnés à
mendier ainsi ! Plus malheureux encore, ceux à qui vous demandez ! Tel se dit :
Si mon fils vivait, il serait peut-être semblable à celui-ci ! — Un autre : Serait-ce
mon fils, devant qui je viens de passer ? — Un troisième Le mien a peut-être
rencontré un pareil maître : s’il l’avait rencontré ! Et alors tous donnent à tous,
craignant, s’ils refusaient à un seul, de refuser à leur enfant !1 Sans doute, les
pères criminels, qui ont à se reprocher d’avoir abandonné leurs enfants à leur
naissance, peuvent et devraient éprouver ces sentiments. Mais est-ce à
l’accusateur du bourreau d’enfants d’insister sur cette peinture ? Ne trahit-il pas
ici la cause qu’il défend ? Ne fait-il pas passer sur les pères dénaturés l’horreur
que le coupable devrait inspirer ?
Ne semble-t-il pas, en incriminant leur conduite, excuser en quelque sorte la
cruauté de celui qui exploite les infirmités des mendiants ? Peu importe à Fulvius
Sparsus : il a trouvé un développement qui lui a paru ingénieux, des traits qui lui
ont semblé heureux, cela lui suffit. La galerie applaudira : c’est la seule chose
dont il se préoccupe !
Le défenseur, de l’accusé, Turrinus Clodius, avait une cause difficile à soutenir. Il
n’était pas aisé de justifier la barbarie de ce spéculateur eu infirmités. Cependant
il dépassa toute mesure par les arguments qu’il fit valoir. Il usa de la couleur
suivante, à savoir que beaucoup de pères exposent les nouveau-nés qui les
gênent. Puis, après avoir représenté que certains enfants naissaient difformes ou
de faible complexion, et étaient, pour cette raison, abandonnés par leurs
parents, il ajouta : C’est parmi eux que l’accusé en a ramassé quelques-uns, il
les a par pitié mutilés, afin que l’absence de certains membres les rendit plus
dignes de compassion. Ils demandent l’aumône, et cette vie qu’ils doivent à la
pitié d’un seul, ils la soutiennent par la pitié de tous !
Ainsi, d’après cet orateur, ces mutilations ne seraient pas un acte de cruauté,
mais un acte de pitié, de coin-’ passion. L’accusé ne serait plus un monstre, mais
un être bienfaisant, humain même, sauvant les enfants abandonnés, leur
conservant la vie qu’ils auraient perdue sans lui, les mutilant, il est vrai, mais
pour qu’ils puissent obtenir plus facilement leur subsistance de la charité
publique ! C’est l’abus, l’excès condamnable encore une fois, auquel entraînait le
désir de trouver des justifications dans une cause qui n’en présentait pas, et
l’envie de surpasser ses rivaux en raffinant sur leurs idées, en inventant des
traits, des pensées auxquels aucun d’eux n’avait songé. Aussi Turrinus dut-il
éprouver un sentiment de jalousie, en entendant Pompeius Silo enchérir sur son
idée et s’écrier : Oui, il a été plein de compassion, il a voulu leur donner la vie,
mais il n’a pas pu les nourrir, il a été obligé d’exiger de chacun d’eux qu’il
sacrifiât une partie de son corps pour sauver le reste !

1 Controverses, V, 33.
Après la recherche excessive des pensées subtiles de ce qu’on appelle le trait, on
est en droit de relever encore chez les rhéteurs, le goût des figures de style.
Nous avons rappelé plus haut les mésaventures qu’attira au rhéteur Albucius
Silus sa passion malencontreuse pour les figures. Il n’était pas le seul que
poussât hors du droit chemin l’ardent désir de parer son stylé d’ornements
alambiqués et prétentieux. Un autre rhéteur, Oscus, ne manquait pas de talent,
au jugement de Sénèque, mais il se faisait tort à lui-même, en ne voulant
exprimer aucune pensée sans se servir de figure. Aussi disait-on de son style
qu’il n’était pas figuré, mais défiguré. C’est pourquoi le rhéteur Pacatus, continue
Sénèque, eut un mot heureux, lorsque, le rencontrant un matin à Marseille, il le
salua par une figure en ces termes : Qui m’empêche de te dire : Bonjour, Oscus
!1
Il serait fastidieux de rappeler en détail tous les défauts dans lesquels tombaient
les rhéteurs. Ils étaient la conséquence fatale et nécessaire de ces sujets où ni
l’histoire ni la vraisemblance n’étaient ménagées, où l’émulation de trouver
quelque chose de piquant et de neuf poussait les gens de mauvais goût à se
surpasser les uns les autres par des imaginations absurdes. Sénèque, qui a du
jugement et du bon sens, condamne ces insanités. Il les excuse, cependant, un
peu. Il y voit une surabondance de force et de corps, comme il dit. On peut,
suivant lui, guérir ces excès, quand il n’y a qu’à retrancher.
Son observation est vraie, appliquée à des jeunes gens, et non à des rhéteurs,
hommes faits, dont rien. ne pourra corriger le mauvais goût. Aussi Sénèque
insiste peu sur cet essai de justification, et comme honteux de ce qu’il vient
d’avancer, il se jette sur les plus coupables, et livre leurs belles imaginations à la
.risée du public. Pour n’avoir pas l’air de justifier ces folies, continue-t-il, disons
que sur le sujet de Flamininus égorgeant à table un criminel, Murrhidius —
stupide comme à l’ordinaire, dit-il ailleurs2 — poussa l’enflure au dernier degré :
Dans ce souper funèbre, notre préteur, gorgé de nourriture, fut réveillé sur le
sein de sa belle par le bruit de la hache ! Et cette période à quatre membres : Le
forum fut mis au service de la chambre à coucher, le préteur de la courtisane, la
prison du banquet, le jour de la nuit. Le quatrième membre, qui n’a pas de sens,
n’est là que pour compléter la période. Que signifie en effet le jour fut mis au
service de la nuit ? Je vous ai rapporté cet exemple parce que dans les périodes
à trois membres, et dans les autres constructions de ce genre, on tient beaucoup
à la perfection du rythme et point du tout au bon sens3.
Le rhéteur Musa dépassait encore les absurdités de Murrhidius. Sénèque en
donne des exemples, pour les flétrir. Il poussait, dit-il, l’enflure à ce point où elle
pèche non plus contre le bon goût, mais contre là nature. Qui pourrait supporter
un homme disant des jets d’eau qu’ils ripostent à la pluie du ciel ; d’une
aspersion de parfums, que c’est une pluie odorante ; d’arbres verts et taillés, que
c’est une forêt ciselée ; d’un tableau que les arbres se lèvent ? Et ce qu’il dit des
morts subites ; un jour que vous m’aviez mené la, je ne l’ai pas oublié : Oiseaux
qui volent, poissons qui nagent, bêtes fauves qui courent, tous ont leurs
tombeaux dans nos estomacs. Demandez maintenant pourquoi nous mourons
subitement : nous virons de morts ! — Ah ! continue Sénèque, tout affranchi qu’il
était alors, il devait être fouetté : nous avions droit à cette satisfaction. Je ne
suis pas de ces juges extrêmement sévères qui ne souffrent pas qu’on s’écarte

1 Controverses, V, préface.
2 Controverses, III, 17, 18 ; IV, 27.
3 Controverses, IV, 25.
en un seul point de la règle. Il faut accorder beaucoup à la liberté de l’invention :
mais je veux qu’on pardonne les fautes et non les monstruosités !1
Si les imaginations de Murrhidius, de Musa et de leurs pareils sont
extravagantes, il convient de reconnaître qu’elles sont sévèrement châtiées par
les paroles de .Sénèque. Il ne serait donc pas juste, comme on le fait d’ordinaire,
de relever dans les souvenirs qui nous restent des écoles de rhéteurs, les fautes
de goût, les étrangetés, les pensées fausses, alambiquées qui y fourmillent, sans
leur opposer les jugements sévères qui réprouvaient de tels écarts. Les
modernes qui répètent par routine les accusations rebattues contre les écoles
des rhéteurs, et qui en parlent souvent sans les bien connaître, triomphent de
ces exemples d’enflure et de mauvais goût, sans tenir compte des critiques qui
les flétrissent. Mais leur blâme a été devancé par celui des hommes de goût qui
fréquentaient les écoles. Les rhéteurs comme Murrhidius et Musa étaient l’objet
d’universelles risées. Par bonheur, ils étaient en- petit : nombre, et formaient
l’exception. Sénèque leur adresse à plusieurs reprises de durs reproches, et
même, là où il omet de les juger, ce n’est pas sans une pointe d’ironie railleuse
qu’il reproduit leurs arguments faux et déplacés.
Si l’on considère enfin le style employé dans les écoles, on lui trouvera, avec des
qualités incontestables, des défauts sensibles, évidents, et en quelque sorte
nécessaires. Ils n’appartiennent pas à l’école seule, ce sont les défauts
inévitables à une époque -de décadence, où la liberté a cessé d’exister. Dès que
la langue ne se ferme plus dans la vie publique, à la tribune, au barreau, mais à
huis clos et dans de petits cénacles, elle s’altère et se raffine. Aussi les rhéteurs
étaient puristes ; ils réprouvaient les termes bas, et regardaient comme
dangereux l’emploi du style familier. Sénèque s’étonne de voir Albucius Silus,
dont le style était brillant, ne pas hésiter à nommer les objets les plus vils, du
vinaigre, du pouliot, des lanternes, des éponges. Il n’y avait rien, selon Albucius,
dit-il, qui ne prit être nominé dans une déclamation. En voici la raison : il
craignait de passer pour un homme d’école. La peur d’un mal le jetait dans un
autre et il ne voyait pas, en usant de cette fange, que l’éclat trop vif de son style
n’en était pas tempéré, mais souillé.... Il employait les termes bas jusque dans la
défense des accusés.... L’emploi du style familier peut être une beauté dans
l’orateur : mais il est rare qu’il réussisse.... Un modèle de convenance en ce
genre, c’est notre Gallio. Dès son adolescence, il savait traiter un sujet ; en
assembler les parties, tout dire avec grâce, et cela, quoiqu’il usât du style
familier. Je m’en étonnais, d’autant plus que le jeune âge, surtout, répugne à
tout ce qui est bas, et même à ce qui semble être bas2.
Quintilien, de son côté, reprochait aux écoles de se montrer sur le choix des mois
d’une sévérité dédaigneuse, au point de s’interdire une grande partie de la
langue. Cependant lui-même, pour des raisons qu’il est impossible à des
modernes d’apprécier, blâmait, par exemple, l’emploi du mot porcus au
masculin, et approuvait le mot porca, parce que Virgile s’en était servi dans
l’Énéide. Il trouve ridicule l’emploi du mot mures dans le vers d’un poète
contemporain :
Prætextam in cista mures rosere Camilli ;
Les rats mangèrent dans la corbeille la robe prétexte de Camille, parce que le
poète n’avait pas eu soin de joindre une épithète au mot mures, et il s’extasie,

1 Controverses, V, préface.
2 Controverses, III, préface.
par contre, sur l’exiguus mus de Virgile, et sur le ridiculus mus d’Horace1. Si le
blâme dirigé par Quintilien contre les rhéteurs est fondé, il peut déjà s’appliquer,
on le voit, à lui-même. Mais il passe au-dessus des écoles, et il atteint la
littérature tout entière. La décadence est partout : les rhéteurs y ont leur part,
comme leurs contemporains ; ils n’en sont pas les auteurs.
En résumé, si l’on veut se défaire des opinions préconçues, il semble résulter de
cette étude minutieuse des enseignements et des exercices usités dans les
écoles, qu’elles ne méritent pas toutes les accusations portées contre elles. Les
défauts qu’elles présentent sont le plus souvent ceux de l’époque et de la
société. Ceux qui leur sont propres trouvent immédiatement, non pas des
approbateurs, comme on se le figure, mais, la plupart du temps, des juges
sévères qui ne ménagent ni les railleries ni les critiques. En revanche, les écoles
ont le culte de la saine et belle littérature. Les noms les plus honorés sont ceux
de Cicéron et de Virgile. A une époque de jouissances matérielles, elles ont le
respect des choses de l’esprit et s’en occupent avec passion. Il est facile de
tourner en plaisanterie le sujet des trois cents Spartiates délibérant s’ils fuiront
avec les autres Grecs du défilé des Thermopyles, ou s’ils y mourront. Mais les
pensées que ce sujet et de semblables inspirent à plusieurs rhéteurs inconnus, à
un Dorion, à un Attale, à un Cornelius Severus, sont grandes et belles. Toutes les
vertus qu’on est habitué, à respecter, la piété filiale, l’humanité, le courage, la
chasteté, sont célébrées et défendues avec éloquence. Si la société romaine ne
les connaît plus, si les empereurs voient en elles une atteinte à leur autorité et
les proscrivent, ce n’est pas la faute des écoles. Elles ont fait ce qu’elles ont pu.
Elles les ont honorées, vantées, et elles ont cherché à en inspirer le goût et le
respect à la jeunesse.

1 Quintilien, VIII, 3, 17. L’usage latin, il est vrai, est de désigner l’animal en général par le nom de la femelle,
plutôt que par le nom du male ; mais Quintilien invoque ici non l’usage, mais une raison d’élégance qui échappe
à des modernes.
CHAPITRE X — LES ÉCOLES DES RHÉTEURS – III

Si, après avoir recherché et apprécié les exercices pratiqués dans les écoles, on
passe aux maîtres qui y professaient, on trouve chez eux les mêmes qualités et
surtout les mêmes défauts. Tous ont la passion et le culte de l’éloquence, ils ont
du savoir, des dispositions naturelles ; mais le désir de briller, de se surpasser
les uns les autres en arguments imprévus dans des causes déjà
invraisemblables, les entraîne à des excès de mauvais goût dont on a cité plus
haut de nombreux exemples. Corrompus par leurs devanciers, par les sujets
qu’ils ont hérités d’eux, ils corrompent à leur tour les générations qui les suivent.
Le seul qui fasse exception, dont le goût et les critiques sévères auraient dû
arrêter les progrès de la décadence, est l’auteur même des Controverses et des
Suasoriæ, c’est Sénèque le Père.
Malheureusement, nous le connaissons peu, et malgré la biographie que son fils
le Philosophe lui avait consacrée et qui a péri, il semble avoir été peu connu des
auteurs anciens. Par une modestie singulière, Sénèque le Père parle à peine de
lui-même dans ses ouvrages. Il se borne à rappeler les rhéteurs qu’il a connus ou
entendus, et que ses fils n’ont pu entendre à cause de leur âge, à enregistrer les
assauts oratoires auxquels il a assisté ; en un mot, il se renferme exclusivement
dans son rôle d’historien de la déclamation et des rhéteurs. A-t-il tenu une école,
lui-même ? A-t-il été rhéteur au sens propre du mot ? rien ne le prouve. Il a vécu
assidûment dans les écoles, et il a étudié l’éloquence avec passion toute sa vie,
voilà le seul fait qu’on puisse affirmer. C’est donc à tort que l’usage a prévalu de
l’appeler Sénèque le Rhéteur.
Il était né à Cordoue d’une famille riche qui appartenait à l’ordre équestre. On
place l’époque de sa naissance vers l’an 54 avant notre ère, d’après un passage
des Controverses1, où il assure que l’éloignement, et non l’âge, ne lui a pas
permis d’entendre Cicéron : Il me semble, dit-il, avoir entendu tous les orateurs
renommés, excepté Cicéron. Ce n’était pas mon âge qui m’a empêché de
l’entendre, mais la fureur des guerres civiles qui sévissait sur tout l’univers. Elle
me renferma dans ma colonie. D’ailleurs, dans ce petit atrium où ses deux
disciples déjà mûrs, Hirtius et Pansa, avaient l’habitude de déclamer avec lui, j’ai
pu connaître ce génie égal’ en grandeur à l’empire romain, et ce que l’on dit d’un
autre, mais qui doit être dit de lui au propre, j’ai pu entendre sa voix vivante.
Comme Cicéron périt en 43, on peut supposer que Sénèque avait une dizaine
d’années au moment de sa mort.
Il vécut jusqu’à une extrême vieillesse, quatre-vingt-seize ans environ ; et
mourut vers l’an 42 de notre ère, si l’on s’en rapporte à certains passages de ses
ouvrages postérieurs au règne de Tibère2. Il vint à Rome tout jeune, y fréquenta
les écoles des rhéteurs, entre autres celles de Marullus et d’Alfius Flavus. Il y
entendit Asinius Pollion, jeune encore3, et s’y lia avec les déclamateurs les plus
renommés, Porcius Latro, Fuscus Arellius, Junius Gallio. De retour à Cordoue et
déjà d’âge mûr, il épousa Helvia, qui appartenait à une famille ancienne et d’une
grande rigidité de mœurs4. Il en eut trois fils. L’aîné, M. Annæus Novatus, fut
adopté par Junius Gallio et prit alors le nom de Junius Gallio ; le second est le

1 Controverses, I, préface.
2 Suasoriæ, 3, 7 ; Controverses, X, préface.
3 Controverses, IV, préface.
4 Sénèque, Ad Helviam, 2, 16.
philosophe Sénèque ; le troisième, Annæus Mela, fut le père du poète Lucain.
Sénèque revint à Rome pour y suivre l’éducation de ses enfants. Mais s’il aimait
les études d’éloquence, il haïssait la philosophie. Son fils le Philosophe le lui
reproche avec une certaine amertume : Autant que te l’a permis l’antique
sévérité de mon père, dit-il dans sa consolation à sa mère Helvia, tu as, sinon
possédé, du moins abordé toutes les nobles connaissances. Plût aux dieux que,
moins attaché aux usages de ses ancêtres, mon père, le meilleur des époux,
t’eût laissée approfondir plutôt qu’effleurer les doctrines des sages... Ce fut à
cause de ces femmes pour qui les lettres ne sont pas un moyen de sagesse, mais
un instrument de corruption, que mon père encouragea si peu ton go0t pour les
études1.
Au témoignage de son fils, il avait composé beaucoup d’ouvrages d’une grande
valeur, qu’il l’avait chargé de publier et qui lui auraient assuré une grande
renommée d’écrivain. Parmi ces ouvrages dont le fils n’indique pas le sujet, se
trouvaient des Histoires qui commençaient à l’origine des guerres civiles et
allaient presque jusqu’au jour de sa mort. Ce livre fut-il jamais publié ? On
l’ignore ; il ne l’était pas encore au moment où Sénèque le Philosophe écrit la
biographie de son père2. Sans doute, la prudence et les rigueurs exercées par
Tibère contre les écrivains l’avaient décidé à garder ses Histoires en portefeuille.
De là, sans doute, l’origine de l’éloquente indignation avec laquelle il parle des
livres de Labienus condamnés aux flammes3.
Les seuls ouvrages que nous ayons de Sénèque le Père sont les Controverses et
les Suasoriæ qui ne parurent qu’après sa mort. Il composa les premières, à là
demande de ses fils, pour leur faire connaître les déclamateurs de la génération
précédente qu’ils n’avaient pas entendus. Vous voulez, dit-il, savoir mon opinion
sur les déclamateurs que j’ai entendus, et que je reproduise leurs paroles qui
n’ont pas échappé à ma mémoire ? ... Oui, il m’est agréable de revenir à mes
anciennes études, et aux années plus heureuses. Mais la vieillesse m’a enlevé
bien des facultés, elle a affaibli l’éclat de nies yeux, émoussé mon ouïe, et détruit
la vigueur de mon corps. Seule, la mémoire me reste, cette faculté si délicate et
si fragile que l’âge attaque d’abord. Elle était très grande chez moi, et même, je
l’avoue, elle tenait du prodige. On pouvait prononcer devant moi deux mille
mots, je les répétais dans le même ordre, et, lorsque ceux, qui étaient venus
entendre notre maître, avaient récité plus de deus cents vers, chacun n’en
débitant qu’un à son tour, je les reproduisais, en commençant parle dernier et en
remontant jusqu’au premier. Ma mémoire était non seulement prompte à
apprendre, mais elle conservait fidèlement ce qu’elle avait une fois su4. Quoiqu’il
la trouve affaiblie, Sénèque exauça la prière de ses fils. Il rappelle, dans ses dix
livres de Controverses, les déclamations auxquelles il a assisté, les arguments
présentés par les différents rhéteurs, sans suivre un ordre régulier, mais en
réunissant, comme il le déclare lui-même, ce qu’il a entendu dire en plusieurs
occasions sur le même sujet. Il reproduit même des discours entiers avec une
telle sûreté qu’on finit par se demander s’il n’en impose pas au public, et si, par
une coquetterie de vieillard, il n’attribue pas à sa mémoire l’exactitude des
souvenirs qu’il doit à des notes.

1 Sénèque, Ad Helviam, 2, 12 ; Lettres à Lucilius, 103.


2 Sénèque, De vita patris, fragment, III.
3 Voir Labienus, au chapitre VI.
4 Controverses, I, préface, passim.
Les Controverses sont divisées en dix livres, dont cinq, seulement, nous sont
parvenus, et encore avec des lacunes.
Un abrégé de l’ouvrage, fait au IVe ou au Ve siècle de notre ère, contient, avec
quelques fragments des livres perdus, des passages importants des cinq
premiers livres. Chaque livre était précédé d’une préface où l’orateur faisait le
portrait d’un ou de plusieurs rhéteurs célèbres. Ces préambules, souvent fort
détaillés1, sont d’une pureté de style et d’une latinité remarquables : ils sont
surtout précieux par les renseignements qu’ils fournissent sur les écoles des
rhéteurs, au siècle d’Auguste. Arrivé à la fin de son œuvre, l’auteur confesse qu’il
éprouve de la fatigue, mais il s’en prend moins à l’âge qu’à l’ennui causé par le
sujet qu’il traite. Malgré sa complaisance à énumérer les sujets des controverses,
son goût proteste contre les subtilités et les étrangetés qu’il a enregistrées trop
souvent. Permettez-moi, dit-il à ses fils, de laisser de côté ces études de
jeunesse, et de revenir à ma vieillesse. Oui, je vous l’avouerai, cette œuvre
m’est à charge depuis quelque temps. J’y ai souscrit d’abord avec
empressement, comme si elle devait me rendre la meilleure partie de ma vie ;
ensuite, j’ai honte de prolonger si longtemps une tâche qui n’est pas sérieuse2.
Cependant, pour compléter son œuvre, ou parce que les causes délibératives lui
offraient des sujets plus vraisemblables et des développements plus heureux,
après les Controverses il composa le livre unique des Suasoriæ, dont on peut
fixer la composition, en s’appuyant sur certains détails, à l’année 32, qui suivit la
chute de Séjan3. Ces causes délibératives sont au nombre de sept ou même de
huit, selon que les éditions réunissent ou séparent les deux parties de la dernière
Suasoria. Parmi ces sujets destinés, comme nous l’avons dit, aux élèves plus
jeunes, se trouve celui-ci : Les Athéniens délibèrent s’ils doivent détruire les
trophées élevés en souvenir de leurs victoires sur les Perses, Xerxès les
menaçant d’entreprendre une nouvelle expédition, s’ils ne les détruisent pas,
sujet qui paraît tout à fait admissible et satisfaisant. il y a encore deux autres
sujets dont il a été parlé plus haut, et qui sont relatifs à Cicéron : 1° Cicéron
délibère s’il demandera la vie à Antoine. 2° Il délibère s’il doit brûler ses écrits,
Antoine lui promettant la vie sauve à cette condition. Ces deux Suasoriæ sont
peu vraisemblables, mais elles n’ont rien d’absurde. Les déclamateurs qui
traitèrent la première partie firent même preuve de jugement ; tous furent d’avis
que Cicéron ne devait pas supplier Antoine : Personne, dit Sénèque, n’osa
engager Cicéron à prier Antoine, tant ils jugèrent bien de l’âme de Cicéron. Dans
la seconde partie, aucun d’eux ne voulut admettre que Cicéron consentît à brûler
ses ouvrages pour sauver sa vie. Ces deux Suasoriæ, si critiquées parles
modernes, ont d’autant plus droit à notre indulgence. que, grâce à elles, nous
connaissons le beau récit de la mort de Cicéron par Tite-Live, l’éloge éloquent de
Cicéron par Asinius Pollion que nous avons cité plus haut4, et enfin les vers
admirables où le poète Cornelius Severus déplore la mort du grand orateur. Si,
d’après le mot de Quintilien, c’est avoir déjà profité que de se plaire à la lecture
de Cicéron, c’est, pour Sénèque le Père, un titre d’honneur et une excuse à ses
défaillances, de nous avoir conservé ces passages remarquables à la gloire de
l’illustre écrivain qu’il vante en toute circonstance, et qu’il propose,
malheureusement en vain, à l’étude et à l’admiration de ses contemporains.

1 Il manque seulement les préfaces des livres V, VI et VIII.


2 Controverses, X, vulgo, V, préface.
3 Controverses, II, 12 ; Suasoriæ, VI, 27.
4 Voir le chapitre sur Asinius Pollion.
Sobre sur lui-même, Sénèque est plus abondant en détails sur les rhéteurs de
profession qu’il a connus. Mais il serait sans intérêt de relever les témoignages
qu’il donne avec Quintilien sur les cinquante-six rhéteurs principaux dont ils
citent l’un et l’autre les noms et mentionnent des passages1. Il suffira de passer
en revue les quatre déclamateurs que Sénèque déclare les maîtres de l’éloquence
de son temps, et dont il compose ce qu’il appelle un letradeum ou quadrivirat2. Il
y comprend Porcius Latro, Fuscus Arellius, Junius Gallio et C. Albucius Silus. C’est
Porcius Latro qu’il met à la tête de tous, et dont il parle avec le plus de
complaisance. Il l’avait connu dès son enfance, il avait vécu avec lui dans la plus
étroite intimité, et l’avait suivi dans sa carrière jusqu’à son dernier jour. On peut
donc le considérer comme le type du déclamateur à l’époque d’Auguste.
Porcius Latro était né en Espagne, probablement à Cordoue, dans la même ville,
et vers la même époque que Sénèque (54 ans av. J.-C.). Il eut avec lui pour maître,
à Rome, le rhéteur Marullus, dont l’élocution péchait surtout par la sécheresse.
L’élève, au contraire, aimait les pensées vives et imagées, et supportait
impatiemment ce défaut de son maître. Un jour que Marullus excusait son style
sec par la difficulté du sujet, et disait : Marchant dans des sentiers épineux, je ne
dois poser le pied qu’avec précaution, Latro lui répliqua avec cette liberté qui
était le caractère des écoles : Ce n’est pas sous le pied, c’est dans le pied même
que tu as les épines. Et aussitôt il prit la parole, et prodigua les pensées
brillantes qui pouvaient s’encadrer dans la déclamation de Marullus3.
Latro avait une constitution vigoureuse, fortifiée par des exercices répétés, une
poitrine excellente. Sa voix était forte dans sa jeunesse, mais il la fatigua en la
surmenant, et elle finit, grâce à sa négligence, par être tout à fait voilée.
Cependant elle s’élevait au besoin, et si, au début, elle annonçait peu de force,
elle en trouvait dans la suite du discours. Vrai paysan espagnol, dit Sénèque, il
vivait au gré des circonstances ; négligeant les précautions ordinaires des
rhéteurs, passant sans transition du ton le plus bas au plus élevé, et refusant de
se laisser frotter pour enlever la sueur qui l’inondait à la fin de ses déclamations.
Extrême en tout, il n’écoutait aucun conseil et n’observait aucune mesure. Il ne
savait ni quitter ni reprendre le travail. Il s’acharnait à la besogne, sans aucune
relâche, jusqu’à ce qu’il fût trahi par ses forces. Il se précipitait alors dans les
amusements et les plaisirs, et ne pouvait plus en être arraché. Il s’enfonçait dans
les forêts et les montagnes. Il luttait de patience à la fatigue et d’adresse à la
chasse avec les gens du pays, les harassait, et se plaisait si fort à ce genre de vie
qu’il ne voulait plus le quitter, et qu’on avait de la peine à le ramener à son
école. Rendu à ses études, loin d’avoir perdu, il semblait avoir gagné des forces
nouvelles, et s’être rajeuni. Il travaillait avec plus d’énergie que jamais, il se
mettait à écrire le soir, aussitôt après le souper, ce qui troublait sa digestion,
passait la nuit sans dormir, prenait un peu de nourriture le matin, et commençait
aussitôt à déclamer. Sa robuste constitution lui permit de supporter assez
longtemps cette vie anormale. Ces excès de travail eurent, cependant, pour
résultat d’affaiblir sa vue et de lui donner un teint d’une extrême pâleur. Alors
ses disciples qui l’adoraient se mirent à boire du cumin pour avoir aussi le teint
pâle, justifiant ainsi à leur insu, le mot d’Horace : Ô imitateurs, troupe servile ! si

1 Sénèque, pour sa part, cite des fragments de trente-deux rhéteurs. En outre, il mentionne les noms d’au
moins quatre-vingt-quinze autres rhéteurs grecs ou latins. Si l’on y ajoute tous ceux qui ont été laissés de côté
par Sénèque et par Quintilien, on est en droit de dire : rhetorum numerus est infinitus.
2 Controverses, X, vulgo, V, préface. Les textes portent letradeum, mot peut-être contestable, mais dont le
sens n’est pas douteux.
3 Controverses, I, préface : la moitié en est consacrée à Latro.
par hasard, je devenais pâle, ils se mettraient à boire le cumin qui jaunit le teint
!
Quand Latro était disposé au travail, et qu’il n’avait pas de sujet particulier à
déclamer, il usait d’une singulière méthode. Il préparait son mobilier, suivant son
expression. Un jour, il n’écrivait rien que des épichérèmes ; un autre jour, des
enthymèmes ; un autre encore, des pensées détachées ne faisant pas corps avec
un seul sujet, mais qui pouvaient s’appliquer à tous, par exemple,des maximes
sur la fortune, la cruauté, le siècle, l’opulence.
Il combinait encore des figures de style pour s’exercer, et sans aucune
application particulière. Ce mobilier ou plutôt cet arsenal lui fournissait ensuite
des armes pour les déclamations qu’il devait traiter. Aussi, quand il avait une
controverse à développer, il ne connaissait ni les lenteurs ni les soucis de la
composition. Il écrivait avec le même entraînement qu’il parlait. Sa mémoire
naturelle, excellente et développée par un art, consommé, lui permettait de saisir
aussitôt tout ce qu’il devait retenir, sans l’oublier jamais. Il se rappelait même
toutes les déclamations qu’il avait prononcées. Aussi, quand il prenait la parole à
l’école, il n’avait point besoin de notes et de cahiers. J’écris, disait-il, dans mon
esprit. Il devait en outre à cette mémoire précieuse la connaissance de l’histoire,
ce qui lui fournissait des exemples nombreux à l’appui de ses arguments : Il se
faisait, dit Sénèque, donner le nom d’un général, et aussitôt, sans hésiter, il
racontait sa vie tout entière.
Latro avait un enseignement d’un genre particulier. Il ne s’astreignait pas à
écouter ni à corriger les déclamations de ses élèves. Il trouvait cette besogne
fastidieuse et indigne de lui. Il aimait mieux, suivant l’expression pittoresque de
Sénèque, vendre son éloquence que sa patience. Il ne laissait personne déclamer
devant lui. Il déclamait lui-même, disant qu’il n’était pas un maître, mais un
modèle. C’était le seul rhéteur latin, comme Nicétès était le seul rhéteur grec,
dont les élèves n’exigeassent pas que le maître écoutât leurs déclamations. Dans
le commencement, cette prétention de Latro excitait les rires, et, par moquerie,
on ne disait pas : les disciples, on disait les auditeurs de Latro. Mais le succès
justifie tout. L’éloquence de Latro servit d’excuse à ses exigences. Les élèves
n’en accoururent pas moins en foule à son école. Bien plus, le mot d’auditeurs
passa dans l’usage, et devint un peu plus tard, synonyme de disciples1.
Quand un sujet de controverse avait été proposé dans l’école de Latro, c’était
donc lui qui le traitait. Mais afin d’enseigner à ses élèves l’art de la composition,
avant de développer le sujet, avant même de se lever pour prendre la parole, il
dictait toutes les divisions de sa controverse, et indiquait d’avance à ses
auditeurs le plan de son discours, afin qu’ils pussent discerner si, entraîné par la
chaleur du débit, il omettait quelque partie essentielle de la cause, ou négligeait
l’un des moyens qu’il avait promis clé développer. Il se bornait à des divisions
générales et ne les multipliait pas, à l’exemple d’autres rhéteurs de talent
secondaire ; mais il s’exposait par là au reproche de confusion que ceux-ci ne lui
épargnaient pas, et contre lequel Sénèque le défend avec énergie. Il affirme que
si Latro avait un mérite, c’était celui de l’ordre, non pas de l’ordre apparent qui
sert souvent à masquer la pauvreté du fond, mais de l’ordre réel qui surprend
mieux, parce qu’on le voit moins, et qui se trahit seulement par ses effets. En
outre, il condensait, autant que possible, ses arguments et supprimait ceux qui
n’étaient pas absolument nécessaires. Il diminuait le nombre des questions et

1 Controverses, IV, 25.


n’insistait jamais sur les lieux communs. Quand il y recourait, il les traitait en peu
de mots pleins de force. Un de ses préceptes, à cet égard, était qu’à l’exemple
du préteur, le déclamateur devait tendre à diminuer la longueur du débat.
Ainsi, dans une controverse où il défendait un personnage de l’accusation de
trahison, il prétendait qu’il ne devait pas établir qu’il n’y avait pas eu trahison,
mais seulement que son client ne s’en était pas rendu coupable1.
Écolier, il avait eu déjà le goût des figures. Maître lui-même, il en usa avec
passion, mais sans dépasser d’ordinaire les limites du goût et du bon sens.
Cependant, telle était sa réputation sous ce rapport, qu’on lui prêtait même les
traits souvent absurdes de ses auditeurs. L’un d’eux, Florus, ayant dit dans la
controverse de Flamininus accusé d’avoir décapité un criminel pour plaire à une
courtisane : Dans un festin particulier, on vit reluire le tranchant de la hache
publique ; autour des convives enivrés, on balaya avec les autres débris la tête
d’un homme, on répéta que la phrase était de Latro. Sénèque s’emporte contre
ceux qui attribuent à son ami ce vain cliquetis de mots. Jamais, dit-il, Latro
n’écrivit ainsi : ce n’est pas lui qui, ayant à parler de la hache publique, eût parlé
d’abord d’un festin particulier. Sa pensée ne se serait pas évaporée en une fin de
phrase si languissante. Il ne soudait pas ainsi les figures les plus incohérentes
pour s’amuser à décrire, au milieu d’une salle de festin, parmi lés lits, devant la
table, au milieu des joyeux propos, le supplice d’un homme frappé de la hache2.
La méthode d’enseignement de Latro par la déclamation de ses propres discours
était nécessairement incomplète. Elle apprenait à ses auditeurs comment ils
devaient faire pour composer une bonne controverse, mais elle ne leur montrait
pas à éviter ce qui était mal, et à se défendre des fautes contre le goût. Habitués
à admirer d’avance les compositions de Latro, ils étaient, plus que les autres
écoliers, dépourvus de critique. Au lieu d’écouter la controverse avec la défiance
qu’ils auraient eue pour les devoirs d’un condisciple, ils applaudissaient en
quelque sorte, avant d’avoir entendu. Latro en fit plus d’une fois l’expérience. Un
jour, dans la controverse, du Brave, qui retient son troisième fils, après que le
premier a perdu les yeux en essayant de frapper le tyran, et le second les mains
sur le champ de bataille, un vieux rhéteur nommé Crispus, représentait, le brave
s’adressant à ses deux fils aînés et leur criant : Cadavres vivants, levez-vous !
Priez pour votre frère ! Mais que dis-je ? Quelle amère dérision, mes enfants !
L’un ne voit pas ceux qu’il doit implorer ; l’autre n’a pas avec quoi supplier ! La
symétrie et l’harmonie de la période en imposèrent à l’auditoire. Au lieu de siffler
cette phrase et cette pensée d’un goût si faux, les écoliers applaudirent.
Latro voulut corriger ses élèves de ce défaut. Il cherchait surtout à les mettre en
garde contre les artifices de langage d’un rhéteur, Triarius, qui, grâce à l’habile
agencement de ses phrases, réussissait û surprendre la bonne foi des auditeurs,
et obtenait des applaudissements de mauvais aloi. En conséquence, quelque
temps après, dans une controverse sur laquelle Sénèque omet de nous donner
des détails, Latro prononça un développement rapide, plein de chaleur, et le
termina par ces mots : Et les monuments sont des tombeaux ! Aussitôt les
écoliers applaudirent et poussèrent des clameurs enthousiastes. Latro
s’interrompit alors, pour leur reprocher leur mauvais goût, et les inviter à écouter
avec plus de discernement. Il les engagea à peser ce qu’il disait, à juger avec
circonspection, et à ne pas jurer dorénavant, comme ils le faisaient, sur la parole

1 Controverses, III, 22 ; voir encore III, 19 ; IV, 25.


2 Controverses, IV, 25.
du maître. Les écoliers baissèrent la tête et profitèrent de la leçon à leur
manière. Dans la suite, lors même que Latro disait de belles choses ; ils
l’applaudissaient avec hésitation, de crainte qu’il ne leur eût, cette fois encore,
tendu un piège1. Cette anecdote suffit à montrer que, tout en étant le premier
des déclamateurs, Latro n’était qu’un professeur médiocre. Le maître doit
s’oublier, ne pas songer à lui, mais à ses disciples, et ne pas se faire valoir, mais
les faire valoir eux-mêmes. Latro ne pensait qu’à montrer son éloquence.
Sénèque cite souvent des fragments étendus des controverses traitées par Latro.
Nous les laisserons de coté pour prendre un discours qu’il a reproduit à peu près
en entier. On pourra de cette façon juger de son éloquence. Voici le sujet : Un
homme, qui avait épousé une femme d’une grande beauté, s’absente. Un
marchand étranger vient s’établir dans le voisinage. Trois fois il essaye de
séduire la femme, et emploie les prières. Refus de la femme. L’étranger meurt,
et par son testament, lègue à la femme tous ses biens avec ces mots : parce que
je l’ai trouvée chaste. La femme accepte l’héritage. Retour du mari, qui accuse
sa femme d’adultère sur soupçons ex suspicione2. », Sénèque n’a pas indiqué les
divisions, ni les couleurs du discours de Latro. Cela est fâcheux, parce ; qu’il est
moins facile de reconnaître, dans la pratique, les procédés d’école, que de s’en
rendre compte théoriquement. Cependant l’argumentation en faveur de la
femme, qu’il a résumée en quelques lignes, peut servir d’utile indication. Le
défendeur, s’exprimait ainsi : Elle est belle, c’est la faute de la nature. Elle était
loin de son époux : c’est la faute du mari. Elle a été sollicitée : c’est la faute
d’autrui. Elle a refusé : c’est de la vertu. Elle a été instituée héritière : c’est du
bonheur. Elle accepte l’héritage : c’est de la sagesse.
Voici maintenant le plaidoyer de Latro pour le mari :
Quoique, dans la dégradation de nos mœurs, on s’expose peu à passer pour
crédule en soupçonnant un adultère, cependant, j’ai été toujours si éloigné de ce
défaut, que ma crainte aujourd’hui, c’est qu’on ne trouve ma plainte trop tardive,
et qu’on en accuse ou ma patience ou ma stupidité.
Division. Je l’accuse d’adultère, parce qu’elle est riche. Je l’amène sur ces bancs,
en l’arrachant d’une maison oit rien ne m’appartient plus. J’ai voyagé longtemps
; j’ai affronté tous les périls sur terre et sur ruer, cependant, ma femme a plus
gagné dans son voisinage que moi dans tous les coins du monde. En présence de
ces richesses, prix du déshonneur, si je pouvais me taire, il me faudrait avouer
que j’ai voulu seulement, en m’exilant, disputer avec ma femme à qui
augmenterait le plus notre patrimoine. Ce qui fait mon tourment, juges, c’est que
condamnée par votre arrêt, perdant sa dot et plus que sa dot, elle possède par
son infâme gain, elle possédera toujours bien au delà de ce qu’elle va perdre.
Telle a été la profusion de son opulent séducteur, que l’adultère, même puni, lui
est avantageux. Quels conseils en partant j’ai prodigués à ma femme, je le sais.
Mais comment un jeune homme beau, riche, étranger, est-il venu s’établir dans
le voisinage d’une femme belle et malheureusement trop libre par l’absence de
son époux ? Comment leur liaison s’est-elle établie. ? Comment, épuisé par les
excès du jour et de la nuit a-t-il succombé ? La rumeur publique vous le dira. Je
vous le demande, juges, que devais-je faire ? Pouvais-je sauver mon honneur,
en feignant d’ignorer un héritage que ma femme réclame en se prévalant de mon

1 Controverses, III, 13.


2 Controverses, II, 15.
autorisation ? En vérité, tout ce que j’ai à faire, c’est de déplorer mon malheur.
Pour la cause, vous la connaissez mieux que moi.
En ce temps, juges, il est permis de le croire Quoique liée à un époux, une
femme si belle a pu être aimée. Oui, mais honnête femme, elle aurait pu être
aimée sans être attaquée. Qu’elle ne dise pas : Que pouvais-je faire ? Ne vous y
trompez pas, juges : ce qui enflamme les séducteurs, c’est l’espoir de réussir
auprès de ce sexe aimable et fragile. Si, pour donner de l’espérance, il suffisait
de plaire, chaque belle traînerait à sa suite le peuple tout entier. Une femme qui
veut détourner les prétendants, ne se montre parée qu’autant que la décence
l’exige. Elle a des suivantes d’un âge assez respectable pour effrayer les amants,
et tient ses yeux attachés à la terre. Lui fait-on la politesse ale la saluer ? Elle, a
plutôt le tort d’être fière que celui d’être trop gracieuse, et pour rendre le salut,
elle se montre tellement confuse que sa rougeur, bien avant sa parole, annonce
un refus. Une pudeur ainsi gardée peut défier tous les assauts. Mais paraissez en
public avec un visage instruit à toutes les agaceries, le corps un peu plus
provocant que s’il était nu, une conversation charmante, pour ne pas dire
engageante, telle, en un mot, que quiconque vous voit, s’approche de vous sans
crainte ; puis étonnez-vous que ; lorsque vous annoncez la défaite de votre
pudeur par votre parure, votre démarche et vos sourires, il se trouve quelqu’un
qui coure à vous, et se prenne aux filets de l’adultère ! Ah ! si elle avait fait saisir
le messager d’amour ; si elle l’eût fait dépouiller, fouetter, flageller : si elle eût
épuisé sur lui tous les tourments ; si elle eût en peine à empêcher sa main
délicate de prendre part au supplice du coquin ! Une femme qui refuse ainsi n’est
pas attaquée deux fois !
Couleurs. Qui t’a entendue te plaindre une seule fois de ne pas partager l’exil de
ton mari ? Qui a reçu la confidence de tes regrets ? Tu crois faire assez pour ton
honneur en niant que tu aies franchi le dernier pas, comme si ce n’était pas là
un, artifice des femmes perdues qui veulent se faire acheter plus cher ? Quand
as-tu écrit à ton mari l’injure qu’on te faisait ? Quand l’as-tu supplié de hâter
son retour, pour que ta solitude ne t’exposât plus à un pareil outrage ? Et
combien il eût été plus convenable que je fusse instruit de l’injure faite à ma
maison par une lettre de ma femme, que par le testament de son poursuivant ?
Ne suis-je pas de tous, les maris le plus malheureux ? Grâce à mon absence,
j’aurais pu ignorer éternellement mon déshonneur, s’il eût plu au coupable de
garder le silence ! Pourquoi attirais-tu les regards sur ce visage qui t’exposait à
des poursuites renouvelées ? Que ne jurais-tu haine éternelle à la parure qui te
valait ces affronts ? Elle est bien près de promettre, celle qui, sollicitée, n’en dit
rien à personne !.... (Suit une phrase dont le texte altéré n’offre aucun sens.)
Division. Qu’elle soit, mon unique héritière. Et à quel titre ? Tu le sais, dit-elle, il
a dit ses motifs : Parce que l’ayant sollicitée une fois, deux fois, trois fois, je n’ai
pu la séduire. En vérité, nous sommes trop heureux ; nous vivons, comme on
dit, dans le siècle d’or, si ceux mêmes qui cherchent des femmes faciles,
honorent les honnêtes femmes ! Qu’elle soit l’héritière unique de tous mes biens,
de toute ma fortune, parce qu’on n’a pu la séduire, parce qu’elle a gardé son
honneur. Oublions un instant le nom du testateur. Qui né croirait entendre le
testament d’un mari ? C’est un homme qui croit que sa chaste épouse lui rend
amour pour amour. Supposez-moi près de ma dernière heure ; j’écris mon
testament ; je veux justifier le bien que je fais à ma femme où prendrai-je mes
motifs ? Il me faudra copier le testament du séducteur ! Qu’elle soit mon unique
héritière, quoique étrangère, quoique inconnue ; seulement parce qu’elle est
honnête, incorruptible. Eh quoi ! cet amoureux qui parle comme un censeur ;
n’a-t-il donc ni mère, ni sœur, ni parente ?
Couleurs. Ah ! je devine : Cet homme promenait sa fortune de ville en ville pour
en faire le prix de la pudicité inconnue. Dans son propre pays il n’y avait pas une
femme honnête ! Ici où il vient s’établir ; comme toutes sont prostituées, il
tombe, pour remplir son testament, sur une femme honnête qu’il ne cherchait
pas. Songez que c’est moi qui accuse d’adultère une femme que j’ai épousée,
dont j’ai souhaité d’avoir des enfants, que je ne demanderais pas mieux que de
croire fidèle. Il faut que dans ce siècle on ne s’étonne de rien, pour voir défendre
une femme contre la plainte de son mari par le témoignage d’un étranger !
Autrefois pour la protéger contre les bruits du dehors, le patronage le plus
honorable était ce mot du mari : Je suis content de ma femme. Mais pour peu
que vous teniez à ce genre de testament, je vais faire le mien en votre présence
: Que ma femme soit mon héritière, parce qu’en mon absence, elle a inspiré une
violente passion, par ce qu’elle a été choisie pour héritière par un jeune homme
étranger, perdu de mœurs, parce qu’elle a pris possession de cet abominable
héritage. Délibérez sur les deux testaments : auquel ajouteriez-vous foi ? A celui
de l’amant qui l’absout ? à celui du mari qui la condamne ? La plus belle
récompense d’une honnête femme, c’est de passer pour telle. Je ne sais même
pas si, contre tous les penchants et les faiblesses du sexe, il y a un asile, un
rempart plus sûr que l’idée de n’avoir jamais fait parler de soit ?1
La déclamation de Latro dut être accueillie par les applaudissements
enthousiastes de ses auditeurs. Elle abonde en pensées vives, ingénieuses, en
traits brillants et souvent heureux. Mais toutes les idées en sont présentées
d’une manière confuse. Latro, d’après Sénèque, ne multipliait ni les divisions ni
les questions. On serait presque tenté de s’en plaindre, comme les adversaires
du rhéteur, tant on a peine à discerner le plan et la marche régulière du discours.
Si c’est là cet ordre d’autant plus puissant qu’il se cache mieux, et ne se trahit
que par ses effets, l’assertion de Sénèque n’est pas sérieuse. En outre, Latro
semble avoir plutôt cherché à plaire à son auditoire qu’à le convaincre. Toute son
argumentation est conjecturale. Elle s’appuie sur le fait reconnu de la fortune
léguée à la femme par l’étranger ; et, là-dessus, Latro élève un échafaudage de
raisons spécieuses, assez vraisemblables même, et souvent ingénieuses : telle
est la comparaison du testament fait par le séducteur avec le testament que le
mari pourrait faire. Mais aucun de ces raisonnements n’emporte la conviction.
Que la femme prouve qu’elle a cherché à prévenir son mari par des lettres,
qu’elle a repoussé le séducteur, et n’a rien changé à sa parure, tout l’édifice de
Latro est renversé et s’écroule. L’accusateur n’invoque aucun témoignage,
n’étaye d’aucune preuve ses conjectures les plus plausibles, de sorte qu’il laisse
son auditoire indécis, ébranlé mais non convaincu. Latro oublie même l’argument
le plus fort qu’il aurait dû faire valoir : Que par un caprice de riche blasé, un
étranger lègue sa fortune à une femme vertueuse, celle-ci doit-elle l’accepter ?
Son devoir n’est-il pas de la refuser ? N’est-ce pas déjà un aveu de culpabilité
que de se parer des richesses d’un inconnu qui a eu au moins le tort de chercher
à la séduire ?
Défectueuse sous le rapport de la logique, la controverse, malgré
d’incontestables mérites, manque de véritable éloquence. Le mari qui parle au

1 Il y a ensuite quatre lignes dont le texte est altéré. Le reste manque. Les fragments du même livre
contiennent un morceau qui appartient évidemment à cette controverse, mais ils ne font que répéter d’une
manière décousue les traits qui se trouvent déjà dans ce qui a été traduit.
nom de la vertu outragée est-il véritablement ému ? Doit-il, avec ce ton de
moraliste aimable et désintéressé, rechercher quelle doit être la tenue, l’attitude,
la toilette, les allures d’une jolie femme dont le mari est absent ? Le morceau est
piquant, mais est-il à sa place dans la bouche d’un mari outragé ? Ce ton satisfait
d’un homme content de son esprit ne lui convient pas. Il trahit le déclamateur de
profession qui a du talent, du style, du brillant, mais qui ne l’oublie pas assez. Ce
sont là, il est vrai, et plus d’une fois on. l’a rappelé, les défauts inévitables du
genre même.
Latro mourut dans un âge peu avancé, l’an 3 avant notre ère, selon la Chronique
d’Eusèbe. Il se tua, dit-on, pour échapper aux atteintes d’une fièvre quarte. Le
suicide était assez fréquent chez les rhéteurs célèbres. Ils menaient, en effet,
une vie factice, toute d’excitations sans cesse renouvelées. Les applaudissements
qu’on cherche à obtenir à chaque épreuve deviennent un besoin. On ne peut plus
s’en passer. Le jour où l’âge, la maladie, un accident quelconque, éloignent ces
caractères impressionnables du théâtre de leurs succès ; la vie leur est à charge
; la douleur leur paraît au-dessus de leurs forces, la mort leur semble préférable
à une existence, où tout ce qui en faisait le prix pour eux vient à leur manquer.
Ils se tuent alors, ne pouvant se résigner à se survivre.

Les détails où nous sommes entré à propos de Latro, la citation que nous avons
faite d’une de ses Controverses, nous permettront d’être bref sur les autres
déclamateurs qui composent le quadriviral, et nous dispenseront de reproduire
des exemples de leur éloquence1. FUSCUS ARELLIUS, né en Asie, semblé avoir été
un peu plus âgé que Sénèque. Il parlait avec élégance et généralement avec
correction. Ses développements étaient souvent laborieux et embarrassés,
l’arrangement de ses mots était plein de mollesse, et son style présentait une
grande inégalité, tantôt grêle et tantôt diffus. On reprochait de la sécheresse à
ses exordes, à ses arguments, à ses narrations. Dans ses peintures, il admettait
toutes sortes de termes, pourvu qu’ils fussent de nature à produire de l’effet2. Il
citait Virgile à tout propos, et même hors de propos. Sénèque reproduit plusieurs
passages de Fuscus qui, s’ils ne permettent pas de contrôler le jugement porté
par lui, suffisent à montrer qu’il avait de la chaleur et du talent. Fuscus préférait
développer les causes délibératives ; et sans doute, à cause de son origine,
aimait mieux parler en grec qu’en latin.

JUNIUS GALLIO était un ami de Sénèque ; il parait avoir été plus jeune que lui, et
à peu près du même âge qu’Ovide, qu lui adressa des consolations, à propos de
la mort de sa femme3. N’ayant point d’enfant, il adopta le fils aîné de Sénèque,
M. Annæus Novatus ; qui porta dès lors son nom. Il avait composé un Traité de
rhétorique, et un Recueil de déclamations que Tacite mentionne, et qui existaient
encore du temps de saint Jérôme4. Celui-ci les place à côté de celles de Cicéron
et de Quintilien. Gallio, intervient souvent dans les Controverses citées par
Sénèque. Il se distingue en général par la justesse de son goût, et la modération
de son style. Dans le débat, il traite de préférence, non, la partie de la cause la
plus facile, ni celle qui prête aux développements les plus brillants, mais celle qui

1 M. Tivier, De arte declamandi, 1868, a donné dans son excellente thèse de nombreux passages des rhéteurs,
traduits en français.
2 Suasoriæ, II, VII ; Controverses, II, préface.
3 Ovide, Pontiques, IV, II.
4 Quintilien, III, 1, 21 ; IX, 2, 91. — Saint Jérôme, Comm. in Esaiam, préface.
est la plus raisonnable et la plus conforme au bon sens et à la justice. En
revanche, il montre un amour excessif pour les antithèses ; et Messala, dans le
Dialogue des orateurs, se moque à la fois des fers à friser de Mécène, et des
tintements de clochettes de Gallio. Sénèque en donne de nombreux exemples1,
et quand il résume son jugement sur son ami, sans doute gagné par la
contagion, il commet à son tour une antithèse peu claire, en ajoutant que : Si
Latro et Gallio avaient fait assaut d’éloquence, la gloire eût été pour Latro et la
palme pour Gallio. Il serait difficile d’expliquer avec précision ce qu’il a voulu
dire.

Le plus original, à coup sûr, des orateurs du quadrivirat est C. ALBUCIUS SILUS,
de Novare. Il est plus connu que les précédents à cause des mésaventures que
lui attirèrent son caractère fantasque et son défaut de jugement. Il remplissait
dans sa patrie les fonctions d’édile. Un jour, à la suite d’une sentence qu’il avait
rendue en cette qualité, les plaideurs auxquels il avait donné tort, le traînèrent
par les pieds hors du tribunal. Indigné de cet affront, justifié peut-être par
quelque écart de sa langue, il gagna aussitôt la porte de la ville et vint à Rome. Il
y reçut l’hospitalité du rhéteur Plancus qui avait été disciple de Cicéron. Dès son
début, à sa première déclamation, il parla si bien que Plancus, qui devait lui
répondre, préféra se taire afin d’éviter la comparaison. Devenu aussitôt célèbre,
il ouvrit une école à son tour. Il exposait le sujet de la controverse, et
commençait à discourir assis ; puis, entraîné par sa verve, il se levait et disait,
debout, la péroraison2. Son éloquence était comme son caractère, d’une grande
inégalité. Quintilien en fait l’éloge, Virgile, au contraire, la critique dans ses
Catalecta3. Sénèque l’estime beaucoup, quoiqu’il ait eu rarement l’occasion de
l’entendre, Albucius ne déclamant pas en public plus de cinq ou six fois par an.
Son abondance était extrême ; il parlait dans une controverse plus de trois
heures de suite, sans cesser d’entasser les arguments sur les arguments et les
preuves sur les preuves. Jamais il n’était embarrassé pour s’exprimer : Quand
mon esprit s’empare d’une idée, disait-il lui-même, les mots accourent en foule.
On lui reprochait même de se servir d’expressions triviales. Loin de les éviter, il
les recherchait à dessein, tant il avait peur de passer pour un homme d’école.
Dans son inconstance, il cherchait toujours à imiter celui qu’il avait entendu
parler le dernier avec succès, que ce fît le philosophe Fabianus ou le rhéteur
Hermagoras.
Albucius plaidait souvent au forum, mais, à l’exemple de Cicéron qu’il prétendait
imiter, il traitait, de préférence, la péroraison. Il finit par renoncer au barreau. Il
y jouait de malheur. Un jour, â Milan, dans une affaire de meurtre où il défendait
un accusé devant le proconsul L. Pison (14 environ avant notre ère), il s’était avisé de
déplorer avec emphase l’état de l’Italie, traitée encore une fois en province
conquise. Puis, s’adressant à Marcus Brutus dont il apercevait la statue du
tribunal, il l’avait invoqué et appelé le vengeur des lois et de la liberté. Le
proconsul, à sa grande indignation, dut lui imposer silence, et le menaça à son
tour de la sévérité des lois actuelles4. Une autre fois, devant le tribunal des
Centumvirs, son adversaire demandant qu’on s’en rapportât à son serment,
Albucius avait cru faire merveille, en introduisant une figure de son invention.

1 Controverses, I, passim.
2 Suétone, De claris rhet., 6.
3 Quintilien, II, 15, 36 ; Virgile, Catalecta, VII.
4 Suétone, De claris rhet., 6 ; pour les autres détails, Controverses, III, préface et passim.
Jure, avait-il dit, mais je te donnerai la formule. Jure par les cendres de ton père
qui ne sont pas ensevelies ! Jure par la mémoire de ton père ! Et il avait
développé son lieu commun. Mais son adversaire le prit au mot. J’accepte la
formule, dit L. Arruntius en se levant ; mon client jurera. En vain Albucius
s’écriait qu’il n’avait pas fait une proposition réelle, mais une figure de style, et
ajoutait : A ce compte, les figures de rhétorique seront anéanties à jamais ! —
Qu’elles soient anéanties, je le veux bien, répondit froidement Arruntius, nous
pourrons vivre sans elles ! et il avait obtenu gain de cause des juges qui riaient
aux éclats.
Plein de colère, Albucius, à la suite de cet affront, refusa de reparaître au forum,
et se renferma dans son école, pour. s’y livrer, sans danger, à sa passion pour
les figures. Il n’y échappait pas toujours, nous l’avons vu, aux taquineries des
railleurs que ses emportements amusaient. Ce rhéteur, original eut une fin digne
de son étrangeté. Déjà vieux et atteint d’un apostème, il revint dans sa patrie, à
Novare, et voulut se donner la mort comme Latro. Mais il ne pouvait rien faire
simplement. Il convoqua le peuple sur la place publique, lui exposa longuement
les raisons pour lesquelles il se décidait à terminer sa vie, et après l’avoir
harangué, il se laissa mourir de faim.
Sénèque nous a conservé de nombreux exemples de la fécondité et de
l’exubérance des développements d’Albucius Silus. La controverse qui donne le
mieux une idée de ses qualités et de ses défauts, est celle où il parle contre le
préteur Flamininus, accusé d’avoir dans une orgie, tranché la tête à un
condamné. Il en a déjà été question1.

Après les maîtres, après les vétérans consommés dans toutes les habiletés de
l’école, il serait intéressant de connaître les déclamations mêmes des disciples
qui, sans autre but que de compléter leur éducation, suivaient les leçons des
rhéteurs, et, au sortir de leurs mains abordaient les différentes carrières
ouvertes à l’activité des Romains. On jugerait mieux, de cette façon, la valeur et
les résultats de l’enseignement des écoles. Mais ces travaux, s’ils ont eté
recueillis, ce qui est douteux, ont péri. Une seule copie d’élève a été conservée
grâce à la prodigieuse mémoire de Sénèque le Père, grâce aussi au nom et à la
célébrité de son auteur. C’est un assez long fragment d’une controverse plaidée
par Ovide.
Dans un passage de l’Institution oratoire, Quintilien range le poète Lucain, parmi
les orateurs2. Il trouve chez lui les caractères que développait l’enseignement
des rhéteurs, l’ardeur, la véhémence, le trait, qualités qui appartiennent à
l’éloquence plutôt qu’à la poésie. Longtemps avant lui, Sénèque avait fait la
même observation au sujet d’Ovide. Dans les travaux de l’écolier, il démêlait les
qualités et les défauts du poète : plus tard, dans les œuvres du poète, il
retrouvait le souvenir des déclamations de l’écolier, et, jusqu’à des pensées et
des expressions empruntées aux maîtres qu’il avait entendus. Ovide, en effet,
avait fréquenté longtemps et avec succès les écoles des rhéteurs. Sur les bancs,
il passait déjà pour un déclamateur habile. Il avait pour maître Fuscus Arellius,
un des membres du quadrivirat dont on vient de parler, Les développements de
Fuscus, comme nous l’avons vu, étaient brillants mais laborieux, et son style

1 Controverses, IX, 2 ; voir les chapitres précédents.


2 Quintilien, X, 1, 90.
inégal, prolixe, révélait plutôt la prodigalité que l’opulence. Quelques-uns des
défauts de Fuscus se retrouvent dans les poésies de son disciple.
A l’exemple d’Arellius Fuscus, Ovide déclamait rarement des controverses, et
seulement, quand elles roulaient sur clés sujets clé morale. Il préférait lès
discours du genre délibératif, sans doute, parce qu’ils offrent un grand nombre
d’idées générales, de lieux communs qu’il lui était facile de développer, et de
rehausser liai- l’éclat des expressions. Son talent, dit Sénèque, avait quelque
chose d’égal, de gracieux, d’aimable : quant à son style, c’était déjà de la poésie,
moins la mesure des vers. L’argumentation, c’est-à-dire l’art d’agencer les
preuves, de les coordonner, et d’affaiblir celles de l’adversaire, lui plaisait moins.
Il s’y sentait gêné, et en quelque sorte captif. Il n’y pouvait pas donner, à son
aise, libre carrière à sa fantaisie et à son imagination. Cependant c’est une
controverse où il s’était surpassé, que Sénèque nous a conservée. En voici le
sujet :
Un mari et sa femme ont juré de ne point se survivre l’un à l’autre. Le mari, parti
en voyage, fait répandre le bruit de sa mort. La femme se précipite d’un lieu
élevé pour se tuer. Revenue à la santé, elle reçoit de son père l’ordre
d’abandonner son mari. Elle refuse. Elle est renoncée par son père. Ovide parla
contre le père en faveur du mari et de la femme dont il ne sépara pas la cause.
De tous ceux, dit Sénèque, qui déclamèrent cette controverse devant Arellius,
Ovide me parut de beaucoup le plus ingénieux, si ce n’est qu’il employait pêle-
mêle toutes les idées du sujet. Voici ce que j’ai retenu de ses paroles1 :
Toute la difficulté, dit Ovide en s’adressant au père, consiste à obtenir de toi,
pour la femme, le droit d’aimer son mari, pour le mari, le droit d’aimer sa
femme. Alors, peu conséquent avec toi-même, tu leur permets de se prêter
serment l’un à l’autre, puisque tu leur as permis de se marier. Et quelle a été,
penses-tu, la forme de notre serment ? C’est ton nom que nous avons invoqué.
Si nous devenions parjures à notre parole, c’est la colère de son père qu’elle
appelait sur elle, c’est la colère de mon beau-père que j’appelais sur moi. Père,
épargne-nous ! Beau-père, épargne-nous ! Tous deux nous avons tenu notre
serment. Mais voyez notre censeur rigoureux, voyez la fougue de sa tendresse !
Voyez son amour pour sa fille, amour outré qui lui fait oublier l’indulgence !
Dieux bons ! Comment donc a-t-il aimé sa femme ? Il aime sa fille, et il la
renonce ! Il se plaint du péril qu’elle a couru, et il l’arrache à celui sans qui elle
déclare ne pouvoir vivre ! Il déplore un malheur qui a failli lui coûter sa fille, cet
homme qui recommande d’aimer modérément ! Prêcher la mesure en amour !
Vous réussiriez mieux en prêchant l’inconstance. Est-ce donc votre loi ? Les
amants n’agiront jamais qu’après mûre considération ; ils ne feront aucune
promesse qui ne soit exigible devant le tribunal ; ils ne diront pas un mot qui
blesse le sens commun et la bonne foi. Cette manière d’aimer est à l’usage des
vieillards. Mais, père, tu ne connais que la moindre partie de mes fautes. Nous
nous sommes quelquefois querellés, puis réconciliés ; et peut-être, ce que tu ne
soupçonnes pas, nous nous sommes parjurés. Est-ce que les pères se mêlent des
serments des amants ? Si tu veux m’en croire, les dieux eux-mêmes ne s’en
mêlent pas.
Ne te flatte pas, ma femme, d’avoir donné le premier exemple d’une faute si
glorieuse. D’autres femmes sont mortes avec leurs époux, d’autres pour leurs
époux. Mais sois sûre qu’elles seront honorées dans tous les siècles, louées à

1 Controverses, II, 10.


l’envi par tous les écrivains. Sache, beau-père, supporter ton bonheur. Combien
il t’en coûtera peu pour donner un illustre exemple ! A l’avenir, nous serons sur
nos gardes. Nous avouons notre erreur.
En prononçant notre serment, nous ne songions pas à ce troisième cœur plus
aimant que les nôtres. Fassent les dieux qu’il ne change pas ! Beau-père, sois
inflexible. Reprends ta fille : je suis seul coupable, je serai seul puni. Pourquoi,
par la mort de ma femme, priverais-je un père de sa fille ? Je quitte ma patrie ;
je fuis, je m’exile : j’appliquerai à mes regrets ce cruel, cet affreux remède, la
patience ! Je mourrais, si je devais mourir seul !
Quoique nous n’ayons pas pour ce curieux morceau la même admiration que
Sénèque, on ne peut s’empêcher d’y reconnaître les qualités et les défauts du
poète. Il y a peu d’argumentation ; les idées sont jetées au hasard, sans ordre,
mais elles ont de la finesse, de la grâce et de l’esprit. Il y a en germe dans toutes
ces pensées sur l’amour, sur les serments des amants, sur la tendresse des
épouses, les sentiments qu’Ovide développera plus tard dans les lettres des
Héroïdes et dans l’Art d’aimer. On y trouvé, en outre, ce défaut si marqué dans
ses poésies, quand il a rencontré un trait heureux, de ne plus savoir le quitter ;
ce qui le faisait appeler par Scaurus, le Montanus des poètes, parce que, comme
lui, le rhéteur Montanus gâtait ses traits à force de les répéter.
Scaurus, en relevant ce qui lui semblait montanien dans les vers d’Ovide,
concluait avec raison, que si un grand mérite est de savoir bien dire, c’en est un
grand aussi de savoir s’arrêter1. Scaurus aurait pu déjà, exercer sa critique
judicieuse sur la déclamation de l’écolier. Il y aurait trouvé sans peine du
montanien. Il aurait vu la même idée reproduite, sans cesse, sous des formes
peu variées, mais toujours ingénieuses, et qui font plus d’honneur à l’esprit
d’Ovide, qu’à son goût et à sa fécondité d’invention.
Il serait facile, si c’était ici le lieu, d’indiquer dans les couvres d’Ovide, les
nombreux traits et passages qui rappellent en lui l’élève des déclamateurs, et
que signalaient eux-mêmes les rhéteurs de l’antiquité. Nous nous bornerons à un
exemple rapporté par Sénèque. Tout en suivant les leçons d’Arellius Fuscus,
Ovide écoutait en même temps d’autres rhéteurs, Latro surtout, quoiqu’il n’imitât
pas son genre d’éloquence. Tel est, cependant, le souvenir que, hors de l’école, il
garda de Latro, qu’il reproduisit plus d’une fois en vers les pensées du rhéteur.
Dans le Jugement des armes, Latro avait dit : Jetons ces armes dans les rangs
de l’ennemi, et allons les reprendre. Ovide met : Faites jeter au milieu des
ennemis les armes du héros ; ordonnez-nous de les y aller reprendre. Tout le
reste du développement est, de même, emprunté à la déclamation de Latro.
Ailleurs, dans un préambule, Latro avait prononcé ces paroles — et sa phrase
avait été retenue par ses élèves aussi exactement que des vers — : Maintenez la
torche immobile, ses feux languissent ; agitez-la, la flamme s’élance. L’oisiveté
amollit les hommes ; le fer oisif est attaqué par la rouille ; l’oisiveté tue la
science. Ovide dit de même : J’ai vu grandir la flamme des torches agitées,
comme aussi, quand la main s’arrêtait, je l’ai vue s’éteindre2.
Tous les élèves des écoles n’avaient pas le mérite et les qualités d’Ovide ; et
leurs déclamations devaient être inférieures à celle que le hasard nous a
conservée.

1 Controverses, IV, 28.


2 Métamorphoses, XIII ; Amor, I, II, 11.
Toutefois, quand on remarque l’impression durable produite par cet
enseignement sur des natures d’élite, comme Ovide, Lucain, Juvénal et tant
d’autres, il est permis de supposer que les natures moyennes en gardaient aussi
un long souvenir. Cette éducation, qui surexcitait chez les disciples l’ardeur de
l’étude, l’émulation de bien faire et de bien dire, avait ses excès et ses
inconvénients ; quelle méthode n’en a point ? Mais enfin, elle réveillait les esprits
trop disposés à se laisser aller à l’engourdissement et à la paresse. Chez les
jeunes gens, d’ailleurs, le mauvais goût n’est jamais aussi fâcheux que l’absence
totale de goût, que cette molle sagesse qui ne s’abandonne à aucun écart
blâmable, mais qui, en retour, n’a jamais ni vivacité ni ardeur. Cette prétendue
sagesse, si on veut lui donner son vrai nom, est de l’indifférence, ou plutôt de
l’apathie.
CHAPITRE XI — TIBÈRE ORATEUR

La vie et les actes de l’empereur Tibère relèvent de l’histoire politique plutôt que
de l’histoire littéraire. Cependant le successeur d’Auguste appartient à celle-ci,
comme son père adoptif, par la passion qu’il montra pour l’éloquence et la poésie
dans la première partie de sa vie, et par les discours qu’il prononça, ou par les
lettres qu’il écrivit lorsqu’il fut arrivé à l’empire.
La famille des Appius, dont il descendait, s’était, de tout temps, fait remarquer
entre les familles patriciennes par sa morgue, sa dureté, par son attachement
aux privilèges de l’aristocratie et sa haine contre les plébéiens. A ces défauts de
sa race, Tibère joignit l’hypocrisie ; mais tandis que les Claudius semblent avoir
eu peu de dispositions pour la littérature, que l’antique Appius Caecus,
l’adversaire de Pyrrhus, est à peu près le seul d’entre eux auquel Cicéron accorde
le titre d’orateur, Tibère manifesta de bonne heure des penchants littéraires.
Toutefois, il manquait de goût, et, aux expressions nettes et claires, il préféra
toujours les mots bizarres, maniérés, les tournures pénibles, obscures et
entortillées.
On ignore quels maîtres lui enseignèrent le latin, le grec, et lui donnèrent les
premières notions de l’éloquence et de la poésie auxquelles il s’appliquait avec
ardeur. Il eut pour maître de rhétorique le rhéteur Théodore de Gadare, le chef,
comme on l’a vu plus haut, des théodoriens ou de la nouvelle école des rhéteurs
de l’époque d’Auguste. On ne sait quel jugement Théodore portait sur -le talent
oratoire de son élève, mais on a conservé de lui un mot bien vrai et bien dur sur
le caractère de Tibère. Il sut deviner les secrets sentiments que dissimulait cette
nature épaisse et cruelle, et un jour qu’il avait des reproches à adresser à Tibère
; il l’appela de la boue pétrie avec du sang, πηλόν αϊµατι πεφυρµένον1.
Parmi les orateurs latins, Tibère choisit pour modèle Valerius Messala Corvinus,
et quoiqu’il fût déjà vieux, s’attacha à lui. Cependant la parole simple, élégante
et claire de Messala ne parvint pas à le corriger de son goût pour les phrases
vagues et embarrassées, pour les expressions obscures et surannées. A force de
travailler et de tourner son style, il le rendait presque inintelligible, de sorte qu’à
ses discours écrits on préférait ses improvisations qui avaient, au moins,
l’avantage de la clarté. Il s’adonna également à la poésie. Il composa, en latin,
un chant lyrique intitulé : Plaintes sur la mort de Jules César. Il fit aussi des vers
grecs, et prit pour modèles des poètes fort ignorés aujourd’hui, Euphorion,
Rhianus et Parthenius. Empereur, il resta fidèle à son admiration pour ces
écrivains, et plaça leurs ouvrages et leurs images dans les bibliothèques
publiques, au milieu des auteurs anciens les plus estimés. Aussi les savants, par
esprit de flatterie, composèrent-ils, à son intention, beaucoup de commentaires
de ces poèmes, et en publièrent-ils de nombreuses éditions. C’est au goût de
Tibère pour leurs descriptions lascives et pour leurs vers déjà déclarés obscurs
par Cicéron, que ces poètes doivent de n’avoir pas péri tout entiers2.
Les huit années que Tibère passa à Rhodes, en exil, achevèrent de le
perfectionner dans la connaissance et la pratique de la langue grecque.
Cependant il n’aimait pas à s’en servir en toute occasion, et, comme Auguste, il
écartait les mots grecs du langage des affaires. Un jour, dans le sénat, ayant à

1 Suétone, Tibère, 57.


2 Cicéron, De la divination, II, 64 ; Tusculanes, III, 19.
faire usage du mot monopole, il demanda à l’assemblée la permission d’employer
ce terme étranger. Une autre fois, un sénatus-consulte, lu devant lui, contenait
le mot έµβληµα : il ordonna de changer cette expression pour y substituer le
terme latin correspondant, ou, à son défaut, une périphrase qui eût le même
sens. Enfin, comme on demandait en grec à un soldat son témoignage, il lui
enjoignit de répondre en latin1.
A Rhodes, Tibère affectait de vivre comme un particulier obscur. Il avait une
demeure modeste, une maison de campagne d’une extrême simplicité, il se
promenait dans les gymnases sans licteur et sans appariteur, et fréquentait les
écoles et les auditoires avec les allures d’un curieux uniquement avide
d’éloquence. Il suivait surtout les leçons des grammairiens, et aimait à éprouver
leur savoir et leur bon sens par des questions au moins bizarres. C’était surtout
de l’histoire mythologique qu’il se préoccupait alors, et il leur soumettait souvent
des problèmes ridicules dans ce genre : Quelle est la mère d’Hécube ? — Quel
nom portait Achille lorsqu’il se cachait à Scyros au milieu des jeunes filles ? —
Quel chant faisaient d’ordinaire entendre les sirènes ? Le jour même, où, après la
mort d’Auguste, il entra dans le sénat pour la première fois, il porta cette
affectation d’archéologie mythologique jusqu’à imiter le sacrifice offert par Minos
à la mort de son fils, c’est-à-dire de l’encens, du vin, mais sans joueur de flûte2.
Cependant, tout exilé qu’il fût et en disgrâce, rendant et recevant des devoirs de
politesse, comme sur le pied de l’égalité ; tout en feignant de vivre dans la plus
étroite intimité avec les rhéteurs de Rhodes, Tibère cédait parfois à son humeur
fantasque, et redevenait lui-même. Le lion, de temps en temps, faisait sentir sa
griffe. Un jour qu’il était intervenu dans une discussion ardente entre des
sophistes, l’un d’eux, le croyant favorable à ses adversaires, s’emporta contre lui
en propos injurieux. Tibère rentra dans sa demeure sans rien dire, reparut tout à
coup avec des appariteurs, cita devant son tribunal par un crieur public celui qui
l’avait insulté, et le fit traîner en prison3. Il conserva même longtemps contre
certains maîtres des ressentiments dont l’origine remontait à son séjour à
Rhodes. Il avait désiré suivre en particulier les leçons du grammairien Diogène,
qui les donnait d’ordinaire à Rhodes le jour du sabbat, et Diogène lui avait fait
répondre par un esclave qu’il revînt le septième j our. Tibère s’en souvint sur le
trône, et comme Diogène, de passage à Rome, se présentait pour le saluer, il lui
envoya dire qu’il revînt au bout de sept années4.
Ce n’était là qu’une boutade, mais son intimité coûta plus cher à d’autres
grammairiens dont, empereur, il continua à s’entourer. Il avait coutume, à table,
de poser à ses convives des questions se rapportant à l’ouvrage qu’il avait lu
dans la journée. Le grammairien Séleucus se tirait à merveille des difficultés et
des pièges par lesquels l’empereur cherchait à le mettre en défaut. Tibère
s’inquiéta, le surveilla, et apprit enfin que Séleucus s’informait régulièrement
auprès de ses serviteurs de quels livres l’empereur s’occupait, et cherchait
d’avance la réponse aux problèmes qu’il devait lui proposer. C’était un
stratagème innocent. Au lieu d’en rire, Tibère chassa Séleucus de son intimité, et
peu après le fit mourir. Un autre grammairien, Zénon, parlait d’une manière
affectée, Tibère lui demanda un jour quel était ce dialecte désagréable dont il se
servait. C’est le dialecte dorien, répondit Zénon. Aussitôt Tibère irrité condamna

1 Suétone, 71.
2 Suétone, 70.
3 Suétone, 11.
4 Suétone, 32.
son commensal à l’exil, et le relégua dans l’île de Cinaria, persuadé que Zénon
avait voulu, par une épigramme, lui reprocher son ancien séjour à Rhodes dont
la population parlait le dialecte dorien1.
Ceux qui n’étaient pas admis à l’honneur de la familiarité du prince n’étaient pas,
plus que les autres, à l’abri de ses fantaisies et de ses caprices. Tantôt un poète
était inquiété pour avoir, dans une tragédie, fait adresser des outrages à
Agamemnon par un autre personnage : tantôt un historien était poursuivi pour
avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains. Le poète et l’historien
étaient punis, leurs ouvrages détruits, et cependant il était avéré que leurs
œuvres avaient été lues en présence d’Auguste, un certain nombre d’années
auparavant2. Tibère, il est vrai, aurait pu répondre qu’Auguste lui-même avait
condamné l’Histoire romaine de Labienus à être brûlée sur la place publique. En
revanche, s’il punissait les œuvres généreuses, cet empereur ladre et avare avait
des récompenses polir les écrits étranges et maniérés qui flattaient son mauvais
goût. Tandis qu’il refusait un légitime salaire à ceux qui l’accompagnaient dans
ses voyages ou dans ses expéditions militaires, il donnait une somme de deux
cent mille sesterces à Asellius Sabinus pour un dialogue où les champignons, les
becs-figues, les huîtres et les grives se disputaient la prééminence. Jamais
œuvre ne lui plut autant, jamais il ne se montra si prodigue envers un écrivain3.
Pour en terminer avec les goûts et les habitudes littéraires de Tibère, son livre de
prédilection, dans sa retraite de Caprée, était les livres obscènes de la poétesse
Éléphantis.
Le premier souvenir de l’éloquence de Tibère remonté à sa neuvième année. Il
prononça, du haut de la tribune aux harangues, l’éloge funèbre de son père,
jadis questeur de Jules César et ensuite préteur d’Antoine. Sénèque le Philosophe
propose comme exemple la fermeté d’âme que l’enfant montra en cette
occasion, mais il oublie que Tibère avait l’habitude de vanter le bonheur de Priam
qui avait survécu à tous ses enfants4 ! Cette oraison funèbre était,
naturellement, l’œuvre de ses maîtres. Plus tard, Tibère, pour s’initier aux
affaires, plaida diverses causes, et défendit devant le tribunal d’Auguste le roi
Archélaüs, les habitants de Tralles et des Thessaliens poursuivis pour différents
motifs. Il accusa de lèse-majesté, et fit condamner par les juges Fannius Cépion
qui avait conspiré contre Auguste avec Varron Murena. Fit-il preuve en cette
occasion d’un grand talent, on l’ignore ; mais accusé d’un tel crime et par un tel
adversaire, Cépion était condamné d’avance.
Tibère prit encore la parole au sénat en plusieurs circonstances. Il intercéda en
faveur des habitants de Laodicée, de Thyatire et de Chio, dont les maisons
avaient été renversées par un tremblement de terre, et qui demandaient des
secours aux sénateurs5. Ces discours sont de l’éloquence officielle, ce sont des
sujets réservés d’ordinaire aux héritiers et aux proches des souverains, pour leur
concilier l’affection des peuples. Les paroles de Tibère, brèves d’ailleurs, ne
semblent pas avoir dépassé la moyenne de ce genre de, harangues, car les
historiens n’en ont rien conservé. Ils se bornent à mentionner l’intervention de
Tibère dans ces occasions.

1 Suétone, 56.
2 Suétone, 61.
3 Suétone, 42.
4 Suétone, 62 ; Sénèque, ad Helviam, 15 ; Bayle, Dictionnaire, art. Drusus.
5 Suétone, 8.
On ne rencontre de renseignements précis sur l’éloquence de Tibère qu’après la
mort d’Auguste, lorsque, devenu le premier personnage de l’empire, il attire sur
ses actes et sur ses moindres paroles l’attention des annalistes.
Au moment de saisir le pouvoir qu’il convoitait si ardemment depuis de longues
années, Tibère crut nécessaire de jouer, pendant quelques jours, cette comédie
de douleur et de modeste réserve dont les ambitieux ont tant de fois donné la
représentation.
Aussitôt après la mort d’Auguste, il convoque le sénat en vertu de sa puissance
tribunitienne, et lui adresse une allocution. Tout à coup, comme s’il ne pouvait
plus contenir sa douleur, il éclate en sanglots : puis, souhaitant que non
seulement la voix, mais que la vie même lui manque, il fait lire par son fils
Drusus ce qu’il a écrit1. Après les funérailles d’Auguste, lui adresse-t-on des
prières comme à l’empereur, il répond par des dis cours vagues sur la grandeur
de l’empire et sur son insuffisance. Le génie du divin Auguste, disait-il, pouvait
seul soutenir un si grand fardeau : appelé par lui à partager les soucis des
affaires, il avait appris de l’expérience combien il est difficile et périlleux de
porter seul le poids du pouvoir. Dans un État qui s’appuyait sur tant de citoyens
éminents, il ne fallait pas déférer à un seul homme toute la puissance. Si
plusieurs associaient leurs efforts, ils viendraient plus facilement à bout de
diriger le gouvernement2. A ses amis, qui lui reprochent ses hésitations, il
répond qu’ils ignorent quel vautour est le rang suprême. Au sénat qui le supplie à
genoux, il ne donne que des paroles ambiguës et des raisons dilatoires, jusqu’à
ce que plusieurs perdant patience, l’un d’eux s’écrie : Enfin, qu’il gouverne ou
qu’il abdique ! Un autre va jusqu’à lui dire, en faisant allusion à la réalité du
pouvoir qu’il avait saisi depuis quelques jours et dont il affectait de refuser
encore le nom : Que les autres commençaient par promettre, quitte à tenir plus
tard ; mais que, pour lui, il agissait d’abord, et se décidait tardivement à
promettre. Alors Tibère mit un terme à cette comédie ; il accepta l’empire,
comme contraint et forcé, en se plaignant qu’on lui imposât un dur et pesant
esclavage. Il ne put pas même encore se résigner à déclarer ouvertement sa
pensée. Il laissa entrevoir qu’il se réservait de renoncer un jour à l’empire et dit
textuellement : Je le garde jusqu’au moment où il vous semblera juste
d’accorder quelque repos à ma vieillesse3.
Cette affectation de modestie s’étendit à tout. Le sénat offrit à Tibère le titre de
Père de la Patrie dont le peuple continuait à le saluer, et ordonna qu’on jurât par
son nom. Tibère s’en défendit avec obstination, en répétant que rien n’est stable
dans la vie, et que plus on l’aurait placé haut, plus le poste serait glissant. Le
sénat insistant, Tibère prononça, à ce propos, un discours où entre autres
choses, il disait : Je serai toujours semblable à moi-même, et je ne changerai
jamais de conduite, tant que j’aurai ma raison. Mais ce serait un précédent
fâcheux, si le sénat se déclarait lié par tous les actes d’un homme qui pouvait
changer avec le temps... S’il vous vient plus tard des soupçons sur ma conduite
et sur mon dévouement — Puisse ma mort, avant que pareille chose arrive,
prévenir le changement de votre opinion sur mon compte ! — le titre de Père de
la Patrie ne ferait rien pour ma gloire, mais il serait cause qu’on vous accuserait

1 Suétone, 23.
2 Tacite, Annales, I, 11.
3 Suétone 24.
ou de légèreté pour m’avoir donné ce surnom, ou d’inconstance pour avoir
changé d’avis sur moi1. »
Suétone, si impassible d’ordinaire lorsqu’il raconte les actes les plus odieux des
Douze Césars, ne peut s’empêcher d’introduire, en citant ces discours, une
explication à la manière de Tacite. Il voit dans les paroles de Tibère la justice
qu’il se rendait à lui-même, et la conscience qu’il avait de devenir bientôt un
objet d’horreur pour ceux, qui l’appelaient Père de la Patrie. Cependant il
redoublait de prévenances pour les moindres sénateurs et exagérait ses formules
de respect au delà des convenances. Un jour, au moment de réfuter une opinion
d’Haterius : Pardonne-moi, je te prie, lui dit-il, si je parle librement contre toi,
comme sénateur. Puis s’adressant à tout le sénat : J’ai souvent dit, continua-t-il,
et je le répète encore, Pères Conscrits, qu’un prince revêtu par vous d’un pouvoir
si étendu et si fort, s’il veut assurer le salut public, doit obéir au sénat toujours,
au peuple entier presque toujours, et souvent même à des citoyens isolés. Je ne
regrette pas de l’avoir dit, car j’ai trouvé en vous, et je trouve encore de bons,
d’équitables et de bienveillants maîtres2.
Cette apparente modération de Tibère avait probablement pour but de le rendre
populaire, et de dissiper les préventions que sa conduite pendant lé règne
d’Auguste, et certaines révélations de son caractère avaient suscitées contre lui.
Mais sa taille élevée, son corps épais, sa figure bourgeonnée, son cou raide et
penché, sa mine sévère, sa démarche lourde et disgracieuse provoquaient
l’antipathie. Il cherchait à plaire à la multitude sans pouvoir y réussir. Sa
duplicité n’en imposait à personne. Aussi les injures, les inscriptions et les vers
diffamatoires se multiplièrent-ils rapidement. Jadis il avait engagé, par lettre,
l’empereur Auguste à punir les libelles composés contre-lui, et Auguste lui avait
répondu de ne point écouter la chaleur de son âge, et de ne point s’occuper du
mal qu’on disait de lui, pourvu qu’on ne pût pas lui en faire. Tibère empereur
commença par imiter la sagesse de son prédécesseur. Il répétait que dans un
état libre, les langues et les esprits devaient être libres. Puis, comme le sénat le
pressait de rechercher et de punir les auteurs de ces écrits : Nous n’avons pas
assez de loisir, dit-il, pour nous embarrasser de nouvelles affaires. Si vous
ouvrez cette porte, vous n’aurez plus d’autre occupation : chacun, sous ce
prétexte, s’empressera de nous déférer ses ennemis. Et comme on lui indiquait
un de ceux qui s’élevaient le plus haut contre lui, il dit ces paroles qui seraient
belles si elles avaient été sincères : S’il modère son langage, j’aurai soin de
justifier mes paroles et mes actions ; s’il persévère, je le haïrai à mon tour3.
Mais il tardait à Tibère de déposer le masque. Le sang impétueux des Appius
bouillonnait en lui. Une fois son .pouvoir affermi, lorsqu’il se fut assuré, avec la
prudence d’un félin, que rien ne pouvait plus entraver la satisfaction de ses
appétits, il se jeta sur sa proie, et assouvit ses ressentiments. Consulté par le
préteur Pomponius Macer s’il faut recevoir les accusations de lèse-majesté, il
répond que les lois doivent être exécutées. C’était la sentence de mort contre
ceux qui avaient écrit ou passaient tour avoir écrit des vers diffamatoires sur son
compte. Quelques-uns de ces vers anonymes ont été conservés. L’un de ces
distiques n’arien de cruel ; s’il renferme une épigramme, la pointe n’en n’est ni
très piquante ni très acérée : Tu n’es pas chevalier. Pourquoi ? Tu ne possèdes
pas cent mille sesterces. Veux-tu tout savoir ? Tu as été condamné à l’exil, à

1 Tacite, I, 72 ; Suétone, 67.


2 Suétone, 29.
3 Suétone, 28.
Rhodes. Les autres épigrammes sont plus dures. Elles flétrissent l’ingratitude .de
Tibère vis-à-vis de sa mère, à qui il était redevable de tant de bienfaits, et qui ne
pouvait dissimuler ses propres sentiments à l’égard de son fils : Homme,
farouche, homme insensible, veux-tu que je te dise tout en un mot ? Que je
meure si ta mère elle-même peut t’aimer !
Les autres font allusion à l’orgueil, à la cruauté de Tibère, et lui rappellent en
dernier lieu son exil à Rhodes, comme le souvenir le plus cuisant pour
l’ambitieux. Un moment, en effet, Tibère s’était cru indispensable, et avait -
menacé Auguste de se retirer. Il avait été pris au mot par Auguste, et ne pouvait
pas le pardonner aux Romains. L’une d’elles disait : Contemple, Romain,
contemple l’heureux Sylla, heureux pour lui non pour toi. Contemple, si tu veux,
Marius, mais Marius après son retour. Revois Antoine, excitant la guerre civile ;
revois ses mains plus d’une fois souillées de carnage Et conclus : c’en est fait de
Rome ! Il baignera sa royauté dans le sang, celui qui passe de l’exil à la royauté !
Une autre ajoutait : César, tu as bien changé le siècle d’or de Saturne : car, tant
que tu vivras, nous aurons l’âge de fer ! Une autre enfin : Il dédaigne le vin,
parce qu’il n’a plus soif que de sang : c’est le sang qu’il boit avec la même avidité
qu’autrefois il buvait le vin1.
Avant de se retirer à Caprée, Tibère intervint fréquemment dans les délibérations
du sénat. Il prononça de nombreux discours qui furent conservés, et dont les
historiens ont reproduit quelques mots. Tantôt il appuie de sa parole les
différents candidats aux fonctions consulaires, et invite hypocritement ceux qu’il
a omis sur sa liste à se présenter2. Tantôt il exalte les victoires remportées par
son fils Drusus sur Maroboduus, roi des Suèves, et prétend que ni Philippe
n’avait été aussi redoutable pour les Athéniens, ni Pyrrhus, ni Antiochus pour le
peuple romain3.
Tantôt enfin il repousse la proposition présentée par quelques sénateurs de
nommer d’avance pour cinq ans les différents magistrats : Il répugne, disait-il, à
ma modération, de choisir tant de magistrats, et de remettre à une époque
éloignée tant d’autres candidats. On a peine chaque année à éviter de faire des
mécontents, et cependant une espérance prochaine console d’un échec. Quelles
haines ne soulèverait-on pas chez ceux qui se v6irraiént ajournés au delà de cinq
ans ? D’ailleurs, comment prévoir de si loin les changements qui peuvent
survenir dans les intentions, les familles et les fortunes ?
Les magistrats désignés un an d’avance s’abandonnent déjà à l’orgueil : que
sera-ce si, pendant cinq ans, ils comptent sur leur magistrature ? Enfin, c’est
quintupler le nombre des magistrats, et détruire les lois qui fixent aux candidats
le temps pendant lequel ils doivent faire preuve d’activité, briguer et exercer leur
charge4.
Ce sont là moins des discours que de brèves allocutions où il est bien difficile
d’apprécier le style et l’éloquence de Tibère. En revanche, Tacite indique diverses
circonstances où l’empereur prend la parole et prononce de véritables harangues,
ce qu’il appelle continuam orationem. Tels sont le refus opposé par Tibère à la
demande de secours que lui adresse Hortalus, le petit-fils de l’orateur Hortensius,
et qui était appuyée parle sénat ; le discours où il présente au sénat les fils de

1 Suétone, 59.
2 Tacite, I, 81.
3 Tacite, II, 63.
4 Tacite, II, 36.
Germanicus comme ses futurs héritiers, et implore des sénateurs leur appui pour
ces jeunes princes ; celui où il repousse la requête des habitants de l’Espagne
Ultérieure qui voulaient lui élever un temple ; la réponse à Séjan où, après avoir
rendu grâces à ses services, il écarte, avec beaucoup de ménagement, la prière
que lui faisait son favori d’épouser Livie, veuve de Drusus ; enfin la longue lettre
fort sage et d’un véritable politique, où il condamne les lois somptuaires comme
inutiles, et engage les sénateurs à ne point en proposer de nouvelles1.
Ces discours et d’autres moins importants, paroles ou lettres conservées par
Tacite, reproduisent fidèlement les idées et souvent les expressions même
employées par Tibère, et sont d’une ressemblance assez exacte pour que
l’histoire politique puisse, sans erreur, les lui attribuer. Mais l’histoire littéraire a
ici des obligations plus étroites. Comme il lui est impossible de discerner la part
qui revient à Tibère ou celle qui appartient à Tacite, elle est obligée de s’abstenir,
et de regretter que là où Tacite avait des documents authentiques — ce qu’il
indique lui-même à deux reprises2 — il ait préféré commenter et développer lui-
même les paroles du prince. Dû reste, il prévient spontanément le lecteur de ces
altérations par l’expression que l’on rencontre chaque fois : il parla à peu près en
ces bermes ; voici le sens général de son discours, etc. Il est fâcheux que,
cédant à l’exemple de Tite-Live, il n’ait pas mieux aimé, comme le font les
historiens modernes, donner les pièces officielles.
Il en est de même des différentes lettres que Tibère adressa de Caprée au sénat
romain3. Tacite ou les résume en quelques mots, ou les arrange à sa façon. On
serait encore heureux d’avoir, même altérée, la fameuse lettré dont parle
Juvénal, Grandis Epistola, qui vint de Caprée et renversa Séjan du faîte de la
grandeur.
Cette partie des Annales est perdue. On n’a de la lettre que quelques mots
insignifiants conservés par Suétone, où Tibère, fidèle à son système de
dissimulation, se représentait comme faible et abattu, et priait les sénateurs
d’envoyer vers lui l’un des consuls, avec quelques forces militaires pour amener
en leur présence un vieillard abandonné4. En revanche un édit, cité par Tacite, à
un caractère authentique, et semble être reproduit par l’historien d’une façon
assez fidèle pour figurer ici.
Instruit du mécontentement que ressentait le peuple romain de voir les
funérailles de Germanicus entourées de si peu d’honneurs, Tibère publia un édit
où l’on retrouvé les artifices de langage que l’historien lui attribue : Il rappela
qu’un grand nombre de citoyens illustres étaient morts pour la République, sans
qu’aucun d’eux excitât des regrets aussi brillants. Ces regrets seraient glorieux
pour le prince et pour les Romains, si on savait les modérer, car la dignité
interdisait aux princes et au peuple-roi ce qui était permis à des fortunes privées
et à de petits États. Une douleur récente avait autorisé le deuil et la consolation
des larmes ; mais il était temps de reprendre courage. Ainsi le divin Jules, privé
de sa fille unique ; ainsi le divin Auguste après la mort de ses petits-fils, avaient
renfermé leur tristesse. Il n’est pas besoin d’exemples plus anciens ; combien de
fois le peuple romain n’a-t-il pas supporté courageusement la défaite de ses
armées, la mort de, ses généraux, l’entier anéantissement des familles nobles ?
Les princes meurent, la République est immortelle. Il fallait donc retourner aux

1 Tacite, II, 37, 38 ; IV, 37 ; IV, 40 ; III, 53.


2 Tacite, I, 81 ; II, 63.
3 Tacite, Annales, VI, 3, 5, 6.
4 Suétone, 65.
devoirs accoutumés, et même aux plaisirs qu’allaient ramener les jeux délit
Grande Déesse1.
On sait quelle vie Tibère mena à Caprée, par quelles débauches, il essaya de
s’étourdir, d’oublier l’horreur qu’il inspirait à tous et les flots de sang qu’il ne
cessait de verser. Il ne put y parvenir. Le dégoût qu’il avait de lui-même se
trahissait, en quelque sorte à son insu, et éclatait dans des lettres au sénat qui
roulaient sur des intérêts secondaires. A propos d’un vulgaire délateur,
11lessalinus Cotta, qui avait imploré son appui, il commençait sa lettre par ces
mots qui ont assez frappé Suétone et Tacite pour que ces deux historiens les
aient reproduits textuellement l’un et l’autre : Que vous écrirai-je, Pères
Conscrits, disait-il, ou comment vous écrirai-je, ou que ne vous écrirai-je pas
aujourd’hui ? Que les dieux et les déesses me perdent plus cruellement que je ne
me sens périr tous les jours, si je le sais !2 Cette lettre inspire à Balzac les
réflexions suivantes dans le Socrate chrétien : Vous voyez comme la renommée
condamne Tibère parla bouche des étrangers. Mais la conscience souscrit à cet
arrêt par le propre témoignage de Tibère ; car, environ ce temps-là, il écrivit lui-
même une autre lettre au sénat, dans laquelle il maudit sa malheureuse
grandeur avec des paroles de désespoir. Il découvre à nu lés inquiétudes et les
peines d’une âme ennuyée de tout et mal satisfaite de soi-même, abandonnée de
Dieu et des hommes, qui a perdu jusqu’à ses propres désirs, qui ne peut ni vivre,
ni mourir ; il semble qu’il veuille faire pitié à ceux à qui il faisait encore peur3.
Balzac a bien jugé la situation de Tibère, et l’a peinte avec vigueur. Ajoutons que
cette dernière lettre, écrite par Tibère lui-même, est digne de lui servir d’oraison
funèbre.
Était-ce dans un de ces moments de désespoir que Tibère avait entrepris d’écrire
ses Mémoires ? Voulait-il afficher son mépris pour l’humanité où essayer de se
réhabiliter aux yeux de la postérité, en faisant appel à son jugement ? On
l’ignore. Toujours est-il que dans sa retraite de Caprée, il se mit à composer des
Mémoires sur sa vie. Cette œuvre et ses discours lui survécurent et devinrent la
lecture assidue de l’empereur Domitien, son digne émule4. Cependant ces
commentaires étaient très succincts. Il n’eut ni le courage ni le goût de leur
donner beaucoup de développements. Il y falsifiait audacieusement la vérité,
puisqu’il prétendait avoir renversé et puni Séjan, après avoir découvert ses
complots contre les fils de Germanicus. Or, ainsi que le remarque Suétone avec
indignation, c’est lui qui les fit périr tous les deux, l’un, lorsque déjà il se défiait
des manœuvres de Séjan, et l’autre, après la punition de son ancien favori5. Si le
reste des Mémoires était aussi sincère, il n’y a pas lieu de regretter la perte de ce
document.
En résumé, si l’on cherche à se rendre compte de l’éloquence de Tibère, d’après
les rares fragments qui en restent et les jugements portés par les historiens
anciens, il semble qu’on pourrait lui appliquer, en souvenir de la définition de
l’orateur donnée par Caton l’Ancien, l’expression de vir potens, dicendi peritus.
Tibère avait une réelle habileté dans l’art de la parole. Avait-il une cause juste à
soutenir ? S’agissait-il de pardonner au chevalier C. Cominius, auteur de vers
outrageants ? Il s’exprimait avec abondance, facilité, au point de surprendre par

1 Tacite, III, 6.
2 Suétone, 67 ; Annales, VI, 6.
3 Balzac, Socrate chrétien, IXe discours.
4 Suétone, Domitien, 20.
5 Suétone, Tibère, 61.
ces mérites nouveaux en lui, les auditeurs habituels de ses discours1. Était-il
question de la grandeur de l’empire, de la conduite d’Auguste ? Fallait-il
développer quelque lieu commun sur le fardeau des affaires, l’insuffisance de ses
forces et l’instabilité des choses humaines ? Son éloquence était pleine de
dignité : Il savait de plus, dit Tacite, peser ses expressions avec un art
merveilleux, donnant de la force à sa pensée, ou l’enveloppant à dessein2.
C’était dans ce dernier art surtout qu’il était passé maître. Hypocrite et défiant, il
n’exprimait jamais sa pensée avec franchise. Même lorsqu’il provoquait le sénat
à frapper l’un de ses ennemis, il s’étudiait à voiler sa volonté. Il employait les
circonlocutions, les expressions de regrets, les éloges, et après avoir longtemps
laissé flotter sa parole, après avoir effrayé et rassuré tour à tour, comme par un
jeu cruel, la victime qu’il allait atteindre, il ne laissait échapper qu’à la fin le mot
fatal qui la désignait à la mort. Lors même qu’il ne dissimulait pas, il s’exprimait
toujours, par caractère et par habitude, en termes obscurs et ambigus, et
s’appliquait à rendre impénétrables et épaisses les ténèbres qui enveloppaient sa
pensée3. Mais une pareille éloquence ne pouvait appartenir qu’à un empereur,
habitué à parler sans trouver de contradicteur, à voir peser chacun des mots
vagues qu’il laissait tomber de ses lèvres, ou que sa plume traçait avec réflexion
: Elle ne convenait qu’à un homme puissant, qu’à un maître du monde, qui,
comme le maître des dieux νεφεληγερέτα Ζεύς, pouvait assembler les nuages ou
les dissiper à son gré.

