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Méridien de Sang: Ou Le Rougeoiement Du Soir Dans L'ouest

Méridien de sang, un roman de Cormac McCarthy, suit l'histoire d'un jeune garçon qui s'enfuit de son foyer au Tennessee pour explorer l'Ouest américain, où il est confronté à la violence et à la brutalité de la vie. À travers ses aventures, le protagoniste rencontre divers personnages, dont le révérend Green et le juge Holden, qui illustrent les thèmes de la cruauté humaine et de la quête de sens. Le récit est marqué par une prose poétique et une exploration profonde de la nature humaine dans un contexte historique tumultueux.

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Méridien de Sang: Ou Le Rougeoiement Du Soir Dans L'ouest

Méridien de sang, un roman de Cormac McCarthy, suit l'histoire d'un jeune garçon qui s'enfuit de son foyer au Tennessee pour explorer l'Ouest américain, où il est confronté à la violence et à la brutalité de la vie. À travers ses aventures, le protagoniste rencontre divers personnages, dont le révérend Green et le juge Holden, qui illustrent les thèmes de la cruauté humaine et de la quête de sens. Le récit est marqué par une prose poétique et une exploration profonde de la nature humaine dans un contexte historique tumultueux.

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Méridien de sang

ou
Le rougeoiement
du soir dans l’Ouest
CORMAC McCARTHY

Méridien de sang
ou
Le rougeoiement
du soir dans l’Ouest
Traduit de l’anglais (États-Unis)
par François Hirsch

ÉDITIONS DE L’OLIVIER
Une première édition de cet ouvrage a paru aux éditions Gallimard
en 1988, dans la traduction que nous reprenons ici, revue par son
auteur.

titre original
Blood Meridian, or The Evening Redness in the West

isbn 978‑2-8236‑1822‑8

© Cormac McCarthy, 1985


© Éditions de l’Olivier, 1998
pour l’édition en langue française
© Éditions de l’Olivier, 2021 pour la présente édition

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à


une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle
faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants
cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335‑2 et
suivants du Code de la propriété intellectuelle.
« Car vos idées sont terribles et vos cœurs
faibles. Vos pitiés, vos cruautés sont
absurdes, sans calme, comme irrésistibles.
Enfin vous craignez le sang, de plus en
plus. Vous craignez le sang et le temps. »
Paul Valéry

« Car il ne faut pas considérer que la vie


des ténèbres est plongée dans la misère
et comme perdue dans l’angoisse. Il n’y a
pas d’angoisse. Car la tristesse est engloutie
dans la mort, et la mort et l’agonie sont la
vie des ténèbres. »
Jacob Boehme

« Clark, qui a dirigé l’année dernière une


expédition dans la région des Afars dans
le nord de l’Éthiopie, et Tim D. White,
de l’University College de Berkeley,
ont ajouté qu’un crâne fossile daté de
300 000 ans découvert précédemment,
dans la même région, avait fait l’objet d’un
nouvel examen. Les constatations faites à
cette occasion permettent de penser que
ce crâne a sans doute été scalpé. »
Yuma Daily Sun
13 juin 1982
1
L’enfance au Tennessee – La fuite – La Nouvelle-Orléans –
Bagarres – Blessé par balle – En route pour Galveston –
Nacogdoches – Le révérend Green – Le juge Holden –
Une rixe – Toadvine – L’hôtel incendié – Une retraite.

Voici l’enfant. Il est pâle et maigre, sa chemise de


toile est mince et en lambeaux. Il tisonne le feu près
de la souillarde. Dehors s’étendent des terres sombres
retournées piquées de lambeaux de neige et plus
sombres au loin des bois où s’abritent encore les der‑
niers loups. Sa famille ce sont des tâcherons, fendeurs
de bois et puiseurs d’eau, mais en vérité son père a été
maître d’école. Il ne dessoûle jamais, il cite des poètes
dont les noms sont maintenant oubliés. Le petit est
accroupi devant le feu et l’observe.
L’année de ta naissance. Trente-trois. On les appe‑
lait les Léonides. Mon Dieu toutes ces étoiles qui tom‑
baient. Je cherchais du noir, des trous dans les nuées.
La Grande Ourse sombrait.
La mère morte depuis quatorze ans a nourri dans
son sein la créature qui allait l’emporter. Jamais le
père ne prononce son nom, l’enfant ne le connaît pas.
Il a en ce monde une sœur qu’il ne reverra pas. Il
observe, pâle et pas lavé. Il ne sait ni lire ni écrire
et déjà couve en lui un appétit de violence aveugle.

