Correction d’une disertation sur Le Menteur de Corneille
Introduction
Lorsque la pièce de Corneille, Le Menteur, est montrée au public en 1644, elle remporte
un franc succès, comme le montre la naissance d’une nouvelle mode : celle de donner
une collation pour séduire. Pourtant, cette pièce reste ambigüe sur la condamnation
morale du mensonge, étant donné que Dorante, après avoir multiplié les mensonges,
s’en sort de façon assez positive dans le dénouement. accroche posant le paradoxe de
la pièce entre succès et immoralité 2 C’est d’ailleurs sur ces mots de son valet Cliton
que s’achève la pièce : « Vous autres qui doutiez s'il en pourrait sortir, / Par un si rare
exemple apprenez à mentir. ». sujet recopié 1
En interpellant le spectateur dans cette apostrophe « vous autres », il suggère que
celui-ci puisse éprouver une forme d’incompréhension devant ce dénouement si
favorable à Dorante. C’est en effet ce que montrent l’emploi du verbe « doutiez », et la
proposition subordonnée conjonctive circonstancielle hypothétique « s'il en pourrait
sortir ». analyse de l’hypothèse mise en lien avec une incompréhension, ambigüité 1
Cette incompréhension est partagée par Cliton qui a montré durant la pièce sa
désapprobation vis-à-vis des mensonges de son maître, au point que la phrase
injonctive « Apprenez à mentir » est ambigüe : soit on peut l’interpréter comme pleine
d’ironie, soit comme une injonction très sérieuse. Ainsi, si elle est sérieuse, c’est qu’elle
implique que le mensonge se justifie par les fonctions qu’il remplit ; si elle est ironique,
c’est que Cliton livre une condamnation morale du mensonge. Deux enjeux expliqués 1
+1
Il s’agit ainsi de réfléchir à la fois aux fonctions du mensonge dans la pièce pour le
justifier sans qu’il soit totalement immoral. Problématique en question directe ou
indirecte 1
Pour ce faire, nous montrerons comment les menteurs sont tout de même condamnés ;
puis que le mensonge remplit des fonctions qui le justifient ; avant d’en étudier la
dimension de véritable plaisir littéraire. Plan : 3 parties = 3X1
Plan détaillé
I. Une condamnation ambigüe du mensonge
A] La condamnation par la satire d’une société où tout le monde ment
a) Cliton présente Paris à Dorante, comme un lieu où tout n'est
qu'apparences : « CLITON
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés, L’effet n’y répond pas toujours
à l’apparence. »
b) Clarice et sa suivante Isabelle inventent un stratagème : ISABELLE. « Et là,
sous ce faux nom, vous pourrez lui parler, Sans qu'Alcippe jamais en découvre
l'adresse,
B] La condamnation par les personnages incarnant l’idéal de l’honnête homme
a) Cliton, bien que valet condamne le mensonge : dès l’exposition, il essaie de le
retenir, notamment lorsque Dorante se fait héros de guerre : « CLITON. Que lui
va-t-il conter ? », ou encore « CLITON, le tirant par la basque. Savez-vous bien,
Monsieur, que vous extravaguez ? »
b) Clarice, à la fin de la pièce s’insurge contre la rouerie de Dorante :
« CLARICE, à Lucrèce.
Est-il un plus grand fourbe ? et peux-tu l’écouter ? »
C] Le triomphe partiel du mensonge par la résolution partielle des intrigues
a) Dorante aimait Clarice il épousera Lucrèce
b) Alcippe est une sorte de lot de consolation pour Clarice, d’autant plus que les
deux personnages scellent un pacte pour garder secret leur amour initial :
« entre vous et moi vous savez le mystère »
D] Le mensonge condamné par le mensonge
a) Dans la scène où Cliton se sent trahi par le mensonge de son maître qui lui a
fait croire qu’il avait tué Alcippe en duel, il invente un mensonge grotesque sur
une prétendue poudre redonnant la vie. Le mensonge est si grossier qu’il
ridiculise Dorante.
La condamnation du mensonge est ambigüe, parce que le mensonge remplit des
fonctions essentielles. Ainsi, il est le sujet même de la pièce car il préserve l’intrigue.
II Le mensonge nécessaire
A] Il garantit les rebondissements et la tension dramatique
a) sans le mensonge du mariage de Poitiers, Dorante est marié à Clarice selon
les vœux de son père et son attirance
b) Dans la scène 5 de l’acte II, sans le mensonge de la montre qui sonne, le père
de la prétendue Orphise aurait quitté la pièce et le mensonge du mariage ne se
justifierait plus
B] Il préserve les sentiments
a) Isabelle, la servante de Clarice propose un mensonge dans la scène 2 de
l’acte II pour permettre à sa maîtresse d’évaluer ses sentiments pour Dorante. La
préoccupation de Clarice est en effet légitime : « Mais pour le voir ainsi qu'en
pourrai-je juger ? J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence ».
b) Dans le pacte final entre Clarice et Dorante qui consiste à garder secret leur
penchant des Tuileries, il s’agit de préserver Alcippe d’une humiliation.
Si le mensonge apparaît comme nécessaire à la dramaturgie, il faut aussi le considérer
comme le moteur du plaisir littéraire.
III Le mensonge comme plaisir littéraire
A] les parodies littéraires
a) la chanson de gestes : dans le passage du combat contre le père, il utilise
l’énumération pour amplifier la résistance, et aussi avec les présents de l’indicatif
à valeur d’action « nous entassons » et « nous nous barricadons », « travaille »,
sans oublier le champ lexical de la guerre avec les mots « défenses »,
« barricadons, « feu », « repart », « muraille ».
b) la parodie du Cid avec l’intertextualité : Dorante entend des sentiments dans
la colère de Lucrèce : « Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez. »
Cela rappelle le commentaire que se fait le spectateur dans la réplique de
Chimène « Va, je ne te hais point », dans laquelle il comprend que la litote fait
entendre tout le contraire.
B] la parodie de topos littéraires
a) le coup de foudre dans sa narration de la rencontre à Poitiers, notamment la
métaphore du cœur piègé : « Tant elle avait d'appas, et tant son oeil vainqueur
Par une douce force assujettit mon coeur ! »
b) le topos du fils soumis à son père est aussi très présent, notamment dans la
scène de dénouement, Dorante l’utilise comme argument : « Si mon père à
présent porte parole »
C] le mensonge permet un spectacle très comique donné par les menteurs qui se font
comédiens
a) l’occasion de multiplier le comique de gestes : joue tous les rôles. La mise en
scène de Nicolas Briançon montre cette dimension de pur plaisir littéraire généré
par les comédies de Dorante.
Ainsi, la pièce de Corneille propose un traitement moral du mensonge très ambigu. En
effet, il le condamne mollement, et en fait une nécessité dramatique. Le mensonge est
objet de réprobation, certes, mais il apparaît aussi comme le moteur des enjeux
dramatiques de la pièce, ainsi que l’occasion de multiplier les moments de plaisir
littéraire.