1 Tacite, IV, 31.


2 Tacite, XIII, 3.
3 Tacite, I, 11.
CHAPITRE XII — L’ÉLOQUENCE AU SÉNAT SOUS LE RÈGNE DE TIBÈRE

Tacite nous introduit dans le sénat de Tibère par une parole devenue célèbre :
Pendant ce temps, dit-il, à Rome, tous, consuls, sénateurs, chevaliers se ruent
vers la servitude. Plus on est illustre, plus on montre de dissimulation et
d’empressement. Toutefois Tibère, comme on l’a vu, affectait le plus grand
respect extérieur pour les décisions du sénat, et s’étudiait à lui laisser de vains
simulacres de liberté. Il lui abandonnait volontiers le règlement des affaires peu
importantes. Des désordres ont-ils lieu au théâtre, ou ils coûtent la vie à
quelques soldats chargés de les réprimer ? C’est le sénat qui instruit le procès, et
statue sur le sort des coupables. Tibère se borne à écouter en silence, sans faire
connaître son opinion : Le sénat lui offre-t-il le titre de Père de la Patrie ? Tibère
n’accepte pas cette distinction, dans la’ crainte de cesser un jour d’être digne de
l’approbation du sénat, et motive son refus par des paroles modestes qui ne
manquent pas de dignité. Mais nul n’était dupe de cette comédie. Tous se
sentaient à la merci d’un maître plein de fiel et de colères longtemps
accumulées. Aussi tous les sénateurs recourent à l’adulation comme moins
périlleuse que la liberté, et s’ingénient à lui donner les formes les plus variées,
même celle de l’indépendance.
Un jour, Tibère refusant de recevoir l’accusation de crime de lèse-majesté contre
un chevalier, T. Ennius, qui avait converti en argenterie une statue de
l’empereur, Ateius Capito se récrie avec une généreuse indignation : On ne doit
pas, dit-il, enlever aux sénateurs la puissance de leur juridiction. Un tel crime ne
peut rester impuni. Il est permis au prince de montrer de l’indifférence pour ses
injures, mais c’est à la République à les venger1. Heureusement pour Ennius,
Tibère devina le piège, et laissa à Ateius Capito la honte de son inutile flatterie.
Ce ne sont pas seulement les premiers membres du sénat, les descendants des
plus illustrés familles, les plus menacés par conséquent, qui rivalisent
d’adulation. La contagion s’étend et gagne les plus infimes. Tous les consulaires,
dit Tacite, une grande partie des anciens préteurs, et même beaucoup de
sénateurs obscurs, se levaient à l’envi pour proposer et voter les flatteries les
plus honteuses et les plus exagérées. Tibère, à ce que l’on rapporte, toutes les
fois qu’il sortait du sénat, s’écriait en grec : Ô hommes prêts à tout esclavage !
Ainsi, il ne voulait pas de la liberté publique, et il ne voyait qu’avec dégoût une
abjection si servile et si patiente !2 C’est ce sentiment que Racine a rendu dans
son vers si connu :
Leur prompte servitude a fatigué Tibère.
Montesquieu a cherché à expliquer l’apparente contradiction du sinistre
empereur. Tibère, dit-il, était comme la plupart des hommes ; il voulait des
choses contradictoires. Sa politique générale n’était point d’accord avec ses
passions particulières. Il aurait désiré un sénat libre et capable de faire respecter
son gouvernement. Mais il voulait aussi un sénat qui satisfit à tous les moments
ses craintes ses jalousies, ses haines : enfin l’homme d’État cédait
continuellement à l’homme. Le sénat, à son tour, cédait non à l’homme d’État
mais à l’homme, et ne songeait qu’à flatter l’empereur. A chaque instant, il
interrompait les délibérations les plus graves, pour voter un autel à la Clémence,

1 Tacite, III, 70.


2 Tacite, III, 65.
ou un autel à l’Amitié entouré des statues de Tibère et de Séjan1 ! Le secret de
sa conduite était bien simple. Il tremblait d’épouvante : contremuerant Patres !2
Tel est l’aspect général, le niveau moral, le ton habituel de l’assemblée. La peur
règne au sénat. Tous l’éprouvent au même degré, mais elle se traduit d’une
manière différente. Les uns, les plus honnêtes, se changent en flatteurs pour
sauver leur vie, mais sans toujours y réussir. Les autres cherchent à deviner les
haines du prince ; ils se font les délateurs de leurs collègues, et se chargent de
désigner au bourreau les victimes. Que devient l’éloquence, au milieu d’une telle
assemblée ? Elle joue un rôle bien effacé, et se trouve plutôt encore du côté des
délateurs qui ont la parole plus libre, et qui élèvent plus haut la voix. Cependant
elle est encore cultivée par quelques hommes restés fidèles aux vieilles
traditions. Si on ne peut leur refuser le titre d’honnêtes, cela ne veut pas dire
qu’ils aient toutes les vertus que comprend un pareil nom. Ils sont honnêtes par
comparaison, autant que la peur et la difficulté des temps permet de le rester.

Le premier d’entre eux, par l’illustration de la famille et des souvenirs, est


l’orateur ASINIUS GALLUS, fils du célèbre orateur Asinius Pollion. Il semble avoir
hérité de la haine contre Cicéron attribuée à son père. Il en critiquait au moins le
style, si l’on s’en rapporte à Aulu-Gelle, qui relève avec vivacité certaines
critiques de détail adressées à Cicéron par Asinius Gallus et Largius Licinius3.
Après qu’Auguste eut contraint Tibère à répudier Vipsanie, fille d’Agrippa, pour
épouser Julie, Asinius rechercha en mariage Vipsanie, et finit par obtenir sa
main. Tibère en conçut contre Asinius un vif ressentiment. Il lui reprochait déjà
d’avoir conservé tout l’orgueil de son père, il le soupçonna dès lors de cacher des
projets au-dessus, de la condition d’un simple particulier. Asinius amassa ainsi
contre lui une haine que Tibère dissimula longtemps, suivant son habitude, et qui
devait éclater un jour, terrible, implacable. Tant que vécut Auguste, Asinius put
croire que le temps avait calmé la colère de Tibère. Étourdi et léger, il se laissa
aller à des maladresses qui l’eussent rallumée, si elle avait jamais été éteinte.
Dans les premières séances du sénat qui suivirent la mort d’Auguste, Tibère,
comme on l’a dit, se défendait mollement de recevoir l’empire. Il prétendait
qu’incapable de soutenir un si grand poids, il accepterait avec résignation la
partie du gouvernement que le sénat voudrait bien lui confier. Apprends-nous
donc, César, s’écria tout à coup Asinius impatienté de cette comédie, quelle
partie de la République tu veux que l’on te confie ? Tibère tressaillit à cette
question qui coupait court à ses tergiversations, et lui, si maître toujours de lui-
même, ne put cacher sur son visage l’impression de son dépit. Il balbutia une
vague réponse qui témoignait de son trouble. Asinius sentit aussitôt la faute qu’il
avait commise, et essaya de la réparer. Il prit la parole, et répliqua que sa
question n’avait pas eu pour but de partager ce qui était indivisible, mais clé
convaincre César par son propre aveu, que l’État ne formait qu’un seul corps, et
qu’une seule âme devait le diriger. Il fit ensuite l’éloge d’Auguste, il développa
longuement celui de Tibère, rappela ses succès militaires, les victoires qu’il avait
remportées, les actes glorieux qu’il avait accomplis pendant la paix. Mais il ne

1 Tacite, IV, 74.


2 Tacite, VI, 9.
3 Nuits attiques, XVII, 1.
réussit pas à calmer une colère d’autant plus vive que Tibère avait eu peur, un
moment, de se voir pris dans ses propres artifices1.
Asinius n’aurait eu, dès lors, qu’une conduite à tenir : garder le silence, et se
laisser oublier. Il ne put s’y résigner. Fils d’un orateur illustre qu’il prétendait au
moins égaler, il lui était trop pénible d’assister en témoin muet aux délibérations
du sénat. Il crut plus habile d’intervenir dans toutes les discussions, de jouer un
grand rôle au milieu de l’assemblée, et d’imposer la modération au prince par la
grandeur même de sa situation. Il se berça, en outre, de l’espoir d’apaiser Tibère
par les démonstrations de son respect et la complaisance de ses flatteries. Aussi
prit-il part à tous les débats importants, cherchant à deviner les intentions de
Tibère, sans toujours y parvenir. Lorsqu’il s’agit de punir les auteurs de la
sédition au théâtre, mentionnée plus haut, et où l’empereur refusa d’intervenir,
Asinius Gallus crut lui plaire en provoquant des mesures de sévérité, et en
demandant que les histrions fussent battus de verges. Le tribun Haterius
Agrippa, plus habile, combattit son avis en rappelant qu’Auguste avait exempté
des verges les histrions, et entraîna ainsi l’assentiment de Tibère pour qui les
paroles d’Auguste étaient des lois inviolables2.
En revanche, lorsque le sénat voulut proposer une loi somptuaire, Asinius Gallus
s’y opposa, et vit son opinion adoptée par Tibère. Certaines mesures contre le
luxe de la table et les vêtements de soie portés par les hommes, avaient passé
sans discussion, lorsqu’un sénateur, Fronton, demanda qu’on fixât une limite à
l’argenterie, aux meubles et aux esclaves qu’on serait libre de posséder. Asinius
Gallus prit alors la parole et prononça un discours sage dont Tacite a conservé le
résumé. Avec l’accroissement de l’empire, dit-il, les fortunes privées elles-mêmes
se sont accrues. Ce n’est pas un fait nouveau, il date au contraire des temps les
plus reculés. La richesse, au temps des Scipions, n’est plus celle de l’époque des
Fabricius. Tout se proportionne à la situation de la République. Pauvre, elle eut
des citoyens pauvres. Depuis qu’elle est arrivée au degré de magnificence où
nous la voyons, chacun s’est enrichi. Pour ce qui est des esclaves, de
l’argenterie, des objets nécessaires aux usages de la vie, l’excès et la modération
se mesurent à la condition du possesseur. Si le cens des sénateurs est plus élevé
que celui des chevaliers, ce n’est pas que les premiers soient d’une nature
différente, c’est que, supérieurs en fonctions, en dignités, en rang, ils doivent
l’emporter encore par les ressources qui assurent le repos de l’esprit et la santé
du corps. Car on né voudrait pas que les citoyens exposés par leur illustration à
plus de soucis et de dangers, fussent en outre privés de ce qui peut en alléger le
poids et les inquiétudes3. Tibère donna son assentiment aux paroles d’Asinius et
termina la discussion, en ajoutant que ce n’était pas le moment d’établir une
telle censure, que si les mœurs venaient à chanceler, il serait là pour les soutenir
et les réformer.
Quelque temps après cette discussion, Tibère ayant annoncé son départ de
Rome, Cneius Pison proposa que les affaires ne fussent pas suspendues paie le
départ du prince, ajoutant qu’il serait glorieux pour le sénat et les chevaliers de
paraître capables de supporter seuls le poids de leurs fonctions. Tibère garda le
silence. Était-ce un appel à un avis contraire ? Asinius interpréta de cette façon
l’attitude de Tibère, et soutint qu’on ne pouvait rien faire de grand ni de digne du
peuple romain que devant César, et sous ses yeux, et qu’il fallait réserver à sa

1 Annales, I, 12.
2 Tacite, I, 77.
3 Tacite, II, 33.
présence les affaires intéressant l’Italie et les provinces1. Tibère persista à ne
rien dire, et Asinius vit son opinion adoptée par le sénat. Il crut avoir flatté le
secret désir du prince, mais il perdit presque aussitôt, par une motion indiscrète,
le bénéfice de son adulation. Il demanda « que les magistrats fussent nommés
pour cinq ans, que les lieutenants placés à la tête des légions fussent, d’avance,
désignés comme préteurs, et que le prince nommât douze candidats consulaires
pour chaque année ». Asinius croyait plaire ainsi à l’empereur, il ne s’apercevait
pas qu’il lui liait les mains pour l’avenir. Tibère, comme il a été dit plus haut,
combattit et fit rejeter la proposition d’Asinius2. Il ne laissa pas éclater son
mécontentement contre lui, mais il ajouta ce nouveau grief à ceux que sa
mémoire tenait en réserve. Asinius le comprit. Il devint plus réservé pendant
quelque temps, et multiplia les flatteries pour apaiser Tibère. Ainsi, Libon, accusé
de méditer des nouveautés, novas res, s’étant tué, Asinius Gallus se signala par
l’excès de son zèle. Il proposa des supplications aux dieux, il demanda qu’on
élevât, en actions de grâces de la découverte de ce complot imaginaire, des
statues à Jupiter, à Mars, à la Concorde, et qu’on fêtât à l’avenir, aux Ides de
septembre, le jour où Libon s’était donné la mort3.
Mais ce n’étaient là que des paroles. Malheureusement, les actes d’Asinius ne
répondaient pas assez à son langage. Tibère l’eût vu avec plaisir se charger de la
défense de Pison accusé d’avoir empoisonné Germanicus. Par crainte de l’opinion
publique, Tibère avait, en apparence, abandonné son ministre, mais il désirait le
sauver. Gallus, dont les enfants étaient parents d’Agrippine, eut le courage de
rejeter la demande de Pison4 ; mais il ne se pas la colère que Tibère avait conçue
de son refus. En vain, pour se faire pardonner, il s’associa aux ressentiments de
Tibère et de Séjan contre C. Silius, ancien lieutenant et ami de Germanicus. En
vain, après la mort de Silius, il fit condamner à l’exil sa femme, Sosia Galla,
odieuse à Tibère à cause de l’affection que lui témoignait Agrippine ; en vain
proposa-t-il de confisquer la moitié des biens considérables de Sosia que Tibère
semblait convoiter, il ne put effacer les préventions de l’empereur contre lui. Là
ou d’autres, par un mélange de liberté et d’adresse, savaient se maintenir, il ne
réussissait qu’à aigrir Tibère tout en cherchant à le flatter. Aussi je me demande,
dit Tacite, si la fatalité et le hasard de la naissance décident, comme pour le
reste, de la faveur et de la haine des princes, ou si notre conduite y contribue, si
l’homme, en un mot, peut, entre une indépendance hardie et une obséquiosité
honteuse, suivre un sentier exempt d’ambition et de danger5.
Il ne fallait plus alors à Tibère qu’une occasion pour qu’il laissât éclater sa colère
contre Asinius. Celui-ci la lui offrit, en lui demandant d’expliquer certaines
paroles obscures qui menaçaient indirectement la veuve de Germanicus. De
toutes les vertus que se croyait Tibère, dit Tacite, nulle ne lui était plus chère
que la dissimulation. Aussi vit-il avec d’autant plus de colère qu’on avait pénétré
ses pensées secrètes. Il allait ordonner d’arrêter Asinius sur-le-champ ; Séjan
l’en empêcha, pour mieux assurer sa vengeance6. Elle fut terrible et répondit par
ses raffinements au caractère hypocrite et cruel de l’empereur.
Asinius, dans l’espoir de retarder l’explosion de la vindicte impériale, s’était
attaché à la cause de Séjan, et ne cessait de proposer au sénat des décrets pour

1 Tacite, II, 35.


2 Tacite, II, 36.
3 Tacite, II, 32.
4 Tacite, III, 11.
5 Tacite, IV, 18, 19, 26.
6 Tacite, IV, 70, 71.
ajouter encore aux honneurs du favori. Quelque temps après une séance
où,.sans que le nom d’Agrippine eût été prononcé, il avait été question d’elle,
Asinius obtint, à force d’instances, de faire partie de la députation des sénateurs
qui devait porter à Séjan quelque nouvelle distinction. Tibère, averti, écrivit au
sénat une lettre contre Asinius Gallus. Elle fut lue en son absence. Tibère s’y
plaignait de lui en phrases obscures, suivant son usage, et lui reprochait, entre
autres choses, de lui envier l’amitié de Séjan, quoiqu’il eût Syriacus pour ami. Il
n’en fallait pas plus pour entraîner la condamnation d’Asinius et même celle de
Syriacus, bien que celui-ci ne fût pas accusé par le prince, et eût seulement été
nommé par lui. Ce citoyen d’une science remarquable, cet innocent, fut égorgé
aussitôt, et le sénat dépêcha contre Gallus le préteur, avec ordre de le lier et de
le mener au supplice.
Le jour même où la sentence était rendue contre lui à Rome sur la demande de
Tibère, Asinius Gallus arrivait auprès de l’empereur. Celui-ci lui laissa tout
ignorer, et lui fit même un accueil empressé. Il l’admit à sa table et vida avec lui
la coupe de l’amitié. Il alla même plus loin. Asinius, prévenu de la décision du
sénat, voulait se donner la mort. Tibère l’en empêcha, l’exhorta à prendre
courage et à attendre qu’il revînt lui-même à Rome, où l’on instruirait son affaire
et où il trouverait des juges. Amère dérision ! Tibère était résolu à n’y rentrer
jamais : il voulait seulement prolonger les souffrances d’Asinius. Il le tint dans
une prison étroite, sous la garde des divers consuls et des divers préteurs qui se
succédèrent (30-33 ap. J.-C.). Asinius fut mis au secret ; il n’avait point d’esclave
auprès de lui, il ne parlait à personne, il ne voyait personne, excepté ceux qui le
forçaient à prendre de la nourriture ; et cette nourriture était calculée de manière
à l’empêcher tout juste de mourir de faim1. Ce supplice dura trois ans. Asinius
finit par mourir d’épuisement et d’inanition. Tibère permit alors qu’on lui rendit
les derniers devoirs, mais il osa se plaindre du sort qui lui enlevait un accusé,
avant qu’il fût publiquement convaincu, comme si trois ans n’avaient pas suffi
pour qu’un vieillard consulaire (Asinius avait été consul l’an 27) et père de tant de
consulaires parût devant ses juges ! La haine de Tibère n’était pas complètement
satisfaite. Quelque temps après la mort d’Asinius, Agrippine mourut également
de faim dans sa prison. Tibère essaya de déshonorer sa mémoire ; il accusa la
noble veuve de Germanicus d’avoir commis de honteux désordres et de n’avoir
pu supporter la vie, après la mort d’Asinius Gallus son amant2 !

La vengeance de Tibère atteignit encore un autre membre d’une famille illustre,


MAMERCUS SCAURUS. Ce sénateur descendait d’Æmilius Scaurus, l’auteur de la
voie Émilienne, dont nous avons étudié les Mémoires dans un autre ouvrage3 et
qui s’était rendu illustre par l’éclat de son éloquence et la grandeur de ses
services.
Mamercus avait hérité de la facilité de parole de ses ancêtres, mais il les
déshonorait par l’infamie de ses mœurs. C’était le plus fécond des orateurs de
gon temps, et celui pour lequel le public montrait le plus d’indulgence. Il ne se
donnait aucune peine pour plaider, dit Sénèque le Père ; il s’instruisait de sa
cause au barreau même, ou le matin en s’habillant. Puis il chicanait plutôt qu’il
ne plaidait, pour arracher quelque interruption à ses adversaires et engager une

1 Dion Cassius, LVIII, 3.


2 Tacite, VI, 23, 25.
3 Histoire de l’éloquence latine jusqu à l’époque de Cicéron, t. II, chap. XXV.
discussion : en ce genre, il connaissait sa force. Il parlait avec agrément et une
facilité sans égale. Son style avait quelque chose d’antique. Le soin d’éviter les
termes vulgaires donnait à sa parole de la dignité : son visage même et tout son
extérieur augmentaient en lui l’autorité de l’orateur. Tout cela peut nous
apprendre, non pas quel grand orateur était Scaurus, mais quel grand orateur il
aurait pu être. Ln général, ses plaidoyers ne valaient rien. Dans tous on voyait la
trace d’un talent réel, mais inculte ; et, quand il plaidait bien, on disait qu’il avait
eu de la chance. Sa longue, ou pour mieux dire, sa perpétuelle nonchalance
l’avait amené au point qu’il ne voulait plus, qu’il ne pouvait plus travailler un
discours. Il en publia sept qui, plus tard, furent brûlés par ordre du sénat. C’était
un service rendu à leur auteur. Malheureusement, il reste de lui de petits traités
plus plats encore que ses plaidoyers : ceux-ci, en effet, tout négligés qu’ils
étaient, ne manquaient pas d’une certaine chaleur : ici il y avait moins de feu et
tout autant de négligence1.
Mamercus, ce paresseux, cet homme de plaisir, eût mieux fait de rester au
barreau où il remportait de faciles succès, ou dans les écoles des déclamateurs
où l’on admirait ses saillies et la finesse de ses réparties2. Il voulut prendre part
aux délibérations du sénat, et à l’exemple d’Asinius Gallus, il réussit à blesser
l’esprit soupçonneux de Tibère, dès les premiers jours de son avènement à
l’empire. Pourtant il s’était borné à dire, en voyant Tibère hésiter à prendre
l’empire, et s’en remettre au sénat : Il faut espérer que les prières du sénat ne
seront point vaines auprès de celui qui n’a point opposé les droits de la puissance
tribunitienne à la délibération des consuls. Mais cette parole, sans tirer Tibère de
son silence et de son apparente irrésolution, suffit à faire naître dans son cœur
un ressentiment que l’avenir devait aigrir davantage. Il éclata longtemps après.
Tacite appelle Mamercus l’orateur le plus fécond de son temps ; cependant il ne
le montre pas très empressé à prendre la parole au sénat. Il ne cite que deux
circonstances où il ait joué un rôle. La première est de peu d’importance.
Domitius Corbulon, ancien préteur avancé en âge, se plaignait un jour au sénat
qu’à un combat de gladiateurs, un jeune noble, nommé Sylla, avait refusé de lui
céder sa place. La cause de Corbulon fut soutenue avec beaucoup de vivacité et
d’élévation par des orateurs qui invoquaient la sévérité des lois antiques. Sylla,
de son côté, fut défendu par diverses personnes de sa famille, entre autres par
Mamercus Scaurus. Ce fut un tournoi oratoire où l’on fit de part et d’autre des
passes d’armes brillantes. Enfin les vieillards qui avaient embrassé la cause de
Corbulon allaient l’emporter, lorsque après des paroles de conciliation de Drusus,
Mamercus Scaurus, oncle et beau-père de Sylla, apaisa Corbulon en lui
exprimant les regrets et les excuses de son neveu3.
La seconde circonstance où Mamercus prononça un discours au sénat était plus
grave. Uni au préteur Junius Othon, à l’édile Brutidius Niger, Mamercus soutint
une accusation contre le proconsul C. Silanus, que la province d’Asie dénonçait
au sénat comme concussionnaire (l’an 21). Les trois alliés reprochaient en outre, à
Silanus, d’avoir offensé la divinité d’Auguste, et d’avoir manqué de respect à la
majesté de Tibère. Quoique ce fussent là des crimes nouveaux, inconnus sous
l’ancienne République, Mamercus justifiait son accusation en invoquant d’illustres
exemples, celui de Scipion l’Africain poursuivant L. Cotta, celui de Caton le
Censeur traduisant en justice Servius Galba et celui de son arrière-grand-père M.

1 Controverses, V, préface.
2 Controverses, I, 2, Extracta.
3 Tacite, III, 31.
Scaurus, accusant P. Rutilius ancien proconsul d’Asie1. Mais ces exemples
mômes tournaient contre lui. Scipion et Caton avaient dénoncé des actes avérés
de concussion et de cruauté. Quant à Scaurus, il avait fait condamner, par dés
intrigues de parti, Rutilius, le plus honnête homme de la République, et la
province d’Asie s’était empressée d’offrir un asile au gouverneur qu’on accusait
de l’avoir dépouillée. Silanus, qui avait encore contre lui la haine de Tibère, fut
condamné. L’empereur après l’avoir perdu, après avoir parlé contré lui, fit preuve
d’une clémence qu’on admira beaucoup. Il lui assigna pour lieu d’exil l’île de
Cythère au lieu du rocher de Gyare, et le sénat y consentit.
La chute de Séjan, dont Mamercus était l’ami, lui fut fatale. Il fut accusé une
première fois, l’an 31, avec d’autres personnages ; mais Tibère, tout en laissant
échapper des menaces contre Scaurus, différa son procès et annonça son
intention de l’instruire lui-même avec le sénat. Deux ans s’écoulèrent, et Scaurus
commençait à se croire oublié ou pardonné, lorsqu’il fut incriminé de nouveau
Macron, successeur et héritier de Séjan, qui continuait avec plus de mystère les
pratique de son prédécesseur, le dénonça à Tibère comme l’auteur d’une
tragédie, Atrée, pleine d’allusions, disait-il. Un des vers que Macron signalait à
Tibère était imité d’Euripide et signifiait qu’il faut souffrir les folies de celui qui a
la puissance. Était-ce l’auteur, demande avec raison Dion Cassius, ou l’officieux
interprète qui offensait Tibère ? Ce qui est certain c’est que Tibère lui-même, se
rendant justice, crut se reconnaître dans les vers de Scaurus. Puisqu’il a fait de
moi un Atrée, je ferai de lui un Ajax, dit-il par allusion à ce qu’Ajax s’était tué de
ses propres mains. Les accusateurs Servilius et Cornelius, chargés de le
poursuivre, n’osèrent pas cependant invoquer ce grief. Ils alléguèrent des
sacrifices magiques et un commerce adultère avec Livie, déshonorant ainsi la
veuve d’Auguste, du consentement de l’empereur, son propre fils. Scaurus, qui
n’avait pas su vivre comme ses aïeux, mourut avec un courage cligne de son
illustre famille. Il prévint le jugement sur le conseil de sa femme, Sextia, qui
partagea sa mort après l’avoir conseillée2.

Une autre victime de Tibère, JUNIUS OTHON, n’appartient pas comme Mamercus
Scaurus à l’élite de la noblesse ; il était, au contraire, d’une obscure naissance. Il
avait commencé par être rhéteur, et il avait composé un Traité des couleurs en
quatre livres : Il traitait donc habilement, dit Sénèque, ces controverses difficiles
où il faut garder un tempérament entre le silence absolu et l’argumentation
explicite, et procéder par allusions. Sénèque en cite plusieurs exemples. Il
termine l’un d’eux par un jugement spirituel qui condamne à la fois le procédé et
l’auteur : Tant qu’il parla, on se figurait qu’il était impossible de discourir
autrement ; quand il eut fini, on se demandait avec étonnement dans quel but il
s’était donné tant de peine pour faire entendre à mots couverts ce qu’il pouvait
nettement et librement exprimer. Scaurus raillait agréablement ce défaut en
disant : C’est un homme qui vous lit à l’oreille le journal, acta diurna3.
Est-ce à cet ouvrage Sur les couleurs, ou à des relations d’école, que Junius
Othon dut la faveur de Séjan ? On ne sait. Mais, grâce à l’appui de Séjan, grâce
à son impudence personnelle, il parvint aux honneurs publics, fut tribun du
peuple, préteur, et pénétra enfin dans le sénat. Là il se joignit aux accusateurs

1 Tacite, III, 66.


2 Annales, VI, 9, 29 ; Dion Cassius, LVIII, 24.
3 Controverses, II, 9.
qui poursuivaient Silanus, et contribua, avec Mamercus Scaurus, à entraîner sa
condamnation. Mamercus ne survécut pas longtemps à sa victime. Il en fut sans
doute de même d’Othon. D’après Tacite, Lelius Balbus, ayant réussi à faire
condamner, comme coupable de lèse-majesté, Acutia, femme de P. Vitellius,
Junius Othon, tribun du peuple, s’opposa à ce que le délateur reçût la
récompense prélevée, selon l’usage, sur les biens de la victime. Cette
circonstance fut l’occasion d’une lutte acharnée entre les deux adversaires.
Othon fut vaincu, et condamné à l’exil1. Mais le titre de tribun du peuple, s’il n’a
pas été donné par inadvertance à Othon par l’historien, indiquerait qu’il s’agit ici
de son fils, rhéteur comme lui. Quant au sénateur, on ignore si, comme la
plupart des instruments de Tibère, il a. été victime d’un caprice du prince, ou
bien si la mort de l’empereur lui a permis d’éviter le sort de tous les membres
éloquents du sénat.

VALERIUS MESSALINUS COTTA était le fils de l’orateur Valerius Messala. On


retrouvait en lui l’image de l’éloquence paternelle, mais non la fermeté et
l’indépendance de son père2. Dès l’avènement de Tibère, il sut le charmer par
l’imprévu de son adulation. Il proposa au sénat de renouveler chaque année le
serment à Tibère. Qui t’a chargé de faire cette proposition ? lui demanda le
nouvel empereur. — Je l’ai faite, dit-il, de mon propre mouvement, et dans tout
ce qui intéressera le bien public, je ne prendrai conseil que de moi-même, dussé-
je déplaire ! — C’était, ajoute Tacite, le seul raffinement qui manquât à la
flatterie3. Le rôle de Messalinus semble avoir plutôt consisté à recevoir la
confidence de Tibère, qu’à prendre une part active aux délibérations du sénat.
C’était un orateur bien vu du pouvoir, qui, par quelques phrases, un mot,
indiquait les volontés du prince, et pesait sur les délibérations par ses
indiscrétions calculées, plus encore que par ses harangues : aussi Tacite se
borne-t-il à citer une seule circonstance où Messalinus ait prononcé un discours
véritable dont il nous donne une analyse fidèle et assez étendue.
Severus Cecina, personnage que ses mœurs et son caractère n’autorisaient pas à
jouer le rôle de censeur, proposait au sénat d’interdire aux magistrats qui se
rendaient dans les provinces d’emmener leurs femmes avec eus. Il insistait sur
les inconvénients de leur présence à l’armée, dans les camps, de leur tendance à
abuser des fonctions de leurs maris pour satisfaire leur luxe, leur avidité ou leurs
ressentiments. Son discours, où des reproches fondés se mêlaient à des formules
déclamatoires, produisit une certaine impression. Messalinus se chargea de
répondre à ses paroles et se fit le défenseur des femmes contre ce nouveau
Caton.
Sous beaucoup de rapports, dit-il, la dureté des vieilles mœurs s’est
heureusement modifiée et adoucie. Nous ne sommes plus aux temps où Rome
était assiégée, et où les provinces étaient hostiles. On accorde peu aux besoins
des femmes. Si ces frais ne sont pas une charge pour les maris, comment en
seraient-ils une pour les alliés ? Elles partagent tout le reste avec leurs maris, et,
en temps de paix, l’État ne saurait en souffrir. C’est libres de tout embarras que
les maris doivent s’exposer à la guerre ; mais, au retour, après les fatigues, est-
il un repos plus honorable que celui qu’on trouve auprès de son épouse ?

1 Tacite, VI, 47.


2 Tacite, III, 34.
3 Tacite, I, 8.
Quelques-unes, dit-on, se laissent aller à l’ambition et à l’avidité. Eli quoi ! la
plupart des divers magistrats sont-ils exempts de passions ? Est-ce une raison
pour n’envoyer personne en province ? Des femmes perverses, ajoute-t-on, ont
souvent corrompu leurs maris ! Tous les célibataires sont-ils donc intègres ?
Jadis on a porté la loi Oppia, il est vrai, mais les circonstances la réclamaient.
Plus tard on l’adoucit, on la modifia, parce que ces modifications parurent
nécessaires. En réalité, nous cherchons à dissimuler notre lâcheté sous d’autres
noms. Peine inutile ! C’est la faute du mari si la femme oublie la mesure. Ainsi
donc, pour un ou deux caractères faibles, on enlèverait à tous les maris, les
compagnes de leur bonne et de leur mauvaise fortune. On abandonnerait à lui-
même un sexe naturellement faible, on l’exposerait sans défense à ses propres
passions et aux passions des autres. C’est à peine si la présence des maris
empêche de porter atteinte à la pureté du mariage. Qu’arrivera-t-il s’ils se
laissent oublier pendant plusieurs années par ce divorce forcé. Prévenez les
désordres qui se commettent en province, soit ; mais n’oubliez pas les
dérèglements dont Rome est témoin1.
Le discours de Messalinus, où, indépendamment des arguments sérieux, on
croyait retrouver la pensée de Tibère, n’eut pas de peine à faire écarter la
proposition de Cecina. Messalinus aurait aussi bien soutenu la thèse contraire, si
l’empereur l’avait voulu ainsi. Ce qui le prouve, c’est que le jour où Tibère, à
l’instigation de Séjan, voulut perdre C. Silius et sa femme, Sosia Galla, qui s’était
rendue coupable de concussions, Messalinus, après avoir poursuivi Sosia de ses
invectives, présenta un sénatus-consulte déclarant les maris responsables des
exactions commises par leurs femmes, quand même ils n’en auraient jamais été
complices, et que même ils auraient ignoré leurs mauvaises actions2. Il ne
s’agissait plus dé blâmer un mari faible, comme dans la discussion contre Cecina.
Il fallait achever la ruine d’un malheureux gouverneur de province, coupable
d’être lié avec Agrippine. Bientôt après,.le secret de sa conduite se trahissait de
lui-même, le jour où Tibère, poursuivant avec acharnement la famille de
Germanicus, dénonça au sénat la conduite du jeune Néron et l’orgueil
d’Agrippine. Messalinus proposa aussitôt contre eux une motion cruelle, atroci
sententia, où il demandait leur mort. Le flatteur s’était trop pressé ; le sénat,
incertain encore des volontés de Tibère, n’osa pas suivre Messalinus jusque là, et
détourna, pour un temps, le coup qui menaçait la veuve de Germanicus3.
La faveur populaire, qui ne se lassait pas d’entourer Agrippine et ses jeunes
enfants, obligea Tibère à différer leur perte. La chute de Séjan enhardit en même
temps le sénat à traduire en justice. Messalinus que ses avis sanguinaires et
complaisants, que son zèle pour Séjan avaient rendu l’objet d’une haine
invétérée. On fut heureux de l’occasion de le perdre, qu’il sembla offrir de lui-
même. Il avait appelé Caïus César, Caia, comme pour lui reprocher des mœurs
infâmes. En outre, assistant à un banquet donné par les prêtres pour célébrer le
jour natal d’Auguste, il avait traité ce repas de banquet funèbre. Enfin, un jour
qu’il se plaignait de L. Afruntius et de M. Lepidus, avec lesquels il avait une
discussion d’intérêt, il avait ajouté : Si le sénat est pour eux, j’ai pour moi mon
petit Tibère — Tiberiolus meus —. Les témoins ne manquaient pas contre lui.
Messalinus en appela à Tibère, et celui-ci écrivit au sénat une lettre où il
racontait l’origine de son amitié pour lui, et énumérait les preuves d’attachement

1 Tacite, IV, 20.


2 Tacite, IV, 20.
3 Tacite, V, 3.
qu’il en avait reçues. Il terminait en priant le sénat de ne pas tourner en crime
des paroles mal interprétées et quelques plaisanteries échappées dans la gaieté
d’un festin. La requête de Tibère eut le résultat qu’on peut penser. Cotta fut
absous et son principal accusateur Cecilianus fut condamné1. A partir de ce
moment, soit prudence, soit toute autre raison, Messalinus n’intervint plus dans
le sénat. L’histoire ne prononce pas son nom ; on ignore donc quel rôle il joua
jusqu’à la fin du règne dé Tibère. Cependant, s’il fut un flatteur du prince, il ne
fut pas un délateur. Il se borna à accabler les victimes désignées par le prince ; il
ne se fit pas le pourvoyeur du bourreau. En d’autres temps, la différence ne
serait pas grande, elle est réelle sous Tibère, et ce mérite relatif doit être
revendiqué pour l’héritier dégénéré des Messala.

C’est parmi les flatteurs qu’il convient de ranger également Q. HATERIUS,


descendant d’une illustre famille sénatoriale, qui, de sa jeunesse et son
éducation oratoire, appartient à l’époque d’Auguste, mais qui déshonora ses
cheveux blancs, sous Tibère, par une basse adulation. Haterius avait été un
homme d’école ; et grâce à Sénèque le Père, les caractères de son éloquence,
fort estimée de son vivant, nous sont mieux connus que l’éloquence des orateurs
politiques cités en passant par Tacite. Le caractère particulier de son talent était
la facilité dans l’improvisation et la rapidité du débit. En théorie, il admettait la
nécessité des divisions ; à l’entendre, on ne s’en serait pas douté, tant il avait
peu d’ordre, et suivait docilement l’inspiration2. Il improvisait en public. De tous
les Romains que j’ai connus, dit Sénèque, il est le seul qui ait montré dans notre
langue la facilité des Grecs. La rapidité de son débit allait jusqu’au défaut. Aussi
Auguste disait-il de lui avec raison : Notre Haterius aurait besoin d’une enrayure.
Il ne marchait pas, il courait ; il avait en abondance les idées aussi bien que les
mots. Il redisait la même chose autant de fois et aussi longtemps qu’on voulait ;
il en variait les figures et les développements ; on ne pouvait ni le modérer ni
l’épuiser.
Sénèque prétend même qu’Haterius, se rendant justice, avait soin de placer
auprès de lui un affranchi qui avait ordre de régler l’intempérance de sa parole. Il
s’arrêtait sur une idée ou passait outre, insistait ou concluait, suivant
l’avertissement que lui donnait son conseiller. Cette assertion qui fait songer au
joueur de flûte placé derrière Caïus Gracchus, et chargé d’animer ou de retenir le
son de sa voix, n’est peut-être pas sérieuse. Elle indique cependant
l’intempérance de paroles à laquelle Haterius se laissait aller volontiers. Elle était
devenue célèbre, et Sénèque le Philosophe, à son tour, engage Lucilius à s’en
garantir. Tout homme de sens, dit-il, doit soigneusement éviter le flux de paroles
de Q. Haterius, homme en son temps très célèbre. Il n’y avait chez lui point
d’hésitation, point d’interruption. Il ne commençait, il ne finissait qu’une fois3.
Sénèque le Père reproche en outre à Haterius de n’être pas un puriste, de n’avoir
pas banni de ses discours certains termes que les délicats réprouvaient comme
surannés, et d’avoir tenu à employer certaines expressions de Cicéron tombées
depuis en désuétude et que l’école traitait de termes démodés et vieillis.
On serait plutôt porté à faire à Haterius un titre d’honneur de ce reproche. La
critique de Sénèque montré que, si cet orateur avait des défauts, il savait du

1 Tacite, VI, 5, 7.
2 Sénèque le Père, Controverses, Excerpta, IV, préface.
3 Lettres à Lucilius, 40.
moins résister à l’entraînement de la mode, et qu’il avait conservé le goût de la
langue saine et naturelle du siècle précédent. On lui sait gré également de
n’avoir pas voulu se prêter à ces fausses comédies de fermeté que les gens
d’école s’essayaient à jouer à l’exemple des stoïciens. Ainsi, Sénèque vante
beaucoup Asinius Pollion d’avoir soupé en grande compagnie, le jour même de la
mort de son fils Herius, et d’avoir déclamé quatre jours après. En revanche, il
blâme sévèrement Haterius d’avoir montré une très grande faiblesse à la mort de
ses fils, et même longtemps après, un jour qu’il déclamait la controverse du père
qui, arraché au tombeau de ses trois fils, porte plainte en injures, d’avoir été
interrompu par ses sanglots au milieu de son discours. L’homme du métier
ajoute, il est vrai, en adoucissant l’amertume de son expression : Haterius reprit
aussitôt avec tant d’énergie et tant de pathétique que l’on vit facilement tout ce
que son génie devait à sa douleur. Pour nous, nous admirons moins cette
prétendue impassibilité de Pollion. Si elle est réelle, c’est de l’insensibilité. Si elle
est feinte, comme il vaut mieux le supposer, quel noua convient-il de -lui donner
? Le naturel et les larmes d’Haterius sont plus estimables.
Sénèque ne nous a pas malheureusement conservé la controverse où la
similitude des situations inspira l’éloquence d’Haterius. Il ne nous a transmis
qu’un souvenir de ses déclamations : c’est un passage de la délibération —
suasoria — où Cicéron se demande s’il doit brûler ses écrits, Antoine lui
promettant la vie à ce pris. Haterius engageait Cicéron à ne pas les détruire, et à
ne pas déshonorer inutilement sa gloire. Entre autres arguments, il lui disait : Je
t’exhorterais, Cicéron, à faire grand cas de la vie, si la liberté avait encore sa
place clans l’État, si l’éloquence avait sa place dans la liberté, et si la tête de
chacun n’était pas à la merci d’un caprice. Ce qu’il y a de mieux pour toi
aujourd’hui, c’est de mourir ; tu peux en être sûr, puisque Antoine te promet la
vie. Les tables infâmes de la proscription sont toujours affichées : combien
d’anciens préteurs, combien de consulaires, combien de chevaliers ont péri ? Il
ne survivra que ceux qui seront capables d’être esclaves. Je ne sais, Cicéron, si
tu désires vivre en un pareil temps : mais avec qui tu désirerais vivre, je ne le
vois pas. Tu as bien fait de consentir à vivre, lorsque de lui-même, César t’en
priait sans faire de conditions. La République, à la vérité, n’était déjà plus
debout, mais elle était, du moins, tombée dans le sein d’un bon prince !1
Ces paroles sont élevées, ces sentiments sont généreux, et sans avoir aucun
mérite supérieur, font honneur à Haterius. Malheureusement, celui-ci laissa dans
l’école les idées d’indépendance et de liberté dont on vient de lire l’expression. Il
ne débuta pas, il est vrai sous Tibère, d’une façon qui pût l’engager à y
persévérer. Au moment oh celui-ci affectait encore de repousser l’empire, il eut,
comme Mamercus Scaurus, la maladresse de le blesser, en lui demandant :
Jusques à quand, César, laisseras-tu la République sans chef ? Tibère ne répondit
rien à Scaurus, mais il éclata sur-le-champ contre Haterius. Celui-ci, qui ne
connaissait pas encore le fond du cœur de Tibère, ne fut que plus troublé de se
voir l’objet unique de la colère impériale. Il courut au palais pour se prosterner
sur le passage de Tibère et implorer son pardon. Par une disgrâce risible, en
serrant avec frénésie les genoux de l’empereur, il le fit tomber à la renverse. Les
gardes accoururent et voulurent le tuer. Tibère était prêt à les laisser faire,
lorsque l’intervention de Livie et ses instantes prières sauvèrent l’infortuné2.

1 Sénèque, Suasoriæ, VII.


2 Tacite, I, 13.
Malgré ce début fâcheux, Haterius dut à sa constante complaisance pour Tibère
de rentrer en grâce auprès de lui. Il se signala au sénat, à différentes reprises.
Tacite se borne à citer son intervention dans la discussion des lois somptuaires,
où il proposa de bannir des tables la vaisselle d’or, et d’interdire la soie aux
hommes comme une parure dégradante1. Bien que l’on crût découvrir sous cette
apparente austérité le désir de flatter l’opinion présumée du prince, l’opinion
d’Haterius pouvait se défendre. En revanche, il souleva le dégoût du sénat
même, en demandant que les décrets du sénat en faveur de Drusus, fils de
Tibère, fussent gravés en lettres d’or dans la Curie : Cette basse flatterie, dit
Tacite, couvrit de ridicule un vieillard qui, à son âge, ne pouvait en recueillir que
la honte2. Cependant Haterius, par son éloquence, son titre de consulaire, et
l’antiquité de sa maison, jouait un ruile assez important dans l’assemblée pour
que Tacite ait cru devoir indiquer l’époque de sa mort, l’an 25 de notre ère.
L’historien se rencontre avec le vieux Sénèque dans le jugement qu’il porte sur
l’éloquence d’Haterius. Il ne trouve pas les discours qu’il avait laissés à la
hauteur de sa renommée. Il y voit plus de chaleur que de véritable talent. II
oppose cette éloquence harmonieuse et rapide qui disparut avec lui, aux
ouvrages que vivifient le travail et la méditation, et dont le mérite, loin de
s’affaiblir, grandit avec les années3. Haterius, comme les autres orateurs de
cette époque, avait la facilité, l’habitude de la parole ; il n’avait pas le mérite du
style qui, seul, assure l’immortalité aux écrits. Le sénateur L. ARRUNTIUS était un
homme riche, actif, doué de grands talents et honoré de l’estime publique. Il
avait passé par l’école et plaidé au forum. Il ne manquait pas de présence
d’esprit. C’est lui qui affecta de prendre au sérieux, dans un procès, les figures
de rhétorique de C. Albucius Silus, et gagna de cette façon la cause de son client.
L’empereur Auguste faisait grand cas d’Arruntius. Il l’avait signalé d’avance à son
successeur comme un candidat possible à l’empire, en disant de lui : Si l’occasion
favorable se présente, il osera la saisir4. Il n’en fallait pas davantage pour
l’exposer à la haine de Tibère. L’empereur dissimula longtemps ; il laissa même
Arruntius refuser impunément de défendre Pison, l’assassin présumé de
Germanicus ; mais, après la disgrâce de Séjan, il permit aux délateurs de
s’attaquer à lui. Arruntius, comme tous ceux qui faisaient ombrage à Tibère, fut
englobé, à tort ou à raison, dans la chute du favori5.

MONTANUS VOTIENUS, de Narbonne, était un orateur plein d’esprit, sinon de goût.


Dans les déclamations d’école, il se laissait aller à des redites qui choquaient ses
auditeurs. Au barreau, ce défaut disparaissait complètement, ou frappait moins
le public. Parmi les discours qu’il avait prononcés, Sénèque le Père admirait
surtout la défense de Galla Numisia, accusée d’avoir empoisonné son père. Galla
avait été déclarée par son père héritière d’un douzième de ses biens. Montanus,
dit Sénèque, prononça, à ce propos une parole éloquente et digne de
l’immortalité. Je ne sais si l’on a jamais pu dire mieux dans cette sorte de procès
: On ne doit un douzième ni à une fille ni à une empoisonneuse. Cela ne lui suffit
pas, il ajouta : Sur le testament d’un père une fille a sa place entière, ou n’en a
pas du tout. Et encore : Si elle est coupable, c’est trop ; si elle est innocente ce
n’est pas assez. Et encore : Une fille ne peut pas être inscrite pour une si faible

1 Tacite, II, 32.


2 Tacite, III, 57.
3 Tacite, IV, 61.
4 Tacite, I, 13.
5 Tacite, III, 11 ; VI, 7.
somme sur le testament paternel : elle doit avoir tout ou rien1. Sénèque, tout en
approuvant cet argument, y voit des redites qu’il excuse dans un procès, et qu’il
blâme dans les exercices d’écoles, où la matière étant moins abondante, Ce
défaut se dissimule moins. Montanus fut accusé devant Tibère par la colonie de
Narbonne et eut Vinicius pour adversaire. il ne se troubla point de cette
accusation et le jour même où il s’était défendu au sénat, il parut à l’école2. Il ne
devait succomber que plus tard. Son esprit mordant et caustique qui n’épargnait
pas l’empereur lui-même, le perdit. Il fut accusé d’offenses contre Tibère. Un
témoin militaire, nommé Æmilius, répéta tous les propos tenus par Montanus. En
vain, les sénateurs effrayés essayaient d’arrêter Æmilius, celui-ci alla jusqu’au
bout, et Tibère eut le désagrément d’entendre proclamer tout haut ce que
chacun pensait de lui tout bas, Votienus subit le châtiment réservé aux criminels
de lèse-majesté3. Il fut relégué dans les îles Baléares en 23 et y mourut deux
ans après, suivant la Chronique d’Eusèbe.

Le personnage le plus honorable de cette époque est le sénateur LUCIUS


CALPURNIUS PISON. Par la dignité de sa vie, la noblesse de son caractère, il sut en
imposer à Tibère lui-même. Il vint un jour, au sénat, plein de colère, et dénonça
énergiquement les intrigues du forum, la corruption des juges, la cruauté des
délateurs dont les accusations menaçaient toutes les têtes. Il annonça que, plein
de dégoût à la vue de tels spectacles, il allait quitter Rome et ensevelir sa vie
dans quelque retraite lointaine et ignorée. En achevant- ces mots, il sortit du
sénat. Tibère, vivement ému, essaya de calmer Pison par de douces paroles, et
ne pouvant le retenir, engagea ses parents et ses amis, à employer pour le
garder à Rome leur crédit et leurs prières. Ce discours était déjà bien hardi :
Pison fit plus, il y joignit des actes. Il cita en justice Urgulanie, que la faveur de
Livie mettait au-dessus des lois, et qui, s’enfermant dans le palais de César,
refusait de comparaître devant le tribunal4. Livie, irritée de cette poursuite contre
sa favorite, accusa Pison de lui manquer de respect. Tibère fut obligé, par
condescendance pour sa mère, de lui promettre d’aller lui-même au tribunal
intercéder en faveur d’Urgulanie.
Il s’y rendit, le visage composé, entouré d’un immense concours de peuple attiré
par la nouveauté de cette scène, et suivi de loin par une escorte de soldats. Il
s’avançait avec lenteur, prolongeant à dessein sa conversation, pour laisser à
Pison le temps de retirer sa citation, et aux juges le temps de, se prononcer.
Mais Pison, malgré les représentations de ses amis effrayés, alla jusqu’au bout,
et il fallut que Livie cédât et payâtla somme réclamée à Urgulanie5. C’était là un
acte d’audace que tout autre eût payé de sa vie. On n’osa pas poursuivre Pison.
Cependant, quelques années après, Q. Granius accusa l’intraitable sénateur
d’avoir tenu des discours irrespectueux contre la majesté dû prince, d’avoir chez
lui du poison, et de venir au sénat, armé d’une épée. Ces dernières imputations
tombèrent d’elles-mêmes. Mais on retint contre Pison la première accusation de
propos malveillants contre l’empereur. Tibère n’osa pas donner l’ordre de le

1 Controverses, IV, 28.


2 Controverses, III, 20.
3 Tacite, IV, 42.
4 C’est probablement la première femme de l’empereur Claude, celle que Suétone (Vie de Claude, 26) appelle
Plantia Urgulanulla, d’une famille triomphale.
5 Annales, II, 34.
poursuivre. Il fut peut-être allé jusqu’au bout plus tard, mais Pison mourut à
propos pour sauver à l’honneur du sénat l’odieux d’une inique condamnation1.
Nous sommes loin d’avoir énuméré les différents membres du sénat de Tibère
chez lesquels on trouvait un réel talent pour la parole. Tous avaient passé par les
écoles, étudié l’éloquence et entendu les orateurs fameux ou les disciples de ces
orateurs. Tous avaient du mérite, mais un mérite secondaire. Il en est ainsi des
générations qui succèdent aux grandes époques, littéraires ou artistiques. La
nature semble continuer à distribuer les mêmes dons précieux du talent ou du
génie. Mais au lieu de les accumuler sur quelques têtes, elle les répand sur une
foule plus nombreuse. Ce n’est plus alors un fleuve puissant et majestueux, ce
sont mille petits ruisseaux qui s’écoulent vers la mer. Il n’y a plus, à l’époque de
Tibère, de génie vigoureux qui résume en lui la force d’une génération entière ; il
y a un grand nombre d’hommes de talent qui ont bu à la source féconde de
l’éloquence, qui ont un talent honorable, mais qui ne dépassent pas un niveau
ordinaire. Du reste, la nature les eût-elle traités plus libéralement, les
circonstances n’auraient pas permis à leur génie de se déployer. Tibère aurait
aussitôt étouffé leur voix. Il n’y a donc pas lieu de poursuivre davantage
l’énumération de ces orateurs secondaires qui composent la partie honnête du
sénat romain, et de relever les rares fragments de leur éloquence qui ont
survécu.

1 Annales, IV, 21.


CHAPITRE XIII — LES DÉLATEURS SOUS TIBÈRE

Un caractère commun à la législation de Rome et à celle d’Athènes est l’absence


de ministère public. C’est, à la partie lésée à poursuivre le redressement de son
offense. Si elle ne traduit pas le coupable en justice, le crime ou le délit reste
impuni. Chacun est seul chargé du soin d’assurer sa propre vengeance. Mais au
moins, à Rome, l’offensé pouvait, à défaut de talent dans la parole, s’adresser à
des avocats ou accusateurs de profession qui prenaient en main sa cause, et, en
son lieu et place, dénonçaient l’offenseur à la vindicte des lois. Le bien de l’État
et celui des particuliers voulaient donc qu’il y eût à Rome un grand nombre
d’orateurs prêts à citer les délinquants en justice ; et à faire châtier les
coupables. Il est utile dans un État, dit Cicéron, qu’il y ait beaucoup
d’accusateurs, afin que l’audace soit contenue par la crainte. Ils ne manquèrent
jamais à Rome. Longtemps avant que Caton l’Ancien, tout jeune encore, allât
devant les tribunaux des petits municipes défendre les droits et les intérêts des
paysans ses voisins, l’exercice de l’éloquence et la profession d’avocat passaient
pour l’occupation la plus méritoire et le premier devoir d’es jeunes gens qui
aspiraient aux fonctions publiques. C’était en outre la voie la plus rapide pour
faire connaître son nom et sa capacité. Aussi voyait-on les plus grands orateurs
débuter dès leur jeunesse par des accusations importantes, par des procès
intentés à des magistrats et à des gouverneurs de province prévaricateurs.
Crassus avait dix-neuf ans quand il accusa Carbon ; César, à vingt et un ans,
poursuivit Dolabella ; Asinius Pollion et Calvus avaient vingt-deux ans quand ils
traduisirent en justice l’un, Caton, l’autre, Vatinius. Quand l’accusateur obtenait
gain de cause, il arrivait du même coup à la renommée ; et il conquérait un rang
considérable dans le parti sous la bannière duquel il se rangeait.
Mais l’exercice d’un droit légitime et nécessaire devait tourner facilement à
l’abus, surtout aux époques de trouble et d’agitation. Athènes eut ses
sycophantes qui firent de l’accusation un métier, soit pour effrayer leurs ennemis
politiques, soit pour extorquer de l’argent aux citoyens pusillanimes. A Rome, les
accusateurs de profession méritèrent de bonne heure, eux aussi, le mépris,
public. Mais leur industrie daté principalement des : guerres civiles de Marius et
de Sylla. Lorsque les violentes des proscripteurs commencèrent à se ralentir,
lorsqu’il devint plus difficile de faire inscrire sur les listes de mort les noms de
ceux dont on convoitait les biens, on les poursuivit en justice, pour obtenir légale
ment les dépouilles qu’on n’osait plus enlever de vive force. Le nom d’accusateur
devint alors odieux. Les orateurs qui se respectaient n’intentèrent plus
d’accusation que dans les affaires politiques, et s’abstinrent même, après avoir
frappé un grand coup, de recommencer ces sortes de poursuites. Encore étaient-
elles désintéressées, ou du moins était-ce l’ambition de se distinguer et non un
sentiment de cupidité qui les inspirait. Mais la tourbe des parleurs n’éprouvait
pas ces scrupules. Mise en goût par les profits que la délation rapportait au
temps des proscriptions, elle persévéra dans ses pratiques. Elle continua
d’accuser moins souvent encore le coupable qui avait les moyens de se défendre,
que l’innocent, lorsque celui-ci paraissait une proie plus riche et plus facile. La
loi, malheureusement, encourageait leur industrie, en accordant aux accusateurs
le quart de l’amende ou de la confiscation prononcée contre le condamné. Aussi
les avait-on surnommés quadruplatores.
Cicéron eut affaire à eux, lorsqu’à son début. dans lai carrière oratoire il défendit
le jeune Roscius d’Amérie, accusé de parricide par ceux-là mêmes qui avaient
tué son père, et s’étaient fait, adjuger ses dépouilles. L’orateur, après avoir
rendu justice aux accusateurs, gardiens fidèles de la République et de leurs
concitoyens, qui se font les organes de la loi muette et tiennent en respect les
audacieux, flétrit énergiquement les accusateurs de bas étage qui n’obéissent
qu’à des motifs intéressés. Il en trace un portrait piquant et qui s’applique à tous
ceux qui exercèrent le même métier jusqu’à là chute de là République.
Nous admettons tous volontiers, dit-il, qu’il y ait un grand nombre d’accusateurs.
En effet, si l’on accuse un innocent, il peut être absous, tandis qu’un coupable, si
on ne l’accuse pas, ne peut pas être condamné. Il vaut donc mieux que
l’innocence soit réduite parfois à se justifier ; que de voir le crime n’être pas
poursuivi. Des oies sont entretenues dans le Capitole au frais de l’État, des
chiens y sont nourris, afin qu’ils avertissent de l’approche des voleurs. Ces
animaux ne connaissent pas les voleurs ; ils signalent cependant ceux qui
viennent de nuit dans le Capitole. Comme une telle démarche est suspecte, leur
erreur même, quand ils se trompent, est utile à la sécurité du temple. Si les
chiens aboyaient aussi, dans le jour ; contre ceux qui viennent offrir leurs
hommages aux dieux, ils mériteraient, sans doute, qu’on leur rompît les cuisses,
pour avoir montré de la défiance hors de propos. Il en est de nième des
accusateurs. Parmi vous ; les uns sont les oies, qui crient sans faire de mal : les
autres sont les chiens, capables de mordre aussi bien que d’aboyer. Nous savons
qu’on a soin de vous nourrir, mais vous devez, avant toutes choses, vous jeter
sur ceux qui le méritent ; votre zèle, alors, sera bien vu du peuple. Ensuite, si
vous voulez, lorsqu’il y a apparence de crime, aboyez au premier soupçon ; on
peut encore vous le permettre. Mais si vous venez accuser un fils d’avoir tué son
père, sans pouvoir dire ni pourquoi ni comment il l’a tué ; si vous aboyez sans
même l’apparence d’un soupçon, l’on ne vous rompra point les cuisses ; mais, si
je connais bien les juges qui nous écoutent, cette lettre K qui vous est tellement
odieuse que vous avez toutes les lettres en aversion, vous sera imprimée sur le
front avec tant de force que, désormais ; vous ne pourrez plus accuser que votre
mauvaise fortune1.
Les accusateurs que Cicéron réprouve avec cette énergie survécurent à sa
flétrissure. On les retrouve sous l’empire : ils s’appellent délateurs. Mais, avec le
temps, leur industrie a changé, et elle a pris un caractère plus odieux. Durant la
République, ils étaient aux gages de tout le monde, ils aboyaient au nom de qui
les payait ; et le mal se corrigeait par le mal. Sous l’empire, les délateurs ne
mordent plus que pour le maître : ils deviennent un instrument de règne. Ils font
la chasse aux victimes que leur indique un signe de l’empereur : ils préviennent
même souvent ses volontés, et lui amènent, sans attendre son ordre, la proie
qu’il a oubliée ou dédaignée. En récompense de tant de zèle, l’empereur leur
abandonne une portion des dépouilles. Bientôt même, mis en appétit à son tour,
il partage avec eux la curée, et, plus d’une fois, les historiens remarquèrent que,
suivant l’état du. Trésor impérial, le nombre des délations augmentait ou
diminuait.
Ce n’est pas du vivant de Tibère que l’institution des délateurs fut le plus
florissante, mais c’est sous son règne qu’elle commença à fonctionner
régulièrement ; et déjà l’on pouvait prévoir jusqu’où elle devait aller. L’historien
Tacite placé au commencement même du règne de Tibère le moment où le
métier de délateur devient en quelque sorte une magistrature, et désigne Cæpio

1 Cicéron, Pro Roscio, 20. La loi Remnéa condamnait les auteurs d’une accusation calomnieuse à la peine du
talion et à l’infamie. On leur imprimait sur le front la lettre K, initiale du mot, kalumnia.
Crispinus comme le premier qui l’ait exercée. Peu après, dit-il, Granius Marcellus,
gouverneur de Bithynie, fut accusé de lèse-majesté par son propre questeur,
Cæpio Crispinus, auquel se joignit Romanus Hispo. Le premier, Crispinus inventa
une industrie que le malheur des temps et l’effronterie des hommes n’ont rendue
que trop commune. Bientôt il s’attaqua aux plus grands noms, et, puissant
auprès d’un seul, détesté de tous, il donna un exemple suivi par des hommes
qui, devenus riches et redoutables d’indigents et méprisés qu’ils étaient d’abord,
causèrent la perte des autres, et, en dernier lieu, se perdirent eux-mêmes1.
C’est l’amour des richesses, c’est l’ambition qui font naître et qui multiplient les
délateurs. Il suffit d’une accusation portée contre un citoyen illustre pour
s’assurer du’ même coup la notoriété et la fortune. On se désigne ainsi soi-même
à la confiance du, prince, et l’on arrive aux plus hautes dignités. Combien de
Romains qui, en d’autres temps, seraient restés purs et estimables,
succombèrent à la tentation d’accuser, et se perdirent d’honneur et de réputation
! Brutidius Niger, dit Tacite, se recommandait par les plus belles qualités. Il
pouvait, en suivant le droit chemin, arriver à, la situation la plus brillante.
Emporté par son ambition, il voulut dépasser d’abord ses égaux, puis ceux d’un
rang supérieur, et enfin ses propres espérances. La- même cause a entraîné la
ruine d’un grand nombre d’hommes, d’ailleurs estimables, qui, dédaignant une
élévation lente et satins péril, poursuivirent, au risque de se perdre des succès
prématurés2.
Mais quoique les gens avides et les ambitieux sans .scrupules ne fassent défaut
sous aucun régime, Tibère ne se contente pas de ces instruments si dociles. Il va
plus loin ; il n’attend pas les accusations, il les ordonne et il est obéi. Q. Servius
et Minucius Thermus comparurent ensuite. Tous deux avaient usé avec
modération de l’amitié de Séjan, et excitaient pour cette raison une pitié plus
vive. Tibère, après leur avoir reproché d’être les principaux auteurs du crime,
ordonna à C. Cestius, le Père, de lire au sénat ce qu’il avait écrit au prince, et
Cestius se chargea de l’accusation. Ce fut le fléau le plus déplorable de ces temps
malheureux de voir les premiers membres du sénat pratiquer les plus basses
délations. Les uns accusaient en public, et le plus grand nombre en secret, sans
distinction d’étrangers ou de parents, d’amis ou d’inconnus, de faits récents ou
de faits oubliés. Quoi que l’on eût dit, au forum, clans un repas ; sur n’importe
quel sujet, tout devenait crime. Chacun se hâtait de prendre l’avance et de
trouver un coupable ; quelques-uns pour assurer leur propre sûreté, le plus
grand nombre comme saisis de vertige et d’une fièvre contagieuse. Minucius et
Servius, condamnés, se joignirent aux délateurs, et firent éprouver le même sort
à Julius Africanus, né en Saintonge dans les Gaules, et à Seius Quadratus, dont
je n’ai pas découvert l’origine3.
Ces trois classes de délateurs ont, chacune, des mobiles on des passions qui
dictent leur conduite, et qui l’expliquent sans la justifier. Mais que dire de ceux
qui, sans motif apparent, par fantaisie ou intempérance de parole, intentent des
accusations dont ils ne peuvent ignorer les dangereuses conséquences ? Est-ce
un désir secret de flatter le prince qui les pousse ? Sont-ils seulement atteints de
cette contagion de délation dont parle Tacite ? Les deux explications ne se
contredisent pas et peuvent s’admettre à la fois, à moins qu’il ne faille recourir à
celle qui justifie, aux yeux du Dandin de Racine, son goût pour la torture ?

1 Annales, I, 74.
2 Annales, III, 66.
3 Annales, VI, 7.
Bah ! cela fait toujours passer une heure ou deux.
Sur ces entrefaites, dit Tacite, Haterius Agrippa attaqua les consuls de l’année
précédente : Pourquoi, leur demanda-t-il, après s’être poursuivis d’accusations
réciproques, gardaient-ils maintenant le silence ? Sans doute, la communauté de
craintes et de remords les avait réconciliés, mais le sénat devait-il taire ce qu’il
avait entendu ? Regulus répondit que le temps restait à sa vengeance, et qu’il la
poursuivrait en présence de l’empereur. Trio soutint qu’il valait mieux oublier ces
rivalités entre collègues, et les mots blessants échappés à la colère. Haterius
insistait, quand le consulaire Sanquinius Maximus engagea le sénat à ne point
aggraver les soucis du prince par de nouvelles amertumes. César suffirait lui-
même pour remédier au anal. C’est ainsi que Regulus fut sauvé et que Trio vit sa
perte différée. Haterius en devint plus odieux. On s’indignait qu’un homme,
abruti par le sommeil ou des veilles honteuses, et rassuré par sa lâcheté même
contre la cruauté de Tibère, conspirât au milieu de l’ivresse et de la débauche, la
perte des citoyens illustres1.
Les imprudences des victimes facilitaient d’abord l’œuvre des délateurs. Ceux-ci
n’avaient à l’origine qu’à recueillir les plaintes, les mécontentements que la
mauvaise humeur laissait, échapper. Plus tard, quand une réserve légitime arrêta
les épanchements les plus secrets, les éléments d’une accusation menaçaient de
leur échapper. Ils y suppléèrent parla ruse, et tendirent des pièges aux moins
méfiants. Tacite raconte en détail l’embûche où l’on fit tomber Libo Drusus de la
maison Scribonia, pour pouvoir l’accuser de complot contre l’ordre établi : Je
rapporterai en détail, dit l’historien, le commencement, la suite et la fin de cette
affaire, parce qu’elle fut le point de départ de ces intrigues qui, pendant tant
d’années, ont miné l’État2. Firmius Catus, sénateur, intime ami de Libo, se mit en
tète de perdre ce jeune homme. Il le poussa au luxe, aux dépenses, l’engagea à
consulter les mages et les Chaldéens, lui rappelant sans cesse les souvenirs de
son bisaïeul Pompée, de sa tante Scribonia, autrefois épouse d’Auguste, et
essayant d’exciter ainsi son ambition. Il le dénonça ensuite à l’empereur par
l’intermédiaire d’un chevalier Flaccus Vescularius qui avait accès auprès de
Tibère. Celui-ci, tout en refusant de voir Firmius Catus, l’encourage à continuer,
et, en attendant, pour mieux dissimuler, nomme Libo préteur et l’admet à sa
table.
Enfin, quand celui-ci, circonvenu, se décide à évoquer les morts par des
enchantements, Fulcinius Trio accourt, et dénonce Libo au sénat. Catus se joint à
Trio, et tous deux voient Fonteius Agrippa et C. Vibius Serenus leur disputer. la
gloire de perdre l’infortuné. Il n’était pas besoin de tant d’efforts réunis pour
l’accabler. On savait en outre que Tibère le détestait et le craignait, puisque
sacrifiant, un jour, avec lui et les pontifes, il lui avait, par méfiance, remis un
couteau de plomb à la place du couteau ordinaire3. C’était donc une riche proie
sur laquelle on pouvait compter et assez abondante pour satisfaire tous les
appétits. Tibère ne trompa pas ces espérances. Les biens de Libo furent partagés
entre ses quatre accusateurs, et des prétures extraordinaires fuient données à
ceux qui étaient membres du sénat.
Le piège où Libo tomba était grossier et bon pour un jeune homme vain et
inexpérimenté. Les délateurs étaient hommes d’imagination : ils trouvèrent

1 Annales, VI, 4.
2 Annales, II, 27, 28.
3 Suétone, Tibère, 25.
mieux pour perdre Titius Sabinus, chevalier romain du premier rang. Dernier ami
de la famille de Germanicus, Sabinus était le seul qui eût encore le courage de
visiter Agrippine. Il n’en fallut pas davantage pour le désigner aux attaques des
délateurs : Tibère, du reste, le détestait et différait depuis quatre ans (23-27) le
moment d’assouvir sa haine. Quatre anciens préteurs, Latinius Latiaris, Porcius
Caton, Petilius Rufus, M. Opsius se firent les instruments de sa vengeance. Ils
ambitionnaient le consulat auquel on ne pouvait arriver que par Séjan, et on ne
pouvait se concilier Séjan que Isar un crime. Ils se partagèrent les rôles. Latiaris
qui avait quelques relations avec Sabinus, se mit à le visiter d’une manière
régulière, à déplorer le malheur qui accablait Agrippine et la famille de
Germanicus, à s’emporter contre la cruauté de Séjan et de Tibère. Sabinus se
laissait aller à des larmes d’attendrissement ; il rendait à Latiaris ses visites, et
proférait à son tour des propos contre l’empereur et son ministre. Quand Latiaris
crut le moment venu, il cacha ses trois complices entre la voûte et le plafond de
sa chambre, y attira Sabinus, et provoqua habilement des confidences que les
complices recueillirent, et dénoncèrent immédiatement à l’empereur, en
dévoilant à la fois les détails de leur ruse et de leur propre honte. Jamais, ajoute
Tacite, Rome ne fut plus inquiète et plus effrayée qu’à cette nouvelle. On tremble
devant ses proches, on évite les réunions, les entretiens. On fuit ses
connaissances, aussi bien que les étrangers. On interroge du regard les objets
muets et inanimés, les toits et les murailles. Ce fut pis encore, le jour où l’on
conduisit Sabinus au supplice, le premier de l’an 28. Partout où l’infortuné portait
ses regards, où arrivaient ses paroles, ce n’était plus que fuite et solitude ; on
abandonnait les rues, les places. Quelques-uns cependant revenaient sur leurs
pas, se montraient de nouveau, et redoutaient même d’avoir paru effrayés1.
Un seul crime manque encore à cette série d’infamies, à cette liste de victimes
trahies par ceux dans lesquels elles devaient avoir confiance, c’est une délation
portée par un accusateur contre un membre de sa famille. Ce spectacle fut offert
aux Romains ; ils purent voir et entendre un fils accuser son- propre père. Tibère
eut la satisfaction de repaître ses yeux de la scène odieuse qui se passa au
sénat. Vibius Serenus accusa son père, ramené de l’exil pour cette circonstance,
d’avoir formé un complot contre Tibère, et d’avoir envoyé des émissaires en
Gaule pour y souffler la révolte. L’ancien préteur, Cæcilius Cornutus, disait-il,
avait fourni l’argent : Tacite représente, d’un côté, le fils élégamment paré, le
visage rayonnant, entassant les calomnies, et de l’autre, le vieux Vibius, la figuré
pâle, les vêtements sordides, secouant ses chaînes avec énergie, et invoquant
les dieux vengeurs contre ce fils dénaturé. Cæcilius Cornutus se tua pour abréger
ses inquiétudes. Vibius protesta de son innocence et de celle de Cornutus, et
exigea le nom des autres complices. Vibius le fils -nomma alors Cn. Lentulus et
Seius Tubero, amis du prince, l’un vieillard, l’autre maladif. L’accusation était
évidemment fausse, elle retomba sur le dénonciateur.
Perdant la tête, égaré par le délire, poursuivi par les clameurs du peuple qui le
menace du supplice des parricides, il s’enfuit à Ravenne. Mais Tibère le fit
ramener et lui ordonna de continuer son accusation, car il détestait le vieillard et
voulait sa perte. Cependant la conduite du fils avait soulevé une telle indignation
que l’empereur fut obligé de se contenter d’un demi-châtiment, et que Vibius
Serenus fut reconduit en exil dans l’île d’Amorgos. Le résultat du procès
déconcerta les accusateurs. En outre, enhardis par l’émotion que cette odieuse
affaire avait provoquée, les honnêtes gens du sénat proposèrent de supprimer

1 Annales, IV, 68-70.


les récompenses promises aux dénonciateurs, toutes les fois qu’in citoyen
poursuivi pour crime de lèse-majesté préviendrait le, sentence par sa mort. On
allait voter cette résolution, lorsque Tibère vint au secours de ses délateurs.
Furieux de l’issue du débat, il se plaignit avec dureté que les lois fussent sans
force, ajoutant que la République se trouvait sur le bord du précipice. Il valait
mieux renverser tous les droits que d’éloigner ceux qui en étaient les gardiens.
Ainsi, continue Tacite, il encourageait les délateurs, et cette race d’hommes née
pour la ruine publique, et que des châtiments mérités ne réprimèrent jamais
suffisamment, était encore excitée, au mal par des récompenses1.
Il fallait, en effet, entretenir par l’appât des dépouilles des victimes, le zèle des
dénonciateurs. Si les accusateurs un peu redoutables, comme Vibius Serenus le
Fils, devenaient en quelque sorte une personne sacrée2, la tourbe des délateurs
se prenait souvent dans ses propres filets. Tibère se lassait de recourir aux
mêmes instruments, et il finissait tôt ou tard par les briser à la grande joie des
Romains. Tacite enregistre avec complaisance les noms de tous ceux qui furent
punis en dernier lieu des machinations qu’ils avaient tramées contre des
innocents. Ainsi le sénateur Catus Firmius, qui avait causé la perte de Libo, fut
condamné à être relégué dans une île pour avoir intenté faussement à sa sœur
une accusation de lèse-majesté. Tibère lui épargna les horreurs de l’exil, mais le
laissa exclure du sénat3. Flaccus Vescularius Atticus, qui avait trempé dans le
même complot, ancien ami de Tibère qu’il avait suivi à Rhodes, fut condamné à
mort sur la dénonciation de Julius Marinus, et celui-ci à son tour, fut entraîné
dans la perte de Séjan4. Considius Æquus, Cœlius Cursor, chevaliers romains et
accusateurs du préteur Magius Cæcilianus, sont punis sur la demande de Tibère
même5. Sextus Paconianus, instrument de Séjan, est condamné W être étranglé
en prison, et dénoncé avant de mourir Latiaris, le principal auteur de la perte de
Sabinus, et qui est aussi le premier à en porter la peine6. D’autres délateurs plus
obscurs, Cécilianus, Aruseius, Sanquinius, Abudius Ruso, ancien édile, Cornelius,
Servilius, Lælius Balbus, Calpurnius Salvianus, etc., sont condamnés à diverses
peines pour les dénonciations dont ils se sont rendus coupables7. C’est là une
satisfaction que Tibère accorde de temps en temps à l’opinion publique. Mais
comme il ne cesse d’encourager par des récompenses les dénonciations
nouvelles, la race des délateurs se perpétue. Ils oublient ceux d’entre eux qui ont
succombé, ils ne regardent que les Cestius le Père, Ancharius Priscus, Gellius
Publicola, Q. Granius, Pinarius Natta, Satrius Secun dus, Porcius Caton, C.
Gracelius, etc., à qui leurs délations ont valu des richesses et des dignités. Ils
brûlent de les imiter et de s’élever comme eux, et ils travaillent sans relâche,
comme sans remords, à perdre de nouvelles victimes.

Parmi ces délateurs vulgaires ou infâmes, qui périssent enlacés dans leurs
propres embûches, ou réussissent à échapper à la punition méritée parleurs
crimes, DOMITIUS AFER occupe une place à part. Son talent oratoire était
incontesté. Quintilien, qui avait entendu Domitius, en fait le plus grand cas : De
tous les orateurs que j’ai connus, dit-il, les plus remarquables, sans contredit,

1 Annales, IV, 28-30.


2 Annales, IV, 36.
3 Annales, IV, 31.
4 Annales, VI, 10.
5 Annales, III, 37.
6 Annales, VI, 3, 4, 33.
7 Annales, VI, 7, 30, 47.
sont Domitius Afar et Julius Africanus. Le premier est à préférer pour l’art et les
qualités du style en général. Je n’hésite pas à le mettre sur la ligne des anciens1.
En outre, si Domitius, poussé par une ambition malsaine, imita la conduite des
avocats subalternes, et se chargea, à son début, d’accusations vraiment
odieuses, il sut S’arrêter à temps. Averti par la prudence, ou reconnaissant un
peu tard l’ignominie clé sa conduite première, il renonça à la politique, se
renferma dans ses occupations du barreau, et leur dut de finir sa carrière plus
honorablement qu’il ne l’avait commencée.
Domitius était né à Nîmes, sous Auguste, d’une famille romaine qu’on a essayé
vainement de rattacher à la gens Domitia et qui était attirée probablement dans
la première Narbonnaise pas les fonctions publiques de son chef. Il fit ses études
à Rome, et s’adonna au barreau avec assez de succès pour s’ouvrir facilement
l’entrée des magistratures. Cependant ses plaidoyers ne lui attirèrent pas toute
la notoriété qu’il ambitionnait. Soit par la faute des temps ou des causes qu’il
avait à soutenir, soit par l’insouciance du public, il était déjà arrivé à la forcé de
l’âge, qu’il n’était pas apprécié à sa juste valeur. On’ le trouvait un avocat habile,
éloquent ; il ne passait pas encore pour le plus brillant orateur de son temps. Il
voulut brusquer la célébrité. L’an 26, il sortait de la préture avec peu de
considération, dit Tacite, et prêt à tout faire pour acquérir une prompte
renommée2. On lui confia l’accusation de Claudia Pulchra, cousine germaine
d’Agrippine. Tibère poursuivait l’exécution du plan odieux conçu contre la veuve
de Germanicus. Il enlevait successivement à celle-ci, chacun de ceux en qui elle
mettait sa confiance, ou qui lui étaient unis par les liens du sang et de l’affection.
On a vu plus haut à quelle machination Sabinus succomba, sans autre crime que
d’être dévoué à la famille de Germanicus. Claudia Pulchra, parente et amie
d’Agrippine, avait ainsi un double titre à être persécutée. Domitius lui reprocha
une vie déréglée, un commercé adultère avec Furnius, des maléfices et des
enchantements dirigés contre l’empereur.
A la nouvelle du danger que courait sa parente, Agrippine, toujours violente et
incapable de se maîtriser, court au palais de Tibère, et le trouve occupé à offrir
un sacrifice à Auguste. Elle tire de ce spectacle le sujet d’une invective amère : Il
n’appartient pas, dit-elle, d’offrir des victimes à la divinité d’Auguste, quand on
persécute ses descendants. Ce n’est pas dans de muettes images que son âme
divine a passé, mais dans sa véritable image, née de son sang céleste. Elle
comprend le danger qui la menace, et s’est revêtue d’un habit de deuil. On
accuse Pulchra de crimes imaginaires : la seule cause de sa perte est d’avoir
follement choisi Agrippine pour objet de son culte, sans songer qu’une même
faute a perdu Sosia. Ces paroles arrachèrent à Tibère un de ces mots que sa
dissimulation laissait si rarement échapper. Il lui répondit sévèrement par un
vers grec que ses droits n’étaient point lésés de ce qu’elle ne régnait point. La
démarche d’Agrippine fut l’arrêt de mort de Claudia Pulchra et de Furnius. Les
deux accusés auraient succombé sous les coups de n’importe quel adversaire.
Mais Domitius Afer se surpassa, et se plaça du même coup au rang des premiers
orateurs. Tibère mit le sceau à sa réputation en disant que le titre d’orateur lui
appartenait de plein droit3.
Domitius était arrivé au but de son ambition, il était célèbre, et, de plus, il s’était
enrichi des dépouilles de sa victime. Il continua dès lors à accuser et à défendre,

1 Quintilien, X, 1, 118.
2 Annales, IV, 52.
3 Annales, IV, 52.
faisant plus admirer son talent qu’estimer son caractère. Il sentait, cependant,
l’indignité de sa conduite. Le hasard, qui a de ces surprises, le mit, quelque
temps après le procès clé Claudia Pulchra, en présence d’Agrippine. Il chercha à
éviter l’infortunée princesse. La tête basse, les yeux tournés d’un autre côté, il
s’éloignait, Mais Agrippine le rappela, et lui appliqua, en le modifiant légèrement,
le vers qu’Achille adresse aux hérauts envoyés vers lui par Agamemnon, et qui
tremblent à sa vue. Rassure-toi, Domitius, dit-elle tristement, le coupable ce
n’est pas toi, mais Agamemnon1. Cette parole est admirable de douceur et de
résignation. Tout autre qu’un délateur en eût été touché. Cependant un an à
peine s’était écoulé depuis la mort de Claudia Pulchra, que Domitius Afer accusait
son fils, Quintilius Varus, parent de Tibère, fils ou petit-fils du trop célèbre Varus,
battu et tué dans la forêt de Teuteberg. Personne, dit Tacite, ne fut étonné que
Domitius, longtemps pauvre, et qui avait dissipé follement le salaire de son
dernier crime, se préparât à de nouveaux forfaits. Mais ce qui prouve la
profonde. démoralisation de cette époque, c’est que l’on vit le descendant d’une
illustre famille, un garent de Varus, P. Dolabella se joindre à l’accusation. Le
sénat résista cependant aux efforts- réunis des accusateurs, et remit le prononcé
de la sentence au retour de Tibère à Rome. C’était une fin de non-recevoir, la
seule qui existât à cette triste époque2.
On pouvait croire qu’après avoir si brillamment débuté dans la carrière de
l’infamie, Domitius Afer allait continuer ses accusations et courir à de nouveaux
triomphes. Il démentit toutes les prévisions. Il semble renoncer dès lors à
intenter des poursuites criminelles ; du moins, dans ce qui nous reste de Tacite,
on ne voit plus Domitius Afer reparaître comme délateur. Peut-être n’avait-il
voulu, par cet odieux procès de Pulchra et de son fils, selon le mot de Tacite, que
hâter sa renommée3. Peut-être s’arrêta-t-il en voyant que le parti le plus sûr
était de se tenir à l’écart. Le persécuteur d’Agrippine, Séjan, venait de tomber, et
l’on massacrait ceux qui avaient été les amis du puissant favori. Les délateurs
subalternes tombaient sous les coups du sénat altéré de vengeance, et quelques-
uns des principaux étaient entraînés avec eux dans la ruine. Quoi qu’il en soit,
Domitius s’abstint d’intervenir dans ces procès iniques que Tibère ordonnait et
surveillait de Caprée. Il se renferma dans ses fonctions d’avocat, consolida sa
réputation et sa fortune par ses succès au barreau, et vécut tranquille, sinon
respecté, jusqu’à la fin du règne de Tibère.
L’avènement de Caligula fut le signal d’une réaction contre le parti qui triomphait
la veille. Les victimes de Tibère, qui attendaient la mort dans les cachots,
revinrent à la liberté, au pouvoir, et commencèrent à persécuter, à leur tour,
ceux à qui ils devaient leur condamnation ou celle de leurs proches. Domitius
Afer fut un des premiers accusés traduits devant le sénat. N’avait-il pas causé la
mort de Claudia Pulchra, et accusé Quintilius Varus malgré le généreux pardon
d’Agrippine ? Lesbiens dont-il se parait insolemment n’étaient-ils pas les
dépouilles des amis de la mère du nouvel empereur ? Il se trouvait donc
naturellement désigné aux représailles. Ce fut peut-être ce qui le sauva. Si
sanguinaire que soit un prince, il n’aime pas à inaugurer son règne par des
mesures de rigueur, fussent-elles légitimes. Il pardonne volontiers même aux
criminels avérés ; jusqu’à ce que, l’habitude du pouvoir l’endurcissant, il en

1 Dion Cassius, LIX, 12 — Iliade, I, 335.


2 Annales, IV, 66.
3 Grellet-Dumazeau, dans son excellente Histoire du Barreau romain, nous semble trop porté à excuser
Domitius Afer. Il en fait presque une victime de Tacite, et, ne pouvant nier ses crimes, il plaide avec
exagération les circonstances atténuantes.
arrive à condamner les fautes les plus légères des peines les plus cruelles.
Domitius sortit sain et sauf de l’accusation dirigée contre lui.
On ne connaît de ce procès qu’un trait rapporté et vanté par Quintilien. Incriminé
par le sénat de Caligula pour un acte qui, la veille, était un titre à la faveur de
Tibère, Domitius n’en accepta pas la responsabilité, il la rejeta sur le sénat lui-
même. On lui reprochait la mort de sa victime, mais qui donc l’avait ordonnée ?
C’est moi qui ai accusé, dit-il au sénat, mais c’est vous qui avez condamné !1
C’est là, en effet, un argument ad hominem excellent, mais ce n’est pas une
justification. Si le sénat n’a pas eu le courage d’absoudre les accusés que le
délateur, sous l’œil du prince ; amenait à son tribunal, le rôle le plus odieux
appartient à celui qui, spontanément, les traduisait à sa barre. C’est lui qui est
responsable du sang versé. Le sénat, cependant, fut troublé de cette apostrophe
impudente, et donna gain de cause au délateur.
Domitius Afer avait eu peur. Il sentit le besoin de se concilier les bonnes grâces
de Caligula, et chercha le moyen d’y parvenir. Il s’avisa d’une flatterie qui
jusqu’alors avait réussi. Il éleva à Caligula une statue dont l’inscription disait que
Caligula avait vingt-sept ans et était consul pour la seconde fois. Le prince se
fâcha de l’inscription pour un motif inattendu. Il prétendit qu’Afer avait voulu par
ces mots lui reprocher d’exercer les magistratures avant l’âge légal.
Interprétation subtile et scrupule peu fondé ! Il y avait longtemps, en effet, que,
République et légalité, tout avait péri. Mais l’empereur avait coutume de prendre
les choses du mauvais côté. Déjà l’année précédente, en 37, sa sœur Drusilla,
pour qui il avait une vive passion, étant morte, il avait reproché aux uns de la
pleurer, puisqu’elle était déesse, et aux autres de ne pas la pleurer, puisqu’elle
était femme. Aussi La Fontaine, en racontant comment le lion punit tour à tour le
singe, fade adulateur, et l’ours, le parleur trop sincère, ajoute avec raison :
Ce monseigneur du lion-là,
fut parent de Caligula2.

Domitius fut donc cité par l’empereur à comparaître devant le sénat, et Caligula
se chargea de porter l’accusation contre lui. Ce prince avait de hautes
prétentions à l’éloquence. Il se croyait le premier dés orateurs ; et, comme il en
était le plus puissant, il voulut entrer en lutte avec l’avocat qui avait la plus
grande réputation de son temps. C’était là le motif secret de l’assignation
adressée à Domitius Afer. Au jour dit, Caligula parut devant le sénat ; et pour
être à la hauteur de son rival, et par défiance des hasards de l’improvisation, il
lut un long discours qu’il avait longuement travaillé et médité. Les
applaudissements répétés du sénat lui apprirent bientôt qu’il s’était surpassé.
Déjà l’on considérait Domitius comme perdu. Que pouvait une plaidoirie, si
brillante et si habile qu’elle fût, contre un accusateur doué d’une éloquence
impériale ?
Domitius comprit la situation. Il se tira de ce mauvais pas en homme d’esprit, et
en fin courtisan. S’il avait accepté la lutte, dit Dion Cassius, il était perdu. Mais
loin de répondre et de se justifier, il s’extasia d’abord sur le talent du prince, et
reprit une à une, non pas comme un accusé qui discute, mais comme un auditeur
qui loue, chaque partie du discours de Caligula. Sommé enfin de répondre, il

1 Quintilien, V, 10, 78.


2 La Cour du Lion, VII, VII.
recourut aux prières, aux gémissements ; il se prosterna et demanda grâce, non
au prince mais à l’orateur. Caïus enchanté, tout fier d’avoir entendu Domitius
confesser sa défaite, sollicité d’ailleurs par son affranchi Calliste qui voulait du
bien à Domitius, ne se montra pas inflexible. A quelque temps de là, Calliste
demanda au prince pourquoi il avait eu l’idée d’accuser Domitius : Eh quoi !
répondit Caïus, devais-je perdre un si beau discours ?1 Caligula avait voulu un
triomphe oratoire ; Domitius le lui avait procuré aussi complet que possible. Il
joua la comédie et fut sauvé. Que dire ? sauvé ! Caïus, au sortir même du sénat,
envoya aux consuls l’ordre d’abdiquer immédiatement leur magistrature, et
nomma au consulat le rival que les foudres de son éloquence avaient terrassé !
Aussi, c’est à Domitius Afer comme à Quintilien que Juvénal pensait en écrivant
le vers si connu :
Si fortuna volet, fies de rhetore consul2.
Mais la bienveillance de Caligula était capricieuse. Les favoris de la veille étaient
souvent les victimes du lendemain. Heureusement pour Domitius, le règne de
Caïus fut court, et au souverain fantasque et cruel succéda le faible et
débonnaire Claude. La parole fut plus libre, et des procès purent être intentés,
même à des personnes qui touchaient à l’empereur. C’est ainsi que l’on voit
Domitius prendre part à des attaques dirigées contre des affranchis de Claude.
Dans l’un de ces débats, il prononça cette maxime rapportée par Quintilien : Un
prince qui veut tout savoir doit s’attendre à beaucoup pardonner3. La pensée est
profonde : elle n’est certes pas du délateur qui s’était mis aux gages de Tibère,
et visait avant tout à faire fortune. Elle appartient à l’orateur mûri par
l’expérience, désabusé de l’ambition, et éclairé par les vicissitudes de sa propre
existence. Mais la tâche vulgaire que Domitius s’était donnée avait aussi ses
difficultés. En poursuivant les affranchis de l’empereur, il s’attaquait à trop forte
partie.
Déjà sous Auguste et Tibère, les affranchis avaient été très puissants, quoique
ces deux princes, par un sentiment d’orgueil aristocratique, n’eussent jamais
voulu leur laisser jouer un rôle public. Sous Claude, au contraire, les affranchis
devinrent des personnages considérables. Ils surent profiter de la faiblesse
d’esprit de Claude rot de la sympathie que l’empereur, si mal partagé de. la
nature, et par suite exposé à maintes humiliations,- avait naturellement pour les
hommes d’une origine infime. Comme ses favoris, Claude avait souffert, et avait
été longtemps le jouet de son entourage. De là sa bienveillance pour Pallas, pour
Narcisse, esclaves d’abord, affranchis ensuite,- et enfin ministres tout-puissants.
Afer entreprenait donc une œuvre au-dessus de ses forces, en traduisant en
justice de tels adversaires. Aussi voyait-il sans étonnement les juges lui donner
tort. Un jour, dit Quintilien, qu’il plaidait contre un affranchi de Claude, un
homme de cette condition s’étant écrié des bancs de la partie adverse : Quoi ! tu
plaides toujours contre les affranchis de l’empereur ? — Toujours, dit-il, et en
vérité, je n’en suis pas plus chanceux !4
La hardiesse de Domitius semble n’avoir pas eu d’autre résultat fâcheux que la
perte de ses procès. On le voit, quelques années après, nommé à une fonction
administrative et succéder, l’an 48, à Didius Avitus Gallus dans la direction des

1 Dion Cassius, LX, 19.


2 Juvénal, VII, 197.
3 Quintilien, VIII, 5, 3.
4 Quintilien, VI, 3, 81.
eaux publiques1. C’est le dernier renseignement qu’on ait sur sa vie publique. Il
survécut à Claude, occupé de ses travaux du barreau, et mourut, sous Néron,
d’indigestion, à ce que prétend la Chronique d’Eusèbe, l’an 59 de notre ère. On
lui éleva une statue à Nîmes.
Il avait légué, de son vivant, sa fortune considérable à deux jeunes gens,
Lucanus et Tullus, qui, par reconnaissance et selon l’usage, ajoutèrent à leur
nom celui de leur père adoptif. Quelque temps après cette adoption, Domitius
poursuivit leur père en justice, obtint contre lui une sentence de condamnation,
et fit vendre tous ses biens. On ignore quelle cause excita en lui cette haine
inattendue. Qu’elle fût ou non légitime, Domitius ne la laissa pas retomber sur
les fils qu’il avait adoptés, et maintint le testament fait en leur faveur dix-huit
ans’ avant sa mort. D’après Pline le Jeune, le testament était verbal, et comme
Domitius avait omis d’en écrire un autre, il laissa à son insu, son héritage, aux
fils de son ennemi2. Cette assertion paraît erronée. D’abord, comme dit un
jurisconsulte compétent3, il est peu probable que Domitius, versé dans la science
Au droit, eût fait un testament nuncupatif (verbal), parce que ce mode de
testament n’était usité qu’en vue d’une mort imminente ; en second lieu,
comment admettre qu’il n’eût pas songé, après la perte de son ennemi, à
révoquer un testament fait depuis dix-huit ans ? Il faut donc laisser à Domitius
l’honneur d’avoir légué volontairement sa fortune aux jeunes gens qu’il avait
faits siens par l’adoption, et qui n’étaient point responsables des torts de leur
père.
Quoiqu’il reste peu de fragments de Domitius Afer, le caractère de son éloquence
est assez connu grâce aux différents témoignages de Quintilien et de Tacite. Le
premier, qui l’avait entendu parler, n’hésite pas à le mettre sur la ligne des
anciens, et c’est pour lui le plus grand des éloges. Jeune encore à l’époque où
Domitius, vieillissant, avait renoncé aux accusations politiques et s’adonnait
exclusivement au barreau, Quintilien s’était attaché à sa personne, avait suivi
ses leçons et médité ses préceptes. Il resta toujours fidèle à la mémoire de son
maître ; il en vante l’éloquence, et nulle part il ne laisse échapper aucun mot
défavorable sur son compte4. Il ne parle même jamais de l’époque de sa vie où
Domitius était redouté comme délateur. En outre, de telles horreurs avaient
signalé les règnes de Caligula, de Claude et de Néron, que les crimes commis
sous Tibère disparaissaient dans le lointain du passé. Enfin, les anciens ont
toujours distingué soigneusement l’orateur de l’homme public et privé. Ils ne
portent pas sur un personnage un jugement d’ensemble, comme le font les
modernes : ils louent ici les dons heureux de la nature, se réservant de blâmer
ailleurs l’abus qui en a .été fait. C’est ainsi que Cicéron énonce, dans le Brutus,
des jugements favorables sur le talent oratoire de plusieurs de ses
contemporains dont il flétrit autre part les crimes et l’immoralité. De même,
Tacite est sévère jusqu’à l’injustice pour la conduite de Domitius dans ses
Annales, tandis que, dans le Dialogue sur les orateurs, il ne songe qu’à rendre
hommage à son éloquence. Comme Quintilien, il le proclame un orateur de
premier ordre et le compare, à son tour, aux anciens5.

1 Frontin, Aqueducs, p. 135, édit. Bipontine.


2 Pline le Jeune, VIII, 18.
3 Grellet-Dumazeau, Le Barreau romain, p. 353.
4 Quintilien, V, 1, 6 ; X, 1, 24.
5 Dialogue sur les orateurs, 15.
Cette admiration n’a rien d’étonnant. Au milieu des Q. Haterius, des Serapion et
autres orateurs débridés, Domitius Afer se faisait remarquer par son ton posé :
ce qui ajoutait à l’autorité de sa parole. Son éloquence, selon Pline le Jeune, était
pleine de lenteur et d’autorité1. Or c’était là, selon les critiques de l’époque, un
des caractères de l’éloquence de Cicéron lui-même. Notre Cicéron, dit Sénèque,
par qui l’éloquence romaine a pris son essor, marchait à pas mesurés2.
L’éloquence de Domitius ne, présentait donc point d’écart, point d’effervescence :
elle n’avait ni l’intempérance, ni le désordre d’une parole irréfléchie. Tout en elle
était mûr, et c’est par le mot de maturité que Quintilien désigne le caractère
particulier de son éloquence et la rapproche de celle des plus grands orateurs de
Rome3. Aussi un tel orateur était digne d’écrire sur les conditions, de son art.
Cependant Domitius n’osa pas aborder l’ensemble de la rhétorique. Il traita
seulement d’une partie de l’éloquence. Il composa un ouvrage en deux livres sur
les Témoins4. Quintilien l’avait lu et même il avait entendu Domitius en expliquer
les préceptes.
Il y a plus la façon dont Quintilien s’exprime, permet de supposer que la fin du
chapitre VII (n° 7 à 37) où le rhéteur examine quelles questions il convient
d’adresser aux témoins, est un extrait du Traité de Domitius. Il présente en ces
termes le précepte le plus général de son maître. Domitius, dit-il, recommande
ici, avec pleine raison, et comme le premier devoir de l’orateur, de connaître la
cause avec tous ses détails ce qui, du reste, est utile dans tous les cas. Comment
y parvient-on ? je l’expliquerai quand le moment sera venu. Mais il est certain
que cette connaissance suggère les questions qu’il faut adresser aux témoins, et
vous met, pour ainsi dire dans la main, des armes préparées : elle vous montre
aussi à quoi, dans le plaidoyer, vous devez préparer les esprits des juges. A une
époque de sagesse et de bon goût, il n’y aurait pas lieu de féliciter Domitius d’un
précepte aussi juste et aussi vrai. Mais à l’époque où il parle, il est juste de lui en
tenir compte. En se séparant, sur ce terrain, des rhéteurs qui improvisent et
inventent les détails, les couleurs des causes qu’ils plaident, Domitius montre
qu’il prend son art au sérieux, et qu’il est le disciple des vrais orateurs.
L’éloquence de Domitius avait encore pour caractère d’être enjouée et pétillante
de bons mots. L’enjouement, dit Quintilien, est une qualité des récits ; le bon
mot consiste en un trait décoché : Domitius a possédé a un degré merveilleux
ces deux genres d’esprit ; ses discours offrent un grand nombre de narrations
amusantes, et l’on a publié des recueils de ses mots spirituels5. Il est fâcheux
que ces narrations aient péri. Quant aux bons mots, quelques-uns ont survécu.
Ceux de Galba étaient amusants, ceux de Junius Bassus, injurieux ; ceux de
Cassius Severus, mordants ; ceux de Domitius Afer étaient inoffensifs, au
rapport de Quintilien.
Bien que tout le sel d’un bon mot disparaisse dans une traduction, en voici,
quelques-uns, ne fût-ce que pour expliquer le caractère inoffensif que Quintilien
leur attribue. Les plaisanteries les plus agréables, dit-il, sont celles qui
n’annoncent ni fiel, ni rancune, comme celle d’Afer à l’égard d’un plaideur ingrat
qui évitait sa présence au barreau. Il lui fit dire par un de ses esclaves : Es-tu
content que je ne t’aie point vu ? Telle est celle qu’il adressa, à son intendant.

1 Lettres, II, 14.


2 Lettres à Lucilius, XL, 11.
3 Quintilien, XII, 10, 11.
4 Quintilien, V, 7, 6.
5 Quintilien, VI, 3, 42.
Celui-ci après lui avoir rendu un compte infidèle, ajoutait effrontément qu’il
mangeait à peine du pain et ne buvait que de l’eau : Pauvre moineau, rends tout
de même ce que tu dois... Il est aussi de bon ton d’user de ménagements quand
on raille. Un candidat, briguant son suffrage, lui disait : J’ai toujours honoré ta
maison. Au lieu de lui donner un démenti, comme il le pouvait : Je le crois,
répondit Afer, c’est la vérité1. D’un de ses adversaires qui brillait plus par sa
toilette que par le soin qu’il donnait à ses plaidoyers, il disait : C’est de tous les
avocats, l’homme non le plus préparé, mais le mieux paré2.
Voici encore d’autres bons mots d’Afer. L’avocat Longus Sulpicius était d’une
laideur repoussante. Il plaidait un jour contre un homme qui voulait se faire
déclarer libre, et il s’aventura jusqu’à dire : Il n’a pas même la figure d’un
homme libre ! Domitius lui répondit : En ton âme et conscience, Longus, est-ce
là ton avis ? Quiconque est laid n’est donc pas libre ? Didius Gallus avait obtenu
une charge, après l’avoir vivement briguée. Puis il se plaignait qu’on lui eût fait
violence pour le décider à l’accepter : Allons, lui dit Afer, un peu de courage, il
faut faire quelque chose pour la République. Dans une cause qu’il plaidait, Mallius
Sura se démenait beaucoup, allait, venait, gesticulait, secouait sa toge et la
relevait. Domitius, pour s’en moquer, dit spirituellement, qu’il faisait peu pour
son affaire, mais qu’il était bien affairé — non agere sed satagere —. Le mot est
spirituel en latin ; il l’est moins encore que celui de C. Julius qui, voyant Curion
se démener de côté et d’autre, en plaidant, demanda plaisamment : Quel est
donc cet homme qui parle dans une barque ?3
Quintilien cite encore, parmi les bons mots, ceux où l’on feint, c’est-à-dire où l’on
exprime une pensée qu’on n’a pas. Il en donne comme exemple une interruption
d’Afer, dans un procès où son adversaire invoquait sans cesse le témoignage
d’une femme en crédit, Celsina. Afer fit semblant de croire qu’il s’agissait d’un
homme et s’écria : Quel est donc ce Celsina dont on parle tant ? Mais où la feinte
a plus de grâce, continue Quintilien, c’est quand on l’oppose à une autre feinte.
Domitius Afer avait depuis longtemps fait son testament. Un homme qui était lié
d’amitié avec lui depuis peu, espérait gagner quelque chose à ce qu’il le
changeât, lui fit un conte, et lui demanda s’il devait conseiller à un ancien
centurion qui avait déjà testé, de revenir sur ses premières dispositions : N’en
fais rien, lui dit finement Afer, tu le désobliges4. Citons, enfin pour terminer cette
liste, un mot spirituel et hardi à la fois de Domitius. L’an 52, Julius Gallicus
plaidait une cause au tribunal de Claude. L’empereur, irrité de certaines paroles
de l’avocat, ordonna de le jeter dans le Tibre, qui n’était pas loin. C’était, sans
doute, en souvenir de l’immersion dans le Rhin que Caligula lui avait fait subir, à
lui-même, un jour que le sénat l’avait député vers son terrible neveu. Quelque
temps après, un plaideur repoussé par Gallicus vint trouver Afer pour le charger
de sa cause : Eh quoi ! lui dit celui-ci, qui te fait croire que je sache mieux nager
que Gallicus ?5
Parmi les qualités que Quintilien relève chez son ancien maître, il constate que
tout en possédant à fond les secrets du style, il violait à dessein certaines règles,
pour ôter à sa diction l’air d’être apprêtée et trop soignée. Il le loue d’avoir
modifié la figure de style appelée όµοιόπτωτον, qui consiste dans la répétition

1 Quintilien, VI, 3, 93.


2 Quintilien, VI, 3, 81.
3 Cicéron, Brutus, 60.
4 Quintilien, VI, 3, 92.
5 Dion Cassius, LX, 33.
des mêmes cas, sans qu’il soit besoin de conserver le même nombre de syllabes.
Il en donne comme exemple la phrase suivante, où le latin seul peut indiquer le
genre de mérite que le rhéteur y voit : Amisso nuper infelicis aulæ, si non
præsidio inter pericula, tamen solatio inter adversa. C’est-à-dire : Cette cour
malheureuse qui vient de perdre, sinon son rempart contre les dangers, du
moins sa consolation dans l’adversité1. Quintilien lui fait encore un mérite de
placer souvent ses verbes au milieu de la phrase pour donner à son style un air
négligé. Il en produit comme exemple ces mots de l’exorde de son plaidoyer pour
Lælia : Eis utrisque apud te judicem periclitatur Lælia — Voilà les deux fautes
dont Lælia est accusée devant toi — Afer était tellement en garde contre ces
mesures délicates et molles qui flattent l’oreille, qu’il s’appliquait à les modifier,
lors même qu’elles se présentaient naturellement2.
Nous avons rappelé ces observations de Quintilien dont le côté technique laisse
les modernes indifférents, dans le seul but de montrer que Domitius Afer est un
disciple indépendant, et par cela même un vrai disciple de Cicéron. A l’art
vulgaire des déclamateurs, tout préoccupés de polir leur style, de balancer leurs
phrases, d’opposer à chaque membre de période un membre correspondant,
comprenant autant de mots, et même autant de syllabes, il préfère un art plus
élevé, qui n’est pas contraire aux règles consacrées, mais qui ne s’y soumet que
dans une juste mesuré, et obéit à ces règles plus hautes où les hommes
supérieurs seuls peuvent atteindre. Aussi n’est-il pas étonnant de voir -Domitius
professer la plus vive admiration pour Homère et pour Virgile. Tandis que les
beaux esprits de l’époque critiquaient diverses expressions de Virgile, et
relevaient avec satisfaction certains défauts du plan qu’il avait suivi, il le
proclamait le prince des poètes latins. Je lui demandai, dans ma jeunesse, dit
Quintilien, dans quel ordre il rangeait tous les poètes : Homère est le premier,
me dit-il, Virgile est le second, mais il est plus près du premier que du troisième3
». Cependant il avait vu Caligula poursuivre d’une haine insensée Homère et
Virgile, et chercher à anéantir par le feu leurs immortels ouvrages.
Malgré le grand nombre des causes que Domitius a soutenues, on a peu de
détails sur ses plaidoyers. On ne connaît même les noms que de quelques-uns.
Quintilien cite comme un des plus estimés celui que Domitius avait prononcé en
faveur de Volusenus Catulus4. Mais il se borne à ce renseignement. Il est un peu
plus explicite au sujet du procès de Cloantilla, défendue par Domitius dans sa
vieillesse. Cloantilla était la femme d’un Romain qui avait pris part à la révolte de
Scribonianus contre Claude. Malgré la défense de l’empereur, elle avait donné la
sépulture au corps de son mari, trouvé mort parmi les rebelles. Traduite devant
le tribunal de Claude une première fois, elle fut acquittée par lui. Elle reparut de
nouveau en justice sur la d’énonciation de son frère et des amis de son père, du
moins autant qu’on peut le conjecturer d’un passage de Quintilien5. Nous avons
quelques mots décousus, extraits des diverses parties du plaidoyer de Domitius.
Dans l’exorde, faisant allusion sans doute au pardon déjà accordé par Claude,
l’orateur disait : Je vous rendrai grâces tout d’un trait6. La narration où Domitius
exposait le dévouement de Cloantillia contenait ces mots : « Cette femme

1 Quintilien, IX, 3, 79.


2 Quintilien, IX, 4, 31.
3 Quintilien, X, 1, 86.
4 Quintilien, VI, 7, 7.
5 Quintilien, IX, 2, 20.
6 Quintilien, IX, 4, 31.
ignorante de tout, malheureuse en tout1. Dans l’argumentation, Domitius, après
avoir montré l’embarras de Cloantilla, ignorante, partagée entre ses devoirs
d’épouse et l’obligation d’obéir aux volontés impériales, la représentait
demandant conseil même à ses adversaires : Dans cet embarras, elle ignore et
ce qui convient à son sexe et ce qu’exige son titre d’épouse. Supposons que le
hasard vous présente à sa vue : Ô mon frère, et vous, amis de mon père, quel
conseil me donnez-vous ?2 Enfin, arrivé à la péroraison, Domitius, plein de
confiance dans l’issue du premier procès qui avait donné gain de cause à sa
cliente, se tournait vers les enfants de Cloantilla, et terminait par ces paroles
éloquentes : Ne craignez pas cependant, enfants, quand le jour en sera venu, de
rendre les derniers devoirs à votre mère !3
L’insuffisance de ces extraits, leur insignifiance sauf pour le dernier, ne nous
permettent pas d’apprécier la valeur de ce plaidoyer. Il était extrêmement goûté
de Quintilien. Mais l’élève de Domitius oublie de nous apprendre quel en fut le
résultat. Espérons pour Domitius, qui avait fait réussir tant de causes mauvaises,
qu’il recueillit cette dernière et honorable palme ; que le jour où il prit en main la
cause du dévouement et de la justice, il eut la satisfaction de voir ses efforts
récompensés. Toutefois, à défaut de l’acquittement, objet principal de l’ambition
de l’avocat, Domitius obtint les applaudissements spontanés des auditeurs. Il ne
voulait, en effet, que des suffrages libres et sincères. Il n’était pas homme à se
faire accompagner au prétoire de gens convoqués pour applaudir. Cependant il
avait assisté aux débuts de cette institution toute romaine. Pline le Jeune, qui
nous apprend ce détail, nomme même l’inventeur de ce bel usage, Largius
Licinius, contemporain de Domitius. Du moins, Licinius y mettait encore quelque
pudeur. Il priait les applaudisseurs de venir ; plus tard on les paya. Voici, dit
Pline le Jeune, ce que je tiens de la bouche de Quintilien, mon maître : J’étais
aux côtés de Domitius Afer, nous racontait-il, un jour qu’il plaidait devant les
centumvirs avec sa gravité et sa lenteur habituelles. Tout à coup des clameurs
insolites s’élèvent dans le tribunal voisin. Domitius étonné s’arrête. Le bruit ayant
cessé, il reprend le fil de son discours. Nouvelles clameurs ; nouveau silence de
Domitius. Troisième interruption : il demande cette fois le nom de l’avocat ; on
lui répond : Largius Licinius. Alors, suspendant son plaidoyer : Centumvirs, dit-il,
c’en est fait de l’éloquence ! Et certes, continua Pline, elle commençait à dépérir,
quand Domitius la déclara morte. Mais c’est aujourd’hui qu’elle est bien
réellement détruite et presque anéantie !4
En voyant l’éloquence tomber si bas qu’il fallait mendier et payer les
applaudissements, Domitius Afer eut bien fait de renoncer complètement -au
barreau et de secouer la poussière de sa toge. Il appartenait à une autre époque,
et sa place n’était plus au milieu de la nouvelle génération. La vieillesse lui
donnait en outre ce sage conseil. L’âge avait affaibli les forces de son esprit, et il
ne s’apercevait pas qu’il se survivait à lui-même. Cependant les avertissements
ne lui manquaient pas, et la brutalité romaine ne lui ménagea point les affronts.
Quand il plaidait, les uns avaient l’indignité de rire, les autres rougissaient pour
lui, et on disait de l’homme qui avait été jadis le premier du barreau qu’il aimait
mieux manquer de souffle que cesser. Ce n’était pas, dit Quintilien, qui rappelle
avec regret les défaillances de son maître, que ses discours fussent précisément
mauvais, mais ils étaient au-dessous de sa réputation. Avant donc d’être pris à

1 Quintilien, IX, 3, 66.


2 Quintilien, IX, 2, 20.
3 Quintilien, VIII, 5, 16.
4 Lettres, II, 14.
ces pièges de l’âge, conclut-il sagement, l’orateur doit prudemment sonner la
retraite et gagner le port, tandis, que son vaisseau est encore intact1. Tacite
constate aussi la décadence du talent d’Afer et son obstination à paraître sur une
scène dont la vieillesse aurait du l’écarter. Le talent de Domitius, dit-il, perdit
beaucoup dans son dernier âge, où malgré l’affaiblissement de son esprit, il ne
put se résigner au silence2. Que d’orateurs, que d’écrivains et de poètes
s’abusent de même sur leur propre compte, et oublient le conseil qu’Horace se
donnait si prématurément à lui-même, et que Boileau a traduit par ces vers :
Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant,
De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine,
Il ne laisse en tombant son maître sur l’arène !