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Toute l’histoire présente en ce visage, l’enfant père
de l’homme.
À quatorze ans il s’enfuit. Il ne reverra plus la cabane
avec la cuisine glaciale dans l’obscurité d’avant l’aube.
Le bois de feu, les lessiveuses. Il part à l’aventure loin
vers l’ouest jusqu’à Memphis, migrant solitaire sur ce
paysage plat et pastoral. Des Noirs dans les champs,
hâves et voûtés, leurs doigts d’araignée parmi les coques
des cotonniers. Une souffrance d’ombres dans le jardin.
Découpées sur le déclin du soleil des silhouettes qui
se meuvent dans le crépuscule plus lent à travers un
horizon qu’on croirait de papier. Un journalier solitaire,
forme sombre poursuivant une mule et une herse vers
la nuit sur les basses terres délavées.
Un an plus tard il est à Saint Louis. Il trouve un pas‑
sage pour La Nouvelle-Orléans à bord d’un bateau plat.
Quarante-deux jours sur le fleuve. La nuit les bateaux
à vapeur les dépassent en sifflant et en labourant les
eaux noires, tout illuminés comme des villes à la dérive.
On démonte le radeau et on vend le bois et le voilà
qui marche dans les rues et il entend des langues qu’il
n’a encore jamais entendues. Il loge dans une chambre
au-dessus d’une cour derrière une taverne et il des‑
cend la nuit comme les bêtes des fables pour se battre
avec des matelots. Il n’est pas grand, mais il a de gros
poignets, de grosses mains. Il a les épaules rentrées.
Le visage d’enfant est curieusement intact derrière
les cicatrices, les yeux étrangement innocents. On se
bat aux poings, à coups de pied, avec des bouteilles
ou au couteau. Toutes les races, toutes les engeances.
Des hommes dont le parler ressemble au grognement
des singes. Des hommes venus de pays si lointains et
bizarres que les voyant à terre à ses pieds perdre leur

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sang dans la boue c’est le genre humain lui-même qu’il
imagine vengé.
Une nuit un quartier-maître maltais lui tire dans
le dos avec un pistolet. S’élançant pour lui régler son
compte il reçoit une autre balle juste au-dessus du
cœur. L’homme prend la fuite et lui il s’appuie contre
le comptoir avec le sang qui dégouline de sa chemise.
Les autres détournent la tête. Au bout d’un moment
il s’assied par terre.
Il passe deux semaines couché sur un lit de camp
dans la chambre du haut pendant que la femme du
tavernier s’occupe de lui. Elle apporte ses repas, elle
emporte ses ordures. C’est une femme à la mine sévère
et au corps noueux comme le corps d’un homme.
Quand il est rétabli il n’a pas d’argent pour la payer
et il file dans la nuit et couche au bord du fleuve en
attendant de trouver un bateau qui le prenne à bord.
Le bateau va au Texas.
Maintenant seulement l’enfant s’est enfin défait de
tout ce qu’il a été. Ses origines sont devenues aussi
lointaines que l’est sa destinée et jamais plus tant que
durera le monde il ne se trouvera des sols assez sau‑
vages et barbares pour éprouver si la matière de la créa‑
tion peut être façonnée selon la volonté de l’homme ou
si le cœur humain n’est qu’une autre sorte de glaise.
Les passagers sont des gens méfiants. Ils ont du grillage
devant les yeux et personne ne demande à personne
ce qui l’a amené ici. Il dort sur le pont, voyageur parmi
d’autres. Il regarde le rivage voilé s’élever et retom‑
ber. Des oiseaux de mer gris qui jouent les badauds.
Des bandes de pélicans regagnant la côte par-dessus
la houle grise.
Ils débarquent sur une allège, colons chargés de leurs