1 Inst. Orat., XII, 11, 3.


2 Annales, IV, 52.
CHAPITRE XIV — ÉLOQUENCE IMPÉRIALE. CALIGULA. CLAUDE

L’histoire de Domitius Afer a déjà montré quelles prétentions l’empereur Caligula


avait au titre d’orateur. Comme tous les membres de la famille de César, ce
prince avait des facultés littéraires, et avait reçu une éducation libérale qui les
avait développées. Il fut élevé, tout enfant, dans la maison d’Auguste, puis sous
la direction de son père Germanicus, qui possédait les aptitudes les plus
diverses, puisqu’il était à la fois politique habile, général heureux, poète et
orateur estimé. Il vécut dans les camps, en Germanie, à côté de son père ; les
soldats, flattés de voir le fils de leur général porter les chaussures des
légionnaires, le surnommèrent Caligula1.
Le hasard ou plutôt sa jeunesse — il était le dernier des enfants males
d’Agrippine —, le fit échapper à la persécution exercée par Tibère contre toute la
race de Germanicus. Il aurait, toutefois, partagé le sort de ses deux frères,
Néron et Drusus, déclarés ennemis publics par le sénat, sur l’ordre de
l’empereur, si les crimes de Séjan, en faisant périr la descendance directe de
Tibère, n’eussent forcé celui-ci à prendre Caligula pour son héritier. Le jeune
prince, appelé à l’empire contre toute attente, s’appliqua dès lors à gagner les
bonnes grâces de Tibère et de son entourage par de si viles complaisances, qu’on
a dit de lui qu’il n’y avait pas eu de meilleur valet ni de plus méchant maître.
Mais ses mauvais instincts n’échappaient pas à la finesse du vieillard de Caprée.
Il s’en réjouissait, et ne se gênait pas pour dire tout haut : Caïus vit pour ma
perte et pour celle du genre humain : j’élève une hydre qui dévorera les
Romains, et un Phaéton qui embrasera l’univers ! Tibère ne croyait pas prédire si
juste, s’il est vrai que Caligula ait tenté un jour de l’assassiner, ou, comme le
bruit en courut à Rome, qu’il ait hâté par le poison les derniers jours de son père
adoptif2.
Le début de Caligula dans la carrière de l’éloquence fut l’éloge funèbre de sa
bisaïeule Livie, qu’il prononça du haut des rostres, en présence de la multitude
accourue à ce spectacle, l’an 29 de notre ère. Depuis que sa mère Agrippine
avait été reléguée en exil par Tibère, il vivait auprès de Livie. Il dut
principalement à cette circonstance d’être choisi par Tibère pour lui rendre ce
devoir.
Caligula avait à cette époque dix-sept ans et portait encore la robe prétexte3. Il
se répandit probablement en grands éloges sur l’origine illustre et l’histoire
extraordinaire de cette femme qui, enlevée par Octave à son premier mari Tibère
Néron, eut l’habileté de circonvenir Auguste et de lui faire adopter Tibère, son
fils, aux dépens de sa propre lignée. Caligula se dédommagea, plus tard, de cet
éloge de convention par des invectives déplacées. Parlait-il de Livie, il ne
l’appelait jamais qu’un Ulysse en jupons. Il l’accusa, même dans une lettre
adressée au sénat, d’avoir eu pour aïeul maternel un décurion de Fondi, Aufidius
Lurco, au mépris des actes publics qui témoignaient des magistratures exercées
à Rome par ce personnage. En arrivant à l’empire, Caligula prononça de même
l’éloge funèbre de Tibère, et lui fit de magnifiques funérailles. Héritier de son
pouvoir, il est à, croire qu’il ne lui ménagea ni les honneurs ni les louanges. Il
versa même d’abondantes larmes sur la perte de celui qui avait été le bourreau

1 La chaussure du soldat romain s’appelle caligæ.


2 Suétone, Caligula, 10, 11, 12 ; Tibère, 73.
3 Suétone, 23 ; Annales, V, 1.
de tous les siens et dont il avait peut-être avancé le trépas. Puis il courut à
Pandataria et à Pontia, recueillir les restes de sa mère et de ses frères et les
ramena à Rome lui-même. Comme il ne négligeait aucune occasion de parler en
public, il est probable, malgré le silence des historiens, qu’en cette circonstance
encore, il prononça un discours où, au moins, il exprimait des regrets véritables
et versait des larmes sincères. C’est à cette occasion, sans doute, qu’en faisant
valoir sa piété filiale, il prononça ces paroles rapportées par Suétone : Que, pour
venger la mort de sa mère et de ses frères, il était entré avec un poignard dans
la chambre de Tibère endormi ; mais que, saisi de pitié, il s’était retiré en jetant
son arme. Il ajoutait que Tibère s’en était, il est vrai, aperçu, mais qu’il n’avait
osé faire aucune recherche, ni ordonner aucune poursuite1.
C’est seulement après son avènement à l’empire, que Caligula put satisfaire à
son aise ses goûts d’orateur. Il dédaignait l’érudition, mais il avait cultivé
sérieusement l’éloquence. Suidas prétend même qu’il avait écrit en latin un traité
de rhétorique ; d’autres, il est vrai, attribuent cette œuvre à son père,
Germanicus2. Quoi qu’il en soit, Caligula s’appliqua avec zèle à l’art oratoire, et y
réussit aussi bien en grec que dans sa langue maternelle3. Sa folie elle-même ne
l’empêcha pas de rester éloquent. Sa parole vive, assurée, mordante et pleine
d’abondance, s’accommodait mieux du rôle d’accusateur. Prenait-il la parole, il
allait, disait-il, tirer le glaive forgé dans ses veilles. Quand il était en colère, les
pensées et les mots se pressaient et se succédaient avec rapidité. Il débitait ses
phrases avec feu, allait et venait tout en parlant, et élevait la voix assez haut
pour se faire entendre des, plus éloignés. Il aimait aussi à répondre aux
plaidoyers heureux des orateurs, et quand le sénat jugeait d’illustres accusés, il
prenait la parole tantôt pour les charger, tantôt pour les défendre. Il convoquait
alors par un édit les membres de l’ordre équestre, pour qu’ils vinssent entendre
les foudres de son éloquence, et, selon qu’il était content de lui-même et des
applaudissements recueillis, il donnait son suffrage pour ou contre les accusés4.
Il n’est donc pas étonnant que Caligula, avec ces grandes prétentions à
l’éloquence, ait été tenté d’engager une lutte oratoire avec Domitius Afer, le
premier avocat de son temps, et se soit montré, magnanime à l’égard de l’adroit
délateur. Vainqueur de l’aveu même de son rival, il ne pouvait que lui pardonner
ses attaques contre les amis d’Agrippine ; il crut se surpasser en lui offrant,
comme nous l’avons vu, le consulat. Mais un autre orateur excita la jalousie de
l’empereur et ne sut pas l’apaiser : ce fut Sénèque le Philosophe dont l’éloquence
commençait à attirer l’attention. Sénèque avait alors trente-cinq ans environ ; il
était dans toute la force de son talent, et il arrivait au sénat, précédé et soutenu
parla réputation de son père et de son frère Novatus Gallio. En outre, il jouissait
d’une grande renommée d’honnêteté ; il n’accusait personne, et se contentait.
d’apporter dans les délibérations une maturité supérieure à son âge et une
éloquence qui plaisait par la nouveauté, l’éclat des pensées et la vigueur du trait.
Le bruit qu’on faisait autour de Sénèque importuna bientôt Caligula. Il se
répandit à plusieurs reprises en épigrammes contre l’orateur à la mode. Il
prétendit d’abord que Sénèque ne faisait que des pièces d’apparat et que ses
discours n’étaient que du gravier sans ciment. Mais il se lassa à la fin des succès
remportés par le jeune orateur, et un jour qu’il avait assisté à un procès soutenu

1 Suétone, 23, 15, 12.


2 Juste Lipse, Ad Taciti annal., XIII, 3.
3 Josèphe, Guerre des Juifs, XIX, 2 ; d’après Meyer, Dion Cassius, excerpta Vaticana, p. 534.
4 Suétone, 53.
devant le sénat, où Sénèque avait parlé éloquemment, et provoqué, malgré la
présence du prince, d’unanimes applaudissements, il ne se contint plus. Il donna
l’ordre de le mettre à mort. L’arrêt fut révoqué à temps, grâce à l’intervention
d’une femme que Sénèque avait mise dans ses intérêts. Elle persuada à Caligula
que Sénèque, atteint de consomption, n’avait plus que peu de temps à vivre, et
que le prince pouvait s’épargner une rigueur inutile1. Sénèque, averti, se
condamna à la retraite, et s’adonna dès lors exclusivement aux travaux
philosophiques qui ont fait sa gloire.
Si la jalousie de Caligula contre Sénèque est odieuse et ridicule à la fois, son
jugement sur les discours de son rival n’est pas éloigné de la vérité. Il dénote du
goût et du discernement. Caligula en fit preuve plus d’une fois. Tout jeune
encore, d’après Quintilien, il adressa ce mot piquant à un orateur qui lisait d’une
façon prétentieuse : Si tu prétends chanter, tu chantes mal ; si tu prétends lire,
tu chantes2.
Mais l’exercice du pouvoir et une maladie mentale troublèrent si profondément
son esprit que tous ses actes et ses pensées, même en ne sortant pas de l’ordre
littéraire, présentèrent bientôt l’apparence du décousu et de la folie. C’est ainsi
que, dans ses voyages en Sicile, à Syracuse, à Lyon, en Gaule, il établit des
concours d’éloquence en grec et en latin. Placé sur une estrade, près de l’autel
d’Auguste, à Lyon, il présida lui-même à ces tournois oratoires. Bizarre en tout, il
voulut que les vaincus allassent remettre eux-mêmes aux vainqueurs le prix
qu’ils avaient mérité, et composassent des vers à la louange des triomphateurs.
C’était, il faut en convenir, un médiocre honneur pour ceux-ci, que des poèmes
écrits sur commande et par les plus inhabiles. Quant aux concurrents qui avaient
montré trop d’insuffisance ou dont les vers lui avaient déplu, il les condamna à
les effacer avec une éponge ou avec leur langue, sous peine de recevoir la férule
et d’être jetés dans le Rhône3.
Il fut plus sensé et plus heureux dans sa manière d’encourager les historiens.
Nous avons vu combien, sous le règne de Tibère et même sous celui d’Auguste,
l’histoire avait eu à subir de persécutions. Les auteurs étaient contraints de se
donner la mort, leurs ouvrages étaient livrés aux flammes. Ainsi avaient été
brûlées solennellement sur la place publique les œuvres de T. Labienus, de
Cassius Severus et de Cremutius Cordus. Caligula, par une inspiration dont il faut
lui savoir gré, ordonna de rechercher les exemplaires qui avaient échappé à la
proscription, ou que la terreur n’avait pas décidé à détruire. Il promit de les
laisser copier et lire librement, ajoutant qu’il importait extrêmement à sa gloire
que tous les faits importants fussent connus de la postérité. Restait à, savoir si
on retrouverait ces ouvrages. On les retrouva, tant, dit Tacite, la tyrannie est
insensée de croire que son pouvoir d’un moment étouffera dans l’avenir le cri de
la vérité4. Les ouvrages brûlés reparaissent toujours : ils renaissent de leurs
cendres plus sûrement que le phénix.
L’Histoire de Cremutius Cordus fat rendue à la lumière par sa fille Marcia, comme
le témoigne ce passage éloquent de Sénèque : A la première occasion, dit-il, que
t’offrirent les changements de l’État, tu rendis au jour les ouvragés de ton père,
qui, eux aussi, avaient subi le supplice. Tu le sauvas ainsi de la mort véritable, et

1 Dion Cassius, LIX, 19.


2 Quintilien, I, 8, 2. Quelques éditions portent C. J. Cæsar, ce qui retirerait à Caïus l’honneur de ce mot pour le
donner au dictateur Jules César. Mais les meilleures éditions ne portent pas de J.
3 Suétone, 20 ; Dion Cassius, LIX, 22 ; Juvénal, I, 44.
4 Suétone, 16 ; Annales, IV, 35.
tu rendis aux citoyens ces livres qu’il avait écrits de son sang. Tu as bien mérité
des lettres romaines, dont une partie précieuse avait été brillée ; tu as bien
mérité de la postérité qui connaîtra l’histoire sincère de ce temps, et qui saura à
qui elle la doit. Tu as bien mérité de ton père dont le souvenir ne périra pas, tant
qu’on aimera à connaître l’histoire de Rome, tant qu’on se plaira au commerce de
nos ancêtres, tant qu’on voudra savoir ce qu’est un vrai Romain, un homme qui,
au mi-lieu d’esclaves courbés sous le joug de Séjan, reste indomptable et
conserve la liberté de son esprit, de son cœur et de son bras. Quel dommage
pour la République, si tu n’avais arraché à l’oubli celui qu’on y condamnait pour
les deux plus belles choses du monde, l’éloquence et la liberté ! On le lit, on
l’admire ; il est dans les mains, dans les cœurs de tous, et ne craint rien du
temps. Quant à ses bourreaux et à leurs forfaits, qui sont leur titre à la mémoire
des hommes, déjà l’on commence à n’en plus parler !1 Hélas ! Sénèque se berce
d’une généreuse illusion en promettant une éternelle durée aux œuvres de
Cremutius Cordus. Il compte sans la proscription des successeurs de Caligula et
sans les outrages du temps qui n’ont pas sauvé de la ruine les œuvres qu’avait
préservées un moment le dévouement filial de Marcia.
Le bon sens dont Caligula faisait preuve à l’égard des historiens de l’empire,
peut-être par esprit de réaction contre les sévérités de Tibère, l’abandonnait en
d’autres occasions, notamment quand il s’agissait d’écrivains consacrés par
l’admiration publique. Il fut sur le point de bannir des bibliothèques publiques,
les images et les écrits de Tite-Live lui reprochant le style verbeux et les
inexactitudes de son Histoire. Mais il poursuivait surtout les poètes d’une haine
aveugle et insensée. Il proscrivait Virgile à cause « de son manque absolu de
génie et l’exiguïté de sa science ». Quant à Homère, il méditait d’en détruire les
poèmes, et demandait à ceux qui voulaient l’en détourner : Pourquoi il n’aurait
pas sur Homère les mêmes droits que Platon qui l’a chassé de sa République2. Il
était plus dur encore pour les poètes vivants. Un auteur d’atellanes avait
introduit dans une pièce un jeu de mots qui lui déplut. Caligula le fit brûler vif en
plein amphithéâtre3. Il menaçait du même sort, sinon les jurisconsultes eux-
mêmes, au moins les livres qui contenaient les applications de leur science. Il le
faisait entendre en répétant en termes vagues : Qu’il ferait si bien, par Hercule !
que nul, excepté lui, ne pourrait donner de consultations4. Après de pareils traits
de folie, quelle valeur faut-il attacher à l’ordre si différent de publier les œuvres
de Cremutius Cordus, à cet éclair de bon sens qui ne devait pas se renouveler !
L’empereur Claude, oncle et successeur de Caligula, appartient à l’histoire
littéraire à un double titre, comme orateur et comme écrivain. Il était né à Lyon,
l’an 14 avant Jésus-Christ, de Drusus, le second fils de Livie, celui dont la
naissance, trois mois après le mariage de Livie avec Auguste, avait provoqué les
épigrammes des Romains. Il était frère, cadet de Germanicus, mais, moins
heureux que son frère, il fut, dès son bas âge, en proie à des maladies diverses
et opiniâtres, qui attaquèrent son esprit comme son corps, et dont il ressentit
toute sa vie la fâcheuse influence. Déjà, dans la correspondance d’Auguste, on a
vu ce que l’empereur et toute sa famille pensaient du pauvre enfant si disgracié
de la nature. Trois lettres d’Auguste, dont l’une est la page la plus considérable
qui reste de ce prince, montrent qu’après avoir vainement essayé de tirer parti
des qualités heureuses que Claude unissait à, une véritable imbécillité, Auguste

1 Ad Marciam, 1.
2 Suétone, 34.
3 Suétone, 27.
4 Suétone, 34.
se décida à, le tenir éloigné de tout emploi public. Il alla même jusqu’à croire
impossible de l’exposer aux regards moqueurs du peuple romain. Cependant,
entouré de soins tendres et intelligents, Claude aurait pu, avec le temps, effacer
les mauvaises impressions que ses bizarreries avaient produites, il aurait pu
devenir un homme ordinaire, sinon supérieur. Mais dédaigné par son grand-oncle
Auguste, méprisé par Livie, sa grand’mère, qui ne voulait pas lui parler et ne
communiquait avec lui que par lettres, bafoué par sa mère Antonia, qui l’appelait
un avorton, une ébauche de la nature ; moqué, insulté par sa sœur Livilla et par
tous les complaisants du palais impérial, astreint à obéir, même après être sorti
de tutelle, aux ordres d’un pédagogue d’un barbare, ancien palefrenier, choisi
exprès pour lui infliger à tout propos les plus durs traitements — ce sont les
propres expressions de Claude1 — ; enfin, ne trouvant nulle part autour de lui ni
sympathie ni bienveillance, mais se heurtant sans cesse à des outrages et à des
mauvais traitements, Claude devint fatalement le personnage à l’esprit
incohérent et décousu, mélange de bien et de mal, de folie et de raison, que
l’histoire nous fait connaître, et qu’un caprice de la fortune a pu seul donner aux
Romains comme empereur.
Heureusement Claude avait le goût des lettres, comme tous les membres de la
famille de César. Repoussé par les siens, écarté de toute fonction publique, il se
livra avec ardeur, dès son premier fige, aux études libérales, et publia même
plusieurs de ses essais en divers genres. Les œuvres des princes, si médiocres
qu’elles soient d’ordinaire, sont toujours accueillies avec enthousiasme par leurs
courtisans. Celles de Claude ne valaient sans doute ni mieux ni moins que les
productions d’origine princière. Mais il n’était prince que de nom, et ses écrits
rencontrèrent, dans sa famille et à la cour, l’indifférence la plus complète. La
prévention contre lui était si fermement établie que le malheureux auteur n’en
acquit pas plus de considération, et ne parvint pas à faire concevoir de lui pour
l’avenir de meilleures espérances. Cependant, quand il déclamait, il s’élevait
parfois jusqu’à l’éloquence. Il s’exprimait avec force, il articulait avec netteté, et
déployait des qualités oratoires qu’on ne lui soupçonnait point. Un jour
l’empereur Auguste l’entendit dans un de ses bons moments, et, comme on l’a
vu, il en témoigna à Livie sa profonde surprise. Que Tibère, ton petit-fils (c’était le
premier nom de Claude), lui écrit-il, déclamant devant moi, ait pu me plaire, je veux
mourir, ma chère Livie, si je n’en suis pas moi-même étonné ! Par quelle
merveille, lui qui ne peut se faire entendre quand il parle, se fait-il entendre
nettement quand il déclame ? Je ne puis me l’expliquer2.
S’il changea d’avis, Auguste ne changea, pas, cependant, de conduite à l’égard
de Claude. Celui-ci, se résignant à son sort et au titre d’augure qu’on lui avait
conféré, continua de se livrer à ses études de prédilection. Sous le règne de
Tibère, il sentit l’ambition lui venir avec l’âge, et demanda à son oncle de l’élever
aux honneurs. Tibère lui accorda les ornements consulaires. C’était peu : Claude
insista .pour obtenir le consulat effectif. Tibère lui répondit par un billet laconique
et méprisant où se trouvaient ces seuls mots : Je t’envoie quarante pièces d’or
pour les Saturnales et pour les Sigillaires3. Claude se le tint pour dit : il renonça
à toute prétention politique, et retourna à l’étude des lettres et à son entourage
ordinaire. C’était, il faut le reconnaître, une compagnie peu honorable. Tacite la
qualifie durement de société de bouffons avec lesquels Claude amusait ses

1 Suétone, Claude, 2 ; citation extraite d’un petit écrit, Quodam libello, composé par Claude, probablement ses
Mémoires.
2 Suétone, Claude, 3, 4. Voyez le chapitre sur Auguste écrivain.
3 Suétone, 5.
stupides loisirs. L’un d’eux était Julius Pelignus, dont Claude fit plus tard un
gouverneur de la Cappadoce, homme, dit Tacite, aussi méprisé pour les
difformités de son corps que pour la lâcheté de son âme1. Mais, avec les
boulions, il y avait aussi un groupe plus distingué de rhéteurs et de
grammairiens, grecs pour la plupart, auxquels s’applique l’expression
dédaigneuse de Tacite. Claude poussa très loin, avec eux, ses études sur la
langue et la littérature helléniques. Il en vint même à considérer le grec comme
sa langue maternelle. Un étranger dissertant devant lui cri grec et en latin, il
commença sa réponse en ces termes : Puisque tu sais parler nos deux langues.
Plus tard, lorsqu’il fut empereur, il adressa souvent en grec des discours aux
ambassadeurs ; et donna à maintes reprises en grec le mot d’ordre au tribun de
garde2.
Claude avait malheureusement d’autres goûts encore. Le temps qu’il ne
consacrait pas à l’étude, il le perdait dans des habitudes d’intempérance et
d’ivrognerie qu’il conserva toujours. Il aimait aussi passionnément le jeu, comme
Auguste. Il écrivit même un traité Sur le jeu3. Si cet ouvrage est un de ceux qui
ne firent concevoir de lui aucune espérance meilleure pour l’avenir, on ne saurait
blâmer Auguste ni Tibère. Cependant il composait d’autres livres sur des sujets
plus heureux. Asinius Gallus avait écrit un ouvrage où il attaquait et critiquait les
expressions de Cicéron qui choquaient son purisme. Aulu-Gelle traite assez
durement cette œuvre. Claude ne se borna pas à en combattre les conclusions ;
il écrivit une défense en règle du grand orateur, et le justifia des reproches de
son critique4. Il fit même une comédie grecque. Mais par un calcul qui dénote
plus de bon sens qu’on ne lui en accorde d’ordinaire, il la garda en portefeuille. Il
ne voulut pas s’exposer aux insultes et aux quolibets des spectateurs, et il
attendit d’être empereur pour la faire jouer. La comédie fut représentée. à
Naples, dans une cérémonie qu’il célébra à la mémoire de son frère. Il demanda
naïvement aux juges du concours ce qu’ils en pensaient, et, sur leur avis
favorable, la couronna lui-même5. Il est permis de penser que la dignité
impériale de l’auteur ne nuisit pas au succès de la pièce.
C’est à l’époque du principat de Tibère, au moment pif Claude était dans toute la
force de l’âge, qu’il faut placer ses travaux sur la grammaire, et l’invention de
trois nouveaux caractères qu’il ajoutait à l’alphabet latin. Il composa un traité
pour en démontrer la nécessité et les avantages, se fondant sur ce que l’alphabet
grec n’était pas non plus sorti complet des mains de ses inventeurs. Le premier
de ces caractères est le digamma éolique ƒ qu’il voulait introduire dans l’écriture
latine pour distinguer l’u consonne de l’u voyelle. Le caractère ordinaire V aurait
été réservé à la voyelle u ; la lettre nouvelle aurait exprimé le son que nous
appelons V aujourd’hui en français. Il y a en effet, en latin, dans l’absence de
signe particulier pour la consonne V une occasion fréquente de confusion, là
surtout où la consonne est suivie de la voyelle u, sans qu’aucune différence de
forme indique la différence de son, par exemple dans les mots analogues à
SERVVM ou à DIVVS, etc. Aussi Quintilien, Aulu-Gelle et Priscien, en signalant ces
inconvénients, regrettent-ils que la réforme de Claude, appliquée seulement sous
son règne, ne lui ait pas survécu6. Les imprimeurs modernes se sont trouvés en

1 Tacite, XIII, 40.


2 Suétone, 42.
3 Suétone, 33.
4 Suétone, 41 ; Aulu-Gelle, XVII, 1.
5 Suétone, 11 ; Annales, XI, 13, 14.
6 Quintilien, 1, 7, 26 ; XII, 10, 29 ; Aulu-Gelle, XIV, 52 ; Priscien, I, 4, 20.
présence de la même difficulté jusqu’au jour où, en 1629, Zeitner, imprimeur de
Strasbourg, réserva le signe V à la consonne actuelle, et arrondit la lettre pour
en former l’u que nous employons. La réforme proposée : par Claude était donc
excellente en principe :
Le second caractère inventé par Claude était l’anti-sigma, ou sigma renversé,
qu’il voulait introduire à la place du Φ grec dans tous les mots ou la lettre P est
suivie d’un S1. Le troisième caractère avait la forme suivante ŀ. C’était une
variété de la lettre i, réservée aux mots où cette voyelle, d’après l’usage, n’avait
pas un son plein, et se rapprochait du son d’autres lettres, comme dans les mots
VIHO, VIRTVTE et SCRIBERE2. C’est ainsi que, dans les inscriptions du règne de
Claude, on lit : AEGŀPTI, BATHŀLLVS, CŀCNVS, BŀBLIOTBECA, etc.

Ces deux derniers caractères compliquaient inutilement l’écriture ; il n’est donc


pas à regretter qu’ils n’aient pas été admis. Sous le règne de Tibère, Claude se
borna à recommander aux savants l’adoption de son alphabet. Devenu
empereur, le grammairien passa de la théorie à la pratique. Il fit graver les
caractères inventés par lui dans tous les actes publics de son règne. Mais cette
innovation ne put lui survivre. La routine reprit ses droits, et le digamma éolique,
qui eût été si utile cependant aux Romains, fut proscrit aussi bien que les deux
autres caractères qu’une fantaisie d’érudit avait mis un instant à la mode.
C’est encore au règne de Tibère qu’appartiennent les travaux historiques de
Claude. Dès sa première jeunesse ; il avait eu du goût pour l’histoire. Tite-Live,
le grand historien de Rome, frappé de son zèle et de ses heureuses dispositions,
l’avait encouragé à continuer ses travaux, et Sulpicius Flavus l’avait aidé d’abord
à les écrire. -Claude voulut initier le public à la connaissance de ses œuvres,
mais il était dans sa destinée de toujours prêter à rire par quelque côté, mémé
lorsqu’il faisait bien.
La première fois qu’il essaya de les lire en présence d’un auditoire nombreux, dès
le début de la séance, plusieurs bancs mal étayés s’affaissèrent, et l’un se brisa
sous le poids d’un spectateur trop gros. De là un tumulte et de grands éclats de
rire qui retardèrent la lecture, et nuisirent à son effet. Une fois le tumulte apaisé,
Claude essaya de continuer son manuscrit. Mais l’incident ridicule lui revenait
sans cesse à l’esprit ; chaque fois que ses yeux se portaient du côté du gros
auditeur, il était pris de fou rire, et, à son exemple, l’hilarité générale
recommençait de plus belle3. Pendant son principat, Claude convoqua souvent le
public à l’audition de ses œuvres, mais, par un souci de sa dignité, assez
remarquable chez lui, il ne lut pas lui-même ses œuvres, il les fit entendre par le
lecteur. Cependant il aimait les lectures publiques, et se plaisait à s’y rendre
même lorsqu’il n’était pas invité. Un jour qu’il se promenait, il entendit de
grandes clameurs, et en demanda la cause. On lui dit que Nonianus faisait une
lecture ; il vint aussitôt avec sa suite, se mêler au groupe des auditeurs4. Pline le
Jeune, grand amateur de ces sortes d’exercices, oppose avec orgueil ce goût
littéraire de Claude à l’indifférence de ses contemporains.
L’Histoire, de Claude, commençait au meurtre du dictateur César, et elle abordait
le récit des guerres civiles. Il en avait déjà écrit deux livres quand il l’interrompit.

1 Priscien, I, 7, 42.
2 Velius Longus, p. 2235 dans Putsch.
3 Suétone, 41.
4 Pline le Jeune, I, 43.
Sa mère Antonia et son aïeule Livie ne cessaient de lui représenter les dangers
de l’œuvre qu’il avait entreprise, où il aurait, lui, membre de la famille des
Césars, à évoquer bien des souvenirs fâcheux pour le fondateur de la dynastie.
Elles reproduisaient, sinon les termes, du moins le sens des vers d’Horace : Tu
traites là un sujet fort périlleux, et tu marches sur des charbons recouverts d’une
cendre trompeuse. Claude finit par reconnaître les difficultés de son entreprise ;
il comprit qu’il ne lui était pas possible de dire la vérité, et qu’en tout cas, on ne
le souffrirait pas dans l’entourage de l’empereur. Sans renoncer complètement à
son œuvre, il la laissa en suspens, et reprit le récit des faits à la bataille d’Actium
et à la paix qui suivit les guerres civiles. Devenu empereur, il ne cessa pas de
travailler à son ouvrage, et à sa mort, il en avait écrit quarante et un livres1.
Cette Histoire a péri. Il n’en reste que quelques indications géographiques,
conservées par Pline le Naturaliste. Ainsi Claude évaluait à 150.000 pas la
distance qui sépare le Bosphore Cimmérien de la mer Caspienne, et rapportait
que Séleucus Nicator avait conçu le projet de percer cet isthme, au moment où il
fut tué par Ptolémée Ceraunus2. Claude estimait à 1.300.000 pas, la largeur de
l’Arménie depuis Dascusa jusqu’au bord de la mer Caspienne, et la largeur à la
moitié de cette distance, depuis Tigranocerte jusqu’à l’Ibérie3. Selon lui, le lac
Maréotis provenait de la bouche Canopique par un canal qui, servant au
commerce de l’intérieur, renfermait plusieurs îles et avait 30.000 pas de
longueur, et 150.000 de tour4. Pline emprunte encore aux Histoires de Claude
des détails sur certaines curiosités naturelles. L’historien impérial rapportait des
merveilles de l’ambre appelé Bratus. D’après lui, les Parthes mettaient dans leur
boisson des feuilles de cet arbre dont l’odeur approchait beaucoup de celle du
cèdre, et ils trouvaient dans la fumée de ce bois un remède contre la fumée des
autres bois5.
Claude donnait encore dans son livre des renseignements sur le cours de
l’Arsanias et du Tigre. Selon lui, le cours du Tigre est si voisin de celui de
l’Arsanias dans le pays d’Arrhène, que lorsque ces deux fleuves sont grossis par
les pluies ou les neiges, ils réunissent leurs eaux sans se mêler. L’eau de
l’Arsanias, plus le gère, surnage pendant environ 4.000 pas, puis l’Arsanias
s’éloigne et va se jeter dans l’Euphrate6. Moins heureux en histoire naturelle
qu’en géographie, il affirmait qu’un hippocentaure était né en Thessalie et était
mort le même jour. Cependant son erreur était excusable, puisque Pline prétend
en avoir vu un, sous son règne, qui fut apporté d’Égypte dans du miel7. Mais
Cuvier n’avait pas encore expliqué comment la mâchoire supérieure, en
s’atrophiant parfois chez les quadrupèdes, donne à la mâchoire inférieure
l’apparence d’un menton humain, de sorte que la tête, raccourcie dans sa partie
supérieure, offre une ressemblance grossière avec celle de l’homme.
Enfin, dans son Histoire, Claude rapportait que les jeux séculaires, « après avoir
été longtemps interrompus, avaient été rétablis par Auguste qui avait
soigneusement calculé leur époque ». Mais, une fois sur le trôné, Claude voulut
se donner la satisfaction archéologique de les célébrer. Il déclara alors
qu’Auguste en avait, avancé l’époque et n’avait pas attendu le retour du véritable

1 Suétone, 41.
2 Pline, VI, 12, 2.
3 Pline, VI, 10, 2.
4 Pline, V, 11, 4.
5 Pline, XII, 39, 1.
6 Pline, VI, 31, 2.
7 Pline, VII, 3, 2.
anniversaire. Il ne songeait pas qu’il se mettait ainsi en contradiction avec lui-
même. Les Romains ne l’oublièrent pas, et c’est avec des moqueries qu’ils
recueillirent la voix du crieur, qui selon l’antique formule, convoquait le peuple à
des jeux que personne n’avait vus, et que personne ne devait revoir. Cependant,
beau coup de Romains, vivants encore, avaient assisté aux jeux donnés par
Auguste. Certains comédiens même, qui avaient pris part à la première
représentation, reparurent sur le théâtre aux grands éclats de rire des
spectateurs1.
Claude avait encore composé deux autres ouvrages, dont la perte est plus
regrettable que celle de ses Histoires. Si peu de mérite qu’ils pussent avoir, ils
combleraient une lacune fort regrettable. Ils roulaient, en effet, sur des sujets
que les modernes connaissent d’une manière incomplète ; et leur conservation,
en satisfaisant la curiosité des savants, leur aurait épargné bien des recherches,
et probablement aussi bien des erreurs. Ces deux ouvrages étaient écrits en
grec. L’un était une Histoire d’Etrurie, en vingt livres ; l’autre, une Histoire de
Carthage, en huit livres. Claude paraît avoir professé une grande estime pour ces
deux œuvres, et en avoir fait plus de cas que de ses Histoires, si l’on en juge par
le soin qu’il prit d’en vulgariser la connaissance. Il établit à Alexandrie un second
Musée qu’il appela de son nom. Tous les ans, à une époque fixée, chaque
professeur devait lire, à son tour, et en entier, dans l’un des musées, l’Histoire
d’Étrurie, dans l’autre, l’Histoire de Carthage2. Cependant, pour une cause que
nous ignorons, la renommée de ces deux ouvrages ne s’étendit pas très loin, Ils
ne devaient pas être dépourvus de qualités, l’Histoire d’Étrurie, surtout. Les
Tables lyonnaises semblent prouver que Claude connaissait bien les Annales
étrusques. Quoi qu’il en soit, aucun écrivain contemporain ou, postérieur n’a
emprunté de citation à ce livre.
Pour terminer la liste des ouvrages de Claude, il écrivait des Mémoires sur sa
propre vie, quand il fut surpris... par l’empire. L’œuvre qu’il avait entreprise
contenait huit livres, sur lesquels Suétone s’exprime avec une sévérité qui ne lui
est pas habituelle. Il dit de ces volumes qu’ils étaient plus dépourvus de raison
que de style3. Cet ouvrage était sans doute la consolation du pauvre paria de la
famille impériale. C’était là qu’il racontait les misères de son enfance, les
mauvais traite monts des membres de sa famille, et les brutalités de son
pédagogue cet ancien palefrenier dont il a été parlé plus haut. Il contenait aussi
ses rêves de poète, ses ambitions déçues, et les divagations de sa pensée, mal
assise et mal ordonnée. On comprend que ces récits personnels, si différents de
ceux que les Romains avaient l’habitude d’exposer dans leurs Mémoires, aient
été appréciés sévèrement par Suétone. Ils ne pouvaient lui révéler que les petits
faits d’une existence vulgaire, ignorée, innocente, que les occupations d’un
homme studieux dont la vie s’était écoulée dans son cabinet, et avait été
consacrée à d’utiles, mais obscurs travaux. Heureux Claude, si son existence
s’était terminée avec celle de Caligula ! Mais élevé brusquement à l’empire ; il va
paraître aux rostres et au sénat, il va conquérir une place parmi les orateurs et
aussi parmi les tyrans. Il aurait passé pour la victime de Tibère et de Caïus ; il en
sera le continuateur !
Au moment où un soldat, occupé à piller, découvrait derrière un rideau l’oncle de
Caligula, tout tremblant, et le saluait empereur, Claude était âgé de cinquante-

1 Suétone, 21.
2 Suétone, 42.
3 Suétone, 43.
cinq, ans. Il avait, comme on l’a vu, de naturelles dispositions à l’éloquence ; il
réunissait, en outre, la plupart des qualités physiques, utiles à l’orateur. Son
extérieur était digne et même imposant, tant qu’il se tenait debout ou assis,
surtout au repos. Il était grand, sans être trop mince : ses traits étaient
réguliers, et une belle chevelure blanche tombait sur d’assez larges épaules.
Malheureusement, la médaille a son revers. S’il marchait, continue Suétone, ses
jarrets, trop faibles, fléchissaient sous lui, et dans toute action, familière ou
sérieuse, son geste le déconsidérait. Son rire était laid ; sa colère l’était plus
encore, car alors sa bouche béante écumait, ses narines s’humectaient, puis il
bégayait. En tout temps, s’il faisait le moindre mouvement, sa tête ne cessait de
trembler1. Sénèque, dans sa Facétie sur la mort de Claude, confirme les éloges
et les critiques de Suétone2. On peut dire, cependant, que les défauts physiques,
remarqués par le biographe et le satirique, appartiennent plutôt aux dernières
années de la vie de Claude, et qu’à son avènement au principat, avec sa belle
taille, son aspect plein de dignité, sa chevelure blanche, il se présentait au sénat
sous un aspect imposant. Si donc l’élève de Tite-Live et de Sulpicius Flavus,
sortant à la, fois de la condition privée et du cabinet de l’écrivain solitaire, pour
devenir l’homme public sans rivaux et l’orateur universellement applaudi,
affrontait une épreuve périlleuse, il pouvait la soutenir, et il la soutint, en effet,
non sans quelque honneur, au jugement même du sévère Tacite qui reconnaît
son éloquence3.
Mais c’était moins l’art et l’étude qui manquaient à Claude que le sens commun.
Aussi le jugement que Suétone porte sur ses Mémoires, d’être moins dépourvus
de style que de raison, s’applique aussi bien à son éloquence. Souvent Claude
paraissait ne savoir ni qui il était, ni avec qui, ni dans quel temps, ni dans quel
lieu il parlait. Un jour, il était question dans le sénat des bouchers et des
marchands de vin. Tout à coup il s’écria : Qui de vous, je vous le demande,
pourrait vivre sans offula (morceau de viande de porc) ? Puis il se mit à décrire
l’abondance des anciennes tavernes où il avait l’habitude autrefois d’aller lui-
même chercher du vin. Il recommanda, un autre jour, un candidat à la questure,
en rappelant que, pendant une de ses maladies, le père du candidat lui avait
donné, à propos, de l’eau fraîche, et il développa ce titre à là magistrature qu’il
briguait. Il fit comparaître une femme en témoignage devant le sénat. C’est une
affranchie et une femme de chambre de ma mère, dit-il, mais elle m’a toujours
regardé comme son maître. Je dis cela, parce qu’il y a encore dans ma maison
des gens qui ne me considèrent pas comme leur maître4. Ces naïvetés ne
pouvaient avoir d’autre résultat que de le déconsidérer, et de nuire à l’effet de sa
parole les jours où elle était bien inspirée. L’in fortuné Claude s’en apercevait par
une sorte de demi-conscience de son état. De temps en temps, il essayait : de
réparer ses bévues, et plus d’une fois, dans de petits discours — oratiunculis —,
il chercha à faire croire que ses bizarreries étaient préméditées, qu’à l’exemple
de Brutus, il avait feint l’imbécillité sous Caligula, pour échapper à la cruauté de
l’empereur, et pour sauver ses jours. Malheureusement, il ne persuadait
personne. Il. parut même, quelque temps après son discours, un livre ayant pour
titre la Guérison des imbéciles, où l’auteur s’étudiait à prouver que personne ne
contrefait la stupidité5.

1 Suétone, 30.
2 Apokolokyntose, 4 ; Juvénal, VI, 620.
3 Annales, XIII, 3.
4 Suétone, 40.
5 Suétone, 33.
De même, lorsqu’il s’adressait au peuple par des édits, Claude montrait la même
incohérence. Pendant sa censure, il prit des mesures fort sages, et rendit de
justes décisions. Puis, en un seul jour, il publiait vingt édits, parmi lesquels il s’en
trouvait deux, dont l’un avertissait que la vendange serait abondante, et qu’il
fallait goudronner avec soin les tonneaux. L’autre affirmait que contre la morsure
de la vipère, aucun remède n’égalait le suc de l’arbre appelé if. Le lendemain, il
saisissait l’occasion d’un anniversaire pour rendre hommage à son aïeul, Marc-
Antoine le Triumvir, et en faire l’éloge en excellents termes. L’édit portait qu’il
demandait des honneurs annuels pour le jour natal de son père, Drusus ; il le
souhaitait d’autant plus que le même jour était également marqué parla
naissance de son aïeul Antoine1. Puis, aussitôt après cet édit qui lui fait honneur,
il en rendait un autre pour s’excuser auprès du peuple de ses emportements. Il
établissait une distinction entre sa colère durable et sa colère subite, et
promettait : Que celle-ci serait courte et inoffensive, et que, l’autre serait
toujours fondée2. Si ce retour sur soi-même est bon au point de vue moral, il
faut reconnaître qu’il est certaines confidences qu’un empereur ne doit pas faire
à l’univers entier, attentif à l’écouter !
Le biographe Suétone s’arrête avec complaisance sur ces bizarreries de
l’éloquence de Claude. Tacite, historien plus sévère, omet ces détails, et donne
une idée plus favorable des discours de l’empereur. L’an 52, les Parthes, fatigués
de leurs dissensions, vinrent demander à Claude pour roi le jeune 11léherdate,
d’origine royale, qui avait été livré en otage aux Romains et élevé à Rome. A leur
discours, Claude répondit par une harangue qui ne manquait pas de noblesse. «
Il parla, dit Tacite, de la grandeur romaine, des hommages rendus à l’empire par
les Parthes, et s’égala à Auguste qui, sur leur prière, leur avait déjà donné un
roi. Mais il omit de citer Tibère qui, cependant ; leur avait aussi envoyé des
souverains. Puis ; s’adressant à Méherdate qui était présent, il l’engagea à voir,

1 Suétone, 11.
2 Suétone, 38. — On a trouvé à Trente dans le Tyrol, le 29 avril 1869 inscription publiée par M. Mommsen,
Hermès, t. IV, p. 99. Berlin, 1870, un long édit de l’empereur Claude, gravé sur une table de bronze. Il porte
avec lui sa date et le lieu de son origine. Il a été rendu à Baies, aux Ides de mars, la sixième année de son
règne. (15 mars de l’année 46). Il roule sur le droit de citoyens romains des Anaunes et sur des empiétements
commis aux dépens du domaine impérial. Le ton en est simple et familier, comme il’ était d’usage en ces sortes
de publications. Mais les phrases sont embrouillées, remplies de parenthèses, et Claude s’y laisse aller à ses
intempérances habituelles de langage. Si l’on peut excuser la complaisance avec laquelle il s’étend, à la fin, sur
certains détails relatifs à des soldats prétoriens, issus de ces régions, on s’étonne de le voir, dans un document
officiel, critiquer la conduite de ses prédécesseurs, Tibère et Caligula, dont l’un par son absence obstinée de
Rome (absentia pertinaci) et dont l’autre par sa négligence, ont laissé cette affaire sans solution. Voici le texte
de cet édit :
M. Ivnio Silano Q. Svlpicio Camerino cos idibvs Martis, Bais in praetorio edictvm Ti. Clavd Caesaris Avgvsti
Germanici propositvm fvit id gvod infra scriptvm est.
Ti. Clavdivs Caesar Avgvs tvs German ievs pont maxim., trib. potest. VI imp. XI p. p. Ços. designatvs IIII dicit :
Cvm ex veteribvs controversis pendentibvs aliqvamdiu etiam temporibvs Ti. Caesaris patrvi mei, ad qvas
ordinandas Pinarivm Apollinarem miserat, qvae tantvmmodo inter Comenses essent (qvantvm memoria refero)
et Bergaleos, isgve primvm apsentia pertinaci patrvi mei, deinde etiam Gai principatv qvod ab eo non
exigebatvr referre (non stvlte gvidem) neglexerit, et posteac detvlerit Camvrivs Statvtvs ad me agros plerosqve
et saltvs mei ivris esse : in rem praesentem misi Plantam lvlivm amicvm et comitem mevm, qvi cvm adhibitis
procvratoribvs meis, qviqve in alia regione, qvive in vicinia orant, svmma cvra inqvisierit et cognoverit, cetera
qvidem, vt mihi demonstrata commentario facto ab ipso svnt, statvat pronvntietque ipsi permitto.
Qvod ad conditionem Anavnorvm et Tvlliassivm et Sindvnorvm pertinet, qvorvm partem delator adtribvtam
Tridentinis, partem ne adtribvtam qvidem arqvisse dicitvr, tam et si animadverto non nimivm firmam id genvs
hominvm habere civitatis Romanae originem : tamen, cvm longa vsvrpatione in possessionem eius fvisse
dicatvr etita permixtvm cvm Tridentinis, vt didvci ab is sine gravi splendidi municipi inivria non possit, patior
eos in eo ivre, in qvo esse se existimaverunt, permanere beneficio meo, eo qvidem libentivs, qvod pleriqve ex
eo genere hominvm etiam militare in praetorio meo dicvntvr, qvidam vero ordines qvoqve dvxisse, non nvlli
allecti in decvrias Romae res ivdicare.
Qvod beneficivm is ita tribvo, vt qvaecvmque tanqvam cives Romani gesservnt egervntque avt inter se avt cvm
Tridentinis alisve, rata esse ivbeam, nominaqve ea, qvae habvervnt antea tanqvam cives Romani, ita habere is
permittam.
dans lui-même et dans son peuple, non un maître et des esclaves, mais un chef
et des citoyens, et à pratiquer la clémence et la justice, vertus que leur
nouveauté même ferait chérir davantage des barbares. Enfin, se tournant du
côté des députés, il fit l’éloge de Méherdate : C’était, disait-il, l’élève des
Romains, et sa modération était inaltérable. Du reste, il fallait supporter les
défauts des rois ; il était funeste d’en changer trop souvent. Quant à Rome, elle
était si rassasiée de gloire, qu’elle désirait voir vivre en repos, même les nations
étrangères1. Ces conseils sont élevés et judicieux : les Parthes, pour leur
malheur, ne devaient pas en profiter.
Tacite cite plusieurs discours de Claude, où, à côté de passages heureux et de
pensées pleines de noblesse, 1’empereur se laisse aller à ses naïvetés
habituelles. Telle est, entre autres, la harangue prononcée par Claude devant le
sénat pour exempter de tributs l’île de Cos. Il s’étendit d’abord longuement sur
l’antiquité de la population de cette île. Les Argiens, ou Céos, père de Latone, les
premiers, dit-il, y établirent leur séjour. Esculape, ensuite, y apporta l’art de là
médecine, qui y était cultivé encore avec éclat par ses descendants. Sur le
terrain historique, Claude était intarissable : il cita, avec les dates, les noms de
tous les successeurs d’Esculape. Les détails étaient longs, mais le sénat était
disposé à excuser, chez l’empereur, cette complaisance pour son étude favorite.
Malheureusement, Claude après avoir fini son développement historique, donna
prise à la critique. Au moment où l’on attendait de lui des raisons politiques
justifiant le privilège qu’il réclamait, il se borna à dire que son médecin habituel,
Xénophon, était issu de cette famille, et qu’il fallait accorder à ses prières une
immunité qui fit de l’île de Cos une terre sacrée à jamais, et vouée sans partage
au culte de son dieu. Ainsi, là même où il pouvait invoquer en faveur de ses
protégés des titres plus sérieux à la reconnaissance du peuple romain, citer, par
exemple, des victoires auxquelles les habitants de Cos avaient contribué par leur
courage, son inadvertance ordinaire lui faisait omettre les raisons plausibles, et
révéler l’influence secrète qui provoquait son intervention2.
Dans un passage célèbre, où il apprécie le talent littéraire de Sénèque, Quintilien
exprime le vœu que Sénèque eût écrit, avec son esprit propre, mais avec le
jugement d’un autre ingenio suo, judicio alieno. Ces mots peuvent servir à
caractériser l’éloquence de Claude. C’est lui qui prépare, compose et prononce
ses discours. Mais le jugement manque à la plupart de ses harangues ; il
n’énonce souvent que les volontés d’un autre : il exprime, à son insu, et sans en
comprendre la portée, les pensées qu’un autre lui a suggérées. C’est ce que l’on
peut voir, surtout dans le discours si important par ses conséquences, où il
annonça au sénat son projet d’adopter Néron. On sait par quels artifices
Agrippine réussit à décider son faible époux à prendre une mesure si contraire
aux intérêts de Britannicus. L’affranchi Pallas mit fin aux hésitations de Claude en
le pressant de pourvoir aux intérêts de l’empire, et d’entourer d’un appui
l’enfance de Britannicus. Ainsi le divin Auguste, quoiqu’il eût des petits-fils pour
soutiens de sa maison, avait rehaussé la situation des enfants de sa femme.
Ainsi Tibère, qui avait déjà un héritier de son sang, avait adopté Germanicus. De
même Claude devait s’adjoindre un jeune homme qui prit une part de ses
fatigues3.

1 Annales, XII, 11.


2 Annales, XII, 61 ; voir encore, XII, 22, 25 ; Suétone, 39, 26.
3 Annales, XII, 25.
Ces raisons spécieuses, l’exemple d’Auguste et de Tibère habilement présenté,
l’emportèrent sur les dernières lueurs de bon sens qui éclairaient Claude. Il
résolut d’adopter Néron. Il annonça sa décision au sénat, mais il ne put la
justifier dans son discours qu’en répétant les raisons alléguées par Pallas. Il n’en
soupçonna pas la perfidie : il ne s’aperçut même pas que l’exemple d’Auguste
adoptant Tibère, sur les instances de Livie, au détriment de Germanicus et de
ses héritiers directs, était d’un sinistre augure pour l’avenir de Britannicus. Il
parla ingenio suo, judicio alieno, surtout si, comme le prétend Suétone, il se plut
à répéter au sénat que dans la famille des Claude, une adoption était sans
exemple1. Tacite ne semble pas avoir lu, dans le discours de Claude, cette
phrase qui, vu la circonstance où elle aurait été prononcée, serait une énormité
caractéristique. Il l’attribue aux habiles qui perçaient à jour le jeu dangereux
joué par Agrippine et par Pallas.
Jusqu’ici nous n’avons rencontré que les fragments de l’éloquence de Claude,
résumés et plus du moins fidèlement reproduits par les historiens de ce prince.
Nous avons réservé pour la fin de cette étude, un discours authentique de Claude
prononcé pendant sa censure, l’an 47, vers le milieu de son règne. A cette
époque il fut question de compléter le sénat. Les habitants de la Gaule Chevelue
(Belgique, Celtique et Aquitaine), depuis longtemps alliés et citoyens de Rome,
sollicitèrent le droit de parvenir à Rome aux honneurs publics. . Leur demande
excita une vive rumeur dans le sénat. On invoqua, pour la combattre, jusqu’aux
vieux souvenirs du siège d’Alésia, l’on réveilla même les souvenirs plus anciens
encore de la prise de Rome par les Gaulois. Claude, né à Lyon, se montra
favorable à la requête des Gaulois, et prononça, pour la soutenir, un long
discours. On n’en connaissait que le résumé assez développé, conservé par
Tacite, lorsqu’en 1528, en faisant des fouilles à Lyon sur la colline de Saint-
Sébastien pour y placer des conduites d’eau, on trouva une table d’airain, longue
de 5 pieds 9 pouces, large de 4 pieds 1 pouce, et séparée en deux morceaux.
Elle contenait une longue inscription sur deux colonnes. La partie supérieure de
la table ou l’autre table, qui reproduisait le titre des premières lignes de
l’inscription, ne put être retrouvée. On rapprocha les deux fragments de la table
qui est aujourd’hui au musée de Lyon, et l’on reconnut qu’on avait sous les yeux
le discours même prononcé dans le sénat par l’empereur Claude en faveur des
Gaulois2.
Cette découverte si intéressante, au point de vue archéologique, n’a révélé
aucun fait historique nouveau. Elle a seulement montré, une fois de plus, de
quelle façon les documents authentiques se transforment sous la plume des
écrivains anciens. Le fond du discours est fidèlement reproduit ; mais l’historien
a résumé, remanié, amélioré même à sa façon le discours de l’empereur. Ce sont
les idées de Claude, mais présentées par Tacite et avec le style de Tacite. Un
historien de l’éloquence latine doit relever avec soin ces différences et ces
altérations de la pensée première de l’orateur. C’est, du reste, une bonne fortune
très rare, dans les études antiques de pouvoir comparer ensemble le texte vrai
prononcé par le personnage, et le discours arrangé par les écrivains. Telle est la
harangue prononcée par le premier Scipion l’Africain montant au Capitole pour
remercier les dieux, et la déclaration du tribun Sempronius Gracchus en sa
faveur, citées l’une et l’autre, d’après les pièces officielles, par Aulu-Gelle, et
reproduites assez fidèlement dans le fond, mais améliorées dans la forme par

1 Suétone, 39.
2 On peut voir au musée national de Saint-Germain-en-Laye la reproduction de l’original par la galvanoplastie.
Tite-Live. Tel est encore le sénatus-consulte relatif aux Bacchanales rapporté
dans son vieux texte par l’inscription de Cigala, et résumé brièvement par Tite-
Live1. Aussi sera-t-il intéressant de voir, l’un à côté de l’autre, le discours de
l’empereur Claude avec toutes ses longueurs, tel enfin qu’il a été dit par lui ; et
le discours tel que Tacite a jugé à propos de le refaire : et de le remanier.
Voici d’abord la traduction des paroles de Claude. Il ne manque, comme on l’a
dit, au texte authentique que quelques lignes au début et au milieu de
l’inscription, c’est-à-dire, au commencement de chacune des deux colonnes
gravées sur la table d’airain.
............................
Je devine quelle sera la pensée des hommes, la première que l’on m’opposera.
Mais, je vous en prie, ne rejetez pas la nouvelle mesure à titre d’innovation.
Songez plutôt combien Rome a vu d’innovations, et, dès son origine, par
combien de formes et d’états divers elle a successivement passé.
D’abord, des rois ont possédé Rome, sans pourtant la transmettre à des héritiers
de leur sang. Le nouveau roi, étranger à son prédécesseur, l’était quelquefois
aux Romains eux-mêmes. Ainsi Romulus eut pour successeur Numa, qui était
Sabin, voisin de Rome, sans doute, mais alors étranger. Ainsi Ancus Martius fut
remplacé par Tarquin l’Ancien. D’un sang mêlé — car il avait pour père le
Corinthien Démarate, et pour mère une femme de Tarquinies, noble, il est vrai,
mais bien pauvre, puisqu’elle fut obligée de s’abaisser jusqu’à un tel mari —,
l’entrée aux honneurs lui fut interdite par ses concitoyens il vint donc s’établir à
Rome, où il obtint la royauté. Entre lui et son fils, ou son petit-fils (les auteurs
diffèrent sur ce point), prend place Servius Tullius, fils, selon les Romains, de la
captive Ocrisia, selon les Étrusques, compagnon fidèle de Cœlius Vivenna, et son
ami dévoué pendant tous ses malheurs. Après des alternatives de succès et de
revers, emmenant avec lui les restes de l’armée de Cœlius, il quitta l’Étrurie, et
vint s’établir sur le mont qu’il appela Cœlius du nom de son chef.
Il s’appelait lui-même, en étrusque, Mastarna ; il prit le nom que j’ai dit, et
parvint au trône pour le bonheur des Romains. Bientôt Tarquin le Superbe, par
sa propre conduite comme par celle de ses fils, se rendit insupportable au
peuple, qui, dégoûté aussi de la royauté, confia l’État à des chefs annuels
nommés consuls.
Rappellerai-je la dictature, pouvoir bien autrement redoutable que celui des
consuls, et imaginé par nos ancêtres comme une ressource suprême dans les
guerres périlleuses et dans les discordes civiles ? On les tribuns du peuple créés
jour la protection des plébéiens ? Ou le pouvoir transféré des consuls aux
décemvirs, puis, quand on eut brisé le joug des décemvirs, rendu aux consuls ?
Ensuite, l’autorité consulaire, répartie en un plus grand nombre de mains, et ces
magistrats qu’on nommait tribuns des soldats avec puissance consulaire, élus
tous les ans par six et par huit ? Enfin, les plébéiens admis aux honneurs, et
entrant en partage, non seulement des magistratures, mais des sacerdoces ?
Quant aux guerres, soutenues par nos ancêtres, et aux progrès de l’empire, si je
les racontais, j’aurais l’air de sacrifier à la vanité, de chercher un prétexte pour
parler des provinces conquises au delà de l’Océan2.

1 Voyez l’Histoire de l’éloquence latine depuis l’origine de Rome jusqu’à Cicéron, vol. I, p. 263, 269 ; vol. II, p.
102.
2 Allusion de Claude à l’expédition qu’il avait faite dans la Grande-Bretagne.
Je reviens à mon véritable sujet. Le droit de cité... sans doute.... Une
nouveauté.... Le divin Auguste.... mon oncle Tibère voulut que la fleur des
colonies et des municipes dans tout l’empire, je veux dire, les hommes qui
réunissaient le mérite à la fortune, siégeassent avec nous dans la curie. Mais,
dira-t-on, ne faut-il pas préférer, comme sénateur, un Italien à un provincial ?
Tout à l’heure, Pères Conscrits, en justifiant cette partie rie ma censure, je
montrerai par le fait quelle est mon opinion. Mais je dirai tout de suite que les
provinciaux eux-mêmes, s’ils peuvent faire honneur au sénat, n’en doivent pas
être exclus.
Voyer la colonie de Vienne, si distinguée, si puissante, depuis combien de temps
elle donne des sénateurs à cette assemblée ! Dans cette colonie est né l’un des
ornements de l’ordre équestre, l’un de mes amis les plus intimes, L. Vestinus,
dont je vous prie d’admettre les enfants parmi les jeunes prêtres, en attendant
qu’avec l’âge ils parviennent à de plus grands honneurs. Il est un brigand que je
ne veux pas nommer1. Mais ce prodige de la palestre, cet être que j’abhorre,
avait mis le consulat dans sa famille, avant même que sa colonie et1t obtenu
sans réserve le droit de cité romaine. Je pourrais encore citer son frère, homme
à plaindre, et bien digne d’échapper à la catastrophe qui nous enlève en lui un
membre utile du sénat.
Il est temps enfin, Tibère César Germanicus, de découvrir aux sénateurs où tend
ton discours ; car te voilà parvenu aux confins de la Gaule Narbonnaise.
Tant d’illustres jeunes gens, sur qui tombent mes yeux, ne doivent pas plus faire
rougir le sénat, que Persicus, homme très noble et mon ami, fie rougit de trouver
parmi ses ancêtres le nom de l’Allobrogique. Si, jusque-là, nous sommes
d’accord, que me reste-t-il à faire, sinon de vous montrer du doigt sur la carte,
que la Gaule, en dehors même de la Narbonnaise, nous envoie déjà des
sénateurs, puisque Lyon nous en a donné que nous estimons tous ? C’est avec
hésitation, Pères Conscrits, que j’ai franchi les limites des provinces que vous
connaissez, que vous acceptez. Il faut maintenant, sans tergiverser, plaider la
cause de la Gaule Chevelue. Si l’on vient nous rappeler qu’elle a coûté dix années
d’une rude guerre au divin Jules, qu’on rappelle aussitôt un siècle bien compté de
fidélité inébranlable, de dévouement plus d’une fois mis à l’épreuve pendant nos,
malheurs. Ces mêmes Gaulois, pendant que mon père Drusus soumettait la
Germanie, ont secondé ses mouvements en maintenant chez eux un calme, un
ordre parfaits. Il avait pourtant quitté, pour marcher à cette guerre, une
opération nouvelle et bien délicate, le cens des Gaules. Combien cette opération
est difficile, même pour nous, qui n’y cherchons autre chose que la connaissance
exacte de nos ressources, c’est ce que nous savons par notre propre et cruelle
expérience.
Voici, maintenant, le discours de Claude arrangé par Tacite2 :
Mes ancêtres dont le plus ancien, Clausus, Sabin d’origine, reçut à la fois le droit
de cité romaine et le titre de patricien, m’exhortent à suivre la même politique,
en transportant ici tout ce qu’il y a d’illustre autre part. Je n’ignore pas, en effet,
qu’Albe nous a donné les Jules ; Camérie, les Coruncanius ; Tusculum, les
Porcius ; et sans remonter jusqu’à l’antiquité, que l’Étrurie, la Lucanie, l’Italie

1 Il s’agit de Valerius Asiaticus, qui possédait les jardins de Lucullus. Messaline, désirant s’en emparer, l’accusa
d’intrigues avec Poppée et excita Claude à le faire mourir (Annales, XI, 1 ; Dion Cassius, LIX, 30 ; voir plus loin
le chapitre XVI).
2 Annales, XI, 24.
entière, nous ont fourni des .sénateurs. Nous avons étendu l’Italie jusqu’aux
Alpes afin d’absorber dans le nom romain non plus des individus isolés mais des
contrées et des peuples. La pain fut assurée à l’intérieur, et notre puissance
affermie au dehors, quand la population transpadane reçut le droit de cité, et
quand ; sous prétexte que nos légions étaient répandues dans l’univers, on y
incorpora les meilleurs soldats des provinces. C’était un allégement aux fatigues
dé l’empire. Est-on fâché d’avoir pris à l’Espagne ses Balbus, à la Gaule
Narbonnaise d’autres familles aussi illustres ? Leurs descendants sont au milieu
de nous, et leur amour pour cette patrie n’est point inférieur au nôtre. Pourquoi
Lacédémone et Athènes ont-elles péri, malgré la puissance de leurs armes, sinon
pour avoir écarté d’elles les vaincus comme appartenant à une autre race ? La
sagesse de Romulus, notre fondateur, a consisté à transformer si souvent, en un
seul jour, des ennemis en concitoyens. Des étrangers ont régné sur nous, des fils
d’affranchis ont été magistrats, non pas, comme l’on croit d’ordinaire, par une
innovation, mais en vertu d’un usage pratiqué par nos ancêtres.
Mais les Sénonais, dit-on, ont combattu contre nous. Jamais, sans doute, les
Èques et les Volsques ne nous ont livré bataille ? Nous avons été pris par les
Gaulois. Mais nous avons donné des otages aux Étrusques et passé sous le joug
des Samnites. Cependant, si l’on se rappelle toutes nos guerres, aucune ne fut
plus promptement terminée que celle des Gaulois. Depuis cette époque, la paix a
été fidèlement observée. Déjà par les mœurs, les arts, les alliances, ils se
confondent avec nous ; qu’ils nous apportent donc aussi leur or et leurs
richesses, plutôt que d’en jouir seuls. Toutes les institutions, Pères Conscrits,
qu’on regarde aujourd’hui comme les plus anciennes, furent nouvelles autrefois.
Les plébéiens obtinrent les magistratures après les patriciens, les Latins après les
plébéiens, les autres nations d’Italie après les Latins. Ceci vieillira aussi, et cette,
mesure, que nous défendons aujourd’hui par des exemples, servira d’exemple à
son tour.
Le fond et les arguments des deux discours sont les mêmes : il y a cependant
des différences assez sensibles. Tacite termine sa harangue par l’idée qui sert à
Claude d’entrée en matière. Il supprime l’interpellation singulière que le prince
s’adresse à lui-même, où, las de son énumération, il s’avertit d’indiquer à ses
auditeurs le but de ce long développement. L’historien, faisant œuvre d’art, a
préféré omettre cette naïveté caractéristique. Il a passé également sous silence
les détails intimes sur L. Vestinus, et l’allusion à Valerius Asiaticus, sur lesquels
Claude insiste. Il s’est borné à parler vaguement des familles illustres venues de
la Gaule Narbonnaise. Il a ajouté au contraire, l’exemple tiré de Lacédémone et
d’Athènes, qui avaient péri pour avoir repoussé l’élément étranger. Enfin, pour
nous restreindre aux détails principaux, il a resserré en quelques lignes la longue
histoire des innovations dans le gouvernement présenté par Claude. Tacite a
regardé ce développement comme un lieu commun, suffisamment traité par les
orateurs romains, et dont il est facile de retrouver les modèles dans les
harangues de Tite-Live et de Salluste. L’empereur Claude, au contraire, auteur
de livres d’histoire, et surtout d’une Histoire d’Étrurie, s’est arrêté
complaisamment sur des détails qui faisaient briller son érudition. De là ces
renseignements concernant l’origine de Tarquin l’Ancien, celle de Servius Tullius,
et son premier nom de Mastarna.
La marche du discours en souffre, sans doute. Mais, qu’importe ? L’historien des
Étrusques étale avec amour le résultat de ses recherches. Aussi l’œuvre de Tacite
est-elle plus littéraire, plus rapide, plus convaincante que celle de Claude ; mais
elle l’œuvre de Tacite. Elle ne nous donne pas, comme la Table de Lyon, l’idée
l’éloquence diffuse, pédantesque et en même temps naïve de l’empereur Claude.
Une cause soutenue par l’empereur était assurée du succès. Le sénat admit la
requête de la Gaule Chevelue ; et les Éduens, les plus anciens alliés des Romains
en Gaule, reçurent les premiers le droit d’entrer au sénat. La mesure fut
favorablement accueillie par l’opinion publique. Lyon devint colonie romaine et
fut surnommée dès lors Colonia Claudia Copia Augusta Lugdunum. La Gaule
reconnaissante multiplia sans doute les copies du discours impérial. Seule, la
Table élevée à Lyon a survécu. Quelques Romains farouches murmurèrent
cependant contre la décision de Claude. L’écho de leurs plaintes, ou plutôt de
leurs critiques, se retrouve dans la facétie de Sénèque Sur la mort de Claude.
Vraiment, répondit Clotho, je voulais lui laisser quelques jours pour faire citoyens
romains ce peu de gens qui sont encore à l’être, puisque c’était son plaisir de
voir Grecs, Gaulois, Espagnols, Bretons, et tout le monde en toge. Cependant,
comme il est bon de laisser quelques étrangers pour graine ; soit fait selon ta
volonté.... Elle dit, et tranche le fil de l’existence du pauvre empereur !1 Mais,
n’en déplaise au satirique, la mesure prise par Claude pour infuser au sénat de
Rome un peu de sang nouveau était bonne. Tacite est le premier à le
reconnaître.

1 Traduction de J.-J. Rousseau.


CHAPITRE XV — SÉNÈQUE LE PHILOSOPHE

Ce n’est pas comme philosophe, mais comme avocat et auteur d’ouvrages tenant
à l’art oratoire, que Sénèque relève de ces études. Son activité littéraire s’est
étendue à tous les genres. Mais son nom rappelle surtout l’auteur de tant
d’ouvrages philosophiques, des Bienfaits, des Questions naturelles, des Lettres à
Lucilius. On songe moins déjà qu’il a composé des tragédies, les seules œuvres
latines en ce genre qui nous soient parvenues. On oublie qu’il a été aussi avocat
célèbre dans sa jeunesse, et qu’il a composé trois consolations, appartenant
toutes les trois au genre démonstratif, au même titre que les oraisons funèbres
et les harangues académiques. C’est de ce Sénèque plus ignoré que l’on
s’occupera ici.
L. ANNAEUS SÉNÈQUE était le second des trois fils que Sénèque le Père avait eus
de sa femme Helvia1. Il naquit environ l’an 4 avant Jésus-Christ à Cordoue. Il y
vécut quelques années, et vint de bonne heure à Rome, sous la conduite de sa
tante maternelle qui avait épousé déjà, ou qui devait épouser un personnage qui
fut pendant seize ans préfet d’Égypte, et mourut en revenant de sa province,
probablement Vitrasius Pollion2. Sénèque vante les rares qualités de cette
parente, son énergie et sa modestie ; il néglige de nous dire son nom. Elle l’éleva
avec la tendresse la plus vigilante ; et comme l’enfant était d’une santé frêle et
délicate, elle lui servit de véritable mère et le sauva de dangereuses maladies.
On ne sait quel fut le professeur d’éloquence du jeune Sénèque ; il est probable
qu’il suivit d’abord les leçons de son père, mais son goût l’entraînait plutôt vers
la philosophie. Il eut à vaincre, dans cette circonstance, la résistance paternelle.
Sénèque le Père n’aimait point, on l’a vu, les études philosophiques, et,
vraisemblablement, il ne se résigna pas sans lutte à la vocation de son fils. Il crut
tout concilier en le plaçant entre les mains d’un grammairien philosophe, le Grec
Attalus Stoicus, auquel il reconnaissait une grande éloquence, et qu’il déclare le
plus fin et le plus habile parleur des philosophes de son temps3. Sénèque suivit
les leçons d’Attalus avec tant d’assiduité qu’il était toujours dans son école. Il y
arrivait le premier, en sortait le dernier, et l’accompagnait même dans ses
promenades pour discuter avec lui des matières philosophiques4.
Sénèque eut encore pour maître Sotion, dont il mentionne souvent le nom avec
respect. Celui-ci lui inspira une telle passion pour la doctrine de Pythagore, que
le jeune homme renonça à l’usage de la viande et s’en abstint pendant plusieurs
années. En vain son père lui représentait que ce régime compromettait sa santé.
Il n’y renonça que plus tard, et par prudence, l’an 19 de notre ère, lorsque Tibère
rendit des édits fort rigoureux contre les superstitions étrangères — alienigena
sacra —, et comprit dans ses poursuites ceux qui s’abstenaient de la viande de
certains animaux5. Sénèque conserva toujours ces habitudes végétariennes, et,
au moment de sa mort, il ne vivait encore que d’eau pure et de fruits, par crainte
d’être empoisonné, dit malignement Tacite, et par préférence aussi, est-on en
droit d’ajouter. Sénèque suivit encore les leçons du philosophe Papirius. Fabianus
qui commença par exercer l’art oratoire et y acquit une grande réputation6.

1 Voir le chapitre X, Sénèque le Père.


2 Ad Helvium, 17, 2.
3 Suasoriæ, II, 12 ; Attalus fut, dans la suite, exilé de Rome par Séjan.
4 Lettres à Lucilius, 108.
5 Lettres à Lucilius, 108 ; Annales, II, 85.
6 Controverses, III, préface ; Ibid., 9.
Sénèque le Père mentionne souvent la part que Papirius prenait aux controverses
des rhéteurs ; il cite même un long passage d’une déclamation prononcée par lui.
Papirius se livra ensuite à la philosophie, et il y apporta ses habitudes de l’école.
Il faisait de temps en temps des conférences publiques sur la philosophie, on
l’écoutait en silence sans l’interrompre, mais souvent l’admiration arrachait, des
applaudissements à ses auditeurs1.
Il écrivait moins bien qu’il ne parlait ; Sénèque, tout en reconnaissant ses
défauts, l’en excusé avec indulgente, en disant que le philosophe s’occupé des
pensées et dédaigne le soin des mots.
Sénèque a aimé, a suivi docilement chacun de ses maîtres ; il en parle avec
reconnaissance et il en a subi l’influence plus qu’il ne le crut lui-même. Ces
rhéteurs qui débutent par cultiver les exercices oratoires, et qui deviennent
ensuite des philosophes, ont laissé leur empreinte sur son génie. Leur élève a eu
plus- de talent, mais il a été tel qu’eux-mêmes. Il traite avec passion les sujets
philosophiques ; mais ce n’est pas un philosophe profond, dissertant sur des
matières abstraites et creusant toutes les questions. C’est un orateur brillant,
fécond, qui discourt avec éclat, avec esprit, sur les doctrines émises par d’autres
philosophes, mais qui se borne à développer habilement les lieux communs de
morale que Zénon et Épicure lui ont transmis, et que Cicéron déjà avait fait
connaître aux Romains.
Aussi, Sénèque se trouva-t-il tout préparé pour aborder de bonne heure
l’éloquence judiciaire, et s’y rendre aussitôt célèbre. Il plaida beaucoup et
longtemps, et fut regardé comme le plus éloquent avocat de son temps. Ses
plaidoyers furent écrits et conservés. Ils existaient encore au temps de
Quintilien. L’auteur de l’Institution oratoire avait le chagrin de voir ses disciples
eux-mêmes les lire avec passion, et il avait grand’peine à les empêcher de le
préférer à d’autres orateurs bien meilleurs (il songe à Cicéron), que Sénèque n’avait
pas cessé de poursuivre de ses critiques dans ses livres2. Mais si le sévère
défenseur de Cicéron reconnaît avec ses élèves la grande éloquence de Sénèque,
il accuse son style d’être corrompu et d’autant plus pernicieux qu’il plaît par ses
propres défauts, et qu’il abonde en vices séduisants. Il voudrait qu’il eût écrit
avec son esprit, mais avec le goût d’un autre. La postérité a ratifié le jugement
de Quintilien.
Le règne de Caligula est l’époque la plus brillante de la vie de Sénèque. Jeune,
orateur brillant, causeur infatigable et plein d’esprit, Sénèque pouvait aspirer à
tous les honneurs. Sa tante, veuve du préfet d’Égypte, avait conservé d’utiles
relations à Rome. Pour lui elle sortit de sa retraite ; pour lui elle se fit
ambitieuse, et elle réussit à lui faire obtenir la questure qui lui donnait l’entrée
au Sénat. A cette époque, Sénèque se maria avec une femme dont on ignore le
nom. Il en eut deux fils : le plus jeune, emmené en Espagne par sa grand-mère
Helvia, y mourut vingt jours avant la disgrâce de son père ; l’autre, Marcus, plus
âgé, resté à Rome, vivait encore en l’an 44. Sénèque, sec et froid sur son second
enfant qu’il a connu à peine, parle avec tendresse de l’aîné. Il l’appelle
blandissimum puerum. N’as-tu pas comme consolation, dit-il à Helvia, Marcus,
cet aimable enfant, dont la vue fait cesser toute tristesse ? Il n’y a pas de
douleur si grande, si récente, que ses caresses n’apaisent. Quelles larmes sa
gaieté n’arrêterait-elle pas ? Quel front contracté par l’inquiétude ne se dériderait

1 Lettres à Lucilius, 52 ; 100 et passim.


2 Quintilien, X, 1, 126, 129.
pas à ses saillies ? A qui sa pétulance n’arracherait-elle pas un mot plaisant ? Qui
ne se laisserait toucher, distraire de ses pensées par son babil intarissable ?
Grands Dieux ! je vous en supplie ; faites qu’il nous survive ! Que la cruauté des
destins s’apaise et s’arrête sur moi ! Que sur moi retombent la douleur de la
mère et celle de l’aïeule ! Que le reste de la famille soit heureux, et je ne me
plaindrai pas de ma solitude et de mon sort !1
On a vu plus haut comment la jalousie de Caligula interrompit le cours de
l’heureuse fortune de Sénèque, et comment celui-ci eût péri si une des favorites
du prince ne l’eût engagé à s’épargner une rigueur inutile, puisque son rival en
éloquence allait mourir, atteint de consomption. Sénèque, sauvé de ce danger,
ne chercha plus à attirer sur lui l’attention publique ; il s’enfonça dans l’obscurité
et se livra à ses études de philosophie. Il vécut ignoré jusqu’à. la mort de
Caligula. Il reprit alors ses relations mondaines, et l’existence large et opulente
que lui permettait sa grande fortune. Mais l’année même de l’avènement de
Claude, il fut victime d’une accusation dont les historiens se contentent de
mentionner la cause ou le prétexte, sans prendre de parti. Messaline poursuivait
de sa haine la plus jeune des filles de Germanicus et clés sœurs de Caligula, Julia
Livilla, âgée de vingt-deux ans. Elle la fit bannir par Claude, Sénèque fut
enveloppé dans la même accusation et frappé de la même peine. Messaline
voulait même le faire périr ; Claude résista et demanda au sénat de lui faire
grâce de la vie. Sénèque fut exilé en Corse ; il y devait rester huit ans (41-49)2.
On n’a guère de renseignements certains et précis, comme on voit, sur la
carrière oratoire de Sénèque. Aussi son nom n’aurait pas figuré à cette place si,
dans la partie de son existence que l’on vient de retracer, et dans les années qui
suivirent immédiatement, il n’avait pas composé trois ouvrages qui
appartiennent à l’éloquence, nous voulons parler des Consolations.
S’il est naturel que des parents, en perdant un membre aimé de leur famille, lui
disent un dernier adieu sous forme d’oraison funèbre, il ne l’est pas moins que
des amis, surtout quand ils sont séparés par de grandes distances, adressent à
celui qui regrette un fils, une mère, un père, des lettres destinées à le consoler
de son deuil, ou à lui montrer au moins qu’il n’est pas seul à pleurer. Aussi, à
côté des éloges funèbres, il y eut de bonne heure des lettres consolatoires.
Lorsque Tullia, la fille chérie de Cicéron, lui fut enlevée, ses amis absents lui
écrivirent de toutes parts pour adoucir sa douleur paternelle. Il nous reste une de
ces lettres, fort belle, écrite d’Athènes par Servius Sulpicius, où tous les
arguments de circonstance se trouvent heureusement résumés et condensés en
quelques pages éloquentes3. Cicéron lui-même, quelques années plus tard, en
écrivit une du même genre à un ami, T. Titius, qui avait perdu ses enfants4. Mais
des esprits ingénieux, des Grecs, remarquèrent bientôt que la philosophie avait,
depuis longtemps, accumulé dans ses livres toutes les considérations morales qui
pouvaient consoler un cœur affligé ; que ces idées s’appliquaient a tous les
temps, à toutes les conditions, à toutes les infortunes. Ils les recueillirent, les
classèrent par genres et par espèces. Il y eut des traités séparés sur l’exil, la
ruine de la patrie, la servitude, les infirmités, la cécité, en un mot sur toutes les
misères humaines5. Le philosophe Crantor, de l’ancienne Académie, avait même

1 Ad Helvium, 16.
2 Annales, XIII, 42 ; Dion Cassius, XLI, 10 ; Scholiaste de Juvénal, V, 109.
3 Ad familiares, IV, 5. Elle est du mois d’avril 45 av. J.-C.
4 Ad familiares, V, 16 ; époque incertaine.
5 Tusculanes, III, 34.
écrit Sur le deuil un petit livre charmant, disait-on, un livre d’or et qu’il fallait
apprendre mot à mot1.
Crantor fit école. Il eut de nombreux imitateurs qui, suivant la calamité à laquelle
il fallait porter remède, s’appliquèrent à varier la forme et l’ordre de leurs
consolations. Mais le fond resta toujours le même. Sans vouloir énumérer tous
ces arguments, on disait que l’homme est destiné à mourir ; que la nature a
besoin de défaire les êtres pour en produire de nouveaux ; que la matière dont
nous sommes composés est comme l’argile sous la main du statuaire, qui la
reprend et la transforme en créations nouvelles ; que le défunt est délivré de la
prison du corps ; que la mort est préférable à la vie, et autres vérités dont
l’extrême simplicité ne doit pas faire méconnaître la valeur. Tout cela, neuf
encore et bien dit, pouvait agir sur les hommes ; car les pensées morales ont
dans leur nouveauté un net relief qui les imprime plus profondément dans les
âmes2. Les Romains, à leur tour, empruntèrent aux Grecs ces traités, et ne firent
souvent que les traduire. Cicéron lui-même, après la mort de sa fille, composa
pour son propre usage un Traité de Consolation, où il avait, disait-il, entassé
pour un seul deuil les arguments de toutes les écoles philosophiques de la
Grèce3. Il n’est donc pas étonnant que Sénèque, après lui, ait été tenté de
s’essayer dans un genre qui convenait si bien à la nature de son génie. Orateur
et philosophe, élevé par des maîtres dont on ne saurait dire s’ils étaient plus
philosophes qu’orateurs, où plus orateurs que philosophes, il était
merveilleusement préparé à traiter ces œuvres d’un caractère mixte, où il
pouvait développer à son aise les grandes vérités de la philosophie, en les
revêtant de toutes les grâces et de tous les ornements de son éloquence. Il ne
fallait plus qu’une occasion.
La Consolation à Marcia a été composée au commencement du règne de
Caligula, à l’époque ou ce prince était encore les délices de Rome, et, par esprit
de réaction plutôt que par amour de la liberté, rendait des arrêts contraires aux
décisions de son prédécesseur. Une des mesures de Tibère qui avait le plus ému
l’opinion publique, était la sentence rendue contre les livres d’histoire de
Cremutius Cordus, condamnés à être brûlés sur le forum, parce que l’auteur
avait fait l’éloge de Brutus, et appelé Cassius le dernier des Romains. Les
circonstances du procès avaient encore passionné les esprits. Cremutius, au lieu
de céder à l’orage, s’était rendu au sénat, y avait tenu tête aux délateurs, S.
Secundus et P. Natta, qui l’accusaient, et avait revendiqué courageusement les
droits de la pensée et de l’histoire, dans un discours que Tacite aurait dû
conserver intégralement au lieu de le refaire4. Rentré chez lui, sans attendre la
décision du sénat, il voulait se donner la mort. Mais sa fille Marcia veillait sur lui.
Il trompa sa vigilance, en feignant de manger et en faisant disparaître tous les
aliments. Au bout de quatre jours, sentant ses forces le trahir, il embrassa sa fille
en lui disant : Ma fille chérie, apprends la seule chose que je t’aie jamais cachée
: je suis entré dans le chemin de la mort, et je l’ai déjà à moitié franchi ne me
retiens pas, tu ne le dois ni turne le peux. Puis il ordonna qu’on emportât toute
lumière et s’ensevelit dans les ténèbres. Sa résolution connue, ce fut une joie
publique, publica voluptas, de le voir par une mort volontaire, échapper à la
gueule de ces loups avides. Cependant les délateurs, à l’instigation de Séjan,

1 Académiques, II, 44.


2 C. Martha, Études morales sur l’antiquité, chap. III. Tout serait à citer dans ce chapitre excellent.
3 Ad Atticum, XII, 14 ; Tusculanes, III, 31.
4 Annales, IV, 35, 36.
assiègent le tribunal des consuls ; on se hâte, mais, pendant qu’on délibère,
Cremutius s’était absous lui-même et leur avait échappé1.
Ces épisodes dramatiques n’étaient pas encore oubliés ; lorsque la décision de
Caligula permit aux livres de Cremutius Cordus de reparaître. On les croyait
perdus, mais Marcia, comme on l’a vu au chapitre précédent, en avait
courageusement conservé un exemplaire ; et elle exhuma elle-même l’œuvre de
son père, aux applaudissements du public. Les stoïciens surtout, qui
considéraient Cremutius comme leur chef, accueillirent avec enthousiasme la
résurrection de son œuvre, pendant que tout ce qu’il y avait à Rome d’esprits
généreux opprimés sous le long règne de Tibère, se réjouissait de ce retour aux
idées libérales, et, dans son illusion, voyait déjà poindre l’aurore d’une ère de
félicité.
C’est à la fille de Cremutius Cordus, à Marcia, qui déplorait la mort d’un fils, que
Sénèque adresse un discours de consolation. Il voulait, sans doute, mettre le
sceau à sa réputation d’orateur et de philosophe, en envoyant à la femme qui
jouissait en ce moment de la faveur publique, une éloquente allocution, où il
pourrait exprimer en phrases élégantes les maximes morales chères aux
stoïciens, et faire admirer en même temps des gens étrangers à la philosophie
les grâces fleuries et, les savantes antithèses de son style. Il est difficile, en
effet, d’admettre qu’il n’y ait pas eu, de la part de Sénèque, dans le choix de son
sujet, quelque mobile intéressé. Quoiqu’il fût d’usage, dans les écrits
consolatoires, d’attendre que les premiers transports de la douleur fussent un
peu calmés, afin que l’esprit, moins accablé, pût mieux accueillir les conseils et
les admonestations des amis, il y avait déjà trois ans que le fils de Marcia était
mort. Sans doute, Metilius était jeune, beau, et si tendrement uni à sa mère que,
pour ne pas la quitter, il n’avait pas voulu porter les armes. Sa conduite était si
exemplaire que, presque enfant, il avait été revêtu du sacerdoce. Mais il n’était
pas le seul enfant de Marcia. Si les deux fils de celle-ci étaient morts, il lui restait
encore deux filles vivantes qui avaient elles-mêmes des enfants. Ce Metilius,
l’objet de ses préférences, était marié aussi et laissait deux filles qui comblaient
le vide de sa maison. Bien que le cœur maternel ait ses mystères, il est peu
probable qu’au bout de trois années, entourée de tant d’enfants et de petits-
enfants, Marcia fût livrée à une douleur si profonde qu’elle eût besoin de
l’éloquence de Sénèque pour se consoler.
Quoi qu’il en soit, Sénèque l’entreprend. Son discours consolatoire est d’une
assez grande étendue. Il renferme toutes les idées générales usitées en pareille
circonstance : les jeux cruels de la fortune, la brièveté de la vie même la plus
longue, la nécessité de la mort pour tous les êtres et pour le monde physique lui-
même, etc. Mais ces vérités banales sont présentées avec tant de variété et
d’éloquence qu’elles prennent sous sa plume une forme nouvelle, et que, si elles
ne produisent pas la résignation qu’il voudrait inspirer, elles provoquent
l’admiration pour son génie souple et fécond.
Sénèque annonce qu’il suivra, dans sa consolation, un plan nouveau. On
commence, d’ordinaire, ces sortes d’écrits par les préceptes, et l’on termine par
des exemples. Pour lui, il fera le contraire. Il le prétend, du moins, car il mêle
constamment aux exemples qu’il cite les réflexions qu’ils lui suggèrent. Il
rappelle d’abord les femmes illustres qui ont perdu leurs fils. Il oppose l’une à
l’autre Octavie, sœur d’Auguste, qui ne s’est pas consolée de la perte de

1 Ad Marciam, 22.
Marcellus, et Livie, qui s’est remise de la mort de son fils Drusus. Mais Livie avait
auprès d’elle le philosophe stoïcien Areus. Sénèque aussitôt refait les discours
qu’Areus a dû adresser à Livie, et exhorte Marcia à suivre, comme elle, les leçons
de la philosophie et à calmer sa douleur. Il énumère ensuite, avec force détails,
les deuils qui ont frappé Auguste, Tibère, Cornélie, mère des Gracques, et tant
d’autres.
Si certain passage est étrange, lorsqu’il invite Marcia à prendre exemple sur les
femelles des animaux qui se consolent bientôt de là perte de leurs petits,
d’autres contiennent de grandes beautés, et rappellent, plus d’une fois, les
enseignements du christianisme. Née mortelle, tu as enfanté des mortels. Être
corruptible et périssable, soumis à tant d’accidents et à tant de maladies, avais-
tu donc espéré qu’une substance si frêle avait engendré un être fort et éternel ?
Ton fils est mort, c’est-à-dire il a touché le terme vers lequel se hâte tout ce que
tu regardes comme plus heureux que le fruit de tes entrailles. C’est là que toute
cette multitude qui plaide au forum, s’assoit au théâtre, prie dans les temples,
c’est là qu’elle s’achemine d’un pas inégal. Et ceux que tu adores et ceux que tu
méprises, une même cendre les fera égaux. N’est-ce pas cette leçon que te
donne l’oracle Pythien en te disant : Connais-toi ?1
La seconde partie, où Sénèque prétend donner des préceptes et des consolations
proprement dites, est remplie de pages très belles et vraiment éloquentes. Il
laisse de côté les arguments et les exemples usités dans ces sortes d’ouvrages,
et s’élève à des considérations plus hautes. Il n’abandonne pas les doctrines
stoïciennes, mais il les renouvelle, et les rajeunit par les ressources inépuisables
et l’éclat de son style : Ô ignorants de leur malheur, s’écrie-t-il, ceux qui ne
vantent pas la mort comme la plus belle invention de la nature ! Soit qu’elle
achève notre bonheur, soit qu’elle écarte l’infortune, soit qu’elle mette fin à la
satiété ou à la lassitude d’un vieillard, soit qu’elle moissonne la jeunesse dans la
pleine fleur de ses espérances, soit qu’elle rappelle l’enfance avant que la route
soit plus pénible, la mort est un terme pour tous, un remède pour beaucoup, un
vœu pour quelques-uns, et ne mérite mieux de personne que de ceux qu’elle
vient trouver avant qu’ils l’invoquent. C’est elle qui affranchit l’esclave malgré le
maître, c’est elle qui brise les chaînes des captifs. C’est elle qui fait que ce n’est
pas un supplice de naître, que je ne succombe pas aux menaces du sort, que je
conserve une âme intacte et maîtresse d’elle-même. J’ai un port pour aborder2.
Sans doute, les idées que Sénèque vient d’exprimer sont familières aux stoïciens.
Mais il y insiste, et à force de creuser ces pensées sur la mort, il en tire des
conclusions inattendues. L’on se demande même parfois si c’est un païen qui
parle, et non quelque disciple de Massillon. Tu n’as perdu, dit-il à Marcia, que
l’image de ton fils, et une image peu ressemblante. Quant à lui, désormais
éternel, en possession d’un état meilleur, dépouillé de fardeaux étrangers, il est
tout à lui-même. Ces os que tu vois entourés de muscles, cette peau qui, les
recouvre, ce visage, ces mains ministres du corps, cette enveloppe extérieure,
ne sont pour l’âme qu’entraves et ténèbres. L’âme en est accablée, obscurcie,
souillée ; voilà ce qui l’entraîne loin du vrai, loin d’elle-même, voilà ce qui la
plonge dans l’erreur. Toutes ses luttes sont contre cette chair qui lui pèse, qui
voudrait l’enchaîner et l’abattre. Elle cherche à s’élever là d’où elle est descendue

1 Ad Marciam, 11.
2 Ad Marciam, 20.
; c’est là que l’attend le repos éternel, c’est là qu’après être sortie, des régions
obscures et grossières, elle ira contempler les espaces purs et lumineux1.
En morale, Sénèque est éclectique. Il s’adresse d’abord à Zénon, mais il ne
néglige ni Épicure ni aucune doctrine philosophique. Aussi, après qu’il a conduit
le fils de Marcia dans les régions célestes ; ne s’étonne-t-on pas de. le voir
emprunter des développements, soit au Songe de Scipion de Cicéron, soit à la
peinture que Virgile fait des Champs Élysées. A l’exemple de Scipion l’Africain
faisant les honneurs du ciel à son petit-fils, Scipion Émilien ; Cremutius Cordus
reçoit à son arrivée son petit-fils Metilius : Là ton père, Marcia, quoique chacun y
soit le parent de tous, se consacre à son petit-fils tout ravi de ces clartés
nouvelles, il lui explique la marche des astres qui l’entourent ; puis, non par des
conjectures mais par la connaissance de la vérité, il l’initie de lui-même aux
mystères de la nature. De même que c’est un charme pour l’étranger de
parcourir avec son hôte les détours d’une ville inconnue, c’en est un pour ton fils
d’interroger sur les causes célestes un interprète de sa famille. Il aime à plonger
sa vue sur les profondeurs de la terre ; il se plaît à regarder d’en haut les choses
qu’il a quittées. Ainsi donc, Marcia, conduis-toi comme placée sous les yeux de
ton père et de ton fils2.
Enfin, dans une péroraison éloquente, Sénèque fait intervenir Cremutius Cordus
s’adressant à sa fille du haut de la voûte céleste, et lui répétant les mêmes
consolations. Il vante à Marcia le bonheur dont jouissent et jouiront les élus
jusqu’à la fin du monde, c’est-à-dire jusqu’au jour ou, suivant la croyance
antique, tout périra pour renaître et recommencer une nouvelle vie. Son discours
se termine par cette phrase et cette idée admirables : Et nous aussi, âmes
bienheureuses, en possession de l’éternité, quand il plaira à Dieu d’accomplir ces
nouvelles révolutions, au milieu de l’universel ébranlement, nous-mêmes, débris
chétifs de cette grande ruine, nous irons nous confondre dans les antiques
éléments. Heureux ton fils, ô Marcia, qui déjà connaît ces mystères !3
Telles sont les idées principales développées dans cette Consolation qui arrache à
Diderot des cris d’admiration dans son Essai sur Sénèque. Si l’on n’est pas
toujours de l’avis de l’encyclopédiste, si l’on ne peut pas partager surtout
l’enthousiasme qu’il éprouve pour une comparaison faite par Sénèque entre un
voyage entrepris sur une terre inconnue et le voyage de la vie, comparaison
ingénieuse, mais prolongée outre mesure, il est incontestable, qu’étant donné le
genre de ces dissertations oratoires, Sénèque en a tiré le parti le plus éloquent.
Il offre ici la réunion de toutes les qualités de son style, éclat, fécondité,
ressources infinies, que ses contemporains admiraient, et il présente moins de
défauts que partout ailleurs. La gravité du sujet le retient, et il est plus sobre de
ces antithèses ingénieuses, où trop souvent, au risque d’altérer sa pensée, il se
plaît à faire admirer son esprit. La Consolation à Marcia est la première en date
des œuvres de ce genre que Sénèque a composées ; c’est aussi la plus belle. Les
suivantes, malgré leurs beautés, n’en seront que la reproduction abrégée et
parfois affaiblie.

Il y avait trois ans, l’an 44, que Sénèque vivait exilé en Corse. Il avait occupé
d’abord ses loisirs forcés à composer des vers et à écrire quelques-unes de ses

1 Ad Marciam, 24.
2 Ad Marciam, 25.
3 Ad Marciam, 26.
tragédies. Il se lassa d’attendre. Longtemps il avait espéré que la haine de
Messaline contre lui s’apaiserait, que de puissantes influences interviendraient en
sa faveur, et qu’il finirait par obtenir de rentrer en Italie. Mais la grâce se faisait
désirer ; l’exilé était oublié. Sénèque voulut ramener sur lui l’attention et
seconder, par un écrit d’un genre nouveau, les démarches que ses amis
pouvaient tenter. Il écrivit une Consolation à sa mère Helvia sur son exil.
Ce qui était nouveau dans cette œuvre, c’était de voir l’exilé, celui que l’on
pleurait composer une Consolation, et l’adresser à ceux mêmes qui se
lamentaient sur son malheur. En vain, dit Sénèque, je relevais les œuvres écrites
par les génies les plus éminents pour maîtriser et corriger la tristesse, je ne
trouvais pas d’exemple d’un homme qui eût consolé les siens, lorsque c’était sur
lui-même que ceux-ci pleuraient1. Mais c’était moins le désir d’être original qui
inspirait Sénèque que l’espoir d’attirer la commisération sur son sort. En effet,
cette. Consolation ne sort pas du cadre consacré. Ce sont les mêmes vérités
générales qu’on a rencontrées dans l’écrit à Marcia, ce sont les mêmes exemples,
quelquefois les mêmes expressions reproduites par Sénèque avec moins
d’ampleur et de développement, pour n’avoir pas l’air de se répéter.
Helvia, cependant, s’était trouvée dans une situation particulièrement
douloureuse, quand Sénèque avait dû partir pour l’exil. Elle s’était rendue en
Espagne pour administrer le riche patrimoine de ses enfants, et elle y avait vu
mourir entre ses bras le plus jeune des fils de Sénèque. Ce deuil, ajouté à la
perte d’autres membres de sa famille, l’avait décidée à revenir en Italie pour y
chercher des consolations au milieu des siens. Vingt jours après la mort de son
petit-fils, elle se mettait en route, et trois j ours après son arrivée à Rome, elle
voyait son fils de prédilection arraché de sa demeure, condamné à partir sur-le-
champ pour la Corse, cette île peu connue, mal renommée, où l’on déportait les
criminels vulgaires.
Un écrivain moderne, ce semble, aurait tiré parti de ces circonstances
dramatiques : il aurait représenté la mère calme et souriante, au milieu de ses
trois fils et de ses petits-enfants ; puis l’arrivée subite du messager impérial, et
Sénèque se détachant avec peine des étreintes de son fils Marcus, pour lequel il
éprouvait une vive tendresse, et laissant abîmées dans leur désespoir et sa mère
Helvia, et sa nièce Novatilla qu’il aimait chèrement, et sa tante qui l’avait élevé
et qui lui avait ouvert la route des honneurs. Après avoir renouvelé les larmes de
sa mère par le souvenir de cette séparation .déchirante, il les aurait séchées en
étalant un courage et une résignation qu’il n’avait peut-être pas. Mais non, la
raideur stoïcienne s’interdit ces scènes de sensibilité féminine, de pathétique
vulgaire. C’est à la philosophie seule qu’il convient d’emprunter des consolations
dignes d’un philosophe. Sans doute, c’est l’écrit même de Sénèque qui nous a
fourni ces détails sur les membres de sa famille qui l’entouraient au moment de
sa disgrâce. Mais ils se trouvent çà et là dans la Consolation, ils y sont glissés, et
en quelque sorte perdus au milieu des généralités. Dans ce retour de Marcia
après une longue absence, dans sa présence à cette scène de séparation,
Sénèque ne voit qu’une circonstance presque heureuse : elle était habituée
depuis longtemps à être loin de son fils !
Au début de la Consolation, Sénèque commence à rappeler à sa mère toutes les
épreuves par lesquelles elle a passé ; tous les deuils qu’elle a eu à supporter et

1 Ad Helviam, 1 : Sénèque oublie la Consolation que Cicéron avait composée pour se consoler lui-même de la
mort de Tullia, sa fille.
dont le plus terrible est l’exil de son fils. Mais comme elle a fortifié son esprit par
la lecture des livres des philosophes, par ses entretiens avec son fils dont elle
était insatiable, et que Sénèque rappelle, malgré lui sans doute, en quelques
mots émus, il lui adresse des consolations viriles. Sénèque a eu, il est vrai,
richesses, honneurs, gloire1, mais il n’est pas malheureux, il ne peut pas l’être.
Le sage tire son bonheur de lui-même. Qu’est-ce que l’exil ? un changement de
lieu. Mais tout dans l’univers change de place, choses et gens, depuis les astres,
depuis les hordes des barbares jusqu’aux simples particuliers. En Corse même il
y a plus d’étrangers que d’indigènes. Qu’est-ce que la pauvreté ? le sage a
besoin de si peu de chose pour sa nourriture et ses vêtements. Il cite alors
l’exemple de pauvres illustres, Regulus, Scipion, Menenius Agrippa et tant
d’autres. Il y a, dit-on, l’ignominie ? Mais l’ignominie est dans le mal, et non dans
le châtiment. Il n’y a pas d’ignominie là où il n’y a pas faute. Socrate, Aristide
n’ont-ils pas été condamnés ? Le sage abattu ressemble à un sanctuaire renversé
: on foule du pied les débris, mais on les vénère comme augustes et sacrés2.
Ces idées ne manquent pas de grandeur. Sénèque les reprend, les explique, les
commente avec plus ou moins de force et d’éloquence. Il termine par ces mots
où l’on peut croire qu’en fils dévoué il cherche à tromper Helvia sur ses véritables
sentiments, mais qui n’entraînent pas la conviction. Voici l’idée que tu dois te
faire de moi : je suis content et joyeux comme dans les meilleurs jours ; orles
meilleurs jours sont ceux où l’âme, libre de toute préoccupation, se livre à ses
travaux habituels, tantôt trouve plaisir à des études plus légères (allusions à ses
poésies), tantôt se tourne à la contemplation de sa nature et de la nature de
l’univers, et se redresse avide de la vérité3.
Moins brillante, moins éloquente que la Consolation à Marcia, l’ouvrage adressé à
Helvia est encore une œuvre de grand mérite. L’auteur ne voulait pas répéter ce
qu’il avait déjà dit. Quoiqu’il semblât avoir épuisé le thème ordinaire des discours
consolatoires, il a réussi, cependant, à force de souplesse, à reprendre quelques-
uns des mêmes arguments, sans avoir l’air de se copier lui-même. S’il n’a pas
évité toutes les redites, il a composé un écrit réellement remarquable, et dont le
plus grand défaut est d’être venu le second.

On n’en peut pas dire autant de la Consolation à Polybe, écrite probablement une
année après la Consolation à Helvia, et dont le ton contraste si étrangement avec
les discours précédents et les autres œuvres de Sénèque, que l’on a plus d’une
fois contesté son authenticité. Plus que tous les autres, Diderot s’emporte en
fureurs corniques contre ceux qui attribuent à Sénèque cette dissertation plate et
indigne de lui. Forcé d’admettre qu’il l’a écrite, il veut y voir une satire de Polybe
et de l’empereur Claude, une sorte de préface à l’Apokolokyntose. Mais
nonobstant l’indignation de Diderot, l’œuvre est de Sénèque ; ce n’est pas une
satire, c’est une humble requête à un affranchi tout-puissant : on peut en
regretter le ton, mais elle ne mérite, cependant, ni tant de colères ni tant
d’injures. Qu’on n’oublie pas qu’elle a été écrite en Corse, qu’on se rappelle
surtout le rôle des affranchis de Claude, et le pouvoir absolu dont ils étaient
investis. Si Sénèque manque de dignité en invoquant l’appui de Polybe, on peut
en dire autant du comte de Bussy-Rabutin et de tous les nobles qui vivaient, par

1 Ad Helviam, 13, 14.


2 Ad Helviam, 12.
3 Ad Helviam, 17.
ordre, loin de Versailles. Ils ne se faisaient pas faute d’implorer le crédit de gens
qui n’étaient pas nés, mais qui pouvaient mettre fin à leur disgrâce. Le duc de
Saint-Simon aurait cru s’abaisser en s’adressant à un ministre de Louis XIV, qui
n’eût pas été gentilhomme, mais il n’a jamais souffert les tortures de l’exil.
En effet, l’exil en se prolongeant, devient la plus terrible des peines, même de
notre temps, où les lettres, les journaux, les moyens de communication de toute
sorte, replacent en quelque sorte le banni au milieu des siens, le font vivre avec
eux, et lui font respirer, pour ainsi dire, l’air de la patrie. Dans l’antiquité, il était
plus terrible. Les communications étaient difficiles, les lettres arrivaient à de
longs intervalles, quand elles ne se perdaient pas en route ; à peine si quelques
amis, affrontant les délateurs, osaient échanger avec l’exilé des correspondances
dont la prudence avait banni tout véritable épanchement. On ne savait même
pas si l’on devait se réjouir ou s’effrayer de l’arrivée, sur le rocher inhospitalier,
d’un vaisseau venant de l’Italie. Il pouvait apporter un message heureux, mais il
pouvait aussi amener un centurion et des soldats chargés d’exécuter une
sentence plus rigoureuse et de mettre à mort le proscrit qui se croyait à moitié
pardonné1. Les biens de l’exilé étaient confisqués ou anis sous le séquestre.
Inconnu des peuples au milieu desquels il séjournait, il souffrait de la misère et
des rigueurs d’un climat contre lequel il ne pouvait se défendre. Qu’on se
rappelle les Tristes et les Pontiques d’Ovide, et l’on se fera une idée exacte des
sentiments par lesquels Sénèque passa successivement, la fermeté d’abord, puis
la résignation, enfin le désespoir, et l’on sentira plus d’indulgence pour sa
conduite.
La Consolation à Helvia n’avait pas produit l’effet espéré. Sénèque s’aigrit : il
oublia ces travaux qu’il vantait tout à l’heure à sa mère, il descendit de ces
régions sereines où il voulait planer avec le sage de Lucrèce, il regarda autour de
lui sur la terre, il se vit en Corse et la maudit. C’est à l’époque de cette crise qu’il
convient de placer ces épigrammes médiocres contre la Corse qu’on lit dans ses
œuvres. Nul doute qu’elle ne fût un triste séjour pour l’exilé, mais on ne peut
s’empêcher de sourire, en l’entendant reprocher à la Corse d’être absolument
stérile et de ne rien produire. L’automne n’y a point de fruits ; l’été point de
moissons ; l’hiver point d’olives ; le printemps point de feuilles, et aucune herbe
ne pousse sur ce sol désolé : il n’y a ni pain à manger, ni eau à boire, il n’y a que
deux choses, l’exil et un exilé. On se demande alors comment Sénèque et les
habitants de la Corse pouvaient y vivre.
A ce moment psychologique, Sénèque apprend que Polybe, l’affranchi de Claude
; le plus cher à l’empereur après Narcisse, a perdu son frère. Polybe était un
lettré. Il avait gagné les bonnes grâces de son maître en l’aidant dans ses
travaux littéraires. Il avait lui-même traduit les poèmes de Virgile en prose
grecque. Il avait également traduit ou développé en latin les apologues d’Ésope,
ce qui était encore une nouveauté, Intentatum Romanis ingeniis opus, dit
Sénèque2. Il dominait son faible maître, et ne le respectait pas toujours même
en public. Un jour, au théâtre, un acteur ayant prononcé un vers qui disait :
Insupportable est le marchand d’étrivières que la Fortune a élevé, le public
sembla lui en faire l’application. Polybe répliqua à haute voix : Le même poète a

1 Ad Polybium, 32.
2 Ad Polybium, 27. Phèdre n’est nommé ni par Sénèque ni par Quintilien ; il semble n’avoir pas été connu
d’eux. On croit que ses œuvres n’ont été publiées qu’après la mort de Tibère et encore d’une manière
incomplète.
dit aussi : On a vu devenir rois des gens qui auparavant étaient bouviers1.
Claude ne châtia pas son impudence. Il est vrai que Polybe était à ce moment
l’amant de Messaline et soutenu par elle. Il était tout-puissant et semblait devoir
l’être toujours. Sénèque entreprendra donc de consoler Polybe de la mort de son
frère. Il y a déjà quelque temps que ce frère est mort, car les nouvelles
n’arrivent que tard en Corse. Qu’importe ! Polybe aura peut-être oublié la perte
qu’il a faite, mais il aura pitié de l’exilé et s’entremettra pour obtenir son rappel !
La première partie de la Consolation à Polype a péri. C’est une lacune qui n’est
pas très regrettable. Ces pages devaient contenir les mêmes généralités que les
Consolations précédentes, puisque, dans la partie qui nous reste et qui concerne
plus directement Polybe, on trouve encore des souvenirs, des imitations
empruntées aux discours adressés à Marcia et à Helvia. Ce sont les mêmes
vérités philosophiques, où l’on rencontre parfois des pensées élevées sur les
grandes positions qui sont un grand esclavage2 ; sur le bonheur des morts dans
les régions des bienheureux, tableau qu’il avait déjà tracé avec des couleurs plus
vives et plus naturelles dans la Consolation à Marcia3. Mais on a hâte de quitter
ces exemples de morts, de disgrâces supportées courageusement pour arriver à
ce qui est le caractère propre de la nouvelle composition, aux adulations
prodiguées par Sénèque à Polybe et à l’empereur Claude. Je ne cesserai pas, dit-
il à Polybe, de te mettre César devant les yeux. Tant qu’il gouverne l’univers, et
qu’il montre que l’empire est mieux gardé par les bienfaits que par les armes,
tant qu’il présidera aux affaires humaines, il n’y a pas de danger que tu
t’aperçoives de ta perte. En lui seul, tu trouves un soutien suffisant, une
consolation suffisante. Relève-toi, et toutes les fois que les larmes viendront à
tes yeux, tourne tes regards vers César, et tes larmes se sécheront au radieux
aspect de cette auguste divinité... Que les dieux et les déesses le prêtent
longtemps à la terre, qu’il égale les hauts faits d’Auguste, qu’il dépasse ses
années. Tant qu’il sera parmi les mortels, qu’il n’éprouve pas qu’il y ait rien de
mortel dans sa famille, qu’il voie son fils (Britannicus né vingt jours après l’avènement de
Claude) gouverner l’empire romain, qu’il s’assure de lui par une longue épreuve,
et qu’il l’associe à sa puissance longtemps avant de l’avoir pour successeur ; que
ce jour-là soit bien tardif, et puisse-t-il n’être connu que de nos neveux le
moment où les siens, gens sua, le placeront dans le ciel4.
Ces louanges de Claude sont déjà exorbitantes sous la plume qui écrira plus tard
l’apothéose de ce prince changé en citrouille, mais Sénèque n’a pas fini ; il
continue son développement et son dithyrambe en l’honneur de l’empereur. Ô
Fortune ! écarte de lui tes mains... Permets qu’il remédie aux maux du genre
humain depuis longtemps malade et accablé ; permets qu’il rétablisse et remette
à sa place tout ce que la fureur du prince, son prédécesseur, a bouleversé. Que
cet astre, qui est apparu à l’univers précipité dans l’abîme et plongé dans les
ténèbres, brille toujours. Que César pacifie la Germanie, qu’il nous ouvre la
Bretagne ; qu’outre les triomphes paternels, il en obtienne de nouveaux. J’en
serai spectateur, moi aussi : sa clémence, la première de ses vertus, me le
promet. Il ne m’a pas renversé au point de ne pas vouloir me relever. Que dis-
je ! il ne m’a pas renversé : mais j’étais heurté par la fortune, je tombais, il m’a
soutenu ; et au moment où je roulais dans l’abîme, ses mains divines m’ont
déposé doucement sur le bord. Il a supplié pour moi le sénat, et non seulement il

1 Dion Cassius, XI, 29.


2 Ad Polybium, 26.
3 Ad Polybium, 28.
4 Ad Polybium, 31.
m’a donné la vie, mais il l’a demandée pour moi... Heureuse ta clémence, ô
César ! Grâce à elle, les exilés vivent sous ton régime plus paisibles, que naguère
les grands ne vivaient sous Caligula. Ils ne tremblent pas, ils n’attendent pas le
glaive à toutes les heures, ils ne palissent pas à la vue des navires qui arrivent.
Grâce à toi, la fortune est limitée dans ses rigueurs, ils ont l’espérance d’un
meilleur avenir, ils ont le repos dans le présent. Sache-le bien : ces foudres-là,
seules, sont justes, quand ceux mêmes qu’elles ont frappés les adorent1.
Après cet appel désespéré à Claude, Sénèque s’adresse encore à Polybe, et, en
répétant sans cesse les mots de clémence, il l’engage indirectement, à plusieurs
reprises, à lui servir d’intermédiaire auprès de l’empereur. C’est la pensée qui
revient dans chacun de ses développements, plus ou moins nettement accusée :
c’est une invitation adroite et insinuante à des mesures réparatrices. Enfin,
quand il a fait valoir de son mieux toutes les raisons qui doivent consoler Polybe
de la mort de son frère, il termine sa consolation par un post-scriptum, cette
partie de toute lettre, a dit un psychologue, qui en donne le véritable sens, et qui
en contient l’idée principale. Voilà, dit-il, telles que j’ai pu les retracer, les
réflexions d’une âme affaiblie et émoussée par une longue inertie. Si elles te
semblent trop peu répondre a ton bénie, ou trop peu remédier à ta douleur,
pensé qu’on n’est guère capable de consoler les autres, quand on est absorbé
par ses propres maux, combien il est difficile de trouver des expressions latines,
quand autour de soi résonne le jargon grossier des Barbares, jargon
insupportable même pour des Barbares un peu plus civilisés2.
Tant de prières, tant de supplications, tànt8t effrontées et hardies, tantôt
délicates et ingénieuses, restèrent sans effet. Sénèque eut la douleur de s’être
abaissé inutilement. Polybe fut peut-être touché de la requête de l’exilé, peut-
être attendait-il une occasion favorable pour la faire réussir. La fortune ne lui en
donna pas le temps à lui-même. A la suite de nous ne savons quelle intrigue de
palais, ou bien d’un simple caprice de femme blasée, Messaline brisa le jouet
dont elle s’était servie. Elle obtint de Claude la mort de son ancien favori. Il avait
cessé de plaire, et il possédait d’immenses richesses qui tentèrent sa cupidité.
N’était-ce pas le moment où Claude se plaignant de la gêne du fisc impérial, on
lui répondait spirituellement : Tu serais dans l’abondance, si tes affranchis
consentaient à partager avec toi ?3 Dion Cassius se borne à mentionner la«mort
de Polybe sans autres détails4.
Sénèque se crut alors, comme Ovide auquel il pensa plus d’une fois, condamné à
finir ses jours dans l’exil. Écrivit-il réellement à ce moment un éloge de
Messaline, comme ses ennemis le lui reprochèrent, comme l’affirme Dion
Cassius, toujours malveillant pour lui5 ? On ne peut l’affirmer ; mais, en
admettant qu’il l’ait composé, il eut au moins la pudeur de le supprimer de ses
ouvrages, et le détruisit lui-même. Le salut lui arriva, lorsqu’il n’y comptait plus.
Victime d’une intrigue de palais, il fut sauvé par une intrigue du même genre.
Messaline, à son tour, fut punie de ses cruautés et de ses débauches, et le
premier soin d’Agrippine, la nouvelle impératrice, fut de rappeler Sénèque de
l’exil, de le nommer préteur, et de lui confier l’éducation du jeune Néron.

1 Ad Polybium, 32.
2 Ad Polybium, 37. Sénèque pense évidemment aux passages d’Ovide où le poète exilé exprime les mêmes
idées : Il me semble que j’ai déjà désappris à m’exprimer en latin ; déjà je parle comme un Gète ou un
Sarmate. (Tristes, V, 12, 57 et passim.)
3 Suétone, Vie de Claude, 28.
4 Dion Cassius, XL, 91.
5 Dion Cassius, XLI 10.
Sénèque était resté huit ans en exil, de 44 à 49. Il avait cinquante ans. Dès lors,
il joue un rôle important sur la scène du monde : il devint un homme politique.
Dans cette nouvelle situation, il lui faut, plus que jamais, écrire des œuvres
oratoires ; mais c’est un autre qui prononce ses discours, comme on le verra plus
loin1, et c’est à un autre que le public adresse ses éloges ou ses critiques.

Nous avons jugé avec impartialité l’éloquence de Sénèque, et nous avons


admiré, sous quelques réserves, sa fécondité et ses ressources. Nous avons
recherché avec plus de sévérité les motifs personnels qui semblaient avoir inspiré
chacune de ses Consolations, surtout la Consolation à Polybe, mais sans lui
reprocher trop durement de l’avoir écrite. Quand un malheureux roule dans
l’abîme, peut-on lui tenir grande rigueur d’implorer celui qui peut l’en tirer ? C’est
un affranchi, il est vrai, mais un affranchi que l’empereur a élevé au rang de
ministre et dont l’impératrice a fait son amant. Une autre raison de cette
indulgence, c’est qu’à côté de l’humble écrit de l’exilé se place un autre
document contemporain, de l’année 49, postérieur, par conséquent, à l’œuvre de
Sénèque, qui nous montre le sénat romain tout entier, des personnages
consulaires, les descendants des plus illustres familles, se précipitant aux pieds
de Pallas, un autre affranchi de Claude, pour l’accabler d’hommages, de
récompenses publiques, et pour consacrer, par une inscription fastueuse sur
l’airain, le témoignage éternel de leurs basses flatteries. C’est à cette prostitution
du sénat que Diderot, s’il l’avait connue, aurait dû réserver les foudres de son
éloquence. Un Romain l’a fait. S’il eût voulu venger Sénèque, il n’aurait pas pu
mieux s’y prendre qu’en nous conservant le texte de l’inscription et le
commentaire indigné qu’il y joint.
Un jour, sous le règne de l’empereur Trajan, vers l’année 107, Pline le Jeune se
trouvait sur la route de Tibur, à moins d’un mille de la porte Esquiline, lorsque
son attention fut attirée par un monument magnifique en marbre. C’était le
tombeau de l’affranchi Pallas, tout-puissant sous Claude et mort sous le règne de
Néron. Une partie de l’épitaphe mentionnait une décision du sénat rendue en
faveur de Pallas, conçue en termes si humbles que Pline eut la curiosité de
rechercher le sénatus-consulte dans les archives du sénat. Il le trouva. Le décret
était plus honteux encore que l’épitaphe ne l’indiquait. Pline l’a copié à peu près
en entier, et il l’envoie à l’un de ses amis, Montanus, avec des observations
pleines de colère2.

1 Voyez plus loin le chapitre sur Néron.


2 Pline le Jeune, VII, 20 ; VIII, 6. Sénatus-consulte en faveur de l’affranchi Pallas (28 janvier 49) : Huic
senatus ob fidem pietatemque erga patronos ornamenta prætoria decreuit et sestertium centies quinquagies,
cuius honore contentus fuit... non exhortandum modo verum etiam compellendum ad usum aureorum
anulorum... nomine Pallantis senatus gratias agit Cæsari, quod et ipse cum summo honore mentionem eius
prosecutus esset et senatui facultatem fecisset testandi erga eum benevolentiam suam. Ut Pallas, cui se omnes
pro virili parte obligatos fatentur, singularis fidei singularis industriæ fructum meritissimo ferat. Cum senatui
populoque Romano liberalitatis gratior repræsentari nulla materia posset, quam si abstinentissimi fidelissimique
custodis principalium opum facultates adivuare contigisset. Voluisse quidem senatum censere dandum ex
ærario sestertium centies quinquagies et quanto ab eius modi cupiditatibus remotior eius animus esset, tanto
impensius petere a publico parente, ut eum compelleret ad cedendum senatui. Sed cum princeps optimus
parensque publicus rogatus a Pallante eam partem sententiæ, quæ pertinebat ad dandum ei ex ærario
sestertium centies quinquagies, remitti uoluisset, testari senatum, et se libenter ac merito hanc summam inter
reliquos honores ob fidem diligentiamque Pallanti decernere cœpisse, voluntati tamen principis sui, cui in nulla
re fas putaret repugnare, in hac quoque re obsequi. Utique, cum sit utile principis benignitatem promptissimam
ad laudem præmiaque merentium illustrari ubique et maxime iis locis, quibus incitari ad imitationem præpositi
rerum eius curæ possent, et Pallantis spectatissima fides atque innocentia exemplo provocare studium tam
honestæ æmulationis posset, ea quæ X. kal. Februarias quæ proximæ fuissent in amplissimo ordine optimus
Ce n’était pas pour avoir marié Agrippine à Claude que Pallas recevait du sénat
cette distinction. La cause en était plus modeste et, surtout, plus inattendue d’un
ancien esclave. Claude avait proposé au sénat de punir lés femmes libres qui
auraient eu commerce avec des esclaves. On devait tenir pour esclaves celles qui
se seraient dégradées à l’insu du maître, et pour affranchies celles qui auraient
eu son aveu. Ces unions, du reste, étaient fréquentes et si bien consacrées par
l’usage, au moins dans les classes pauvres que, parfois même, elles étaient
imposées par le père de la jeune fille libre1. Mais elles choquaient l’orgueil
romain : on les proscrivit. Le sénat rendit grâces à Claude de la sagesse de la
mesure qu’il lui soumettait. Claude ayant décliné les éloges, et déclaré que l’idée
de ce règlement était due à Pallas ; il y eut alors une explosion de
remerciements en l’honneur de l’affranchi. Le consul désigné, Baréa Soranus,
proposa de décerner à Pallas les honneurs de la préture, et 15 millions de
sesterces. Cornelius Scipion voulut en outre qu’on le remerciât au nom de l’État
de ce que étant issu des rois d’Arcadie, il sacrifiait une très ancienne noblesse à
l’utilité publique, et se laissait compter au nombre des serviteurs du prince.
Claude assura que Pallas, content de l’honneur, voulait rester dans sa pauvreté (il
possédait 300 millions de sesterces) ; et le sénatus-consulte fut gravé en airain et
affiché sur le forum auprès de la statue du divin Jules2.
Voici comment Pline le Jeune rapporte l’inscription qui excite sa colère, et
comment il la commente3. Ma dernière lettre t’a appris que j’ai remarqué, ces
jours passés, une inscription gravée sur le tombeau de Pallas, et ainsi conçue : A
Pallas, le sénat, pour récompenser sa fidélité et son attachement envers ses
patrons, a décerné les ornements de la préture et 15 millions de sesterces il s’est
contenté du seul honneur ! — Passons sur ce que Pallas, un esclave, se voit offrir
les ornements de la préture : ils sont offerts par des esclaves. Passons sur cette
partie du sénatus-consulte qu’il faut non seulement l’exhorter, mais encore le
contraindre à porter des anneaux d’or4. La majesté du sénat aurait eu à souffrir
si un homme, ayant le rang de préteur, n’eut porté que des anneaux de fer. Ce
sont choses légères, et l’on peut ne pas y insister. Mais il faut rappeler que Au
nom de Pallas, le sénat — et la curie n’a pas été ensuite purifiée ! —, au nom de
Pallas, le sénat rend grâces à César de ce que lui-même, en parlant de Pallas,
dans les termes les plus honorables, avait donné au sénat l’occasion de lui
témoigner tout son bon vouloir. — Quoi de plus beau, en effet, pour le sénat, que
de n’être pas soupçonné d’ingratitude envers Pallas ?
On ajoute : Afin que Pallas, à qui tous se reconnaissent personnellement obligés,
reçoive pour sa fidélité singulière, pour ses talents éminents, la récompense dont
il est si digne. — Ne dirait-on pas qu’il a étendu les frontières de l’empire, ou
rendu des armées à la République ? Ce n’est pas assez ; on continue : Comme le
sénat et le peuple romain ne peuvent déployer plus à propos leur libéralité
qu’envers le désintéressé, le fidèle gardien du Trésor impérial, s’ils sont assez
heureux pour améliorer sa fortune. — Sans doute, c’était le vœu du sénat, c’était
la principale joie du peuple, c’était la libéralité la mieux entendue que d’améliorer
la fortune de Pallas, en épuisant les caisses publiques. Écoutez la suite : Le sénat

princeps recitasset senatusque consulta de iis rebus facta in ære inciderentur, idque æs figeretur ad statuam
loricatam divi Iulii.
1 Paul. Sentent., II, tit. XXI ; dix-huit cas décidés font connaître le fond et les principales conséquences de la
mesure prise par Claude. Ces unions (contubernia) étaient fréquentes ; quelquefois même (n° 10) ordonnées
par le père de la jeune fille. Voyez encore Gaius, Institutes, I, 160.
2 Tacite, Annales, XII, 53.
3 Pline le Jeune est éloquent, mais prolixe, aussi nous réduirons ses protestations aux parties essentielles.
4 Les anneaux d’or étaient réservés aux sénateurs, aux premiers magistrats et aux chevaliers.
voulait décréter que du Trésor public, il fût donné à Pallas 15 millions de
sesterces, et qu’en raison de son insouciance bien connue pour ces sortes
d’avantages, on priât instantanément le Père commun d’exiger de Pallas qu’il
obéit au sénat. — Il ne manquait, en effet, que de voir l’autorité publique traiter
avec Pallas ! Pallas supplié d’obéir au sénat ! Et contre ce farouche
désintéressement, César lui-même pris pour avocat, afin qu’il daignât recevoir 45
millions de sesterces ! Il ne le daigna pas : c’était le seul moyen qu’il eût, devant
l’offre d’une pareille somme, d’être plus arrogant que s’il l’eût acceptée.
De cela même, pourtant, le sénat, sur le ton de la doléance, fit l’éloge en ces
termes : Mais puisque le meilleur des princes, le Père commun, prié par Pallas, a
désiré que cette partie du décret qui lui attribuait 15 millions de sesterces à
prendre sur le Trésor public, ne fût pas maintenue : le sénat atteste qu’il se
disposait à voter cette somme avec les autres honneurs pour récompenser
l’honnêteté et le zèle de Pallas : mais que, redoutant comme un sacrilège de
résister en quoi que ce soit à la volonté de son prince, en cela aussi, il voulait
obéir. — Te figures-tu Pallas s’opposant à un sénatus-consulte, et César cédant
aux prières ou plutôt à l’ordre de son affranchi. C’est fini, penses-tu ? Prends
patience, voici qui surpasse tout : Comme il est utile que la générosité du prince,
toujours prête à louer et à récompenser le mérite, soit publiée partout, et
principalement aux lieux où les préposés aux affaires du prince puissent trouver
un motif d’émulation, où le dévouement éprouvé et l’intégrité de Pallas puissent
provoquer de nobles rivalités, le sénat décrète que le mémoire lu devant l’ordre
amplissime par le meilleur des princes dans la séance du 4 avant les calendes de
février dernières passées (28 janvier 49), et les sénatus-consultes faits sur ce sujet,
seront gravés sur l’airain, et le tableau exposé près de la statue cuirassée du
divin Jules ». — C’était trop peu pour de telles infamies que le sénat en eût été
témoin. On choisit un lieu plus fréquenté pour les offrir aux yeux des
contemporains, aux yeux de la postérité !... Que j’ai de joie, ajoute Pline en
conclusion, de n’avoir pas vécu dans ces temps qui me font rougir de honte,
comme si j’y avais vécu.
Pline, par pudeur pour les familles patriciennes, ne nomme ni le consul Barea
Soranus, ni Cornelius Scipion, qui ont pris l’initiative de ce sénatus-consulte
honteux, et qui l’ont signé sur les registres du sénat. C’est Tacite qui nous fait
connaître leurs noms. Combien la Consolation à Polybe de Sénèque a droit à
l’indulgence à côté de cette basse et plate servilité !
CHAPITRE XVI — L’ÉLOQUENCE À ROME SOUS LE RÈGNE DE CLAUDE

Le sénatus-consulte voté par le sénat romain en l’honneur de l’affranchi Pallas,


gravé sur l’airain, et suspendu auprès de la statue du divin Jules revêtu de sa
cuirasse, en apprend plus sur la situation morale de cette assemblée que les
considérations des historiens et que les phrases amères échappées çà et là à
Tacite. C’est en apparence le même sénat que celui dont nous avons tracé plus
haut le portrait, sous le règne de Tibère, mais avec cette différence que chacun
des traits, pour rester ressemblant, doit être grossi, ou, comme disent les gens
du métier, poussé au noir. Le sénat de Claude et de Néron ne peut pas aller plus
loin que celui de Tibère en servilité et en lâcheté ; il trouve cependant le moyen
de tomber plus bas : il perd jusqu’au sentiment de son avilissement et de sa
honte. Il n’éprouve plus pour les actes odieux de la tyrannie cette hésitation
instinctive, cette répulsion secrète que Tibère sentait et devinait à travers les
protestations empressées de ses flatteurs. Il n’a plus ni conscience ni sens moral,
et il trouve naturels tous les attentats du pouvoir absolu. Aussi, c’est aux
sénateurs de Claude surtout qu’il convient d’appliquer le tableau méprisant que
Narcisse trace des Romains dans Britannicus :
D’un empoisonnement vous craignez la noirceur ?
Faites périr le frère, abandonnez la sœur ;
Rome, sur les autels, prodiguant les victimes,
Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes :
Vous verrez mettre au rang des jours infortunés
Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.
Le même sénat fera plus encore. Il rendra un sénatus-consulte pour mettre au
nombre des jours néfastes celui qui avait vu naître Agrippine, la mère de
l’empereur !
Les orateurs qui brillent dans ce sénat sont dignes de lui. Ils sont inférieurs à
leurs devanciers ; et le plus éloquent des « parleurs » de cette époque est un
scélérat du nom de P. SUILIUS. Quintilien, si exact à mentionner ceux de ses
contemporains qui se sont distingués dans l’art de la parole, ne fait pas à Publius
Suilius l’honneur de le citer. Ni Suétone ni Pline ne prononcent son nom. Suilius
ne nous est connu que par Tacite qui en a fait justice, et par Dion Cassius qui
nous a conservé un échantillon de son éloquence éhontée. Ainsi, avec la nouvelle
génération, la décadence de l’art des Asinius Pollion et dés Messala Corvinus se
précipite de plus en plus, et il y a loin du talent même de Domitius Afer aux
invectives d’un Publius Suilius. L’un est un homme instruit, éloquent, de mœurs
douces, et d’un esprit plus doux que ses mœurs, irrité contre la gloire qui se fait
attendre, et la brusquant par une mauvaise action ; mais rentrant aussitôt dans
la voie qu’il n’aurait jamais dû quitter. L’autre est un orateur à vendre, non
seulement lors de ses débuts, mais encore pendant toute sa carrière, véritable
instrument de tyrannie, diffamateur de verve, et pour tout dire, en un mot,
reconnu dès son premier pas, par Tibère lui-même, et flétri par lui.
Tibère, dit Tacite, fut inflexible contre Publius Suilius, ancien questeur de
Germanicus, convaincu d’avoir reçu de l’argent dans une affaire qu’il jugeait.
Suilius était banni de l’Italie. Tibère demanda qu’il fût relégué dans une île, et
s’éleva contre lui avec la plus grande force, jusqu’à affirmer par serment que ce
châtiment importait au bien public. Cette sévérité, mal accueillie dans le
moment, tourna à la gloire du prince, après le retour de Suilius. En effet,
l’époque suivante vit celui-ci, tout-puissant et vénal, jouir longtemps de la faveur
de Claude, et toujours en user pour le mal1. Tibère, il est vrai, en poursuivant
Suilius avec cette rigueur, agissait par un motif de haine personnelle. S’il
confisqua les biens de Suilius, s’il le relégua dans une île, c’était moins le juge
prévaricateur qu’il voulait punir que l’ancien officier de Germanicus, et le partisan
d’une famille odieuse. En revanche, l’un des premiers actes du fils de
Germanicus, de Caligula, fut de rappeler de l’exil Publius Suilius et de lui rendre
ses biens et ses dignités.
La perte des quatre livres des Annales de Tacite, du livre VI au livre XI, nous
laisse ignorer ce que fut Suilius sous le règne de Caligula. Il est permis de
supposer que, rentré à Rome, altéré de vengeance, il profita de la faveur du
prince pour assouvir ses ressentiments et pratiquer le métier de délateur. En tout
cas, dès le début du livre XI, on le voit se mettre au service des passions de la
femme de Claude, de Messaline. Il joue le rôle principal dans l’accusation
intentée à Publius Valerius Asiaticus, personnage considérable, de noble
naissance, riche et éloquent, celui dont le nom se trouve rappelé avec colère
dans le discours de Claude reproduit par la Table de Lyon. Le procès fait à
Asiaticus semble, au premier abord, n’être qu’un de ces actes de l’arbitraire
impérial dont on a déjà vu tant d’exemples. Il présente cependant une
circonstance particulière. Jusqu’à cette époque, quand les empereurs voulaient
se débarrasser d’un ennemi, ils l’attaquaient eux-mêmes ou le faisaient attaquer
devant- le sénat, ou bien le traduisaient devant les tribunaux. Sûrs d’avance du
résultat, ils ne s’écartaient pas des voies légales, même dans leurs plus odieux
caprices. Au contraire, le procès d’Asiaticus fut jugé loin des tribunaux et de tout
ce qui pouvait rappeler le souvenir des lois, clans la chambre de Claude, en
présence même de Messaline, la véritable ennemie de l’accusé.
Suilius présenta l’accusation. Le lieu n’était pas favorable à l’éloquence, et les
juges ne demandaient pas de longs développements. Tacite se borne à résumer
les griefs qu’i1 fit valoir contre Asiaticus. Ses imputations sont de la plus grande
banalité, et ressemblent à toutes celles que les délateurs dirigeaient contre les
victimes désignées à leurs attaques. Il accusa Asiaticus d’avoir corrompu les
soldats en leur prodiguant de l’argent, et en facilitant leurs débauches, puis
d’avoir eu avec Poppée, femme de Scipion, une liaison adultère, enfin d’avoir
dégradé son sexe. C’est le thème ordinaire des accusations à Rome. Déjà dans
les discours judiciaires de Cicéron, on trouve cet usage d’aller fouiller dans la vie
privée de l’accusé, pour y ramasser des souvenirs honteux, vrais ou faux qui,
s’ils amènent la condamnation, ne sont trop souvent que le prétexte et non la
cause véritable de l’accusation. Le motif réel des poursuites contre Asiaticus était
la haine que lui portait Messaline, et surtout son désir ardent de s’emparer des
jardins de Lucullus que Valerius avait embellis avec la plus grande somptuosité.
Les imputations de Suilius eussent-elles été vraies, il n’en serait pas moins
étrange de voir Asiaticus obligé de justifier sa conduite privée, non devant un
tribunal représentant la morale publique, mais devant Claude et devant
Messaline, c’est-à-dire la sottise et la lubricité réunies !
Assuré d’obtenir gain de cause, quoi qu’il dit, Publius Suilius n’eut donc pas
besoin de faire de grands frais d’éloquence pour perdre son adversaire. Valerius
Asiaticus n’en essaya pas moins de se défendre ; et il est, fâcheux que Tacite ne
nous ait pas conservé son discours qui émut profondément Claude, et qui

1 Annales, IV, 31.


arracha des larmes à Messaline elle-même. Elle sortit de la chambre pour les
essuyer. Mais elle n’abandonnait pas sa proie. Par son ordre, Lucius Vitellius,
père du futur empereur, se joignit à l’accusateur, et détruisit l’effet que les
paroles d’Asiaticus avaient produit sur l’esprit mobile de Claude. La seule grâce
que l’empereur accorda à l’accusé fut de lui laisser le choix de sa mort. Asiaticus
mourut avec courage, non en stoïcien farouche, mais en épicurien aimable, et le
sourire sur les lèvres. Il se baigna, soupa gaiement, en disant qu’il eût été plus
honorable pour lui de périr victime des ruses de Tibère ou des foreurs de
Caligula, que des artifices d’une femme et de la bouche impure d’un Vitellius. Il
visita ensuite son bûcher, et ordonna de le changer de place, de peur que la
flamme n’endommageât l’épais feuillage de ses arbres. Puis il se fit ouvrir les
veines1.
Telle fut la première victime de .Publius Suilius. Encouragé par les récompenses
de Messaline, il continua son métier de délateur. Après Asiaticus, il fait
condamner à mort deux chevaliers romains du premier rang, nommés Pétra,
coupables d’avoir eu un songe, de l’avoir raconté, et peut-être de l’avoir
interprété sans penser à mal. La véritable cause de leur mort, dit Tacite, fut
d’avoir prêté leur maison aux entrevues de Poppée et d’Asiaticus. Le prétexte fut
un songe où l’un d’eux avait vu Claude couronné d’épis renversés, image qu’il
avait interprétée comme le pronostic d’une famine. Selon d’autres, la couronne
était faite de pampres flétris, et l’accusé en avait Conclu que le prince mourrait
au déclin de l’automne2. Depuis ce temps, continue Tacite, Suilius continua
d’accuser sans relâche ni pitié, et son audace trouva de nombreux imitateurs.
Cependant, ce n’est pas impunément qu’on viole toutes les lois divines et
humaines et qu’on prétend asseoir une fortune solide sur le crime et sur la
terreur. Les haines soulevées contre Suilius éclatèrent un jour. Elles restèrent
sans résultat, mais le motif ou plutôt le prétexte, mis en avant pour le perdre,
est assez étranger à nos mœurs, et assez inattendu pour qu’on y insiste. Ce
détail importe d’ailleurs à l’histoire de l’éloquence romaine.
Pendant qu’il s’enrichissait au sénat des dépouilles de ses victimes, Suilius
n’avait pas abandonné le barreau. Avocat renommé, bien vu du prince, redouté
de tous, il devait attirer les clients. Il en avait beaucoup et leur faisait
grassement payer son ministère. Cela ne lui suffit pas. Il trouva plus lucratif et
plus expéditif de vendre ses bons offices aux deux parties à la fois, à son
adversaire, comme à son client, sauf à trahir, au moment décisif, le moins riche
ou le moins généreux. C’était un trafic qu’il n’avait pas même l’honneur d’avoir
inventé et dont on avait déjà vu quelques exemples. Nulle marchandise
publiquement étalée, dit Tacite3, n’était plus à vendre que la perfidie des
avocats.
Suilius se faisait remarquer, entre tous, par son impudence, lorsqu’un
événement imprévu causa dans Rome un de ces scandales que rien ne saurait
étouffer. Un chevalier romain distingué, nommé Samius, après avoir donné
400.000 sesterces (80.000 fr.) à Suilius, reconnut trop tard que celui-ci s’était
laissé corrompre par son adversaire. Ruiné par la perte de son procès, il vint
dans la maison de son infidèle défenseur et, après lui avoir adressé de cruels
reproches, se perça de son épée sous ses yeux4. L’affaire fit du bruit. Les

1 Annales, XI, 2, 3.
2 Annales, XI, 4, 5.
3 Annales, XI, 5.
4 Annales, XI, 5.
ennemis de Suilius profitèrent de l’indignation soulevée par cet acte de collusion,
pour attaquer le délateur. Le consul désigné, C. Silius, prononça contre Suilius un
discours énergique ; les sénateurs indignés se levèrent de leurs places et
réclamèrent l’application de la loi Cincia qui défendait de recevoir pour plaider
une cause de l’argent ou des présents.
La loi Cincia, De donis et muneribus, invoquée par le sénat, remontait à l’an 205
avant notre ère, c’est-à-dire ; vers la fin de la deuxième guerre Punique. C’était
une loi tout aristocratique, dont le but avait été de maintenir l’existence de
l’ancien patronat et de l’ancienne clientèle. Quand home, encore voisine de son
origine, ne se composait que de patrons et de clients, la loi imposait au patron le
devoir de paraître en justice, et de plaider pour ses clients pauvres, sans crédit
auprès des magistrats, et d’ailleurs étrangers aux formules de droit dont les
patriciens s’étaient réservé la connaissance. Le patron qui eût osé accepter un
salaire de son client, aurait soulevé une réprobation unanime. Celui-ci, du reste,
payait sous d’assez nombreuses formes la protection du patri tien, pour n’avoir
pas besoin de rémunérer encore son éloquence. Son suffrage n’était-il pas assuré
à son patron briguant les magistratures,sans parler des dons en nature ou en
argent, que dans différentes circonstances, le client était contraint de lui offrir ?
Traduit en justice, le patron se présentait au tribunal, escorté de la foule de ses
clients dont le nombre et l’attitude lui servaient déjà d’appui. Tombait-il aux
mains de l’ennemi ? Les clients réunissaient aussitôt leurs ressources pour
former sa rançon. Mariait-il sa fille ? Ils devaient contribuer à la dot de la jeune
épousée. Ainsi donc, lorsque les clients paraissaient en justice, ils avaient déjà
payé plusieurs fois la protection que celui-ci leur donnait. Enfin, ce service rendu
en des circonstances critiques les rattachait davantage à lui, et les maintenait
dans une dépendance plus étroite.
Mais avec le temps, et par la force naturelle des choses, les liens unissant le
patron et ses clients se détendirent peu à peu. A la fin de la deuxième guerre
Punique, le sénat voulut les resserrer. Il profita de la faveur que la conduite des
chefs de la noblesse avait value à l’ordre tout entier. N’étaient-ce pas la politique
adroite du sénat et l’habileté des généraux patriciens, qui avaient assuré
l’abaissement de Carthage et le triomphe de Rome ? Il porta donc la loi Cincia,
qui faisait une obligation légale de ce qui était seulement un usage. II enjoignit,
par des prescriptions formelles, aux patrons de défendre en justice leurs clients,
et de n’accepter ni salaire ni présent pour leur intervention. Il comprenait bien
que l’autorité exercée par le patricien s’affaiblirait nécessairement, et finirait par
disparaître, le jour où l’éloquence sortirait de l’enceinte étroite du patriciat, et où
les plaideurs pourraient choisir, à un prix débattu, l’avocat qui leur semblerait le
plus capable. Tel est le but, telle est la portée politique de cette loi, tel est le
sens de ces prescriptions qui étonnent les modernes au premier abord. Mais le
sénat avait compté sans le développement que prit l’art de la parole au contact
de la civilisation grecque. Jusque-là l’éloquence était seulement une facilité
naturelle d’élocution qui empruntait son relief et son prix à la dignité même du
patron. Lorsqu’elle s’enseigna publiquement dans les écoles, quand elle devint un
métier, l’ancien patronat fût ébranlé. Il ne devait jamais se remettre du coup qui
lui était porté.
Dès lors le plébéien aspira aussi à l’éloquence, il y parvint et se fit avocat. Il mit
aussitôt son talent et la puissance de sa parole au service de tous ceux qui,
riches ou pauvres, recouraient à lui. Pauvre lui-même, il fit payer aux plaideurs
l’appui qu’il leur donnait, et nul ne songea à contester la légitimité de sa
demande. C’est ainsi que les injonctions de la loi Cincia, dont on ne connaît pas,
du reste ; les clauses d’une manière précise, se trouvèrent éludées par tous d’un
commun accord. En vain Cicéron raille son adversaire Hortensius d’avoir reçu de
Verrès ; pour honoraires, un sphinx d’un grand prix, il est bientôt accusé à son
tour d’avoir vendu son éloquence à Publius Sylla, l’ancien complice de Catilina,
au prix d’un million de sesterces, et s’en défend mal par des bons mots1. Déjà
avant lui, l’orateur M. Licinius Crassus acquérait par son éloquence une fortune
énorme de 76 millions de francs, et l’on reprochait à P. Clodius et à C. Curion de
s’enrichir en ruinant leurs clients2. L’on ne violait pas toujours ouvertement la loi.
L’avocat ne recevait pas toujours d’honoraires au moment où il venait de plaider
; il se contentait d’être inscrit sur le testament de son obligé. Cicéron se glorifiait
d’avoir recueilli par legs plus de 20 millions de sesterces, dont la plupart
provenaient de clients reconnaissants3.
Cependant, c’est sous l’empire surtout que l’usage s’établit d’exiger du plaideur
des honoraires déterminés d’avance. A cette époque, l’éloquence est devenue un
art tout à fait plébéien. Le patricien y renonce le plus souvent, parce que
l’éloquence ne conduit plus ni aux dignités ni à la gloire, et qu’elle compromet
celui qui la possède. Les plébéiens remplissent les tribunaux, ils y tiennent la
place des riches et des nobles, devenus ignorants par prudence. C’est dans les
derniers rangs de la plèbe, dit Juvénal, que l’on trouve l’éloquence : c’est le
plébéien qui défend maintenant les causes du noble ignorant4. Dès lors, la loi
Cincia, sans avoir été abrogée, tomba en désuétude. Auguste essaya vainement
d’en faire revivre les prescriptions l’an 20 avant notre ère. Il fit décréter par un
sénatus-consulte que l’avocat, convaincu de vénalité, serait condamné à rendre
le quadruple de ce qu’il avait reçu5. Mais le sénatus-consulte resta à l’état de
lettre morte. La loi ne fut pas mieux exécutée qu’auparavant.
Sous le règne de Claude, on avait même si complètement oublié l’ordonnance
remise en vigueur par Auguste, qu’aucun des adversaires de Suilius ne l’invoqua
contre lui. Il en est toujours ainsi, quand une loi, faite en vue d’un but politique,
cesse d’être en rapport avec les mœurs d’une société nouvelle, et surtout quand
elle n’est pas conforme à l’équité. Si les honoraires des patrons étaient injustes,
ceux des avocats — causidici — étaient légitimes. On pouvait blâmer et réprimer
les prétentions excessives des défenseurs, mais ceux-ci étaient en droit de faire
payer la science et le talent, qu’ils avaient acquis eux-mêmes au prix de grands
sacrifices.
On fut donc étonné de voir le sénat exhumer contre P. Suilius une loi dont l’esprit
et les prescriptions étaient si complètement tombés en désuétude. Mais si le
scandale causé par l’avocat prévaricateur était grand, il était dangereux de le
poursuivre pour ses crimes réels. Aussi, le débat porta uniquement sur la
violation de la loi Cincia, comme si les adversaires de P. Suilius y avaient
toujours eux-mêmes attaché une grande importance. Le consul désigné, C.
Silius, ennemi personnel de Suilius, commença par rappeler l’exemple des grands
orateurs qui regardaient la gloire comme le plus digne salaire de l’éloquence.
Autrement, dit-il, le plus noble des arts est profané par un vil trafic. Il n’y a plus
d’assurance contre la fraude, lorsque l’on songe a la grandeur du profit espéré :
si l’éloquence est désintéressée, les procès seront moins nombreux. Aujourd’hui

1 Aulu-Gelle, XII, 2 ; Cicéron, Lettres à Atticus, I, 16 ; VI, 4, 5


2 Cicéron, Paradoxes, VI, 2 ; Tacite, Annales, XI, 1.
3 . Cicéron, Philippiques, II, 16.
4 Juvénal, Satires, VIII, 47.
5 Dion Cassius, LIV, 18.
les inimitiés, les accusations, les haines sont entretenues par les avocats ; à
l’exemple des médecins qui s’enrichissent par les maladies, ceux-ci trouvent leur
avantage dans cette plaie du barreau. Qu’on se souvienne d’Asinius Pollion, de
Messala et plus récemment d’Arruntius et d’Æserninus, que leur vie et leur
éloquence désintéressées ont conduits aux plus hautes dignités.
Les arguments du consul Silius, tels que les résume Tacite, ne sont pas d’une
grande valeur. Si la gloire est la récompense des maîtres du barreau, il n’en est
pas de même des orateurs plus modestes, qui rendent d’utiles services aux
plaideurs, et qui attendent une juste rémunération de leurs efforts et de leurs
peines. Que le nombre des procès diminue, ils n’en seront pas supprimés pour
cela. Tant que les hommes, dit La Bruyère, pourront mourir et qu’ils aimeront à
vivre, le médecin sers, raillé et payé. De même, tant qu’il y aura des
contestations entre les hommes, il faudra recourir aux avocats et les enrichir à
ses dépens. Cette réponse aux attaques du consul était si naturelle que Suilius
songea à l’employer. Mais il craignait que l’empereur, dont on connaissait les
goûts d’antiquaire, ne fût favorable en secret à la requête du consul. Il
commença par recourir aux supplications.
Avec Cossutianus et quelques autres délateurs compromis comme lui, il se jeta
aux pieds de Claude et implora l’oubli du passé. Rassuré par .l’accueil bien=
veillant du prince, il répliqua alors avec hardiesse
Quel est l’homme, dit-il, assez présomptueux pour compter sur une gloire
éternelle ? L’éloquence a un objet utile et pratique. Les avocats prêtent à chacun
un appui qui l’empêche d’être à la merci des puissants. Mais ce talent ne
s’acquiert pas gratuitement. Il faut négliger ses affaires pendant qu’on se dévoue
à celles des autres. Beaucoup vivent du service militaire, quelques-uns de la
culture de leurs champs. Personne n’embrasse un état sans en avoir d’avance
calculé les profits. Il était facile à Asinius et à Messala, enrichis par les guerres
d’Antoine et d’Auguste, à Æserninus et à Arruntius, héritiers de familles
opulentes, d’afficher du désintéressement. Mais on peut leur opposer des
exemples éclatants, et les prix que P. Clodius et C. Curion mettaient à leur
éloquence. Pour eux, modestes sénateurs, ils ne demandaient à la République
qu’à jouir des arts de la paix. L’empereur devait songer aux plébéiens qui
aspiraient à s’illustrer au barreau. C’en est fait des talents, si l’on supprime les
récompenses ! — Ces réflexions, continue Tacite, étaient peu nobles, mais le
prince ne les trouva pas sans fondement1. Malgré l’avis de Tacite, Claude eut
raison ce jour-là ; et Silius, pour avoir attaqué son adversaire sur un mauvais
terrain, perdit sa cause.
Suilius triomphant put donc continuer à vivre de son éloquence. Toutefois,
Claude fixa à 10.000 sesterces (2.000 francs) la somme des honoraires qu’un
avocat pourrait recevoir. Il ne devait point dépasser ce chiffre sous peine de
concussion. Mais la loi de Claude, abrogée, selon Tacite, par Néron, confirmée
par lui, selon Suétone2, ce qui est plus vraisemblable, resta sans effet. Les
plaideurs étaient trop intéressés à l’éluder. En effet, c’était moins l’éloquence de
Suilius ou de tel autre avocat que son crédit auprès du prince, et son influence
sur les jugés, que le client cherchait à s’assurer. La peur, en pareille
circonstance, ne calcule pas. Aussi s’ingéniait-elle à corrompre les avocats tout-

1 Annales, XI, 7.
2 Annales, XIII, 5 ; Suétone, Vie de Néron, 17.
puissants, qui ne demandaient pas mieux. S’il s’agissait d’avocats ordinaires, on
n’avait garde de dépasser les limites de la loi.
On restait même fort au-dessous, s’il faut en croire le tableau probablement
exagéré de Juvénal. Voyons, dit le satirique, ce que rapportent aux avocats la
défense des, citoyens, et les liasses de papier qui les accompagnent. Ils crient
bien fort, surtout en présence d’un créancier, ou si, plus âpre encore, quelque
autre créancier ; tenant un grand registre, les excite à soutenir un titre douteux.
Alors leurs poumons vomissent de monstrueux mensonges, et couvrent leur robe
de salive. Veut-on connaître les profits du métier ! que l’on mette d’un côté les
fortunes de cent avocats, et de l’autre celle du cocher Lacerna. Les juges ont pris
place : pale d’anxiété, nouvel Ajax, tu te lèves pour défendre, au tribunal de
Bubulcus, la liberté douteuse de ton client. Allons, malheureux, brise ta poitrine,
pour trouver à ton retour des palmes verdoyantes ornant, en signe de triomphe,
l’échelle qui conduit à ton taudis. Quel est le prix de ton éloquence ? un jambon
desséché, un plat de poissons bourbeux,des oignons d’Afrique moisis et cinq
bouteilles d’un vin arrivé par le Tibre, récompense de quatre plaidoyers. Obtiens-
tu par hasard une pièce d’or, tu en dois une partie aux praticiens qui t’ont aidé1.
Ce passage de Juvénal qui révèle, à côté de l’avocat, l’existence du praticien ou
de l’avoué, exagère sans doute la misère des avocats. Il montre cependant, par
contrecoup, qu’en payant à Suilius 400.000 sesterces, Samius achetait moins son
éloquence que son crédit. Quel juge, à cette époque, aurait osé refuser sa voix
au favori tout-puissant de Claude ?
Le crédit de Suilius fut donc à peine ébranlé par l’effort impuissant de ses
adversaires. Tant que vécut Claude, il ne cessa de poursuivre de ses attaques les
victimes désignées à ses délations. Après la mort de son protecteur, il
interrompit son sinistre métier. Mais, violent et incapable de fléchir, il tint tête
jusqu’au bout à ceux qu’il effrayait jadis, et que l’avènement de Néron au trône
impérial avait élevés au pouvoir. Instrument de Claude et de Messaline, dévoué
aux intérêts de Britannicus, il ne put se résigner à la mort du jeune prince. Sans
attaquer l’empereur, sans même prononcer le nom de Britannicus, ce qui l’eût
trop tôt désigné aux vengeances de Néron, il poursuivit Sénèque de ses
invectives, le plaçant sans doute au nombre des meurtriers, puisqu’il n’avait pas
quitté la cour après l’empoisonnement de Britannicus. A défaut d’une accusation
directe que la prudence lui interdisait, il n’était aucun reproche qu’il lui épargnât.
Cet homme, disait-il, se venge sur les amis de Claude, du juste exil auquel il a
été condamné. Habitué à de frivoles études, ne s’adressant qu’à des jeunes gens
inexpérimentés, il est jaloux de ceux qui mettent au service de leurs concitoyens
une vive et saine éloquence. Il a été, lui, le questeur de Germanicus, et il a porté
l’adultère dans la maison de ce prince. Est-ce un crime plus grand de recevoir
d’un plaideur reconnaissant le prix d’un travail honorable — allusion à la loi
Cincia qu’il était, de nouveau, question de reprendre contre Suilius —, que de
séduire les premières femmes de l’empire ? Par quels préceptes de sagesse, par
quelle philosophie, Sénèque a-t-il, en quatre ans de faveur, amassé trois cents
millions de sesterces ? A Rome, il capte les testaments, il attire dans ses filets les
vieillards sans enfants, tandis qu’il épuise par ses usures l’Italie et les provinces.
Quant à lui, Suilius, il à acquis par son travail une modeste aisance. Mais, il est

1 Juvénal, Satires.
prêt à tout affronter, accusations et dangers, plutôt que d’abaisser devant cette
fortune subite sa longue et ancienne considération1.
Telle est la forme que Tacite donne aux invectives de Suilius. Malgré leur
violence, elles ne manquent pas de dignité ; l’affectation même avec laquelle
Suilius, l’avocat perfide du chevalier Samius, parle de son travail honorable et de
sa modeste aisance prête à ses paroles une certaine vraisemblance. Cependant,
à en croire Dion Cassius, Suilius allait encore plus loin, et la véhémence de sa
haine ne reculait devant aucune accusation, si injurieuse et si infamante qu’elle
fût. Elle ne ménageait ni l’empereur ni sa mère, Agrippine. Tout en ayant l’air de
parler en son propre nom l’historien grec semble reproduire le langage même du
terrible délateur. Le passage de Dion Cassius mérite d’être rapproché du langage
de Tacite. Sénèque fut dénoncé. On lui reprochait, entre autres méfaits, d’avoir
commerce avec Agrippine. Il ne se contentait pas d’avoir été l’amant de Julie (la
fille de Germanicus) ; l’exil ne l’avait pas corrigé ; il fallait encore qu’il se liât avec
Agrippine, une telle femme, la mère d’un tel fils ! Au reste, ce n’est pas en ce
point seulement, c’est en tout que la vie de ce philosophe contredit ses
préceptes. Il condamne la tyrannie, et il a été le précepteur d’un tyran ; il
s’acharne contre ceux qui s’attachent aux hommes puissants, et il ne quitte pas
les palais ; il gourmande les flatteurs, et il a poussé l’adulation envers Messaline
et les affranchis de Claude jusqu’à leur envoyer de son île un livre rempli de leurs
louanges, que depuis, il est vrai, la honte lui a fait supprimer ; il fait le procès
aux richesses, et il a amassé 75 millions de deniers ; il accuse le luxe d’autrui, et
il a chez lui trois cents tables de titre, à pieds d’ivoire, sur lesquelles il mange. En
voilà assez pour faire comprendre le reste, et l’impudence d’un homme qui,
époux d’une femme très noble, recherche d’infâmes amours et en a inspiré le
goût à Néron. Pourtant il avait d’abord poussé la rigueur jusqu’à obtenir ide
Néron qu’il ne l’embrasserait pas, ni ne mangerait avec lui. Pour ceci, on peut
deviner son prétexte ; il veut philosopher à. loisir, sans être distrait par les
festins du prince ; quant au baiser de Néron, je ne puis concevoir pourquoi il s’en
défendait. Une seule raison se présente à l’esprit ; il ne veut pas du baiser d’une
telle bouche ; mais ce serait une excuse inadmissible avec l’homme dont j’ai fait
connaître les goûts2.
Malgré la malveillance notoire avec laquelle Dion Cassius s’exprime en toute
circonstance sur le compte de Sénèque, il est difficile de ne pas voir dans cet
amas d’imputations grossières, un souvenir des attaques personnelles de Suilius.
Seul, un ancien familier du palais impérial, et qui y a conservé des accointances,
a pu connaître ces détails d’intérieur et les dénaturer avec autant de perfidie.
C’est Suilius qui charge ici Sénèque de toutes les souillures que la haine et une
ambition déçue peuvent imaginer. Sénèque fut averti des attaques de son
ennemi, et comme il était tout-puissant, il trouva aussitôt des défenseurs prêts à
soutenir sa cause. Suilius avait enseigné le moyen de perdre un adversaire ; on
le retourna contre lui. Il fut accusé soudainement d’avoir pillé les alliés et volé le
Trésor public pendant qu’il gouvernait l’Asie ; le sénat accorda un an aux
dénonciateurs pour recueillir leurs preuves. Ils jugèrent plus court d’accuser
Suilius des crimes commis à Rome. La liste des victimes de P. Suilius était
longue. C’étaient Q. Pomponius jeté dans la guerre civile par la violence de ses
accusations, Julie, fille de Drusus et Poppea réduites à se donner la mort,
Valerius Asiaticus, Lusius Saturninus, Cornelius Lupus, une foule de chevaliers

1 Annales, XIII, 45.


2 Dion Cassius, LXI, 10.
romains perdus par ses intrigues. On lui reprochait, en tin mot, toutes les
cruautés du règne de Claude.
En vain Suilius invoqua les ordres de ce prince. Je n’ai rien fait, dit-il, de mon
propre mouvement : j’ai obéi à l’empereur. A ces mots, Néron lui ferma la
bouche, en déclarant qu’il avait trouvé dans les tablettes de son père la preuve
que jamais celui-ci n’avait ordonné une accusation. J’ai obéi à Messaline, essaya
de balbutier Suilius. Pourquoi donc, reprirent les accusateurs, avait-il été choisi
de préférence à tout autre pour prêter sa voix aux vengeances d’une femme
impudique ? Ne méritent-ils pas un châtiment ces instruments de cruautés, qui
après avoir reçu le salaire du crime, rejettent sur d’autres la responsabilité du
crime ? Suilius, sans se laisser déconcerter, sans rien perdre de son orgueil,
riposta à toutes les attaques, rendit coup pour coup. Il n’en fut pas moins
condamné à perdre la moitié de ses biens et fut relégué dans les îles Baléares.
Ses adversaires voulaient entraîner dans sa perte son fils Nerulinus et déjà
l’accusaient de concussion. Néron les arrêta, en disant qu’on avait assez fait pour
la vengeance. Suilius partit donc pour l’exil, mais sa fortune encore considérable
lui permit de consoler par une vie voluptueuse l’isolement où il termina ses
jours1.

A mesure que l’on avance dans cette recherche et cette étude des derniers débris
de l’éloquence romaine, les fragments des orateurs deviennent plus rares, leurs
portraits plus indécis, et leur souvenir plus effacé. Il manque à cette époque un
ouvrage analogue au Brutus de Cicéron ou aux Controverses de Sénèque, qui
nous fit connaître les noms de ceux qui cultivent encore l’art oratoire, et nous
donnât des détails sur leurs discours. Cependant les écoles ne cessaient pas de
réunir autour des rhéteurs une foule nombreuse, et le forum continuait d’être
assidûment fréquenté. Mais les historiens ne mentionnent que les orateurs
politiques, ou les délateurs qui se font les instruments des vengeances
impériales, et les victimes qui succombent sous leurs coups. A peine quelques
noms d’orateurs judiciaires se rencontrent-ils dans les livres des grammairiens
ou des auteurs de traités de rhétorique. C’en est assez, toutefois, pour qu’un
auteur contemporain ne pût pas voir se réaliser le vœu qu’il exprime en ces
termes : Sans comédiens et même sans avocats, les villes ont été heureuses
autrefois et pourraient l’être encore2. Les comédiens ne manquent pas à Rome ;
il s’en trouve même sur le trône. Quant aux avocats, malgré le silence des
historiens, on en connaît encore un nombre suffisant pour ne pas perdre les
traces de l’éloquence, et pour continuer, du moins, à marquer sa route.
Au premier rang se place CRISPUS PASSIENUS, le fils de C. Vibius Crispus
Passienus, que Sénèque le Père cite souvent dans ses Controverses et qu’il
appelle l’homme le plus éloquent et le premier orateur de son époque3. On a
souvent confondu le fils avec le père par suite de la négligence avec laquelle les
anciens reproduisent les noms propres, sans les faire précéder du prénom qui
distingue les membres de la même famille. Le Passienus, que Sénèque le Père a
connu, eût été un vieillard à la mort de Caligula, tandis que celui qui devint le
second mari d’Agrippine était un homme jeune et dans la force de l’âge. Crispus
Passienus marcha sur les traces paternelles. Il hérita de l’éloquence comme des

1 Annales, XIII, 43, 44.


2 Columelle, I, 1.
3 Controverses, II, 13, 11.
richesses de C. Vibius, et se distingua assez par l’habileté de sa parole pour
qu’un de ses discours figurât au nombre de ceux qui, dans la jeunesse de
Quintilien, étaient proposés comme modèles aux jeunes gens1. Une pièce de vers
de l’Anthologie, qui lui est adressées constate à la fois son éloquence et son
crédit.
A un ami. — Crispus, s’écrie le poète, toi qui es ma force, et l’ancre de ma
fortune en péril ; Crispus, digne d’être admiré même dans l’antique forum ;
Crispus, qui ne connais ta puissance que quand il faut rendre service ; Crispus, la
rive et le sol où s’est sauvé mon seul honneur, ma fortune inexpugnable, et
aujourd’hui la seule consolation de mon cœur affligé ; Crispus, le doux espoir et
l’arme vaillante du citoyen paisible, dont les lèvres distillent le miel de l’Hymette,
qui ajoutes à la gloire d’un aïeul et d’un père éloquents2 ; toi, dont il suffit qu’on
s’éloigne pour se sentir exilé ; est-elle avec moi que la mer a jeté à demi mort
sur un lit de rochers, est-elle avec moi ton âme qu’aucun obstacle ne saurait
arrêter ?3 Quel est le poète qui s’adresse à Passienus ? Les vers où il est
question du lit de rochers et de naufrage pourraient, à la rigueur, s’appliquer à
Sénèque le Philosophe ; aussi les lui a-t-on quelquefois attribués. C’est une
supposition peu vraisemblable. Sénèque cite deux fois le nom de Passienus dans
ses œuvres, mais sans lui donner aucun témoignage d’affection4. L’omission
serait étrange après les démonstrations exagérées de tendresse que contient la
pièce de l’Anthologie.
Cet orateur auquel les exilés envoient des supplications si ardentes semble, par
sa douceur et la modération de son caractère, occuper une place à part dans
cette époque d’éloquence armée et de paroles sanglantes. Il avait épousé en
premières noces Domitia, la tante maternelle de Néron, dont l’avarice était
proverbiale à Rome. Elle intenta un procès en réclamation d’argent à son frère
Domitius Ahenobarbus, et Passienus dut soutenir sa cause. Il trouvait indigne de
sa femme et de son beau-frère, également riches, une contestation de ce genre,
et laissa échapper un mot qui indiquait son regret. Dans sa péroraison, il
s’étendit longuement sur les liens de parenté qui unissaient les deux plaideurs,
sur la fortune dont ils étaient, tous les deux, abondamment pourvus, et ajouta,
non sans une tristesse mélancolique : Rien ne vous manque moins que ce qui
cause vos débats5. Vain reproche, peu fait pour arrêter Domitia, s’il faut en
croire le mot cruel de l’avocat Junius Bassus. Comme Domitia se plaignait que
celui-ci, en l’accusant d’avarice, avait allégué qu’elle avait coutume de vendre
ses vieux souliers. Vendre ! non, répondit Bassus, je n’ai jamais dit cela : J’ai dit
que tu avais coutume d’en acheter de vieux !6 C’était substituer à son premier
trait une satire plus mordante encore.
Sénèque le Philosophe va même jusqu’à faire de Crispus Passienus un moraliste.
Crispus Passienus, dit-il, de tous les hommes que j’ai connus, le plus ingénieux
en toutes choses, et surtout à enseigner les caractères et les remèdes des vices,
répétait souvent que devant l’adulation notre porte n’est jamais barricadée, mais
seulement fermée, comme on la ferme devant une maîtresse. Si cette maîtresse

1 Quintilien, X, 1, 24.
2 Ces mots, à défaut d’autres preuves, suffiraient à distinguer Passienus de l’orateur qui a été connu de
Sénèque le Père.
3 Anthologie, t. I, livre III, épigr. 157, p. 598, édit. Burmann.
4 Des bienfaits, I, 15 ; Questions naturelles, IV, préface.
5 Quintilien, VI, 1, 50.
6 Quintilien, VI, 3, 74.
vient à l’ouvrir, elle est aimable, et, si elle la brise, adorable1. L’idée est
ingénieuse et finement exprimée. Il y a, disait encore Passienus, des hommes
dont j’aime mieux le discernement que les bienfaits. Il y en a d’autres dont
j’aime mieux les bienfaits que le discernement. Par exemple, j’aime mieux le
discernement du divin Auguste, j’aime mieux les bienfaits de Claude2. Sénèque
commence par désapprouver la distinction faite par Passienus. Pour moi, dit-il, je
ne pense pas qu’on doive désirer le bienfait d’un homme dont on méprise le
discernement. Mais l’auteur de l’apothéose satirique de Claude se rappelle à
temps qu’il a, lui aussi, accepté les bienfaits du ridicule empereur. Il se hâte donc
d’ajouter : Fallait-il donc refuser ce que donnait Claude ? Non, mais il fallait le
recevoir comme on reçoit de la Fortune, que l’on sait pouvoir, au moment même,
se tourner contre nous. Nul doute que Passienus n’ait accepté les bienfaits de
Claude dans les sentiments que demande Sénèque.
Ce moraliste judicieux et indulgent était parfois profond et avait de ces mots qui
emportent la pièce, témoin celui qu’il prononça contre Caligula, et que Tacite,
n’eût point désavoué. L’auteur des Annales trace le portrait de Caligula sous le
règne de Tibère ; il oppose à la cruauté que montra plus tard le jeune prince
l’hypocrisie avec laquelle il s’appliqua à flatter Tibère, le persécuteur de sa
famille : De là, ajoute-t-il, le mot si heureux et si célèbre de, l’orateur Passienus
: qu’il n’y eut jamais un meilleur esclave ni un plus méchant maître3. Le mot est
vrai, et indique une juste connaissance de la nature humaine. Montesquieu ne
dédaigne pas de s’en emparer et de le commenter. Ces deux choses sont assez
liées, dit-il, car la même disposition qui fait qu’on a été vivement frappé de la
puissance illimitée de celui qui commande, fait qu’on ne l’est pas moins, lorsque
l’on vient à commander soi-même4.
Cependant, on n’appartient pas impunément à une époque où le délire semble
s’emparer de toutes les âmes, et où la folie s’assoit sur le trône. Passienus, le
sage, partageait la maladie commune ; il avait, du moins, une manie qu’il
poussait jusqu’à l’extravagance. Il aimait passionnément, non les arbres, mais un
arbre qui se trouvait près de Tusculum, sur une colline nommée Corne, dans un
bois de hêtres magnifiques consacré à Diane. Était-ce une imitation de l’orateur
Hortensius auquel Cicéron reproche la même manie ? Était-ce un jeu, ou un
véritable travers ? Il n’en était pas moins étrange de voir ce respectable
personnage, cet orateur célèbre, deux fois consul, baiser ce hêtre au feuillage
touffu, l’embrasser, se coucher à son ombrage et l’arroser avec du vin5. Mais la
folie la plus grave que commit Passienus fut d’épouser Agrippine, la mère de
Néron, et, après l’avoir épousée, de l’instituer son héritière. Agrippine
l’empoisonna pour s’assurer son héritage. Suétone ne reproche pas à la mère de
Néron d’avoir commis ce crime, mais saint Jérôme l’en accuse d’une manière
formelle6. On ne prête, il est vrai, qu’aux riches, dit le proverbe, et Agrippine est
riche en crimes de ce genre.

JULIUS AFRICANUS est aussi un orateur dont on ne connaît guère que le nom.
Quoique aucun de ses discours n’ait survécu, il mérite au moins d’être mentionné

1 Questions naturelles, IV, préface.


2 Sénèque, Des bienfaits, I, 15.
3 Annales, VI, 20 ; voir plus haut le chapitre sur Caligula.
4 Grandeur et décadence des Romains, chap. XV.
5 Pline, Histoires naturelles, XVI, 91.
6 Suétone, Néron, 6 ; saint Jérôme, Chronique d’Eusèbe.
à cause de l’estime particulière où les anciens tenaient son éloquence. Quintilien
n’hésitait pas à le placer à côté de Domitius Afer, et au-dessus de tous les
orateurs qu’il avait connus. Il faisait toutefois quelques réserves. Il lui trouvait
plus de mouvement qu’à Domitius Afer, mais aussi trop de recherche dans le
choix des mots, des longueurs, et il blâmait en lui l’emploi exagéré des
métaphores1. Ces défauts avaient frappé d’autres esprits judicieux.
Le soin excessif que Julius Africanus donnait à son style, son amour pour les
métaphores impatientaient même ceux qui admiraient le plus son talent. Un mot’
ingénieux de l’orateur Crispus Passienus rend parfaitement cette impression. Un
jour qu’il venait d’entendre Africanus, il s’écria : Bien, par Hercule ! bien ! mais
pourquoi si bien ?2 On ne pouvait mieux critiquer la recherche minutieuse de
l’élégance des mots et des pensées, que cet orateur semble avoir affectionnée.
Les délicats seuls, il est vrai, avaient ces scrupules lorsqu’ils l’entendaient. Quant
à la foule, elle l’admirait de confiance et prononçait, à propos de lui, les noms de
Cicéron et d’Asinius. Aussi, dans le Dialogue sur les orateurs, le partisan des
modernes, Aper, oppose-t-il les discours d’Africanus à l’interlocuteur qui ne veut
pas admettre avec lui les progrès et l’éclat de la nouvelle éloquence3. Ce
jugement, si excessif qu’il puisse paraître, fait regretter néanmoins que rien n’ait
été conservé de cette parole tant vantée.
Le père de Julius Africanus, né en Gaule, dans la Saintonge, avait compté parmi
les amis de Séjan. Il fut enveloppé dans la ruine de l’ancien favori de Tibère4.
L’orateur, son fils, était Gaulois comme lui. Il habitait son pays natal, ou du
moins, il était chargé d’en défendre les intérêts à Rome, et d’en appuyer les
députations auprès de l’empereur. C’est à ce titre qu’il eut à remplir une mission
délicate à la cour. Après la mort d’Agrippine, Néron, comme on sait, aussitôt son
forfait commis, avait envoyé au sénat unie lettre écrite par Sénèque, où il
accusait sa mère d’avoir cherché à le faire périr. Il y disait entre autres choses :
Je suis sauvé, mais je ne le puis croire encore, ni m’en réjouir5. Des députations
empressées, accoururent immédiatement des provinces pour le rassurer sur ses
remords et sur ses scrupules. Julius Africanus était à la tête de la députation des
Gaules. Il prononça, à cette occasion, un discours qui, heureusement pour sa
mémoire, n’a point survécu. Un trait seul en a été conservé par Quintilien.
Africanus y faisait allusion au mot de la lettre de Néron que nous avons cité plus
haut : Vos provinces des Gaules, dit-il, vous supplient, César, de supporter votre
bonheur avec résignation6. Etait-ce une épigramme à peine dissimulée ? Il
vaudrait mieux le croire pour l’honneur d’Africanus. Malheureusement, il est à
penser qu’il y a à un de ces traits inattendus, que l’orateur affectionnait.
Africanus a parlé, sérieusement, et c’est sérieusement que Quintilien cite son
mot parmi les exemples de pensées nouvelles.

1 Quintilien, I, 1, 118 ; XII, 10, 11.


2 Pline le Jeune, VII, 6.
3 Dialogue sur les orateurs, 15.
4 Annales, VI, 7.
5 Quintilien, VIII, 5, 18.
6 Quintilien, VIII, 5, 15.
CHAPITRE XVII — L’ÉLOQUENCE SOUS LE RÈGNE DE NÉRON

Si le nom de NÉRON peut figurer dans une histoire de l’éloquence romaine, ce


n’est pas qu’il ait montré de grandes aptitudes pour l’art de la parole. Il a été
médiocre orateur, de même qu’il a été mauvais poète et mauvais musicien. Mais
comme ses prédécesseurs, il a eu le goût des arts et des lettres, et, en qualité
d’empereur, il a eu à prononcer des discours officiels dont il a été quelquefois
l’auteur, et dont il a eu la responsabilité. Fils de Domitius Ahenobarbus et
d’Agrippine, la fille de Germanicus, il perdit son père de bonne heure. Plus tard,
Caligula exila Agrippine et confisqua les biens de la famille. Le jeune Néron,
réduit presque à l’indigence, fut alors recueilli par sa tante maternelle Lepida.
Mais il ne paraît pas que sa première éducation ait été fort soignée. Il n’avait
d’autres maîtres qu’un danseur et un barbier1. Après la mort de Caligula, il
recouvra ses biens paternels, et lorsque Agrippine, revenue de l’exil, épousa
Crispus Passienus, il put recevoir les conseils de son beau-père, le meilleur
avocat de son temps. Il eut ensuite pour maître Sénèque le Philosophe,
qu’Agrippine, comme on l’a vu, s’empressa de rappeler de la Corse et d’attacher
à sa personne.
Un enseignement, si excellent qu’il soit, ne peut suppléer à l’œuvre de la nature.
Là où le fonds manque, l’éducation perd ses droits. Malgré le mot fameux qu’il
prononça au moment de se donner la mort, qualis artifex pereo ! Néron n’était
pas un artiste. Il n’avait que des aspirations vagues, mobiles, capricieuses, pour
les arts et pour les lettres. Il aimait à graver, à peindre, à faire des vers, à
chanter2. Il y réussissait un peu, mais ne dépassait pas les bornes d’une honnête
médiocrité. Il n’avait qu’un talent d’amateur. On ne peut pas même dire de lui
avec Racine :
Il excelle à conduire un char dans la carrière.
En effet, sa passion pour les chevaux n’était pas toujours heureuse. Aux jeux
Olympiques il voulut conduire un char de dix chevaux, il ne put y parvenir, et fut,
plusieurs fois renversé de son char. Il n’en obtint pas moins le prix de la course3.
Il apporta dans l’étude de l’éloquence la même médiocrité d’aptitudes.
Cependant on le fit débuter de bonne heure. Il venait d’avoir seize ans et
d’épouser Octavie, quand, pour le faire connaître des Romains ; et l’illustrer par
des succès oratoires, on le chargea de soutenir dans le sénat certaines causes
d’apparat, où il ne devait rencontrer ni difficultés dans l’ex-position ni
contradicteurs. C’est ainsi qu’il appuya la requête des habitants d’Ilion,
demandant à être exemptés de toute espèce d’impôts, comme bienfaiteurs et
ancêtres du peuple romain. Il fit valoir dans un brillant discours l’origine troyenne
des Romains, rappela Énée, père des Jules et, par conséquent, de la dynastie
impériale, et énuméra toutes les traditions mythologiques que Virgile a si bien
mises en œuvre dans son Énéide. Il n’eut pas de peine à obtenir gain de cause. Il
prit également en mains la défense de la colonie de Bologne, ruinée par un
incendie ; elle reçut, grâce à son intervention, un secours de 10 millions de
sesterces. Il porta la parole encore en deux circonstances semblables pour des
villes alliées. Sur sa demande, on rendit la liberté aux Rhodiens, qui l’avaient
déjà plus d’une fois recouvrée par leurs services et perdue par leurs séditions.

1 Suétone, Néron, 6.
2 Annales, XIII, 3.
3 Suétone, 24.
Enfin la ville d’Apamée, renversée par un tremblement de terre, fut dispensée,
sur sa demande, de payer le tribut annuel pendant cinq ans1.
La simplicité de ces causes permet de supposer, sans qu’il y ait là un grand titre
d’honneur, que Néron n’emprunta pas l’éloquence de Sénèque pour les soutenir.
Son maître dut, tout au plus, revoir ces harangués. Il n’en est pas de même des
discours que Néron prononça à son avènement à l’empire. Le jour où Agrippine
laissa percer la nouvelle de la mort de Claude, où Néron entouré de soldats
choisis fut présenté aux prétoriens, il n’adressa à l’armée que quelques paroles
où il lui promettait dés largesses, mais ces paroles avaient été préparées et
pesées par Agrippine et par Sénèque2. L’éloge funèbre de Claude, débité par lui
aux obsèques du malheureux prince, était aussi l’œuvre de Sénèque qui l’avait
paré clé tous les ornements de son éloquence. On écouta avec faveur la moitié
de la harangue, où l’orateur rappelait l’illustration de la gens Claudia et louait les
connaissances littéraires du pauvre Claude. Mais on ne put s’empêcher de rire,
quand on entendit Néron vanter la sagesse et la prévoyance d’un prince, qui
avait déshérité son fils pour lui substituer le descendant des Domitius. Le public
remarqua aussi avec malice que, le premier des Césars, Néron avait recouru à
une main étrangère pour composer une oraison funèbre, et l’on ne manqua pas
de lui opposer l’exemple de ses prédécesseurs3.
C’est à Sénèque encore qu’il faut attribuer l’honneur du discours solennel que
Néron prononça au sénat pour lui notifier son avènement, et pour tracer le
tableau flatteur et peu fidèle de sa future administration. Cependant Tacite, qui
résume la harangue, ne prononce pas le nom du philosophe. Néron parla d’abord
de l’autorité des sénateurs et de l’assentiment des soldats ; il rappela les conseils
et les exemples qui l’aideraient à exercer dignement le pouvoir : Ma jeunesse,
disait-il, n’a été comme promise ni par les guerres civiles, ni par des discordes
domestiques ; je n’apporte ni haine, ni ressentiment, ni désir de vengeance. Il
traça ensuite le plan de son gouvernement, en protestant surtout contre certains
actes de Claude, dont le souvenir était encore récent : Je ne me ferai point,
ajouta-t-il, le juge de tous les débats, je n’enfermerai point dans mon palais les
accusateurs et les accusés, de manière à laisser grandir l’influence de quelques
hommes — allusion au procès d’Asiaticus et à la conduite de Suilius —. Ma
demeure sera inaccessible à la vénalité et à l’ambition : elle sera distincte de
l’État. Le sénat gardera ses anciennes fonctions. L’Italie et les provinces du
peuple relèveront du tribunal des consuls, et ceux-ci leur permettront de se
présenter devant le sénat. Quant à moi, je veillerai sur les armées qui me sont
confiées4.
Malgré le silence de Tacite, c’est Sénèque qui doit être le principal auteur de ce
programme séduisant. C’est encore à lui qu’on doit attribuer, en grande partie,
les harangues officielles, où Néron fait étalage de ces vertus qui rappellent
Auguste vieillissant. Le public ne s’y trompe pas. Sa malice y voit clair. En vain
les discours sont accueillis par les applaudissements du sénat et gravés en lettres
d’or : Voilà encore Sénèque, dit-on, qui veut montrer la sagesse de ses leçons,
ou faire étalage de son talent5. Tout autre, en effet, était le style de Néron. On le
vit bien dans l’édit par lequel il s’excusa devant le peuple d’avoir fait achever à la

1 Annales, XII, 58.


2 Annales, XII, 69.
3 Annales, XIII. 3.
4 Annales, XIII, 4.
5 Annales, XIII, 11.
hâte les obsèques de Britannicus. C’est, portait l’édit, la coutume de nos ancêtres
de soustraire aux regards les funérailles de ceux qui meurent d’une manière
prématurée, pour ne pas en prolonger l’amertume par une pompe et des éloges
funèbres. Quant à moi, privé de l’appui d’un frère, je place toutes mes
espérances dans la République. Le sénat et le peuple doivent donc entourer
d’autant plus de leur bienveillance, un prince qui reste seul d’une famille née
pour le rang suprême1.
Il est fâcheux pour la mémoire de Sénèque qu’on ne puisse pas même laisser à
Néron le triste honneur d’avoir composé la lettre où il annonçait au sénat la mort
de sa mère, et où il accusait Agrippine d’avoir voulu l’assassiner. Mais le
témoignage de l’antiquité est formel. Soit remords, soit incapacité, Néron eut
recours à la main de son ministre, et celui-ci laissa échapper l’occasion d’un refus
indigné et d’une mort honorable. C’est dans d’autres circonstances que Néron
s’exerçait à l’éloquence et composait des discours. Ainsi, après avoir fait périr
Poppée par ses violences, il ne craignit pas de prononcer son éloge funèbre du
haut de la tribune. Le panégyrique, il est vrai, fut digne de l’auteur et de celle qui
en était l’objet. Néron loua la beauté de ses traits, la divinité de l’enfant dont elle
avait été mère, et les autres dons de la fortune, ses uniques vertus, ajoute
Tacite2.
Est-ce le succès que le discours de Néron obtint auprès des flatteurs qui
l’encouragea ? Est-ce le désir de conquérir toutes les gloires ? Néron ayant, par
l’habitude des crimes, perdu sa timidité première, prit plus souvent la parole en
public. Il déclama fréquemment devant de nombreux auditoires3. Il se fit
proclamer vainqueur aux concours d’éloquence des jeux Quinquennaux établis
par lui en l’an 594. Il acquit ainsi, par ces exercices, une certaine facilité qu’il
retrouva encore au moment suprême, lorsque, caché près de Rome, il se
demandait s’il allait fuir en Égypte, ou s’il allait se présenter à la tribune et
adresser au peuple d’instantes supplications. Il se hâta de jeter sur ses tablettes,
où on le retrouva après sa mort, le discours qu’il comptait prononcer. II ne
donna pas suite à ce dessein, persuadé, non sans raison, qu’avant de parvenir
jusqu’au forum, il serait mis en pièces par la multitude irritée5. Il est fâcheux
qu’un Aulu-Gelle quelconque, à défaut de Suétone, ne nous ait pas conservé
cette harangue, le seul discours en latin que peut-être Néron ait composé sans
avoir recours à une aide étrangère.
Il ne resterait donc aucun monument authentique de Néron sans un hasard
heureux qui a fait retrouver récemment en Grèce, à un archéologue français, le
texte officiel et complet du discours que Néron prononça en grec aux jeux
Isthmiques, quand il rendit la liberté à toute la Grèce6. C’est en Béotie, à
Karditza, l’ancienne Acraephiæ, que M. Holleaux a découvert en 1888 la
harangue de Néron, gravée sur une stèle de marbre qui est encastré lui-même
dans la muraille de la vieille église de Saint-Georges. On sait l’étrange voyage
que Néron fit à travers la Grèce, deux ans avant sa chute, avec une armée de
soldats et une armée non moins nombreuse d’histrions. On eût dit la marche
triomphale de Dionysos, revenant des Indes avec ses troupes de Bacchantes et
de Satyres avinés. Accueilli par les flatteries intéressées des habitants, il

1 Annales, XIII, 17.


2 Annales, XIV, 16.
3 Suétone, 10.
4 Annales, XIV, 21.
5 Suétone, 47.
6 Suétone, 24.
parcourut la Grèce, remportant la victoire dans tous les concours de musique, et
recevant dix-huit cents couronnes, tandis que, par son ordre, on célébrait autant
de sacrifices dans tout l’empire. Aussi déclarait-il que seuls les Grecs savaient
écouter et que seuls ils étaient dignes de l’apprécier1.
Comme il aimait tout ce qui avait l’air grandiose, on lui conseilla de s’illustrer en
perçant l’isthme de Corinthe ; il fit commencer aussitôt les travaux et donna lui-
même le premier coup de pioche. Bien qu’il ne fût pas entré à Lacédémone à
cause des lois de Lycurgue qu’il prétendit respecter, ni à Athènes, à cause des
mystères d’Éleusis et des Erynnies que le souvenir de sa mère assassinée lui
faisait redouter, il voulut témoigner sa reconnaissance à la population grecque,
en l’affranchissant du tribut, et en lui rendant sa liberté. Cette solennité et le
souvenir de Flamininus flattaient sa vanité. Flamininus avait emprunté la voix
d’un héraut pour annoncer sa proclamation. Néron, qui avait toujours aimé à
déclamer en grec, qui avait plaidé en grec devant l’empereur Claude pour les
Troyens et pour les Rhodiens2, ne pouvait souhaiter une occasion plus éclatante
pour faire entendre de tous sa belle voix, et il prononça lui-même son discours.
C’est ce discours et la convocation qui le précède que nous a rendus l’inscription
découverte par M. Holleaux à Karditza.
L’empereur César dit : Voulant remercier la très noble Hellade de son affection et
de sa piété envers moi, j’invite lés habitants de cette province à venir, en aussi
grand nombre que possible, à Corinthe le quatrième jour avant les kalendes de
décembre3.
La multitude s’étant réunie, l’empereur prononça dans l’assemblée les paroles
suivantes :
Vous ne pouviez vous attendre, Hellènes, encore due de ma bonté magnanime il
n’est rien qu’on ne doive espérer, à la faveur que je vous fais, faveur si grande
que vous n’auriez pas osé la demander. Vous tous, Hellènes, qui habitez l’Achaïe
et la contrée appelée jusqu’ici Péloponnèse, recevez la liberté exempte de tout
tribut, que même dans les temps les plus heureux vous ne possédiez pas tous,
car vous étiez asservis aux étrangers ou bien les uns aux autres.
Que n’ai-je donc pu, aux temps où l’Hellade était florissante, accorder cette
faveur, afin qu’un plus grand nombre jouît de mon bienfait ; aussi je reproche au
temps d’en avoir, d’avance, amoindri la grandeur. Et maintenant, ce n’est pas
par compassion mais par affection que je vous donne ce bienfait. Je remercie
aussi vos dieux dont, sur terré et sur mer, j’ai éprouvé la protection constante, je
les remercie de m’avoir fourni les moyens de vous accorder un si grand bienfait.
En effet, d’autres chefs, eux aussi, ont rendu la liberté à des villes, Néron seul l’a
rendue à la province tout entière.
A la suite du discours est gravé un long décret par lequel, sur la proposition
d’Épaminondas, fils d’Épaminondas, grand prêtre perpétuel des Augustes et de
Néron Claudius César Auguste, la ville d’Acraephiæ reconnaissante, décide
d’élever un autel à Néron, et de l’associer aux dieux de là cité avec cette
dédicace : A Néron Zeus, libérateur, à toute éternité. Il est probable qu’on rendit
à Néron les mêmes honneurs dans toutes les villes de la Grèce.

1 Suétone, 22.
2 Suétone, 7.
3 Le 28 novembre de l’année 66 ou plutôt 67. L’indécision sur la date de l’année provient de l’insuffisance des
monuments historiques à cette époque, et du caprice de Néron, qui avait déplacé sa convenance la célébration
des jeux Olympiques.
Malgré sa brièveté, le discours de Néron est caractéristique. On y voit s’étaler, à
tous les mots, cette vanité enfantine et impudente qui signale chacun de ses
actes. Il convient de relever quelques expressions outrecuidantes comme celle-ci
: encore que de ma bonté magnanime il n’est rien qu’on ne doive espérer. Quelle
parole inattendue dans la bouche de l’auteur de tant de crimes ! Plus loin, il veut
plaire aux Grecs, et il les blesse en répétant le mot mon bienfait et, en rappelant
qu’ils ont toujours été esclaves, έδουλώσατε, tantôt des étrangers, tantôt les uns
des autres. Est-il rien de plus bizarre que le regret qu’il éprouve de n’avoir pas
pu rendre ce décret, lorsque la Grèce était plus peuplée et dans toute sa fleur ;
que ce dépit contre le temps jaloux de sa gloire, sans s’apercevoir qu’à l’époque
de sa grandeur et de sa prospérité ; la Grèce n’aurait pas été asservie à l’empire
romain, et n’aurait pas eu besoin de ses faveurs ? Quelle satisfaction d’amour-
propre puéril brille dans le certificat qu’à la fois il se décerne à lui-même en se
comparant aux autres chefs (?), ήγεµόνες, qui ont rendu la liberté à des villes
isolées, tandis que Néron l’a rendue à la province tout entière ! Les’ mots grecs,
eux-mêmes, bien que les phrases soient claires, sont maniérés et manquent de
justesse et &’précision. Sans vouloir rien exagérer, ni tirer d’un discours aussi
bref des conclusions excessives, on peut dire que Néron se peint dans sa
proclamation, et que si le style c’est l’homme, on est en droit de le déclarer aussi
pauvre orateur que triste prince !
Néron peut prétendre avec plus de raison au titre de poète. Cependant sa faible
muse, presque aussi impuissante que son éloquence, a souvent recours à l’aide
des poètes qu’il tenait à ses gages. Tacite le montre s’entourant de jeunes gens
qui avaient quelque talent pour les vers. Leur tâche était de relier ensemble et
de terminer les morceaux qu’il avait commencés ou qu’il improvisait, de remplir
les mesures imparfaites, en conservant, par-dessus tout, les inspirations bonnes
ou mauvaises du poète impérial. De là, dit-il, le style de ces poésies sans verve
et sans couleur, qui ne semblent pas provenir d’une même source1.
Le procédé de Néron est celui du cardinal de Richelieu auquel on n’a pas contesté
le nom de mauvais poète. Néron peut prétendre au même honneur. Si faibles
qu’aient été ses poésies, si restreintes qu’ait été, plus d’une fois, la part qu’il y a
prise, il a fait et écrit des vers. Suétone prétend même qu’il les composait avec
plaisir et facilité, et que les œuvres, publiées sous son nom, sont réellement les
siennes. Le chroniqueur attitré de la cour impériale a tenu dans ses mains des
tablettes, des feuilles contenant quelques-uns de ses vers les plus connus, où les
ratures, les surcharges et les interlignes témoignaient du travail solitaire et
personnel de l’auteur2. Les jeunes collaborateurs du prince parmi lesquels se
trouvaient, entre autres, Lucain et Nerva, le futur empereur, mettaient la
dernière main à ces ébauches. C’est peut-être à leur participation que sont dues
les deux tragédies, l’Oreste et l’Antigone, dont Néron jouait les rôles de
préférence, et qu’on lui attribue quelquefois d’après un texte de Philostrate3.
De toutes ces pièces devers lues chez lui, ou en public sur la scène, accueillies
avec les applaudissements que l’on sait, reproduites en lettres d’or et conservées
dans le temple de Jupiter Capitolin, la plus célèbre est le poème intitulé à τά
Τρωϊκά, Poèmes Troyens. C’est un épisode de ce poème, la Prise d’Ilion Άλωσις
Ίλίου, que rendu joyeux, suivant son expression, par la beauté de la flamme, il

1 Annales, XIV, 16.


2 Suétone, 52.
3 Philostrate, Vie d’Apollonius de Tyane, IV, 39.
récitait du haut de la tour de Mécène pendant que l’incendie dévorait Rome1.
C’est encore en s’accompagnant de sa lyre qu’il répétait le poème d’Atys et les
Bacchantes, dont on lui attribue la composition2. La tradition commune veut voir,
avec plus de complaisance peut-être que de justesse, quatre vers de ce poème
dans la satire ou Perse critique les poètes de son temps. Voulez-vous voir, dit le
satirique, de ces vers moelleux qu’on savoure en dandinant la tête ? Écoutez : La
corne des Bacchantes retentit de rauques hurlements. Et la Bassaride qui veut
trancher la tête au jeune et orgueilleux taureau, et la Ménade qui va guider ses
lynx avec des guirlandes, appellent mille fois Évios ! l’écho répète après elles
Évios ! Entendrait-on, continue le poète, pareille chose, s’il survivait en nous une
veine, une fibre de nos pères ? Ces mots sans vigueur flottent au bord des lèvres
; Atys et la Ménade sont noyés dans la salive : rien qui sente le pupitre creusé ou
les ongles rongés3.
Non seulement la conformité de ce sujet avec : celui que Dion Cassius attribue à
Néron, mais encore les critiques du satirique sur la mollesse et sur la fadeur des
quatre vers cités, paraissent justifier l’allégation du Scoliaste et des
commentateurs. La poésie de Néron semble, au jugement des anciens, avoir
présenté les caractères que Perse flétrit ici avec tant d’énergie. Ses vers étaient
faibles, d’une harmonie et d’une élégance efféminées. Ils n’indiquaient ni, travail
ni énergie. Ils n’avaient rien dans le fond ni dans la forme. Cette fadeur est si
sensible qu’elle se trahit même dans le seul vers authentique de Néron qui ait été
conservé, et qui se trouve dans Sénèque. Le philosophe parle de l’éclat que
présentent les plumes des oiseaux, quand ils s’agitent, et cite à l’appui de sa
théorie le vers si élégant de l’empereur Néron :
Colla Cytheriacæ splendent agitata columbæ.
Chaque mouvement de la colombe de Cythère fait onduler les nuances de son
cou4. N’en déplaise au phi-1osophe, le vers a beau être facile et élégant, rien ne
serait plus fastidieux qu’une pièce offrant, dans tout son développement, les
mêmes caractères. Quant à l’objection que Perse n’aurait pas osé critiquer les
vers de l’empereur, il suffira de dire que, de l’aveu de Suétone, Néron souffrit
patiemment les critiques les plus insolentes, et, que, par prudence, Perse après
avoir écrit : Le roi Midas a des oreilles d’âne, changea deux mots, sur le conseil
de Cornutus ; et se borna à demander : Qui n’a pas des oreilles d’âne ?5
Parmi les poèmes composés par Néron, on cite encore un petit poème satirique,
le Borgne, dirigé contre Clodius Pollion, ancien préteur6, et une pièce de vers fort
cruelle contre le sénateur Afranius Quinctianus7. Dans cette dernière satire,
Néron, dont les mœurs étaient si épouvantables, attaquait avec verve les mœurs
infâmes d’Afranius. C’était sans doute la pleine connaissance de son sujet qui
avait inspiré sa muse, plus énergique ce jour-là que d’habitude, si l’on s’en

1 Suétone, 10 ; 38 ; Dion Cassius, LXII, 29 ; Annales, XV, 39.


2 Dion Cassius, LXI, 20.
3 Perse, Satires, I, 99. Voici les quatre vers attribués à Néron :
Torva Mimalloneis implerunt cornua bombis ;
Et raptum vitulo caput ablatura superbo
Bassaris, et lyncem Maenas flexura corymbis
Eeion ingeminat. Reparabilis assonat Echo.
Rappelons, pour aider à comprendre les vers de Néron, qu’égarées par Dionysos, Ægyale et les Ménades
poursuivaient Penthée ou Atys, et que la mère coupa la tête à son fils, le prenant pour un jeune taureau.
4 Questions naturelles, I, 5.
5 Perse, I, 122 ; Auriculas asini quis non habet ? Au lieu de Mida rex habet.
6 Suétone, Domitien, I.
7 Annales, XV, 49.
rapporte aux expressions de Tacite et à l’assertion du Scoliaste. D’après ce
dernier, c’est à Néron que Juvénal pensait en écrivant ce vers : Plus mordant
qu’un débauché qui écrit une satire1. Afranius Quinctianus, pour se venger, entra
dans la conspiration ourdie contre Néron, au moment où ce prince, jaloux du
succès de l’Orphée composé par Lucain, interdisait au poète de faire désormais
des vers, et le décidait ainsi à s’associer à la conjuration de Pison.
Si l’on peut croire Néron l’auteur d’un poème, le Succin, en l’honneur de
Poppée2 ; s’il fit un chant sur la, chute inoffensive du théâtre de Naples qui
s’écroula ; après la sortie des spectateurs, sans blesser personne3, il n’y à pas
lieu de lui attribuer la composition de l’Hymne d’Amphitrite et de Neptune, ni les
couplets en l’honneur de Mélicerte et de Leucothoé, qu’il chantait, en
commençant avec un hoyau d’or les travaux du percement de l’isthme de
Corinthe4. Les expressions de Lucien n’indiquent pas qu’il en soit l’auteur. Il
parait mieux prouvé qu’il conçut, s’il ne commença pas à l’exécuter, un projet
poétique vraiment singulier. Il voulut mettre en vers l’histoire romaine, non pas
en madrigaux, comme le Mascarille des Précieuses ridicules, mais en vers
héroïques. Avant d’en avoir écrit un seul, il s’occupait de décider en combien de
livres il composerait son œuvre ; il consultait tout le monde, même en dehors de
sa société ordinaire. Il prit, entre autres avis, celui de Cornutus, l’un des
hommes les plus savants de l’époque. Celui-ci répondit avec beaucoup de
sincérité à la question de Néron : il faillit lui en coûter la vie. Un poème
embrassant tant de siècles et tant d’événements devait avoir quatre cents livres,
c’était, du moins, l’opinion de l’empereur. C’est beaucoup, dit Cornutus,
personne ne lira autant de livres. — Mais ton Chrysippe, reprit alors un flatteur,
celui que tu prônes et que tu imites, en a écrit bien davantage. — Il est vrai,
répliqua Cornutus avec impatience, mais ses écrits étaient utiles au genre
humain. La réponse n’était pas d’un courtisan. Néron, blessé dans son amour-
propre, voulut faire périr Cornutus ; après réflexion, il se contenta de le reléguer
dans une île5.
Ainsi, à mesure que Néron avance en âgé, sa manie poétique tourne à la
frénésie. Enivré par les applaudissements qu’on ne lui ménage point, il se croit le
plus grand poète de l’univers, et tout lui devient un sujet à exercer sa muse, la
chevelure de Poppée, l’écroulement d’un amphithéâtre, les débauches d’un
sénateur, l’histoire romaine, tout lui paraît une
Admirable matière à mettre en vers latins.
Les derniers mois de sa vie en sont la preuve. Au mi-lieu des préoccupations les
plus terribles, quand il sent son pouvoir chanceler, quand les rênes de l’empire
échappent à ses faibles mains, il cherche partout des sujets pour sa muse, il fait
des vers sur les événements qui le menacent, et il lance, des satires contre ses
adversaires.
Parmi les nouvelles contradictoires qui circulent sur les révoltes des provinces,
quelques bruits favorables à sa cause se répandent dans Rome. Aussitôt il oublie
le soulèvement de Galba et des Espagnols, il donne un festin somptueux, et il
récite, en les accompagnant de gestes bouffons, des vers satiriques contre les

1 Annales, XV, 49 ; Juvénal, IV, 106.


2 Pline, Histoires naturelles, XXXVIII, 3.
3 Annales, XV, 34.
4 Lucien, Néron ou le percement de l’Isthme, 2.
5 Dion Cassius, LXII, 29.
chefs de l’insurrection, et il les publie1. Ce n’est pas assez. Le succès inattendu
qu’il apprend peut l’avoir aveuglé. Il fait plus. Il conçoit le projet d’aller se
présenter en suppliant aux armées révoltées : il est sûr de les toucher par ses
accents. Déjà il parle de revenir à leur tête en entonnant un chant de triomphe
Epinicia, et il demande ses tablettes pour le composer d’avance2. Un pareil trait
d’aberration mentale se passe de tout commentaire.
Néron tombe enfin. Sa mémoire, son souvenir sont proscrits. Justice est faite du
frère empoisonneur, du parricide, du meurtrier de tant de victimes nobles et
innocentes. Mais il aurait manqué quelque chose à la vindicte publique, si l’on
avait épargné le poète. Un poète contemporain s’en chargea. Un des
interlocuteurs du Dialogue sur les orateurs, Maternus, rappelle que sa gloire
commença le jour où dans son Néron (poème ou tragédie ?) il fit justice d’une
puissance abhorrée et qui avait osé profaner le culte sacré des Muses !3
Nous avons franchi peut-être les bornes de ces études consacrées à l’histoire de
l’éloquence sous l’empire, en relevant les souvenirs qui ont survécu des essais
poétiques de Néron. Nous ne dirons donc rien de son talent le plus cher, de sa
passion pour le chant, de son goût pour les représentations théâtrales. Cette
frénésie de paraître sur le théâtre pour y jouer les rôles de femme, avec un
masque figurant le visage de Poppée, ou des rôles d’homme, tels qu’Oreste
meurtrier de sa mère ! choquait au plus haut point les usages romains. Aussi les
historiens, même Tacite, abondent-ils en détails caractéristiques sur ces
représentations, où Sénèque et Burrhus étaient obligés de donner le signal des
applaudissements, et surtout sur ces concours de chant et de musique où Néron
s’astreignait à tous les usages, s’imposait toutes les fatigues, cabalait contre ses
rivaux, pour qu’on ne lui enlevât pas une couronne qu’il obtenait toujours4. On
peut se reporter à leurs écrits. Il suffira de dire, si l’on est curieux de tels détails,
que ce triomphateur de tous les concours de musique et de chant qui eurent lieu
sous son règne, n’avait encore qu’un talent médiocre. Sa voix grêle manquait de
clarté et d’étendue, en sorte qu’il faisait rire et pleurer à la fois5. Rire, quand on
l’entendait ; pleurer, quand on se rappelait qu’on avait là, sous ses yeux, le
maître de l’univers, l’arbitre absolu de la vie et de la mort de tant de millions
d’hommes !