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biens, tous les yeux fixés sur la ligne basse de la côte,
la mince baie de sable et de pins rabougris flottant
dans la brume.
Il marche dans les rues étroites du port. L’air sent
le sel et le bois fraîchement scié. La nuit les putains
le hèlent du fond de l’obscurité comme des âmes en
peine. Une semaine et le voilà reparti, avec dans sa
bourse quelques dollars qu’il a gagnés, descendant seul
les routes sablonneuses de la nuit du sud, les poings
serrés dans les poches de coton de son manteau miteux.
Des levées de terre à travers les marais. Des colonies
d’aigrettes, cierges blancs parmi les mousses. Le vent
a quelque chose de tranchant et les feuilles caracolent
le long de la route et s’égaillent dans les champs noirs.
Il prend au nord à travers de petites agglomérations et
des fermes, il se loue à la journée pour le vivre et le
couvert. Il voit un parricide pendu à un carrefour dans
un hameau et les amis du mort se précipitent pour le
tirer par les jambes et l’homme se balance au bout de
sa corde tandis que l’urine noircit ses pantalons.
Il travaille dans une scierie, il travaille dans un lazaret
pour diphtériques. Un fermier le paye avec une vieille
mule et c’est monté sur cette bête qu’il traverse au prin‑
temps de l’an mil huit cent quarante-neuf la ci-devant
république de Fredonia jusqu’à la ville de Nacogdoches.

Le révérend Green avait fait tous les jours salle comble


tant qu’il n’avait pas cessé de pleuvoir et il n’avait pas
cessé de pleuvoir pendant deux semaines. Quand le
gamin se faufila dans la tente de toile pourrie il y avait
de la place debout le long des murs, une place ou deux,
et une si âcre odeur de corps mouillés et pas lavés que

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même ces gens-là sortaient de temps à autre sous le
déluge pour humer l’air frais puis rentraient chassés par
la pluie. Il était debout avec d’autres de ses pareils contre
le mur du fond. La seule chose qui aurait pu le faire
remarquer dans cette foule c’était qu’il n’était pas armé.
Voisins, disait le révérend, il n’pouvait pas s’éloigner
de c’trou d’enfer, c’trou d’enfer d’ici, c’te fosse infernale
de Nacogdoches. Et moi, j’lui dis, j’lui dis : Tu vas traî‑
ner le fils de Dieu avec toi là-bas ? Et il me répond : Oh
non, sûr que non. Et moi, j’dis : Tu n’sais pas qu’il a dit
Je te suivrai toujours partout jusqu’au terme du chemin ?
Eh bien, il a dit, j’demande à personne de me suivre.
Et moi, j’ai dit : Voisin, t’as pas besoin de lui demander,
il sera là avec toi à chaque pas tout au long du chemin,
qu’tu le lui demandes ou pas. J’ai dit : Voisin, tu peux
pas t’débarrasser de lui. Alors, est-ce que tu vas l’traîner
là-bas, lui, lui, dans c’te fosse infernale ?
T’as déjà vu un endroit où il pleut autant ?
Le gamin avait les yeux rivés sur le révérend. Il se
tourna vers l’homme qui venait de parler. Il avait de
longues moustaches à la mode des rouliers et portait
un chapeau à calotte ronde et plate et à large bord. Il
louchait un peu et fixait le gamin d’un air grave comme
s’il avait tenu à savoir ce qu’il pensait de la pluie.
J’viens d’arriver, dit le gamin.
Eh bien, ça dépasse tout ce que j’ai vu.
Le gamin acquiesça. Un énorme personnage vêtu
d’un surtout de toile cirée venait d’entrer dans la tente
et enlevait son chapeau. Il était chauve comme une
pierre et sans la moindre trace de barbe et il n’avait
pas de sourcils à ses yeux et pas de cils non plus. Il
mesurait pas loin de sept pieds de haut et gardait son
cigare à la bouche même dans cette itinérante maison