Si de la Maison d’or où Néron écrit des discours, compose des poèmes et accorde
sa lyre, on redescend dans Rome, si l’on cherche où est l’éloquence, on ne
trouve plus que cette habileté de parole avide, sanglante, née, de la corruption
et qui sert d’arme meurtrière, comme la qualifie Tacite6, c’est-à-dire l’éloquence
des délateurs. Le plus célèbre de ceux qui se sont si tristement illustrés pendant
le règne de Claude, Publius Suilius, est puni de ses crimes sous le principat de
Néron ; mais le despotisme impérial aboutissait fatalement à la délation, et le
châtiment de Suilius ne rend pas ses pareils moins audacieux, ni moins
impudents. Le délateur est devenu un instrument de règne. L’empereur ne peut
s’en passer. Grâce à lui, il répand au loin la terreur. Par lui, il atteint les délits qui
ne tombent sous le coup d’aucune loi déterminée ; par lui, il évite le scandale

1 Suétone, Néron, 42.


2 Suétone, Néron, 43.
3 Tacite, Dialogue sur les orateurs, 11.
4 Suétone, 12, 21, 23 ; Dion Cassius, LXIII, 9 ; LXI, 20 ; Annales, XIV, 15.
5 Dion Cassius (Xiphilin), LXI, 20.
6 Dialogue sur les orateurs, 12.
des poursuites officielles ; par lui, il frappe froidement et sûrement ceux qui,
sans proférer aucune parole, sans faire aucun geste, l’offensent par la tristesse
de leurs regards et la sévérité de leur attitude. Aussi les récompenses impériales
seraient-elles venues d’elles-mêmes provoquer le zèle des délateurs si, à la
honte de cette époque, une meute, toujours nombreuse, toujours infatigable,
n’avait entouré sans cesse le prince, attentive à ses moindres gestes, épiant ses
regards, et, s’élançant au premier signe sur la proie désignée. Aussi le sort des
délateurs de Tibère punis sous. Caligula n’effraya-t-il pas. Suilius ; et, à son tour,
le, sort. de Suilius ne l’empêcha pas d’avoir des successeurs.
Le premier qui se présente est COSSUTIANUS CAPITO. — C’était un avocat, peu
connu de nous avant le règne de Néron. Il plaidait des causes au barreau et s’y
enrichissait par les mêmes moyens que Suilius, en vendant son éloquence tour à
tour aux deux parties. Cet orateur qui glissait dans l’infamie par une pente
naturelle, suivant l’énergique expression de Tacite1 eût été condamné comme,
concussionnaire avec Suilius et quelques autres, si le faible Claude eût laissé
remettre en vigueur la loi Cincia. Il échappa pour le moment à la peine
qu’avaient méritée ses crimes. Il fut envoyé plus, tard en Cilicie en qualité de
gouverneur. Il y renouvela les rapines et les violences de Verrès. Mais les temps
étaient changés.
Sous l’empire, les provinces étaient plus sagement gouvernées que sous la
République. Le despotisme, qui frappait sans pitié à Rome les puissants, avait
intérêt à ménager les provinces et les populations dont les richesses alimentaient
le faste impérial. Les gouverneurs, mieux surveillés, étaient plus souvent punis
quand leur tyrannie dépassait la mesure. Les Ciliciens poursuivirent leur
gouverneur, devant le sénat. Leur député parla en grec contre son adversaire,
et, arrivé à la péroraison, lui lança un trait dont Quintilien, dans sa jeunesse,
admirait l’à-propos. Il le traduit ainsi en latin erubescis Caesarem timere, tu
rougis de craindre l’empereur2. Cossutianus, lassé par la persévérance de ses
accusateurs, renonça enfin à se défendre, et fut condamné d’après la loi sur la
concussion. Il fut puni, suivant le jeu de mots de Juvénal, pour avoir piraté dans
le pays des pirates3.
Ce procès est de l’année 57. Condamné à l’exil, Capito y resta quatre années. Il
en revint lorsque, Tigellin, dont il était le gendre, eût été nommé préfet du
prétoire après la mort de Burrhus. Il reprit sa place au sénat, et chercha aussitôt
à justifier la grâce qu’il avait obtenue, par son zèle à dénoncer les ennemis du
prince. Il accusa le préteur Antistius du crime de lèse-majesté. Celui-ci aurait lu,
suivant lui, des vers injurieux contre Néron devant de nombreux convives chez
Ostorius Scapula. C’était la première fois qu’on remettait en vigueur la loi de
majesté. On crut même, dans le sénat, que le but du procès était moins de
perdre Antistius que de fournir à l’empereur l’occasion d’un beau trait de
générosité. Il n’en fut rien. Capito poursuivit Antistius et produisit de nombreux
témoins qui déclaraient avoir entendu les vers. Le maître de la maison, Ostorius,
interrogé, s’honora en répondant courageusement qu’il n’avait rien entendu.
On crut de préférence les témoins qui accusaient. Le consul désigné, Junius
Marcellus, opina pour la mort ; Thrasea pour l’exil, et il amena le sénat à
partager son avis. Avant de rédiger le décret, les consuls demandèrent l’avis de

1 Annales, XVI, 21.


2 Quintilien, VI, 1, 14.
3 Satires, VIII, 92 ; depuis la guerre des pirates, terminée par Pompée, les mots Cilicien et pirate étaient
devenus synonymes.
l’empereur, et celui-ci écrivit, à ce propos, une lettre au sénat où perçait son
dépit. Antistius, y disait-il, sans avoir été provoqué par aucune offense, l’avait
gravement injurié. Le prince avait demandé que le sénat lui rendît justice et
proportionnât la peine au délit. Mais, après tout, résolu à arrêter l’effet de la
rigueur, il ne s’opposait point à l’indulgence. Que les sénateurs prononçassent à
leur gré :ils étaient même libres d’absoudre. Malgré le ton de cette lettre,
Thrasea n’en persista pas moins dans son avis. Le sénat eut, ce jour-là, le
courage de son opinion, et Anstitius ne fut condamné qu’à l’exil1.
Pendant quelques années, à la suite de ce procès, le nom de Cossutianus Capito
n’est plus prononcé par les historiens. On le voit reparaître l’an 66, mêlé comme
auteur ou complice principal à un forfait nouveau. Le frère de Sénèque, père de
Lucain, Annæus Mella, avait, comme intendant des revenus de Néron, acquis des
richesses considérables. Elles firent envie à l’empereur. Aussitôt Mella fut accusé
d’avoir connu par son fils la conspiration tramée contre Néron ; l’on produisit une
fausse lettre de Lucain qui l’instruisait du complot, et Néron la lui fit mettre sous
les yeux. Mella se vit perdu ; il se hâta de s’ouvrir les veines, après avoir légué
une partie de sa fortune à Tigellin et à son gendre Capito, pour sauver le reste.
Mais les faussaires, Capito sans doute, ne s’arrêtèrent pas en si beau chemin. Ils
acceptèrent le testament, et y joignirent deux lignes, où Mella se plaignait de
mourir sans avoir mérité son sort, tandis que deux ennemis du prince, Rufius
Crispinus et Anicius Cerialis jouissaient de la vie. Cette phrase perfide coûta la
vie à Anicius Cerialis. Quant à Crispinus, il avait déjà péri2.
Enhardi par ces honteux succès, Cossutianus Capito s’attaqua à la vertu même, à
Thrasea, sa dernière et sa plus illustre victime. Thrasea était coupable d’avoir
gardé intacte l’honnêteté de son âme, et d’être demeuré libre au milieu d’un
sénat esclave et corrompu. Néron avait encore contre lui un grief particulier ; il
lui reprochait d’avoir montré peu de zèle, c’est-à-dire, de l’avoir peu applaudi aux
représentations des Juvenales, offense d’autant plus sensible que Thrasea, à
Padoue, sa patrie, avait assisté aux jeux du Ceste, institués par le Troyen
Anténor, et n’avait pas dédaigné de chanter sur la scène en costume tragique3.
En réalité, le rôle d’indépendance que Thrasea jouait au sénat consistait à sortir
de la salle, au moment où les sénateurs allaient voter une mesure inique, ou bien
à s’abstenir de paraître aux séances.
On regrette que ce personnage, si cher à Tacite, n’ait pas agi quelquefois d’une
manière plus énergique, et se soit borné trop souvent à des attitudes, tristes et
mélancoliques. Du moment qu’il s’exposait à la mort par cette conduite
préméditée, il eût mieux fait de prendre l’offensive, et de combattre avec
éloquence les mesures arbitraires ordonnées par le prince. Il eut peut-être
réveillé ainsi, dans le sénat, quelque dernier sentiment d’honneur, et sinon arrêté
Néron, avancé au moins l’heure de sa chute. C’était l’objection que faisaient les
propres amis de Thrasea à des votes émis par lui dans des circonstances
insignifiantes, où il offensait le prince, sans ranimer le sénat. Tacite le disculpe
mal sur ce point4.
Dans le procès d’Antistius, malgré la volonté de Néron nettement indiquée, il
avait montré ce que peut une parole honnête, même au milieu de gens avilis.
Son intervention active avait entraîné les sénateurs, et arraché Antistius à la

1 Annales, XIV, 48, 49.


2 Annales, XVI, 17.
3 Annales, XVI, 22.
4 Annales, XIII, 49.
mort. Plus agressif, Thrasea aurait peut-être sauvé d’autres victimes, et sa mort
n’en aurait été que plus glorieuse.
Quoi qu’il en soit, Capito qui n’avait pas pardonné à Thrasea de l’avoir fait
condamner dans le procès des Ciliciens, l’accusa d’une multitude de crimes, dont
Tacite, en refaisant-le discours du délateur, a conservé la longue et curieuse
énumération. En premier lieu, Thrasea était sorti du sénat pendant la
délibération qui avait suivi le meurtre d’Agrippine : il avait montré peu de zèle
aux représentations des Juvenales ; il avait soustrait Antistius à la mort en
ouvrant un avis plus doux ; enfin il s’était absenté volontairement le jour où l’on
avait décerné à Poppée les honneurs divins. A ces griefs déjà anciens, Capito en
ajoutait de nouveaux. Au commencement de l’année, Thrasea évitait de prêter le
serment solennel ; quindécemvir, il n’assistait pas aux vœux pour l’empereur ; il
n’offrait jamais de sacrifices pour le salut du prince ni pour sa voix céleste ;
depuis, trois ans, il n’avait pas paru dans le sénat ; et le jour où l’on punissait les
complots de Silanus et de Vetus, il était allé de préférence, au forum, défendre
les intérêts de ses clients. Il avait déjà des sectateurs et des satellites qui
copiaient son air et son maintien ; les armées, les provinces lisaient chaque jour
avec plus d’empressement les journaux du peuple romain — diurna — pour
savoir ce que Thrasea n’avait pas fait. Tant de griefs suffisaient à perdre un
accusé. Néron, cependant, jugea à propos d’adjoindre à Capito un orateur aussi
vil, mais plus éloquent et plus violent que lui1.
CAIUS EPRIUS MARCELLUS était né à Capoue de la tribu Falerna. Il avait une
éloquence emportée, à laquelle venait s’ajouter un air farouche et menaçant, un
corps mal fait, que l’habitude de la débauche rendait encore plus repoussant2.
Lorsque Claude força Silanus à se démettre de la préture, celui-ci n’avait plus
qu’un jour à exercer sa charge. Eprius accepta de le remplacer pour cesser, le
soir même, ses fonctions. En récompense de sa servilité, il fut nommé
gouverneur de la Lycie et pilla sa province. Accusé par les Lyciens en même
temps que Capito l’était par les Ciliciens, il fut plus heureux que son émule. Il
réussit à faire exiler quelques-uns de ses accusateurs, pour avoir mis un innocent
en péril3. Tel est l’homme que Néron adjoignit à Capito. Ce dernier commença
l’attaque, mais les coups décisifs furent portés par Eprius Marcellus. Cependant
son discours, refait par Tacite de main de maître et dans un style énergique,
contient plus d’injures que de raisons. Il n’y a que de la haine et, pour ainsi dire,
que des rugissements de bête fauve, dans les paroles de l’accusateur. On y sent
la violence de la passion, mais aussi la faiblesse des griefs :
Il s’agit, s’écria-t-il, du salut de la République. L’insolence des inférieurs aigrit la
clémence du maître. Les sénateurs, trop indulgents jusqu’ici, laissent un. Thrasea
déserteur de la chose publique, un Helvidius Priscus, son gendre, et le complice
de ses fureurs, un Paconius Agrippinus, héritier de la haine de son père contre
les Césars, un Curtius Montanus, auteur de vers infimes, braver impunément leur
autorité. Je demande que Thrasea reparaisse, consulaire au sénat, prêtre aux
vœux publics, citoyen au serment annuel, à moins que, par un mépris impudent
des lois et des cérémonies anciennes, il ne se déclare ouvertement traître et
ennemi. Lui qui a l’habitude de faire le sénateur zélé et de défendre ici les
détracteurs du prince, qu’il vienne donc -au sénat, et déclare quelles réformes et
quels changements il exige dans l’État. On supportera plus aisément des

1 Annales, XVI, 22.


2 Annales, XVI, 23 ; Dialogue sur les orateurs, 8.
3 Annales, XIII, 33.
censures qui attaquent tout en détail, qu’un silence qui condamne tout à la fois.
Est-ce la paix de l’univers ou les succès de nos armées qui le chagrinent ? Non !
Qu’on cesse de favoriser l’orgueil d’un homme qui s’attriste du bien public, qui
déserte les tribunaux, les théâtres, les temples, S’il nous menace sans cesse de
son exil, ne comblons pas son vœu abominable. Il ne reconnaît ni décrets ni
magistrats. Rome pour lui n’existe plus. Qu’il brise donc en mourant ses derniers
liens avec cette patrie, depuis longtemps éloignée de son cœur, et dont
aujourd’hui il détourne ses yeux !1
Tel est, à peu près, le discours qu’au milieu du sénat glacé de terreur par la vue
des soldats armés qui entour raient la curie, Eprius débita d’une voix animée et
le visage tout en feu. Thrasea était absent. Ses amis lui avaient conseillé de
venir se défendre contre les fureurs d’Eprius ; mais il pensa qu’il y aurait plus de
vanité que de vraie grandeur à se présenter au sénat. Il aima mieux mourir sans
ostentation. I1 avait vécu simple, il mourut simplement. L’éloquence d’Eprius,
récompensée par Néron, comme celle de Capito, par un présent de 5 millions de
sesterces triompha dans le vide. Eprius n’eut pas l’honneur de voir Thrasea
répondre à ses attaques. Mais tout absent qu’il fût, sa figure vénérable, sommé
dit Tacite, était présente à la pensée de tous les sénateurs. Néron lui-même
rendit involontairement hommage à sa victime, en lui laissant le choix de sa
mort.
Après la chute de Néron, Eprius Marcellus, à qui ses délations avaient valu une
fortune de 300 millions de sesterces, sentit sa puissance chanceler. Le gendre de
Thrasea, Helvidius Priscus, qu’Eprius avait voulu entraîner dans la perte de son
beau-père et qu’il avait fait condamner à l’exil, reparut au sénat sous Galba et
poursuivit Eprius. Les deux adversaires prononcèrent l’un contre l’autre
d’éloquents discours qui subsistaient encore au temps de Tacite. Mais le sénat
craignit que la perte du célèbre accusateur n’entraînât celle d’une légion de
coupables, et il décida Helvidius à laisser tomber l’accusation2. Licinius Caecina
dirigea une seconde attaque contre Eprius, au moment où le sénat, réuni à
Modène, ignorait sinon, l’issue de la bataille de Bédriac, au moins la mort de
l’empereur Othon. Elle fut arrêtée encore une fois par l’intervention de ses
collègues3.
Vitellius succombe à son tour, et le sénat décide d’envoyer une députation à
Vespasien. La délibération qui eut lieu à cette occasion mit de nouveau aux
prises Helvidius Priscus et Eprius Marcellus. Le premier demandait que les
députés fussent désignés au choix par les magistrats ; l’autre, qui craignait de
n’être pas élu et de paraître ainsi peu estimé, proposait qu’ils fussent tirés au
sort. Le débat s’échauffa, peu à peu entré les deux adversaires, et Helvidius fit
entendre à Eprius de durés vérités. Il maintint avec force que lé sort pouvant
s’arrêter sur des indignes, il valait mieux envoyer à Vespasien, non des
délateurs, mais des citoyens irréprochables. Qu’Eprius Marcellus, disait-il en
terminant, se contente d’avoir poussé Néron à tuer tant d’innocents. Qu’il jouisse
de ses récompenses et de l’impunité, mais du moins qu’il laisse Vespasien aux
honnêtes gens.
Le discours d’Helvidius était écrasant. Eprius Marcellus, visiblement embarrassé ;
se répandit en vagues considérations sur les usages pratiqués au sénat dans les

1 Annales, XVI, 28, 29.


2 Histoires, IV, 6.
3 Histoires, II, 53.
votes. Il s’abrita derrière l’avis du consul. Il balbutia quelques excuses sur la
mort de Thrasea. qu’il fallait imputer non à lui-même mais au sénat qui l’avait
condamné ; et lança en terminait quelques paroles amères à Helvidius, insinuant
que celui-ci avait la prétention de régenter Vespasien, un triomphateur, et’ dont
les enfants étaient des hommes. Malgré là pauvreté de sa justification
personnelle, l’avis d’Eprius Marcellus, Plus conforme à l’usagé du sénat, et propre
à rassurer les timides, finit par prévaloir1.
En attendant que le nouvel empereur arrivât à Rome, le sénat eut à s’occuper de
réparer les maux causés par la guerre civile et par la lutte des Vitelliens et des
Flaviens. En môme temps, il épura les fastes souillés par les décrets adulateurs
qu’il avait rendus lui-même, sous chacun des régimes qui s’étaient succédé en si
peu de mois, en l’honneur de Néron, de Galba, d’Othon et de Vitellius. Il se laissa
même entraîner, au commencement de l’année 70, à rédiger un serment que
tous les membres devaient prononcer, où ils prenaient les dieux à témoin qu’ils
n’avaient concouru à aucun acte qui compromit la sûreté de personne, et qu’ils
n’avaient tiré ni profit, ni honneur du malheur des citoyens.
C’était une attaque directe contre les délateurs. Quelques accusateurs de bas
étage, Sariolenus Vocula, Nonius Actianus, Sestius Severus, s’inclinèrent sous la
flétrissure de leurs collègues. En vain Vipstanus Messala essaya de défendre son
frère Aquilius Regulus autre grand coupable. Il s’attira une réponse virulente dé
Curtius Montanus, qui souleva les applaudissements de l’assemblée. Helvidius
Priscus en conçut l’espérance de renverser Eprius Marcellus, et il reprit ses
attaques contre lui. Il fit d’abord l’éloge de Cluvius Rufus qui, riche comme
Eprius, célèbre orateur comme lui, n’avait jamais sous Néron mis personne en
péril, et il accabla Eprius de ses propres crimes et de l’innocence d’autrui.
Eprius Marcellus vit l’émotion du sénat, il sentit l’orage s’accumuler contre lui ; et
prit un parti décisif. Il se leva avec Vibius Crispus, autre délateur compromis
nomme lui, et fit un mouvement pour sortir : Nous partons, dit-il, Helvidius
Priscus, et nous te laissons ton sénat ; règne à la face de César ! Il y avait dans
cette parole, lancée en fuyant comme la flèche du Parthe, autant d’éloquence
que de perfidie. Marcellus se sauvait lui-même, en dirigeant contre Helvidius une
accusation qui sera relevée plus tard par Domitien. On le ramena cependant dans
le sénat, et la lutte recommença pendant tout le jour. Les moins nombreux et les
plus violents l’emportèrent encore. Toutefois, malgré l’éloquence qu’Eprius
Marcellus déploya dans cette séance, il n’eut peut-être pas échappé à la peine
qu’il méritait. Mais le lendemain, Domitien et Mucien, qui gouvernaient Rome en
l’absence de Vespasien, vinrent au sénat, prirent la défense des accusés, et
engagèrent les accusateurs à se désister de leurs poursuites. De tels conseils
équivalaient à un ordre formel : le sénat le comprit et se tut.
Eprius Marcellus était encore une fois sauvé2. Bien plus, sous le règne de
Vespasien, il devint tout-puissant, et fit encore sentir dans Rome sa terrible
influence : Humiliante condition, s’écrie Tacite, d’une grande et malheureuse
cité, contrainte de supporter en moins d’un an Othon et Vitellius, tour à tour
abandonnée aux Vinius, aux Valens, aux Icelus, aux Asiaticus, jusqu’à ce qu’elle
tombât aux mains d’un Marcellus et d’un Mucien, en qui elle trouve d’autres
hommes plutôt que d’autres mœurs !3 Vespasien valait mieux que Mucien et que

1 Histoires, IV, 7, 8.
2 Histoires, IV, 41 et suiv.
3 Histoires, II, 95.
son fils Domitien ; cependant il combla Eprius d’honneurs, comme nous l’apprend
une inscription trouvée dans le vestibule de l’église de Saint-Priscus, près de
l’ancienne Capoue. On y voit qu’honoré de deux consulats, du titre d’augure, et
de plusieurs dignités sacerdotales, Eprius reçut cette inscription de la
reconnaissance de la province de Cypre administrée par lui !
Aussi l’auteur du Dialogue sur les orateurs, rappelant la modeste origine du
Capouan Eprius Marcellus, sa puissance, sa fortune de 300 millions de sesterces,
son crédit auprès de Vespasien, en fait honneur à l’éloquence, et y voit une
preuve éclatante de l’utilité de l’art de la parole. Telle est la conclusion peu
morale à laquelle il arrive. Mais, aux paroles enthousiastes d’Aper, il convient
d’opposer la noble réponse de Maternus : Quant à Crispus et à Marcellus, dont tu
me cites l’exemple, qu’offre donc leur fortune de si enviable ? Est-ce de craindre
ou d’être craints ? Est-ce d’être assaillis chaque jour de solliciteurs qui reçoivent
leurs bienfaits en les maudissant ? Est-ce de ce que, enchaînés à l’adulation, ils
ne paraissent jamais à leurs maîtres assez esclaves, ni à nous assez libres ? Quel
est ce pouvoir absolu dont ils sont revêtus ? Des affranchis ont la même
puissance1.
Maternus a raison : mais par un rapprochement douloureux, tandis que Eprius
Marcellus meurt tranquille et comblé d’honneurs, Maternus qui prononce ces
paroles, éloquente protestation de la vertu contre le triomphe du méchant, périt
victime de l’empereur Domitien. Toutefois, Maternus, à l’âme pure, au, cœur
stoïque, aurait préféré son sort à celui d’Eprius, et, pour nous servir des
expressions poétiques qu’il emploie, si, après la mort de ces deux hommes, on
eût dressé leurs statues sur leur tombeau, le front calme et serein de Maternus
eût rappelé l’innocence de sa vie et la sécurité de sa mort ; le visage triste et
farouche d’Eprius Marcellus eût trahi l’orateur malhonnête dont le trépas fut
salué par l’allégresse publique2.

1 Dialogue sur les orateurs, 8, 13.


2 Dion Cassius, LXVI, 16, parle, il est vrai, d’un Marcellus (il ne l’appelle pas Eprius), ami de Vespasien, qui,
impliqué dans une conspiration et condamné par le sénat, se coupa la gorge avec un rasoir sous le règne de ce
prince. Si le fait s’applique au délateur, il a subi la juste punition de ses crimes. Mais il doit y avoir ici une
erreur de nom ; autrement on ne s’explique pas les paroles de l’auteur du Dialogue sur les orateurs, vantant
l’heureuse destinée d’Eprius Marcellus dans un ouvrage écrit, au plus tôt, dans les dernières années du règne
de Vespasien.
CHAPITRE XVIII — L’ÉLOQUENCE SOUS LES SUCCESSEURS DE NÉRON

La biographie du délateur C. Eprius Marcellus nous a conduit jusqu’au règne de


Vespasien. Les successeurs immédiats de Néron, Galba, Othon, Vitellius ne firent
que passer sur le trône, et n’ont laissé aucun souvenir personnel qui intéresse
l’histoire de l’éloquence. L’empereur Vespasien ne fut pas, non plus, un orateur.
Élevé à la campagne d’abord, puis dans les camps, il avait plus l’habitude d’agir
que de parler. Administrateur froid et ferme, cruel au besoin, homme laborieux,
exact, ami de l’ordre, il recherchait dans les instruments de son pouvoir la
probité et le talent. Aussi les accusateurs à gages, les orateurs qui vendaient au
prince la vie des citoyens illustres, devinrent inutiles sous son règne. Vespasien
pacifia donc, et c’est une partie de sa gloire, cet affreux genre d’éloquence, la
délation. Il comprit même qu’il avait plus d’intérêt à laisser impunies les plaintes
et les railleries provoquées par ses réformes qu’à sévir contre les médisants. Il
supporta patiemment, dit Suétone, la franchise de ses amis, les allusions des
avocats et les boutades des philosophes1. Il fit plus : le premier il assigna des
appointements annuels sur le fisc, aux rhéteurs grecs et latins. La somme qu’il
leur donna était élevée, 100.000 sesterces (ou 17.693 fr.). Son choix, et il lui fait
honneur, tomba d’abord sur Quintilien. Les poètes, les artistes distingués tels
que ceux qui réparèrent la Vénus de Cos et le Colosse eurent part à ses faveurs.
Ses bienfaits mêmes s’étendirent sur les acteurs et les musiciens célèbres par
leur talent2. Les encouragements donnés par lui aux lettres et aux arts sont
d’autant plus méritoires que ce prince administrait les finances avec une sévérité
devenue proverbiale.
Le sénat n’est donc pas condamné, pendant le règne de Vespasien, à remplir le
rôle déplorable qui avait été le sien sous les empereurs précédents. La curie
cesse d’être le théâtre d’accusations et de débats passionnés, terminés par le
meurtre ou par le suicide. Elle devient une assemblée d’hommes d’affaires,
d’administrateurs intègres, ou forcés de le paraître. Les questions soumises à la
discussion sont relatives au gouvernement des provinces ; elles sont décidées en
peu de mots, et d’une manière conforme à l’équité. On peut donc répéter du
sénat de Vespasien ce que l’on a plusieurs fois dit de certains souverains que le
silence des historiens en est le plus bel éloge. Cependant, le hasard nous a
conservé un monument authentique de l’éloquence officielle du sénat, à l’époque
qui nous occupe. Par son caractère et sa teneur, il appartient plutôt à l’histoire
politique qu’à l’art oratoire. Cependant, il ne sera peut-être pas sans intérêt, en
l’absence de tout autre document, de le reproduire et de l’apprécier.
Vers le milieu du XIVe siècle, sous le pontificat de Clément VI, on trouva à Rome
une table de bronze qui est conservée aujourd’hui dans le musée du Capitole.
Elle contient un fragment important du décret rendu par le sénat en faveur dé
Vespasien, aussitôt que cette assemblée eut appris la mort du frère de Vitellius
et le triomphe définitif des Flaviens3. Le sénatus-consulte, véritable lex Imperii,
est ainsi conçu4 :

1 Suétone, Vespasien, 13.


2 Suétone, Vespasien, 18, 19.
3 Tacite, Histoires, IV, 3.
4 Traduction de Burnouf modifiée.
... Qu’il lui soit permis de conclure des traités avec qui il voudra, comme cela fut
permis au divin Auguste ; à Tibère Jules César Auguste, et à Tibère Claude César
Auguste Germanicus ;
Qu’il lui soit permis d’assembler le sénat, d’y faire ou faire faire des propositions,
de faire rendre des sénatus-consultes par votes individuels, ou en ordonnant le
partage1, comme cela a été permis au divin Auguste, à Tibère Jules César
Auguste, à Tibère Claude César Auguste Germanicus ;
Toutes les fois que le sénat sera assemblé en vertu de sa volonté, de son
autorisation, de son ordre, de son mandat, ou en sa présence ; que tous ses
actes aient leur force, et soient observés, aussi bien .que s’il était convoqué ou
tenu d’après une loi ;
Toutes les fois que les aspirants à une magistrature, pouvoir, commandement,
ou charge quelconque, seront recommandés par lui au sénat et au peuple romain
; et qu’il leur aura donné ou promis son appui, que dans tous les comices leur
candidature soit comptée extraordinairement ;
Qu’il lui soit permis ; toutes les fois qu’il le trouvera utile à la République,
d’étendre et reculer les limites du Pomœrium, comme cela à été permis à l’ibère
Claude César Auguste Germanicus ;
Qu’il ait le droit et le plein pouvoir de faire tout ce qu’il croira convenable à
l’intérêt de la République, à la majesté des choses divines et humaines, au bien
public et particulier, ainsi que l’eurent le divin Auguste, Tibère Jules César
Auguste, et Tibère Claude César Auguste Germanicus ;
Que de toutes les lois, de tous les plébiscites dont il a été écrit que seraient
dispensés le divin Auguste, Tibère Jules César Auguste, et l’ibère Claude César
Auguste Germanicus, l’empereur César Vespasien soit dispensé comme eux ; que
tout ce qu’ont dû faire le divin Auguste, Tibère Jules César Auguste, et Tibère
Claude César Auguste Germanicus, d’après quelque loi que ce puisse être, il soit
permis à l’empereur César Vespasien Auguste de le faire également ;
Que tout ce qui, avant la présente loi, a été fait, exécuté, décrété, commandé
par l’empereur César Vespasien Auguste, ou par toute autre personne, sur son
ordre ou son mandat, soit réputé légal et demeure ratifié, comme si ces actes
avaient été faits par l’ordre même du peuple.
Sanction. Si quelqu’un, en vertu de la présente loi, a contrevenu ou contrevient
par la suite aux lois, plébiscites ou sénatus-consultes, en faisant ce qu’ils
défendent, ou en ne faisant pas ce qu’ils ordonnent, qu’il ne soit point pour cela
réputé coupable, ni tenu à aucune réparation envers le peuple romain ;
qu’aucune action ne soit intentée, aucun jugement rendu à ce sujet, et que
personne ne soutire qu’il soit cité devant lui pour cette raison.
Ce document officiel ne présente pas de grandes qualités oratoires. Les
modernes, habitués aux harangues fleuries, aux adresses éloquentes que les
magistrats et les assemblées politiques prodiguent en pareille circonstance,
éprouvent, au premier abord, en lisant le sénatus-consulte de l’an 69, une sorte
de déception. Toutefois, cette déclaration a une valeur réelle au point de vue
littéraire. Elle caractérise l’esprit formaliste et précis des Romains. Nul peuple n’a
été plus profondément juriste à toutes les époques de son histoire, aussi bien

1 Per relationem discessionemve, on entend par discessio l’action de passer du côté de celui dont on adopte
l’avis. Voir Aulu-Gelle, XIV, 7.
dans les premiers siècles de la République qu’au temps de Justinien. Les
prescriptions religieuses, les conventions de toutes sortes, les lois les plus
anciennes, comme nous en avons donné les preuves ailleurs1, ont la même
rigueur, la même précision que les textes les plus récents.
Le sénat énumère chacun des droits qu’il concède au nouvel empereur, comme il
les a conférés à certains de ses prédécesseurs qu’il désigne d’une manière
minutieuse pour prévenir toute confusion. Cependant, ce sénatus-consulte, qui
semble tout livrer, a en même temps une portée limitative. Vespasien jouira des
mêmes droits que ses devanciers, mais dans la mesure ou ils en ont joui, et pas
au delà.
Quelles libertés peuvent rester au sénat, après l’abandon dé tant de privilèges ?
On n’a pas à le rechercher ici. Nous nous bornons à constater qu’il reste fidèle à
l’esprit juridique de toute la législation romaine. Il a prévu tous les cas, il est allé
au-devant de toutes les interprétations abusives des avocats impériaux. On ne
pourra pas tirer de son texte autre chose que ce qu’il y a mis. Sans doute le
despotisme du maître ne sera pas arrêté par ces réserves tacites. Le sénat le sait
bien : mais, fidèle à l’esprit romain, il a fait sa déclaration avec la rigueur que ce
peuple a toujours apportée dans toutes ses formules religieuses, ses traités
politiques, et ses lois judiciaires. Ce document présente tous les caractères de
cette race de légistes. Au milieu même de l’abaissement politique le plus
complet, l’esprit romain vit et se perpétue.
Pour rédiger le sénatus-consulte qui donne à Vespasien tant de prérogatives, les
sénateurs n’avaient eu qu’à copier les termes des décrets qu’ils avaient rendus
quelques mois auparavant, et où ils avaient conféré à Othon, puis à Vitellius la
même autorité2. Ces déclarations, par lesquelles le sénat renonce à ses
privilèges particuliers et au bénéfice des lois antiques, ne datent pas du règne de
Vespasien. Leur ensemble compose ce qu’on peut appeler la constitution du
pouvoir impérial, lex Imperii. Depuis qu’Auguste avait attiré successivement à lui
tous les privilèges, les droits, les fonctions qui appartenaient sous la République
au sénat, aux censeurs, aux consuls, en un mot à tous les magistrats, il avait, en
réalité ; exercé le pouvoir dont les attributions sont énumérées parla Table de
Bronze. L’usage, à défaut de tente écrit, avait mis la même puissance entre les
mains de ses successeurs. C’est ce que Tacite fait entendre ; lorsqu’à
l’avènement d’un empereur, il se contente de dire laconiquement : Le sénat lui
décerne toutes les choses habituelles aux princes, cuncta principibus solita. A
quel moment ces déclarations du sénat furent-elles rédigées pour la première
fois, sous la forme que nous avons reproduite ? On ne peut l’indiquer avec
certitude. Il est permis d’affirmer qu’elles datent au plus tard de l’avènement de
Galba, lorsque le pouvoir impérial sortit de la famille d’Auguste.
Dès lors, la constitution de l’empire est rédigée de la main même du sénat ; il n’y
a plus qu’à changer le nom du souverain. Chaque nouvel empereur est investi
par le sénatus-consulte des prérogatives du rang suprême, ou, pour mieux dire,
du pouvoir absolu. C’est à ce décret, et aux décrets semblables, rédigés par le
sénat pour les princes venus après Vespasien, que le jurisconsulte Ulpien fait
allusion, en parlant de la loi royale, lex Regia, qui remet aux mains de l’empereur
toute l’autorité3. Malgré les discussions auxquelles a donné lieu le terme obscur

1 Voyez Histoire de l’éloquence latine depuis l’origine de Rome ; notamment la formule du Père Patrat, les
prescriptions imposées au flamine de Jupiter, le serment des légionnaires, les lois des Douze-Tables, etc.
2 Tacite, Histoires, IV, 3 ; I, 47 ; II, 55.
3 Ulpien, Digeste, I, 4 ; lib. I, § I, De Constitutione Principum.
de lex Regia ; qu’on en attribue l’origine à Ulpien ou à Tribonien, le mot désigne
fort bien la chose, et le doute n’est pas possible.
Pour en revenir au sénat de Vespasien, si ce sénatus-consulte est en quelque
sorte son testament politique et le témoignage incontestable de son abdication, il
montre en même temps quelle autorité conservait encore le nom si révéré
autrefois du sénat romain. C’est de lui que Vespasien veut tenir ses pouvoirs ; il
semble croire que sa puissance n’aura de légalité que si elle est confirmée par le
sénat. Il fait acte de déférence à son égard, en attendant son investiture même
d’une assemblée docile ; toujours prête à saluer, quel qu’il soit, le prétendant
victorieux. Le sénat, de son côté, en donnant son acquiescement, semble se
croire maître de le refuser : il en a, au moins, l’apparence. Aussi, en 1316, au
moment où la découverte de la Table de Bronze à Rome était encore toute
récente, le fameux tribun Nicolas Rienzi s’appuya sur les termes du sénatus-
consulte en l’honneur de Vespasien pour appeler les Romains à l’indépendance. Il
rappela aux Romains d’alors, dit un de ses historiens1, combien étaient grandes
la puissance et la majesté de leurs ancêtres, puisque les empereurs n’avaient de
pouvoirs que ceux qu’ils tenaient du peuple et du sénat. Rienzi se faisait illusion.
Cependant le sénat de Vespasien avait encore pour lui magni nominis umbram ;
plus tard, lorsque l’empire sera vendu à l’encan, ou disputé par les diverses
armées, il n’aura même plus l’ombre de ce grand nom, et ces respects
extérieurs.

Si, du sénat de Vespasien, l’on descend aux orateurs qu’on y voit d’ordinaire
siéger, le premier d’entre eux’ est un avocat célèbre alors par ses succès au
barreau, et qui avait préféré à l’arène sanglante des délateurs les luttes plus
honorables du forum, GALERIUS TRACHALUS. Quintilien le cite à plusieurs reprises
et caractérise son genre d’éloquence. Rome naguère encore, dit-il, comptait des
talents célèbres : Trachalus montrait ordinairement de l’élévation, ne manquait
point de clarté et semblait se régler sur les meilleurs modèles. Toutefois, ajoute-
t-il, il gagnait à être entendu : il avait l’organe le plus heureux dont j’aie
mémoire, un débit qu’on eut admiré même au théâtre, la grâce du corps ; en un
mot, tous les avantages extérieurs lui avaient été prodigués2. Plus loin, au XIIe
livre, Quintilien revient encore, sur les qualités extérieures de cet orateur. Quand
Trachalus parlait, il effaçait tous ses contemporains : et par où ? C’était sa haute
stature, le feu de ses regards, un visage imposant, des gestes savants, une voix
! Cicéron souhaite à son orateur une voix presque semblable à celle des
tragédiens : la voit de Trachalus n’aurait souffert de comparaison avec celle
d’aucun des acteurs tragiques que j’ai entendus. Un jour qu’il parlait à la
basilique Julia, devant la, première section du tribunal, tandis que les trois autres
étaient en séance, sa voix domina le tumulte de la basilique entière ; on put
l’entendre, le suivre, et je me souviens qu’à la honte de ceux qui parlèrent après
lui, on l’applaudit des quatre tribunaux à la fois3. Tacite mentionne aussi, en
passant, l’organe retentissant de Trachalus4.
Cet orateur fut consul à la fin du règne de Néron, en 68, et eut pour collègue le
poète C. Silius Italicus. Si les élections, sous l’empire, avaient eu lieu comme
autrefois au Champ de Mars et par le vote des centuries, Trachalus aurait tout à

1 Dujardin-Boispréaux, Histoire de N. Rienzi, p. 116.


2 Quintilien, X, 1, 119.
3 Quintilien, XII, 5, 5 ; 10, 11.
4 Tacite, Histoires, I, 90.
fait rappelé le candidat Novius dont la voix, suivant le satirique Horace, au milieu
de deux cents chariots se rencontrant sur le forum avec trois enterrements,
pouvait couvrir de ses accents le son des cornes et des trompettes1. Le poète
trouve ce mérite insuffisant chez un orateur ; mais, à cet avantage secondaire,
quoique fort apprécié de Cicéron dont la voix fut toujours un peu faible,
Trachalus en joignait d’autres que Quintilien a fait ressortir. Si sa manière était
pompeuse et sonore, sonars, elle avait de l’élévation et de la clarté, et tout en
manquant un peu d’abondance, elle rappelait la bonne école et le souvenir des
grands maîtres.
Trachalus, avant d’arriver aux honneurs, sous Néron, s’était déjà fait connaître
comme avocat, du vivant de l’empereur Claude. Suilius, le fameux délateur dont
on a vu les exploits plus haut, et qui avait été exilé sous Tibère, l’eut pour
adversaire dans un procès, et s’attira une réponse de Trachalus que Quintilien
qualifie d’heureuse. Il y a bien des manières de renvoyer un trait, dit l’auteur de
l’Institution oratoire : la plus agréable, c’est de le faire, en jouant sur le même
mot. Suilius disait à Trachalus : « S’il en est ainsi, tu pars pour l’exil — is in
exilium. — Et s’il n’en est pas ainsi, répondit Trachalus, toi tu y repars — redis2.
C’est faute de s’être souvenus de l’exil de Suilius sous Tibère, que certains
commentateurs de Quintilien ont mal traduit, ou déclaré inintelligible la réponse
de Trachalus.
On a un peu plus de renseignements sur la lutte judiciaire que Trachalus soutint
contre un autre délateur, Vibius Crispus. Un jeune homme de dix-huit ans avait
légué à la courtisane Spatale le quart de ses biens ; mais, au moment de sa
mort, sa fortune se trouvait fort diminuée. Cependant la courtisane réclama le
legs et l’exécution du testament. Vibius Crispus, son avocat, s’enferma
exclusivement dans la question de droit : il fit bon marché de l’honorabilité de sa
cliente, et même de la mémoire du jeune homme. Trachalus, au contraire, parla,
au nom de la morale outragée, et représenta ce jeune homme de dix-huit ans
comme une victime des ruses de la courtisane. Il n’insista pas sur la question de
droit ; il se réclama principalement de la loi Voconia qui ne permettait de léguer
aux épouses et aux parentes qu’un dixième de la fortune du testateur. Son
argumentation, se résuma dans ce rapprochement éloquent : Est-ce donc là,
s’écria-t-il, ô lois, gardiennes vigilantes de la pudeur, est-ce là ce que vous
voulez ? Une épouse ne pourra hériter que du dixième : une courtisane héritera
du quart !3 Toutefois, cet argument, bon aux yeux du moraliste, laissait intacte
la légalité du testament et ne pouvait l’infirmer dans l’esprit des juges.
En se laissant élever au consulat, Trachalus se trouva insensiblement mêlé à la
politique. Sous le règne d’Othon, il devint l’orateur officiel de ce .prince, ou, pour
parler plus exactement, il composa les discours que l’empereur eut à prononcer
pendant les quelques mois que dura son pouvoir. Étourdi de sa fortune
inespérée, Othon s’en rapportait pour les affaires militaires aux conseils de
Suetonius Paullinus et de Marius Celsus, et dans les affaires civiles au talent de
Galerius Trachalus. Il y en avait même, ajoute Tacite, qui prétendaient
reconnaître la manière de Trachalus, pompeuse, sonore, faite pour remplir
l’oreille et qu’une longue pratique du forum avait rendue célèbre4. Le témoignage
de l’historien est si formel qu’un savant moderne, dans un mémoire sur

1 Satires, I, VI, 40.


2 Quintilien, VI, 3, 78.
3 Quintilien, VIII, 5, 13.
4 Histoires, I, 90.
Trachalus orateur et consul romain, a cru pouvoir lui attribuer les quatre discours
que l’auteur des Histoires a mis dans la bouche d’Othon1. Cette conclusion est
inadmissible. Il en est des discours d’Othon comme de ceux de Néron. Sénèque
les a écrits, Néron les a prononcés, et Tacite les a remaniés et résumés en y
mettant sa marque particulière. C’est l’usage constant des historiens anciens, et
comme nous l’avons vu, suivi par Tacite dans ses Annales, où il a refait jusqu’au
discours de l’empereur Claude, reproduit en. Gaule à de nombreux exemplaires.
Si l’on entre dans le détail de ces discours, on y retrouve la main de Tacite, et
non celle d’un autre. Dans Je premier, Othon vient d’être proclamé empereur ;
mais il hésite, il a peur, il envoie des baisers à la foule, il se laisse entraîner par
les soldats plutôt qu’il ne les commande, et,’arrivé au camp, il adresse aux
prétoriens un discours plein de force et d’éloquence qui s’inspire de circonstances
que Trachalus ne pouvait pas prévoir : Qui suis-je ! s’écrie Othon, au moment où
je parais devant vous, braves compagnons, je ne saurais le dire ! M’appeler
homme privé, je n’en ai pas le droit, après que vous m’avez salué empereur ;
empereur, je ne le puis, puisqu’un autre a le pouvoir !2 Mais ce début est l’œuvre
de l’historien qui l’a composé dans son cabinet, où il imite, de sens rassis, le
discours que Scipion, chez Tite-Live, adresse à ses soldats révoltés. Plus tard, en
composant ses Annales, Tacite se souviendra encore de cet exorde, et le mettra
dans la bouché de Germanicus apaisant la sédition des légions de Germanie3.
L’examen du deuxième et du quatrième discours nous mènerait à la même
conclusion. Le dernier est fort beau. Il se place après la bataille de Bédriac.
Othon, vaincu en partie, mais soutenu par de nouvelles légions qui arrivaient de
Mésie, aima mieux se donner la mort que de prolonger une lutte incertaine et
sanglante. Avant de mourir, il parla aux soldats réunis autour de lui, et opposa à
leurs prières une résolution inébranlable. Ni Othon ni Trachalus ne pouvaient
avoir la liberté d’esprit nécessaire pour composer une harangue aussi
remarquable par l’élévation des idées que par l’éclat du style4. Plutarque, qui a
raconté la Vie d’Othon d’après les Mémoires de Julius Secundus, orateur
distingué et secrétaire de ce prince, rapporte le même discours, mais il est plus
simule, sans phrases à effet, et plus conforme assurément à la vérité5.
En revanche, le discours (le troisième en date) prononcé par Othon avant de partir
contre l’armée de Vitellius, et où il fit ses adieux au sénat et au peuple, celui où
les dilettantes du barreau reconnaissaient la manière de Trachalus, était
réellement l’œuvre de ce dernier. L’orateur l’avait peut-être même conservé et
publié dans la suite. On serait porté à le croire, d’après le récit de Tacite.
L’historien a reproduit et refait tous les autres discours d’Othon. Ici, il se borne à
résumer les paroles de l’empereur comme s’il analysait le texte même de
Trachalus. Othon, dit-il, convoqua l’assemblée du peuple et exalta la majesté de
Rome, l’accord du peuple et du sénat en sa faveur ; puis il parla avec
ménagement des Vitelliens, accusant l’ignorance plutôt que l’audace des légions,
du reste, sans nommer nulle part Vitellius, soit modération de sa part, soit que
l’auteur de la harangue, scriptor orationis, par crainte personnelle ; se fût
abstenu de toute invective contre Vitellius6. Ainsi le seul discours qui soit, d’une
façon certaine, l’œuvre de Trachalus est celui-là même que nous n’avons pas. Il

1 Mémoires de l’Académie des inscriptions, 1821, t. VII, p.119.


2 Histoires, I, 37.
3 Tite-Live, XXXVIII, 21 ; Tacite, Annales, I, 42.
4 Histoires, II, 47.
5 Plutarque, Othon, 15.
6 Histoires, I, 90.
est fâcheux que l’historien n’en ait pas au moins donné une analyse plus
détaillée.
A l’avènement de Vitellius, les partisans d’Othon furent poursuivis, et Galerius
Trachalus avec eux, malgré la circonspection et la prudence dont il avait usé
dans ses paroles. Il échappa aux accusateurs grâce à la protection de Galérie,
femme de Vitellius1. C’était sans doute une de ses parentes, comme la
ressemblance des noms permet de le’ supposer. Il reprit sa place dans le sénat
de Vespasien, et mourut sous le règne de cet empereur.
MARCUS FABIUS QUINTILIANUS, M. Fabius Quintilien, était Espagnol, comme les
Sénèque et comme le poète Lucain. Il naquit de l’an 33 à l’an 40 de notre ère, à
Calaguris, ville de la Tarraconaise, aujourd’hui Calahorra, dans la Vieille-Castille.
Cependant Martial, Espagnol aussi, et qui aime à rappeler toutes les illustrations
de son pays, ne mentionne pas cette communauté d’origine, dans une lettre qu’il
adresse à Quintilien, et où il l’appelle la gloire de la toge romaine2. Mais la
conclusion qu’on pourrait tirer de son silence ne saurait prévaloir contre le
témoignage formel de la Chronique de saint Jérôme, et ceux d’Ausone et de
Sidoine Apollinaire. Quintilien quitta de bonne heure l’Espagne, sous le règne de
Claude, et vint à Rome se former à l’art oratoire dans les écoles de déclamation.
Il suivit avec zèle les leçons des rhéteurs et ne reçut point d’autres
enseignements. Il cite même quelques-uns des exercices auxquels il se livrait,
dans sa première jeunesse, sous leur direction. Mes maîtres, dit-il, avaient la
coutume de ne préparer aux causes conjecturales par des exercices qui n’étaient
pas sans utilité, et qui m’étaient même agréables. Ils m’invitaient à rechercher et
à développer dans mes devoirs, pourquoi les Lacédémoniens représentaient
Vénus armée ; pourquoi on représentait Cupidon sous la figure d’un enfant ailé
tenant des flèches et une torche ? et autres sujets semblables. Dans ces sujets,
ajoute-t-il, je tâchais de pénétrer ce qui fait ordinairement l’objet des
controverses, c’est-à-dire, l’intention, sorte de thèse qui peut être regardée
comme une espèce de chrie3. Quintilien se ressentira toujours de son passage
dans ces écoles, où l’on s’occupe plus des mots que dés idées, et où tous les
sentiments, même les plus naturels, ne sont jamais envisagés qu’au point de vue
des expressions imagées, et des antithèses ingénieuses qu’on en peut tirer. Le
monde que Quintilien connut, commence et finit aux écoles des rhéteurs. C’est à
elles seules qu’il pensera en composant son Institution oratoire.
Parmi les maîtres du jeune Fabius, et au premier rang, se trouvait son père,
Quintilien, rhéteur de profession et fils de rhéteur, mais d’un mérite si secondaire
que Sénèque, l’auteur des Controverses, énumérant les rhéteurs qu’il a vus et
entendus, le range au nombre de ceux dont il serait oiseux de parler. Ne disons
rien, ajoute-t-il, des rhéteurs dont la renommée est morte avec eux4. Il cite
cependant, plus loin, une pensée du père de Quintilien, dans la Controverse que
nous avons mentionnée plus haut, au chapitre : Des écoles des rhéteurs, et où
les interlocuteurs parlent successivement pour et contre ceux qui recueillaient les
enfants exposés, et les estropiaient afin d’exploiter la charité des passants.
Sénèque, parmi les arguments subtils qu’il reproduit avec autant d’indifférence
que les bons, rapporte le suivant, où Quintilien s’adressait en ces termes aux
malheureux estropiés : Des deux manieurs dont vous êtes victimes, je ne saurais

1 Histoires, II, 60.


2 Martial, Épigrammes, II, 90.
3 Institution oratoire, II, 4, 26.
4 Controverses, I, préface, 2.
dire quel est le plus grand pour vous, d’être nourris ou de nourrir. Vous êtes
nourris, parce que vous êtes estropiés, et, à votre tour, vous nourrissez celui qui
vous estropie1. Nous n’aurions assurément rien perdu à ce que cette opposition
médiocre et de mauvais goût eût été omise par Sénèque.
L’auteur de l’Institution oratoire se montre très sobre de détails au sujet de son
père. Il en parle peu, ne voulant point sans doute, porter contre lui un jugement
sévère, et restant assez fidèle à la vérité pour n’en pas faire un éloge menteur. Il
n’en cite qu’un trait. Parmi les figures de mots, il en rappelle une, imaginée par
son père, et nous apprend ainsi indirectement que celui-ci ne s’était pas borné au
métier de rhéteur, mais avait encore exercé la profession d’avocat. Il peut
arriver, dit-il, qu’une pensée forte et vive reçoive quelque grâce du contraste de
deus mots, sans s’altérer par cette opposition. Pourquoi pousserais-je la réserve
jusqu’à négliger un exemple domestique ? Un homme chargé d’une ambassade
avait déclaré qu’il mourrait à la peine plutôt que de ne pas la remplir ;
cependant, peu de jours après, il revint sans avoir rien fait. Dion père, qui parlait
contre lui, lui dit : Quant à ton ambassade, je n’exige pas que tu y meures, mais
au moins que tu y demeures — non exigo ut immoriaris legationi, immorare. Car
la pensée même (Quintilien, en bon fils, on le voit, joint le commentaire à la citation), la
pensée même est juste, la consonance des deux mots, presque identique, est
agréable, d’autant plus qu’elle n’est pas cherchée et semble s’offrir. L’un des
deux mots, d’ailleurs, a son sens ordinaire, et l’autre est donné par, l’adversaire
lui-même2.
On peut pardonner à la piété filiale l’éloge d’un calembour assez heureux.
Outre les leçons de son père, Quintilien suivit celles de maîtres plus éloquents et
plus célèbres. Tout jeune encore, il fut, d’après le scholiaste de Juvénal,
l’auditeur du célèbre grammairien Palémon. Témoin des brillants succès de
Sénèque le Philosophe, qui n’était connu encore que par son talent d’avocat, il
eut la force de préférer à sa parole brillante et pleine de séduction, l’éloquence
plus saine, plus vigoureuse, et ce qu’il appelle la maturité du célèbre délateur
Domitius Afer3. Quintilien fréquentait en même temps le barreau, et assistait à
toutes les causes soutenues par les avocats renommés. C’est ainsi qu’il a pu
parler, pour les avoir entendus, et de ses contemporains et d’un grand nombre
d’orateurs appartenant à la génération qui a précédé la sienne, Junius Bassus,
Cossutianus Capito, Servilius Nonianus, Julius Africanus, Vibius Crispus, Julius
Secundus, Galerius Trachalus4. Nous devons à l’assiduité et à l’heureuse
mémoire du jeune rhéteur la plupart des renseignements qui ont survécu sur les
causes plaidées par ces orateurs, et sur les arguments mêmes qu’ils ont fait
valoir.
On a peu de détails sur la jeunesse de Quintilien. La Chronique de saint Jérôme
nous le montre, l’an 68, revenant de la Tarraconaise à Rome à la suite de Galba.
Combien de temps Quintilien fut-il absent de Rome, quel motif l’en éloigna ?
Commença-t-il à enseigner la rhétorique dans sa patrie ? Ce sont autant de
questions auxquelles on ne peut répondre avec certitude. Toutefois, il n’est pas
nécessaire de supposer avec Dodwell, parce que Quintilien rentra dans Rome en
même temps que Galba, qu’il en soit parti dès l’année 61, lorsque celui-ci fut
placé par Néron à la tête de la province d’Espagne. Il peut avoir été appelé dans

1 Controverses, X, 33, 19.


2 Institution oratoire, IX, 3, 73.
3 Institution oratoire, V, 7, 7.
4 Institution oratoire, VI, I, 3 ; X, 1, et passim.
la Tarraconaise par ses affaires domestiques ou même par le gouverneur
quelques années après. En effet, il serait difficile que Quintilien, âgé d’une
vingtaine d’années en 61, eût déjà assisté à tous les plaidoyers d’orateurs
éminents qu’il déclare avoir entendus. En revanche, c’est en 68, très
probablement, que commencent les vingt années d’existence laborieuse que
Quintilien consacra, d’après son propre témoignage, à l’exercice de la profession
d’avocat et à l’enseignement de la rhétorique. Avocat et professeur, il obtint tous
les succès que la vanité humaine peut désirer, et lorsque l’empereur Vespasien,
établit des chaires publiques aux frais de l’État, Quintilien fut le premier qui reçut
du Trésor public la somme considérable de 100.000 sesterces (17.693 fr.) allouée,
par ce prince. Il renonça de bonne heure à ses fonctions au barreau pour se
consacrer entièrement à l’enseignement ; et il eut, en outre, la sagesse de
quitter celui-ci à temps. Il obtint de Domitien la permission de se retirer en 88, à
peine âgé de cinquante ans.
Quintilien conçut alors la pensée de conserver par écrit les préceptes de
rhétorique qu’il avait professés si longtemps aria de les rappeler à ceux qui les
avaient entendus, et d’en faire profiter ceux à qui leur âge ou leur éloignement
de Rome n’avait pas permis de l’écouter. Déjà, quatre ans auparavant, il avait
publié un traité Sur les causes de la décadence du goût, que Juste Lipse a voulu,
mais à tort, confondre avec le Dialogue sur les orateurs, que l’on attribue
généralement à Tacite, et qui, s’il n’est pas de l’auteur des Annales, n’est
assurément pas de Quintilien.
L’ouvrage Sur les causes de la décadence du goût paraît avoir disparu de bonne
heure. Quant à l’Institution oratoire, Quintilien en avait déjà composé trois livres,
quand Domitien le chargea d’enseigner la rhétorique aux enfants de sa sœur.
C’est probablement à cette époque que l’empereur l’éleva à la dignité de consul,
ou, suivant Ausone, lui donna, sinon les fonctions, au moins les insignes du
consulat1. C’était une distinction inouïe jusqu’alors. Elle excita contre Quintilien la
jalousie des autres rhéteurs et les attaques des satiriques.
Glissons, dit Juvénal, sur cet exemple d’une destinée inouïe. L’homme heureux
est beau, il est vaillant ; l’homme heureux est sage, illustre, de noble race ; il,
pare ses jambes du ruban noir et du croissant, sénatorial ; l’homme heureux est
le plus grand des orateurs et des, dialecticiens ; et, fût-il enchaîné, il chante à
merveille. Tout dépend de l’astre sous lequel tu as, tout rouge encore au sortir
du sein maternel, poussé tes premiers vagissements. Que la Fortune le veuille,
de rhéteur tu deviendras consul ; qu’elle le veuille aussi, de, consul tu deviendras
rhéteur !2
Quelque répandu que fût le goût des lettres et de, l’éloquence, on retrouvait
toujours à Rome ce fond d’esprit romain qui s’était jadis personnifié dans le
vieux. Caton. On aimait les lettres, on cultivait avec passion l’art oratoire qui,
même sous l’empire, conduisait aux honneurs, et l’on regardait comme étrange
que le maître de tant d’avocats distingués eût été appelé, par un caprice de
l’empereur, aux dignités auxquelles il avait, jusque-là, préparé les autres. Aussi
les satiriques rie furent pas les seuls à critiquer l’élévation de Quintilien. Sans en
avoir de preuves directes, on peut le supposer d’après le ton ironique, avec
lequel Pline le Jeune, le meilleur élève de Quintilien, l’amant passionné des
belles-lettres, apprend à un de ses amis, qu’un sénateur jadis exilé par Domitien,

1 Ausone, Action de grâces à Gratien.


2 Juvénal, VII, 136.
s’est fait professeur en Sicile. As-tu appris, écrit-il à Minucien1, que Valerius
Licinianus s’est fait professeur en Sicile ? Tu ne dois pas l’avoir encore appris, car
la nouvelle est toute récente. Ancien préteur, il comptait naguère parmi les
avocats les plus éloquents ; mais, de chute en chute, le voilà devenu de
sénateur, exilé, et d’orateur, rhéteur. Aussi, en ouvrant son école, a-t-il dit d’une
voix dolente et pénétrée : Ô Fortune, quelle comédie tu te donnés ! de
professeurs tu fais des sénateurs, et de sénateurs des professeurs ! Il y a dans
ce mot quelque chose d’un ressentiment si amer, si poignant, qu’à mon avis, il
s’est fait professeur tout exprès pour le dire. Comment n’eût-il pas été honteux,
pour le nom romain, qu’on, élevât Quintilien au consulat, lorsque Valerius
Licinianus se croyait déshonoré, et Pline est de son avis, de devenir de préteur
maître d’éloquence ! Quintilien, il est vrai, était de mœurs irréprochables, et
Licinianus n’avait qu’un inceste à se reprocher !
Mais Juvénal a bien raison d’ajouter aux vers cités plus haut cette réflexion : Cet
homme heureux, néanmoins, est plus rare que le corbeau blanc. Combien ont
maudit leur chaire et son titre vain et stérile, comme le montre la fin de
Thrasymaque et celle de Carrinas. Il eût pu joindre Quintilien à sa liste. Au
moment où celui-ci commençait son Institution oratoire, il perdait en l’espace de
quelques mois sa jeune femme et son second fils âgé de cinq ans. Il supporta ce
malheur avec une résignation stoïcienne. Mais bientôt après, son fils aîné, qui
avait dix ans et lui donnait les plus belles espérances, lui fut enlevé par la
maladie. Quintilien ne put maîtriser sa douleur, et l’exhala en termes touchants
au début du VIe livre de l’Institution oratoire qu’il composait au même moment.
Sans doute le père ne parle pas seul dans les pages où il raconte ses deuils
domestiques, et trop souvent, des expressions et des tours maniérés trahissent
la main du rhéteur et une mélancolie plus apprêtée que sincère. Mais il faut faire
la part des habitudes professionnelles de Quintilien, et voir, dans ces pages trop
critiquées2, une ébauche de ces traités consolatoires que les anciens aimaient à
composer, tels que les Consolations de Sénèque3, où une douleur vraie se traduit
trop souvent en phrases de rhétorique.
La préface de l’Institution oratoire nous apprend que Quintilien mit deux ans à
écrire cet ouvrage, de l’an 90 à l’an 92 environ. Il était attendu avec tant
d’impatience que l’auteur, pressé de satisfaire le désir du public, s’excuse de
n’avoir pas eu le temps de revoir et de corriger le style. A partir de la publication
de son œuvre, la vie de Quintilien est peu connue. Sa vieillesse fut triste et
solitaire. Il semblerait même avoir perdu cette richesse qui excitait la verve de
Juvénal, s’il l’allait s’en rapporter à une lettre où Pline le Jeune offre à Quintilien
— Quintiliano suo —, une somme de 50.000 sesterces, pour l’aider à marier sa
fille. Tu es très désintéressé, écrit-il, et tu as élevé ta fille, petite-fille de Tutilius,
de la manière convenable. Cependant, comme elle va épouser un citoyen
honorable, Nonius Celer, qui ses emplois civils imposent un certain train, il faut
qu’elle règle sa manière de vivre et sa toilette sur le rang de son mari ; le luxe
n’augmente pas notre dignité, mais la relève. Tu es très riche de cœur, je le sais,
mais de ressources modestes. Aussi, je réclame pour moi une partie de ton
fardeau, et, comme un second père, je donne à notre fille 50.000 sesterces

1 Pline le Jeune, Lettres, IV, 11.


2 Voir notamment Nisard : Poètes latins de la décadence.
3 Voir plus haut les Consolations de Sénèque au chap. XV.
(environ 9.000 francs). Je lui donnerais davantage, si je n’étais persuadé que la
médiocrité de ce petit présent pourra seule te décider à le recevoir. Adieu1.
Il s’agit ici d’un autre Quintilien, de position obscure et modeste, familier de la
maison de Pline, qui dote la fille en écrivant au père une lettre aimable, quoi
qu’un peu dédaigneuse et qui sent son grand seigneur. Si Pline avait adressé
cette épître à Marcus Fabius, l’auteur de l’Institution oratoire, son ancien maître,
il aurait parlé sur un autre ton, et il aurait rappelé au moins le souvenir qu’il
avait conservé de ses leçons. C’est ce qu’il ne manque pas de faire toutes les fois
qu’il prononce son nom. D’ailleurs, dans une lettre du même livre que Mommsen
place au plus tôt l’an 106 de notre ère, Pline le Jeune parle de Quintilien comme
s’il était déjà mort au moment où il écrit2. Enfin, comme Quintilien, dans la
préface du livre VI, déclare qu’il a perdu tous ses enfants, et qu’il reste seul,
superstes omnium meorum, il faudrait admettre un second mariage, peu
vraisemblable à l’âge où le rhéteur était arrivé.
Quoique l’Institution oratoire roule sur l’art de former un orateur, et qu’elle soit
devenue aussitôt la base de l’enseignement de la rhétorique, la règle, le canon-
que les maîtres n’auront plus qu’à expliquer et à commenter dans leurs écoles, il
n’entre pas dans notre plan d’en parler ici en détail, et nous renvoyons le lecteur
aux ouvrages spéciaux sur l’histoire de la littérature latine. Quintilien, du reste,
n’apporte aucune idée nouvelle. Il se borne à analyser et à traduire ses
prédécesseurs, à refondre surtout et à présenter d’une manière didactique les
divers ouvrages relatifs à l’art oratoire, que. Cicéron publiait un siècle
auparavant. Là même où il croit innover, il est la dupe de son heureuse
mémoire, et prend ses réminiscences pour des nouveautés.
Mais s’il a peu d’idées générales qui lui soient propres, il abonde en détails
heureux et piquants. Son expérience de professeur lui suggère mille observations
sagaces, utiles, des anecdotes, des réflexions qui varient agréablement la
monotonie des préceptes. On sent l’homme du métier qui connaît les jeunes
gens, qui les aime, qui sait prendre et manier ces natures délicates et
capricieuses. S’il n’a pas droit à l’admiration exagérée qu’on professait pour lui à
l’époque de la Renaissance, il n’en occupe pas moins une des premières places
parmi les écrivains latins qui sont parvenus jusqu’à nous. Le Ier livre de
l’Institution oratoire, le plus original de l’œuvre entière, est d’une lecture
attachante et suffirait à lui assurer l’immortalité.
La partie de Quintilien qui appartient directement à ces études, est très
restreinte. Quintilien a été le premier avocat de son temps, mais sa modestie l’a
empêché de s’étendre sur les causes qu’il a défendues, et même de publier les
discours qu’il a prononcés. Ses plaidoyers, cependant, excitaient une admiration
universelle. On accourait pour les entendre. Bien plus, on les publiait, ou plutôt,
on faisait courir sous son nom des plaidoyers sur les sujets qu’il avait traités, et
le succès excitant l’avidité des copistes, on mettait en circulation des harangues
défigurées, mutilées, où Quintilien refusait de se reconnaître3. Quintilien en
publia lui-même fort peu. Le premier qu’il livra au public, et il se le reproche
comme une vaine gloriole de jeune homme (il avait alors environ trente ans), avait été
prononcé dans la cause de Nævius Arpinianus. Celui-ci était accusé d’avoir tué sa
femme en la précipitant d’un endroit élevé. Le mari prétendait que sa femme

1 Pline le Jeune, Lettres, VI, 32.


2 Pline le Jeune, Lettres, VI, 6 ; voir encore Lettres, II, 14 (date approximative de 91 à 100).
3 Institution oratoire, VII, 2, 24.
s’était donné volontairement la mort. On n’a point d’autres renseignements sur la
nature et l’issue du procès. On ne peut pas même affirmer que Quintilien soutint
la cause du mari. Ses expressions semblent l’indiquer, mais pas d’une façon
précise.
Il parle encore d’un procès de succession qu’il soutint au barreau pour une
veuve. Le mari ne pouvant, d’après la loi, léguer sa fortune à. sa femme, avait
laissé ses biens à d’autres héritiers, et ceux-ci s’étaient engagés, par un
fidéicommis, à les remettre à la veuve. L’intrigue n’avait pas été assez bien
conduite pour que la vérité ne transpirât. Les héritiers naturels traduisirent donc
la femme en justice. Mais ils l’accusèrent d’avoir supposé un testament.
Quintilien profita de ce que ses adversaires avaient déplacé la question et
l’avaient mise sur un terrain mauvais pour eux. Il m’était facile, dit-il, de justifier
la femme au sujet de la supposition du testament ; je n’avais qu’à avouer
l’existence du fidéicommis ; mais alors l’héritage était perdu pour la femme. Il
me fallut donc plaider de manière à faire comprendre aux juges ce qui s’était
passé, sans que les dénonciateurs pussent tirer parti de mes paroles. J’eus le
bonheur de triompher de ces deux difficultés1. Quintilien cite ce plaidoyer à
propos d’une figure de rhétorique, la plus à la mode de nos jours, dit-il, où
l’orateur veut être deviné sans s’exprimer d’une manière précise. Il est fier du
succès qu’il a obtenu ; mais en véritable avocat romain, il ne craint pas d’avouer
l’injustice de la cause qu’il défendait.
Le dernier souvenir personnel que Quintilien rapporte est plus bref encore. Il
rappelle que le juge est quelquefois obligé de prononcer dans sa propre cause. Je
vois, dit-il, dans le livre des Observations recueillies par Septimius, que Cicéron
eut à plaider dans une affaire de cette nature, et moi-même j’ai plaidé pour la
reine Bérénice par-devant elle2. Il serait curieux de savoir quel était-ce débat
ouvert devant la reine Bérénice, et où elle était directement intéressée. Avait-il
rapport à cette séparation célèbre dans l’histoire, que Suétone a résumée en ces
mots si connus : Titus aimait Bérénice et avait, dit-on, promis de l’épouser ....
Dès son avènement à l’empire, il l’éloigna de Rome, malgré lui, malgré elle ?
S’agissait-il simplement, comme il est plus probable, d’une affaire moins
romanesque, d’une vulgaire contestation d’argent ? Toutes les suppositions sont
permises.
A défaut de renseignements plus précis sur les causes qu’il a soutenues,
Quintilien indique, à plusieurs reprises, qu’il a souvent plaidé au barreau, et que
ses préceptes ne sont pas empruntés seulement à ses lectures et à l’exemple des
grands orateurs, mais sont le résultat de sa propre expérience. On peut in me,
en réunissant quelques-uns de ces passages, apprécier l’ensemble des procédés
qu’il prétend avoir mis en pratique. Cette méthode, hâtons-nous de le dire, n’a
rien de nouveau, c’est celle de tous les esprits sages et bien ordonnés. Quintilien,
il est vrai, ne prétend pas l’avoir inventée : il l’a reçue, dit-il, en partie de ses
maîtres : la réflexion et surtout la pratique lui en ont montré la justesse et la
fécondité. Il y a seulement une certaine naïveté de sa part à ajouter : Je
révélerai en quoi elle consiste ; je n’en ai jamais, du reste, fait de mystère,
promam, nec unquani dissimulavi. Cette méthode consiste simplement à bien étudier la
cause, et à connaître par le menu tout ce qui la concerne. J’avais grand soin au
barreau, dit-il, de me mettre au courant de tout ce qui entrait dans la cause. Aux
écoles, on établit d’avance certains points fixes et peu nombreux, que les Grecs

1 Institution oratoire, IX, 2, 73.


2 Institution oratoire, IV, 1, 19.
appellent thèmes, et Cicéron propositions. Quand j’avais placé ces éléments de la
cause en quelque sorte sous mes yeux, je ne songeais pas moins à mon
adversaire qu’à moi-même. Et d’abord, ce qui n’est pas difficile, mais ce qu’il faut
considérer avant tout, j’établissais ce que chaque partie voulait prouver, et
ensuite les moyens dont chacune pourrait se servir1. Un pareil procédé est sage
assurément, mais il est en même temps si élémentaire’ et si naturel qu’il n’était
pas nécessaire, il semble, de tant de précautions oratoires pour l’exposer. Quelle
pouvait être, d’ailleurs, la valeur des plaidoyers où l’on parlait sans y recourir ?
La narration est une des parties principales d’une cause. Il s’agit pour
l’accusateur de présenter les faits du débat sous un jour défavorable, et atour
l’accusé, au contraire, de les rétablir à son avantage. Les rhétoriques anciennes
attachaient une grande importance à la narration. Mais l’opinion dominante était
qu’elle n’avait de valeur, que si les faits étaient groupés et présentés dans leur
ensemble pour avoir plus de force. Les classiques reprochaient même à Cicéron
d’avoir dédaigné ces règles étroites, et d’avoir placé, par exemple, plusieurs
narrations dans les différentes parties de son plaidoyer pour Cluentius où il avait
cru utile de le faire. Quintilien, toujours si réservé quand il s’agit de contredire
les principes généralement adoptés par les rhétoriques, est heureux ici de se
mettre à l’abri du nom de Cicéron. Il rappelle avec orgueil que, dans les causes
qui étaient partagées entre plusieurs avocats, on lui confiait de préférence la
narration, et qu’il n’a jamais hésité, à la scinder en plusieurs parties, lorsqu’il y
voyait un avantage. Pour moi, dit-il, si mon expérience peut être comptée pour
quelque chose, je l’ai fait au barreau, aussi souvent que je le jugeais nécessaire,
et j’ai toujours eu en cela l’approbation des auditeurs éclairés et des juges. Je
puis même le dire sans vanité, comme sans crainte d’être démenti par les
nombreux avocats avec lesquels j’ai plaidé de concert : c’était ordinairement à
moi que l’on confiait le soin de présenter la cause2.
L’on sait, enfin, le rôle prédominant que jouait le pathétique dans les causes
judiciaires. Les grands orateurs réservaient pour la péroraison leurs effets les
plus puissants, et Cicéron se vantait d’avoir su manier le pathétique mieux
qu’aucun de ses rivaux en éloquence. Mais l’illustre orateur oublie de nous dire
avec une précision suffisante si, au moment où il excitait l’attendrissement des
auditeurs, il était ému lui-même. Il semble l’indiquer par les paroles qu’il prête à
l’orateur Antoine racontant les péripéties du procès d’Aquilius : Si j’essayai alors
d’émouvoir la compassion du public, c’est que j’étais ému moi-même : Ce ne fut
pas je ne sais quel art inconnu, mais la vive émotion de mon âme, mais ma
douleur qui m’inspira ce mouvement tant vanté, qui me poussa à déchirer la
tunique et à montrer les cicatrices d’Aquilius .... Je pleurais moi-même, j’étais en
proie à un violent transport, tandis que j’invoquais les dieux et les hommes, les
citoyens et les alliés. Si toutes les paroles que je prononçai alors n’avaient été
empruntées de ma douleur, mon discours, loin d’exciter la compassion des juges,
aurait provoqué leurs railleries3.
Malgré ce passage, il est permis de concevoir des doutes sur la réalité de
l’émotion qu’éprouve un orateur habile, habitué à faire vibrer les cordes du
pathétique. Sans aller jusqu’au paradoxe de Diderot, qui, s’étayant sur les
confidences de quelques acteurs, prétend qu’une émotion personnelle, loin de
servir le tragédien nuit toujours à l’effet qu’il veut produire, on peut admettre

1 Institution oratoire, VII, 1, 3.


2 Institution oratoire, IV, 2, 86.
3 De Oratore, II, 57 ; voyez Histoire de l’éloquence latine avant Cicéron, t. II, p. 219.
que l’avocat partage exceptionnellement l’émotion qu’il provoque. Quintilien, à
l’en croire, s’inscrirait en faux contre la thèse de Diderot. Il né se borne pas à
dire que, dans les causes du barreau et même dans les exercices de l’école, il
faut parler avec verve, avec chaleur, en se mettant à là place du personnage, ce
qui est le seul moyen d’exciter l’intérêt et de soutenir l’attention. Il va plus loin.
Il prétend avoir vu des histrions et des comédiens qui, en sortant de jouer un
rôle triste et touchant, pleuraient encore après avoir déposé le masque. Il fait de
cette émotion une règle de l’art oratoire, et cite son propre exemple. Voici, dit-il,
ce que je n’ai pas dû ensevelir dans le silence, puisque c’est par cela, à quelque
prix qu’on m’estime, ou qu’on m’ait estimé, que j’ai conquis un certain renom de
talent dans l’art oratoire. J’ai été souvent ému en plaidant : les larmes me
gagnaient ; je sentais mon visage pâlir, et j’éprouvais une véritable douleur1.
On ne peut, malheureusement, contrôler par aucun plaidoyer de Quintilien la
vérité de son assertion. Il est probable que l’auteur de l’Institution oratoire se fait
illusion à lui-même en évoquant les souvenirs de sa carrière d’avocat. On peut en
juger par la préface de son VIe livre où il parle des pertes qui affligent son âge
mûr. Ici Quintilien n’a pas à s’émouvoir pour un client, à provoquer en lui-même
une douleur factice. Il déplore des malheurs qui lui sont personnels, il raconte
des deuils domestiques, les coups répétés de la fortune qui l’ont frappé dans ses
êtres les plus chers, et surtout dans ce jeune enfant qui lui faisait concevoir tant
d’espérances. Sans doute il a des accents touchants, mais trop souvent le
rhéteur prend la parole à la place du père, et, ses phrases peu simples ne
respirent pas et ne communiquent pas l’émotion. Les autres discours de
Quintilien présenteraient, à plus forte raison, les mêmes caractères. Cependant,
si l’on peut douter que Quintilien ait été le grand orateur qu’il se plaît à laisser
supposer, il n’en est pas moins certain qu’il a bien compris le rôle de l’éloquence,
qu’il a sagement et habilement composé ses plaidoyers, et, qu’à une époque de
décadence, il a pu, avec justice, passer pour le premier avocat de son temps.
Il n’y a pas lieu de parler ici des Déclamations placées sous le nom de Quintilien,
et qu’on joint ordinairement à l’Institution oratoire. On a voulu voir dans ces
exercices d’école, les discours que les copistes du temps faisaient courir sous le
nom du brillant avocat. Il y a ici confusion. Quintilien ne parle que des discours
qu’il avait prononcés au barreau, tandis que les Déclamations sont un cahier de
matières et de corrigés à l’usage d’un rhéteur de profession. Le nom de Quintilien
se trouve à la première page, voilà pourquoi on les lui attribue. Sans doute,
quelque rhéteur de second ordre a voulu se couvrir de ce nom glorieux, mais
tout proteste contre cette usurpation. Ni les dix-neuf discours entiers, ni les
fragments de cent quarante-cinq déclamations, reste des trois cent quatre-vingt-
huit que contenaient autrefois les manuscrits, ne sont de Quintilien. Malgré des
traits heureux semés çà et là, ces déclamations trahissent des mains différentes
et souvent inexpérimentées. Certains sujets, par leur nature seule, ne
conviennent pas à l’austérité bien connue de Quintilien. Les règles qu’il donne
dans son Institution sont souvent violées et méconnues. L’ouvrage est donc
l’œuvre d’un rhéteur d’un siècle postérieur, qui a voulu imiter le livre des
Controverses de Sénèque le Père, et qui n’en a fait qu’un pastiche faible et
ennuyeux.

CHAPITRE XIX — L’ÉLOQUENCE SOUS LES EMPEREURS FLAVIENS

1 Institution oratoire, VI, 2, 30.


L’Institution oratoire, malgré ses douze livres et le développement considérable
de chacun d’eux, nous a fourni à peine quelques rares détails sur l’éloquence de
Quintilien considéré comme avocat. Aussi ne faut-il pas nous étonner de la
disette de renseignements où nous sommes réduits au sujet des autres orateurs
du règne de Vespasien. Le peu que l’on sait sur leur compte et même sur leurs
noms, on le doit à l’auteur du Dialogue sur les orateurs. Tacite, car pour plus de
commodité, et pour nous conformer à l’usage, nous continuerons à lui attribuer
là paternité de cette œuvre si remarquable, Tacite voulant, à l’imitation de
Cicéron, composer un dialogue sur l’éloquence, a choisi les orateurs les plus
illustres de l’époque où il plaçait son dialogue. Il en a pris quatre, et a fait
soutenir à chacun la thèse la plus conforme à son caractère, à ses opinions, à la
nature de son talent : De même, Cicéron introduisait dans le dialogue Sur
l’orateur, outre des personnages secondaires, M. Licinius Crassus, Antoine et C.
Julius César. Antoine traitait de l’invention, Crassus, de l’élocution, César, de la
plaisanterie ; chacun, en un mot, dissertait de la partie de l’art oratoire où il
passait pour exceller.
L’auteur du Dialogue sur les orateurs a voulu mettre aux prises les partisans de
l’ancienne éloquence, qui se couvraient du grand nom de Cicéron et voyaient eu
lui et dans ses contemporains, les maîtres de la parole romaine, et les partisans
de l’école nouvelle, les romantiques si l’on veut, qui traitaient de vieilleries les
méthodes et le style de l’illustre orateur. Loin de croire à la décadence de l’art
oratoire, ils proclamaient avec assurance la supériorité des modernes sur les
anciens. On a vu plus haut, lorsque nous avons examiné la révolution accomplie
dans l’éloquence, après la mort d’Asinius Pollion et de Messala, et qui s’était
personnifiée dans l’orateur Cassius Severus, ce qu’il faut penser de la nouvelle
école et de ses prétentions1. On n’a plus ici à rentrer dans le débat. Il reste à
recueillir les quelques renseignements biographiques que le Dialogue sur les
orateurs fournit sur les interlocuteurs qui y prennent part.
Le partisan des modernes, le défenseur éloquent des romantiques, le
personnage, pour lequel Tacite paraît avoir le plus de prédilection, est l’orateur
MARCUS APER. Ce personnage était originaire de la province qui avait déjà donné
à Rome des orateurs éminents, où l’instruction s’était développée avec tant de
rapidité, et où les écoles devaient fleurir encore, longtemps après que leur
enseignement ne trouvait plus d’écho en Italie. Il était Gaulois. C’est du moins ce
que l’on peut conclure du passage, où il compare la faible renommée
qu’obtiennent les poètes avec la vaste notoriété qui est le partage des orateurs.
Quel voyageur, dit-il, arrivant d’Espagne, d’Italie, je ne parle pas de nos Gaulois,
s’enquiert en arrivant à Rome du poète Saleius Bassus ?2 Ces mots nos Gaulois,
épigramme ou éloge, semblent indiquer qu’Aper parle ici de ses compatriotes. Il
avait habité la Bretagne, il le reconnaît lui-même, dans les rangs de l’armée que
les Romains étaient obligés d’entretenir au cœur de cette île à moitié soumise, et
toujours prête à se révolter. Il y avait vu un vieillard qui prétendait avoir
combattu contre César, lorsque, pour assurer la conquête de la Gaule,
l’adversaire de Vercingétorix avait tenté, à deux reprises, une expédition en
Bretagne3. Aper y avait conquis malgré la défaveur attachée à sa naissance et à

1 Voyer le chapitre VII, intitulé : La nouvelle éloquence. Cassius Severus.


2 Dialogue sur les orateurs, 10.
3 Dialogue sur les orateurs, 17.
son pays, dit-il, les titres de questeur de tribun, de préteur, qu’il rappelle non
sans orgueil au début du dialogue1.
Mais ces dignités militaires ou civiles ne l’empêchèrent pas de se livrer à l’étude
de l’éloquence. C’est là qu’il obtint les plus grands succès et les triomphes les
plus flatteurs. Il fut de bonne heure regardé avec Julius Secundus ; comme
l’avocat le plus éloquent de son époque, et eut l’honneur de compter, parmi ses
disciples, l’auteur du Dialogue sur les orateurs. M. Aper et Julius Secundus, dit
celui-ci, étaient alors les deux plus célèbres talents de notre barreau. J’allais les
entendre aveu empressement l’un ou l’autre au forum ; en outre, je les
fréquentais chez eux et je les suivais en public, poussé par un merveilleux désir
d’apprendre et une certaine ardeur de jeunesse. Je recueillais soigneusement
leurs discussions, et même leurs confidences les plus intimes2.
Aper devait’ son succès à sa passion pour l’art qu’il cultivait. Il ne se bornait pas
aux causes qu’il plaidait en public. Il s’exerçait, et ne cessa jamais de le faire,
aux causes fictives où se complaisait l’éloquence des partisans de la nouvelle
école. Il prenait part aux controverses des rhéteurs et y assouplissait son génie3.
Mais il dédaignait les études sévères, l’histoire, la politique, la philosophie, qui
avaient fait la gloire de l’école de Cicéron et d’Asinius Pollion. Malgré l’expression
adoucie et polie de Tacite, il dédaignait les lettres plutôt qu’il ne les ignorait, on
peut croire que son instruction laissait à désirer4. Il trouvait plus facile de médire
de la science que de combler le vide de son éducation première. En outre,
comme l’avait fait jadis l’orateur Antoine, il espérait grandir dans l’opinion
publique, en paraissant devoir son talent à son heureux naturel, plutôt qu’à un
travail persévérant et à des connaissances profondes. Aussi son éloquence avait-
elle les défauts et les qualités de son esprit. Si, parfois, elle manquait de fond et
de solidité, elle était toujours ardente, animée, pleine de chaleur et de
véhémence5. C’était une véritable éloquence de délateur. Malgré la nature de
son talent, Aper resta honnête, mais il le doit aux circonstances politiques au
milieu desquelles il vécut, et à, la sagesse de Vespasien. Son admiration pour les
délateurs fameux, courtisés, adulés par la foule à cause de la terreur qu’ils
inspirent, permet de croire que, sous un autre prince, il aurait aimé à jouer leur
rôle.

L’interlocuteur principal d’Aper est l’orateur CURIATIUS MATERNUS. Maternus avait


obtenu au barreau des succès éclatants. Aper fait de son éloquence, comme de
celle de Secundus, un éloge enthousiaste. Et vous, Maternus et Secundus, dit-il,
qui mêlez si bien à la force des pensées, l’éclat et la politesse des expressions ;
qui apportez un tel choix dans l’invention, tant d’ordre dans la disposition, une
telle abondance quand la cause le réclame, et une telle brièveté quand elle le
permet ; vous qui savez si bien unir l’éclat du style à la netteté des idées, qui
maniez les passions et tempérez la liberté avec tant de mesure que, si la
malignité et l’envie ont retardé pour vous la justice de notre siècle, la vérité sera
proclamée par nos descendants6. Sans doute, les paroles d’Aper sont dictées par
la bienveillance et la politesse, peut-être même par le secret dédain d’un homme

1 Dialogue sur les orateurs, 7.


2 Dialogue sur les orateurs, 4.
3 Dialogue sur les orateurs, 14.
4 Dialogue sur les orateurs, 2.
5 Dialogue sur les orateurs, 11, 24.
6 Dialogue sur les orateurs, 23.
qui se croit supérieur. Mais, en réduisant de beaucoup ces éloges, on peut
conclure que Maternus apportait au barreau des facultés supérieures. Malgré les
succès éclatants qu’il y obtenait, il le quitta de bonne heure pour la poésie. Il
gardait dans son âme le culte de l’ancien état de choses qui avait fait la gloire et
la puissance de Rome, et, ne pouvant épancher au forum les secrets sentiments
de son cœur, il les exprimait dans ses vers.
C’était pour Maternus un moyen de parler politique sous l’empire. Au moment où
s’ouvre le Dialogue sur les orateurs, il venait de lire en public sa tragédie de
Caton, ouvrage, dit Tacite, où, s’oubliant lui-même pour ne songer qu’à son
principal personnage, il avait, à ce qu’on répétait, offensé les puissants1. Ce sont
même les bruits circulant dans Rome au sujet de sa hardiesse, qui attirent chez
lui Aper et Julius Secundus, et sont l’occasion du dialogue. Caton, se donnant la
mort pour ne pas survivre à la liberté, n’était pas un spectacle qu’on put offrir
impunément à la Rome impériale. Il fallait la candeur d’un poète pour l’oublier. Il
fallait aussi toute la jalousie soupçonneuse de l’empire pour voir un danger dans
une lecture si inoffensive. Qui pouvait, un siècle non seulement après la mort de
Caton, mais après la bataille d’Actium, songer à la liberté ancienne et à la
République ? Tout cela était mort et bien mort ; et les accents de Maternus, si
éloquents qu’ils fussent, ne pouvaient rien ressusciter. C’était une exhumation
.sans péril, si ce n’est pour le poète.
Avant de lire son Caton, Maternus avait composé encore une autre tragédie. Il
avait écrit une Médée. C’était un des sujets favoris traités par les Romains sur le
modèle de la Médée d’Euripide, une œuvre analogue, imitation ou traduction, à la
Médée d’Ovide, dont le succès même n’avait pas ralenti le zèle des poètes. Il
préparait encore une autre tragédie, Thyeste, où il se proposait d’ajouter aux
hardiesses de son Caton2. Aper lui reproche d’y consacrer son temps, tandis que
la défense des colonies et des municipes réclament sa présence au barreau.
Maternus vante le charme de la poésie non sans mélancolie. Il y cherche l’oubli
de l’éloquence sanglante qu’il a vue si puissante à Rome, sous le règne de Néron.
Il a horreur de cette gloire, de cette notoriété mal acquise qu’Aper ne cesse
d’envier. Il n’aurait certainement pas reparu sur le forum sous un prince cruel ; il
se décida peut-être, mais nous n’en savons rien, à y reparaître sous Vespasien.
Finit-il son Thyeste ? Fit-il encore parler la liberté, dans une pièce semblable à
son Caton ? On l’ignore. Mais il avait prononcé les noms de liberté et clé
tyrannie. Si Vespasien eut le bon goût de ne pas s’en apercevoir, un autre était
là qui grava ce crime dans sa mémoire, et se promit de ne pas le laisser impuni.
Derrière Vespasien, il y avait son second fils Domitien. Le jour où l’émule de
Néron voulut détruire tout ce qu’il y avait de sentiments nobles et généreux, il
songea à l’auteur de Caton ; et il mit à mort l’interlocuteur d’Aper, le noble et
généreux Curiatius Maternus3.

VIPSTANUS MESSALA, que Tacite introduit dans son Dialogue comme le partisan
éloquent et convaincu des anciens, est un peu plus connu que ses deux
interlocuteurs. On n’a pas, il est vrai, sur son habileté oratoire, d’autres
renseignements que quelques mots du Dialogue. Mais il s’était signalé à la
guerre, pendant la lutte des Flaviens et des Vitelliens, et, malgré son rang un

1 Dialogue sur les orateurs, 2.


2 Dialogue sur les orateurs, 3.
3 Dion Cassius, LXVII, 12.
peu secondaire, Tacite ne néglige jamais l’occasion de le citer. Il descendait de
l’illustre famille des Messala. Il était, dit Tacite, aussi distingué par son mérite
que par sa naissance, et c’était le seul qui eût, apporté à cette guerre des
intentions droites1. Il prit part, en qualité de tribun et de chef de la VIIe légion
Claudiane, aux différentes luttes qui précédèrent la bataille de Crémone et le sac
de cette malheureuse ville par les soldats de Vespasien.
Tacite rappelle complaisamment son intervention, même dans des faits de
médiocre importance. Ainsi il le montre, tantôt venant rejoindre l’armée
d’Antonius Primus, lieutenant de Vespasien, tantôt concourant à sauver Aponius
Saturninus, général de l’armée de Mésie, que ses légions révoltées voulaient
massacrer2. Enfin il mentionne, et avec raison, la part considérable de Messala
au succès de la bataille de Crémone, qui commença à ruiner le prestige des
Vitelliens. Déjà deux légions, l’Italique et la Rapax, du côté de Vitellius,
s’avançaient pleines de confiance, et se croyaient victorieuses, quand la cavalerie
flavienne fondit sur elles et les arrêta. La lutte s’engagea, mais le succès fut
aussitôt décidé par l’arrivée inattendue de Messala, à la tête des auxiliaires de
Mésie. Ceux-ci, aussi estimés que des légionnaires, enfoncèrent les deux légions
malgré la marche forcée qu’ils venaient de faire, et contraignirent les Vitelliens à
se réfugier dans Crémone3.
Vipstanus Messala ne se contenta pas de prendre une part active à cette guerre ;
il voulut en raconter à d’autres les sanglantes péripéties. Acteur dans la tragédie,
il rapporta ce qu’il avait vu, ce qu’il savait de première main. Est-ce une histoire
qu’il composa ? Se borna-t-il à publier des Mémoires ? On ne sait ; mais Tacite
lui emprunte, sans aucune précaution oratoire, comme à un auteur connu du
public, deux épisodes caractéristiques de cette guerre civile, ou plutôt, suivant. le
mot de Lucain, plus que civile. Un Espagnol, Julius Mansuetus, incorporé dans la
légion Rapax, combattit contre son fils qui servait dans la VIIe légion, recrutée
par Galba en Espagne, et fut mortellement blessé par lui. Le père tombe
mourant, le fils s’élance pour le dépouiller, le reconnaît à sa voix et à ses traits,
et en est reconnu. Il le serre alors glacé dans ses bras et, d’une voix lamentable,
il prie les mânes paternels de lui pardonner, de ne pas le maudire comme un
parricide. C’était le crime de tous, qu’était la part d’un seul homme dans les
guerres civiles ?4
Tacite ne s’est pas borné à emprunter ce fait douloureux à Vipstanus ; il lui doit
encore la peinture de la scène et les réflexions suivantes : En même temps, le
fils relève le cadavre, creuse la terre, et rend à son père les derniers devoirs.
Ceux qui étaient près de lui le remarquent, puis un plus grand nombre, enfin
toute l’armée s’étonne, gémit et maudit cette guerre cruelle. Que valaient
l’étonnement et les imprécations de l’armée tout entière, rapportés par l’honnête
Vipstanus ? Tacite répond lui-même à la question en continuant froidement :
Cependant, les soldats n’en continuent pas avec moins d’ardeur à dépouiller
leurs proches, leurs parents, leurs frères égorgés. Ils parlent du crime commis,
et ne cessent d’en commettre de pareils !
L’autre fait, emprunté par Tacite à Messala, est plus odieux encore. Les Flaviens,
vainqueurs à la bataille de Crémone, assiégeaient la ville où s’étaient réfugiés les
Vitelliens. Enrichie par un commerce actif, Crémone était, en ce moment même,

1 Histoires, III, 9.
2 Histoires, III, 12.
3 Histoires, III, 18.
4 Histoires, III, 25.
le rendez-vous de nombreux négociants, magna pars Italiæ, qu’y avait attirés
une foire considérable ; et la population secondait l’effort des soldats. Les chefs
des Flaviens, voyant leurs troupes fatiguées près d’abandonner la lutte, leur
promirent le pillage. Crémone fut emportée de vive force : 40.000 soldats et un
nombre plus élevé de vivandiers et de goujats d’armée, plus corrompus et plus
cruels, se ruèrent sur cette malheureuse ville. Tout fut mis à sac pendant quatre
jours, les habitants furent égorgés, les femmes violées, les maisons pillées, les
temples dévastés. Pour couronner cette œuvre de destruction, le feu consuma ce
que les hommes n’avaient pu détruire. Le seul temple de Méphitis1 dut à sa
situation hors des murailles d’échapper à l’incendie. A cette nouvelle, un
immense cri d’horreur s’éleva dans toute l’Italie et domina le bruit de la guerre
civile. On refusa partout d’acheter Tes Crémonais captifs, et l’on mit en liberté
ceux que les soldats, honteux de leur conduite, ne parvinrent pas à tuer
secrètement. Qui avait promis le pillage aux soldats ? Qui avait la responsabilité
de cet odieux attentat ? Personne ne voulut s’en reconnaître l’auteur. Vipstanus
Messala, qui était au siège, en accusait Hormus, Pline l’Ancien l’impute à
Antonius Primus. Tacite n’ose pas décider entre leurs témoignages.
Quelques mois après, Vipstanus Messala entrait dans Rome, abandonnée par
Vitellius. Il y trouvait la plus grande partie du sénat qui avait déjà passé du côté
des vainqueurs, livrée à des dissensions intestines. C’était l’heure des
représailles contre les délateurs, instruments de Néron et de Vitellius. Le plus
farouche d’entre eux celui qui provoquait les ressentiments les plus violents, était
le célèbre délateur Aquilius Régulus, l’assassin de Pison. On l’accusait même
d’avoir déchiré avec ses dents la tête de sa victime. Mais Regulus était le frère
utérin de Vipstanus Messala. Celui-ci qui n’avait point encore l’âge sénatorial, dit
Tacite, se fit une grande réputation de piété fraternelle et d’éloquence en osant
intercéder pour son frère.... Il n’essaya pas de défendre ni la cause ni l’accusé ; il
se jeta au devant du danger d’Aquilins et réussit à fléchir quelques-uns des
sénateurs2. Heureusement pour Aquilius, en ces époques tourmentées où la
force seule était respectée, la position éminente que Messala occupait dans le
parti victorieux était la meilleure des protections, et valait le plus brillant
discours. Le crédit de Messala et quelques paroles de Mucien arrêtèrent les
velléités. de rigueur que le sénat manifestait. Regulus échappa au sort qu’il
méritait. Le délateur attitré de Néron devait s’illustrer encore, sous Domitien, par
de nouvelles infamies.
L’intervention généreuse de Messala en faveur de son frère fut peut-être la
première occasion où il révéla ses aptitudes à l’éloquence. Était-il aussi grand
orateur que le choix fait de lui par Tacite, comme interlocuteur dans son
Dialogue, permet de le supposer ? Ou doit-il seulement cet honneur à l’amitié
que Tacite semble éprouver pour lui ? On ne saurait, faute de documents,
trancher cette question. Il se montre, dans le Dialogue, partisan dés anciens, de
leurs méthodes et de leur plan d’éducation ; il n’a que des railleries spirituelles et
fort justes pour les exercices de l’école, les déclamations et les sujets traités par
les rhéteurs. Il prétend, au grand scandale d’Aper, qu’il n’existe plus de son
temps un seul grand orateur. Mais il se borne à la partie la plus facile de son
rôle, à la critique de ce qu’il voit autour de lui.

1 Histoires, III, 33. Méphitis était la déesse des exhalaisons pestilentielles ; on lui élevait des temples pour se
garantir de la peste.
2 Histoires, IV, 42.
Il reconnaît, cependant, que les conditions l’éloquence sont changées, que la
grande éloquence de Cicéron et de ses contemporains, alimentée par
l’importance des débats politiques, serait déplacée et de nul emploi sous les
empereurs, dans ces humbles prétoires qui -subsistent seuls -encore. Il fait
preuve de goût : ses remarques et ses regrets sur la disparition de l’antique
éloquence révèlent un esprit judicieux. Mais il appartient aussi à son époque. Si,
comme le prétend Aper, Messala se voyait décerner partout le monde le titre de
grand orateur, qu’il refuse à tous ses contemporains, c’est qu’il avait aussi
quelques-uns des défauts que le public d’alors aimait et admirait1. On peut le
conclure des paroles d’Aper : Pour ta part, Messala, je ne te vois imiter des
anciens que leurs traits les plus brillants2. Messala était donc de son siècle par
son goût pour les traits et pour les expressions brillantes et recherchées, marque
fatale des âges de décadence.

Il arrive très souvent, raconte Quintilien, que les jeunes gens, même les mieux
doués, se consument en efforts stériles, et aboutissent au silence par la passion
de trop bien dire. A ce propos, je me souviens que JULIUS SECONDUS, mon
contemporain, et comme chacun sait, mon intime ami, homme d’une admirable
éloquence, ce qui ne l’empêchait pas de travailler sans relâche, me rapportait un
mot qui lui avait été dit par son oncle. Celui-ci était Julius Florus, l’homme le plus
éloquent de la Gaule, car c’est là seulement qu’il a fait briller son talent, orateur
qui comptait peu d’égaux et était vraiment digne d’une telle parenté. Il vit un
jour Secundus, qui était encore sur les bancs de l’école, sombre et abattu. Il lui
demanda pourquoi il avait une mine si désolée. Le jeune homme répondit
qu’ayant un sujet à traiter, il en cherchait l’exorde sans succès depuis trois jours.
Il s’affligeait de son mécompte présent, et même désespérait de l’avenir. Alors
Florus, souriant de son chagrin : Pourquoi, lui dit-il, veux-tu mieux parler que tu
ne le peux ? Sans doute, conclut Quintilien, il faut s’efforcer de parler le mieux
possible, mais, quel que soit le degré où l’on arrive, avant tout, il faut parler3.
Cet enfant studieux, d’origine gauloise sans doute comme son oncle Julius Florus
et comme Aper, cet élève opiniâtre qui voulait parler mieux qu’il ne pouvait, finit
par devenir un avocat illustre. Tacite, qui l’introduit comme quatrième
interlocuteur dans son Dialogue, avait été son disciple et son commensal. Il
reconnaît à son éloquence les mêmes qualités qu’à celle de Maternus, c’est-à-
dire la force des idées, l’éclat et la politesse des expressions, la sagacité dans
l’invention, l’ordre dans la disposition4 ; il ne fait qu’une réserve et l’indique en
termes adoucis : La malignité, dit-il, refusait généralement à Secundus une
élocution facile. Si l’on rapproche la critique de Tacite des indications données
par Quintilien, où celui-ci parle de la pureté et de l’élégance de Julius Secundus,
sans mentionner l’abondance et la facilité, on peut conclure que, sous les
qualités de l’avocat distingué, on retrouvait encore les défauts qui arrêtaient le
jeune homme dans ses exercices d’école. Par l’énergie de sa volonté et de son
travail, il arrivait à triompher des obstacles que la nature lui opposait. Mais les
connaisseurs trouvaient que son éloquence sentait l’huile, comme on l’avait dit à
Athènes des débuts de Démosthène, et ils attribuaient ses succès oratoires,

1 Dialogue sur les orateurs, 15.


2 Dialogue sur les orateurs, 23.
3 Institution oratoire, X, 3, 12. Voir encore XII, 10, 11.
4 Dialogue sur les orateurs, 2. Voir ci-dessus la citation relative à Maternus : Tacite caractérise à la fois les
deux orateurs.
surtout au soin minutieux qu’il apportait à composer ses plaidoyers et à polir ses
expressions.
Tandis qu’Aper se reposait des fatigues du barreau par la composition de
déclamations d’école, Julius Secundus consacrait à des œuvres plus sérieuses et
plus littéraires les loisirs que les plaidoyers lui laissaient. Il avait écrit la
Biographie de Julius Asiaticus, chef gaulois, qui avait pris parti pour Vindex et
avait été mis à mort par Vitellius. C’était peut-être son parent. Vipstanus Messala
en parle avec éloge dans le Dialogue sur les orateurs, et engage Secundus à
continuer, et à faire suivre cette Biographie d’études du même genre, en lui
promettant autant de succès dans cette sorte d’ouvrages qu’il en obtient au
barreau par son éloquence1.
Malheureusement Secundus fut enlevé par une mort prématurée, avant d’avoir
pu justifier les espérances qu’il faisait concevoir. D’un caractère aimable, d’un
commerce sûr et facile, il parait avoir excité de vives amitiés. Tacite parle de son
maître avec une visible sympathie. En outre, Saleius Bassus, homme excellent,
et qui passait pour le meilleur poète de son temps, avait voulu habiter avec lui la
même demeure pour ne pas s’en séparer2. Quant à Quintilien, qui se vante de
l’avoir eu pour intime ami, c’est avec un accent de regret ému qu’il termine par
son nom l’énumération des orateurs romains dont il conseille la lecture. Si Julius
Secundus, dit-il, eût vécu plus longtemps, il eût certainement légué à la postérité
le nom d’un orateur célèbre. Il eût ajouté, il ajoutait déjà ce qui semblait
manquer à toutes ses autres qualités éminentes, je veux dire plus d’ardeur au
combat, plus de méditation sur le fond des choses, quitte à s’occuper un peu
moins du style. Néanmoins, quoique arrêté au milieu de sa course, il à conquis
un rang honorable, tant il a d’abondance et de grâce d’ans les développements ;
tant son style est pur, doux et brillant ; tant sa diction a de propriété, même
dans les métaphores ; tant il a dans ses témérités les plus audacieuses, de
lumineuse clarté !3
Après avoir fait de Julius Secundus un éloge peut-être exagéré, mais inspiré par
l’amitié, Quintilien ajoute ces quelques mots en manière de conclusion : Ceux qui
écriront après moi sur les orateurs, dit-il, auront une ample matière à louer
justement ceux qui fleurissent aujourd’hui ; des talents de premier ordre
honorent en ce, moment notre barreau. Les uns, orateurs consommés, rivalisent
avec les anciens ; les autres, jeunes et pleins de zèle, les imitent et marchent sur
leurs pas à la perfection. Si la première partie de ce jugement flatteur désigne,
comme on peut le croire, Marcus Aper et les autres interlocuteurs du Dialogue
sur les orateurs ; c’est à Tacite, à Pline le Jeune que Quintilien pense en parlant
de ces talents plus jeunes et qui sont en train de se former. Mais parmi eut, ou
plutôt à leur tête, il place un nom auquel les modernes sont loin de songer, celui
de l’empereur DOMITIEN.

On a vu plus haut tout ce que Quintilien devait à la famille des Flaviens.


Vespasien lui avait assuré, ce qui était sans exemple, un traitement considérable
sur le Trésor public. Domitien le choisit comme précepteur de ses neveux, et
l’éleva au consulat. Ces deux distinctions qui suscitèrent tant de jalousies, n’en
étaient que plus flatteuses. Aussi n’en faut-il pas trop vouloir à Quintilien des

1 Dialogue sur les orateurs, 14.


2 Dialogue sur les orateurs, 8.
3 Institution oratoire, X, 1, 120.
éloges exagérés par lesquels il témoigne sa reconnaissance à son bienfaiteur. On
a pardonné depuis longtemps à Horace et à Virgile les adulations qu’ils
prodiguaient à Auguste, et dont, les premiers, ils donnèrent l’exemple aux
écrivains romains. A l’époque de Quintilien, après tant d’apothéoses que les
empereurs se décernent tour à tour, et que le sénat et le peuple s’empressent de
ratifier, il faut excuser le professeur consul d’avoir accordé à Domitien la palme
de l’éloquence et de la poésie. Auguste avait ordonné les proscriptions quand
Virgile et Horace le mettaient au rang des dieux et le proclamaient fils de Vénus.
Domitien ne s’était pas encore fait connaître tout entier, au moment ois
Quintilien insinuait qu’il devait la perfection de ses œuvres littéraires aux
enseignements de Minerve sa mère1.
Titus, plus âgé que son frère de treize ans, avait été élevé à Rome et avait eu les
mêmes maîtres que le jeune Britannicus. On ne sait quels furent ceux de
Domitien. Il passa une partie de sa jeunesse d’abord en Afrique, lorsque son père
en était gouverneur, puis il le suivit dans cette petite ville écartée où Vespasien
dû s’exiler pour s’être, endormi au théâtre, pendant que Néron faisait entendre
aux Grecs les accents de sa voix divine2. L’éducation première de Domitien fut
donc assez négligée par suite îles vicissitudes qu’éprouva la fortune de son père,
mais il eut- le temps de la refaire ou de la compléter après l’avènement de
Vespasien. En effet, irrité des mesures imprudentes que son fils prenait à Rome
selon son caprice, tandis qu’il était lui-même retenu en Orient par la guerre
contre les Juifs, Vespasien lui interdit de se mêler des affaires publiques. Alors
Domitien, dit Tacite, voyant sa jeunesse méprisée par les hommes d’un âge mûr,
renonça à s’occuper du gouvernement, et même à remplir les moins importantes
des charges qu’il avait exercées d’abord. Sous les dehors de la simplicité et de la
modestie, il se renferma dans une profonde dissimulation, il affecta le goût des
lettres et l’amour de la poésie, afin de voiler son âme, et d’échapper à la rivalité
d’un frère dont il jugeait mal le naturel plus tendre et si différent du sien3.
Si c’était un rôle que jouait Domitien, il le remplit avec conscience. Il s’exerça à
la poésie, il composa des petits poèmes et les lut en public suivant l’usage4. Qui
aurait pu voir un ambitieux dans ce jeune homme, vivant loin des affaires,
uniquement occupé de travaux poétiques, et n’ayant d’autre souci que d’obtenir
les applaudissements d’un auditoire complaisant ? Qui aurait pu l’accuser de
nourrir contre son frère de noirs desseins, lorsqu’il demandait l’inspiration à la
Muse fraternelle, et prenait pour sujet de ses vers les exploits de Titus ? Sois-moi
propice, dit l’auteur des Argonautiques, Valerius Flaccus, en s’adressant à
Vespasien, sois-moi propice, favorise en moi le chantre des antiques héros. Pour
l’Idumée vaincue, c’est ton propre fils — lui seul en est capable —, qui célébrera
son frère, tout noir de la poussière de Solyme, portant de remparts en remparts
ses torches et sa fureur victorieuse5. C’est donc à l’auteur de poésies connues,
appréciées du public, au prince dont on attendait un nouveau poème épique, que
Quintilien adresse ses éloges. Ainsi expliqués et justifiés, ils perdent un peu de
leur exagération.
Je me borne à ces noms, dit-il (il vient de nommer entre autres poètes Valerius
Flaccus et Lucain), parce qu’Auguste le Germanique a été détourné de lei culture

1 L’Institution oratoire est composée de l’an 90 à l’an 92, et Domitien meurt en 96.
2 Suétone, Vespasien, 4.
3 Histoires, IV, 86.
4 Suétone, Domitien, 2.
5 Valerius Flaccus, Argonautiques, I, 11.
des lettres par le gouvernement du monde, les dieux n’étant pas satisfaits pour
lui qu’il fût le plus grand des poètes. Et pourtant, voyez les œuvres de sa
jeunesse, lorsque après avoir fait présent de l’empire1, il se confina dans l’étude,
quoi de plus sublime, de plus artistement travaillé, de plus parfait à tous les
titres ? Qui pouvait en effet chanter les batailles mieux que celui qui sut si bien
les gagner ? A qui les déesses, protectrices des lettres, pourraient-elles prêter
une oreille plus complaisante ? Qui a plus de droits que lui aux enseignements
directs de Minerve sa mère ? Justice lui sera plus pleinement rendue par les
siècles futurs. Cette gloire est aujourd’hui effacée par la splendeur de ses autres
vertus. Mais nous desservons le sanctuaire des lettres, et tu nous pardonneras,
César, si nous n’avons point passé ton nom sous silence, si nous empruntons le
vers de Virile, pour attester que, sur ton front,
Le lierre s’entrelace aux lauriers victorieux2.
Si Quintilien s’étend longuement sur les mérites poétiques de Domitien, il est
plus sobre d’éloges sur son talent oratoire. Il n’en dit qu’un mot : Il me faut, dit-
il, justifier le choix d’un prince éminemment supérieur en éloquence comme dans
tout le reste, ita in eloquentia quoque eminentissimum3. L’éloge est maigre, par
comparaison, et semble justifié. En effet, les historiens ne citent guère de
Domitien que des édits et de brefs discours adressés au sénat. Dans l’un d’eux,
prononcé vers les premières années de son règne, il faisait allusion à la beauté
de ses traits que relevait une pudeur modeste ; et, pour appuyer une mesure
qu’il proposait, il débutait ainsi : Vous avez jusqu’ici assurément approuvé mon
caractère et ma physionomie4. Ce passage insignifiant ne peut donner aucune
idée de son éloquence. Il est peut-être extrait d’un discours de Domitien,
prononcé dans le sénat pour lui-même, à ce que Priscien rapporte, sans indiquer
dans quelle circonstance, ni à quelle époque il fut débité. Il s’y trouvait une
phrase qui a. au moins le mérite d’exprimer une idée juste en termes simples et
nets : L’heureux succès de ma harangue a montré que la seule bienveillance de
ceux qui écoutent ajoute à l’éloquence de ceux qui parlent5.
Dans une autre occasion, Domitien fit amener au sénat plusieurs citoyens
accusés du crime de lèse-majesté, et dit aux sénateurs : Qu’il éprouverait en
cette circonstance l’attachement que le sénat lui portait. C’en était assez pour
entraîner leur condamnation. Les sénateurs décrétèrent aussitôt que ces
malheureux subiraient le supplice usité chez les ancêtres. Domitien reprit alors la
parole en faveur des condamnés. Il avait obtenu leur châtiment, il voulut en
laisser l’odieux au sénat, et faire preuve de clémence. Permettez-moi, dit-il,
Pères Conscrits, d’arracher une grâce à votre dévouement. Il vous en coûtera, je
le sais, de me l’accorder. Laissez aux condamnés le libre choix de leur mort.
Vous épargnerez ainsi à vos regards un spectacle pénible, et tout le monde
comprendra que je suis intervenu dans votre délibération6. La clémence du
magnanime empereur consistait non à faire grâce de la vie à ceux qu’il haïssait,
car il ne pardonnait jamais, mais à leur laisser le choix de leur mort. L’ironie
froide et l’hypocrisie sont le caractère distinctif de sa parole.

1 Il fait allusion à un mot de Domitien. Celui-ci prétendait qu’il avait été le premier et le vrai maître de l’empire,
en l’absence de Vespasien, et qu’il en avait fait don à son père d’abord, et ensuite à son frère.
2 Institution oratoire, X, I, 31 ; Virgile, Églogues, VIII, 13.
3 Institution oratoire, IV, I, 4.
4 Suétone, Domitien, 18.
5 Priscien, liv. VI, 7, p. 241.
6 Suétone, Domitien, 11.
Il ne manquait pas non plus d’esprit. Sans parler de l’histoire du fameux turbot,
la raillerie la plus cruelle que jamais empereur ait faite du sénat romain, il avait
dès mots heureux. Il disait d’un homme vain et amoureux clé sa personne : Je
voudrais être aussi beau que Metius croit l’être. On parlait d’un homme dont la
chevelure était blanche et rousse : C’est, disait-il, du miel mêlé de neige. Comme
on vantait devant lui le bonheur des princes : Leur condition, répondit-il, est la
plus malheureuse de toutes : on ne croit aux conjurations dont ils se plaignent
que lorsqu’ils sont tués. Le dernier mot est profond, et l’empereur Hadrien en
louait la justesse et le répétait souvent1. Enfin, quoiqu’il regrettât d’être chauve,
et qu’il prît pour lui les plaisanteries adressées à d’autres sur ce sujet, il ne
craignit pas parfois de se railler lui-même. Un de ses familiers se plaignait de
perdre ses cheveux ; il composa à son usage un petit traité sur la Conservation
des cheveux, où il lui disait, en citant les paroles que, dans Homère, Achille
adresse à Lycaon, le fils de Priam : Ne vois-tu pas que je suis moi aussi et beau
et grand ? Eh bien, ajoutait-il, la même destinée attend ma chevelure que la
tienne. Je supporte avec résignation que mes cheveux vieillissent sur ma tête
encore jeune. Apprends qu’il n’est point de parure plus gracieuse et moins
durable2.
La composition de ce badinage sans importance n’infirme pas l’assertion de
Suétone, d’après lequel, depuis son arrivée à l’empire, Domitien ne s’appliqua
jamais ni à l’histoire, ni à la poésie, il n’écrivit jamais, même pour les choses
nécessaires. Il ne lisait que les Mémoires et les Actes de Tibère ; ses lettres, ses
discours, ses édits étaient l’œuvre d’autrui3. Certains faits prouvent, cependant,
que, dans la première moitié de son règne, Domitien conserva quelque souci des
lettres qu’il avait si longtemps cultivées. Ainsi, comme plusieurs bibliothèques
avaient été détruites par l’incendie, il les rétablit à grands frais. Il acheta de
nouveaux exemplaires des livres brillés, et quand il ne pouvait pas s’en procurer,
il envoyait à Alexandrie des hommes spéciaux, chargés d’en faire des copies
exactes4. S’il supprime des écrits, ce sont des libelles diffamatoires dirigés contre
les principaux citoyens et les femmes les plus respectables, et il se borne à noter
d’infamie les auteurs des pamphlets.
Vers la même époque, l’an 86 d’après Censorinus5, il établit en l’honneur de
Jupiter Capitolin un concours quinquennal de musique, d’équitation et de lutte,
où l’on distribuait des couronnes plus nombreuses que d’habitude. Il y avait des
prix de prose grecque et de prose latine, sans parler des concours de cithare
avec ou sans accompagnement de chant. On y voyait encore des jeunes filles
lutter ensemble à la course. Domitien présidait lui-même ces fêtes un peu
bizarres, chaussé de sandales, revêtu d’une toge de pourpre à la grecque,
portant sur la tête une couronne d’or, avec les effigies de Jupiter, de Junon et de
Minerve. Il avait établi encore des fêtes annuelles en l’honneur de Minerve, et il y
assistait avec un collège de prêtres spécial. Le sort désignait les membres de la
confrérie qui devaient donner des combats de bêtes somptueux, des
représentations théâtrales, et en outre, des concours d’orateurs et de poètes.
Ces dernières solennités avaient lieu sur le mont Albain, que Domitien rivait
choisi, en souvenir de l’Acropole d’Athènes, et comme le lieu le plus cher à

1 Suétone, Domitien, 21 ; V. Gallicanus, Vie d’Avidius Cassius, 2.


2 Suétone, Domitien, 21 ; Iliade, XXI, 108.
3 Suétone, Domitien, 20.
4 Suétone, Domitien, 8.
5 Censorinus, Du jour natal, 18.
Minerve, sa mère1. Malgré le mélange de ces exercices physiques et de ces
combats de bêtes fauves avec les fêtes de l’intelligence, mélange qui trahit le
Romain, il faut tenir compte à Domitien de ces institutions : Les concours de
poésie excitaient la verve et les talents de ceux qui avaient le goût des lettres ;
ils attiraient même des concurrents qui ne manquaient pas de mérite, puisqu’à la
première de ces Quinquennales, le poète Stace ne put emporter la palme et la vit
adjuger à un rival mieux inspiré. Celui qui obtint la couronne décernée au
meilleur orateur, fut un ancien membre du sénat, Palfurius Sura, exilé de cette
assemblée depuis longtemps. Tous les assistants, aussitôt, applaudirent à son
triomphe, et crurent trouver l’occasion favorable d’obtenir de Domitien la grâce
de Palfurius et sa réintégration dans ses anciens honneurs. Domitien resta
insensible ; et, sans daigner répondre à ceux qui le priaient, les invita, par la
voix du héraut, à garder le silence2.
Ses bonnes dispositions pour les orateurs et les écrivains en prose et en vers, ne
devaient pas durer longtemps. Aussitôt que Domitien fut saisi de cet esprit de
vertige, de cette folie impériale, que l’on voit s’emparer de presque tous les
empereurs romains, au bout de quelques années de pouvoir, il sévit sans pitié
contre ceux qu’il avait protégés ou encouragés jusque-là. La liste de ses
proscriptions est longue. Parmi eux, Hermogène de Tarse est tué pour avoir
introduit quelques allusions dans son Histoire, et les copistes qui l’avaient écrite
sont mis en croix. Metius Pomposianus est égorgé sous divers prétextes futiles,
parmi lesquels se trouve l’accusation d’avoir extrait de Tite-Live les harangues
des rois et des généraux. Ainsi l’amour de l’éloquence coûta la vie au premier
éditeur du livre connu des écoliers modernes sous le nom de Conciones ! Junius
Rusticus Arulenus et Herennius Senecio expient par leur mort le crime d’avoir fait
l’éloge l’un de Pætus Thrasea, l’autre, d’Helvidius Priscus, et de les avoir appelés
les hommes les Plus vertueux de Rome. Leurs ouvrages furent bridés de la main
du bourreau sur la place publique. A la suite de cette mesure, tous les
philosophes, parmi lesquels se trouvait Épictète, jeune encore, furent chassés de
Rome et de l’Italie3.
Cette proscription n’était pas une simple menace. Elle fut exécutée avec la plus
extrême rigueur. Il y avait danger à visiter ou à secourir les malheureux
philosophes, privés, de tous moyens d’existence, et qu’un exil inattendu venait
frapper dans leur situation et leurs intérêts les plus chers. A l’époque, écrit Pline
le Jeune longtemps après, où les philosophes furent chassés de Rome, j’allai voir
Artémidore dans sa villa de la banlieue ; et, ce qui rendait ma démarche plus
notoire et plus périlleuse, j’étais alors préteur. Autre point : il avait besoin d’une
somme assez ronde, pour acquitter des dettes contractées par les motifs les plus
honorables. Comme les plus puissants et les plus riches de ses amis rie
s’empressaient pas de la lui offrir, je l’empruntai pour lui en faire présent. Enfin,
j’agissais ainsi, lorsque sept de mes amis venaient d’être ou tués ou exilés. Les
morts étaient Senecio, Rusticus, Helvidius ; les exilés, Mauricus, Gratilla, Arria,
Fannia. Je sentais comme la chaleur de la foudre qui avait si souvent frappé
autour de moi, et je jugeais à des signes certains que le même sort m’était
réservé4.

1 Suétone, Domitien, 4 ; Dion Cassius (Xiphilin), LXVII, 1.


2 Suétone, Domitien, 13.
3 Suétone, Domitien, 10 ; Aulu-Gelle, XV, 11 ; Tacite, Agricola, 2 ; Dion Cassius, LXVII, 13.
4 Pline le Jeune, Lettres, III, 11.
Pendant ce temps-là, l’encens fumait sur les autels en l’honneur æ Domitien, et
les poètes lui tressaient des couronnes, comme au disciple fidèle des Muses, et
au protecteur des lettres. Oui, ô César, s’écrie Martial, quand la foule t’accable
de ses suppliques, nous aussi qui offrons au maître de petits vers, nous savons
qu’un dieu peut à la fois gouverner le monde et écouter les Muses, et qu’il ne
dédaigne pas nos modestes guirlandes. Sois indulgent, Auguste, pour tes poètes
: nous sommes la première et ta douce gloire, nous sommes tes premiers plaisirs
et ta première étude. Ni le chêne, ni le laurier de Phœbus ne sont seuls dignes de
toi : permets à notre peuple de tresser en lierre ta couronne civique1. A son tour,
Silius Italicus, imitant les flatteries de Virgile en l’honneur d’Auguste, fait prédire
par Jupiter, dès la seconde guerre Punique, la gloire et les triomphes de
Domitien. Cet éloge outré, trop long pour être cité, se termine ainsi : ... C’est
encore lui qui forcera l’Ister indigné à souffrir le passage des étendards romains,
et qui saura le dompter entre ses rives sarmates. Le voilà qui surpasse tous les
descendants de Romulus qu’a illustrés l’éloquence. Les Muses lui rendront un
culte, et, plus habile que celui dont la lyre arrêta l’Hèbre et fit marcher le
Rhodope, il excitera par ses chants l’admiration de Phœbus.... Alors, ô fils des
dieux, qui donneras naissance à des dieux, règne après ton père pour le bonheur
du monde. Ta longue vieillesse viendra se reposer dans la demeure des cieux où
Quirinus te cédera son trône : là tu siègeras entre ton père et ton frère, et ton
divin fils montrera près de toi sa tète rayonnante2.
On est saisi de dégoût en voyant jusqu’où l’adulation peut aller ; et l’on songe au
passage où Tacite parle des misères du règne de Domitien, qui, après l’extrême
liberté, fit connaître à Rome l’extrême servitude. Niais, sans invoquer ici le
témoignage de l’éloquent auteur de la Vie d’Agricola, il suffira d’opposer à
l’indignité de ces flatteries, une anecdote rapportée par Philostrate, et la réponse
ingénieuse et profonde de son héros, Apollonius de Tyane. Un autre prisonnier
dit qu’il était mis en jugement parce que, offrant un sacrifice à Tarente, où il
était investi du commandement, il avait oublié d’ajouter aux prières publiques
que Domitien était fils de Minerve. Apparemment, lui dit Apollonius, tu pensais
que Minerve, étant, vierge, n’avait jamais enfanté. Tu ne savais donc pas, à ce
qu’il paraît, que cette déesse enfanta autrefois aux Athéniens un dragon, c’est-à-
dire un monstre !3
Sous le règne de Domitien, l’an 90, mourut chargé d’années et de richesses le
délateur VIBIUS CRISPUS, qui, après avoir servi d’utile instrument à plusieurs
empereurs, dut à sa modération relative, de parvenir impunément à une longue
vieillesse. Il était né l’an 10 de notre ère à Plaisance, ou, selon d’autres, dans la
Gaule Transpadane, à Verceil, la petite ville rendue célèbre par la défaite des
Cimbres4. Son origine était basse et abjecte, et ses mœurs répondaient à son
origine. Il fut, en effet, un des compagnons assidus des débauches de Vitellius5.
A en croire certains témoignages, et, s’il n’y a pas confusion sur les noms, il était
aussi bon soldat que bon orateur. Il obtint le consulat sous l’empereur Claude, et
fut ensuite proconsul en Afrique6. Sa vie est connue d’une façon plus précise à
partir de Néron. Sous le règne de ce prince, l’an 60, Vibius Serenus, chevalier

1 Martial, Épigrammes, VIII, 82.


2 Guerres Puniques, III, 607.
3 Philostrate, Vie d’Apollonius de Tyane, VII, 12. Allusion à Erisichthonius qui, selon une tradition athénienne,
était fils de Minerve et de Vulcain. Il avait un buste humain, et ses jambes étaient deux queues de serpent.
4 Le scholiaste de Juvénal, IV, 81, le fait naître à Verceil ; la scholie de Valla le fait naître à Plaisance.
5 Dialogue sur les orateurs, 8 ; Dion Cassius, LXV, 2.
6 Scholie de Valla, 11 ; Pline, Histoires naturelles, XIX, préface 4.
romain, son frère, avait exercé une telle tyrannie sur la province de Mauritanie,
et pratiqué de telles concussions, que ses jours étaient en danger. Vibius Crispus
intervint en sa faveur avec efficacité, et, grâce à son crédit, obtint que son frère
fût seulement relégué hors de l’Italie1. La rigueur de la peine, même adoucie,
indique à quelles extrémités Serenus s’était porté.
Vibius Crispus ne put pardonner cette accusation ni au sénat, ni surtout à
l’accusateur de son frère, le chevalier Annius Faustus. Il attendit patiemment
qu’une occasion favorable se présentât d’en tirer vengeance. Elle s’offrit neuf ans
après, en 69, sous le règne d’Othon, au début de la guerre contre Vitellius. Un
jour Vibius, qui, au talent et à la richesse, joignait l’appui plus précieux encore de
l’empereur, vint demander aux sénateurs qu’Annius Faustus fût tinvité à se
justifier devant le sénat. Les expressions dont il se servit étaient empruntées à
un décret rendu sous le règne éphémère de Galba, sur la proposition même du
sénat, pour autoriser les poursuites contre les délateurs aux gages de Néron.
Cette requête inattendue excita la stupeur de l’assemblée. Crispus, un de ceux
contre lesquels le sénatus-consulte avait été dirigé, en demandait l’application !
Mais le décret n’avait pas été rapporté. Respecté ou méconnu, selon que l’accusé
était faible ou puissant, il n’en subsistait pas moins. Vibius Crispus put donc
prendre la parole contre le délateur de son frère, et l’accabler du poids de son
éloquence et de son crédit : Il réussit à entraîner une partie du sénat. On alla
jusqu’à proposer que, sans être défendu ni même entendu, Faustus fût livré à la
mort. Les ennemis de Vibius s’opposèrent à l’adoption de cette mesure inique. Ils
demandèrent que l’accusé, tout odieux qu’il fût, fut admis à se défendre, que l’on
observât même pour lui la procédure ordinaire, qu’on entendît, après les griefs
allégués, la réponse qu’il y ferait., Leur avis l’emporta, mais ne put sauver
Faustus, qui fut condamné. L’opinion publique, tout en applaudissant au
châtiment d’un délateur odieux, ne pouvait s’empêcher de comparer à son sort
l’impunité de Vibius Crispus, qui avait commis les mêmes crimes2.
L’année suivante, après la mort d’Othon et de Vitellius, dans cette séance du
sénat, où nous avons déjà vu figurer Eprius Marcellus3, et où les ressentiments,
longtemps accumulés contre les délateurs, éclatèrent avec tant de force, Vibius
Crispus se trouva à son tour compromis. Déjà Publius Celer, Sariolenus Vocula,
Nonius Accianus, Cestius Severus avaient été punis. On attaqua ensuite le
délateur Pactius Africanus qui avait désigné à la cruauté de Néron les deux frères
Scribonius, célèbres par leur union et leurs richesses. Vibius eut l’impudence de
se joindre aux accusateurs et de harceler Pactius Africanus. Mais celui-ci fit tête à
l’orage, et, se tournant vers Vibius, l’impliqua dans des actes que Vibius ne put
justifier, et en se donnant un complice tout-puissant, détourna les haines
soulevées contre lui. Dans le cours de la même séance, un autre délateur
fameux, Aquilins Regulus était attaqué par divers adversaires. Il fut défendu,
comme nous l’avons vu plus haut, par son demi-frère Vipstanus Messala. En
même temps Helvidius Priscus cherchait à perdre Eprius Marcellus.
Vibius Crispus n’était pas encore directement attaqué, mais son nom se trouvait
mêlé aux accusations dirigées contre Regulus et Eprius Marcellus, et revenait
sans cesse dans la bouche de Montanus et d’Helvidius Priscus. La situation
devenait dangereuse pour Eprius et Vibius qui, seuls des délateurs incriminés,

1 Annales, XIV, 28.


2 Histoires, II, 10.
3 Voir chapitre XVII sur Eprius Marcellus.
étaient présents. Ils l’envisageaient tous deux d’un air différent, Eprius la rage
dans le cœur et la menace dans les yeux, tandis que Vibius aussi irrité affectait
de sourire. Tout à coup, Eprius Marcellus n’osant affronter plus longtemps l’orage
qui grondait, se leva pour se retirer en faisant signe à Vibius : Nous partons, dit-
il, ô Helvidius Priscus, et nous te laissons ton sénat. Règne à la face de César !
Vibius se leva et le suivit tous deux sortirent de la salle. Qu’allait-il se passer ?
Un peu de vigueur de plus, et le sénat rendait un décret contre ce triumvirat
odieux d’Eprius Marcellus, d’Aquilius Regulus et de Vibius Crispus. Le courage
manqua au sénat. On eut peur que Vespasien désapprouvât la condamnation de
trois personnages aussi puissants et aussi fameux. On courut après Vibius et
Eprius, on les ramena dans la salle, et, à la séance suivante, Domitien,
intervenant en qualité de lieutenant de son père, recommanda à tous l’oubli des
injures et des ressentiments. Il fut facilement obéi1.
Quelque temps après, Vespasien arrivait à Rome. Sans accepter les honteux
services des délateurs, ce prince n’eut pas le courage de les éloigner
complètement de sa personne. Il se laissa prendre aux flatteries de Vibius
Crispus et d’Eprius Marcellus, qui redevinrent, sous son règne, aussi puissants
que jamais. Ils eurent tout, honneurs, distinctions, crédit, et, à en croire Aper,
dans le Dialogue sur les orateurs, ils surent même inspirer au prince des
sentiments mêlés de tendresse et de respect !2 En vain l’interlocuteur d’Aper,
Maternus, proteste généreusement contre ce bonheur fondé sur les larmes et le
sang de tant de victimes : le vulgaire, qui juge d’après les apparences, était de
l’avis d’Aper. Que manquait-il à Vibius Crispus ? Favori de Vespasien, proconsul
d’Afrique, il avait une fortune de 300 millions de sesterces. Plus riche que
Crispus, était un proverbe courant dans Rome, et le souhait qu’exprimait le
spirituel et toujours besogneux Martial3. Aussi le poète cherchait-il à flatter cet
avocat tout-puissant et si riche. Mais Vibius Crispus n’était pas généreux, s’il est
réellement le Crispus à qui Martial adresse l’humble requête suivante : Tu
prétends ne le céder à aucun de mes amis : mais, Crispus, que fais-tu pour m’en
donner la preuve ? J’ai voulu t’emprunter 5.000 sesterces (4.000 fr.) : tu m’as
refusé, quoique ton coffre regorgeât d’argent. M’as-tu jamais envoyé une petite
mesure de fèves ou de farine, toi qui as des terres jusque sur les bords du Nil ?
M’as-tu jamais donné la moindre toge à l’approche des frimas ? M’est-il venu de
toi la moitié d’une livre d’argent ? La seule chose qui puisse me faire croire que
je suis ton ami, c’est que tu ne te gênes pas pour péter devant moi4.
La source principale de la fortune de Vibius Crispus avait été son intervention
active et incessante dans les causes du forum. Vibius était, selon Quintilien, un
orateur méthodique, agréable, né pour plaire, plus fait néanmoins pour les
causes privées que pour les causes publiques : sa qualité maîtresse était
l’agrément5. Un tel mérite trouvait assurément mieux sa place dans les affaires
civiles ; or, comme au temps de Vibius Crispus, les causes publiques ne sont que
des délations, il vaut mieux pour Crispus avoir possédé cet agrément que des
qualités plus fortes et plus éclatantes. Quintilien cite un trait qui fait connaître le
sens de son mot l’agrément de Crispus. Certains avocats, dit-il, ne se contentent
pas de réfuter leur adversaire, ils développent eux-mêmes sa thèse et d’avance.
Ils savent, disent-ils, que l’on doit articuler ceci, présenter cela. Cette méthode,

1 Histoires, IV, 40 et suivants : Voir ci-dessus, Vipstanus Messala.


2 Dialogue sur les orateurs, 8, 13.
3 Martial, IV, 54 ; XII, 36.
4 Martial, X, 14.
5 Institution oratoire, X, 1, 119 ; XII, 10, 11.
de mon temps, fut raillée un jour spirituellement par Vibius Crispus, homme d’un
esprit agréable et peu commun. Moi, dit-il, de tout cela, je ne dirai pas un mot :
à quoi bon le répéter deux fois ?1 C’est assurément une raillerie ingénieuse, mais
elle n’est peut-être pas improvisée : elle fait partie de ces traits que les avocats
romains préparaient à l’avance, et tenaient en réserve jusqu’à ce qu’ils
trouvassent l’occasion de les placer.
Ce souvenir, si incomplet qu’il soit, est à peu près le seul qui reste de l’éloquence
judiciaire de Vibius Crispus. Il en est un autre, cependant, qu’il suffit de rappeler
ici. Il en a été déjà question à propos de l’orateur Trachalus2. Il s’agit de
l’héritage qu’un jeune homme de dix-huit ans avait laissé à la courtisane Spatale,
et que Trachalus contestait à celle-ci, au nom des héritiers naturels. Trachalus
avait pour lui l’équité, Vibius Crispus le texte de la loi Voconia. Vibius Crispus
s’en servit comme d’une réfutation solide et péremptoire, et l’emporta sur son
adversaire. Mais, orateur à la mode, il parlait aussi pour lui-même et pour
l’auditoire. Il tenait à ce qu’on l’admirât, et ne se refusait aucun de ces traits
qu’on appelait de son temps clausulae. Ce mot n’avait plus le sens de conclusion.
Il s’appliquait à ces petites pensées, à ces faux brillants que les avocats en
renom aimaient à placer à la fin de chaque période ou plutôt de chaque
développement, et qui étaient destinés à la galerie. Quintilien, tout en gémissant
de cet usage, contraire au bon goût, en cite plusieurs exemples, et les divise en
plusieurs espèces.
Parmi les clausuae qui consistent dans une pensée étrangère, c’est-à-dire
transportée d’un lieu dans un autre ; il cite le mot suivant de Crispus. Il prétendit
que le jeune homme, devinant sa mort prochaine, avait tenu à mener joyeuse
vie, et il termina son développement par cette clausula de mauvais goût,
intraduisible en français : Ô homme véritablement divin, qui s’est satisfait lui-
même ! Qui sibi indulsit !3 Il aimait ces saillies qui paraissent froides sur le
papier, et auxquelles l’intonation, le geste et l’inattendu donnent seuls un peu de
saveur. Dans une autre circonstance, voyant un homme se promener en pleine
audience avec une cuirasse sur le dos, sous prétexte qu’il avait peur, il lui
demanda brusquement : Qui t’a autorisé à craindre de cette manière ?4 Ce sont
là de ces boutades qu’un avocat se refuse difficilement, à l’occasion. Elles ne
peuvent nous donner une idée suffisante du talent de Crispus.
Le mot le plus spirituel de Vibius Crispus est celui qu’il fit sur Domitien empereur.
Ce prince, comme l’on sait, s’enfermait plusieurs heures, chaque jour, au début
de son règne, pour percer des mouches avec un stylet. Un jour, quelqu’un
attendait une audience de l’empereur : las de faire antichambre, il demanda : Y
a-t-il quelqu’un avec César, dans son cabinet ? — Non, répondit Crispus, pas
même une mouche ! Ce mot fut dit, sans doute, à voix basse, et de façon à
n’être recueilli ni par Domitien ni par ses flatteurs5. Il eût coûté cher à Crispus.
Du reste, vieux et riche, celui-ci s’éloignait de plus en plus de la cour, et quoique
l’ère des délations se fût rouverte avec le nouvel empereur, il cessa d’accuser, et
finit mieux sa vie qu’on n’aurait pu l’attendre.
Le satirique Juvénal se montre même indulgent pour lui. Est-il reconnaissant de
quelque secours d’argent que Crispus, mieux inspiré pour lui que pour Martial, lui

1 Institution oratoire, V, 13, 48.


2 Voyez le chap. XVIII sur l’orateur Galerius Trachalus.
3 Ces mots ont pour but de faire penser à l’expression proverbiale : indulgere Genio. Le Genius est une divinité.
4 Institution oratoire, VIII, 5, 15, 17.
5 Suétone, Domitien, 3.
a accordé ? On ne sait, toujours est-il que, dans la satire au Turbot, s’il nous
présente Crispus répondant à l’appel de Domitien, il s’exprime sur lui en termes
plutôt bienveillants. Venait aussi, dit-il, Crispus, charmant vieillard, dont les
mœurs et l’éloquence étaient aussi douces que son caractère. Quel ami pouvait
rendre de plus grands services au maître de la terre, des mers, et de tous les
peuples, s’il eût été permis, sous ce fléau exterminateur, de désapprouver la
cruauté, et de proposer un avis salutaire ? Mais quoi de plus intraitable que
l’oreille d’un tyran, avec qui l’on ne causait de la pluie, de la chaleur, ou des
orages du printemps, qu’au péril de sa tête ? Aussi jamais Crispus ne raidit ses
bras contre le torrent ; il n’était pas assez citoyen pour dire tout ce qu’il avait
dans l’âme, et sacrifier sa vie à la vérité. C’est ainsi qu’il put compter de
nombreux hivers, et voir son quatre-vingtième printemps !1 Il y a, sans doute,
beaucoup d’ironie dans les paroles de Juvénal. Mais Vibius Crispus ne méritait
pas une oraison funèbre aussi indulgente. A défaut de la satire, l’histoire a le
devoir de protester.

1 Juvénal, IV, 81.


CHAPITRE XX — LES DÉLATEURS SOUS LE RÈGNE DE DOMITIEN

Aux premiers concours littéraires institués par Domitien l’an 86 sous le nom de
Quinquennales, l’orateur qui obtint le prix d’éloquence s’appelait, comme on l’a
vu au chapitre précédent, PALFURIUS SURA. C’était le fils d’un personnage
consulaire, et il avait lui-même, pendant un certain temps, appartenu au sénat.
Il était plus habile à manier la parole que soucieux de sa dignité. Il se respectait
si peu lui-même qu’il ne rougit pas, étant sénateur, de paraître clans dès jeux
publics, et d’y lutter corps à corps avec une femme athlète originaire de
Lacédémone. Bien que sous les empereurs précédents, et principalement sous
les pires, on eût vu des scandales aussi grands, et que Néron eût forcé les
personnages les plus respectés à descendre clans l’arène, Vespasien se piquait
de plus d’austérité. Il chassa Palfurius du sénat1. Celui-ci était plein de
ressources ; dans l’espérance de rentrer en grâce, il affecta dès lors une grande
sévérité de mœurs, et embrassa la secte stoïcienne, tout en continuant à
s’exercer à l’éloquence et à la poésie. Vespasien n’eut pas l’air de s’apercevoir de
ce changement de vie. Palfurius se flatta d’être plus heureux sous son fils
Domitien, et c’est en vue de lui plaire qu’il prît part aux concours d’éloquence.
Mais à cette époque, Domitien conservait encore quelques apparences de
décorum. Malgré le prix décerné à Palfurius, et les prières des assistants, il
refusa de lui faire grâce, et invita l’assemblée à garder le silence2. Plus tard,
cependant, il se ravisa. Il comprit qu’en laissant à l’écart un homme sans
scrupule et orateur retors, il se privait d’un instrument précieux, et il accepta les
services de Palfurius. Celui-ci aussitôt jeta de côté son manteau de stoïcien,
oublia ses anciennes doctrines et sut si bien flatter les passions de son maître,
qu’il devint son familier. Il se fit délateur, et poursuivit impitoyablement les
victimes désignées à ses attaques. Il devint riche et puissant. Il put habiter un
palais près du temple de Diane Aventine et surtout (est-ce hasard ou souvenir de ses
goûts d’autrefois ?) voisin du grand cirque3.

Il eut des amis, tels que Licinianus, il protégea les poètes, et parmi eux, Martial
qui parle de sa gloire ! Il vit surtout affluer, chez lui, les clients, les accusés tout
pâles, lui demandant grâce, ou implorant, à deniers comptants, le secours de son
éloquence4. Comment en aurait-il été autrement, lorsqu’il se montrait délateur
infatigable, lorsqu’il soutenait avec tant de dévouement et d’énergie les intérêts
du prince ? N’est-ce pas lui qui inventa, avec son rival en délation, Armillatus, la
doctrine d’après laquelle dans toute l’étendue des mers, tout poisson
remarquable par sa taille et sa beauté est la chose du fisc, en quelques eaux qu’il
nage. Aussi, en homme avisé, le pêcheur qui avait pris le fameux turbot l’offrit à
Domitien afin qu’il ne lui fût pas enlevé. Mais toute médaille a son revers.
Palfurius, triomphant sous le Néron chauve, souleva contre lui tant de haines,
qu’aussitôt après la mort de son maître, il fut accusé par le sénat et condamné.

Concurrent malheureux de Palfurius Sura au premier concours des


Quinquennales, METIUS CARUS, obtint, la seconde fois, la palme de l’éloquence. Ô
toi, s’écrie Martial, qui as eu le bonheur de remporter la couronne d’or, dis-moi,

1 Scholiaste de Juvénal, IV, 53.


2 Voir le chapitre précédent.
3 Martial, VI, 64.
4 Martial, I, 50.
Carus, où tu as mis le trophée conquis aux jeux de Pallas ? Il n’était pas difficile
à Carus de répondre à cette question. Il. ne pouvait y avoir qu’une place pour
cette couronne, présent d’une main si auguste. Carus l’avait deviné, c’était la
tête de Domitien. Vois-tu, répond-il au poète, ce marbre éclatant, vivante image
du maître ? Ma couronne est allée d’elle-même se poser sur mon front. Martial
est saisi d’enthousiasme à cette nouvelle, et son admiration redouble quand il
apprend que l’empereur, sensible à la flatterie de Carus, lui fait présent aussi de
ce marbre latin, supérieur à l’ivoire de Phidias. Vite, il compose, pour célébrer ce
trait glorieux de munificence, une nouvelle pièce que terminent ces deux vers :
Non seulement, ô Carus, Pallas t’a accordé la couronne ; c’est elle encore qui t’a
donné l’image du maître que tu révères1.
A partir de ce jour, vers l’an 92, la carrière de Carus est toute tracée. Il n’a plus
qu’à justifier la faveur de Domitien, en se faisant l’exécuteur de ses vengeances.
Il commence à poursuivre les malheureux que l’empereur lui désigne. Ils furent
nombreux. Dès l’année suivante, l’un d’eux avait succombé. Tacite nous
l’apprend dans son style énergique, en félicitant Agricola d’avoir échappé, par
une mort prématurée, aux horreurs des dernières années de Domitien. Agricola,
dit-il, n’a pas vu le palais du sénat assiégé, tant de sénateurs égorgés dans un
même massacre, tant de nobles femmes exilées ou fugitives : Carus Metius ne
comptait encore qu’une victoire !2 On ignore le nom de cette première victime.
Elle était illustre, sans doute, mais Carus n’en dédaignait aucune. Il en était
d’obscures comme ce Thelesinus, à la perte duquel Martial applaudit, parce que
Thelesinus ne voulait prêter d’argent que sur gage : Si je veux t’emprunter sur
parole, ô Thelesinus ? — Je n’ai pas d’argent, me dis-tu. — Si j’offre ma terre en
gage, tu en as. Tu n’as pas confiance en moi, ton vieil ami mais tu as confiance
en mon pauvre champ, en mon arbre. Mais voici que Carus te dénonce : fais-toi
suivre au tribunal par mon champ. Tu cherches un compagnon d’exil ? emmène
mon champ !3
La plus illustre victime de Carus fut Herennius Senecio. Son crime était d’avoir
écrit la Biographie d’Helvidius Priscus. Il lui en coûta la vie comme à Arulenus
Rusticus pour avoir retracé les vertus de Thrasea. On sévit, suivant les belles
expressions de Tacite, non seulement contre les auteurs de ces ouvrages mais
contre les ouvrages eux-mêmes, et les triumvirs eurent l’ordre de briller, dans
les comices et sur le forum, les monuments de ces illustres génies. Sans doute,
on espérait étouffer dans les flammes la voix du peuple romain, la liberté du
sénat, la conscience du genre humain !4
Au cours du procès, il arriva à Herennius Senecio de dire, dans sa défense, qu’il
avait composé cette Biographie à la prière de Fannia, fille de Thrasea et femme
d’Helvidius Priscus. Aussitôt Carus, saisissant l’occasion de perdre une nouvelle
victime, fait amener Fannia devant le tribunal, et l’interroge d’un ton menaçant.
Sans se troubler, Fannia comparait, et, en digne fille de Thrasea, en digne
femme d’Helvidius, tient tête à l’accusateur. As-tu fais cette prière à Senecio ? —
Je l’ai faite. — As-tu fourni des documents à l’écrivain ? — J’en ai fourni. — Au su
et au vu de ta mère ? — A son insu. Et il ne lui échappa pas, continue Pline le
Jeune, une seule parole qui sentit la crainte5. Herennius Senecio fut condamné à

1 Martial, IV, 24, 25.


2 Agricola, 45.
3 Martial, XII, 25.
4 Agricola, 2.
5 Pline le Jeune, VII, 13.
mort ; Fannia à la confiscation et à l’exil. Déjà deux fois, elle avait accompagné
son mari en exil, elle y partit une troisième à cause de lui. Mais, indomptable
jusqu’au bout, elle emporta avec elle son exemplaire de l’œuvre de Senecio,
tandis que tous les autres étaient brûlés sur le forum par la main des triumvirs.
Un dernier détail de ce procès n’est pas moins odieux. Quelques années après,
Aquilins Regulus, le rival de Carus en délation, accablait d’invectives la mémoire
d’Herennius. Carus eut l’impudence de lui dire : De quel droit touches-tu à mes
morts ? Me vois-tu tourmenter les tiens, Crassus ou Camerinus ?1
Carus Metius poursuivait le cours de ses odieux triomphes quand la mort de
Domitien l’arrêta. Il venait de désigner à ses coups une victime, sinon plus
illustre que Senecio, mais plus connue des modernes, Pline le Jeune. Il avait
composé contre lui un mémoire où il relatait tous les crimes de lèse-majesté,
réels ou imaginaires, dont Pline s’était rendu coupable. Heureusement pour le
spirituel neveu du grand naturaliste, Domitien fut tué, avant d’avoir donné suite
à la délation. Le mémoire, signé par Carus, fut trouvé dans le portefeuille de
l’empereur2. Carus Metius fut accusé à son tour, à une époque incertaine, sous le
règne même de Domitien, par un autre délateur que le vieux Scholiaste de
Juvénal appelle Héliodore et qui aurait accusé également L. Junius Silanus et
Massa Baebius3. L’exemple de Carus justifiait ainsi la belle réponse de Maternus
aux éloges enthousiastes d’Aper sur la puissance des délateurs : Qu’ont-ils donc
dans leur destinée qui soit digne de tant d’envie ? Est-ce de craindre ou d’être
craints ? Les honteux services que Carus rendait en dénonçant les autres ne
l’empêchaient pas d’être dénoncé lui-même par un plus hardi et un plus perfide.
Il échappa à cette accusation, puisque Pline en parle comme vivant au
commencement du règne de Trajan. On aime au moins à espérer qu’il fut enfin
puni de ses crimes, et qu’il fit partie de ces troupes de délateurs, exposés aux
huées de l’amphithéâtre par ordre de Trajan, et relégués dans des îles désertes.
FABRICIUS VEIENTO est plus célèbre par ses crimes que par son éloquence. Il
s’était déjà fait connaître sous Néron en accusant des citoyens éminents. Flatteur
du prince, élevé de bonne heure à la préture, l’an 544, il justifia les bonnes
grâces de Néron en lui rendant d’utiles services. Une méchanceté naturelle,
aigrie par une laideur physique devenue proverbiale, l’excitait, malgré sa lâcheté,
à poursuivre sa sinistre besogne5. Avant de perdre ses victimes, il tâchait de les
déshonorer. Vers l’an 61, sous Néron, il mit en circulation un pamphlet, sans
aucun mérite littéraire, intitulé Codicille, où il accablait d’invectives les sénateurs
et les prêtres. Le livre fit scandale. Les intéressés se plaignirent, — et comme le
crédit du personnage était plus mince qu’il ne croyait, il se trouva quelqu’un,
Talius Geminus, pour le dénoncer à son tour. Tant que l’accusateur, parla de
l’honneur du sénat et du respect dû à la religion et à ses ministres, Néron restait
indifférent, et ne s’occupa pas d’une affaire aussi peu importante. Mais Geminus
ayant. Reproché à Veiento d’avoir trafiqué des faveurs du prince, et vendu à
deniers comptants le droit de parvenir aux honneurs, Néron évoqua l’affaire
devant son propre tribunal. Malgré ses supplications et la mention de ses
services, Veiento fut convaincu et chassé d’Italie. Néron condamna même son
ouvrage à être supprimé et livré aux flammes. Cette dernière circonstance mit le
Codicille à la mode. Chacun voulut, comme il arrive toujours en pareille occasion,

1 Pline le Jeune, I, 5.
2 Pline le Jeune, VII, 27.
3 Juvénal, I, 36.
4 Dion Cassius, LXI, 6.
5 Juvénal, VI, 113 ; IV, 113.
lire l’ouvrage incriminé. On s’en procura des exemplaires, on les prêta sous le
manteau, on les lut avec avidité, tant qu’il y eut péril à le faire, et, destinée facile
à prévoir, comme il ne contenait que de grossières imputations, dès qu’à la mort
de Néron, tout le monde put se le procurer, le Codicille tomba dans le plus
profond oubli1.
Rentré à Rome, après la chute de Néron, Veiento semble avoir attendu jusqu’au
règne de Domitien pour se venger. Dès l’avènement du second fils de Vespasien,
il se rendit redoutable par des dénonciations incessantes. Il devint riche,
puissant, et, malgré le haut prix auquel il mettait son éloquence, avocat très
consulté : A Rome, s’écrie Juvénal, tout se paye ! Combien donnes-tu pour
parvenir à saluer Cossus ? pour obtenir de Veiento, sans même qu’il desserre les
lèvres, un simple regard ?2 Délateur infatigable, flatteur ingénieux,-Veiento avait
tous les droits pour assister à la délibération relative au Turbot et jouer un rôle
considérable dans cet important débat. Il n’y manqua pas. Catullus Messalinus,
l’aveuglé, s’extasie à l’aspect du turbot qu’il ne voit point, Veiento saura le
surpasser. Veiento ne veut pas demeurer en arrière. Mais, comme un
énergumène dont Bellone aiguillonnerait la fureur, le voilà qui prophétise :
Infaillible présage, s’écrie-t-il, d’un grand et illustre triomphe ! Tu prendras
quelque roi ! Le Breton Arviragus tombera du timon de son char : la bête est
étrangère : vois-tu les piquants qui se dressent sur son dos ? Il ne lui manqua
que de nommer la patrie et de dire l’âge du Turbot !3
Après la mort de Domitien, Veiento sut, comme d’autres délateurs, se concilier
les bonnes grâces du débonnaire Nerva. Cependant, il ne se sentait pas très
rassuré, car déjà un certain nombre d’accusateurs obscurs avaient été
condamnés dès l’avènement de ce prince, sur la plainte des parents ou des amis
de leurs victimes. Quoiqu’il ne fût pas en cause, il se sentait menacé ; aussi il ne
manquait pas l’occasion de défendre les délateurs incriminés et de recommander
l’oubli des injures. Son intervention, toutefois, était trop peu désintéressée pour
qu’on n’accueillît pas avec défiance les conseils sortant d’une telle bouche. Il en
fit un jour l’expérience. Pline le Jeune, ami personnel d’Helvidius Priscus et de sa
famille, désirait ardemment punir celui qui l’avait dénoncé, Publicius Certus,
consul désigné par Domitien. Il voulait au moins l’empêcher d’exercer le
consulat, sous Nerva. A une séance du sénat, il se mit à parler d’une façon
générale, sans désigner personne, de crimes qui demandaient une punition
exemplaire. Il fut aussitôt interrompu ; mais, malgré les clameurs des intéressés,
comme Veiento, et des timides, il réussit a faire entendre une protestation
éloquente qui remua profondément l’auditoire et changea ses dispositions4.
Publicius Certus, heureusement pour lui, était absent. Veiento comprit le danger.
L’incendie qui s’attaquait à Certus pouvait l’atteindre à son tour. Il entreprend
alors la défense de Certus : on s’étonne d’une pareille audace, on l’interrompt,
on lui coupe la parole. Troublé, déconcerté, enfin, il s’écrie : Je vous en supplie,
Pères Conscrits, ne me forcez pas à implorer le secours des tribuns ! Le silence
se fait aussitôt, et le tribun Murena lui répond d’un ton dédaigneux : Je te
permets de parler, honorable Veiento5. Nouvelles réclamations de l’assemblée.
Dans les intervalles de silence, le consul continuait son appel, faisait voter les

1 Annales, XIV, 50.


2 Satires, III, 183.
3 Satires, IV, 123.
4 Voir au chap. XXIII, plus en détail, le rôle particulier joué par Pline le Jeune dans cette séance.
5 Murena se sert par ironie du mot vir clarissime, qui répond au mot honorable employé par les membres de
nos Assemblées.
sénateurs, et enfin prononçait la levée de la séance. Cependant, fort du droit
antique qu’avait le sénateur de parler aussi longtemps qu’il voulait, et que Caton
d’Utique avait exercé dans une circonstance mémorable, pour- empêcher un vote
exigé par César1, Veiento, toujours debout, continuait à parler. Il ne s’arrêta que
lorsqu’il se trouva seul dans la salle. Alors, plein de colère, il alla se plaindre à
l’empereur de cet affront, en répétant le vers d’Homère : Ô vieillard, comme ces
jeunes combattants se plaisent à te vexer2. Nerva était bon prince ; Veiento
faisait partie de ses soupers fins, il y occupait même la place d’honneur, à côté
de Nerva. Il laissa tomber l’affaire de Certus3. C’était sauver en même temps
Veiento.

En esquissant ces biographies des délateurs, on pense involontairement aux vers


où Virgile décrit l’arbre merveilleux dont Énée va cueillir un rameau ; à peine est-
il arraché, qu’il en pousse aussitôt un autre, et la branche se couvre sans cesse
d’un rameau semblable. A chaque délateur, il en succède un autre, sans qu’il soit
facile d’indiquer en eux quelque différence. Cependant, moins connu que les
précédents, CATULLUS MESSALINUS semble avoir été encore plus odieux. Chaque
fois que son nom est cité par les contemporains ; il est accompagné d’une
épithète injurieuse. La perversité ; qui lui est commune avec les autres, prenait
chez lui un aspect plus repoussant. Il avait des cheveux blancs et il était aveugle.
Mais l’âge et la perte de la vue paraissaient exciter davantage sa lubricité et sa
cruauté. Il semblait vouloir se venger sur l’humanité de cette double infirmité. Il
ne cessait de pousser Domitien aux mesures sanguinaires.
Enfermé avec lui au château d’Albe, au moment où Agricola mourait, vers 93, il
lui désignait les victimes, et se chargeait de les traduire devant le sénat. Il ne
respectait rien, dit Pline le Jeune, ne rougissait de rien, n’avait pitié de rien.
Aussi était-ce lui, comme un trait aveugle et brutal, que Domitien lançait le plus
volontiers contre les honnêtes gens !4
Juvénal n’a eu garde de l’oublier dans sa revue des sénateurs appelés pour
décider du Turbot. Il le met en scène d’une manière spirituelle, en le stigmatisant
d’une épithète ineffaçable, Mortifero Catullo. Vient aussi l’homicide Catullus, dit-
il, celui qui brillait d’amour pour une femme que ses yeux ne pouvaient voir,
monstre abominable et digne d’être remarqué, même de nos jours ; adulateur
aveugle, semblable à ceux qui garnissent nos ponts, ou qui vont tendre la main
aux chars des promeneurs dans le bois d’Aricie et qui envoient des baisers aux
attelages lancés au galop. Aucun ne se montre plus étonné en présence du
turbot. Il prodiguait les exclamations, en se tournant vers la droite : la bête était
à sa gauche. C’est avec le même discernement qu’il vantait le gladiateur cilicien
et ses coups, les machines du théâtre, et les acteurs enlevés jusqu’à la corniche !
Catullus Messalinus mourut avant Domitien. Ce sinistre vieillard, eut, sous le
règne de Nerva, une oraison funèbre, digne de lui, et qui est la plus sanglante
épigramme des hommes et des choses de cette triste époque. « Junius Mauricus
soupait chez Nerva avec un petit nombre d’invités. Tout auprès du prince, à la
place d’honneur, était assis Veiento. Nommer l’homme, c’est tout dire. La
conversation tomba sur Catullus Messalinus. Sa méchanceté, ses avis

1 Voyez Histoire de l’éloquence latine avant Cicéron, I, p. 239.


2 Iliade, VIII, 102.
3 Pline le Jeune, IX, 13 ; IV, 2 :2.
4 Pline le Jeune, IV, 22.
sanguinaires furent, à la fin du souper, le sujet de l’entretien général, quand
l’empereur Nerva prenant la parole : Que pensons-nous, dit-il, qu’il lui serait
arrivé, s’il n’était pas mort ? — Eh bien, répartit Mauricus, il souperait avec nous
!1 Nerva laissa le mot impuni. Mauricus n’avait-il pas dit vrai ? Catullus
Messalinus, malgré les souvenirs odieux qui s’attachaient à son nom, n’était pas
plus coupable que Veiento et les autres assassins que Pline dédaigne de
nommer. Et c’est du vertueux Nerva que l’on fait dater l’âge d’or de l’empire
romain, pour avoir adopté Trajan !

A cette énumération des délateurs de Domitien que Juvénal réunit en séance


pour décider du sort du turbot, et dont il esquisse les portraits avec une verve
impitoyable, il manquerait un nom et une conclusion si l’on ne voyait pas
apparaître le ventre de MONTANUS, attardé par son embonpoint. C’est ce
personnage, du reste, qui résolut habilement le problème posé par Domitien. Ce
Montanus n’est pas l’éloquent orateur qui, à l’avènement de Vespasien, prit la
parole dans la séance où les délateurs obscurs du règne de Néron subirent le
châtiment de leurs crimes : ce n’est pas non plus le Curtius Montanus qui osa, le
premier, attaquer le redoutable Aquilius Regulus, et qui faillit le perdre malgré
l’intervention de Vipstanus Messala.
C’était un vulgaire viveur, ancien habitué des soupers de Néron, gourmand par
goût, flatteur par habitude, délateur à l’occasion, et, heureusement pour sa
mémoire, plus préoccupé de la bonne chère que d’accusations capitales, plus
altéré de falerne que de sang. Son plus .grand mérite est de n’avoir été accusé
par Juvénal que d’une savante gourmandise et d’une basse adulation. Quel est
donc ton avis, demande le prince ? le turbot doit-il être coupé en morceaux ? —
Épargne-lui ce déshonneur ! s’écria Montanus, que l’on prépare un vase profond,
de parois légères, de circonférence spacieuse. Qu’il se trouve à l’instant, pour
fabriquer ce plat, un habile Prométhée. Vite, l’argile et la roue ! Mais que
dorénavant, César, un corps de potiers suive partout ta maison ! Digne de son
auteur, cet avis triompha. Montanus connaissait les somptuosités d’un autre
règne, les festins de Néron prolongés jusqu’au milieu des nuits, et la faine
savamment renouvelée dans les estomacs par le falerne. II n’eut point d’égal, à
notre époque, dans l’art de manger. Huîtres de Circé, huîtres du lac Lucrin,
huîtres de Bretagne, il les reconnaissait au premier, coup de dent : comme au
premier coup d’œil, il disait la patrie d’un hérisson de mer2. »
Tel était le sénat de Domitien, ou plutôt, tels étaient les hommes qui servaient
d’instruments à Domitien pour dominer le sénat silencieux et terrifié. Ils ne
savent qu’une chose, flatter le maître et se jeter sur ceux qu’il désigne, aussi bas
et aussi rampants devant lui qu’ils sont arrogants et féroces vis-à-vis de leurs
victimes. Ils ne sont pas venus jusqu’à nous représentés en pied par le pinceau
de Tacite, mais seulement dessinés par le crayon de Juvénal. Il ne faut peut-être
pas le regretter. Avilis jusqu’au ridicule, ces derniers représentants de
l’éloquence romaine n’offrent plus un sujet digne de la gravité de l’histoire. A de
tels hommes, ce qui convient, ce n’est pas la flétrissure infligée par un Tacite, ce
sont les coups de fouet de la satire !

1 Pline le Jeune, IV, 22.


2 Juvénal, IV, 130.
Si l’histoire du Turbot n’avait été qu’un cadre ingénieux, imaginé par Juvénal
pour montrer la misère du sénat et l’infamie des délateurs qui y faisaient la loi, il
est un personnage qu’on aurait vu figurer dans cette scène, au premier rang,
MARCUS AQUILIUS REGULUS. Regulus clôt dignement la série des délateurs. C’est
le héros du genre. Il est le dernier, et, en même temps, le plus grand de ces
orateurs qui, aussi peu soucieux de la rhétorique que de la morale, étaient, en
éloquence, les disciples de Cassius Severus, et en politique, les instruments des
Tibère, des Néron et des Domitien.
Regulus était né à Rome vers l’an 40, à la fin du règne de Caligula, d’une famille
qui n’appartenait peut-être pas à la gens Attilia, si célèbre par le dévouement
légendaire de Regulus, mais qui était assez illustre pour s’attirer la haine de
Néron. Le père du jeune Marcus, victime d’une dénonciation, fut condamné à
l’exil et y mourut. Ses biens furent confisqués ou partagés entre ses créanciers.
Sa veuve épousa en secondes noces un Messala ; elle en eut un fils, l’orateur
Vipstanus Messala, dont il a été question dans un chapitre précédent. D’humeur
farouche, d’énergie tenace, dénué de scrupules, Regulus résolut de sortir de la
misère à tout prix et de conquérir la richesse et la réputation. S’il ne pouvait se
faire aimer, il jura de se faire craindre, et choisit avec préméditation le métier de
délateur. De lui-même et très jeune encore, il sollicita et obtint la permission
d’accuser. En effet, l’abus de la délation avait, par la force des choses, entraîné
ce correctif singulier. II fallait, pour exercer le métier de délateur, en obtenir
l’autorisation de l’empereur ou du sénat. L’empereur, il est vrai, l’accordait
presque toujours, et le sénat ne la refusait jamais.
Regulus usa aussitôt du droit qu’on lui avait concédé Sans avoir jamais paru au
barreau, sans s’être fait connaître comme avocat dans les causes civiles, il
aborda du premier coup, les procès politiques et voulut pour son début goûter
d’un sang illustre. Il accusa et fit condamner à mort Marcus Licinius Crassus,
personnage consulaire, arrière-petit-fils, au cinquième degré, de Licinius Crassus,
le plus riche des Romains. Sa seconde victime fut Salvidienus Orphitus, à qui
Néron faisait un crime d’avoir loué trois pièces de sa maison, située près du
forum, aux représentants de certaines villes de province qui cherchaient un
endroit pour se réunir1. Bientôt après, un personnage considérable, Camerinus,
tombait sous ses accusations, et payait de son sang le zèle du nouveau
délateur2. Ces meurtres répétés soulevèrent contre Regulus une haine
universelle.
Que lui importait ? Il avait conquis la fortune, objet de son ambition. Le seul
meurtre de Crassus lui avait valu sept millions de sesterces, et les autres lui
avaient mérité le sacerdoce et la questure. Si largement récompensé, il s’élance
dans la carrière : « Enfants innocents, femmes nobles, vieillards illustres, il ne
respecte rien, il n’épargne rien. » Bien plus, il s’enivre de son horrible métier : il
reproduit, en se les appropriant, les mots de .Caligula. Celui-ci souhaitait que le
peuple romain n’eût qu’une tête pour la faire tomber. Regulus accuse la lenteur
de Néron qui se fatigue, lui et ses délateurs, à frapper une famille, puis une
autre, comme si, d’un seul mot, il ne pouvait pas anéantir le sénat tout entier3.
On ne connaît que d’une manière sommaire la conduite de Regulus à la fin du
règne de Néron. La perte de la dernière partie du livre XVI des Annales de Tacite,

1 Tacite, Histoires, IV, 42.


2 Pline le Jeune, I, 5.
3 Tacite, loc. cit.
en nous laissant ignorer les noms de ses victimes, fait tort à la gloire de Regulus.
Privé de son protecteur, il est obligé, sous Galba, d’interrompre la série de ses
exploits. Mais Galba ne règne pas longtemps, et Regulus a, du moins, la
consolation de conspirer contre celui qui l’a réduit au silence, et de hâter la perte
du vieil .empereur avec celle de Pison sur qui Galba comptait s’appuyer. Le parti
d’Othon triomphe à son tour : c’est pour Regulus l’occasion de commettre de
nouveaux attentats. Il rencontre le meurtrier de Pison, lui achète la tète de sa
victime, et la déchire de ses dents. Tacite, il est vrai, n’affirme pas ce détail
odieux. C’est Curtius Montanus qui jette ce sanglant outrage à la face de Regulus
en l’accusant devant le sénat.
Curtius Montanus avait eu, l’honneur d’être associé par Marcellus Eprius à
Thrasea, à Helvidius Priscus, à Paconius Agrippinus dans les accusations que ce
délateur avait portées contre ces illustres citoyens. Montanus avait dû fuir de
Rome pour sauver sa vie. Aussi, lorsque la défaite de Vitellius permit au sénat de
respirer, lorsque l’avènement de Vespasien fit espérer aux honnêtes gens que
l’ère des délateurs était passée, Montanus dénonça énergiquement ceux qui
s’étaient signalés, sous les règnes précédents, et demanda, comme un exemple
salutaire, la punition d’un de ces assassins.
Nous voici de nouveau revenus à la séance mémorable du sénat où l’on crut,
pendant tout un jour, à la renaissance de la liberté. Il en a déjà été question à
propos d’Eprius Marcellus et de Vibius Crispus, qui avaient commis les mêmes
crimes que Regulus, et qui furent, comme lui, accusés par les parents ou les
amis de leurs victimes. C’est à Regulus que Montanus s’attaqua avec une
extrême violence. Dans un discours éloquent, que Tacite n’a pas hésité à
reproduire ou plutôt à refaire, il retraça la, vie criminelle de Regulus, énuméra
les noms de ses victimes et invita le sénat à exercer contre’ lui les dernières
rigueurs. Mais nous avons vu comment l’intervention de Vipstanus Messala, frère
utérin de Regulus, et surtout celle du jeune Domitien et de Mucien, lieutenants
de Vespasien, calmèrent l’effervescence du sénat et arrachèrent les accusés au
châtiment, qu’ils méritaient. Regulus était sauvé.
Instruit par l’expérience, il chercha à s’effacer sous les règnes de Vespasien et de
Titus. Il renonça à intenter des procès politiques ; ces empereurs ne l’eussent
pas permis, et il se consacra aux luttes du barreau. Il y mûrit et fortifia son
talent. Il se trouva donc prêt, lorsque la carrière s’ouvrit de nouveau aux
délateurs, à y rentrer avec une éloquence plus exercée et une ardeur que le
frein, imposé à son impatience, n’avait pas ralentie, mais au contraire, irritée et
surexcitée.
L’avènement de Domitien combla ses vœux. Il devint bientôt le favori de
l’empereur, et régna dans Rome, au-dessous de lui. Puissance et richesses, il
avait tout ce qu’il avait souhaité ; il ne lui manquait que l’estime et la
considération. Les poètes, plus souvent courtisans du succès que du malheur,
essayèrent de lui en donner l’illusion par leurs flatteries intéressées. Ils
chantaient ses louanges, lui disaient leurs poésies et lui empruntaient de
l’argent. Martial, surtout, épuise pour Regulus toutes les formes de l’adulation.
Regulus est, à ses yeux, le plus éloquent des orateurs, l’égal de Cicéron ; son
talent est le type de la perfection ; il suffit qu’il défende un accusé pour que
celui-ci soit absous, et qu’il n’ait plus qu’à aller rendre grâces aux dieux
immortels, tandis qu’un cortège nombreux de citoyens en toge, précédant et
suivant Regulus, le ramène en triomphe dans sa demeure1. Tantôt Martial se
plaint amicalement à Regulus qu’on ne lise pas les poètes contemporains ; et
qu’on dédaigne ses épigrammes2 ; tantôt il lui envoie le IIe livre de ses Poésies
et s’excuse de ne lui avoir pas adressé le Ier3 : Tu as la double renommée du
talent et de la piété, ose-t-il lui écrire dans une autre dédicace, ton génie n’est
égalé que par ton respect pour les dieux. Personne donc, à moins d’ignorer qu’un
présent doit convenir à qui le recevra, personne, ô Regulus, ne peut trouver
étrange que je t’offre à la fois mon livre et de l’encens4 ».
Quand Martial parle de la piété de Regulus et de son respect pour les dieux,
quand il lui offre de l’encens, il dépasse déjà les bornes de la flatterie permise.
Mais que dire des deux pièces où il relate un accident arrivé à Regulus ? Celui-ci
se rendait dans une de ses villas, située à quatre milles de Rome, sur la route de
Tibur. Son char, attelé de deux chevaux fougueux, venait de passer sous un
portique vermoulu ; au même instant, le portique s’écroule avec fracas, sans
blesser personne. Quelle tendre inquiétude marque Martial ! Qui pourrait nier,
s’écrie-t-il, que tu ne sois protégé des dieux, toi pour qui seul des ruines sont
innocentes ? — Sans doute la Fortune a eu peur de nos plaintes et n’a pas osé
affronter le poids de notre haine. Maintenant, ces ruines mêmes nous plaisent,
tant nous sentons le prix du danger. Restées débout, ces voûtes n’eussent pas
attesté la présence des dieux5. L’existence des dieux prouvée par l’accident qui
épargne les jours d’un Regulus ! Exagération pour exagération, n’a-t-on pas le
droit de préférer l’hyperbole de Claudien, voyant une preuve de la Providence
divine dans le châtiment du sanguinaire Rufin ? Mais un distique de Martial
explique la cause de sa tendre sollicitude. Il n’y a pas un sou à la maison,
Regulus, dit-il, je n’ai d’autre ressource que de vendre tes présents : veux-tu
être mon acheteur ?6 Sans doute, le riche délateur fut plein de bonté pour le
pauvre poète, car celui-ci, dans une autre pièce, lui adresse de petits présents,
des poulets, des œufs, des figues de Chio, un chevreau, des olives et des
légumes. Il a bien soin de dire que ce ne sont pas là des produits de son petit
champ qui ne porte que lui-même : c’est au marché de Suburre qu’il a fait ces
emplettes pour son cher Regulus7.
Quel pouvait donc être, au physique, cet homme si puissant, si redouté, cet
avocat comparé à Cicéron, ce délateur qui avait déjà causé la mort de tant de
victimes et préparait en ce moment celle d’Arulenus Rusticus, qui avait sa cour
de flatteurs et tenait Martial à ses gages ? On serait disposé à se le représenter
avec une haute stature, un visage menaçant, une tête énorme, un geste
provocateur, une vois forte, capable de faire retentir tout le forum et de glacer
les cœurs d’épouvante. Aucun de ces traits ne convient à Regulus. Voici la
peinture que fait de lui, son adversaire, Pline le Jeune : Regulus a la poitrine
faible, l’air embarrassé, la voix sourde, la langue épaisse, l’imagination
paresseuse, une mémoire très peu fidèle ; enfin, il n’a pour tout mérite qu’un
esprit extravagant. Cependant, à force d’impudence et par sa folie même, il en
est venu à s’acquérir dans l’opinion du grand nombre la réputation d’orateur.
Aussi Herennius Senecio a-t-il retourné bien spirituellement contre lui la

1 Martial, Épigrammes, IV, 16 ; V, 63 ; II, 74.


2 Martial, Épigrammes, V, 10.
3 Martial, Épigrammes, II, 93.
4 Martial, Épigrammes, I, 112.
5 Martial, Épigrammes, I, 13 ; 83.
6 Martial, Épigrammes, VII, 16.
7 Martial, Épigrammes, VII, 31.
définition de l’orateur donnée par le vieux Caton : L’orateur est un malhonnête
homme, inhabile à parler. Par Hercule ! Caton lui-même a moins bien défini le
véritable orateur que celui-ci n’a peint Regulus1.
Ce portrait, tracé par un adversaire, ne doit pas être accepté sans réserve.
Cependant, il est difficile de croire que Pline ait osé altérer complètement la
vérité, en s’adressant à un contemporain qui pouvait facilement le convaincre de
mensonge. Pline s’est donc borné à exagérer ce qu’il a vu, à enlaidir chacun des
traits de Regulus, ses défauts physiques comme les lacunes de son éloquence.
Mais alors d’où venait la puissance d’un tel orateur, car l’opinion publique donnait
ce nom à Regulus, et Pline le lui accordé dans d’autres passages ? A quelles
qualités a-t-il dû de tenir la première place parmi des hommes qui avaient fait de
la parole l’étude de toute leur vie et l’instrument de leur fortune ? On n’en voit
pas d’autres que son énergie et son audace. Pline lui-même en fait la remarque :
Les méchants, dit-il, ont plus d’opiniâtreté que les bons. Comme la hardiesse naît
de l’ignorance et la timidité du savoir l’honnête homme perd de ses avantages
par la modestie, tandis que le scélérat en trouve de nouveaux dans son
impudence. Une volonté implacable, un cynisme audacieux ont fait la force de
Regulus. Combien d’autres orateurs n’ont pas d’autre secret pour dominer la
foule ! Avant d’avoir parlé, ils en imposent déjà au public par la connaissance
que celui-ci a de leur caractère, et par la réputation plus ou moins méritée qu’ils
ont acquise. D’avance on les trouve éloquents. Aussi a-t-on dit avec raison que
l’éloquence d’un orateur est, pour une bonne part, dans ceux qui l’écoutent.
Il y avait encore autre chose dans Regulus ; il y avait les instincts, les aspirations
d’un véritable orateur, en un mot le respect de son art. On en trouve la preuve
dans le témoignage même de Pline le Jeune, devenu plus impartial après la mort
son ennemi. Il m’arrive parfois au tribunal, écrit-il, de songer à Regulus, je ne dis
pas, de le regretter. Pourquoi donc songé-je à lui ? c’est qu’il avait le respect de
l’éloquence, il craignait, il pâlissait, il préparait, il écrivait ses discours2. Le mot
de Senecio n’est donc pas aussi juste qu’il est piquant, et il convient de retenir
l’aveu que Pline laisse échapper. Quant aux travers qu’il prête à Regulus, s’ils
sont fondés, ils ne prouvent rien contre son éloquence. Il est vrai, continue Pline,
qu’il ne pouvait se défaire de manies singulières. Il avait l’usage de mettre du
collyre tantôt sur son œil droit ; tantôt sur son œil gauche, selon qu’il était
demandeur ou défendeur, et de couvrir d’une emplâtre tantôt un sourcil, tantôt
l’autre. Cela veut dire, sans doute, que Regulus, après s’être fatigué la vue à lire
les dossiers de ses clients, était obligé de soigner ses yeux. L’honnête Pline ne
songe pas à cette explication si simple ; égaré par ses rancunes, il se fait l’écho
d’imputations malveillantes et qui touchent au ridicule.
Il reproche encore à Regulus d’avoir eu des superstitions de bonne femme, et de
consulter, chaque fois, les aruspices sur le succès de son futur plaidoyer, oubliant
qu’il croyait lui-même aux songes et aux revenants. En revanche, il lui fait un
mérite de n’avoir jamais cherché à abréger les débats et d’avoir eu soin d’appeler
au tribunal un nombreux public. Il était fort agréable, dit-il, de plaider avec lui,
car il demandait pour les plaidoiries un temps illimité et se chargeait de réunir
des auditeurs. Quel plaisir d’avoir du temps à soi, sans le désagrément de l’avoir
demandé, et de parler avec faveur dans un auditoire assemblé par un autre ! Car
aujourd’hui, ajoute-t-il avec amertume, en pensant que ; sous Trajan, il n’a plus
à sa disposition qu’une clepsydre ou deux, parfois même qu’une demi clepsydre,

1 Pline le Jeune, IV, 1.


2 Pline le Jeune, VI, 2.
aujourd’hui les avocats tiennent moins à plaider qu’à se voir quittes de leur
plaidoirie.
On peut même croire que Regulus n’avait pas ce défaut de mémoire que Pline
critique chez lui, si l’on en juge par une épigramme de Martial dirigée contre le
rhéteur Apollonius, qui confondait tous les noms. Autrefois, ô Regulus, Decimus
(le dixième) devenait Quintus (le cinquième) en passant par la bouche d’Apollonius, et
Crassus (le gros) devenait Macer (le maigre). Maintenant il salue l’un et l’autre par
leur vrai nom. Que ne peuvent le travail et la persévérance ! Il a mis leurs noms
par écrit et il est parvenu à les apprendre par cœur !1 Martial était le courtisan et
le débiteur de Regulus. On peut conclure de ces vers que celui-ci n’était pas
dénué de mémoire, et n’avait pas besoin d’écrire ses discours pour ne pas oublier
ce qu’il avait à dire. Martial avait trop d’esprit, et trop d’intérêt à le ménager,
pour doubler la portée et le sel de son épigramme, en dédiant la pièce dirigée
contre un rhéteur sans mémoire à un orateur atteint du même défaut.
Ce qui choque Pline dans Regulus, ce qui le rend injuste pour les qualités de son
adversaire, c’est qu’ils appartiennent l’un et l’autre à une école d’éloquence
différente. Regulus est un des plus brillants représentants de la nouvelle
éloquence, et le dernier, au moins parmi les délateurs. Il se rattache à cette série
d’orateurs qui remontent à Cassius Severus, et qui le regardent comme le
fondateur du nouvel art de la parole, dédaigneux du style, peu scrupuleux sur les
moyens, ne visant qu’au trait et sacrifiant tout au succès.
Pline le jeune, au contraire, élève de Quintilien, a pris Cicéron pour modèle. Il
dédaignait, au moins en théorie, car il les mit plus d’une fois en pratique et pas
toujours à son insu, les procédés employés par ses adversaires. Il se piquait
surtout d’être cicéronien, et~affectait de mépriser l’éloquence à la mode.
Regulus lui lança même quelques traits à ce sujet dans un procès où il avait pour
adversaires Satrius Rufus et Pline : Satrius Rufus, dit-il, et celui qui rivalise avec
Cicéron et qui n’est pas satisfait de l’éloquence de notre époque. C’est une
accusation dont Pline est loin de se défendre ; il en tire gloire au contraire : Oui,
dit-il, je cherche à rivaliser avec Cicéron, et je ne suis pas satisfait de l’éloquence
de notre époque : il serait insensé, selon moi, quand on choisit des modèles, de
ne pas prendre les meilleurs2.
Ainsi Pline le Jeune conservait l’usage des divisions pratiquées par Cicéron, et
condamnées par la nouvelle école. Il maintenait l’utilité de l’exorde, de la
division, de la confirmation entourée des preuves qui s’appliquent à chacun des
points en litige, et couronnait son discours par la péroraison habituelle. Regulus,
en disciple de Cassius Severus et de Marcus Aper, avait une théorie toute
différente. Il n’en faisait pas mystère. Un jour, dit Pline, que nous défendions
ensemble une même cause, Regulus me dit : Toi, tu crois devoir développer tous
les moyens que fournit la cause : moi, d’un coup d’œil, j’aperçois la gorge : c’est
là que je serre, ego jugulum statim video, hune premo. (Il serre bien, il est vrai, la
partie dont il fait choix : mais il se trompe souvent dans le choix de cette partie.) Je
répondis : Ne peut-il arriver, par hasard, que tu prennes pour la gorge, le genou,
la jambe, le talon ? Moi, qui ne suis pas si sûr de distinguer la gorge, je tâte
partout, j’attaque partout, je fais flèche de tout bois3.

1 Martial, Épigrammes, V, 21.


2 Pline le Jeune, I, 5.
3 Pline le Jeune, I, 20.
. Ce sont bien là deux méthodes opposées. Mais, malgré l’adresse de sa réponse,
Pline se sent troublé par la vigueur et la netteté de la théorie de son adversaire.
Il développe, il commente les paroles qu’il a opposées à Regulus, dans une
longue lettre adressée à Tacite. Puis il termine en demandant son avis à l’illustre
historien, en le priant, sil n’approuve pas sa réponse, de lui donner, toutes ses
raisons. Car, dit-il, bien que je doive céder à ton autorité, cependant, en un sujet
si important, mieux vaut encore, selon moi, céder à la force des raisons qu’à
l’autorité. Pline n’est pas sûr de l’assentiment de Tacite, et cherche à se le
conciliera On ne connaît pas la réponse de l’historien. Quand même Tacite ne
serait pas l’auteur du Dialogue sur les orateurs, on peut la pressentir. L’auteur
des Annales n’a-t-il pas pour méthode, comme Regulus, de sauter à la gorge de
ses ennemis et de la serrer fortement ?
Mais toute discussion de théorie mise à part, la méthode de Regulus, avec sa
formule : jugulum statim video, hunc premo, était, plus que toute autre, propre
aux délations. Les accusations haineuses, qui n’avaient d’autre but que de fournir
un prétexte à une sentence de condamnation, n’avaient pas besoin d’être
développées en de longs discours. Qui aurait, dans le sénat de Domitien,
supporté les sept oraisons contre Verrès ? Qui en aurait écouté même une seule,
avec son étalage d’argumentations, de preuves, de témoignages, de déductions
savamment disposées et élaborées ? Venait-on accuser quelque personnage
devant le sénat ? Les sénateurs aussitôt s’informaient, allaient aux
renseignements. Quel était le crime de l’accusé ? Peu importait. Qui portait
l’accusation ? Était-ce un favori, un délateur attitré ? Que pensait l’empereur ?
Avait-il donné son assentiment à la poursuite ? Cela seul méritait considération.
L’empereur approuve la poursuite ! — Soit, répondaient les sénateurs : encore
une lâcheté à commettre, mais hâtons-nous, afin de l’oublier plus vite ! — Et ils
s’empressaient de condamner, sans laisser à l’accusateur le temps de s’étendre,
pour ne pas prolonger également leur honte et leurs remords. Force était donc
au délateur d’être bref et énergique, c’est-à-dire d’être éloquent à la manière de
Regulus. L’accusé lui-même, quand il osait se défendre, ce qui réussit
quelquefois à plusieurs, était contraint d’user de la même méthode. Son meilleur
moyen de salut n’était pas de répondre à l’accusation, mais de sauter à la gorge
d’un plus puissant, pour se sauver avec lui, s’il ne l’entraînait pas dans sa propre
chute.
L’éloquence de Regulus, comme celle de tous les délateurs, consistait surtout à
troubler son adversaire par des interpellations, c’est-à-dire par des questions
embarrassantes, qui n’avaient point de rapports avec le débat, mais qui
mettaient l’orateur dans une situation fausse, et paralysaient ses moyens.
Inoffensive et sans portée sous un régime régulier, cette arme était terrible sous
les empereurs. Un jour, Pline le Jeune défendait contre Regulus, au tribunal des
centumvirs, la cause d’Arionilla, femme de Timon. Pline, qui s’était chargé de ce
procès à la prière d’Arulenus Rusticus, plus tard victime de Regulus et de
Domitien, s’appuyait, dans une partie de la cause, de l’avis de Metius Modestus,
homme irréprochable, mais qui était alors en exil, relégué par l’empereur.
Regulus ne laisse pas échapper l’occasion de déplacer le débat par un argument
ad hominem. Dis-moi, Pline, demande-t-il tout à coup, que penses-tu de
Modestus ? — Répondre du bien était dangereux, raconte Pline, mais quelle
honte, si je répondais du mal. Je ne puis dire autre chose, sinon que les dieux
me furent en aide. Je dirai ce que j’en pense, répondis-je, si les centumvirs
doivent prononcer là-dessus. Cette première réponse était adroite, mais elle ne
satisfit pas Regulus. — Je te le demande, dit-il, que penses-tu de Modestus ? —
Jusqu’ici, répondis-je, on interrogeait des témoins contre les accusés, jamais
contre les condamnés. Cette seconde réponse de Pline n’était pas seulement
habile, elle frappait encore directement le délateur qui s’acharnait avec rage
contre ses victimes. Eh bien, reprit Regulus en revenant à la charge, je ne te
demande plus ce que tu penses de Modestus, mais quelle opinion as-tu de son
amour pour le prince ? — C’est là, répliquai-je, ce que tu demandes : mais moi,
je déclare qu’il est illégal même de faire une question sur ce qui est tranché par
un arrêt. Regulus garda enfin le silence1.
La réponse de Pline est heureuse, et il a le droit de s’en féliciter. Cependant le
soin même qu’il prend d’éviter de répondre directement à Regulus, et ses faux-
fuyants trahissaient le secret de sa pensée. Il le sentait lui-même, aussi il ne
pardonna jamais à Regulus l’embarras où il l’avait jeté par ses questions
insidieuses. C’est de ce procès que date sa haine contre lui. Après la mort de
Domitien, Regulus prétendit, pour calmer les ressentiments de Pline, que cette
interpellation avait eu pour but, non d’embarrasser Pline, mais d’achever la perte
de Modestus qui, clans une lettre lue devant Domitien, avait écrit ces mots :
Regulus, le plus pervers de tous les bipèdes. Le trait peint l’homme ; Regulus
s’excusait d’une infamie par une infamie plus grande.
Un dernier caractère de la nouvelle éloquence est, comme nous l’avons dit, la
recherche du trait. Les délateurs en semaient leurs discours : Regulus en usa
largement à leur imitation. Malheureusement, nous ne possédons pas assez de
fragments de son éloquence pour en citer des exemples bien frappants. Après
avoir provoqué les poursuites contre Arulenus Rusticus, Regulus triompha de sa
mort. Il composa et lut en public un livre injurieux où il traitait Rusticus de singe
des stoïciens, et où il lui reprochait : sa face couturée d’une balafre vitellienne.
La première de ces injures est un nouveau témoignage de la haine que les
délateurs portaient aux stoïciens. Ils se sentaient mal à l’aise en face de ces
honnêtes gens, à l’esprit souvent étroit, mais dont la conscience implacable
condamnait leur conduite, et, d’avance, ils voyaient en eux des ennemis. Quant à
ce souvenir de Vitellius évoqué sous Domitien, il eût été mortel si la persécution
n’eût pas déjà frappé Arulenus Rusticus. On reconnaît à ces deux traits, dit Pline
qui les rapporte, l’éloquence de Regulus2. Juvénal a de ces expressions, mais
elles semblent mieux à leur place dans une satire que dans un discours, où elles
jurent avec le reste du style. C’est par ces mots, à en croire Pline, que Regulus
écrasait ses adversaires. Sa rage s’exerçait ici contre un mort, mais il était
coutumier du fait. Un jour, il déchirait avec tant d’emportement la mémoire
d’Herennius Senecio qu’il s’attirait la verte réplique du délateur Metius Carus, que
nous avons citée plus haut : De quel droit touches-tu à mes morts ? Me vois-tu
tourmenter les tiens, Crassus et Camerinus ?
Il faut joindre à ces rares souvenirs de l’éloquence de Regulus la Biographie de
son fils, qu’il composa sous le règne de Trajan. Cet homme impitoyable, dénué
de tout sentiment tendre, ne se rattachait à l’humanité que par l’amour ardent
qu’il portait à son fils. Celui-ci avait montré, dès la première enfance,
d’heureuses dispositions qui arrachaient au besogneux Martial les éloges les plus
hyperboliques. Vois-tu, dit-il, comme, si jeune encore, avant d’avoir accompli sa
troisième année, Regulus écoute et applaudit son père ! Comme il quitte, à
l’approche de son père, le sein de sa mère ; comme il comprend que la gloire de
son père est la sienne ! Déjà les clameurs, la barre des centumvirs, la foule qui

1 Pline le Jeune, I, 5.
2 Pline le Jeune, I, 5.
s’y presse, la basilique Julia sont les plaisirs de ce petit enfant !1 Ce nourrisson si
précoce fit preuve, un peu plus tard, d’une grande vivacité d’esprit. Pline lui-
même le reconnaît : Mais, ajoute-t-il avec malveillance, son caractère n’était pas
décidé : il se pouvait qu’il suivît la bonne voie, pourvu qu’il ne prît pas exemple
sur son père. Regulus donnait à son fils les marques de la plus vive affection. Ses
moindres caprices étaient des lois : Petits chevaux de selle, grands chevaux
d’attelage, chiens de toute taille, rossignols, perroquets, merles, tout ce qui
excitait son désir, lui était aussitôt prodigué. Il alla même jusqu’à l’émanciper
pour qu’il prit hériter des biens de sa mère.
L’objet de tant de tendresses ne devait pas en jouir longtemps. Lejeune Regulus
mourut avant d’avoir perdu le titre de puer, et d’être entré dans l’adolescence,
c’est-à-dire de sept à quatorze ou quinze ans. Le père se livra aux manifestations
d’une folle douleur. Il fit tuer sur le bûcher de son fils tous les animaux qu’il avait
aimés, et il remplit des accents de son désespoir les jardins somptueux qu’il
possédait au delà du Tibre, dont les portiques sans fin couvraient un espace
immense, et dont les statues bordaient toute la rive. Là il reçut les compliments
de condoléance, non seulement de ses amis et de ses courtisans, mais ce qui
indigne Pline, de toute Rome. Tout le monde le hait, dit-il, tout le monde le
déteste, et, comme si on l’estimait, comme si on l’aimait, chacun court et
s’empresse2. Le naïf Pline ne peut s’expliquer ce concours, mais si Regulus n’est
plus puissant depuis l’avènement de Trajan, il est toujours riche, et, dans cette
foule hypocrite, il y a bon nombre de captateurs de testaments qui vont mettre
ses leçons en pratique.
Regulus apporta dans les témoignages de sa douleur la même énergie qu’il avait
montrée en toutes choses. Il s’est mis en tête, dit Pline, de pleurer son fils ; il le
pleure comme on n’a jamais pleuré. Il s’est mis en tête d’en avoir le plus grand
nombre possible de statues et de portraits. Tous les ateliers ne travaillent que
pour lui. Images sur la toile, images en cire, images en airain, images en or, en
ivoire, en marbre, toutes les images possibles se’ font en ce moment pour lui3.
Ces manifestations d’un amour inconsolable ne suffirent pas à Regulus. Il
composa lui-même un écrit sur la vie de son fils et en donna à Rome une lecture
publique devant un nombreux auditoire. Puis il fit copier mille exemplaires de
cette Biographie, les répandit clans l’Italie et les provinces, en invitant les
décurions de chaque ville à choisir celui d’entre eux qui aurait le plus bel organe
pour lire cet écrit au peuple, sur la place publique. C’est déjà là une entreprise
peu ordinaire, mais ce qui est plus étonnant, c’est que Regulus, avec sa ténacité
habituelle, en n’épargnant ni son argent ni sa peiné, réussit à faire lire la
Biographie de son fils partout où il l’envoya. Pline conclut mélancoliquement : Ah
! si cette énergie eût été employée dans un meilleur sens, que de bien Regulus
aurait pu faire !
Quelle était, au juste, la valeur de cette œuvre dictée par la douleur paternelle ?
Il est difficile de le savoir. On ne peut s’en rapporter sur ce point à Pline, qui
reste insensible au désespoir et au deuil de Regulus. Aurais-tu par hasard, écrit-il
à Lepidus, la commission de lire en plein forum, dans ton municipe, le livre
lamentable de Regulus, et de reproduire l’homme dépeint par Démosthène,
enflant sa voix, s’épanouissant et donnant des coups de gosier, έπάρας τήν

1 Martial, Épigrammes, VI, 38.


2 Pline le Jeune, IV, 2.
3 Pline le Jeune, IV, 7.
φωνήν, καί γεγηλώς, καί λαρυγγίζων ? Car ce livre est d’une telle ineptie qu’il
provoque le rire plutôt que des gémissements. On dirait qu’il est écrit non sur un
enfant, mais par un enfant1. Pline satisfait sa haine avec l’antithèse par laquelle
il termine son jugement. Mais, sans qu’il soit besoin d’attribuer à l’œuvre de
Regulus une éloquence supérieure, on peut croire qu’une douleur si vive avait
inspiré à un homme, habile à parler, des accents émus et véritablement
touchants. Quant à la sincérité de son désespoir, pourquoi la suspecter, comme
Pline fait ? Celui-ci n’a jamais été père, et ne peut s’y connaître. D’ailleurs, les
bêtes féroces aiment bien leurs petits.
Les lettres de Pline le Jeune, auxquelles on doit la plupart des renseignements
que nous avons reproduits sur Regulus, délateur et père de famille, le dépeignent
encore sous une face nouvelle et ridicule, comme captateur de testaments, et
captateur malheureux. On sait par Juvénal, qui l’a flétrie avec éloquence, en quoi
consistait cette singulière profession, si l’on peut se servir de ce mot. Regulus s’y
essaya à son tour, mais sans succès. Riche, veuf, n’ayant qu’un enfant, il n’avait
nul besoin de se ravaler à des moyens aussi bas pour augmenter une fortune
déjà colossale. Mais, superstitieux à l’excès, il tenait à accomplir un présage qui
l’avait encouragé dès sa jeunesse. Un jour qu’il offrait un sacrifice, pour savoir en
combien de temps il pourrait arriver à posséder 60 millions de sesterces, ce qui
lui paraissait le comble de la fortune, la victime avait présenté de doubles
entrailles. Regulus en avait conclu qu’il possèderait un jour 120 millions de
sesterces2. De là toutes les délations qu’il avait portées, de là ces plaidoiries
perpétuelles au barreau ; de là, à défaut des unes et des autres, ces captations
de testaments. Il n’y réussit pas toujours, à en croire Pline qui s’indigne de son
hypocrisie, quand elle est couronnée de succès, et fait des gorges chaudes de
ses mésaventures.
Un jour, il apprend que Verania était à l’extrémité. C’était la veuve de ce Pison.,
dont on accusait Regulus d’avoir déchiré la tête avec ses dents. Regulus, qu’elle
avait tant de raisons de haïr, pousse l’impudence jusqu’à venir la voir. Il s’assied
à son chevet et feint de s’intéresser à sa santé. Il lui demande le jour et l’heure
de sa naissance, puis, comptant sur ses doigts avec force simagrées : Tu es, lui
dit-il, à ton époque climatérique, mais tu en réchapperas. Pour en être sûr, je
vais consulter un aruspice que j’ai souvent mis à l’épreuve. Il part, fait un
sacrifice, et revient jurer à la mourante, sur la tête de son fils, que les présages
sont favorables. La crédule Verania demande son testament et y consigne un
legs pour Regulus. Peu après le mal redouble, et elle meurt en s’écriant : Oh ! le
scélérat, le perfide et plus que parjure ! Une autre fois, un riche consulaire
Velleius Blaesus, se mourait. Comme il parlait de modifier son testament,
Regulus, qui y voyait son avantage, suppliait les médecins de prolonger à tout
prix la vie du malade. Le nouveau testament fait et scellé, Regulus change de ton
et s’adressant aux mêmes médecins : Combien de temps encore voulez-vous
torturer ce malheureux ? Pourquoi lui refuser une douce mort, puisque vous ne
pouvez le rendre à la vie ? Blaesus meurt, et, plus avisé que Verania, comme s’il
avait tout entendu, il ne laissa rien à Regulus.
As-tu assez de ces deux récits ? demande Pline, que la présence d’esprit de
Blaesus a mis de belle humeur, ou, selon la loi des écoles, exiges-tu le troisième
? Je puis te satisfaire. Aurelia, femme riche, allait sceller son testament, et s’était
parée de ses plus riches vêtements. Regulus, venu comme témoin, demande à

1 Pline le Jeune, IV, 1.


2 Pline le Jeune, II, 20.
Aurelia de lui léguer les robes qu’elle portait. Aurelia croit qu’il plaisante : mais la
demande est sérieuse. Regulus insiste et contraint cette femme à rouvrir son
testament, et à inscrire le legs. Il ne la perd pas de vue pendant qu’elle écrit, et
s’assure par lui-même que la mention est exacte. Il est vrai, ajoute Pline,
qu’Aurelia n’est pas morte, mais ce n’est pas la faute de Regulus ; il avait
compté qu’elle n’en réchapperait pas. Et voilà l’homme qui reçoit, comme s’il en
était digne, des legs et des héritages !1
Cependant Domitien meurt et le temps de Nerva et de Trajan est venu. Le règne
des délateurs est passé. Regulus ne se croit plus en sûreté. Il redoute surtout la
haine de Pline le Jeune, qui ne cachait pas ses sentiments à son égard. Aussi le
fait-il supplier de lui rendre ses bonnes grâces par Cæcilius Celer, par Fabius
Justus, par Spurinna. Je t’en supplie, dit-il à celui-ci, va voir Pline chez lui
demain, de très bon matin, je ne puis plus supporter mes inquiétudes : obtiens à
tout prix qu’il ne soit plus irrité contre moi. Bientôt il vient lui-même trouver
Pline dans la salle des préteurs. Il le tire à l’écart, et lui demande pardon des
plaisanteries qu’il avait un jour dirigées contre lui et où il lui reprochait d’être
disciple de Cicéron2. Mais, répondit Pline, toi qui te rappelles si bien cette affaire
insignifiante, comment peux-tu oublier celle où tu m’as demandé ce que je
pensais de Modestus. Regulus pâlit à ces mots, il balbutia confusément cette
réponse : En te faisant cette question, ce n’est pas à toi que je voulais nuire,
mais à Modestus. Pline toutefois ne prit aucun engagement et dit qu’il attendrait
Mauricus, rappelé de l’exil où l’avait envoyé Regulus. Si Mauricus voulait accuser
Regulus, Pline se réservait de régler sa conduite sur la sienne. Mais Mauricus,
soit bonté, soit prudence, recula devant l’idée d’entamer un procès contré un
adversaire aussi difficile à abattre, δυσκαθαίρετον3. On ne poursuivit donc pas
Regulus, et le délateur de tant de citoyens illustres fut épargné.
Néanmoins, Regulus se trouvait dans une situation fausse, et s’étudiait à
ménager tout le monde, de peur de réveiller des, souvenirs fâcheux, et d’être
entraîné un jour ou l’autre, à l’improviste, sur un terrain dangereux. Au sénat, de
peur d’attirer l’attention sur lui, il avait toujours soin d’adopter l’avis de la
majorité, et ne craignait pas, à l’occasion, de se déjuger lui-même, afin de se
trouver du côté du plus grand nombre. Ainsi, l’an 99, dans le procès de péculat
et de crime capital, intenté à Marius Priscus, proconsul d’Afrique, et soutenu par
Pline le Jeune et Tacite, que le sénat avait délégués à cet office, Regulus
penchait pour la condamnation la plus douce, parce que le sénat paraissait y
incliner. N’osant prendre directement la parole, il excita en particulier le sénateur
Pompeius Collega à combattre la motion du consul désigné, Cornutus Tertullus,
qui demandait le châtiment le plus rigoureux, et à proposer une peine plus
légère. Collega le fit. Mais quand Regulus vit, contrairement à son attente, la
majorité du sénat passer du côté de Cornutus, il n’hésita pas un instant : il quitta
Pompeius Collega qui se trouva presque seul, et vint se ranger auprès de
Cornutus. Collega lui reprocha amèrement de n’avoir pas le courage de suivre
l’avis dont il était l’auteur. Regulus ne répondit rien et laissa Pline railler la
mobilité de son caractère, qui passait de l’audace extrême à l’extrême timidité4.
Que lui importait ! Ce n’était ni timidité ni mobilité d’esprit, mais calcul et
prudence. Par cette politique sans dignité, mais adroite, il conjura les orages les
plus lointains, et obtint ce qu’il souhaitait le plus désormais, de se faire oublier.

1 Pline le Jeune, II, 20.


2 Voir plus haut.
3 Pline le Jeune, I, 5.
4 Pline le Jeune, II, 11.
Regulus échappa ainsi à tous les dangers, et même au plus terrible de tous, à la
proscription en masse des délateurs, ordonnée par Trajan. On sait comment ce
prince, pour donner satisfaction à la conscience publique, pour éviter les débats
judiciaires et les représailles sans fin que des poursuites régulières auraient
entraînés, commanda d’arrêter les délateurs qui s’étaient signalés sous Domitien,
les fit comparaître enchaînés dans l’amphithéâtre sous les yeux du peuple
assemblé, et les abandonna sur des navires à la colère des flots et des dieux. A
cette vue, l’enthousiasme fut grand dans Rome ; les poitrines, si longtemps
comprimées, sous les mauvais empereurs ; par la cruauté qu’inspirait cette
engeance infâme, se dilatèrent enfin et respirèrent librement. Aussi, c’est avec
une joie sincère qui révèle ses anciennes terreurs, que Pline rappelle, dans son
Panégyrique, le spectacle dont Rome fut alors témoin.
Oui ! s’écrie-t-il, nous avons vu amener dans l’amphithéâtre, comme des
assassins et des brigands, la troupe des délateurs.... Rien n’a été plus agréable,
plus digne de ce siècle, que d’apercevoir du haut de nos sièges, les délateurs, le
cou renversé et la tête en arrière, forcés de nous montrer leur face hideuse.
Nous les reconnaissions ; nous jouissions, lorsque ces scélérats, comme des
victimes expiatoires des alarmes publiques, étaient entraînés sur le sang des
criminels à des supplices plus lents et à des peines plus terribles. On les jette sur
des navires rassemblés à la hâte ; on les abandonne à la merci des vents. Qu’ils
partent ! Qu’ils fuient ces terres dévastées par les délations ! Si les flots et les
tempêtés les jettent sur des rochers ; qu’ils ne trouvent que la pierre nue et des
rivages inhospitaliers ! Qu’ils y mènent une vie pénible et pleine de tourments !
Qu’ils aient le chagrin dernier de laisser derrière eux le genre humain tranquille
et rassuré !1
Pline a raison. Le supplice de ceux qui avaient fait couler tant de larmes sous
Domitien, et qui avaient causé tant de deuils, fut pour Rome un beau spectacle.
Malheureusement, ni Regulus, ni les autres célèbres délateurs dont nous avons
parlé, ne comparurent dans l’amphithéâtre. Pline les y aurait cherchés vainement
du regard. Les victimes expiatoires qu’on promena en public, comme preuves
vivantes de la justice du prince, sont prises dans la tourbe des délateurs obscurs.
Les grands coupables, ceux qui ont immolé le plus de victimes, qui ont acquis par
leurs délations le plus de crédit et de richesses, dont l’exemple a été le plus
funeste, en provoquant les appétits des criminels vulgaires, ceux-là, comme
toujours, sont épargnés. Pendant que les délateurs de bas étage, jetés pêle-mêle
sur des vaisseaux, vont échouer sur des rives inhospitalières, pendant qu’ils
souffrent les tourments de l’exil, qu’ils sont en proie aux remords et à la misère,
leur chef, Regulus, plein de jours et de richesses, meurt paisiblement dans son
lit. Ne serait-ce pas le cas de répéter avec La Fontaine ?
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
En vain l’opinion publique, et, après elle, la postérité ont condamné Regulus : un
jugement de cour l’a rendu blanc et l’a épargné.