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de prière et il semblait n’avoir retiré son chapeau que
pour en secouer la pluie car il venait de le remettre.
Le révérend avait interrompu son sermon. Il n’y avait
pas un bruit dans la tente. Tout le monde avait les
yeux fixés sur le nouveau venu. Il ajusta son chapeau
puis se fraya un chemin en avant jusqu’à la chaire de
planches grossières où se tenait le révérend et là il se
retourna pour s’adresser à la congrégation. Il avait un
visage paisible et singulièrement enfantin. Ses mains
étaient petites. Il les tendit vers le public.
Mesdames et messieurs j’estime de mon devoir de
vous informer que l’homme qui organise cette assem‑
blée pour le renouveau de la foi est un imposteur. Il
ne possède aucun diplôme de théologie émanant d’une
institution reconnue ou improvisée. Il ne possède pas
le moindre titre l’autorisant à exercer le sacerdoce qu’il
a usurpé et il n’a fait qu’apprendre par cœur quelques
passages des Saintes Écritures afin de donner à ses
sermons frauduleux un vague parfum de la piété qu’il
méprise. En vérité, l’homme qui est ici devant vous
et se fait passer pour un ministre de notre Seigneur
est non seulement totalement illettré mais il est aussi
recherché par la justice des États du Tennessee, du
Kentucky, du Mississippi et de l’Arkansas.
Oh Seigneur ! s’écria le révérend. Ce sont des men‑
songes, des mensonges ! Et il commença à lire d’une
voix fébrile un passage de sa bible ouverte devant lui.
Sur de multiples chefs d’accusation dont le plus
récent concernait une fillette de onze ans – j’ai dit onze
ans – qui était venue le trouver en toute confiance et
avec laquelle il a été surpris au moment où il la violait
alors même qu’il portait l’uniforme de son Église.

14
Un murmure parcourut la foule. Une dame tomba
à genoux.
C’est lui, s’écria le révérend avec des sanglots. C’est
lui. Le diable. Le voici.
Il faut pendre c’t étron, braillait une brute hideuse
du haut des gradins du fond.
Et trois semaines avant il avait été expulsé de Fort
Smith dans l’Arkansas pour avoir eu commerce avec une
chèvre. Oui, madame, c’est ce que j’ai dit. Une chèvre.
Que le diable me crève les yeux si je descends pas
c’t’ordure, dit un homme en se dressant à l’autre bout
de la tente et, extrayant un pistolet de sa botte, il visa
et fit feu.
Le jeune roulier fit aussitôt surgir un couteau de ses
vêtements et déchira un panneau de la tente et se glissa
sous la pluie. Le gamin le suivit. Ils se baissaient et cou‑
raient dans la boue en direction de l’hôtel. La pétarade
était maintenant générale à l’intérieur de la tente et une
douzaine d’ouvertures avaient été taillées au couteau
dans les murs de toile et on se précipitait au-dehors,
des femmes hurlantes, des gens trébuchants, des gens
foulés aux pieds dans la boue. Le gamin et son compa‑
gnon arrivèrent à la galerie de l’hôtel et essuyèrent leurs
yeux trempés de pluie et se retournèrent pour regarder.
Juste à ce moment la tente commençait à vaciller et à
s’affaler et elle se posa lentement sur le sol comme une
énorme méduse blessée traînant par terre les murs de
toile en lambeaux et les câbles pourris.
L’homme au crâne chauve était déjà au comptoir
quand ils entrèrent. Deux chapeaux et une double poi‑
gnée de pièces étaient posés devant lui sur le bois lui‑
sant. Il leva son verre mais pas à leur santé. Ils étaient
debout au comptoir et commandèrent des whiskys et

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le gamin posa son argent mais le serveur repoussa les
pièces avec le pouce et hocha la tête.
C’est la tournée du juge, dit-il.
Ils burent. Le roulier posa son verre et regarda le
gamin ou parut le regarder, on ne pouvait pas être sûr
avec ses yeux. Le gamin regardait du côté du comptoir
là où se trouvait le juge. Le comptoir était trop haut
pour que la plupart des gens puissent seulement s’y
accouder mais il venait juste à la taille du juge qui
se tenait là les mains à plat sur le bois, légèrement
penché, comme s’il s’apprêtait à prononcer un nou‑
veau discours. Maintenant les hommes commençaient
à affluer, perdant leur sang, couverts de boue, le juron
aux lèvres. Ils se rassemblèrent autour du juge. Une
battue s’organisait pour donner la chasse au prédicant.
Juge, comment ça se fait que vous connaissez si bien
le matricule de cette fripouille ?
Son matricule ? dit le juge.
Quand c’est-y que vous avez été à Fort Smith ?
À Fort Smith ?
D’où c’est que vous le connaissez pour en savoir tant
sur son compte ?
Vous voulez parler du révérend Green ?
Oui m’sieur. Je suppose que vous êtes passé par Fort
Smith avant de venir ici.
Je n’ai jamais été à Fort Smith de ma vie. Je doute
qu’il y ait été.
Les deux hommes se dévisageaient.
Alors où est-ce que vous l’avez rencontré ?
Jusqu’au jour d’aujourd’hui je n’avais jamais posé les
yeux sur lui. Je n’en avais même jamais entendu parler.
Il leva son verre et but.
Il se fit un étrange silence dans la salle. Les hommes