1 Panégyrique de Trajan, 34.


CHAPITRE XXI — AVOCATS ET ORATEURS DE LA FIN DU Ier SIÈCLE. – I

A la longue liste des délateurs protégés, encouragés par Domitien, que nous
avons dressée, à la Biographie d’Aquilius Regulus le maître et le chef du chœur,
par laquelle nous avons terminé, il serait fâcheux qu’on n’eût pas à opposer des
voix plus honnêtes, et une éloquence qui ne fût pas entachée de sang.
Heureusement pour l’honneur du nom romain et de l’humanité, il s’est trouvé des
orateurs qui pouvaient, sous le règne de Nerva et de Trajan, se reporter, sans
rougir, aux discours qu’ils avaient prononcés dans l’âge précédent. Toutefois, le
nombre en est fort restreint. Les uns s’étaient vus bientôt, par prudence, obligés
de se taire : les autres avaient été proscrits et envoyés en exil. En outre, à
défaut des noms, on a peu de renseignements sur les personnes. L’absence de
monuments historiques ou de documents détaillés ne permet pas de rendre à
chacun la justice qui lui est due. Aussi ne faut-il pas craindre d’exhumer ceux de
ces orateurs honnêtes gens sur qui des circonstances comme la découverte d’une
inscription, permettent de jeter une lumière même incomplète. Parmi eux se
trouve l’orateur SALVIUS LIBERATIS.
On ne connaissait de Salvius Liberalis qu’un mot rapporté par Suétone, et le rôle
qu’il joua, d’après Pline le Jeune, dans le procès intenté à Marius Priscus par la
province d’Afrique. Mais qu’était ce personnage ? Quelles étaient son origine, ses
fonctions ? Quel titre avait-il à prendre la parole, devant le sénat, dans les
circonstances où Pline le fait intervenir ? Trois courtes inscriptions, dont l’une a
été découverte assez récemment, permettent de répondre, et donnent sur lui
quelques renseignements1. On y voit que Salvius Liberalis joignait à ces deux
noms ceux de Nonius Bassus, qu’il était Italien, originaire de la colonie
Ombrienne d’Urbinum, où la dernière inscription a été retrouvée. Il occupait une
position importante dans son pays, puisqu’il en devint plus tard le patron, et qu’il
y fut élu quatre fois magistral quinquennal. Aussi l’attention de Vespasien fut-elle
naturellement attirée sur lui, lorsque ce prince résolut de reconstituer le sénat et
l’ordre des chevaliers.
Les deux corps principaux de l’État, en effet, avaient été décimés par les
proscriptions ou par les guerres civiles, et ils étaient composés, en majeure
partie, de membres, indignes d’y figurer. Vespasien ne garda que les plus
honnêtes parmi lés survivants, et leur adjoignit les citoyens les plus estimés de
Rome et de l’Italie2. Mais pour se conformer à la légalité et introduire dans le
sénat quelques-uns des nouveaux venus, il dut leur conférer par décret les
charges qu’il fallait avoir occupées pour avoir droit au titre de sénateur. Ainsi
Salvius Liberalis ne géra aucune des magistratures subalternes, le vigintivirat et
la questure, par lesquels il était d’usage de passer, sous l’empire, pour arriver
aux dignités plus importantes. Il ne remplit même ni le tribunat ni la préture ; un
décret rendu par Titus et par Vespasien ; probablement pendant leur censure,
l’an 72 de notre ère, lui conféra les titres de tribun et de préteur honoraire
allectus inter tribunicios, inter prætorios.
Outre ces détails, l’inscription d’Urbisaglia mentionne encore différentes dignités
et charges importantes, remplies par Salvius Liberalis ; mais, à ce qu’on peut
conjecturer, sous le règne de Trajan. Tels sont le consulat, le proconsulat de la

1 La plus détaillée a été découverte en 1824 et publiée en 1826.


2 Suétone, Vespasien, 9.
Macédoine et celui de la Bretagne. Elle ajoute que, désigné par le sort pour le
proconsulat d’Asie, Salvius Liberalis s’excusa. Elle ne dit pas pour quel motif il
déclina cette mission. Est-ce pour plaire au prince, ou à un concurrent moins
heureux, ou pour une simple raison de santé que Salvius voulut rester à Rome ?
En pareil cas, on donnait au démissionnaire une indemnité en argent qui, d’après
le continuateur de Dion Cassius, s’élevait à un million de sesterces1. Enfin, cette
inscription rappelle que Salvius appartint au collège des Frères Arvales. Elle
confirme ainsi une autre inscription déjà connue, qui donne la formule même de
l’admission de Salvius dans le sacré collège ; formule ainsi conçue : Dans le
temple de la Concorde, en présence des Frères Arvales, sur l’arrêt de l’empereur
César Vespasien Auguste, nous nous adjoignons C. Salvius Liberalis Nonius
Bassus, à la place de feu C. Matidius, son oncle paternel (ou Matidius Patruinus ?)
La date de la réception de Salvius est du 1er mars 78.
Salvius Liberalis a donc été un citoyen considérable, désigné par ses vertus et
son talent aux faveurs de Vespasien, nommé par lui sénateur et Frère Arvale,
élevé par Trajan aux premières charges de l’État. A son éloquence, qui avait
d’abord attiré sur lui l’attention des habitants d’Urbinum, il joignait un tour
d’esprit vif et une allure indépendante. Il défendait un jour devant Vespasien un
personnage nommé Hipparque, dont la fortune était assez grande pour paraître
son unique crime. Vespasien était connu par son habitude de presser les éponges
humides, comme il disait, en parlant des concussionnaires qu’il avait, à dessein,
laissés s’enrichir. Les juges et l’accusateur pensèrent qu’en traduisant Hipparque
devant son tribunal, Vespasien voulait presser l’éponge. Salvius Liberalis s’y prit
habilement pour détruire l’effet de cet argument non exprimé, mais d’autant plus
dangereux. Il s’écria au milieu de son discours : Qu’importe à César
qu’Hipparque possède cent millions de sesterces ? Le trait était hardi et adroit : il
mettait à nu les secrètes pensées de l’assemblée, et peut-être celles du prince.
Vespasien, pris au piège, s’exécuta galamment. Tandis que les juges se
regardaient avec une certaine stupeur, il se leva de son siège, et alla féliciter
Salvius d’avoir si bien vu qu’il n’était animé dans ce procès d’aucune intention de
lucre2.
Salvius ne trouva pas grâce devant Domitien. Il fut accusé sous son règne, et
condamné à la relégation. Un délateur nommé Norbanus Licinianus avait intenté
l’accusation, ou l’avait au moins soutenue de son témoignage. Rappelé de l’exil
sous Nerva, Salvius négligea de tirer vengeance de son ancien adversaire. Mais
celui-ci ne voulut pas être oublié. Chargé de soutenir l’accusation de concussion
portée par la Bétique contre son ancien gouverneur Classicus, Norbanus se laissa
corrompre par Casta, femme de Classicus, et fut convaincu de prévarication. On
rappela, à ce propos, ses anciens méfaits. Deux personnages consulaires,
Pomponius Rufus et Libo Frugi, attestèrent que Norbanus avait témoigné jadis
contre Salvius Liberalis, et avait contribué à le faire condamner. Ce souvenir lui
fut funeste. Le sénat suspendit momentanément le débat engagé contre
Classicus ou plutôt contre sa mémoire, car Classicus s’était tué pour se
soustraire à une condamnation, et Norbanus Licinianus fut invité à répondre à
l’accusation de ses adversaires. Il demanda un jour de délai pour préparer sa
défense. On le lui refusa. Il lui fallut répondre sur-le-champ. Son caractère
fourbe et méchant, dit Pline qui assistait à la scène, ne me permet pas de

1 Dion Cassius, LXXVIII, 22 ; l’historien grec appelle cette indemnité γέρας, Tacite (Vie d’Agricola, 42) se sert
du mot salarium.
2 Suétone, Vespasien, 13.
décider si ce fut avec audace ou avec fermeté, mais il est certain que ce fut avec
la plus grande présence d’esprit. Le sénat fut inflexible ; il voulut à la fois
satisfaire sa haine contre les délateurs et rendre hommage à. Salvius Liberalis. Il
condamna, séance tenante, Norbanus à la relégation dans une île1.
Salvius Liberalis ne semble pas être intervenu dans le débat, soit pour charger
Norbanus, soit pour le défendre. Il prit cependant la parole à la fin du procès de
Classicus, mais d’une manière conforme à sa nature brusque et franche. Il
apostropha durement les autres députés de la Bétique, collègues de Norbanus, et
leur demanda en termes véhéments pourquoi ils ne poursuivaient pas tous les
complices des concussions que la province leur avait désignés, et, suivant les
circonstances, accusaient les uns et ménageaient les autres. On songe
involontairement à Caton l’Ancien, en voyant Liberalis mettre en cause ces
pauvres députés qui s’estimaient déjà très heureux d’avoir obtenu la
condamnation de leur ancien gouverneur. Le rapprochement devient encore plus
sensible, lorsque Pline parle du discours âpre et éloquent que Salvius prononça à
cette occasion, et de la véritable tempête qu’il fit éclater sur leurs têtes. Je tirai
du danger, dit-il, ces honorables citoyens. Aussi quelle reconnaissance ! c’est à
moi, disent-ils, qu’ils doivent d’avoir échappé à ce terrible ouragan, ilium
turbinem !
Quelques mois auparavant, le sénat avait jugé le grand procès dé la province
d’Afrique contre son proconsul, Marius Priscus. Il en a déjà été parlé à propos de
Regulus, et nous aurons à y revenir d’une manière plus détaillée. Il suffira donc
de mentionner ici le rôle que Salvius Liberalis joua dans le débat. Il défendait
l’accusé : Pline le Jeune avait prononcé la veille contre lui un long discours, qu’il
raconte avec sa complaisance habituelle pour ses propres couvres. Salvius devait
lui répliquer, et il savait que sa réponse serait réfutée par Tacite. Placé entre ces
deux orateurs, les plus célèbres de son temps, Salvius. Liberalis fut à la hauteur
de sa tâche et de ses adversaires. Malheureusement Pline néglige d’analyser son
discours et se borne à louer le talent dont il fit preuve. Le lendemain, dit-il,
Marius Priscus fut défendu par Salvius Liberalis, orateur à l’esprit délié et
méthodique, homme énergique et éloquent, et qui déploya dans cette cause
toutes les ressources de son talent2. Venant d’un adversaire tout enflammé
encore du succès qu’il vient d’obtenir, cette appréciation équivaut à un éloge
complet. C’est, malheureusement, avec le souvenir du procès de Classicus, le
seul passage où Pline parle de ce sénateur éloquent et de cet honnête homme.

Moins connu encore est l’orateur POMPEIUS SATURNINUS. Il porte le même nom
qu’un délateur du règne de Domitien dont Juvénal écrit : Plus cruel encore est
Pompeius, habile à ouvrir la gorge aux gens avec ses dénonciations
clandestines3. Le Saturninus dont il est question ici est un ami et un
correspondant de Pline, qui lui témoigne une grande tendresse et professe pour
lui la plus vive admiration. L’amitié et les éloges de Pline sont pour Pompeius
Saturninus un brevet d’honnêteté qui le distingue du délateur cité par Juvénal. Je
vantais son talent, écrit Pline, avant de savoir combien il est souple, varié,
multiple. Aujourd’hui, il s’est emparé de moi, il me tient, il m’envahit tout entier.
Je l’ai entendu plaider avec vivacité et avec feu. Sa parole est aussi ornée et

1 Pline le Jeune, III, 9.


2 Pline le Jeune, II, 11.
3 Juvénal, Satires, IV, 109.
aussi polie dans la réplique que dans les discours préparés. Les pensées sont
justes et nombreuses, la composition est belle et pleine de force, les expressions
sont harmonieuses et marquées au coin de l’antiquité.
Pompeius ne se bornait pas à l’étude de l’éloquence. Il avait composé des
Histoires, et Pline vante la brièveté, la clarté, la douceur, l’éclat et même le
sublime de ses narrations. Ce panégyriste complaisant trouve même, dans les
harangues historiques de son ami, des qualités plus grandes de précision et de
solidité que dans ses discours judiciaires. Enfin Pompeius était poète. Catulle et
Calvus ne font pas mieux. Cependant Pline reconnaît qu’au milieu de vers pleins
de qualités exquises, il s’en trouve, à dessein, de durs et de négligés, mais
Catulle et Calvus en ont aussi de pareils. Ce n’est pas tout. Pompeius lui
communique sous le nom de sa femme des lettres dont il se défend faiblement
d’être l’auteur. Je crus lire, dit Pline, Plaute et Térence en prose.... Je ne quitte
donc plus Pompeius, je le prends avant d’écrire, je le prends après, et quand je
me délasse ; et je crois toujours le lire pour la première fois. Crois-moi, fais-en
autant. Traite-le en ancien quoiqu’il soit notre contemporain1.
Tels sont les termes dans lesquels Pline le Jeune parle de Pompeius Saturninus.
Ils sont extraordinaires et dépassent les bornes de l’admiration. Toutefois, qu’on
rabatte, autant qu’on le voudra, de leur exagération, il n’en doit pas moins rester
que Pompeius offrait un ensemble de qualités remarquables, comme orateur,
historien et poète. Jamais Pline n’a parlé d’aucun de ses contemporains avec
autant d’enthousiasme. Il s’est trompé par optimisme, nous n’en doutons point,
mais la chaleur de son admiration fait vivement regretter qu’il n’ait rien survécu
des écrits, plaidoyers, Histoires ou vers dont Pline recommande si chaudement la
lecture à son ami Erucius.

L’orateur dont il nous reste à parler est CORNELIUS TACITUS. Le nom du grand
historien de l’empire n’est ignoré de personne. Ses œuvres admirables à tant de
titres qu’il est superflu même d’y joindre un mot d’éloge, les Histoires, les
Annales, la Germanie, la Vie d’Agricola, sans parler du Dialogue sur les orateurs,
sont dans toutes les mains et dans toutes les mémoires. Cependant on n’a que
des renseignements peu précis et insuffisants sur sa biographie : la date de sa
naissance, celle de sa mort, le lieu de sa naissance sont inconnus. On ne possède
sur les principales circonstances de sa vie que les indications furtives, en quelque
sorte, qu’il laisse échapper comme à regret, en parlant des événements auxquels
il a été mêlé. Le caractère commun des grands écrivains de la Grèce et de Rome,
sauf de rares exceptions2, est la réserve, la discrétion avec lesquelles, au
moment même où ils nous donnent les plus beaux fruits de leur génie, ils
dissimulent soigneusement leur personne.
A leur exemple, nos auteurs du XVIIe siècle se cachent modestement derrière
leurs ouvrages. On n’en sait pas plus sur La Bruyère, d’après ses Caractères, que
sur Thucydide ou Tite-Live, d’après leurs œuvres d’histoire. Ce silence est
regrettable, quand on n’a pas, comme cela arrive trop souvent, d’autres
documents pour y suppléer. C’est sans doute dans le but d’épargner de tels
regrets aux âges qui suivront, que nos écrivains contemporains ont soin
d’informer la postérité de mille détails personnels, et d’étaler naïvement leur moi

1 Pline le Jeune, I, 16.


2 Notamment Cicéron. Et cependant que de détails intimes et intéressants, sur sa jeunesse en particulier, il
nous laisse ignorer.
à toutes les pages (le leurs livres. Pour en revenir à Tacite, nous nous bornerons
à relever les indications sommaires que fournissent ses ouvrages et les Lettres
de Pline le Jeune. Avant d’être historien, Tacite a été orateur. C’est à ce titre qu’il
appartient à une histoire d’éloquence.
On suppose, mais sans preuves à l’appui, que Tacite était le fils de CAÏUS
CORNELIUS TACITUS, chevalier romain, qui fut procurateur de la Belgique sous
Vespasien. Tacite aurait pu, ainsi, apprendre de bonne heure à connaître et à
aimer la Germanie dont il devait plus tard opposer les mâles vertus à la
décadence romaine. Comme l’empereur Tacite (275-276 ap. J.-C.), né à Interamna
en Ombrie (aujourd’hui Terni), se prétendait parent de Tacite, et avait dans cette
ville, ainsi que son frère Florianus1, une statue et un cénotaphe, on y fit naître
également, mais arbitrairement, l’historien. Terni ne peut invoquer d’autre
preuve que sa persévérance à maintenir sa prétention. Au XVIe siècle elle
montrait le tombeau de Tacite, et en 1514, lui élevait une statue. Ni le tombeau
ni la statue ne trouvèrent grâce devant le pape Pie V. Il fit démolir l’un et l’autre,
en haine de l’écrivain, auquel il reprochait d’avoir mal parlé du christianisme2.
Quant à la date de la naissance de Tacite, elle est reculée par les uns jusqu’à l’an
50 de notre ère ; elle est placée par les autres vers l’an 54. Cette dernière date
semble plus conforme à l’interprétation qu’il convient de tirer d’une lettre de
Pline le Jeune, né en 62, et où il dit que Tacite et lui étaient à peu près du même
âge, ætate prope modum æquales3.
Si Tacite est l’auteur du Dialogue sur les orateurs, dont la scène se place l’an 76
ou 77, sous le règne de Vespasien, l’illustre historien aurait eu pour maîtres
d’éloquence les orateurs Marcus Aper et Julius Secundus. Il se serait attaché à
eux, comme les jeunes gens, dans l’ancienne Rome, s’attachaient à la, personne
d’un orateur illustre, pour les écouter, profiter de leurs leçons, de leurs
exemples, et être à la fois leurs commensaux et leurs disciples. On trouverait
ainsi l’emploi de la jeunesse de Tacite, qu’il n’y a pas lieu d’envoyer faire la
guerre sur les bords du Rhin, comme le veulent certains biographes. Tacite se
serait fait remarquer ainsi, dès sa plus tendre jeunesse, par des dispositions
extraordinaires, peut-être même par des succès au barreau, qui auraient attiré
l’attention d’Agricola. On s’explique de cette façon qu’un personnage aussi
considérable qu’Agricola, consul désigné, et futur commandant en chef de la
province et des légions de Bretagne, ait consenti à promettre sa fille en mariage
à un jeune homme de vingt-deux ans, et la lui ait donnée aussitôt qu’il fut élevé
au consulat, en 784. Déjà, il est vrai, Tacite entrait dans les charges publiques. Il
reçut le vigintivirat de Vespasien, la questure de Titus, et la préture de
l’empereur Domitien5.
Tacite nous donne lui-même ce détail : L’an de Rome 841 (88 de notre ère), dit-il,
Domitien donna des jeux Séculaires. J’y assistai régulièrement, comme revêtu du
sacerdoce des quindécemvirs et préteur en exercice. Je ne rapporte pas ce détail
par vanité, mais parce que le .soin de présider à ces jeux et à leurs diverses
cérémonies appartint de tout temps au collège des quindécemvirs6. La phrase de
Tacite : Je ne rapporte pas ce détail par vanité a choqué Montaigne. Cela m’a
semblé un peu lasche, dit-il, qu’ayant eu à dire qu’il avait exercé certain

1 Vopiscus, Tacite, 10, 3 ; 15, 1.


2 Fr. Angeloni, Storia di Terni, page 42.
3 Pline le Jeune, VII, 20.
4 Tacite, Vie d’Agricola, 9.
5 Tacite, Histoires, I, 1.
6 Tacite, Annales, XI, 11.
honorable magistrat à Rome, il s’aille excusant que ce n’est point par ostentation
qu’il l’a dict : ce traict me semble bas de poil, pour une asme de sa sorte ; car le
n’oser parler rondement de soy accuse quelque faulte de cœur :lin jugement
roide et haultain, et qui juge sainement et sûrement, il use à, toutes mains des
propres exemples, ainsi que de chose estrangière, et témoigne franchement de
luy comme de chose tierce. Il fault passer par-dessus ces règles populaires de la
civilité, en faveur de la liberté et de la vérité1. Montaigne est sévère, et, en
homme qui parle complaisamment de lui-même, il semble plaider sa propre
cause. La réflexion de Tacite part d’un scrupule peut-être excessif, mais louable,
d’après lequel l’historien croirait abaisser la dignité de son art, et manquer de
respect à ses lecteurs en les entretenant de sa personne.
L’année qui suivit sa préture, en 89, Tacite quitta Rome avec la fille d’Agricola, et
il passa plusieurs années sans y revenir. C’est ainsi, comme il l’explique, qu’il ne
put avec sa femme veiller auprès du lit de douleur de son beau-père, mort en
93, et qu’ils éprouvèrent le désespoir de l’avoir perdu quatre ans avant le
temps2. L’explication la plus naturelle de cette longue absence est qu’après avoir
rempli les fonctions de préteur à Rome, il fut chargé comme propréteur de
l’administration d’une province. On peut alors supposer que cette province fut la
Germanie, ou une province assez voisine de la Germanie pour lui permettre de
recueillir les renseignements si curieux et si précis dont il a composé son livre.
Tacite revint à Rome quelque temps après la mort d’Agricola, en 93, et, rentré
dans le sénat, assista, auditeur silencieux mais désolé, la rougeur au front, aux
actes qui signalèrent les dernières années du règne de Domitien. Il y a plus que
l’indignation d’une âme généreuse, il y a le souvenir d’un témoin oculaire, et
presque le remords d’un complice involontaire dans les phrases éloquentes, où il
énumère les crimes dont le sénat romain fut alors le théâtre. Bientôt après,
ajoute-t-il, nos propres mains traînèrent Helvidius en prison ; bientôt les regards
de Mauricus et de Rusticus confondirent notre lâcheté ; et Senecio nous couvrit
de son sang innocent. Néron, du moins détournait les yeux : il ordonnait les
crimes et n’en était pas spectateur. Le plus grand de nos maux sous Domitien
était de voir et d’être vus, quand nos soupirs étaient comptés, quand son visage
cruel, couvert de cette rougeur dont il s’armait contre la honte, observait
tranquillement la pâleur de tant d’infortunés !
Mais, enfin, Rome est délivrée de Domitien au mois de septembre 96, et dès le
début du nouveau règne, en janvier 97, Tacite succède comme consul à
Verginius Rufus et prononce son éloge funèbre. Nous aurons à revenir sur les
actes du consulat de Tacite, qui appartiennent à l’histoire de l’éloquence. Disons,
pour terminer sa biographie, qu’au sortir du consulat, il se mit à écrire
différentes œuvres historiques. Il composa la Germanie en 97, sous le deuxième
consulat de Trajan et du vivant de Nerva. Trajan régnait seul quand il écrivit la
Biographie d’Agricola. Agricola n’a pas vécu, dit-il, jusqu’en ce siècle heureux : il
n’a pas vu le règne de Trajan, mais il le prévoyait et l’appelait de tous ses
vœux3. Il s’appliqua ensuite à la composition des quatorze livres de ses Histoires
qui embrassaient un espace de vingt-huit ans, de 68 à 96, et dont nous n’avons
plus que les quatre premiers livres avec le commencement du cinquième.

1 Montaigne, Essais, l. III, chap. VIII.


2 Vie d’Agricola, 44, 45.
3 Vie d’Agricola, 44.
Arrivé à la fin de sa tâche, c’est-à-dire à la mort de Domitien, Tacite voulut
rattacher son ouvrage à l’histoire même de l’empire. Il reprit alors les
événements antérieurs à la mort de Néron, et condensa dans les seize livres de
ses Annales, les cinquante-quatre années qui s’écoulent entre l’avènement de
Tibère et la chute du dernier prince de la famille d’Auguste. Un passage du livre
II des Annales (chap. LXI) fait allusion aux conquêtes accomplies par Trajan en 115
à l’extrémité de l’Orient, et donne une date approximative à la composition de ce
dernier ouvrage. Ce n’est pas ici le lieu de discuter les diverses questions que
peut faire naître la chronologie des œuvres de Tacite. Qu’il nous suffise de dire
que la gloire de Tacite, comme historien, était établie de son vivant ; que Pline
cite ses Histoires. Ces Histoires, dit-il, seront immortelles, c’est, j’en conviens
franchement, ce qui m’inspire un désir plus ardent d’y trouver une place1. Quant
au Dialogue sur les orateurs, si cet ouvrage est de Tacite, comme il est très
probable, il est de sa jeunesse. Il appartient à l’époque de sa vie où, avant de
s’adonner à des études plus hautes et plus sérieuses, il se préoccupait surtout
des systèmes différents d’éloquence. N’est-ce pas à cette œuvre même que Pline
fait allusion en écrivant de sa campagne à Tacite : Donc, trêve à la poésie qui,
selon toi, naît de préférence dans les forêts et dans les bois2. La date de la mort
de Tacite est inconnue. Il vécut, sans doute, assez pour voir les premières
années du règne d’Hadrien.
Malgré l’absence de détails précis sur les débuts de la carrière oratoire de Tacite,
on est en droit de supposer qu’ils ont été brillants. C’est par l’éloquence
judiciaire, au défaut de l’éloquence politique, qu’un jeune homme ambitieux se
faisait connaître et attirait sur lui l’attention des empereurs et de leurs ministres.
Tacite avait dû paraître sur le forum de bonne heure, et plaider ces causes qui
semblaient aux Romains une préparation indispensable à l’administration des
affaires publiques. C’est grâce à ses succès oratoires qu’il obtint lès dignités
auxquelles l’élevèrent successivement Vespasien, Titus et Domitien. C’est à son
éloquence qu’il devait la considération, la renommée, dont Pline le Jeune parle en
tant d’endroits, et ce cortège empressé de courtisans dont il se vit entouré,
aussitôt après la mort de Domitien. Tacite est déjà célèbre, et Pline est fier de se
dire son ami, à une époque où Tacite ne semble pas encore avoir composé ses
ouvrages. Ce ne peut être son alliance avec Agricola qui l’a mis autant en
évidence, c’est plutôt le rôle politique qu’il a joué dans le sénat à l’avènement de
Nerva, et ce rôle il l’a dû à l’habileté de sa parole. Cependant, il ne reste aucun
témoignage sur la part que Tacite prit aux diverses délibérations du sénat,
depuis le moment où la mort de Domitien fut annoncée au public, jusqu’au jour
où l’autorité de Nerva fut reconnue sans contestation. Il faut se transporter à
l’époque de son consulat, et consulter les lettres de Pline le Jeune, pour trouver
deux circonstances solennelles où il est constaté qu’il a prononcé un discours.
Au commencement de l’année 977, au mois de janvier, le consul Verginius Rufus
mourut des suites d’un accident. Nommé consul pour la troisième fois, à l’âge de
quatre-vingt-trois ans par la faveur de Nerva, il exerçait sa voix et préparait un
discours pour remercier l’empereur. Il était debout et tenait à la main un livre ou
registre — liber — de grande dimension et fort pesant. L’objet lui échappe tout à
coup des mains ; Verginius veut le retenir et le ramasser, il tombe sur le pavé
glissant, se brise la cuisse, et meurt à la suite des opérations qu’on lui lit subir

1 Pline le Jeune VII, 20.


2 Pline le Jeune, IX, 10 ; — Dialogue sur les orateurs, 12.
pour la lui remettre. Tacite, nommé consul à sa place1, fut chargé par l’empereur
de prononcer sur le forum l’éloge funèbre de son prédécesseur. Par cette
mesure, Nerva honorait doublement Verginius Rufus, en lui accordant la
distinction, rare à Rome, d’un éloge funèbre du haut des rostres par un magistrat
public, par un consul, tandis que l’usage n’accordait aux défunts illustres qu’un
éloge prononcé par un membre de leur famille, dans un coin du forum ou sur
leur tombeau ; en outre, celui qui prenait la parole pour louer Verginius était
Tacite ! Aussi Pline le Jeune qui avait été le pupille de Verginius, qui était resté
son admirateur et son ami, a-t-il raison de dire, en parlant de cette cérémonie :
Les obsèques de ce grand homme feront époque dans le règne du prince, dans
l’histoire du siècle, dans celle du forum et des rostres. Son éloge fut prononcé
par Tacite, en sorte que, pour comble à ce bonheur sans exemple, il fut loué par
la voie la plus éloquente2.
Agé de quatre-vingt-trois ans, né par conséquent l’an 13 ou 14 de notre ère,
avant la mort d’Auguste, Verginius Rufus était déjà en état de connaître et de
juger par lui même des hommes ou des choses, lorsque Tibère écrivait de Caprée
la longue et diffuse lettre qui renversait Séjan et brisait l’édifice de sa fortune.
Que de choses, depuis, Verginius avait pu voir dans le cours de sa longue
carrière, que de violences et d’actes sanguinaires, que de lâchetés, que de
bassesses répugnantes et que de dévouements aujourd’hui ignorés ! Quelle
succession de princes, différents d’humeur et de caractère, mais tous semblables
par leur cruauté et leur infamie, sauf Vespasien et Titus, avait défilé sous ses
yeux ! Il y avait là, pour un orateur comme Tacite, une ample matière à
réflexions graves et philosophiques.
Quels jugements profonds et énergiques pouvait porter, sur les dix règnes dont
Verginius avait été témoin, l’historien qui a résumé en termes si saisissants, au
début de ses Histoires, la période particulière qu’il entreprenait de raconter. Ne
devait-il pas y avoir, dans l’oraison funèbre, quelques traits analogues aux
phrases célèbres où il parle de cette époque, riche en désastres, terrible par les
batailles, féconde en séditions, où la paix elle-même fut cruelle ; ... où l’Italie fut
affligée par des calamités nouvelles ou qui ne s’étaient pas vues depuis plusieurs
siècles... où la mer était pleine d’exilés et les rochers souillés par des meurtres,
où, à Rome, se voyaient des cruautés plus grandes encore où, la noblesse, la
richesse, les honneurs, le refus même des honneurs tenaient lieu de crimes ; où
les délateurs étaient encouragés par des récompenses aussi odieuses que leurs
forfaits, où ils se partageaient les sacerdoces et les consulats comme des
dépouilles, le gouvernement des provinces et le pouvoir politique... où l’on vit en
même temps des femmes s’exilant avec leurs époux, des parents généreux, des
esclaves dévoués jusqu’à la torture et des morts comparables à celles qu’on
vante dans l’antiquité3.
Nous ne croyons pas exagérer. Tacite dut briser le cadre trop étroit où l’habitude
romaine enfermait l’oraison funèbre et esquisser, en quelques-uns de ces traits
dont il a le secret, l’ensemble des événements dont Verginius Rufus avait été le
spectateur, et dans lesquels il avait, à plusieurs reprises, joué un rôle
considérable.

1 Malgré les nombreux témoignages qui placent le consulat de Tacite en 97, sous le règne de Nerva, M.
Asbach, s’appuyant sur un passage du Panégyrique de Trajan, mal compris par lui, a voulu le placer en 93, sous
le règne de Trajan. M. Philippe Fabia n’a pas eu de peine à le réfuter et à démontrer qu’il fallait s’en tenir à la
date universellement reconnue. (Académie des inscriptions et belles-lettres, 7 avril 1893.)
2 Pline le Jeune, II, 1.
3 Histoires, I, 2.
Verginius Rufus, simple chevalier, fils d’un père obscur1, était originaire du
même pays que Pline le Jeune. Son municipe était voisin de Côme, ses propriétés
touchaient à celles de Pline, et c’est à ces relations de voisinage qu’il dut d’être
nommé tuteur de celui-ci. Consul pour la première fois, l’an 64, sous Néron2,
Verginius fut envoyé comme proconsul en Germanie. Quatre ans après, il
réprima le soulèvement de la Gaule qui se révoltait contre le despotisme de
Néron, et il contraignit Vindex à se donner la mort. Galba, à qui les émissaires,
de Vindex étaient venus offrir leur appui, s’il voulait se déclarer empereur,
instruit de la défaite de Vindex, se préparait déjà à se tuer, à son exemple,
lorsqu’il apprit les hésitations de Néron, et sut que Verginius Rufus avait refusé
l’empire pour lui-même. Il essaya alors de se concilier Verginius, mais celui-ci,
fidèle jusqu’à l’excès à Néron, ou peut-être trop timide pour prendre une
résolution décisive, refusa de se joindre à Galba et de rétablir l’ordre en
commun. Aussi, dès que Galba se vit proclamé par le sénat, il envoya à Verginius
l’ordre de remettre l’armée à son successeur Flaccus Hordeonius. Verginius obéit,
et vint se joindre au cortège de Galba qui se rendait à Rome3.
Usais, à ces époques troublées, c’était trop d’avoir paru assez grand pour mériter
l’empire. En vain Verginius avait refusé le pouvoir que lui offraient les légions de
Germanie. Galba se rappelait que son armée avait hésité à se détacher de Néron,
que Verginius avait tardé à se déclarer pour lui, et il le voyait avec défiance. Plus
cruel, il aurait mis Verginius à mort ; il se contenta de le retenir à sa cour,
l’honorant de paroles flatteuses, mais en réalité le gardant prisonnier4. Suspect
sous Galba, Verginius fut, en revanche, bien traité par Othon, et élevé par lui au
consulat en 69. Lorsque celui-ci, à la nouvelle de la défaite de Bédriac, se donna
la mort, les soldats d’Othon coururent chez Verginius Rufus pour le sommer avec
menaces d’accepter l’empire. Sur son refus, ils voulurent le contraindre à se
rendre auprès de Valens et de Cæcina pour décider l’un d’eux à se proclamer
empereur, en opposition à Vitellius. Verginius, assailli dans sa maison, eut la plus
grande peine à se soustraire à des instances qui mettaient ses jours en péril. Il
éluda de prendre un engagement, et échappa aux soldats par une porte de
derrière5.
C’est surtout aux ouvrages mêmes de Tacite que nous empruntons ces détails
biographiques sur l’homme modeste, à qui deux fois l’empire fut offert, et qui,
deux fois, eut la sagesse et la grandeur d’âme de le refuser. Sans doute Tacite se
rappelait l’oraison funèbre qu’il avait prononcée en l’honneur de ce Romain des
anciens temps, quand, dans ses Histoires, il mentionnait de telles preuves de
modestie et de désintéressement. N’y a-t-il pas même quelque trace moins
lointaine, quelques souvenirs moins effacés, peut-être quelques expressions de
son éloge funèbre, dans le récit qu’il fait d’une aventure arrivée à Verginius, peu
de temps après la mort d’Othon. Il se trouvait à Ticinum et assistait à un souper
de Vitellius. Imitant l’exemple de leur chef, les officiers se livraient au plaisir de
la bonne chère, et, de leur côté, les soldats s’abandonnaient à tous les excès.
Bientôt à l’ivresse succédaient le désordre, les rixes, les rivalités entre les
différents corps, et des combats où deux cohortes d’auxiliaires gaulois étaient
massacrées. En ce moment (nous laissons ici la parole à Tacite), en ce moment,
un esclave de Verginius vint à passer. On l’accuse d’être aposté par son maître

1 Histoires, I, 52.
2 Annales, XV, 23.
3 Plutarque, Galba, 10.
4 Tacite, Histoires, I, 8.
5 Tacite, Histoires, II, 51 ; Plutarque, Othon, 18.
pour assassiner Vitellius ; et déjà les soldats couraient à la salle du festin,
demandant la mort de Verginius. Vitellius, qui tremblait cependant au moindre
soupçon, ne douta pas un instant de l’innocence de celui-ci. Il eut de la peine,
toutefois, à contenir les soldats qui voulaient la mort d’un consulaire, leur ancien
général. Du .reste, nul ne fut plus souvent que Verginius exposé aux révoltes de
toute espèce L’admiration, l’estime de son caractère subsistaient tout entières,
mais les soldats le haïssaient parce qu’il les avait dédaignés, oderant quia
fastiditi !1
La perte des Histoires de Tacite nous laisse ignorer les autres événements de la
vie de ce citoyen illustre. On voit cependant, par ce que l’on en connaît, que si
l’orateur était grand, le sujet était digne de lui. Ce n’était certes pas un homme
ordinaire, celui qui, après avoir refusé deux fois l’empire, avait inspiré assez
d’estime, par la noblesse de son caractère, pour échapper aux soupçons et à la
cruauté de Galba, de Vitellius et de Domitien. Verginius Rufus avait la conscience
de ce qu’il valait et se rendait lui-même justice. Ainsi, un historien distingué de
ces époques troublées, dont Tacite invoque souvent le témoignage, Marcus
Cluvius Rufus, lui dit un jour : Tu sais, Verginius, quelle exactitude on doit
apporter dans l’histoire ; par conséquent, si tu lis dans mes Histoires autre chose
que ce que tu voudrais, je te prie de nie pardonner. Verginius lui répondit
noblement : Et toi, Cluvius, ignores-tu que j’ai fait ce que j’ai fait, pour que vous,
vous fussiez libres d’écrire ce qu’il vous plairait2.
Les écrits de ses contemporains lui furent favorables, et Pline le Jeune peut dire
de lui sans exagération : Verginius vécut encore trente années pour être témoin
de sa gloire. Il a lu les vers faits en son honneur, il a lu les Histoires, et a joui,
vivant, de la postérité, posteritati suæ interfuit3. » En tout cas, en parlant du
désintéressement et de la modestie de Verginius Rufus, Tacite a dû citer
l’épitaphe que celui-ci avait ordonné de graver sur son tombeau :
Hic situs est Rufus, pulso qui Vindice quondam,
Imperium asseruit non sibi, sed patriæ.
Ci-gît Rufus qui, vainqueur de Vindex autrefois, revendiqua l’empire non pour lui-
même, mais pour la patrie !
Mais, ô vanité des choses humaines ! l’homme qui deux fois dédaigna l’empire,
qui trois fois fut honoré du consulat, dont Tacite prononça l’oraison funèbre, qui
demanda pour toute récompense cette inscription, après tout modeste, n’avait
pas encore, dix ans après, obtenu le tombeau simple dont il se contentait, et
nulle épitaphe, pas même celle qu’il avait réclamée, n’indiquait la place de ses
cendres ! Je voulus voir, dit Pline, son tombeau, et je regrette de l’avoir vu : il
est encore inachevé ! Ce n’est pas la difficulté d’exécuter le plan : il est modeste
et plutôt mesquin ; c’est négligence de la part du mandataire. Je ne puis songer
sans indignation et sans douleur que, dix ans après sa mort, les restes oubliés,
les cendres négligées d’un si grand homme gisent à l’abandon, sans une
épitaphe, sans un nom, tandis que sa mémoire glorieuse se propage dans
l’univers entier. Et pourtant, sa prévoyance avait ordonné qu’on écrivît en vers,
sur sa tombe, son action immortelle et vraiment divine4.

1 Tacite, Histoires, II, 68.


2 Pline le Jeune, IX, 19.
3 Pline le Jeune, II, 1.
4 Pline le Jeune, VI, 10 ; IX, 19.
L’oraison funèbre de Verginius Rufus est le seul souvenir oratoire qui soit resté
du consulat de Tacite. Mais deux ans après, au mois de janvier de l’année 99, il
prenait la parole dans le sénat, à propos de l’accusation de péculat intentée au
proconsul Marius Priscus par la province d’Afrique. Comme il en a déjà été parlé
plus haut, et que nous aurons à raconter plus loin, d’après Pline le Jeune, la part
active qu’il y prit et qu’il raconte longuement, il suffit de mentionner ici le rôle de
Tacite. Pline le Jeune et lui s’étaient partagé les rôles. Pline, plus jeune, plus
avide de se signaler, et qui d’ailleurs avait encore le consulat à conquérir (il l’obtint
l’année suivante), se chargea de porter le premier la parole et de soutenir
l’accusation. Tacite accepta volontiers de répliquer aux défenseurs de l’accusé
principal et de ses complices. C’est ce qui eut lieu. Après le discours de Pline,
Claudius Marcellinus et Salvius Liberalis parlèrent successivement, l’un pour
Flavius Martianus coaccusé, et l’autre pour Marius Priscus. Tacite répliqua à tous
les deux.
Malheureusement, le vaniteux Pline, uniquement occupé de faire savoir à son
correspondant le succès éclatant de son propre plaidoyer, ne nous dit presque
rien de Tacite. Il n’indique ni le plan qu’il a suivi, ni les arguments qu’il a fait
valoir. Il n’en dit qu’un mot ce mot, il est vrai, est tout à fait caractéristique :
Tacite, raconte-t-il, répondit à Salvius Liberalis avec une extrême éloquence, et
avec le caractère distinctif de sa parole, c’est-à-dire, σεµνώς1. Or, comme nous
avons eu l’occasion de le dire ailleurs2, la qualité que les Grecs appellent
σεµνότης, qu’ils reconnaissent chez un très petit nombre de leurs orateurs, est le
caractère particulier de la grande éloquence sénatoriale, c’est la dignité, ce que
les Romains comprennent sous le nom de majestas. Ce seul mot donne donc une
grande idée de la harangue que Tacite prononça en cette occasion, et fait
regretter davantage l’insuffisance du récit de Pline.
Pourquoi Tacite n’a-t-il plus eu d’autres procès à soutenir avec Pline le Jeune
pour associé ? on aurait encore quelques détails, si brefs qu’ils fussent, sur son
éloquence judiciaire ou sénatoriale. Il est vraisemblable, en effet, qu’il dut encore
prendre plus d’une fois la parole devant le sénat de Trajan, mais le temps jaloux
en a effacé jusqu’au moindre vestige. Heureusement pour sa gloire, son
éloquence vit tout entière dans les admirables discours qu’il a introduits, suivant
l’usage des historiens anciens, dans ses Histoires, dans ses Annales et jusque
dans la Vie d’Agricola. C’est là qu’il faut en chercher l’image vivante, grave,
austère et en même temps habile, à laquelle ne manque aucune des qualités que
l’art peut donner, et au-dessus desquelles apparaît cette qualité suprême, cette
dignité σεµνότης ou majestas que Pline relevait dans le plaidoyer contre Marius
Priscus. Il n’appartient pas à notre sujet d’insister sur cette partie si considérable
et si belle de l’œuvre de Tacite. Nous nous exposerions à répéter moins bien et
avec moins d’autorité, ce que tant d’écrivains distingués, tant de critiques
éminents ont dit avant nous, et ce que pense chaque lecteur lettré qui a pris en
main les écrits de Tacite.
Il nous suffira de dire que Tacite orateur est de son temps, au double point de
vue de la méthode et du style. Il appartient à l’école de la nouvelle éloquence, il
relève non de Cicéron, comme Quintilien et comme Pline, mais de Cassius
Severus, ainsi que la plupart des orateurs que nous avons passés en revue. A
l’exemple d’Aquilius Regulus, il saute à la gorge de son adversaire et il la serre. Il
va droit à son but, sans préparation, sans détour, sans longs développements.

1 Pline le Jeune, II, 11.


2 Voyez Histoire de l’éloquence latine avant Cicéron : L’éloquence au sénat, t. I, p. 242.
Son style surtout porte la trace du siècle où il vit. Au milieu des qualités les plus
remarquables, il a les défauts des époques de décadence, la recherche du trait,
de l’antithèse, l’irrégularité des constructions, le néologisme dans les tournures
et dans les mots, et parfois, en souvenir de son passage dans les écoles des
rhéteurs, la subtilité et la déclamation. Toutefois, quelques réserves que l’on
puisse faire sur le style et sur le fond des discours du plus grave des historiens,
comme l’appelle Bossuet, on ne prononcera jamais le mot d’éloquence politique,
sans que le nom de Tacite vienne aussitôt sur les lèvres.
CHAPITRE XXII — AVOCATS ET ORATEURS DE LA FIN DU Ier SIÈCLE. – II

Si l’on peut regretter que l’auteur des Annales et des Histoires ait gardé un
silence aussi absolu sur les événements de sa vie publique ou de sa vie privée,
on n’a pas le même reproche à adresser à son contemporain et son ami Pline le
Jeune. La prolixité de celui-ci, sa vanité, sa complaisance à raconter les divers
incidents auxquels il a été mêlé, et jusqu’aux menus détails de son intérieur
domestique, ne laissent presque rien ignorer de ce qui le concerne. Seules, les
dernières années de sa vie, sur lesquelles il a négligé ou n’a pas eu le temps de
recueillir sa correspondance, sont peu connues. Cependant, l’historien ressent
parfois quelque impatience à ne pas rencontrer, dans les 250 lettres que Pline a
publiées1, plus de renseignements précis sur les événements politiques de son
époque.
Mais si l’on est curieux de connaître la vie privée d’un grand personnage romain,
ce qu’il nous est si rarement possible d’entrevoir ; d’être, au courant des
commérages de la grande ville, des habitudes, des goûts, des pensées, des
préjugés d’un homme de lettres à Rome (car Pline fut avant tout et par-dessus tout un
homme de lettres), on trouve dans la correspondance de Pline le Jeune une ample
moisson de documents intéressants et d’indications précieuses. Aussi, est-il peu
d’écrivains anciens qui aient été l’objet d’autant d’études spéciales, composées
avec amour et écrites avec talent2. On n’aura donc pas à reprendre ici ce que
d’autres ont si bien fait ; nous nous bornerons à étudier Pline orateur, et nous ne
toucherons à sa biographie que dans la mesure nécessaire pour faire connaître
en lui l’avocat et l’auteur du Panégyrique de Trajan.
Pline dit le Jeune naquit à Côme, sur les bords du lac Larius, l’an 61, ou au
commencement de l’année 62 de notre ère. Il était neveu de Pline l’Ancien par sa
mère Plinia. Il perdit, à l’âge de huit ans, son père P. Lucius Cæcilius3 et fut placé
sous la tutelle du sénateur Verginius Rufus, originaire des environs de Côme,
dont il a été question au chapitre précédent. Pline le Naturaliste se trouvait en
Espagne comme gouverneur de la province, au moment de la mort de son beau-
frère. A son retour, il recueillit chez lui sa sœur et son neveu, éleva celui-ci,
l’adopta, et lui légua son nom et sa fortune. C’est à partir de son adoption que le

1 Le chiffre exact est 247 lettres. Nous ne comprenons pas dans ce nombre les lettres du livre X, où se trouve
la correspondance de Pline, gouverneur de Bithynie, avec l’empereur Trajan. Ce livre contient 71 lettres et 51
brèves réponses de Trajan aux questions plus ou moins importantes que Pline lui sommet.
2 Notamment Demogeot, Étude sur Pline le Jeune ; Nisard, à propos des lectures publiques ; A. Dupré, Thèse
sur Pline le Jeune, 1849 ; plus récemment Mommsen, Étude sur Pline le Jeune, Hermès, III.
3 Les inscriptions relatives à Pline le Jeune l’appellent fils de Lucius.
Inscription des Thermes de Côme relatant les titres et les dignités de Pline le Jeune et les legs faits par lui à ses
concitoyens (Le récolement le plus récent de cette inscription est celui de Mommsen, Hermès, III ; voir encore
Bibliothèque des Hautes études, 15e fasc. 1813).
C. Plinius, fils de Lucius, de la tribu Ufens, Cæcilius Secundus, consul, augure, légat de la province du Pont et
de Bithynie, envoyé dans cette province avec le pouvoir consulaire, d’après un sénatus-consulte, par l’empereur
César Nerva Trajan Auguste Germanicus Dacicus, curateur du lit du Tibre et de ses bords et des égouts de
Rome, préfet du Trésor de Saturne, préfet du Trésor militaire, préteur, tribun du peuple, questeur de
l’empereur, Sévire des chevaliers romains (c’est-à-dire, commandant une des six turmes équestres à la revue
annuelle), tribun des soldats de la IIIe légion Gallica, décemvir pour juger les procès.... les thermes avec cet
argent (suppléez a fait construire. Les chiffres indiquant la somme ont été mutilés). Il y a joint pour les embellir
300.000 sesterces ; en outre il a ordonné par son testament d’ajouter pour l’entretien 200.000 sesterces.... de
même pour nourrir les affranchis, ses gens, au nombre de cent, il a légué à la ville un capital de 1.866.666
sesterces dont il a voulu que les intérêts servissent dans la suite à donner un repas annuel à la plèbe de la
ville.... de même, de son vivant, il a donné pour élever les garçons et les filles de la plèbe de la ville la somme
de 500.000 sesterces ; il a donné également une bibliothèque (Pline avait donné un million de sesterces pour la
fonder Lettres, V, 7 ; voir Mommsen, à l’ouvrage cité, et Salomon Reinach, Manuel de philologie classique, p.
353) ; et pour l’entretien de la bibliothèque cent mille sesterces....
jeune homme joignit, suivant l’usage, à son nom de famille, celui de son père
adoptif, et s’appela C. Plinius L. F. Cæcilius Secundus.
On connaît le zèle infatigable que Pline l’Ancien apportait à s’instruire. Son neveu
semble s’être inspiré de son exemple. Mais ce n’étaient pas les secrets de la
nature qui piquaient sa curiosité. Il avait le goût des lettres et de l’éloquence. Il y
apportait des dispositions naturelles remarquables, et une ardeur qu’alimentaient
sans cesse les encouragements de son oncle. A quatorze ans, il composait une
tragédie grecque et suivait à Rome les leçons du maître le plus renommé de
l’époque, de Quintilien. Pendant que les rhéteurs et les avocats du temps
appartenaient tous à la nouvelle école, et professaient à l’endroit de Cicéron les
maximes dédaigneuses qu’on trouve érigées en théorie dans le Dialogue sur les
orateurs, Quintilien s’attachait uniquement à Cicéron, et déclarait hautement que
c’était déjà avoir fait un grand progrès dans l’éloquence que de se plaire à sa
lecture. Pline, à l’exemple de son maître, prit Cicéron pour modèle. Il chercha à
lui ressembler, non seulement dans son style et dans son genre d’éloquence,
mais encore dans sa vie privée. A chaque circonstance qui permet le moindre
rapprochement. Pline rappelle que Cicéron a agi ainsi, qu’il a fait tel ou tel acte.
C’est pour imiter Cicéron qu’il recueille sa correspondance, qu’il écrit certaines
lettres ; c’est en souvenir du proconsulat de Cicéron en Cilicie qu’il accepte,
malgré sa santé délicate, le gouvernement de la Bithynie où il devait mourir.
En même temps qu’il écoutait Quintilien, Pline suivait à Rome les leçons de
Nicétas de Smyrne, le plus célèbre rhéteur grec de son temps1. Et déjà il venait
au forum, écoutait les avocats en renom, refaisait leurs plaidoyers, et s’exerçait
sans trêve et sans relâche à la déclamation. Rien ne peut mieux donner une idée
de l’application qu’il apportait à l’étude, que sa persistance à lire Tite-Live
pendant l’éruption du Vésuve. Malgré les tremblements de terre violents et
répétés qui ébranlaient la maison du cap Misène où il se trouvait, et empêchaient
tout sommeil, il ne cessa de faire des extraits du grand historien. Il fallut
l’arracher à ce travail à sept heures du matin pour fuir de l’édifice qui s’écroulait.
Pline avait alors dix-huit ans.
L’année suivante, il débuta au forum et plaida sa première cause2. II abandonna
bientôt le barreau pour aller en Syrie porter les armes, à la fin de l’année 81. Il
servit plusieurs années comme tribun des soldats. Mais il n’avait nul goût pour le
métier militaire. D’ailleurs la vie des camps, sous Domitien, n’offrait aucun attrait
: Les talents étaient suspects, l’incapacité en honneur, les chefs avaient perdu
toute autorité, les soldats tout respect ; ni commandement ni autorité, partout le
relâchement, le désordre ; subversion complète ; rien à apprendre, et plutôt tout
à oublier3. La phrase est belle, la peinture saisissante, toutefois, il faut
reconnaître que Pline n’eut pas à souffrir personnellement de la situation de
l’armée. Il ne fit guère de service effectif en Syrie. Malgré son titre de tribun
militaire, qu’il n’omet pas de rappeler à l’occasion, il était employé à la
comptabilité de la IIIe légion Gallica, par le gouverneur de la province. Il eut ainsi
le loisir de se livrer à l’étude des lettres, et de suivre les leçons du philosophe
Euphrate. Il l’engagea vivement, et finit même par le décider à s’établir à Rome4.
Après avoir servi dans les camps ou plutôt dans les bureaux, Pline rentra en
Italie et brigua les honneurs. Il plaida au forum et fut nommé à des

1 Pline le Jeune, Lettres, VI, 6.


2 Pline le Jeune, Lettres, V, 8.
3 Pline le Jeune, Lettres, VIII, 14.
4 Pline le Jeune, Lettres, I, 10.
magistratures inférieures. C’est ainsi qu’à des époques qu’on ne peut déterminer,
il fut décemvir pour juger les procès, decemvir stlitibus judicandis, espèce de
juge assesseur remplissant les fonctions et relevant du Prætor Peregrinus ; il fut
seoir des chevaliers romains, c’est-à-dire chef d’un des six escadrons de
cavaliers qui prenaient part aux jeux Troyens ; en même temps Côme, sa patrie,
le nommait flamine du divin Titus Augustus1. Ces dignités ou ces titres d’honneur
sont antérieurs à son entrée au sénat. Pline fut nommé questeur en 89 ou 90, et
tribun du peuple en 91 ou 92. Il remplissait les fonctions de préteur en 93,
lorsque Domitien bannit de Rome les philosophes. Malgré sa position officielle,
Pline, comme nous l’avons vu, eut le courage d’aller trouver l’un des proscrits, le
philosophe Artémidore, pour lui apporter une somme d’argent assez forte, qu’il
avait empruntée à son intention : Et cependant, dit-il, sept de mes amis venaient
d’être tués ou exilés. Je sentais comme la chaleur de la foudre qui avait si,
souvent frappé autour de moi, et je jugeais à des signes certains que le même
sort m’était réservé2. Le péril était même plus grand qu’il ne le supposait alors,
puisqu’à la mort de Domitien, on trouva dans-les papiers de l’empereur une
dénonciation portée contre Pline par le délateur Carus Metius3.
Pendant ces tristes années, Pline s’occupait à plaider des causes civiles et
fréquentait le tribunal des centumvirs. Il plaida même quoique magistrat, sauf,
pendant son tribunat. Il donne une raison curieuse et caractéristique de cette
exception. II eut craint d’avilir la dignité de cette magistrature inviolable, en
l’exposant aux altercations du barreau, aux interruptions d’un adversaire4. Il
parle du tribunat sous le règne de Domitien, comme l’eût fait à peine Tiberius
Gracchus plus de deux siècles auparavant, lorsque le tribunat commençait à
déchoir. En revanche, il ne prenait pas la parole au sénat, et il en donne des
raisons élevées qui rappellent les idées exprimées par Tacite à la fin de la Vie
d’Agricola. Puis j’assistai, dit-il, comme spectateur aux séances du sénat, sénat
tremblant et muet, car il fallait ou dire sa pensée et se perdre, ou dire le
contraire de sa pensée et se déshonorer. Que pouvait-on apprendre ? qu’aurait-
on eu aussi à retenir ? Le sénat était convoqué tantôt pour ne rien faire, tantôt
pour prendre part à des crimes ; il siégeait pour l’amusement du prince, ou pour
sa propre douleur ; ses décrets n’étaient jamais sincères, mais souvent cruels.
Plus tard, sénateur, et dès lors, ayant mon rôle dans ces calamités, il m’a fallu,
pendant plusieurs années, les voir et les endurer ; en sorte que nos esprits y ont
perdu, même pour l’avenir, toute vivacité, tout nerf, tout ressort5.
Il y a sans doute de l’exagération dans ces paroles évidemment inspirées par le
souvenir de Tacite. Cependant Pline se réjouit sincèrement de la mort de
Domitien, et salua avec bonheur l’aurore du siècle des Antonins. Orateur, il
pourrait prendre la parole au tribunal des centumvirs et dans le sénat, sans
crainte et sans danger ; homme politique, il s’élèverait successivement à tous les
honneurs auxquels aspirait son ambition. L’avènement de Nerva, en 96, le trouva
déjà investi des fonctions de préfet du trésor militaire, qui duraient trois ans (94 à
97).

Au sortir de cette charge, il fut nommé par Nerva, peu de temps avant sa mort,
préfet du trésor de Saturne, et confirmé dans ce poste par Trajan. Il remplit

1 Mommsen, Hermès, III, 112.


2 Pline, Lettres, III, 11. Voyez plus haut le chap. sur Domitien.
3 Pline, Lettres, VII, 27. Voyez plus haut Carus Metius.
4 Pline, Lettres, I, 23.
5 Pline le Jeune, Lettres, VIII, 14.
pendant deux ans cette fonction laborieuse, de 98 à 100. Au mois de janvier de
l’année 100, Trajan, consul pour la troisième fois, lui accorda le consulat
honoraire avec Julius Cornutus Tertullus, et lui assigna pour temps d’exercice les
mois de septembre et d’octobre. C’est à cette occasion que Pline prononça le
panégyrique de Trajan, sur lequel nous reviendrons. Trois ans après, en 103,
Pline fut nommé augure, et s’en réjouit naïvement avec son ami Arrien, parce
que Cicéron avait été, aussi, honoré de ce titre1. La confiance de l’empereur
l’éleva ensuite aux fonctions importantes de curateur du lit du Tibre, de ses
bords, et des égouts de Rome. C’était en quelque sorte le ministère des travaux
publics qui lui était confié, tant on donnait d’extension aux mots le lit du Tibre et
les bords du Tibre. Pline remplit cette charge de l’an 105 à l’an 107.
Les années qui suivirent furent consacrées par Pline à écrire différents opuscules,
et surtout à refaire les discours qu’il voulait publier. En même temps, il
choisissait dans sa volumineuse correspondance les lettres qu’il jugeait les plus
intéressantes et les mieux tournées. Je les ai recueillies, dit-il dans une sorte de
préface, sans observer l’ordre des temps, car je ne composais pas une histoire,
mais suivant qu’elles se sont trouvées sous ma main2. Cette assertion est à
peine vraie du Ier livre. Le reste du recueil suit un ordre chronologique rigoureux,
que les recherches patientes dés érudits modernes et notamment de Mommsen3
ont réussi à déterminer.
Mais les préoccupations littéraires, que l’auteur a apportées dans le choix de ses
lettres, empêchent que son ouvrage soit aussi intéressant qu’il aurait pu l’être et
le mettent bien au-dessous de la Correspondance de Cicéron.
Enfin l’an 111 ou 112, Trajan nomma Pline gouverneur de la province du Pont et
de la Bithynie. Nul gouvernement ne pouvait lui être plus agréable. C’était sinon
la province même, du moins la région où Cicéron avait été envoyé. Pline y resta
un peu plus d’un an, et apporta à ses fonctions son zèle habituel. Il entretint
avec l’empereur une correspondance assidue qui compose le livre X de ses
Lettres, et qui est précieuse pour l’histoire par les renseignements nombreux
qu’elle fournit sur l’administration des provinces au Ier siècle de notre ère. On y
voit la centralisation excessive qui pèse sur toutes les parties de l’empire, et qui
doit amener peu à peu, par son exagération même, la décomposition de ce corps
immense. Les derniers temps de la vie de Pline ne sont pas connus. Sa santé
délicate ne put résister au climat de l’Asie. II mourut à la fin de son
gouvernement, soit en Bithynie même, soit en revenant en Italie, l’an 413. Il
avait cinquante-deux ans environ.

Si nous n’avons aucun des nombreux plaidoyers que Pline le Jeune a prononcés,
ce n’est pas à lui assurément qu’il faut s’en prendre. Jamais orateur n’a autant
songé à la postérité, ni autant travaillé pour elle. Sa vie entière a été consacrée à
la culture des lettres. Tout le temps que lui laissaient les charges publiques
appartenait à l’art oratoire. Il préparait avec le plus grand soin ses discours, puis,
après les avoir prononcés, il les retravaillait et les corrigeait sans cesse, les lisait

1 Pline le Jeune, Lettres, IV, 8.


2 Pline le Jeune, Lettres, I, 1.
3 Mommsen, Hermès, III. La publication de ces livres a été faite successivement comme celle des Épigrammes
de Martial. Le livre Ier date de la fin de 96, et de 97 ; le livre II va de 97 à 100, le IIIe est de 104 et des
années suivantes ; le livre IV commence en 104 ; le Ve a été publié en 106 ; le VIe est de la même année ; le
VIIe est probablement de l’an 107 ; le VIIIe et le IXe comprennent les années 108 et 109. Le recueil était
publié en entier avant le départ de Pline pour la Bithynie.
en public ou les soumettait à la censure de ses amis. Il se délassait de ce labeur
considérable, sur lequel il revient constamment dans sa correspondance, en
faisant des vers et en composant des poésies légères et badines. C’était sa
distraction avec la lecture et la critique des œuvres de ses amis lorsqu’il était de
loisir, ou, que de Rome, il se rendait en litière dans une de ses maisons de
campagne. Aussi, c’était sur ses plaidoyers qu’il comptait le plus pour passer à,
la postérité, et pour être mis, par elle, à côté de Cicéron, parmi les grands
orateurs judiciaires.
J’ai plaidé, dit-il, des causes graves et importantes. Je m’en promets peu de
gloire ; cependant je me propose de les retoucher, de peur qu’en leur refusant ce
dernier soin, ce travail qui m’a tant coûté ne périsse avec moi, car, pour ce qui
regarde la postérité, tout ce qui n’est pas achevé est comme s’il n’était pas
commencé. Tu peux, diras-tu, revoir tes plaidoyers, et en même temps écrire
l’histoire. Pût à Dieu qu’il en fut ainsi l Mais ces deux ouvrages sont si grands l’un
et l’autre, que c’est faire assez que d’en faire un. J’ai commencé à plaider au
forum à dix-neuf ans, et j’entrevois à peine, à l’heure qu’il est, en quoi consiste
la perfection de l’éloquence !1 Malheureusement pour Pline, ces œuvres tant
choyées, tant, travaillées, qui avaient fait sa gloire de son vivant, et sur
lesquelles il comptait pour se présenter devant le tribunal de la postérité, ont
péri tout entières. Il n’en subsiste que de rares indications, le nom de quelques-
unes, et quelques détails épars dans sa correspondance.
Au temps de la République, les jeunes orateurs, comme l’on sait, cherchaient à
débuter au barreau d’une façon éclatante, en intentant une accusation criminelle
à quelque personnage important. A leur exemple, sous l’empire, les délateurs
attaquaient un citoyen mal vu du prince. Les uns et les autres trouvaient ce
moyen plus rapide pour acquérir de la notoriété et se faire une réputation
d’éloquence. Il n’est pas, probable que Pline le Jeune ait ainsi commencé. Il était
trop honnête pour embrasser la carrière de délateur. Quant à être chargé d’une
cause criminelle, honorable, telle que la poursuite d’un gouverneur
concussionnaire, il fallait être désigné par l’empereur ou par le sénat, et avoir
déjà donné au barreau des preuves sérieuses de capacité.
Aussi la cause que Pline plaida à dix-neuf ans, dut être soutenue modestement
devant le tribunal des centumvirs. Ces magistrats, dont le nombre fut porté
jusqu’à cent quatre-vingts juges, décidaient des causes ,qui étaient portées jadis
devant le préteur. Ils se divisaient en quatre conseils, mais lorsque l’affaire était
d’une haute importance, ils se réunissaient en deux sections et quelquefois en
une seule. Dans ce cas, les affaires qui leur étaient soumises, quoique
concernant les simples particuliers, prenaient le nom d’actions publiques —
judicia publica — mais n’étaient jamais, cependant, des procès criminels. Ces
derniers ressortissaient, en droit, de l’empereur, et, en fait, du sénat. C’est
devant les chambres soit séparées, soit réunies des centumvirs, que Pline le
Jeune a plaidé le plus souvent, dans sa jeunesse, et plus tard, lorsqu’il avait déjà
passé par les honneurs, et qu’il était réputé le meilleur avocat de son temps.
Aussi appelait-il le tribunal des centumvirs son arène habituelle2.
C’est là qu’il plaida une des premières causes dont il fasse mention nommément,
celle de Julius Pastor. Pline était tout jeune encore ; il se qualifie lui-même
d’adolescentulus. Il avait de vingt-deux à vingt-quatre ans. Il arrivait de l’armée,

1 Pline le Jeune, V, 8.
2 Pline le Jeune, VI, 12.
où, pendant deux ans, ses fonctions de tribun militaire lui avaient fait perdre
l’habitude du barreau ; il venait de se marier, et l’affaire de Julius Pastor devait
se décider devant toutes les sections réunies des centumvirs. En outre, les
partisans de son adversaire étaient très puissants, quelques-uns même passaient
pour les amis de l’empereur, et cet empereur était Domitien. Aussi, la veille du
jour où un procès si important pour lui allait se plaider, il dormit mal. Ses
pensées se reportaient sans cesse aux circonstances fâcheuses que présentait
l’affaire, et, pour comble d’ennui, un songe lui représenta sa belle-mère, femme
de Vectius Proculus, se jetant à ses pieds, et, au nom de sa fille, au nom des
dangers auxquels il s’exposait, le conjurant d’abandonner la cause. Pline, malgré
son penchant à la superstition et son respect pour les songes qui viennent de
Jupiter, ne se laissa pas effrayer. Engagé par sa parole, il défendit la cause de
son client et le fit avec assez de succès, non seulement pour gagner sa cause,
mais pour conquérir du même coup l’estime et la faveur du public. Ce plaidoyer,
comme il le dit lui-même d’une façon alambiquée, lui ouvrit les oreilles du public,
et la porte de la renommée1.
En effet, à partir de ce jour, Pline devient un avocat très occupé, mais qui n’a pas
encore le droit de choisir ses clients, qui accepte tous ceux qu’on lui propose,
surtout quand ce sont des clients considérables, de peur de perdre, par un refus
précipité, une occasion importante de se signaler. Tu me demandes, écrit-il à
Sabinus, de me charger de la cause des Firmiens. J’essayerai de le faire, malgré
les nombreuses occupations qui me tiraillent en tous sens. Je désire, en effet,
mettre au nombre de mes clients une colonie aussi importante (Firmum dans le
Picenum), et te rendre un bon office. Lorsque tu as, comme tu le répètes sans
cesse, recherché mon amitié pour y trouver de l’honneur et de l’appui, je n’ai
rien à refuser à tes prières : en outre, c’est pour ta patrie que tu m’implores.
Est-il rien de plus honorable et de plus fort que les supplications d’un ami dévoué
? Tu peux donc engager ma parole à tes ou plutôt à mes Firmiens. Ils méritent
mes efforts et mon dévouement à cause de l’éclat de leur municipe. En outre, ne
sont-ils pas dignes de toute estime puisqu’ils sont tes concitoyens ?2
Pline défendit encore en justice, vers la même époque, les intérêts de Côme, sa
patrie. Il oublie de nous dire à quelle occasion il parla, préoccupé de faire l’éloge
de ce plaidoyer auquel il met la dernière main. Rien, dit-il, n’est encore sorti de
mes mains qui ait dû m’intéresser davantage. Dans mes autres plaidoyers, on
n’avait à juger que de mon zèle et de ma loyauté à remplir mon ministère ; ici
l’on jugera de mon dévouement à servir ma patrie. Aussi mon discours écrit
s’est-il grossi par le plaisir que j’ai eu à célébrer, à rehausser ma patrie, à
défendre ses intérêts et sa gloire. Il s’agissait sans, doute de quelque question
de préséance, de quelque rivalité entre Côme et d’autres petites villes voisines,
car Pline parle des descriptions poétiques et des jeux de mots dont il a semé son
ouvrage. Il demande grâce pour ces ornements à Lupercus, auquel il soumet son
; plaidoyer, et il ne les eut point introduits si la cause ne les eût admis en partie.
Si je suis allé, sous ce rapport, dit-il, au delà de ce que demande la gravité de
l’art oratoire, que les autres endroits du plaidoyer trouvent grâce devant les
critiques chagrins3.
Ces causes civiles ont été plaidées par Pline sous le règne de Domitien. Il en est
de même de la défense d’Arionilla, femme de Timon, dont il s’était chargé à la

1 Pline le Jeune, I, 18.


2 Pline le Jeune, VI, 18.
3 Pline le Jeune, II, 5.
prière d’Arulenus Rusticus, vers l’an 92. Il avait. là pour adversaire le fameux
délateur Aquilins Regulus. Nous avons vu plus haut1 comment celui-ci
.embarrassa Pline en lui demandant à trois reprises ce qu’il pensait de Metius
Modestus, que Domitien avait condamné à l’exil. Or c’était sur la sentence de
Modestus que Pline fondait le bon droit de sa cliente. Pline sut éviter assez
heureusement le piège qu’on lui tendait, mais il ne pardonna jamais à Regulus la
perfidie de ses questions. Les autres causes civiles de Pline dont nous avons les
noms appartiennent au règne de Nerva ou plutôt à celui de Trajan. La plus
ancienne est celle de Vectius Priscus. Pline s’en chargea à la prière de Fabatus,
grand-père de sa seconde femme2. On n’a point de détails sur cette affaire. On
sait seulement qu’elle fut plaidée devant le tribunal des centumvirs.
Vers la même époque, autant qu’on peut le conjecturer, Pline eut à soutenir
devant l’empereur ou plutôt devant le juge délégué par l’empereur, une cause
capitale. Un jeune homme était mort en laissant une Partie de ses biens à ses
affranchis, et l’autre à sa mère. Celle-ci, dont Pline tait le nom par discrétion, ne
pouvant se consoler de n’être pas seule à hériter, accusa les affranchis d’avoir
empoisonné le jeune homme et d’avoir produit un faux testament. L’affaire fit du
bruit, à cause de la position de la demanderesse et de la réputation des avocats
qui intervinrent pour l’une et l’autre partie. L’assistance était nombreuse. Pline le
Jeune parla avec éloquence, et eut d’autant moins de peine à obtenir gain de
cause que les esclaves du mort, mis à la torture, témoignèrent unanimement en
faveur des accusés.
Mais la mère ne se tint pas pour battue. A force d’instances, et en mettant en jeu
des influences considérables, elle obtint de l’empereur que l’affaire fût jugée de
nouveau, affirmant qu’elle produirait de nouvelles preuves de ses allégations.
Julius Servianus ; qui avait déjà présidé les débats, eut ordre d’instruire de
nouveau l’affaire. L’avocat de la demanderesse était Julius Africanus, le petit-fils
de l’orateur du même nom qui vivait sous Néron et dont nous avons parlé plus
haut. Mais il n’avait pas le talent de son aïeul, et il montrait plus de faconde que
d’habileté. Il plaida longtemps et épuisa toutes les clepsydres qu’on lui avait
accordées sans rien produire de nouveau. Comme on l’avertissait de finir, il
s’adressa au juge : Je t’en conjure, Servianus, dit-il, permets-moi d’ajouter un
seul mot. Servianus ne le permit pas. Alors toute l’assistance se tourna vers
Pline, s’attendant que celui-ci répondrait par un long discours, au long
développement d’Africanus. Pline trompa l’attente du public et des juges. J’aurais
répondu à Africanus, dit-il, si celui-ci avait ajouté ce seul mot, qui aurait sans
doute contenu toutes les preuves nouvelles. La réplique était heureuse, on ne
pouvait plus spirituellement indiquer le vide du discours d’Africanus et l’absente
des charges nouvelles invoquées par lui. Le succès de Pline fut complet. Je ne me
souviens pas, dit-il, d’avoir jamais eu, en plaidant, le succès que j’obtins ce jour-
là en ne plaidant pas3.
L’an 404, Pline mit à soutenir les intérêts d’une dame romaine qu’il appelle
Corellia un empressement qui fait honneur à son caractère. Elle était en
contestation avec Caïus Cæcilius, alors consul désigné, et qui fut consul substitué
pour la deuxième moitié de l’an 402. Malgré les relations d’amitié qui l’unissaient
à Cæcilius, Pline n’hésita pas, au risque de mécontenter le consul, à soutenir
contre lui la cause de Corellia. C’était la fille de Corellius Rufus, citoyen éminent,

1 Pline le Jeune, I, 5 ; voir plus haut le chapitre XX sur le délateur Aquilius Regulus.
2 Pline le Jeune, VI, 12.
3 Pline le Jeune, VII, 6.
auquel Pline avait voué la plus vive reconnaissance. Corellius en effet, pendant
sa jeunesse, l’avait aidé de ses conseils, soutenu de ses recommandations, avait
appuyé toutes ses démarches, et lui avait facilité l’accès des magistratures. Pline
cite même deux traits qui prouvent l’estime et l’affection que Corellius éprouvait
pour lui.
Un jour, chez l’empereur Nerva, la conversation vint à tomber sur les jeunes
gens qui donnaient de grandes espérances. On parlait de Pline, et c’était un
concert unanime d’éloges. Corellius seul ne disait rien. Il rompit enfin le silence,
et de sa voix grave qui doublait l’autorité de ses paroles : Pour moi, dit-il, je dois
louer Secundus avec plus de réserve, car il ne fait rien que d’après mes conseils.
En outre, à son lit de mort, Corellius avait dit en s’adressant à sa fille : Dans le
cours de ma longue vie, je t’ai acquis de nombreux amis : les meilleurs
cependant sont Secundus et Cornutus. » Pline rappelle avec émotion ces preuves
d’amitié, et il se promet d’en témoigner sa reconnaissance à Corellius par le
dévouement qu’il apportera à défendre sa fille1. Longtemps après, il alla même
jusqu’à vendre une terre 700.000 sesterces au lieu de 900.000 à une seconde
Corellia, femme de Minucius Fuscus, uniquement parce qu’elle était la sœur de
Corellius Rufus, d’un homme dont la mémoire était sacro-sainte pour lui2.
La dernière cause civile mentionnée par Pline est celle de Clarius. Il se borne à
en dire qu’il a écrit son plaidoyer et l’a développé en l’écrivant3. Mais cette cause
fut précédée du discours pour Accia Variola, qui eut le succès le plus éclatant et
que Pline proclame son chef-d’œuvre4. Il s’agissait d’un procès de succession.
Une adroite intrigante avait circonvenu par ses manœuvres un vieillard de
quatre-vingts ans passés, qui appartenait à là haute société de Rome et qui
jouissait d’une grande fortune. Elle lui avait inspiré une folle passion, et avait
réussi à se faire épouser, malgré la vive opposition de toute la famille. Onze
jours après le mariage, le vieillard instituait sa nouvelle femme héritière pour un
sixième, et léguait à Suberinus, fils de celle-ci, dissipateur déshérité par son
propre père, la plus grande partie de ses biens. Le vieillard mourut bientôt après.
Le testament fut aussitôt attaqué en justice par Accia Variola, l’héritière
naturelle, femme de distinction, dont le mari était préteur. L’affaire eut un
énorme retentissement.
La qualité des personnes intéressées, les détails piquants et scandaleux dont le
procès abondait, la gravité des questions soulevées, le nombre des avocats, la
réunion des quatre sections du tribunal des centumvirs et des cent quatre-vingts
juges, tout contribuait à donner de l’importance à cette cause. Aussi toute la ville
s’y était donné rendez-vous. Une foule nombreuse garnissait les bancs du vaste
tribunal, on se pressait autour en rangs serrés : les hommes et les femmes
s’entassaient même dans les parties hautes de la basilique, et se penchaient en
avant à tous les endroits d’où l’on pouvait voir, sinon entendre. Grande était
l’attente, dit Pline, des pères, des filles et même des belles-mères.
Le plaidoyer de Pline, à ce que celui-ci rapporte, répondit à tant d’empressement.
Tout s’y trouvait, abondance de faits, divisions judicieuses, narrations piquantes,
style varié : le discours était long, mais il se renouvelait sans cesse. Tu y verras,
écrit-il à Romanus auquel il l’envoie, beaucoup de pensées élevées, beaucoup
d’arguments victorieux, beaucoup de points traités à fond. Car, à côté de cette

1 Pline le Jeune, IV, 17.


2 Pline le Jeune, VII, 11 ; VII, 14.
3 Pline le Jeune, IX, 23.
4 Pline le Jeune, VI, 33.
éloquence impétueuse ou sublime, il faut souvent descendre jusqu’à compter, à
présenter des chiffres et des calculs, en sorte qu’on se croirait, non plus devant
les centumvirs ; mais devant de simples arbitres. J’ai cédé au souffle de
l’indignation, .à celui, de la colère, à celui de la douleur ; et, dans cette vaste
cause, comme dans l’immense étendue de la mer, j’ai tendu la voile à plus d’un
vent. En somme, quelques-uns de mes amis intimes regardent ce discours, je le
répète, comme la premier des miens, comme mon discours Pour la Couronne. Il
est fâcheux que nous ne puissions pas, à notre tour, juger par nous-mêmes si les
éloges que Pline s’accorde ne sont pas excessifs, et si l’enthousiasme de ses amis
est bien fondé. Nous en sommes réduits à les croire sur parole. Quant au procès
lui-même, il offrait, sous le rapport de la stricte légalité, des parties contestables
sur lesquelles Pline le Jeune ne nous renseigne pas suffisamment. Il est dans son
rôle d’avocat ; mais il est permis de constater, d’après son propre récit, que deux
sections des centumvirs se prononcèrent contre lui, tandis que deux autres se
déclaraient en sa faveur.
Toutefois le plaidoyer de Pline devait présenter de grandes qualités oratoires. On
en a plusieurs preuves. D’ordinaire, quand il soumet une de ses œuvres à la
critique de ses correspondants, il a recours aux formulés les plus insinuantes et
les plus timides. Jamais
Auteur à genoux, dans une humble préface,
ne demande grâce à son lecteur en termes plus soumis ni plus modestes que
Pline. Il prie son juge de remarquer ceci, de faire attention à cela, de tenir
compte de telle ou telle circonstance ; il fallait ici de la simplicité, là de la poésie,
et plus loin de la plaisanterie, tantôt du sérieux, tantôt de l’enjouement. En un
mot, il doute de lui-même, il a peur qu’on ne trouve pas son discours aussi bon
qu’il le croit, et il a recours à toutes les ressources de son esprit pour se concilier
la bienveillance de son juge. Au contraire, dans la lettre à Romanus, il n’use
point de tant de précautions. Il a la conscience de la valeur de son œuvre, et
avec, une assurance qui est un indice pychologique dont on peut tenir compte, il
l’annonce d’une manière solennelle et inusitée. II commence allégrement sa
lettre par le vers où Vulcain ordonne aux Cyclopes de suspendre toute autre
besogne, pour fabriquer les armes d’Énée. Enlevez tout, s’écrie le dieu, écartez
vos travaux commencés !1 Toi aussi, Romanus, continue Pline, que tu écrives ou
que tu lises, suspends tout, écarte tout, et, tout entier à mon discours, comme
les Cyclopes aux armes d’Énée, attaque l’œuvre divine ! Pouvais-je le prendre
sur un ton plus haut ? Il faut dire qu’entre tous les miens ce discours est beau,
car c’est bien assez pour moi de lutter avec moi-même. C’est celui que j’ai
prononcé pour Accia Variola, et que recommandent le rang de la personne, la
rareté de l’affaire, et le nombre imposant des juges.
Enfin, une lettre de Sidoine Apollinaire, écrite trois siècles plus tard, confirme, à
défaut de témoignages contemporains, la bonne opinion que Pline a de son
œuvre. L’illustre évêque lit les plaidoyers de Pline, et il préfère à tous les autres
celui qu’il a composé pour Accia2. Cicéron, dit-il, supérieur à tous les orateurs
dans ses divers discours, s’est surpassé dans le Pro Cluentio, M. Fronto, malgré
l’éclat de ses autres harangues est au-dessus de lui-même dans l’accusation in
Pelopem. Quant à Pline le Jeune, il rapporta plus de gloire chez lui du tribunal
des centumvirs, le jour ou il défendit Accia Variola que celui où il prononça, en

1 Virgile, VIII, 439.


2 Sidoine Apollinaire, Lettres, VIII, 10.
l’honneur de Trajan, ce prince incomparable, un panégyrique qui souffre
facilement la comparaison. Pline ne souscrirait peut-être pas complètement d ce
jugement. Pour nous, sans le discuter, nous n’y voulons voir, en ce moment, que
la preuve du succès éclatant, et, on peut ajouter, de l’éloquence du plaidoyer.
CHAPITRE XXIII — PLINE LE JEUNE DANS LES CAUSES PUBLIQUES DEVANT LE
SÉNAT

Outre les causes centumvirales, Pline le Jeune a eu, à diverses reprises, à


soutenir des causes publiques ou criminelles. Celles-ci sont naturellement moins
nombreuses, mais, par leur importance et la, grandeur des intérêts débattus,
elles procuraient à l’orateur plus de renommée, et faisaient connaître son nom
jusqu’aux extrémités de l’empire. Il y avait deux sortes de causes publiques : les
unes étaient spontanées et intentées proprio motu. C’étaient ces accusations
criminelles, déjà en usage sous la République, mais qui, sous l’empire,
s’appelaient des délations. Pline n’a jamais plaidé de causes de ce genre. Le jour
où, de lui-même, il accusa Certus, il ne cherchait qu’à venger la mémoire
d’Helvidius et à punir le délateur qui avait causé la mort de son ami. Les autres
causes publiques étaient des poursuites intentées, par le sénat ou par les
provinces, sur l’ordre de l’empereur, à des gouverneurs concussionnaires ou
prévaricateurs. Un orateur, déjà connu par ses succès au barreau, était alors
délégué pour soutenir d’office l’accusation. Ce choix était un honneur envié. Pline
fut plusieurs fois désigné pour remplir cette sorte de ministère public.
La première cause criminelle de Pline remonte au règne de Domitien. La province
Bétique, ayant porté plainte contre son gouverneur Bebius Massa, le sénat
chargea Herennius Senecio et Pline le Jeune de soutenir l’accusation. La date de
ce procès peut se fixer approximativement à l’année 92. Tacite dit, en effet, que
son beau-père Agricola avait vu, avant sa mort, Bebius Massa accusé1. Les deus
orateurs obtinrent gain de cause. Bebius Massa fut reconnu coupable et
condamné ; ses biens furent mis sous le séquestre. C’est tout ce que l’on sait du
procès, mais il eut une suite sur laquelle on possède plus de détails. Quelque
temps après le jugement, Senecio apprit que les consuls avaient consenti à
laisser exercer diverses répétitions sur ces biens. Il soupçonna avec raison, dans
cette mesure, une intrigue ourdie par Massa avec les consuls pour rentrer en
possession de sa fortune, et frustrer les habitants de la Bétique. Il vint trouver
Pline et le pria de se présenter avec lui, devant les consuls, pour s’opposer à ce
que les biens fussent dissipés et détournés de leur emploi légitime. Pline refusa
d’abord. Son rôle lui paraissait terminé avec la condamnation de Massa. Peut-
être voyait-il, non sans inquiétude, que le crédit de celui-ci ne cessait de croître
et de grandir depuis la perte de son procès. C’était, en effet, le moment où
Domitien commençait à s’abandonner sans réserve à ses instincts féroces et à
ses caprices sanguinaires. Il finit cependant par céder aux instances d’Herennius
qui était originaire de la Bétique et y avait été préteur.
Ils allèrent tous deux trouver les consuls. Herennius prit la parole le premier ;
Pline appuya ses protestations de quelques mots. Massa aussitôt éclata en
plaintes véhémentes contre Herennius, lui reprocha de ne plus faire l’office d’un
avocat, mais de montrer l’acharnement d’un ennemi personnel, et lui intenta
aussitôt l’action dite Impietatis. C’était en d’autres termes une accusation de
lèse-majesté. Il ne dit pas un mot de Pline. Celui-ci, voyant l’étonnement de
l’assistance, ne voulut pas séparer son sort de celui d’Herennius. Je crains, dit-il,
honorables consuls, que le silence de Massa à mon égard ne soit une véritable
accusation de trahir la cause de mes clients. Je demande à être compris dans la
même poursuite qu’Herennius. Il n’y a dans les paroles de Pline qu’une

1 Tacite, Vie d’Agricola, 45.


préoccupation honorable de partager le sort de son ami. La tyrannie de l’époque
où il vivait en fait une réponse courageuse. Elle fut accueillie par les
applaudissements de la foule. L’empereur Nerva, alors simple particulier, écrivit,
à ce propos, à Pline une lettre où il le félicitait, et félicitait son siècle d’avoir
produit un exemple comparable aux anciens1. Pline lui-même n’est pas éloigné
de le croire, puisque c’est à Tacite qu’il raconte en détail toute cette affaire et sa
réponse, et, lui demande de .consigner l’une et l’autre dans ses Histoires. Deux
ans après, il est vrai, Herennius. mourut condamné par Domitien, et l’affaire de
Bebius Massa ne fut pas étrangère à sa mort.

Parmi toutes les victimes de Domitien, il en était une dont la perte laissa dans le
cœur de Pline un long ressentiment. Il avait été l’ami personnel d’Helvidius
Priscus, et il était resté l’ami de plusieurs femmes de- sa famille, d’Anteia sa
veuve, d’Arria sa belle-mère et de Fannia la mère d’Arria. Il avait juré de venger
Helvidius ; la mort de Domitien lui sembla une occasion favorable. Les premiers
jours de l’avènement de Nerva furent marqués par des représailles naturelles
contre les délateurs du règne précédent. Pline, malgré la douleur que lui causait
la perte récente de sa jeune femme, et quoique son deuil ne lui permît pas
encore (le sortir de chez lui, résolut d’attaquer aussitôt Publicius Certus.
Il se hâte de prévenir de son dessein Anteia, Arria et Fannia ; il ne s’arrête pas à
consulter Corellius Rufus, auquel il demandait toujours conseil, de peur que
celui-ci n’essayât de le dissuader ; il ne calcule pas que son adversaire était
habile et résolu,’ avait de nombreux amis, était préfet du Trésor et consul
désigné, et se rend au sénat. Il demande la parole et débute par des
considérations générales qu’on applaudit. Mais on devine, sans qu’il l’ait encore
nommé, quel coupable il se prépare à accuser ; aussitôt des interruptions
intéressées éclatent de tous côtés et le rappellent à la question. Sachons, dit
l’un, contre qui tu parles ici en dehors de l’ordre du jour ? — On ne peut accuser,
dit l’autre, sans en avoir référé au sénat. — Laissez en paix ceux de nous qui ont
échappé ! s’écrie un troisième plus impudent. Pline répond à tous sans se
troubler ; les interpellations se croisent, se multiplient. Enfin le consul intervient
et s’adressant à Pline : Quand ton tour de parler sera venu, tu diras ce que tu
voudras. — Tu ne feras là, répondit Pline piqué, que me permettre ce que tu as
permis à tous jusqu’ici ! Et il s’assit.
Aussitôt on s’empresse autour de lui ; les uns par intérêt pour Pline, les autres,
inquiets pour Certus ; essayent de le détourner de son projet : On lui représente
qu’en persistant A se rendrait suspect aux empereurs à venir. Soit, répond-il,
pourvu que ce soit aux mauvais ! On insiste, en lui parlant des dangers auxquels
il s’expose, de la puissance de Certus, des amis qu’il a, de son titre de consul
désigné. Pline reste inflexible. Il répond par ce vers de Virgile :
J’ai longtemps tout pesé ; j’en courrai les hasards2.
En poursuivant la vengeance d’un crime odieux, je suis prêt, s’il le faut, à subir la
peine de ma généreuse tentative ». En attendant, la délibération continuait.
Mais, par une contradiction singulière, on avait interdit i Pline de porter une
accusation contre Certus qu’il n’avait pas nommé, et tous ceux qui prirent la
parole avant Pline, ne furent occupés qu’à justifier Certus, en le nommant, d’une

1 Pline le Jeune, Lettres, VII, 33.


2 Énéide, VI, 105 : Omnia præcepi algue animo mecum ante peregi.
attaque générale qui ne tombait encore sur personne. Seuls Avidius Quietus et
Tertullus Cornutus appuyèrent la plainte de Pline, et demandèrent au nom de
Fannia et d’Arria, que le sénat, tout en remettant à Certus la peine qu’il avait
méritée, le notât d’infamie. Satrius Rufus alla plus loin : il proposa que Publicius
Certus, déshonoré par les attaques de ses adversaires, comme par les apologies
de ses défenseurs, fût renvoyé absous.
Pline put enfin prendre la parole. Nous n’avons malheureusement pas son
discours, et sa lettre, si remplie de détails pour tout ce qui précède, renvoie ici
son correspondant au plaidoyer qu’il avait publié. Il dit seulement que sa parole
remua profondément l’assemblée et changea les dispositions du sénat. Il ne
demanda pas le châtiment complet du coupable, il exprimait le vœu que le
consulat au moins ne lui fût pas accordé : Qu’il rende, dit-il, sous le meilleur des
princes, la récompense qu’il a reçue sous le plus méchant des empereurs1. Le
délateur Fabricius Veiento répliqua, comme nous l’avons vu plus haut2, à la
violente accusation de Pline. Mais aussitôt les sénateurs, sans vouloir l’entendre,
quittèrent leurs sièges et la salle, et s’empressèrent autour de Pline qui se
retirait, en le félicitant de son courage et de son éloquence.
Certus, qui avait eu la prudence de ne pas assister à la séance du sénat, obtint
de la faiblesse de Nerva que le procès ne fût pas continué. Il fut néanmoins rayé
de la liste des consuls, comme Pline l’avait demandé. Celui-ci lui réservait un
châtiment plus complet. Il publia trois livres, intitulés De la vengeance
d’Helvidius, qui contenaient le récit de la délation et de la mort d’Helvidius, puis
les détails de la séance du sénat, avec toutes les paroles échangées dans un
sens ou dans un autre, et enfin son discours tout entier. Certus mourut bientôt
après. Pline voudrait bien faire croire que son livre contribua à avancer la mort
de son ennemi. J’ai ouï dire, écrit-il à Quadratus3, que, pendant sa maladie, son
imagination me représentait sans cesse à lui : il croyait me voir le poursuivant le
fer à la main. Je n’oserais assurer que le fait soit vrai il est bon, pour l’exemple,
qu’il le paraisse. Mais, n’en déplaise à l’éloquence de Pline, la maladie contribua
sans doute plus que toute autre chose à terminer les jours de Publicius Certus.
Toutefois, on doit rendre hommage ici à la résolution, à la fermeté, que montra
Pline, comme à la noblesse des sentiments qui l’inspirèrent dans cette affaire.

Après le procès de Certus, il faut franchir un espace de trois ans, de l’an 96 à l’an
99, pour trouver une nouvelle cause criminelle plaidée par Pline. Il s’agit du
procès de Marius Priscus, dont nous avons eu l’occasion de dire quelques mots à
plusieurs reprises, à propos des différents orateurs, Regulus, Salvius Liberalis,
Tacite qui y jouèrent un rôle. Marius Priscus, accusé par la province d’Afrique,
craignit la sévérité d’une assemblée que devait présider, l’empereur Trajan,
consul cette année, et toujours inflexible contre les prévarications des
gouverneurs de province. Sans présenter de défense, il se borna à demander que
l’affaire fût retirée au sénat, et renvoyée aux tribunaux ordinaires. Tacite, consul
de l’année, et Pline, consul désigné pour l’année suivante, furent chargés parle
sénat d’instruire l’affaire et de soutenir la réclamation des Africains. La prière de
Priscus leur parut à bon droit suspecte ; ils examinèrent les pièces -du procès, et
se convainquirent qu’au crime du péculat, Priscus avait joint des crimes plus

1 Pline le Jeune, Lettres, II, 13.


2 Voir plus haut le chap. XX, le délateur Fabricius Veiento.
3 Lettres, IX, 13 ; Pline compare ces trois livres au discours de Démosthène Contre Midias, qu’il avait toujours
entre les mains en les écrivant.
odieux. Nouveau Verrès, il avait reçu de l’argent pour condamner des citoyens
innocents à des peines rigoureuses et même à la mort. Il avait vendu 300.000
sesterces à Vitellius Honoratus l’exil d’un chevalier romain et le supplice de sept
de ses amis. En outre, il avait accepté 700.000 sesterces de Flavius Martianus
pour battre de verges, condamner au travail des mines, et enfin étrangler en
prison un autre chevalier romain. Tacite et Pline furent donc d’avis de renvoyer
d’abord Priscus devant un tribunal spécial pour crime de péculat, et de le
soumettre ensuite avec ses complices à une accusation capitale, sur laquelle le
sénat aurait à prononcer. Leur opinion l’emporta, malgré l’opposition de certains
sénateurs amis de Priscus, et celui-ci fut condamné en premier lieu comme
concussionnaire.
L’affaire capitale fut ensuite portée devant le sénat. Vitellius Honoratus étant
mort. à, propos, on proposa d’abord de juger Flavius Martianus, seul, et en
l’absence de Priscus. Après bien des remises, on joignit la cause de l’accusé
principal, et celle de son complice. Pline, d’accord avec Tacite, se chargea de la
partie la plus lourde de l’affaire, c’est-à-dire de présenter l’acte d’accusation, en
peignant des couleurs les plus vives les exactions et les crimes du proconsul.
Tacite eut pour rôle de répliquer aux défenseurs. Pline, qui avait sa réputation de
grand orateur à soutenir ; était dans un état de surexcitation qu’il ne cherche pas
à dissimuler. L’empereur présidait l’assemblée, et, comme on était au
commencement de janvier, jamais le sénat n’avait été si nombreux. En outre
l’importance de la cause, et les remises fréquentes auxquelles elle avait donné
lieu, avaient redoublé la curiosité publique. Imagine-toi, écrit Pline à Arrien1,
quel sujet d’inquiétude et de crainte pour nous qui devions parler sur une affaire
aussi grave, devant une telle affluence, et en présence de César !... La difficulté
de la cause ne m’embarrassait guère moins que le reste. En effet, s’il accusait un
homme coupable de crimes odieux, celui-ci n’en était pas moins, un personnage
consulaire, septemvir Epulon2, et, de plus, il avait le prestige du malheur
puisqu’il venait déjà d’être condamné pour crime de péculat.
Le discours de Pline fut très long ; il dura près de cinq heures. L’orateur avait
reçu comme limite du temps quatorze clepsydres de la plus grande dimension3.
Il les épuisa toutes. Son ardeur à parler, la véhémence de son action, l’énergie
de sa voix firent craindre plusieurs fois à l’empereur Trajan que Pline n’allât au-
delà de ses forces. Aussi le fit-il avertir à diverses reprises par l’affranchi placé
derrière lui, qu’il eût à se ménager et à ne pas oublier la faiblesse de sa
complexion. Pline n’en continua pas moins jusqu’au bout, et vit, à l’attitude de
l’assemblée, qu’elle partageait sa conviction. Je reçus autant d’applaudissements,
dit-il, que j’avais eu de crainte.... Tout ce qui me paraissait contraire et fâcheux
avant que je prisse la parole, me devint favorable quand je le dis. La fin de la
séance fut consacrée à la défense de Martianus prononcée par Claudius
Marcellinus. Le lendemain Salvius Liberalis, comme nous l’avons vu, plaida pour
Marius Priscus. Tacite répondit à Marcellinus et à Liberalis, et la dernière
réplique, appartenant selon l’usage à la défense, fut prononcée pour Marius, le
principal accusé, par Catius Fronto. Celui-ci, renonçant à une justification

1 Pline le Jeune, Lettres, II, 11.


2 Septemvir epuloium ; ces magistrats, au nombre de trois d’abord, puis de sept à partir de Sylla, étaient
chargés de préparer les fêtes religieuses et d’ordonner les rites sacrés dans les jeux publics et les processions.
Ils présidaient à ces solennités, et prenaient part au banquet des Lectisternia ; de là leur nom d’Epulones.
3 La taille et le nombre des clepsydres variaient selon l’ira portance du procès. Il résulterait de ce passage de
Pline que la clepsydre la plus grande mettait vingt minutes à s’écouler.
impossible, s’appliqua plus à fléchir les juges qu’à prouver l’innocence de son
client.
La fixation de la peine souleva des débats très longs auxquels Aquilins Regulus
prit une part peu heureuse, comme il a été rapporté plus haut. Marius Priscus fut
condamné à verser au Trésor les 700.000 sesterces qu’il avait reçus de
Martianus, et banni de Rome et de l’Italie. Martianus, frappé de la même peine,
fut banni même de l’Afrique. Un complice subalterne, Hostilius Firminus, ne fut
pas chassé du sénat, comme le demandaient quelques juges, mais il lui fut
interdit de briguer, à l’avenir, toute fonction gouvernementale dans les
provinces. C’était le consul désigné, Cornutus Tertullus, qui avait proposé et fait
adopter ces condamnations. Pour les trouver sévères et proportionnées aux
crimes commis, il faut se reporter aux usages et aux préjugés romains. Quant à
Pline et à Tacite, outre la satisfaction d’avoir accompli leur devoir avec
conscience et éloquence, ils obtinrent la récompense la plus flatteuse. Cornutus
proposa à l’assemblée de voter un sénatus-consulte ainsi conçu : Le sénat,
reconnaissant que Tacite et Pline se sont acquittés de leur fonction avec zèle et
dévouement, déclare que tous deux ont dignement rempli leur ministère1. Le
sénat et l’empereur donnèrent leur assentiment à la déclaration de Cornutus.
C’était combler les veaux du vaniteux Pline et même du grave Tacite.

Quelques mois après le procès de Marius Priscus, Pline le Jeune, qui se trouvait
dans sa maison de campagne de Toscane, s’occupait de construire à ses frais un
ouvrage public. Préfet du Trésor et consul désigné, il avait demandé un congé et
comptait se reposer des affaires, quand il apprit que les députés de la Bétique,
province qu’il avait défendue six ans auparavant avec Herennius Senecio, contre
leur ; gouverneur Bebius Massa, étaient venus à Rome pour traduire en justice
leur proconsul Cæcilius Classicus, et demandaient que Pline fût désigné pour
soutenir leur cause. Le sénat avait répondu qu’il y consentirait, si les députés
pouvaient obtenir Pline de lui-même. Flatté de la démarche et surtout du décret,
bien qu’il feignit d’en être contrarié, Pline revint à Rome assister à la séance, où
les députés renouvelèrent leurs instances auprès de lui, et invoquèrent les
services qu’il leur avait déjà rendus et les liens du patronage. Le sénat se montra
encore une fois favorable à leur prière, et Pline, qui ne demandait qu’à céder,
s’exécuta de bonne grâce en faisant honneur à ses collègues de sa
détermination. Maintenant, dit-il, je cesse de croire que mes excuses soient
valables2. Une circonstance particulière donnait à ce débat un caractère
exceptionnel. Le principal accusé n’était plus. Une mort fortuite ou volontaire,
mort honteuse et toutefois équivoque, dit Pline qui n’explique pas le sens de ses
paroles, avait soustrait Classicus aux conséquences d’une condamnation.
Cependant la province, s’appuyant sur une loi tombée en désuétude, n’en
persistait pas moins à demander que l’affaire fût poursuivie malgré la mort de
Classicus, et elle obtint gain de cause.
Cæcilius Classicus, que Pline traite de personnage vil, méchant et impudent,
avait exercé les fonctions de proconsul en Bétique, la même année que Marius
Priscus en Afrique, il y avait usé des mêmes procédés de rapine et montré la
même cruauté. Or Priscus était originaire de Bétique et Classicus d’Afrique, de
sorte que les habitants de la Bétique qui trouvaient, au milieu de leur douleur, le

1 Pline le Jeune, Lettres, II, 11-12.


2 Pline le Jeune, Lettres, III, 4.
temps de faire des jeux de mots, disaient spirituellement : Fléau j’ai donné, et
fléau j’ai reçu1. La culpabilité de Classicus était parfaitement démontrée par sa
mort et par les papiers qu’il avait laissés. On y avait trouvé une note écrite de sa
main, où il avait marqué ce qu’il avait tiré de chacune de ses concussions. On
avait en outre saisi une lettre impudente qu’il adressait à Rome à sa maîtresse et
où étaient ces mots : Io ! Io ! Je suis libre, et je reviens vers toi ; voilà déjà
quatre millions de sesterces que j’ai amassés en vendant une partie des
domaines de la Bétique.
Il n’était donc pas difficile d’obtenir une condamnation posthume contre lui. Mais
il avait un grand nombre de complices, que la province avait compris dans la
plainte. Pline et Lucceius Albinus, orateur abondant et fleuri, qui lui avait été
adjoint, furent d’avis de diviser l’accusation dirigée contre eux. Ils craignirent, en
dressant une poursuite collective, de faire la part trop belle à l’intrigue et à la
fraude, et de permettre aux plus coupables et aux plus appuyés d’échapper,
tandis que les plus faibles et les moins criminels seraient seuls condamnés. Nous
convînmes d’imiter, dit Pline, l’exemple de Sertorius qui commanda au plus
robuste de ses soldats d’arracher à la, fois toute la queue d’un cheval, et au plus
faible, de ne l’arracher que poil à poil. Je te laisse compléter l’anecdote. Le seul
moyen de triompher d’une pareille troupe d’accusés était de les détacher lés uns
des autres.
C’est ce qu’il fit avec son collègue. Il comprit dans la première poursuite, outre
Classicus, Bebius Probus et Fabius Hispanus, ses officiers principaux. Tous deux
jouissaient d’un certain crédit ; Hispanus avait même de l’éloquence. Pline n’eut
pas de peine à prouver les crimes de Classicus, démontrés par ses propres
papiers. Mais comme Probus et Hispanus, sans nier les charges qui pesaient sur
eux, rejetaient tous les torts sur Classicus, et prétendaient n’avoir agi que
d’après ses ordres, Pline s’efforça de ruiner d’avance leur système de défense. Il
s’appliqua à démontrer qu’il y avait crime à exécuter l’ordre d’un gouverneur
dans une chose manifestement injuste. Cette argumentation obtint un plein
succès. Elle eut encore pour résultat d’embarrasser l’avocat des accusés,
Claudius Restitutus, orateur cependant exercé, et prompt à la riposte. Il confessa
plus tard qu’il n’avait jamais été si troublé ni si déconcerté qu’en se voyant
arracher et enlever d’avance les seules armes où il avait mis toute sa confiance.
La sentence du sénat fut sévère. Il sépara les biens que Classicus possédait,
avant de prendre possession de son gouvernement, de ceux qu’il avait acquis
depuis. Les premiers furent rendus à sa fille ; les autres furent abandonnés à la
province. En outre, tous les créanciers qu’il avait payés durent restituer les
sommes qu’ils avaient reçues. Quant à Bebius Probus et à Fabius Hispanus, ils
furent exilés pour cinq ans.
Quelques jours après, Pline et Lucceius Albinus accusèrent Clavius Fuscus,
gendre de Classicus et Stillonius Priscus, qui avait été tribun d’une cohorte sous
ses ordres. Celui-ci fut banni de l’Italie pour deux ans, mais Fuscus fut renvoyé
des fins de la plainte. Cet insuccès décida les deux accusateurs à en finir d’un
seul coup, dans une troisième audience, avec le reste des accusés. Casta, la
femme de Classicus, et sa fille étaient du nombre. Comme aucun soupçon ne
pesait sur cette dernière, Pline crut devoir se désister de toute plainte contre
elle. Lors donc, dit-il, qu’à la fin de mon discours j’arrivai à son nom ; n’ayant

1 Pline le Jeune, Lettres, III, 9. Le latin dit : dedi malum et accepi. La plaisanterie ne peut pas se rendre, à
cause des sens multiples du mot malum, mal, méchant homme, coups, etc., sens que le mot mal ou fléau ne
peut pas avoir en français.
plus à craindre, comme je l’aurais eu au commencement, d’ôter à l’accusation
quelque chose de son poids, je crus qu’il était honorable de ne pas accabler
l’innocence. Je le dis hautement et de plusieurs façons. Tantôt je demandais aux
députés de la Bétique s’ils m’avaient produit quelque fait qu’ils eussent
l’espérance de prouver. Tantôt je priais le sénat de nie dire s’il croyait que, dans
le cas où j’aurais un peu d’éloquence, je devais en abuser pour enfoncer le fer
dans la gorge d’une personne innocente. Enfin je terminai mon développement
par ces mots : Tu es donc juge, va-t-on me dire ? Non ; je ne suis pas juge, mais
je me souviens que j’ai été tiré du «nombre des juges pour plaider cette affaire.
Les uns ont été absous ; la plupart ont été condamnés et même exilés, les uns à
temps, les autres pour toujours. Telle a été la fin de cette grande cause. Le
même sénatus-consulte rendit un témoignage solennel à notre zèle, à notre
loyauté, à notre fermeté ; c’était le seul prix qui pût récompenser dignement tant
de peines1.
Les derniers mots de Pline n’ont rien d’exagérés. Ce n’était pas une petite affaire
de conduire les débats d’un procès criminel, où se trouvaient intéressés de
nombreux coupables, appartenant tous à des familles puissantes et considérées,
où il y avait tant de témoins à interroger, à raffermir, à réfuter, tant de
plaidoiries différentes à prononcer, tant de controverses à soutenir, tant de
répliques à entendre et à combattre. En outre, à combien de sollicitations
secrètes, présentées par des voix amies, il fallait résister, sans compter les
partialités hautement avouées que parfois on rencontrait ! Ainsi, tandis que Pline
parlait contre un des accusés qui avait le plus de crédit, quelques juges allèrent
jusqu’à l’interrompre et l’obligèrent à leur lancer cette vive apostrophe : Eh !
laissez-moi continuer, cet homme n’en sera pas moins innocent, lorsque j’aurai
tout dit. Enfin, dans ces vastes procès, il y avait toujours quelque surprise. L’un
des témoins ayant accusé Norbanus Licinianus, député de la Bétique, de s’être
laissé corrompre par Casta, femme de Classicus, Norbanus, qui était odieux à
plus d’un titre, fut aussitôt l’objet d’une poursuite particulière ; et du banc des
accusateurs, passa sur celui des accusés2. Il fut condamné à l’exil, sous
l’inculpation de s’être laissé corrompre par Casta. Mais, par une contradiction qui
paraîtrait inexplicable, si Pline ne révélait pas la véritable cause de la sévérité
déployée contre Norbanus, Casta fut déclarée innocente. On punissait l’un pour
s’être laissé corrompre, et on proclamait que l’autre n’avait pas corrompu. En
vain Pline fit ressortir la contradiction choquante que présentaient les deux
sentences, on ne l’écouta pas, et il eut fort à faire pour défendre les autres
députés de la Bétique contre les attaques virulentes de Salvius Liberalis. Il était
temps que le procès se terminât : autrement on eût vu les accusateurs
transformés à leur tour en accusés.