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étaient comme des effigies de boue. Finalement
quelqu’un se mit à rire. Puis quelqu’un d’autre. Au
bout d’un instant tout le monde riait à l’unisson. On
paya à boire au juge.

Il pleuvait depuis seize jours quand il avait rencontré


Toadvine et il pleuvait encore. Il était toujours dans la
même taverne et il avait bu tout son argent sauf deux
dollars. Le roulier était parti, la salle était pratiquement
vide. La porte restait ouverte et on pouvait voir tomber
la pluie sur le terrain désert derrière l’hôtel. Il vida son
verre et sortit. Des planches étaient jetées en travers
de la boue et il suivit la bande de lumière évanescente
qui filtrait de la porte et se dirigea vers les cabinets faits
de madriers et de lattes au fond du terrain vague. Un
autre homme revenait des cabinets et ils se croisèrent
à mi-chemin sur les planches étroites. L’homme devant
lui titubait légèrement. Le bord trempé de son chapeau
lui tombait sur les épaules, sauf devant où il était main‑
tenu par une épingle. Il tenait mollement une bouteille
à la main. J’t’conseille de me laisser passer, dit-il.
Le gamin n’en avait pas du tout l’intention et il lui
parut inutile de discuter. Il lui décocha un coup de
pied à la mâchoire. L’homme s’écroula et se releva. Je
m’en vas t’tuer, dit-il.
Il s’élança avec la bouteille et le gamin esquiva et
il s’élança de nouveau et le gamin recula. Quand le
gamin le frappa l’homme lui fracassa la bouteille sur la
tempe. Il tomba des planches dans la boue et l’homme
plongea avec le goulot déchiqueté et essaya de le lui
enfoncer dans l’œil. Le gamin parait avec ses mains et

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elles étaient gluantes de sang. Il cherchait à atteindre
sa botte pour sortir son couteau.
T’faire la peau, disait l’homme. Ils s’acharnaient dans
l’obscurité du terrain vague, ils en perdaient leurs bottes.
Maintenant le gamin avait son couteau et ils tournaient
en cercle et en crabe, et quand l’homme se jeta sur lui
il lui ouvrit sa chemise avec la lame. L’homme lâcha
le goulot de la bouteille et dégaina un immense bowie
qu’il portait derrière la nuque. Son chapeau était tombé
et ses mèches noires et en corde se balançaient autour
de sa tête et il avait codifié ses menaces en un seul mot
tuer qui tintait comme une folle mélopée.
Ç’ui-là est drôlement coupé, dit un des hommes qui
s’étaient arrêtés le long de l’allée pour regarder.
Tuer, tuer, balbutiait l’homme qui avançait en patau‑
geant.
Mais quelqu’un arrivait du terrain vague, de grands
clappements réguliers comme les pas d’une vache. Il
portait un formidable gourdin irlandais. Il fut le premier
sur le gamin et quand il abattit sa massue le gamin
s’écroula le visage dans la boue. Il serait mort si on ne
l’avait pas retourné.
Quand il se réveilla il faisait jour et la pluie avait
cessé et il avait devant lui le visage d’un homme aux
cheveux longs qui était entièrement recouvert de boue.
L’homme lui disait quelque chose.
Quoi ? dit le gamin.
Je t’ai demandé si t’es quitte.
Quitte ?
Quitte. Parce que si t’as pas ton content sûr qu’tu
vas l’avoir.
Il regarda le ciel. Très haut, tout petit, un busard. Puis
il regarda l’homme. Tu crois que j’ai le cou cassé ? dit-il.

18
L’homme scruta le terrain vague et cracha et regarda
de nouveau le gamin. Tu peux pas te relever ?
J’sais pas. J’ai pas essayé.
Je voulais pas te casser le cou.
Non.
Je voulais t’tuer.
T’aurais bien été le premier. Il planta les doigts dans
la boue et se releva en s’aidant des bras. L’homme était
assis sur les planches avec ses bottes à côté. T’as rien
d’abîmé, dit-il.
Le gamin regardait d’un air hébété la lumière du
jour. Où elles sont mes bottes ? dit-il.
L’homme plissait les yeux. Des flocons de boue
séchée lui tombaient des joues.
Va falloir que j’tue un fils de garce si on m’a pris
mes bottes.
J’crois que j’en vois une là-bas.
Le gamin s’éloigna péniblement dans la boue et
ramassa une botte. Il pataugeait dans la cour en palpant
les blocs de boue prometteurs.
C’est ton couteau ? dit-il.
L’homme plissait les yeux. Ça y ressemble, dit-il.
Le gamin lui lança le couteau et l’homme se pencha
pour le ramasser et essuya l’énorme lame à la jambe
de son pantalon. J’croyais déjà qu’on t’avait volé, dit-il
à son couteau.
Le gamin trouva son autre botte et revint s’asseoir
sur les planches. La boue lui faisait d’énormes mains
et il en frotta une négligemment contre son genou et
la laissa retomber.
Ils étaient assis côte à côte et regardaient devant eux
le morne terrain vague. On voyait une palissade au bout
et un petit gars derrière qui tirait de l’eau à un puits

19
et il y avait des poules là-bas dans la cour. Quelqu’un
passa la porte de l’estaminet et s’avança sur le chemin
vers les lieux d’aisances. Il s’arrêta à l’endroit où les
deux hommes étaient assis et les regarda et descendit
dans la boue. Il revint plus tard et redescendit dans
la gadoue et fit un crochet et remonta sur le chemin.
Le gamin contemplait l’homme. Sa tête était sin‑
gulièrement étroite et ses cheveux plâtrés de boue
formaient une coiffure bizarre et primitive. Les lettres
H T étaient marquées au fer rouge sur son front et plus
bas et presque entre les yeux, la lettre F 1. Voleur de
chevaux. Cherche la bagarre. C’étaient des flétrissures
irrégulières et criardes comme si le fer avait été laissé
là trop longtemps. Quand il tourna la tête vers le gamin
celui-ci put constater qu’il n’avait pas d’oreilles. Il se
leva et rengaina le couteau et remonta l’allée avec ses
bottes à la main et le gamin se leva à son tour et suivit.
À mi-chemin de l’hôtel l’homme s’arrêta pour examiner
la boue puis il s’assit sur les planches et il enfila le tout,
les bottes et la gadoue avec. Puis il se leva et partit en
pataugeant pour ramasser quelque chose de l’autre côté.
Regarde-moi ça, dit-il. Mon foutu chapeau.
Il était impossible de dire ce que c’était, une chose
morte. Il le secoua et le tira sur sa tête et repartit et le
gamin suivit.
L’estaminet était un long couloir à lambris de
planches vernissées. Il y avait des tables le long du
mur et des crachoirs par terre. Il n’y avait pas de clients.
Le serveur derrière le comptoir leva la tête quand ils
entrèrent et un nègre qui était en train de balayer
appuya le balai contre le mur et sortit.

1. H T F : Horse Thief Fraymaker.

20
Où est Sidney ? dit l’homme dans ses vêtements de
boue.
Au lit j’suppose.
Ils s’avancèrent.
Toadvine, appela le serveur.
Le gamin se retourna.
Le serveur était sorti de derrière le comptoir et les
observait. Ils franchirent la porte et traversèrent le ves‑
tibule de l’hôtel vers l’escalier, laissant derrière eux
divers motifs de boue. Quand ils commencèrent à mon‑
ter l’escalier le commis qui était au bureau se pencha
en avant et les appela.
Toadvine.
Il s’arrêta et tourna la tête.
Il va te tirer dessus.
Le vieux Sidney ?
Le vieux Sidney.
Ils se remirent à monter.
En haut de l’escalier il y avait un long couloir avec un
carreau au fond. Il y avait des portes vernissées le long des
murs, si rapprochées qu’on eût dit des placards. Toadvine
continua jusqu’au bout du couloir. Il s’arrêta à la dernière
porte pour écouter et fixa son regard sur le gamin.
T’as une allumette.
Le gamin fouilla dans ses poches et finit par en sortir
une boîte en bois écrasée et souillée.
L’homme la lui prit des mains. Faut un peu d’ama‑
dou ici, dit-il. Il déchirait la boîte et empilait les mor‑
ceaux contre la porte. Il craqua une allumette et mit
le feu aux morceaux. Il poussa sous la porte la mince
pile de bois enflammée et y ajouta d’autres allumettes.
Est-ce qu’il est là ? dit le petit.
C’est ce qu’on va voir.