L’accusation portée par les habitants de la Bétique contre leur gouverneur valut à
Pline le Jeune beaucoup de réputation, et lui procura la clientèle de cette riche
province. Mis en goût par ce succès, il oublia les fatigues et les ennuis qu’il avait
ressentis plus d’une fois dans ce débat important, et accepta la même année de
plaider une cause du même genre, l’an 101. Cette fois, il parut dans le sénat,
non comme accusateur, mais comme avocat de l’accusé, Julius Bassus, poursuivi
pour concussion par la province de Bithynie. Julius Bassus était célèbre par ses
malheurs. Il avait été déjà traduit devant le sénat, sous le règne de Vespasien,

1 Pline le Jeune, Lettres, III, 9.


2 Voir au chapitre précédent, l’orateur Salvius Liberalis.
par deux simples particuliers : son affaire, après être restée longtemps
pendante, s’était terminée à son avantage. Sous le règne de Titus, il vécut dans
la retraite comme ami de Domitien, ce qui ne l’empêcha pas d’être accusé plus
tard par les délateurs de ce prince et condamné à l’exil.
Nerva lui donna le gouverneraient de la Bithynie pour le consoler de ses
disgrâces, hais, à son retour, Bassus, malgré son grand âge, fut dénoncé par sa
province. Bien qu’il faille se méfier ici du témoignage de Pline, son avocat, il ne
semble pas que les délits reprochés par Bassus fussent bien graves. Ancien
questeur en Bithynie, plus tard gouverneur de cette province, Bassus s’y était
fait des amis, il avait donné des présents, il en avait reçu, surtout aux Saturnales
et à l’anniversaire de sa naissance. Il ne s’en cachait pas, il l’avait déclaré à
plusieurs personnes et même à Trajan. Les envoyés de la province appelaient ces
présents des vols et des concussions. C’était le point à discuter. Ce qui ajoutait à
la difficulté de la cause, c’est que la loi défendait aux gouverneurs de recevoir
même des présents. Or, en présence des aveux de Bassus, il s’agissait d’amener
les sénateurs à rendre la sentence la plus douce et la plus favorable à l’honneur
de l’accusé.
Les accusateurs qui parlèrent en premier lieu furent Pomponius Rufus Varenus1
dont la parole véhémente était pleine de ressources, et Theophanes, un des
députés de Bithynie, que des ressentiments personnels excitaient contre Bassus,
et qui avait soulevé toute l’affaire. Pline et Lucceius Albinus, qui déjà avaient
plaidé ensemble contre Classicus, se partagèrent la défense. La loi qui limitait à
six heures le temps accordé à l’accusation, en allouait neuf à la défense ; sur les
instances de Bassus, Pline en prit cinq pour son plaidoyer. Bassus avait tracé à
son avocat la marche que celui-ci devait suivre.
Il m’avait chargé, dit Pline, de poser les bases île sa justification, de parler de
l’illustration de son origine et de ses malheurs, des attaques des délateurs dont il
avait été victime, enfin des causes qui lui avaient valu la haine des Bithyniens
factieux et en particulier de Theophanes. Il voulait surtout que je répondisse à
l’accusation des présents, la plus forte portée contre lui ; car, sur tous les autres
griefs, plus graves en apparence, loin d’être coupable, il méritait même des
éloges. Pline se conforma au désir de son client, mais il avoue que la question
des présents l’embarrassa beaucoup. Il ne voulait ni implorer l’indulgence des
juges, ce qui était reconnaître la culpabilité de son client, ni justifier sa conduite,
ce qui eût été imprudent, en face des termes précis de la loi. En présence de
cette difficulté, dit-il, je résolus de prendre un moyen terme, et je crois y avoir
réussi. Seulement, il oublie de nous dire, ce qu’il serait important de savoir au
point de vue de l’art oratoire, en quoi ce moyen terme consistait.
Il parla le premier jour trois heures et demie. Il hésitait à reprendre la parole le
lendemain, pour achever l’heure et demie qu’on lui avait réservée. Il croyait
arriver en moins bonnes dispositions devant un auditoire inattentif et refroidi. Il
céda aux instances de Bassus et n’eut, à ce qu’il dit, qu’à s’en applaudir, tant les
sénateurs parurent plutôt mis en goût que rassasiés par son discours précédent.
Lucceius Albinus parla ensuite : Il entra si bien dans ce que j’avais dit, continue
Pline, que nos discours offrirent l’agrément de deux pièces différentes, et
semblèrent n’en former qu’une. Les répliques furent prononcées par Herennius
Pollion et par Theophanes. Le premier montra de la force, l’autre déploya tant de
prolixité, qu’il dut plaider aux lumières, et qu’il fatigua l’assistance. Le troisième

1 Pline le Jeune, Lettres, IV, 9.


jour de l’affaire fut consacré aux répliques de Titius Homulus et de Fronto en
faveur de Bassus. Enfin, le quatrième jour, après qu’on eut entendu les témoins,
on opina pour la sentence.
Bebius Macer, consul désigné, s’en tenant à l’aveu de Bassus qu’il avait reçu des
présents, voulait, aux termes de la loi, qu’il fat, pour ce chef, déclaré con=
vaincu de péculat. Caepio Hispo, au contraire, reconnaissant que ; malgré la loi,
ces sortes de présents étaient tolérés et passés en usage, invitait le sénat à
adoucir, suivant son droit, les rigueurs de sa sentence, et, sans toucher à
l’honneur de Bassus, à le renvoyer devant un tribunal civil. Cet avis prévalut Mais
ce qui rend particulièrement curieuses ces grandes affaires criminelles qui
passionnaient les Romains sous l’empire, c’est que le procès de Bassus faillit se
terminer comme celui de Classicus. Il s’en fallut de peu que Theophanes,
l’accusateur, ne fût accusé à son tour, comme Norbanus Licinianus l’avait été.
Valerius Paullinus voulait qu’on le poursuivit pour les mêmes faits qu’il avait
reprochés à Bassus, c’est-à-dire pour avoir reçu des présents, et il l’aurait
emporté sans les consuls qui laissèrent tomber l’affaire. Bassus fut accueilli en
sortant du sénat par des applaudissements unanimes. Quant à son avocat, Pline,
il se mit aussitôt à écrire à son ami Ursus les détails de cette affaire en lui
annonçant l’envoi prochain de son plaidoyer1. Celui-ci a péri comme tous les
autres.

Peu de temps après le procès de Julius Bassus, les Bithyniens, qui jouaient de
malheur avec leurs proconsuls, ou qui avaient l’esprit processif et peu endurant,
reparurent dans le sénat. Ils venaient se plaindre de leur gouverneur Pomponius
Rufus Varenus, celui-là même qu’ils avaient demandé et obtenu du sénat,
l’année précédente, comme défenseur contre Bassus. Varenus prit pour avocats
Pline le Jeune et Homullus. Les orateurs des Bithyniens étaient l’un des députés,
Fonteius Magnus, et Nigrinus. Pline parle de concussions, mais il néglige de dire
quels étaient les griefs particuliers reprochés à Varenus. En revanche, il s’étend
sur les incidents que présenta ce procès. Lorsque les Bithyniens, introduits dans
le sénat, eurent demandé la permission de poursuivre leur proconsul, Varenus
demanda, de son côté, qu’il lui fût permis de faire entendre les témoins qui
pouvaient servir à sa justification. C’était, sous une apparence de justice, un
moyen dilatoire, qui renvoyait le débat à une époque indéterminée. L’usage, à
défaut de prescription précise de la loi, s’y opposait. En effet, le droit de
poursuite fût devenu illusoire pour les provinces si, outre la difficulté d’obtenir
l’autorisation d’accuser, il leur eût fallu attendre encore, pendant de longs mois,
la venue des témoins invoqués par l’accusé. Celui-ci, qui avait intérêt à différer le
procès, n’aurait pas manqué de profiter de la distance et de la difficulté des
communications, pour lasser la patience de ses adversaires. Aussi, les Bithyniens
s’opposèrent-ils à ce que le sénat admît la requête de Varenus. Celui-ci, insistant
de son côté, le débat s’ouvrit aussitôt sur cette première question.
Pline prit alors la parole en faveur de son client2. Je parlai pour lui, dit-il, non
sans résultat : Bien ou mal, c’est une autre affaire, tu le verras par mon
plaidoyer. Cette réserve est significative chez Pline, elle n’indique pas qu’il soit
très satisfait de son discours. Quoi qu’il en soit, Fonteius Magnus, le député
bithynien, lui répondit. Pline apprécie son discours d’une façon dédaigneuse ; il

1 Pline le Jeune, Lettres, IV, 9.


2 Pline le Jeune, Lettres, V, 20.
est vrai qu’il s’agit d’un adversaire. Beaucoup de mots, très peu de choses. C’est,
du reste, la coutume des Grecs comme lui. La volubilité leur tient lieu
d’abondance ; leurs périodes longues et glacées roulent comme un torrent et
tout d’une haleine. Aussi Julius Candidus dit avec esprit : Autre chose est
l’éloquence, autre chose est la loquacité. Cette longue plaidoirie, succédant à
celle de Pline, avait duré jusqu’à la fin de la séance. Le lendemain Homullus parla
en faveur de Varenus avec habileté, force et élégance, et Nigrinus lui répondit
d’une manière serrée, pressante et fleurie. On alla aussitôt aux voix, et, malgré
l’opposition d’Acilius Rufus, le sénat accorda aux Bithyniens et à Varenus ce qu’ils
demandaient. Les uns eurent le droit de poursuivre ; l’autre, celui d’appeler ses
témoins. En réalité Varenus l’emportait ; c’était pour Pline un succès de mauvais
aloi. Aussi il triomphe modestement et se borne à dire : Nous avons obtenu une
chose qui n’est pas autorisée par la loi, ni suffisamment usitée, juste cependant.
Pourquoi juste ? Mon plaidoyer te le dira.
Son plaidoyer l’avait déjà dit aux sénateurs, mais, malgré le vote favorable qu’il
avait obtenu, n’avait pas convaincu tout le monde. Pline en fit l’expérience. A la
réunion suivante de l’assemblée, où l’on traitait une toute autre affaire, le
préteur Licinius Nepos revint sur le procès de Varenus. Il attaqua violemment la
décision rendue. Il demanda aux consuls de faire décider par le sénat si l’on
suivrait dorénavant, dans les procès de concussion, la jurisprudence usitée pour
les accusations de brigue, et si l’on permettrait à l’accusé, aussi bien qu’à
l’accusateur, de produire des témoins. Il était un peu tard pour présenter ces
remontrances à propos d’une affaire jugée. C’est ce que le préteur, Jubentius
Celsus, se chargea de faire sentir à Nepos. Celui-ci s’emporta et répliqua avec
vivacité : l’affaire s’envenima. Les deux préteurs en vinrent aux injures
grossières, tour à tour excités ou calmés par les sénateurs que cette dispute
amusait, et qui couraient de l’un à l’autre, à mesure qu’ils parlaient, pour écouter
leurs invectives. Pline gémit de cette scène qui lui paraît indigne du sénat et des
deux magistrats. Ce qui le révolte avec plus de raison, et n’est pas moins curieux
pour nous, c’est que l’un était instruit de ce que l’autre avait préparé. Celsus
répondait à Nepos d’après une feuille de papier, et Nepos avait sa réplique écrite
sur ses tablettes. L’indiscrétion de leurs amis leur permettait de se quereller,
comme s’ils s’étaient communiqué d’avance ce qu’ils allaient se dire1.
Toutefois l’affaire de Varenus ne devait pas en rester là, et la querelle
scandaleuse, débattue au sénat, eut un lendemain plus honorable pour les
membres de l’assemblée. Les Bithyniens, qui avaient provoqué ce retour sur la
délibération favorable à Varenus, étaient gens tenaces ; ils ne se regardèrent pas
comme battus, malgré ce double insuccès. Ils revinrent à la charge auprès des
consuls dont l’un, Acilius Rufus, était favorable à leur cause. Ils se plaignirent à
eux du sénatus-consulte qui permettait à Rufus Varenus d’évoquer ses témoins à
décharge. Ils firent plus, ils allèrent trouver l’empereur Trajan, et implorèrent
son appui. Pline trouve leur opiniâtreté pleine d’inconvenance ; on ne peut
cependant qu’y applaudir. Elle prouve leur bon droit. Elle montre en outre, à
l’honneur de l’empire, combien la situation des provinces était plus heureuse, et
entourée de plus de garanties sous les empereurs, que dans les temps les plus
vantés de l’ancienne République. Quelle n’eut pas été l’indignation de Rome tout
entière si, déboutés, par quelque artifice de procédure, de leur poursuite contre
Verrès, les Siciliens avaient refusé de se soumettre à la décision du sénat, et en

1 Pline le Jeune, Lettres, VI.


avaient appelé du sénat violant la loi au sénat mieux informé ! C’est ce que firent
les Bithyniens en recourant à l’intervention toute-puissante de Trajan.
L’empereur, qui cherchait en toute occasion à rendre au sénat son crédit, ne
voulut pas dans cette circonstance y porter atteinte, et trancher l’affaire lui-
même. Il renvoya les députés Bithyniens devant le sénat. L’assemblée, il faut le
dire à sa louange, se montra soucieuse de sa dignité. Partagée entre le désir de
plaire à. l’empereur, et la honte de se déjuger, elle prit le parti le plus honnête.
Malgré les efforts de Claudius Capito et d’Acilius Rufus, elle se rangea à l’avis de
Catius Fronto qui demandait le maintien de la première décision. Sauf huit
sénateurs, tous les autres, même ceux qui avaient voté d’abord contre Varenus,
déclarèrent qu’on ne pouvait plus, après le sénatus-consulte, lui refuser ce qu’il
avait obtenu. Ils ajoutèrent qu’avant la sentence chacun pouvait voter suivant
son opinion, mais qu’une fois le vote acquis, tous devaient maintenir avec
fermeté la décision de la majorité. Varenus eut donc le droit de citer des témoins
à décharge. Cette lutte obstinée, dès le début du procès, faisait craindre à Pline
des difficultés sérieuses pour la suite. Juge, dit-il à son correspondant, quels
assauts j’aurai à soutenir dans le véritable combat, puisque, dès les premiers
engagements, les adversaires font preuve de tant d’acharnement !1
Il se trompait. Les Bithyniens, battus dans la question préjudicielle, semblent
avoir renoncé à la lutte. La permission accordée à Varenus de faire venir ses
témoins des extrémités d’une province si éloignée, et de tirer l’affaire en
longueur, équivalait à une fin de non-recevoir. Les députés se voyaient
condamnés à séjourner à Rome, plusieurs années, loin de leurs affaires
personnelles, exposés à des dépenses considérables. Ils préférèrent en rester là ;
ils abandonnèrent sans doute la poursuite contre Varenus. S’ils persistèrent,
nous l’ignorons. Mais on ne voit pas que Pline, qui n’aurait pas délaissé son
client, ait plaidé pour lui. Dans une lettre même où il énumère les causes
publiques qu’il a soutenues, il ne parle que du discours prononcé pour Varenus
au début de son procès. En dernier lieu, dit-il, j’ai plaidé pour Varenus, qui
demandait à faire entendre des témoins en sa faveur. Je l’ai obtenu. A l’avenir, je
souhaite d’être chargé uniquement des affaires que je serais disposé de moi-
même à entreprendre2. C’était un adieu définitif aux grandes affaires plaidées
devant le sénat. Il n’en est plus fait mention dans la correspondance de Pline.
Son silence, rapproché des détails abondants qu’il donne sur les causes publiques
dont il vient d’être question, autorise à croire qu’il n’intervint plus dans les luttes
de ce genre, et qu’il se borna dès lors à paraître devant le tribunal des
centumvirs, où il se sentait plus à l’aise et qu’il préférait à tout autre.

1 Pline le Jeune, Lettres, VI, I3.


2 Pline le Jeune, Lettres, VI, 29.
CHAPITRE XXIV — PLINE LE JEUNE, ORATEUR POLITIQUE

Quelque différence qu’il y eût entre les consuls désignés par le sénat ; nommés
par les empereurs, et les consuls élus au Champ de Mars à l’époque de la
République, les Romains, scrupuleux observateurs des anciens usages,
observaient sous l’empire presque toutes les formalités qui avaient existé dans
les siècles de liberté. Jusqu’à Auguste, le premier soin des consuls, en inaugurant
leurs fonctions, était de convoquer le sénat et de renouveler devant lui le
serment qu’ils avaient fait, après leur élection, d’observer les lois1. Puis ils
consultaient l’assemblée sur l’ordre des jours sacrés du peuple latin et sur les
affaires relatives à la religion2.
Sous l’empire, ces formalités subsistaient encore avec quelques modifications.
Les consuls, en entrant en charge, prêtaient serment de garder les lois, entre lés
mains de l’empereur, s’il était présent, oit, en son absence, entre les mains des
consuls précédents. Puis, à la première assemblée du sénat qui suivait leur
élection, ils adressaient leurs remerciements à l’empereur, dans un discours
préparé, où ils vantaient les vertus du prince. Ils ne prenaient pas la parole dès
le début de la séance. Ils attendaient qu’une question eût été soumise à la
délibération des sénateurs. Ensuite, lorsque la discussion s’engageait ;
l’empereur ou celui qui présidait à sa place, s’adressait à eux en premier lieu
comme consuls désignés ; alors les nouveaux consuls se levaient, ils-
exprimaient leur reconnaissance au prince de la distinction dont ils avaient été
l’objet, et épuisaient toutes les formules de la flatterie pour célébrer ses vertus.
C’est ainsi que les plus mauvais empereurs pouvaient chaque année, et même
plusieurs fois par année, suivant le nombre des consuls qu’ils avaient nommés3,
entendre vanter leurs bienfaits, leur courage, leur clémence et leur bonté. Ces
éloges, écoutés avec indignation et colère à l’origine, n’inspiraient plus à la
longue, par la monotonie et la banalité de la louange, que le dégoût et l’ennui4.
On disait de cette harangue : honore, ou in honorera principis censere5.
Lorsqu’en l’année 100 de notre ère, Pline le Jeune prit possession du consulat, il
se conforma à la coutume avec empressement. Orateur disert, fleuri, amoureux
de l’éloquence, il attendait impatiemment une occasion si favorable qui devait lui
permettre de montrer, dans leur plus beau jour, ses qualités oratoires. En outre,
c’était dé Trajan qu’il s’agissait. L’éloge qu’il allait prononcer ne devait rien
coûter à sa conscience ni à sa sincérité. Pour quelqu’un qui avait vu les misères
et les cruautés du règne de Domitien, Trajan était l’idéal de toutes les vertus. Sa
bonté, sa justice, sa déférence pour le sénat, ses victoires sur les ennemis de
l’empire, son habileté d’administrateur, son activité infatigable, étaient autant de
sujets qui appelaient l’éloge, et qui, chose rare jusque-là, le méritaient. Pline
prononça donc, devant le sénat, mais en l’absence de Trajan retenu loin de
Rome, un éloge qu’il rehaussa de toutes les qualités de composition et de style,
que son talent et son expérience de la parole purent lui fournir. Il fut accueilli
non seulement avec les applaudissements de commande, qu’obtenaient toujours
les harangues où il était question du prince, nais avec cette approbation sincère

1 Tite-Live, XXXI, 50.


2 Ovide, Pontiques, IV, 4, 9 ; Tite-Live, XXI, 63.
3 Sous l’empereur Commode (Lampride, VI) on vit vingt-cinq consuls dans une année ; d’ordinaire, on en créait
Douze qui restaient deux mois en fonction.
4 Pline, III, 13, 18.
5 Pline, Panégyrique, 54.
et convaincue, où l’on sent que l’auditoire est en communion d’idées avec
l’orateur, admire son talent, et goûte en même temps sa personne et le sujet
qu’il a choisi.
La harangue prononcée par Pline obtint donc un légitime succès. S’il n’avait eu
que de la vanité, l’orateur pouvait se déclarer satisfait, mais il était encore
écrivain. Il aimait l’éloquence avec passion, et, à l’exemple de Cicéron, il croyait
n’avoir rien fait, tant que le discours prononcé n’avait pas été transcrit, revu,
corrigé et considérablement augmenté. L’usage et la nécessité de placer son
discours d’ouverture, entre une délibération commencée et le vote de
l’assemblée, ne lui avaient pas permis de s’étendre à son gré. Il avait dû
resserrer ses idées, s’interdire tout développement. En un mot, il n’avait
prononcé que le sommaire de son discours, que la matière de son panégyrique. Il
reprit alors sa harangue en sous-œuvre, comme il avait l’habitude de le faire
pour tous ses discours judiciaires, civils ou criminels. Il développa chacun de ses
points et de ses paragraphes, comme il l’eût fait dans l’école de Quintilien. Il
corrigea sans cesse, il ajouta, il compléta ; enfin il acheva cet ouvrage que l’on
appelle le Panégyrique de Trajan, la seule des œuvres oratoires de Pline qui nous
ait été conservée.
Mais, et nous croyons devoir insister sur cette idée, à cause des erreurs
accréditées dont le Panégyrique est l’objet ; en prononçant son discours devant
le sénat, Pline n’innova en rien, il se conforma à l’usage établi et incessamment
répété avant lui. Il ne se fit pas spontanément l’interprète de la reconnaissance’
publique de l’empire romain envers Trajan. Il répéta ce que d’autres avaient dit
auparavant en l’honneur de Trajan, de Nerva, de Domitien et de Néron., ce que
d’autres consuls devaient répéter l’année suivante. Ce qui valut à son discours la
bonne ou la mauvaise fortune de devenir le point de départ d’un genre nouveau
et le modèle des panégyristes des siècles suivants, c’est la vérité des éloges
même excessifs qu’il adresse à Trajan, c’est le développement qu’il donna après
coup à la harangue prononcée dans le sénat, c’est le talent littéraire et
l’éloquence dont son œuvre garde l’éternelle empreinte. D’autres discours du
même genre, prononcés sous d’autres princes, existaient à Rome avant Pline.
Mais ils ne rachetaient pas, parle mérite littéraire, leurs basses et mensongères
adulations. La publication du Panégyrique de Trajan les fit tous oublier, et les
âges suivants, en copiant l’œuvre de Pline, attribuèrent à celui-ci l’honneur
d’avoir inventé un genre d’éloquence, tandis qu’il s’était borné à suivre l’exemple
de ses devanciers.
On s’explique facilement, par des considérations littéraires, la précaution qu’avait
eue Pline de conserver les paroles prononcées dans le sénat, et le soin qu’il a pris
de transformer en une composition savante les phrases banales de son
remerciement. Pline, à l’en croire, a eu des motifs d’un ordre plus relevé et qu’il
expose en ces termes : Les fonctions de consul, dit-il, m’ont fait un devoir de
rendre au prince des actions de grâces au nom de la République. Après m’en être
acquitté clans le sénat, comme le demandaient le lieu, le temps et la coutume,
j’ai cru qu’il convenait à un bon citoyen de reproduire mes paroles par écrit, en
leur donnant plus d’abondance et de développement. J’ai voulu d’abord, par une
louange sincère, faire valoir aux yeux de notre empereur ses propres vertus. J’ai
voulu ensuite montrer à ses successeurs, par son exemple plutôt encore que par
des préceptes, la voie qu’ils auront à suivre de préférence pour arriver à une
gloire égale. Il est beau, sans cloute, d’enseigner à un prince ce qu’il doit être ;
c’est une entreprise délicate, j’ajouterai même, pleine de présomption. Mais louer
un bon empereur et faire luire ainsi aux regards de ses successeurs, comme du
haut d’une tour, une lumière qui les guide, c’est une œuvre aussi utile et plus
modeste1. Ce langage fait honneur à Pline. Cette préoccupation morale, si elle
n’est pas seulement une phrase à effet, donne à son Panégyrique une portée
plus sérieuse et plus élevée. Mais chez Pline, l’écrivain amoureux du beau
langage et des applaudissements ne se laisse pas longtemps oublier. Il va
reparaître aussitôt.
Je t’envoie sur ta demande, écrit-il à Romanus2, le discours de remerciements
que j’ai adressé récemment à notre excellent prince, en qualité de consul. Je te
l’aurais envoyé, du reste, même si tu ne l’avais pas demandé. Considère, je te
prie, dans cette œuvre, la beauté du sujet et surtout sa difficulté. Dans tous les
autres ouvrages, la nouveauté seule suffit à réveiller l’attention. Ici tout est
connu, rebattu et a été dit. Aussi, le lecteur, oisif pour ainsi dire et indifférent, ne
se préoccupe que du style, et alors, comme il ne songe qu’aux expressions, il est
plus difficile à satisfaire. Plat à Dieu qu’il fît attention au moins au plan, aux
transitions, aux figures du discours. Car des ignorants peuvent parfois inventer
heureusement et s’exprimer avec éclat. Mais il n’appartient qu’aux délicats de
disposer avec art et de faire un emploi varié des figures. Il ne faut pas même
rechercher toujours des pensées élevées et sublimes. Dans un tableau, le
mélange des ombres fait mieux que toute autre chose ressortir la lumière ; de
même pour le style, les parties simples font valoir les côtés éclatants. — J’ai
remarqué encore, dit-il dans la lettre citée plus haut, que les parties les plus
sévères de mon œuvre ont le plus satisfait mes auditeurs. Il est vrai que je n’ai
lu qu’à peu de personnes un ouvrage écrit pour tous ; néanmoins, ce goût
sérieux me réjouit, comme s’il devait être plus tard celui de tous les lecteurs.
Pline continue encore sur ce ton, et se flatte de l’espoir que, avec les habitudes
de liberté dues à Trajan, et aussi grâce à l’exemple de son Panégyrique, le style
fleuri et efféminé fera place désormais au style mâle et vigoureux.
Cette appréciation du Panégyrique de Trajan par Pline lui-même est curieuse à
plus d’un titre, à cause des aveux partiels qu’elle contient, et des précautions
oratoires par lesquelles l’auteur cherche à excuser aux yeux de ses
correspondants les défauts de son œuvre. Pline ne se rend pas lui-même bien
compte de tout ce qui manque à son discours. Il le sent en partie, il met même le
doigt sur les points précis qui laissent à désirer ; mais, par une illusion habituelle
aux écrivains, il est- prêt à transformer en beautés les côtés les plus sujets à la
critique. Ainsi, on lui accorde volontiers qu’après l’abus des panégyriques faits
sous les règnes précédents, il lui était difficile de piquer la curiosité dés lecteurs.
Ses éloges de la piété filiale ou des vertus militaires de Trajan, après ceux du
même genre donnés à Néron, meurtrier de sa mère, ou à Domitien habillant ses
esclaves en prisonniers germains, ne pouvaient avoir d’autre nouveauté que
d’être mérités, et la sincérité de là louange ne met pas toujours à l’abri de
l’ennui. Mais, si l’on reconnaît avec Pline qu’il s’avançait sur des sentiers depuis
longtemps frayés, on doit regretter qu’il ne les ait pas parcourus d’un pas plus
ferme et plus assuré. Il recommande à l’admiration de son ami le plan de son
Panégyrique, et celui-ci donne prise à la critique. Pline est-il sincère ? ou veut-il
aller au-devant d’un reproche dont il sent la justesse ?
Le plan du Panégyrique de Trajan a, en effet, plus de solidité en apparence qu’en
réalité. Après les solennités de l’exorde, où figurent et Trajan, et les empereurs
qui l’ont précédé, et le sénat qui a imposé le Panégyrique à l’orateur par un

1 Lettres, III, 18.


2 Lettres, III, 13.
décret, Pline aborde son sujet. Il raconte en détail la façon dont Trajan est arrivé
à l’empire. Comme ce prince a dû à l’adoption d’être appelé au trône, l’orateur
célèbre les avantages de l’adoption sur l’hérédité ; il vante le discernement de
Nerva, et fait l’éloge des vertus que Trajan a montrées avant son avènement.
Nerva meurt ; Pline lui décerne l’apothéose, et entreprend aussitôt l’éloge de
toutes les qualités que Trajan a déployées comme général d’abord, et dont,
comme administrateur, il fait maintenant sentir les bienfaits à l’univers entier.
Chacune des mesures prises par Trajan et chacun de ses consulats sont l’objet
d’une louange particulière. Après les vertus publiques du souverain, l’orateur
passe à ses vertus privées. Il admire Trajan dans sa famille, il célèbre sa femme
et sa sœur, aussi vertueuses et aussi simples, au milieu des grandeurs qu’elles
l’étaient jadis dans la condition privée. Puis il revient aux rapports affectueux que
Trajan entretient avec ses amis, à la réserve qu’il garde vis-à-vis de ses
affranchis. Enfin, arrivé à la péroraison, Pline remercie l’empereur, en son nom
personnel, de la dignité de consul qui lui a été accordée ; il adresse une prière
aux dieux pour qu’ils prolongent les jours du prince, et termine par des
compliments aux sénateurs, dont l’estime l’a soutenu jusqu’à ce jour dans sa
carrière publique, estime qu’il essayera de toujours mériter.
Le plan suivi par Pline et réduit ici à ses traits principaux, ne doit pas faire
illusion par son apparent enchaînement. Il satisfait l’esprit jusqu’au moment où
l’orateur aborde l’examen des mesures administratives adoptées par Trajan.
L’historien politique seul, privé par le silence de Suétone, de Tacite et de Dion
Cassius, de renseignements détaillés sur les actes de Trajan,, peut alors suivre
avec intérêt les développements de Pline, et encore celui-ci accorde aux décrets
les plus insignifiants autant d’importance qu’aux actes les plus considérables de
l’empereur. Le plan de l’orateur devient surtout incertain et diffus, quand Pline
esquisse l’histoire des consulats de Trajan. Préoccupé de l’idée d’opposer à la
morgue, à l’insolence et à la cruauté de Domitien, la conduite simple et modeste
de Trajan, il relève les traits les moins importants, et insiste sur chacun d’eux
avec une complaisance exagérée.
Quel est l’acte de ton principat, dit-il, que le panégyriste soit obligé de passer
sous silence, ou d’indiquer avec précaution ? Est-il un temps de ta vie, est-il
même un seul instant où tu ne fasses pas le bien, et où tu ne justifies pas l’éloge
? Non, tous tes actes sont si beaux que la louange est superflue : il suffit de les
raconter. Aussi, mon discours s’étend-il à l’infini, et je n’ai pas encore achevé
l’histoire de deux années1. Après s’être ainsi excusé, ou plutôt après avoir justifié
d’avance tous les développements qu’il médite, Pline se lance de nouveau dans
un éloge interminable de la conduite de Trajan. Il l’admire lorsqu’il accepte le
consulat, et quand il le refuse, quand il consulte le consul désigné, quand il vient
au forum ou reste chez lui, quand il désigne les candidats au consulat, ou affecte
d’en laisser l’élection au sénat. On n’en finirait pas d’énumérer tous les titres qu’il
trouve chez Trajan, et qu’il recommandé à l’admiration de ses contemporains. Le
tiers du Panégyrique est consacré à des louanges banales qu’un Tacite eût
enfermées en quelques pages, et qu’il eût rendues plus saisissantes et plus
animées en les résumant, au lieu de les affaiblir à force de les étendre et de les
répéter.
D’ailleurs, la façon dont Pline remplit les divisions de son Panégyrique n’a rien de
méthodique. Ce n’est pas un enchaînement serré de faits et de preuves, destiné

1 Panégyrique, 56.
à faire concevoir une opinion de plus en plus haute de Trajan, où l’auteur se
serait élevé peu à peu, de l’éloge des vertus simples et modestes de l’homme au
panégyrique des vertus du grand général et de l’habile administrateur. Pline suit
une marche opposée. Après avoir peint l’empereur, le maître du monde, il
descend aux petits détails, aux petites vertus de l’homme. Là encore, nul lien
réel, nulle déduction rigoureuse, mais une succession de tableaux développés
avec talent et avec esprit, où le soin du détail l’occupe tout entier, et lui fait
oublier la vue d’ensemble qu’il a promise. Pendant qu’il recourt à toutes les
couleurs de sa palette pour représenter tantôt le triomphe de Trajan et son
entrée à Rome, tantôt le supplice des délateurs, tantôt l’apothéose de Nerva,
Pline, occupé à polir son style et à charmer les yeux et les oreilles, perd de vue le
reste de son sujet. L’ensemble disparaît sous les épisodes qui occupent une place
disproportionnée à leur importance, et cependant ils se rattachent d’une façon si
peu serrée à la suite du discours qu’on pourrait les supprimer, ou les transporter
dans une autre partie du Panégyrique, sans que le lecteur s’en aperçût.
A défaut d’un plan aussi rigoureusement tracé qu’il le croit, Pline a-t-il au moins
le hérite d’avoir des transitions irréprochables ? Il se flatte d’avoir réussi sur ce
point, et il faut convenir que, dans une série d’éloges adressés à chacune des
vertus publiques et des vertus privées de Trajan, il était difficile de passer d’une
qualité à l’autre, d’une manière naturelle et régulièrement motivée. Il l’a essayé,
et l’on doit ajouter qu’il a souvent réussi. Mais combien de transitions faibles, et
forcées ! que d’endroits où, après avoir épuisé toutes les ressources dé son, art à
varier ses formules, il en est réduit à rattacher péniblement le développement
nouveau à celui qui précède ! Ainsi, après avoir raconté lès succès militaires. de
Trajan, il veut dire qu’il a rétabli la discipline dans les camps, et il ne trouve pas
autre chose que ceci : Un succès m’en rappelle un autre ; aliud ex alio mihi
occurrit1. A quelques pages de là, il écrit encore : La multitude de tes mérites
m’appelle à de nouveaux sujets2. Ces transitions, dont on pourrait multiplier les
exemples, sont élémentaires : elles prouvent l’embarras du panégyriste à
rattacher ensemble tous les tableaux qu’il présente à ses lecteurs ; elles
prouvent en même temps l’illusion de l’auteur, s’il croit son correspondant
disposé à s’en contenter.
Reste le style. Malgré quelques réserves de fausse modestie, Pline est satisfait du
sien, et des qualités d’écrivain qu’il a montrées. Dans sa lettre à Romanus, il lui
recommande de bien remarquer l’emploi varié des figures qui s’y trouvent. Il
excuse, en outre, les parties simples qu’il a laissées dans son panégyrique, et qui
doivent servir, selon lui, à faire valoir les pensées élevées et sublimes, comme
les ombres dans un tableau font ressortir la lumière. Des deux appréciations de
Pline on peut laisser de côté la première. Ce serait une besogne ingrate que de
rechercher, avec preuves à l’appui, s’il a fait un emploi aussi varié qu’il croit des
figures. L’impression que produit la lecture du Panégyrique contredit une pareille
assertion. Quant aux ombres, il a tort de les excuser. On en cherche vainement
la trace dans son œuvre, et le plus grand reproche qu’on lui puisse faire, c’est de
n’en pas offrir assez. Sans doute, en parlant des vertus de son héros, de sa
modestie, de sa vie frugale dans les camps, de l’affabilité de ses rapports avec
les consuls, les sénateurs et même avec les particuliers, Pline descend à de petits
détails qui contrastent avec les parties élevées et sublimes du reste du
Panégyrique. Mais nulle part, son style n’est simple ; partout l’auteur cherche à

1 Panégyrique, 18.
2 Panégyrique, 28.
donner à sa pensée et à son expression, une tournure piquante et ingénieuse. Si
Boileau a pu dire avec raison des pièces de Quinaut,
Que jusqu’à Je vous hais tout s’y dit tendrement,
il aurait pu dire de Pline, avec plus de justesse encore, que les choses les plus
banales s’y disent spirituellement.
L’esprit, en effet, est le travers de Pline et le défaut de son ouvrage. Il y en a
partout, et à tout propos. L’auteur le prodigue, et en abuse, jusqu’à fatiguer le
lecteur. Pline le Jeune, dit un juge compétent, a infiniment d’esprit : on ne peut
même en avoir davantage, mais il s’occupe trop à le montrer, et ne montre rien
de plus. Il cherche trop à aiguiser toutes ses pensées, à leur donner une
tournure piquante et épigrammatique, et ce travail- continuel, cette profusion’ de
traits saillants, cette monotonie d’esprit produit bientôt la fatigue. Il est, comme
Sénèque, meilleur à citer par fragments qu’à lire de suite. Ce n’est plus, comme
dans Cicéron, ce ton naturellement noble et élevé ; cette abondance facile et
entraînante, cet enchaînement et cette progression d’idées, ce tissu où tout se
tient et se développe ; cette foule de mouvements, ces constructions
nombreuses, ces figures heureuses qui animent tout ; c’est un amas de brillants,
une multitude d’étincelles, qui plaît beaucoup pendant un moment, qui excite
même une sorte d’admiration ou plutôt d’éblouissement, mais dont on est
bientôt étourdi. Il a tant d’esprit, et il en faut tant pour le suivre, qu’on est tenté
de lui demander grâce, et de lui dire : En voilà assez !1
Nous n’avons jusqu’ici apprécié le Panégyrique de Pline qu’en suivant pas à pas,
approuvant quelquefois, et plus souvent rectifiant, le jugement porté par l’auteur
sur son propre ouvrage. Il reste à l’examiner à un autre point de vue, et ce serait
faire tort au panégyriste de Trajan de ne point envisager le côté politique’ de son
ouvrage. C’en est la partie la plus solide. En effet, Pline n’éprouve point les
regrets de la liberté antique que conservaient encore certains esprits, et qu’on
trouve reproduits dans plusieurs discours indirects, où Tacite exprime les
sentiments de la foule, et fait parler tour à tour les Romains résignés à l’empire,
et ceux qui préféraient l’ancienne République. Pline avait pu lui-même entendre
plusieurs fois l’expression de ces regrets dans la bouche de son premier tuteur,
Verginius Rufus, cet honnête homme, à l’esprit étroit, mais d’une vertu antique,
si célèbre pour avoir refusé l’empire à la mort de Néron.
Pline le Jeune est de son temps. Il est profondément attaché à l’état de choses
actuel, le seul qui puisse donner au peuple romain l’ordre et la tranquillité. Il ne
songe plus à un retour impossible vers le passé. Aussi, quand il veut féliciter
l’empereur Trajan de ses exploits, il n’hésite pas à le comparer aux grands
hommes de la République. Il ne garde aucune arrière-pensée, en citant les
Brutus et les Camille à côté de son nom. Il ne voit, en lui et en eux, que
d’illustres citoyens qui ont rendu à la patrie les services demandés par les
circonstances et les besoins de leur temps. On te dresse des statues, dit-il,
semblables à celles qu’on élevait autrefois à des simples particuliers pour
d’éclatants services rendus à l’État — rem publicam —. Les images de César sont
de la même matière que celles des Brutus et des Camille. Le motif qui les fait
ériger est le même. Ceux-ci chassèrent de nos murailles les rois et l’ennemi
vainqueur. César chasse la royauté elle-même ; il écarte les maux qu’entraîne la

1 La Harpe, Cours de littérature, t. III.


captivité, et il garde le rang de prince pour qu’il ne reste point de place à un
maître1
Ces sentiments ne sont pas particuliers à Pline. Ils sont partagés par tous les
esprits sages et libéraux de son temps, qui ont la force de renoncer à des
préférences secrètes et de se rendre à la nécessité des choses. Ainsi pense
Tacite ; et ce sont ses propres idées qu’il exprime quand il fait dire à l’empereur
Galba, s’adressant à Pison qu’il veut adopter et appeler, après lui, à l’empire : Si
ce corps immense de l’empire pouvait se tenir debout et garder l’équilibre sans
un modérateur, j’étais digne de recommencer les temps de la République. Mais
telle est depuis longtemps la nécessité où nous sommes placés que ma vieillesse
ne peut donner au peuple romain rien de plus qu’un bon successeur, et ta
jeunesse, rien de plus qu’un bon prince2. Si, dès l’époque de Galba, Tacite admet
la puissance impériale, comme seule capable désormais de maintenir en équilibre
le corps immense de l’empire, combien devait-il être plus convaincu de cette
nécessité, lorsqu’il voyait à la tête des affaires un prince habile, sage, humain
comme Trajan ! Aussi a-t-il plus d’une fois, en parlant de ce prince dans la partie
de ses ouvrages qui nous est parvenue, et où le nom de Trajan ne vient
qu’incidemment, des termes élogieux et expressifs, dont le Panégyrique de Pline
n’est que le commentaire, et le développement. Maintenant, dit-il, le courage
nous revient. Dès le commencement de ce siècle si heureux, Nerva César a
concilié des choses autrefois inconciliables, l’empire et la liberté. Nerva Trajan
augmente chaque jour la félicité de notre époque, et la sécurité publique n’est
plus seulement un souhait et une espérance ; c’est un vœu complètement
réalisé3. Qu’elle est encore la partie de l’histoire que Tacite a réservée pour sa
vieillesse ? c’est le principat de Nerva, et le règne de Trajan, sujet fécond et
moins dangereux grâce au rare bonheur d’une époque où l’historien peut penser
librement et dire sa pensée4. Si Tacite avait pu donner suite à de projet, n’est-il
pas permis de dire que le Panégyrique de Pline n’aurait fait que devancer l’œuvre
de l’historien, et lui préparer les matériaux ? Tacite n’aurait plus eu qu’à raconter
en détail, et dans leur ordre chronologique les actes de Trajan, que Pline se
borne à effleurer. Il les aurait loués comme le panégyriste, sans arrière-pensée :
les termes seuls auraient été différents.
Pline est encore l’interprète de la vérité et des pensées de ses contemporains
quand, tout en reconnaissant la nécessité d’un seul maître pour l’empire romain,
il cherche à concilier cette nécessité avec la raison, et avec ce qu’il appelle la
liberté des citoyens. Il est frappé des inconvénients que présente la transmission
de l’empire par voie d’héritage. Depuis un siècle que l’ancien état de choses a

1 Panégyrique, 55.
2 Tacite, Histoires, I, 16. Ce passage est admirablement traduit et commenté par ces vers de Corneille, où
Galba annonce à sa mère qu’il a résolu d’adopter Pison :
Non que si jusque-là Rome pouvait renaître,
Qu’elle fût en état de se passer d’un maître,
Je ne me crusse digne, en cet heureux moment,
De commencer par moi son rétablissement.
Mais cet empire immense est trop vaste pour elle
A moins que d’une tête, un si grand corps chancelle
Et pour le nom des rois son invincible horreur
S’est d’ailleurs si bien faite aux lois d’un empereur
Qu’elle ne peut souffrir, après cette habitude,
Ni pleine liberté, ni pleine servitude ;
Elle veut donc un maître....
(Othon, acte III, sc. III).
3 Agricola, 3.
4 Histoires, I, 1.
disparu, deux familles ont occupé à Rome le souverain pouvoir, la famille
d’Auguste et celle des Flaviens. La première compte un seul empereur Auguste,
dont le nom éveille des sympathies au siècle de Trajan. Tous les autres princes,
Tibère, Caligula, Claude, Néron, n’ont laissé que les plus douloureux souvenirs.
Quant à la seconde, si Vespasien, qui en fût le chef, a été un bon empereur,
Titus n’a pas vécu assez longtemps pour être jugé en pleine connaissance de
cause ; et le règne de Domitien le Néron chauve dépasse en durée celui de son
père et de son frère. Les contemporains de Pline n’ont donc connu de l’hérédité
que ses inconvénients.
Aussi, appelaient-ils de leurs vœux le seul tempérament que pût admettre la
transmission du pouvoir absolu, c’est-à-dire l’adoption. Le choix par l’empereur
régnant du plus digne, comme son successeur, à quelque rang qu’il appartint,
leur apparaissait le seul moyen de remédier à l’abus de l’hérédité. Ce qui
confirmait encore leur confiance, c’est l’heureux début de la forme nouvelle de
succession. Nerva, avancé en âge, appelait à l’empire Trajan que lui désignait
l’opinion publique. Et Trajan, étant sans enfants, serait, tôt ou tard, contraint de
chercher autour de lui un successeur. Les Romains n’étaient-ils pas excusables
d’espérer que la nécessité de l’adoption, qui s’était imposée à Nerva et qui devait
s’imposer à Trajan, deviendrait une règle incontestée pour leurs successeurs, et
comme la loi fondamentale de l’empire ?
La part de liberté conservée aux citoyens, dans cette organisation nouvelle,
devait consister à indiquer au prince celui qui mériterait le mieux d’être l’objet de
son choix. L’éclat des vertus publiques et privées, la grandeur des services
rendus à l’État, serviraient de titres suffisants à celui que ne recommanderait pas
l’illustration de la naissance, le désigneraient d’abord à l’attention de tous, et,
par une douce contrainte, finiraient par l’imposer au souverain. Tel est le rêve
que forment pour l’avenir Pline et les Romains, telle est la réalité qu’ils ont en ce
moment sous les yeux dans la personne de Trajan désigné par ses services à
l’attention de tous, et imposé par l’opinion publique au débonnaire Nerva.
N’est-ce pas d’ailleurs à l’adoption que Rome à de ses meilleurs empereurs, et
cette période heureuse et tranquille qu’on appelle le siècle des Antonins ?-
Trajan, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle ont été appelés au trône par l’adoption, et
cette succession fortunée d’hommes de mérite et d’honnêtes gens s’interrompt,
aussitôt que. Marc-Aurèle transmet, par faiblesse, l’empire à son fils Commode.
Aussi Pline fait-il preuve de sens politiqué, et donne-t-il une vois au sentiment
secret de tous, quand il célèbre les bienfaits de l’adoption, non de l’adoption
imposée par une femme ambitieuse, comme celle de Tibère due aux intrigues de
Livie, ou celle de Néron, œuvre d’Agrippine, mais de l’adoption qui sort de la
famille impériale, qui va chercher dans tout l’empire le plus digne, et finit par
ratifier le chois de tous ?
Nulle parenté, dit Pline en parlant de Nerva et de Trajan, nul lien du sang ne
rattachait l’un à l’antre lé fils adoptif et celui qui devenait son père. Une» seule
chose les unissait : tous deux étaient vertueux, l’un était digne d’être choisi et
l’autre de le choisir. Aussi, tu n’as pas été adopté, comme d’autres l’ont été
avant toi par complaisance pour une épouse. Ce n’est pas un beau-père qui
t’adopte pour fils, c’est le prince : et le divin Nerva est devenu ton père dans le
même esprit qu’il était le père des Romains. C’est ainsi qu’un fils doit être choisi
lorsqu’il l’est par un empereur. Quand on est sur le point de transmettre à un
seul homme, le sénat et le peuple romain, les armées, les provinces, les alliés,
quoi ! on irait chercher son successeur dans les bras d’une femme ! On ne
prendrait l’héritier de la souveraine puissance que dans sa famille ! Les regards
de l’empereur ne se porteraient pas sur toute la République ! Et il ne tiendrait
pas ; pour son plus cher et pour son plus proche parent, le citoyen qui lui
paraîtrait le plus vertueux et le plus semblable aux dieux ! C’est parmi tous qu’il
faut choisir celui qui doit commander à tous. Il ne s’agit pas de donner un maître
à des esclaves ; là, on peut se contenter de l’héritier désigné par la naissance.
L’empereur doit un prince à des citoyens. Il y aurait orgueil et tyrannie royale à
ne pas adopter celui qui, de l’aveu de tous, arriverait à l’empire, même à défaut
de l’adoption. C’est cette règle qu’a suivie Nerva1.
Ces idées et ces espérances exprimées ici par Pline, non sans dignité, seront
reprises par Tacite quand il écrira ses Histoires. Que dit Galba dans le discours
cité plus haut ? Après avoir énuméré à Pison, les avantages de l’adoption, et les
avoir opposés aux inconvénients de l’hérédité, il continue ainsi : Sous Tibère,
Caligula et Claude, l’empire a été comme l’héritage d’une seule famille. L’élection
qui commence avec nous tiendra lieu de liberté. Après l’extinction, des Jules et
des Claudes, l’adoption donnera l’empire aux plus vertueux. La naissance est
l’œuvre du hasard, c’est lui qui fait naître un homme du sang des empereurs, et
l’on n’examine rien au delà. L’adoption est le résultat d’un jugement réfléchi, et
si le prince veut choisir, l’opinion publique lui désigne celui qui doit être l’objet de
son choix2. Ainsi parle Tacite, en confirmant d’une manière indirecte le langage
de Pline. Peut-être s’en est-il souvenu en plaçant ces idées dans la bouche de
Galba ?
Mais l’adoption ne peut-elle pas, par un caprice du prince, se porter sur un
personnage indigne ? Pline pré-, voit l’objection, et essaye d’y répondre. Si les
premiers empereurs ont adopté des princes scélérats, c’est que, méchants eux-
mêmes, ils cherchaient des successeurs qui leur fussent semblables. Ils
préféraient, dit-il, dans les citoyens le vice à la vertu, d’abord parce qu’on aime à
se retrouver dans autrui, ensuite parce qu’ils espéraient que ceux qui n’étaient
bons qu’à devenir esclaves seraient plus dociles à la servitude3. La réponse n’est
pas concluante. Mais Pline avait le droit. de penser qu’un bon empereur, amené
au pouvoir par l’adoption, choisirait son fils adoptif parmi les plus clignes, et que
le premier choix serait le garant des suivants. Le siècle des Antonins a donné
raison à son optimisme généreux.

Avec le Panégyrique de Trajan se termine l’étude de Pline, considéré comme


avocat et orateur. Ses neuf livres de lettres, et surtout la correspondance (livre X)
que, gouverneur de Bithynie, il entretient avec l’empereur Trajan, sont pleins, il
est vrai, de renseignements intéressants, mais ils regardent plutôt l’historien. On

1 Panégyrique, 7.
2 Tacite, Histoires, I, 16. Corneille dit encore en traduisant Tacite :
Jusques à ce grand coup [*], un honteux esclavage
D’une seule maison nous faisait l’héritage.
Rome n’en a repris, au lieu de liberté,
Qu’un droit de mettre ailleurs la souveraineté ;
Et laisser après moi dans le trôné un grand homme,
C’est tout ce qu’aujourd’hui je puis faire pour Rome....
Jule et le grand Auguste ont choisi dans leur sang
Ou dans leur alliance à qui laisser ce rang ;
Moi, sans considérer aucun nom domestique,
J’ai fait ce choix comme eux, mais dans la République.
[*] La mort de Néron.
3 Panégyrique, 45.
ne pourrait les aborder ici sans sortir de notre sujet. Qu’il suffise de dire que
Pline semble avoir considéré le Panégyrique comme son chef-d’œuvre
d’éloquence politique, et que, croyant avoir assez fait pour sa gloire ; il ne traita
plus au sénat de grande cause publique1. Son œuvre, du reste, fut accueillie par
d’unanimes applaudissements. Ceux mêmes qui faisaient des réserves n’osèrent
rien dire, de peur qu’on ne transformât en opposition à l’empereur les critiques
adressées à l’écrivain. Quant à Trajan, il est probable qu’il fut de l’avis de son
panégyriste. Pline ne cite nulle part de jugement précis, porté par l’empereur sur
son ouvrage, mais les faits répondent pour lui. Sans parler du titre de curator
alvei Tiberis et riparum et Cloacarum Urbis, qui vint s’adjoindre, en 105, à tous
ceux que Pline réunissait déjà, Trajan l’admit dans sa plus étroite intimité. Il le
consultait avec déférence, et quand il l’eut nommé gouverneur du Pont et de la
Bithynie, chaque fois que Pline lui demande ses instructions, il répond par des
lettres qui, malgré leur brièveté impériale, imperatoria brevitas, témoignent
d’une véritable affection.
De même que Cicéron, Pline songea un instant à écrire des livres d’histoire. Il se
fait engager par son ami Capito à s’adonner à cette œuvre2. Quelle époque :,
répond-il, pourrait-il traiter de préférence ? L’antiquité ? mais la concurrence est
grande, et la comparaison (avec Tite-Live, sans doute) lui semble dangereuse.
Les temps modernes ? mais que de difficultés pour dire la vérité ! à combien de
haines on s’expose ! Il verra plus tard : en attendant, il veut remanier et publier
ses discours. Dans l’intervalle, Tacite publia les premiers livres de ses Histoires,
et leur succès détourna Pline d’écrire des événements contemporains.
La seule œuvre se rattachant à l’histoire qu’il ait faite, est un éloge ou une
biographie de Vestricius, Cottius, jeune homme du plus grand mérite, et pour qui
il éprouvait un vif attachement. Cottius était mort à la fleur de l’âge, pendant que
son père, Vestricius Spurinna, soumettait le pays des Bructères. Sur la
proposition de l’empereur, le sénat avait voté une statue triomphale à Spurinna,
et, dans l’espoir d’adoucir la douleur du père victorieux, y avait joint une statue
pour son fils3. Cet honneur inusité et, l’affection qu’il ressentait inspirèrent à
Pline l’idée de ce petit ouvrage. Il l’adressa ensuite aux parents de Cottius, en les
priant de le garder secret jusqu’au jour où il se déciderait à le publier4. Loin
d’innover, en écrivant cet opuscule, Pline se conformait à l’usage des orateurs
anciens pour lesquels l’histoire était une partie intégrante de l’éloquence, et qui
se délassaient des travaux du barreau, en composant des biographies. De même,
dans le Dialogue sur les orateurs, Vipstarius Messala félicite Julius Secundus
d’avoir retracé la vie de Julius Africanus5, de même Tacite avait composé la vie
de son beau-père Agricola...
Pline le Jeune aborda aussi la poésie ; mais seulement assez tard. Il lisait mal les
vers, il le reconnaît lui-même6, mais il les aimait beaucoup. Jusqu’à l’année 101
et sa quarantième année, il ne s’appelle qu’amateur de poésie et patron des
jeunes poètes7. Cependant il ne néglige pas d’énumérer ses premiers essais
poétiques. A l’âge de quatorze ans, il avait composé une tragédie grecque, dont il

1 Prononcé le 1er septembre 100, le Panégyrique fut publié beaucoup plus tard. Pline n’en parle pour la
première fois qu’au livre III de ses Lettres, et ce livre embrasse les faits de l’an 101 à l’an 104.
2 Lettres, V, 8.
3 Lettres, II, 7.
4 Lettres, III, 10.
5 Dialogue sur les orateurs, 14 ; voir plus haut, chap. XIX.
6 Lettres, IX, 34.
7 Lettres, I, 16 ; III, 15, 21 ; IV, 3 ; V, 17.
ne se rappelle même plus le nom. En revenant de son service militaire, retenu
par les vents contraires dans l’île d’Icarie, il avait composé des vers élégiaques,
latinos elegos, contre la mer, et contre l’île elle-même. Plus tard, la lecture d’une
épigramme de Cicéron contre son cher Tiron lui inspira l’idée d’en écrire une
pareille sur le même sujet, et il rappelle les treize vers hexamètres, heroicos,
qu’il a composés. Il les trouve bons, puisqu’il les cite. On ne peut partager son
enthousiasme : ces vers sont durs, d’une extrême platitude et les meilleurs sont
médiocres1.
Mais c’est surtout, à partir de l’an 105, que Pline s’occupe de poésie pour se
reposer de ses travaux plus sérieux, c’est alors qu’il commence à en parler dans
de nombreuses lettres à ses amis, et que, suivant l’expression de Sénèque : Il se
met à les tourmenter avec sa Muse, coepit amicos inquietare. Il débute par
traduire des vers grecs. Il écrit au vieil Arrius Antoninus qu’il a traduit ses
épigrammes grecques, mais sans espoir d’égaler la grâce de l’original, soit par la
faiblesse de son talent, soit par la pauvreté, ou plutôt, comme dit Lucrèce, à
cause de l’indigence de la langue latine2. Il s’enhardit ensuite, et s’élève à des
compositions personnelles. Il écrit des vers élégiaques et cite quatre distiques de
sa composition ; il trouve qu’il les fait avec une facilité qui le surprend et qui
nous surprend beaucoup moins3.
Enfin, après plusieurs autres essais en vers, élégiaques, ïambiques et autres
mètres, sur lesquels il donne force détails, il se décida à publier un volume de
poésies légères qu’il appelle son livre d’Hendécasyllabes, d’après la mesure du
vers qui y domine4. Ce qui lui plait dans les Hendécasyllabes, c’est qu’on les lit
facilement, et qu’on peut les chanter5. Il est vrai que sa jeune femme les chante
: Elle chante mes vers, dit-il, en s’accompagnant de sa lyre, sans autres leçons
que celles de l’amour, le plus excellent des maîtres6. Si cet enthousiasme naïf de
Pline pour ces poésies, fort médiocres et qui n’étaient, à ses yeux, qu’un
délassement, fait sourire le lecteur, il impatientait parfois les plus âgés de ses
correspondants, étonnés de recevoir des vers souvent fort légers, et même des
vers sotadéens, au lieu des discours qu’ils attendaient7. En revanche, les jeunes
applaudissaient à son goût et s’autorisaient de son exemple8.

Le plus grand chagrin de Pline le Jeune était de n’avoir pas eu d’enfants. Il s’était
marié deux fois sous le règne de Domitien, et il donnait comme la meilleure
preuve de son désir d’avoir un héritier, qu’il avait deux fois contracté mariage
sous le plus funeste des règnes9. Sa seconde femme, belle-fille de Vectius
Proculus, mourut en 9710. Il épousa en troisièmes noces, vers 104, Calpurnia,
fille de Calpurnius Fabatus, jeune femme, dont il vante souvent l’esprit, le
charme et la tendresse11. Elle le suivit dans sa province de Bithynie, mais elle en
revint avant lui, rappelée par la mort de son grand-père et la maladie de sa

1 Lettres, VII, 4.
2 Lettres, IV, 8 ; V, 10.
3 Lettres, VII, 9.
4 Lettres, IV, 14.
5 Lettres, VII, 4.
6 Lettres, IV, 19.
7 Lettres, IV, 14 ; V, 3.
8 Lettres, IV, 27.
9 Lettres, X, 2.
10 Lettres, IX, 13.
11 Lettres, IV, 19 ; IV, 1 ; VIII, 10, 11, 19.
tante1. Un accident, arrivé pendant une grossesse, avait fait perdre à Pline
l’espérance qu’elle lui donnât jamais d’enfants. Aussi, il voulut, de bonne heure,
faire jouir d’une partie de sa grande fortune Côme, sa patrie, et ses concitoyens.
Déjà, du vivant de Domitien, il avait fait don à la ville de Côme d’une
bibliothèque valant un million de sesterces, et d’un capital de 100.000 sesterces,
dont le revenu était destiné à l’entretien du local et à de nouvelles acquisitions
de livres2. Il avait encore alloué à ses concitoyens une somme de 500.000
sesterces pour élever les jeunes gens et les jeunes filles de la plèbe de sa patrie,
sans parler des dons qu’il faisait à chaque instant pour fonder des écoles et pour
en payer les maîtres3.
Il songea donc à son municipe natal en rédigeant ses dispositions
testamentaires. Des inscriptions, plus éloquentes dans leur concision que le
Panégyrique de Trajan, nous les font connaître en partie. L’une d’elles, surtout,
l’inscription dite des Thermes de Côme, en conserve le témoignage. Elle est très
intéressante pour l’histoire générale et pour celle de Pline. Elle énumère toutes
ses fonctions, toutes les dignités qu’il a remplies, tous les bienfaits dont il a
comblé ses concitoyens. Il léguait d’abord une somme considérable, qui reste
inconnue par la mutilation de l’inscription, pour élever des thermes dans la ville
de Côme. Une somme de 300.000 sesterces y était jointe, destinée à embellir
l’intérieur de l’édifice ; les intérêts d’un capital de 200.000 sesterces devaient, en
outre, servir à l’entretenir en bon état. Pline lègue encore pour nourrir cent
affranchis de sa maison, un capital de 1.866.666 sesterces et demi, dont les
intérêts, 112.000 sesterces, attribuaient à chacun d’eux une rente de 1.120
sesterces (soit 225 francs environ). Après la mort de ceux-ci, la rente devait servir
aux frais d’un repas annuel, réservé à toute la plèbe de sa ville natale.
L’inscription, dont malheureusement la fin est mutilée, rappelle les donations
faites par Pline de son vivant. Elle devait décorer la façade de l’édifice des
Thermes. Au moyen âge, elle fut transportée à Milan4.
Ces libéralités de Pline le Jeune lui font grand honneur. On se sent dès lors
disposé à lui pardonner entièrement cette vanité qui s’étale si naïvement dans sa
correspondance, son moi qui fait sourire souvent, qui impatiente parfois, mais
qui chez lui, cependant, en dépit du mot de Pascal, n’est jamais haïssable.

1 Lettres, X, 121.
2 Lettres, V, 7.
3 Lettres, IV, 13 ; III, 6, et passim.
4 Inscription des Thermes de Côme relatant les titres et les dignités de Pline le Jeune et les legs faits par lui à
ses concitoyens (le récolement le plus récent de cette inscription est celui de Mommsen, Hermès, III ; voir
encore Bibliothèque des Hautes études, 15e fasc. 1813).
C. Plinius, fils de Lucius, de la tribu Ufens, Cæcilius Secundus, consul, augure, légat de la province du Pont et
de Bithynie, envoyé dans cette province avec le pouvoir consulaire, d’après un sénatus-consulte, par l’empereur
César Nerva Trajan Auguste Germanicus Dacicus, curateur du lit du Tibre et de ses bords et des égouts de
Rome, préfet du Trésor de Saturne, préfet du Trésor militaire, préteur, tribun du peuple, questeur de
l’empereur, Sévire des chevaliers romains (c’est-à-dire, commandant une des six turmes équestres à la revue
annuelle), tribun des soldats de la IIIe légion Gallica, décemvir pour juger les procès.... les thermes avec cet
argent (suppléez a fait construire. Les chiffres indiquant la somme ont été mutilés). Il y a joint pour les embellir
300.000 sesterces ; en outre il a ordonné par son testament d’ajouter pour l’entretien 200.000 sesterces.... de
même pour nourrir les affranchis, ses gens, au nombre de cent, il a légué à la ville un capital de 1.866.666
sesterces dont il a voulu que les intérêts servissent dans la suite à donner un repas annuel à la plèbe de la
ville.... de même, de son vivant, il a donné pour élever les garçons et les filles de la plèbe de la ville la somme
de 500.000 sesterces ; il a donné également une bibliothèque (Pline avait donné un million de sesterces pour la
fonder Lettres, V, 7 ; voir Mommsen, à l’ouvrage cité, et Salomon Reinach, Manuel de philologie classique, p.
353) ; et pour l’entretien de la bibliothèque cent mille sesterces....
CONCLUSION

Arrivé à la fin de cette étude, qui embrasse l’histoire de l’éloquence à Rome


depuis la mort de Cicéron jusqu’au règne d’Hadrien, il n’est pas hors de propos,
comme à l’extrémité d’une longue route, de nous retourner en arrière pour
mesurer l’espace parcouru ; et de jeter un regard d’ensemble sur les hommes et
sur les œuvres que nous avons passés en revue. Beaucoup de noms ont défilé
sous nos yeux. Les orateurs, le plus souvent, ne nous sont pas connus
directement par leurs œuvres, que le temps a détruites, mais par les
témoignages des contemporains. Malgré des lacunes trop nombreuses, il est
possible encore de se faire une idée exacte des phases successives que
l’éloquence romaine a traversées au Ier siècle de notre ère.
L’établissement de l’empire a porté le dernier coup à l’éloquence politique, les
proscriptions d’Octave ont tué Cicéron le plus grand orateur romain ; et le
principat d’Auguste ferme la bouche aux derniers orateurs survivants. Messala,
Asinius Pollion avaient un talent de parole remarquable. Ils brillaient même d’un
vif éclat avec Cicéron et auprès de lui. Le nouveau régime les condamne au
silence, ou plutôt les réduit à se faire admirer au barreau. On se presse encore
autour d’eux pour admirer leur parole élégante et correcte, mais ils
appartiennent à une génération qui disparaît. Ils ont des auditeurs ; ils n’ont
point de disciples.
Il reste cependant un orateur politique : c’est l’empereur, modèle naturel de
l’éloquence pacifiée, car il n’a pas de contradicteur. Il parle au peuple, mais par
des édits, et il réserve au sénat les harangues qu’il prononce encore, harangues
de plus en plus courtes, discours d’un maître qui impose sa volonté, et non d’un
orateur qui cherche, par la justesse de ses idées et l’éclat de sa parole, à
persuader ses auditeurs. Telle est l’éloquence impériale, malgré des nuances qui
tiennent au caractère des princes et aux circonstances où ils sont placés :
Auguste qui’ appartient encore à la bonne époque par, ses débuts, fait admirer la
clarté et la simplicité de ses idées. Si son style a peu d’abondance ; il est d’une
latinité pure et élégante, il s’élève même à la grandeur dans son Testament
politique. Tibère, au contraire, est diffus, embarrassé. Naturellement obscur, il
enveloppe, à dessein sa pensée de nuages si épars qu’ils interceptent la lumière,
même les jours où-la foudre s’en échappe.
Caligula montre d’abord d’heureuses dispositions ; il a du goût, des
connaissances, mais une maladie mentale et la folie de l’empire troublent bientôt
son jugement. Son règne si court est marqué par les bizarreries de ses caprices.
Il aime l’éloquence, et il exile Sénèque, parce qu’il le trouve trop brillant orateur.
Il proscrit les ouvrages de Tite-Live, et il fait publier l’Histoire de Cremutius
Cordus, brûlée par ordre de Tibère.
Claude aime à prendre la parole, et prononce de nombreux discours. Un seul a
survécu, c’est la harangue où il demande pour les Gaulois le droit d’être admis
au sénat. Mais, malgré ses efforts, l’élève et l’admirateur de Tite-Live ne réussit
pas à s’élever bien haut. Le désordre de son esprit, l’incohérence de sa pensée
éclatent, en dépit de lui, dans ses discours comme dans ses édits. Quant à
Néron, il n’a rien d’un orateur ; ce n’est qu’un mauvais poète, et il se borne à
répéter les harangues composées par Sénèque. Un seul discours prononcé aux
jeux Isthmiques lui appartient en propre ; mais sa médiocrité n’est rachetée par
aucun mérite. Avec. Néron finit l’éloquence impériale. Les princes qui luit
succèdent ne nous sont pas connus par des témoignages directs. C’est Tacite qui
prête à Galba (69 ap. J.-C.) ce discours éloquent et profond qui est la véritable
philosophie de l’histoire romaine. Les autres empereurs sont des hommes
d’affaires étrangers et indifférents aux études de l’art oratoire. Leur seul mérite
littéraire est dans le style sec, mais net et précis de leurs édits.
Chassée de la politique, l’éloquence se renfermé dans la scène plus modeste du
barreau, et, par un phénomène singulier, devient l’objet d’études d’autant plus
ardentes et enthousiastes. L’éloquence était tout du temps de la République ;
sous l’empire elle n’est plus rien ; et cependant la foule des adorateurs, sans
s’apercevoir que le dieu a disparu de l’autel, s’empresse dans l’enceinte du
temple, plus empressée et plus nombreuse que jamais. Dès lors l’éloquence
devient un art qui s’enseigne avec des préceptes et des formules qu’on écoute
avec respect et qu’on retient avidement. Mais à force de tourner dans un cercle
sans issue, l’art se raffine, s’épuise, et aboutit à des minuties et à des subtilités
qui corrompent le goût et hâte la décadence.
Il est d’usage de jeter la pierre aux écoles des rhéteurs. Elles ont eu, nous
l’avions dit, leur importance et même leur dignité. Écartés de la place publique,
les derniers orateurs politiques y sont venus pour s’y faire entendre. Ils y ont
trouvé un auditoire plus restreint, mais plus intelligent, non une foule, mais une
élite. Dans les écoles, leur parole a encore un peu de liberté : ils ne sont pas
obligés de mentir à leur pensée, ou de se taire par crainte de la mort. Aussi
préfèrent-ils les causes fictives qu’ils y soutiennent, aux harangues du sénat et
même aux causes réelles du barreau. Les écoles n’ont pas corrompu l’éloquence,
elles l’ont plutôt conservée, au milieu de l’abaissement général des talents et des
caractères, elles peuvent revendiquer l’honneur d’avoir produit des orateurs et
des écrivains, tels que Sénèque, Quintilien, Tacite et Pline le Jeune.
Elles n’ont jamais pu conjurer le mal : elles y ont cédé. Le plus grand grief qu’on
ait contre elles, c’est que de leur sein sont sortis les délateurs. Hommes habiles,
éloquents, les délateurs ont fourbi, il est vrai, leurs armes dans l’arsenal des
écoles. Mais les rhéteurs n’avaient fait d’eux que des orateurs : c’est leur
bassesse morale à leur ambition qui les ont transformés en des accusateurs au
sinistre renom. Nous avons étudié et cité les plus célèbres de ceux qui ont fait un
si triste emploi des dons les plus heureux de l’intelligence, depuis Mamercus
Scaurus qui vit sous Tibère, jusqu’à Regulus Aquilius, l’instrument des basses
œuvres de Domitien. Par une heureuse réaction, l’avènement de Nerva fait
disparaître, les délateurs, et deux noms illustres, ceux de Tacite et de Pline
terminent glorieusement ce siècle littéraire. Ils permettent enfin à l’esprit de se
reposer sur des œuvres inégales, mais également sympathiques.
Tacite et Pline sont plus estimables que les orateurs leurs devanciers ; ils ont
plus de talent que leurs contemporains, mais ils en partagent les défauts. Ils
appartiennent à leur temps.
S’ils entravent un instant les progrès de la décadence, à peine auront-ils disparu
qu’elle reprendra plus rapide, et d’une manière définitive. A quelle cause doit-on
l’attribuer ? Parmi les historiens, les uns accusent l’absence de liberté politique,
les autres, l’influence des écoles. Ces deux raisons sont justes ; chacune d’elles a
pu contribuer, pour sa part, à l’affaiblissement du goût. Mais la vraie raison qui
les résume et qui les contient toutes, c’est qu’il en est des œuvres de l’esprit
comme du corps humain. Faible d’abord, celui-ci grandit, se développe, arrive à
son apogée, et redescend peu à peu la route opposée pour aboutir à la
décrépitude. L’éloquence, comme la littérature, a eu ses bégaiements du premier
âge, à l’époque des Caton et des Gracques. Elle est arrivée avec Cicéron à toute
la perfection qu’elle pouvait atteindre. Après lui, elle devait fatalement décroître.
La liberté politique aurait été rétablie après Auguste, les écoles des rhéteurs
auraient été fermées, qu’un peu plus tôt, un peu plus tard, la décadence serait
survenue. Il y a longtemps que Velleius Paterculus l’a dit de tous les ouvrages du
génie humain : Quod summo studio petitur ascendit in summum ; difficili in
perfecto mora est, naturaliter que quod procedere non potest, recedit ; ce que
l’on cultive avec passion arrive à son apogée ; mais il est difficile de s’arrêter au
point de la perfection, et, par une loi naturelle ; ce qui ne peut avancer recule1.

FIN DE L’OUVRAGE

1 Velleius Paterculus, liv. I.


APPENDICES

Appendice I.

Édit de proscription rendu par les triumvirs (43 av. J.-.C.).


Voici la teneur de la proscription : Lepidus, M. Antonins, Octavius César, élus
pour réformer et constituer la République, font savoir : Si le parti des méchants,
bassement suppliant après sa défaite, n’avait, par une insigne mauvaise foi,
abusé de sa sécurité pour fomenter contre ses bienfaiteurs les haines et les
complots : d’abord ils n’auraient point assassiné C. César, qui, ayant sur eux
tous les droits du vainqueur, avait eu pitié d’eux, les avait épargnés, traités en
amis, et comblés, sans exception, de présents, de dignités et d’honneurs.
Aujourd’hui, ils ne nous contraindraient pas, nous qu’ils ont outragés, nous qu’ils
ont fait déclarer ennemis de la patrie, à prendre contre eux une mesure
générale. Mais, instruits par les périls que nous avons courus, instruits par la fin
déplorable de C. César, certains que leur scélératesse ne peut être adoucie par la
clémence, nous avons résolu de prévenir nos ennemis plutôt que d’attendre leurs
coups. La mesure que nous prenons ne sera donc trouvée ni injuste, ni cruelle, ni
excessive, si l’on veut bien songer à ce que C. César et nous-mêmes avons
enduré.
César, leur empereur, César, grand pontife, César qui avait vaincu et conquis les
nations les plus redoutées des Romains, qui, le premier des hommes, avait
affronté au delà des colonnes d’Hercule une mer inexplorée et découvert une
terre jusque-là inconnue, ils l’ont tué dans un temple, en plein sénat, sous l’œil
des dieux. Vingt-trois coups de poignard ont signalé la fureur dé ces hommes
qu’il avait épargnés, les ayant pris les armes à la main : plusieurs même figurent
parmi les héritiers qu’il s’était choisis. Le reste du parti, en présente d’un tel
sacrilège, loin d’en punir les coupables auteurs, leur a décerné les magistratures
et les commandements. Ceux-ci en usent pour vider les caisses publiques,
rassembler contre nous une armée, et ameuter les barbares éternels ennemis de
l’empire. Ils font plus : ils brillent, dévastent, détruisent les villes de nos alliés
quand ils n’ont pu les séduire. Quant à celles qu’ils ont frappées de terreur, ils les
entraînent contre la patrie et contre nous.
Nous avons déjà puni quelques-uns d’entre eux, et, si Dieu nous favorise, vous
verrez bientôt le châtiment des autres. La plus grande partie de la tâche est
accomplie. Déjà nous avons dans les mains l’Espagne, la Gaule, et cette terre
même de la patrie. Il nous reste, pour dernier travail, à marcher contre les
meurtriers de César qui ont passé la mer. Au moment donc de partir pour une
guerre lointaine, ce serait, il nous semble, compromettre votre salut et le nôtre,
que de laisser derrière nous des ennemis qui exploiteront notre absence, prêts à
tirer parti contre nous des vicissitudes de la guerre. Il serait plus fâcheux encore
de nous attarder à cause d’eux dans des circonstances si pressantes, tandis que
nous pouvons anéantir d’un seul coup ces hommes, qui, les premiers, nous ont
déclaré la guerre, le jour où ils ont mis hors la loi nos armées et nous.
Oui, ils vouaient à la même mort que nous tant de milliers d’hommes, sans souci
de la vengeance des dieux et de la haine des hommes. Pour nous, loin d’en
vouloir à des corps entiers, nous n’inscrivons pas même au nombre de nos
ennemis tous ceux qui se sont prononcés contre nous, tous ceux qui nous ont
poursuivis, ni tous ceux que distinguent leur richesse, leur puissance, leur
dignité, tous ceux enfin que fit périr un homme qui fut, avant nous, maître
absolu, chargé, comme nous, de constituer la République après les troubles
civils, un homme que vous avez surnommé l’Heureux à cause de ses succès.
Pourtant, comme il était seul, il avait moins d’ennemis que nous qui sommes
trois. Mais notre vengeance n’atteindra, entre tous, que les plus pervers et les
plus coupables. Ces mesures sont pour votre bien autant que pour le nôtre. Car,
sommes-nous en désordre, c’est sur vous que retombent les malheurs. Elles sont
aussi pour le bien de l’armée. En effet, il faut une consolation à ces soldats qui
ont été déclarés rebelles à la patrie par nos ennemis communs. Nous pouvions,
notre liste étant faite, saisir aussitôt les coupables, avant qu’ils fussent avertis.
Nous avons mieux aimé publier leurs noms à l’avance dans votre intérêt. Les
soldats irrités auraient pu outrepasser nos ordres, quant au nombre et aux
personnes. Ait contraire, s’ils ont le chiffre exact et les désignations nominatives,
ils ne manqueront pas, comme il leur est enjoint, de respecter les autres.
Donc, appelant sur cette mesure la faveur des dieux, nous décrétons : Ceux qui
sont inscrits sur la présente, liste, il est défendu de les accueillir, de les cacher,
de les faire évader, d’en recevoir de l’argent. Quiconque aura, auteur ou
complice, sauvé ou secouru l’un d’eux, nous décidons, prévenant ainsi toute
excuse et tout espoir de grâce, que, par le fait même, il sera proscrit. Les têtes
nous seront apportées à nous-mêmes par ceux qui les auront coupées. Pour
chacune, l’homme libre recevra 25 000 drachmes attiques, l’esclave 10 000 avec
la liberté, et le droit de citoyen à la place de son maître. Mêmes récompenses
pour les délateurs. Aucun de ceux qui recevront de l’argent ne sera inscrit
nominativement dans nos comptes, afin qu’on n’en puisse faire une preuve
contre lui. Telle est, ajoute Appien, la proscription des triumvirs, autant du moins
que j’ai su la traduire du latin en grec1.

Appendice II.

Éloge funèbre dit de Turia.


Quelques lignes initiales manquent.

I
. . . . . . . . . . rvm probit . . . . . . . . . .
rvm . . . . . . . . . . permansisti prob . . . . . . . . . .
Orbata est2 repente ante nupliarvm diem vtroque parente in penatium solitvdine
vna occisis. Per te maxime, cvm ego in Macedoniam abissem, vir sororis tvae C.
Cluvius in Africam provinciam, non remansit inulta mors parentvm.
Tanta cvm indvstria munere pietatis perfvncta, effecisti inquirendo et vindicando,
vt si praesto fvissemvs non amplius praestitissemus. At haec habes commvnia
cvm sanctissima femina sorore tva.
Qvae dvm agitabas, ex patria domo, propter cvstodiam pudicitiae, sumpto de
nocentibvs svpplicio e vestigio te in domvm maritatem3 contulisti, ubi adventvm
mevm exspectasti.
Temptatae deinde estis vt testamentum patris, quo nos eramvs heredes, rvptum
diceretur, cœmptione facta cum vxore : ita necessario te cvm vniversis patris
bonis in tvtelam eorvm, qui rem agitabant, reccidisse : sororem omnium rerum
fore expertem, qvod emancvpata esset Clvvio. Qva mente ista acceperis, qva iis
praesentia animi restiteris, etsi afvi, compertvmhabeo.
Veritate cavssam commvnem tutata es : testamentvm rvptum non esse, vt
uterque potius hereditatem teneremvs, qvam omnia boni sola possideres, certa
qvidem sententia te ita patris acta defensvram, vt si non optinvisses, partitvram
cvm sonore te existimares nec svb condicionem tvtelae legitvmae ventvram,
qvoivs per legem in te ius non esset ; neque enim familiae gens vlla probari
poterat, qvae te id facere cogeret : nam etsi patris testamentvm rvptvm esset,
tamen iis qui intenderent non esse id ivs, qvia gentis eivsdem non essent.
Cesservnt constantiae tvae, neque amplivs rem sollicitavervnt : quo facto,
reverentiae in patrem, pietatis in sororem, fidei in nos patrocinivm svcceptvm4
sola peregisti.
Rara svnt tam divtvrna matrimonia finita morte, non divertio interrupta : nam
contigit nobis, vt ad annvm XXXXI, sine offensa perdviceretvr. Vtinam vetvstum
ita extrentam subisset mvtationem vice mea, qvia ivstivs erat cedere fato
maiorem.
Domestica bona, pvdicitiae, opseqvi, comitatis, facilitatis, lanificiis tvis
adsiduitatis, religionis sine svperstitione, ornatvs non conspiciendi, cvltvs modici
evr memorem ? cur dicam de tuorum caritate, familiae pietate, cvm aeqve
matrem meam ac tvos parentes colueris, eandemque requiem illi qvam tvis
curaveris, cetera innvmerabilia habveris commvnia cura onmibus matronis
dignam famam colentibvs ? Propria svnt tva, qvae vindico ac praedico, si qui in
similia incidervnt, vt talia paterentvr et praestarent, qvae rara vt essent,
hominum fortvna cavit.
Omne tvom patrimonivm acceptvm ab parentibus commvni diligentia
conservavimus. Neqve enim erat adqvirendi tibi cvra, qvod totvm mihi tradidisti.
Officia ita partiti svmvs, vt ego tvtelam tvae fortvnae gererem, tv meae
cvstodiam svstineres. Multa de hac parte omittam, ne tya propria mecvm
commvnicem : satis sit hoc mihi tuis de sensibvs indicasse.
Liberalitatem tvam cum plvrvrriis necessariis tvm
praecipve pietati praestitisti . . . . . . . . . . is alias nominaverit, vnam dvmtaxat
simillimam tui . . . . . . . . . . habvisti sororem tvam : nam propinqvas vestras
dignas eiusmodi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . officiis domibvs vestris apvd nos
edveavistis, eaedem vt condicionem dignam familiae vestrae conseqvi possent,
dotes parastis : qvas qvidem a vobis conslitulas commvni consilio ego et C.
Clyvivs excepimvs et probantes liberalitatem ne vestro patrimonio vos mvltaretis,
nostram rem familiarem svbdidimus nostraque praedia in dotes dedimvs. Quod
non venditandi nostri caussa rettuli, sed ut illa consilia vestra concepta pia
liberalitate honori nos duxisse constarel exequi de nostris.
. . . . . . . . . . a tva praetermittenda . . . . . . . . . .

II
. . . . . . . . . . Non minus enim tibi hoc debeo quam ipsi Caesari me patriae
redditvm a se, nam nisi parasses qvod servaret, etiam Caesar inaniter opes svas
polliceretvr. Ita non minvs pietati tvae quam clementiae lilius me debeo.
Qvid ego nvnc interiora nostra et recondita consilia secreto pectoris ervam ? vt
repentinis nvntiis, ad praesentia et imminentia vitanda excitatvs tvis consiliis
conservatvs sim ? vt neque avdacia abripi me temere passa sis, et modestiora
cogitanti fida receptacula pararis, sociosqve consiliorvm tvorvm ad me
servandvm dederis sororem tvam et virvm eivs C. Clvvivm, conivncto omnivm
periculo ? non finiam, si attingere coner. Sat est mihi tibiqve salvtariter me
latvisse.
Acerbissvmvm tamen invito mihi accidisse tva vice fatebor, reddito iam non
inutiti cive patriae beneficio et ivdicio apsentis Caesaris Avqvsti, quom per te de
restitvtione méa M. Lepidvs conlega praesens interpellaretur, et ad eius pedes
prostrata hvmi, non modo non adlevata, sed tracta et servilei in modvm rapsata,
livoribus corporis repleta, firmissimo animo eum admoneres edicti Caesaris cvm
gratvlatione restitvtionis meae, avditisque verbis coram contvmeliosis et
crudelibvs exceptis volneribvs, palam ea praeferres, vt avctor meorvm
periculorvm notesceret. Qvoi nocvit mox ea res.
Qvid hac virtute efficacivs ? praebere Caesari clementiae locum et cum custodia
spiritvs mei notare importvnam crvdelitatem egregia tua patientia ?
Sed qvid plvra ? Parcamvs orationi, qvae debet et potest exire, ne exiliter
maxima opera tractando parvm digne peragamvs, qvom pro documento
meritorvm tvorvm oculis omnivm praeferam titvlvm vitae servatae.
Pacato orbe terrarvm, restituta repvblica, qvieta deinde nobis et felicia tempora
contigervnt. Fverunt optati liberi, qvos aliqvamdiu sors inviderat. Si fortvna
procedere esset passa, sollemnis inserviens, quid utrique nostrvm defvit ?
Procedens alias spem finiebat. Qvid agitaveris propter hoc quaeqve ingredi
conata sis, forsitam in qvibvsdam feminis conspicua et admirabilia, in te qvidem
minime admiranda, conlata virtvtibvs tuis reliquis, praetereo.
Diffidens fecvnditati tvae et dolens orbitate mea, ne tenendo in matrimonio te
spem habendi liberos deponerem, atqve eivs cavssa essem infelix, de divertio
elocvta es, vacvamqve domvm alterivs fecvnditati te tradituram, non alia mente
nisi vt, nota concordia nostra, tv ipsa mihi dignam condicionem qvaereres,
pararesque, ac fvtvros liberos te communes proqve tvis habitvram adfirmares ;
neqve patrimonii nostri, quod adhuc fverat commvne, separationem factvram,
sed in eodem arbitrio meo id et si vellem tvo ministerio fvtvrvm : nihil
seivnctvm, nihil separatum te habitvram, sororis socrusve officia pietatemque
mihi deinceps praestituram.
Fatear necessest adeo me exarsisse, vt excesserim mente, adeo exhorrvisse
actvs tvos, vtvix redderer mihi. Agitari divertia inter nos ante quam fato dicta lex
esset, posse te aliqvid concipere mente qvare viva desineres esse mihi vxor, cvm
paene exvle me vita fidissvma permansisses !
Qvae tinta mihi fverit cupiditas avt necessi tas habendi liberos, ut propterea
fidem exverem, mvtarem certa dvbiis ? Sed qvid plvra ? Remansisti apvt nie ;
neqve enim cedere tibi sine dedecore meo et communi infelicitate poteram.
Tibi vero qvid memorabilius qvam inserviendo mihi operam dedisse te, vt qvom
ex te liberos habere non possem, per te tamen haberem et diffidentia partvs tvi
alterivs conivgio parares fecvnditatem ?
Vtinam patiente vtrivsque aetate procedere conivgivm potvisset, donec elato me
maiore, qvod ivstivs erat, svprema mihi praestares, antea vero superstite te
excederem orbitate filia mihi svpstitvta.
Praecvevrristi fato, delegasti mihi lvctvm desiderio tvi nec liberos habentem
solym virvm reliqvisti. Flectam ego qvoqve sensvs meos ad ivdicia tva, a te
destinatam adoplans.
Omnia tva cogitata praescripta cedant lavdibvs tvis, vt sint mihi documento
qualem ego desiderem, qvod immortalitati ad memoriam consecratam te
tradidisti.
Frvctvs vitae tvae non dervnt mihi. Occvrrente fama tva, firmatus animo et
doctvs actis tvis resistam fortvnae, qvae mihi non onmia eripuit, cum laudibvs
crescere tui memoriam passa est. Sed qvod tranqvilli statvs erat, tecum amisi,
qvam specvlatricem et propvgnatricem meorvm pericvlorum cogitans, calamitate
frangor nec permanere in promisso possvm.
Natvralis dolor extorqvet constantiae mires : maerore versor et qvibvs angor
luctu taedioque in necvtro (nevtro) mihi consto : repetens pristinos casus meos
fvtvrosque eventus ab omni spe decido : mihi tantis talibvsque praesidiis
orbatvs, intvens famam tvam non tam forliter patiendo haec qvam ad desiderium
lvctvmque reservatvs videor.
Vltimvm hvivs orationis erit omnia mervisse te neqve omnia tibi contigisse mihi
ut praestarem tibi. Legem habvi mandata tua : qvod extra mihi libervm fverit,
praestabo.
Te, Di manes tvi vt qvietam patiantvr atpveita tveantvr, opto.

Traduction en français.
... Avant le jour fixé pour notre mariage, tu fus privée soudainement de tes père
et mère, assassinés ensemble dans la solitude du foyer domestique.
Ce double crime ne resta pas impuni, grâce à tes soins surtout, car j’étais parti
pour la Macédoine, et C. Cluvius, l’époux de ta sœur, était dans la province
d’Afrique.
Tu t’es acquittée avec une intelligence si active de ce devoir pieux, en
recherchant, dénonçant, poursuivant les coupables, que nous n’eussions en
vérité mieux fait si nous avions pu agir nous-mêmes. Tu en partages le mérite
avec ta respectable sœur.
Durant les agitations de cette poursuite, tu dus abandonner la maison paternelle
où tu n’étais pas suffisamment gardée, et tu vins occuper la maison conjugale,
où, après le châtiment des assassins, tu attendis mon retour.
Vous fûtes ensuite circonvenues, ta sœur et toi, pour consentir à ce que le
testament paternel, où toi et moi nous étions institués héritiers, fut déclaré
révoqué par la survenance d’une coemptio entre ton père et son épouse. Tu
serais ainsi tombée, avec l’universalité de l’héritage paternel, sous la tutelle des
meneurs de cette intrigue, ta sœur étant écartée de l’hérédité ; comme sortie de
la famille, par sa mancipation à Cluvius, son époux. Quoique absent alors, je sais
bien quel accueil tu fis à ces propositions et quelle présence d’esprit tu sus y
opposer.
En vérité, tu défendis la cause de nous tous, dont l’intérêt était que le testament
ne fût pas cassé, et qu’à toi et à moi fût attribuée la succession, plutôt qu’à toi
seule la possession du tout, bien assurée que tu étais d’ailleurs de te conformer
aux intentions paternelles, puisque le testament étant maintenu, tu partageais
l’héritage avec ta sœur, légataire d’une part des biens. Du même coup, tu
échappais à la tutelle légitime qui ne devait point t’atteindre d’après la loi, aucun
lien de gentilité ne pouvant être prouvé, pour ta famille, qui t’obligeât à t’y
soumettre. En effet, quand même le testament de ton père eût été cassé, les
meneurs du procès ne pouvaient alléguer ce droit, n’étant pas de la même gens.
Ils furent lassés par ta constance, et ne poussèrent pas plus loin leurs tentatives.
Tu fis ainsi respecter par ta fermeté seule, le testament de ton père, l’intérêt de
ta sœur, et la loi du patronage qui t’unissait à moi.
Ils sont rares de nos jours, les mariages d’une aussi longue durée que le nôtre,
dont la mort seule a terminé le cours, et qui n’ont point été dissous par le
divorce ! Nous avons prolongé notre union jusqu’à sa quarante et unième année,
sans le moindre nuage entre nous. Plût aux dieux que mon destin eût seul mis
fin à ce bonheur, consacré par le temps, et qu’il était plus juste de voir cesser
par la mort du plus âgé que par la tienne !
Rappellerai-je les dons précieux de tes qualités privées ? Ta pudeur, ta
déférence, ta douceur, ta facilité de caractère, l’assiduité de ton travail, ta
religion éclairée, ton élégance sans prétention, la modération de toutes tes
habitudes ? Ai-je besoin de parler de ton attachement à tes proches, de ton
affection pour ta famille, de ton respect pour ma mère, que tu honorais comme
la tienne même, du soin que tu as pris de sa tombe, à l’égal de ce que tu as fait
pour tes père et mère, et des autres innombrables vertus qui te sont communes
avec les dames romaines les plus soigneuses de leur réputation ? Je ne veux
louer ici et revendiquer pour toi que les qualités qui te sont propres, celles dont
nul autre que moi n’a trouvé de pareilles, ou, si l’on en vit autre part, dont le sort
a ménagé rarement la rencontre aux mortels.
Nous avons conservé avec une commune prudence tout le patrimoine que tu
tenais de tes pères. Me l’ayant remis tout entier, tu n’avais aucun souci d’en
augmenter la valeur ; mais nous avions partagé la gestion de notre fortune : je
m’étais réservé de protéger la tienne et tu gardais celle de ton époux. Sur ce
point, je passerai, beaucoup de choses sous silence, de peur de m’attribuer une
part de tes mérites. Il me suffit d’avoir indiqué tes sentiments.
Mais je dirai combien tu te montras généreuse pour plusieurs de tes proches....
Une seule femme a pu t’être comparée, ce fut ta sœur.... Vous aviez recueilli,
dans vos maisons, des jeunes filles, vos parentes, dignes assurément de vos
bienfaits, et vous les aviez élevées auprès de vous. Vous leur aviez destiné des
dots pour qu’elles pussent s’établir d’une manière assortie à, leur condition.
Cluvius et moi, nous avons, d’un commun accord, accompli vos intentions, et,
approuvant votre générosité, nous avons engagé nos biens propres, et livré nos
domaines personnels, afin de payer les dots constituées par vous, et de laisser
intact votre patrimoine. Je ne le dis point pour en tirer vanité, ni l’un ni l’autre,
mais pour montrer l’union de nos pensées avec les vôtres, puisque nous tenions
à honneur d’acquitter, de nos fonds mêmes, des obligations imaginées par votre
libéralité pieuse...
(LACUNE)
L’orateur a dû commencer ici le détail de ses adversités politiques. Il continue :
Je ne suis pas moins redevable à toi qu’à César lui-même. En protégeant ma vie,
tu préparais les voies à sa clémence, car, si tu n’avais assuré mon salut, sa
générosité se fût en vain prononcée en ma faveur. Je dois donc autant à ton
pieux dévouement qu’à sa magnanimité.
Évoquerai-je ici le souvenir de nos tourments intérieurs et de nos secrètes
tribulations ? Dirai-je comment j’ai maintes fois échappé à des périls imminents,
grâce à des avis parvenus par tes soins ? Combien souvent tu m’as
courageusement sauvé d’une témérité, ou préparé des asiles plus stars dans ma
détresse ? Je dois comprendre dans ma gratitude et ta sœur et son époux,
complices de tes soins, et associés clans le danger commun du dévouement à un
proscrit. Je n’en finirais pas si je voulais tout dire. Il me suffit, et il suffit à ta
mémoire, que je professe ici ce que je dois à la retraite salutaire que tu m’as
ménagée.
J’avouerai cependant qu’à cette occasion j’éprouvai l’une des plus grandes
amertumes de ma vie ; lorsque après avoir obtenu de César Auguste, absent
alors de Rome, d’être rendu à ma patrie ; citoyen utile encore peut-être, tu vins
solliciter en personne de son collègue Lépide, gouverneur de la ville, mon
rétablissement et l’exécution de la sentence gracieuse. Tu le trouvas opposant,
inflexible, et, prosternée devant lui, te traînant à ses pieds, non seulement il ne
te rel6a pas, mais il te laissa outrager et meurtrir par ses satellites, comme une
vile esclave, pendant que, d’une voix inflexible et ferme, tu lui rappelais l’édit de
grâce, et la lettre de félicitation qui l’accompagnait, bravant les grossières injures
et les brutalités de ses gens, dénonçant ait peuple ces cruautés, et signalant
comme l’unique auteur de tous ces maux ce triumvir qui ne tarda pas d’ailleurs a
recevoir son châtiment. Ton courage pouvait-il rester sans effet ? Non, ta
patience inébranlable fournit à César l’occasion de confirmer sa clémence, décida
du sort de ma vie, et flétrit la dureté importune du tyran.
Qu’est-il besoin d’ajouter ? Ce peu de paroles doit suffire. En insistant plus
longuement, je ne pourrais qu’affaiblir l’expression de mes paroles, et manquer
peut-être de dignité, pendant que je ne veux montrer à tous les yeux que le
bienfait dont je suis redevable à ton dévouement.
La paix de l’univers étant assurée, et la République rétablie, des jours paisibles
et fortunés se levèrent pour nous. Nous désirions avoir des enfants que le sort
nous avait refusés jusqu’alors. Si la fortune nous avait souri sur ce point, que
nous eût-il manqué ? Mais un destin contraire nous en ôtait l’espérance. Ici je
passerai sous silence les agitations de ton âme et les rêves dont ton inquiétude
se nourrit. Ton affectueuse sollicitude serait digne d’être admirée chez toute
autre femme, mais elle ne fut, chez toi, que l’application ordinaire de tes autres
vertus.
Désespérant de ta fécondité, et désolée de me voir sans enfants, tu voulus
mettre un terme à mon chagrin, et, craignant de perpétuer mes regrets par la
persistance d’un mariage stérile, tu nie proposas le divorce, offrant de céder la
place à une autre épouse plus féconde, dans le seul but d’assurer mon bonheur.
Tu voulais donner une preuve éclatante de la tendresse connue de nos
sentiments, en cherchant toi-même cette épouse digne de moi, dont tu aurais
traité les enfants comme les tiens ; tu renonçais à reprendre ton patrimoine
personnel, et à séparer ce qui avait été confondu entre nous jusqu’à ce jour ;
tous les biens seraient restés à ma disposition, et, si je l’eusse accepté, tu aurais
même contribué par ton travail et tes soins à la prospérité commune. Rien n’eût
été changé, si ce n’est que tu m’aurais rendu désormais les offices d’une sœur ou
d’une belle-mère affectueuse.
Je dois le confesser : irrité d’une telle proposition, j’eus de la peine à contenir
mon courroux et à rester maître de moi. Je ne pouvais te pardonner d’avoir
conçu l’idée de nous séparer, avant que la nature nous en eût imposé la loi, et je
ne comprenais point que, vivante encore, tu ne fusses pas mon épouse, toi qui,
pendant les jours de l’exil avais été nia compagne fidèle et inséparable.
Étais-je donc si passionné de paternité, et des enfants m’étaient-ils si
nécessaires que je voulusse manquer à la foi promise, et changer un bonheur
certain pour mie satisfaction douteuse ? Mais passons. Tu demeuras auprès de
moi, car je ne pouvais céder à ta proposition sans me déshonorer, et sans faire
notre malheur à tous deus.
Pour toi, quoi de plus digne de mémoire que cette généreuse pensée de satisfaire
mon désir, et, ne pouvant me donner toi-même des enfants, de vouloir me
ménager par un autre mariage et par ton entremise même, la possibilité d’être
père avec une autre épouse ?
Plût aux dieux que, restant unis, nous eussions avancé clans la vie jusqu’à ce
que moi, le plus vieux, je fusse arrivé au terme de mes jours, soutenu par tes
soins et mourant dans tes bras, après m’être substitué une fille adoptive qui
m’eût remplacé auprès de toi.
Mais tu m’as précédé dans la tombe, me laissant la douleur, le deuil, les regrets,
et le triste sort de vivre seul. J’accommoderai mon existence selon tes intentions
et j’adopterai celle que tu préparais à cette destinée.
A toutes tes pensées je veux me conformer : mais, pour aujourd’hui, laisse-moi
dire tes louanges qui seront la preuve de mes regrets et le témoignage de tes
droits à une mémoire immortelle.
Les exemples de ta vie ne seront pas inutiles ! Protégé par ta bonne renommée,
ferme comme ton âme et instruit par tes actes mêmes, je résisterai à la
mauvaise fortune qui ne m’aura point tout ôté, si elle permet que mes regrets
augmentent la gloire de ton nom. Mais avec toi j’ai perdu le calme de mon esprit
; tu n’es plus là pour être mon témoin et mon soutien dans les périls ; je
demeure brisé par le malheur et nie sens incapable d’y résister.
La nature accablée m’en refuse les forces. Noyé dans la douleur, je ne trouve
plus d’équilibre pour mon âme. Repassant en mémoire mes anciennes infortunes
et le sort que l’avenir me réserve, je perds toute espérance. Privé d’un si grand
et si constant appui, et plein de ton souvenir, j’ai moins foi à la résignation qu’à
la peine éternelle de mon affliction.
La conclusion de ce discours sera que tu as tout mérité, et que je reste avec le
chagrin de n’avoir pu tout te donner. Tes désirs ont été toujours ma loi suprême
; ce qu’il me sera permis de leur accorder encore, je n’y manquerai pas.
Que les dieux, que tes mânes assurent et protègent ton repos !

Appendice III.

Éloge funèbre dit de Murdia.


Mvrdiae L. F. matris . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Sed propriis viribvs adlevent cetera, quo firmiora probabiblioraque sint. Omnes
filios aeqve fecit heredes, partitione filiae data ; amor maternvs caritate libervm,
aeqvalitate partivm constat. Vire certam pecvniam legavit, vt ivs dotis honore
ivdici avgeretvr. Mihi revocata memoria patris, eaqve in consilium et fide sva
adhibita, aestimatione facta, certas res testamento praelegavit, neque ea mente
quo me fratribvs meis cvm eorvm aliqva contvmelia praeferret, sed memor
liberalitatis patris mei, reddenda mihi statvit, quae ivdicio viri svi es patrimonio
meo cepisset, vt ea ivssv svo cvstodita proprietati meae restitverentvr. Constitit
ergo in hoc sibi ipsa vt a parentibus dignis viris data matrimonio obseqvio,
probitate retineret, nvpta meriteis gratior fieret, fide carior haberetvr, ivdicio
ornatior relinqveretvr, post decessvm consensv civivm lavdaretvr. Quom
discriptio partivm habeat gratvm fidvmque animvm, in viros aeqvalitatem, in
liberos ivstitiam, in veritate ; qvibvs de cavsis qvom omnium bonarvm
feminarvm simplex similisque esse lavdatio soleat, quod natvralia bona propria
cvstodia servata varietates verborvm non desiderant, satisque sit eadem omnes
bona fama digna fecisse, et qvia adqvirere novas laudes mvlieri sit ardvom,
qvom minoribvs varictatibvs vita iactetvr, necessario commvnia esse colenda, ne
qvod amissvm ex ivstis praecepteis cetera tvrpet, eo maicrem lavdem omnivm
carissima mihi mater mervit, qvod modestia, probitate, pvdicitia, obseqvio,
lanificio, diligentia, fide par similisque cetereis probeis feminis fvit, neqve vlli
cessit virtvtis, laboris, sapientiæ (lavde)... praecipvam avt certe...

Traduction française.
. . . . . De Murdia, fille de Lucius, ma mère . . . . . . . . . .
... Mais qu’ils soient naturellement adoucis partout le reste plus solide .et plus
digne encore d’approbation (?). Elle a divisé également son héritage entre tous
ses fils et en a laissé une part à sa fille. Son amour maternel est démontré par sa
tendresse pour ses enfants et par l’égalité de ce partage. A son mari elle a légué
une somme déterminée pour qu’a son droit sur sa dot s’ajoutât l’honneur clé ce
jugement, Quant à moi, après avoir rappelé la mémoire de mon père, l’avoir
consultée, et s’être inspirée de sa propre droiture, après avoir fait une juste
estimation, elle m’a légué par préciput des biens déterminés, non dans le but de
me préférer âmes frères d’une manière injurieuse pour eux, mais se souvenant
de la libéralité de mon père à son égard, elle a décidé de me rendre ce que,
d’après le jugement de son mari, elle avait prélevé sur mon patrimoine, afin que
ces biens gardés par son ordre fussent restitués à mon avoir. Elle a donc été
d’accord avec elle-même, en ce que donnée en mariage par ses parents à des
époux honorables, elle s’est attachée ceux-ci par sa soumission et sa probité ;
elle s’est appliquée à ce que mariée ses bons offices la rendissent plus agréable,
sa fidélité plus chère, que l’estime qu’on lui accorderait la laissât plus honorée, et
que morte ses concitoyens la célébrassent d’une voix unanime. Le partage égal
prouve la reconnaissance et la fidélité de son âme, son égalité vis-à-vis de ses
maris, sa justice envers ses enfants....
Pour ces raisons, comme l’éloge de toutes les femmes de bien est simple et
semblable, que les qualités naturelles conservées par elles soigneusement n’ont
pas besoin d’expressions variées, comme il suffit que toutes aient fait les mêmes
actes louables, qu’il est difficile aux femmes d’acquérir des gloires nouvelles,
comme leur vie est soumise à de moindres vicissitudes, et qu’il leur faut
nécessairement pratiquer les devoirs communs à toutes, de peur que l’omission
d’une de ces justes prescriptions ne fasse tort au reste, la plus chère de toutes
les femmes, ma mère, a mérité une gloire d’autant plus grande que, par sa
modestie, sa probité, sa pudeur, sa complaisance, son assiduité à filer la laine,
son activité, sa fidélité, elle a été égale et semblable à toutes les femmes
honnêtes, elle n’a cédé à aucune en vertu, en travail, en sagesse... mais sa
principale gloire ou assurément....5
1 Appien, Guerres civiles, IV, 8 et suivants.
2 Texte restitué par MM. Mommsen et Degenkolb (Deux discours funèbres du temps
d’Auguste et d’Adrien, extraits des Dissertations de l’Académie royale des sciences de
Berlin, 1863, publiés in-4° en 1864), recensé par M. Huschke (1866) ; publié d’après ces
savants, par M. Ch. Giraud, membre de l’Institut, dans le Journal des savants, août 1870
; et parmi les Juris romani antiqui vestigia, fragmento, monumenta ad usum scholarum,
du même auteur, in-12°. Paris, librairie Cotillon, 1812.
3 Mommsen lit materterae qui semble moins juste.
4 Lisez susceptum.
5 Orelli, Inscriptionem latinarum amplissima collectio, n° 1860. — Egger, Reliquiae, p.
322.

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