21
Une fumée noire s’éleva en volutes, une flamme
bleue de vernis brûlant. Ils étaient accroupis dans le
couloir et guettaient. Les minces flammes commen‑
çaient à grimper le long des panneaux puis se rabat‑
taient en arrière. Les deux hommes aux aguets étaient
comme des formes excavées d’une fondrière.
Tape à la porte maintenant, dit Toadvine.
Le gamin se leva. Toadvine se redressa et attendit.
Ils pouvaient entendre le sifflement des flammes à l’in‑
térieur de la chambre. Le gamin frappa.
Tape plus fort. Ce gars-là boit sec.
Il ferma son poing et cogna quatre ou cinq fois contre
la porte.
Bon Dieu y a le feu ! dit une voix.
Le v’là.
Ils attendaient.
Tu brûles garce, dit la voix. Puis la poignée tourna
et la porte s’ouvrit.
Il apparut en sous-vêtements, tenant à la main la
serviette dont il s’était servi pour tourner la poignée
de la porte. Il fit demi-tour en les voyant et voulut
rentrer dans la chambre mais Toadvine l’empoigna par
le cou et le plaqua au sol sous lui et commença à lui
arracher le globe de l’œil avec le pouce en lui tenant
la tête par les cheveux. L’homme lui saisit le poignet
et y enfonça les dents.
Mets-y ton pied dans la gueule, cria Toadvine. Un
coup de savate.
Le gamin entra dans la chambre et se recula et déco‑
cha un coup de pied dans le visage de l’homme. Toad‑
vine tirait la tête en arrière par les cheveux.
Un coup de pied, criait-il. Encore un coup de pied,
brave petit.

22
Le gamin cognait.
Toadvine tordit la tête sanglante et la regarda et la
laissa retomber sur le plancher et se releva et frappa
l’homme à son tour à coups de pied. Il y avait deux
spectateurs dans le couloir. Toute la porte avait pris
feu et une partie du mur et du plafond. Ils sortirent et
repassèrent par le couloir. Le commis montait l’escalier
quatre à quatre.
Toadvine enfant de salaud, dit-il.
Toadvine était quelques marches plus haut et le
coup de pied qu’il lui asséna l’atteignit à la gorge. Le
commis s’assit sur l’escalier. Au passage le gamin le
frappa sur le côté de la tête et le commis s’affaissa et
commença à glisser vers le palier. Le gamin l’enjamba
et tourna dans le vestibule et se dirigea vers la porte
principale et sortit.
Toadvine courait dans la rue en agitant les poings
au-dessus de sa tête comme un dément et en riant.
On eût dit un de ces grands mannequins d’argile du
vaudou, mais un mannequin animé, et le gamin c’était
pareil. Derrière eux les flammes léchaient l’angle du
toit et des nuages de fumée noire s’élevaient dans le
tiède matin du Texas.
Il avait confié la mule à une famille mexicaine qui
prenait des bêtes en pension aux confins de la ville et
il arriva avec un air farouche et à bout de souffle. La
femme ouvrit la porte et le regarda.
Y m’faut ma mule, dit-il haletant.
Elle continua de le regarder, puis elle cria quelque
chose vers l’arrière de la maison. Il fit le tour. Il y avait
des chevaux attachés dans la cour et une charrette à
caisse basse contre la clôture avec des dindes qui regar‑
daient assises sur le bord. La vieille dame était allée à la

23
porte du fond. Nito, criait-elle. Venga. Hay un caballero
aquí. Venga.
Il traversa la remise pour aller chercher sa pauvre
selle et son paquetage dans la sellerie et il les emporta.
Il trouva sa mule et la sortit de la stalle et lui mit le
hackamore de cuir brut et la mena jusqu’à la clôture.
Il pressait son épaule contre l’animal et il mit la selle
en place et la sangla tandis que la mule tressaillait et
regimbait et se frottait la tête contre la clôture. Il la
conduisit à travers la cour. Elle secouait la tête de droite
et de gauche comme si elle avait eu quelque chose
dans l’oreille.
Il gagna la route avec la mule en main. En le voyant
passer devant la maison la femme sortit et le suivit en
trottinant. Quand elle le vit mettre un pied dans l’étrier
elle commença à courir. Il s’enleva sur la selle délabrée
et encouragea la mule d’un claquement de langue. La
femme s’arrêta à la clôture et le regarda s’éloigner. Il
ne se retourna pas.
Quand il repassa par la ville l’hôtel brûlait et il y
avait des hommes autour qui regardaient, quelques-
uns avec des seaux vides. Plusieurs étaient à cheval
et observaient les flammes et parmi eux il y avait le
juge. Au moment où le gamin passa devant lui le juge
se retourna pour le regarder. Il fit pivoter son cheval
comme s’il avait tenu à ce que l’animal aussi regarde.
Quand le gamin se retourna le juge sourit. Le gamin
pressa la mule et ils continuèrent dans un grand clapo‑
tement au-delà de l’ancien fort sur la route de l’Ouest.
2
À travers la prairie – Un ermite – Un cœur de nègre –
Une nuit d’orage – Toujours plus à l’ouest – Les convoyeurs
de troupeaux – Leur générosité – De retour sur la piste –
Le tombereau mortuaire – San Antonio de Bexar – Une cantina
mexicaine – Encore une bagarre – L’église abandonnée –
Les morts dans la sacristie – Le gué – Un bain dans le fleuve.

Maintenant le temps est venu de mendier, le temps


est venu de voler. D’aller où nulle âme ne va sauf lui.
Il a laissé le pays des pins et le soleil du soir décline
devant lui au-delà d’une interminable dépression et
ici l’obscurité tombe comme un claquement de ton‑
nerre et un vent froid fait grincer les herbes. Le ciel
nocturne déborde d’étoiles au point qu’il y a à peine
un intervalle de noir et toute la nuit elles tombent sur
d’âpres courbes et c’est ainsi, elles ne sont pas moins
innombrables.
Il se tient à l’écart de la grand-route par crainte des
habitants. Les petits loups de la prairie se lamentent
toute la nuit et l’aube le trouve dans une ravine her‑
beuse où il s’est mis à l’abri du vent. La mule entravée
se dresse auprès de lui et guette à l’orient la lumière.
Le soleil qui se lève a la couleur de l’acier. L’ombre
du gamin sur sa monture tombe devant lui sur des miles
et des miles. Il est coiffé d’un chapeau qu’il a confec‑
tionné avec du feuillage et le feuillage a séché et s’est

25
fendu au soleil et il a l’air d’un épouvantail fuyant le
jardin où il effrayait les oiseaux.
Le soir venu il suit une spirale de fumée qui monte
de biais entre les collines basses et avant la nuit il arrive
sur le seuil d’un vieil anachorète qui a bâti son nid dans
l’herbe comme un mégathérium. Solitaire, demi-fou, les
yeux cernés de rouge comme emprisonnés dans une
cage de fils incandescents. Mais un être matériel malgré
tout. Il regarde sans mot dire le gamin aux membres
raides descendre de la mule. Le vent souffle avec vio‑
lence et fait claquer les guenilles.
J’ai vu ta fumée, dit le gamin. J’ai pensé que t’aurais
p’têt’ une gorgée d’eau pour ton prochain.
Le vieil ermite grattait sa chevelure sale et baissait
les yeux. Il fit demi-tour et rentra dans la cabane et le
gamin le suivit.
À l’intérieur l’obscurité et une odeur d’humus. Un
maigre feu brûlait sur le sol de terre battue et pour tout
mobilier une pile de peaux entassées dans un coin. Le
vieux traînait les pieds dans la pénombre, inclinant la
tête pour éviter le plafond bas fait de rameaux entre‑
croisés et de boue. Il montrait un endroit où un seau
était posé sur la terre battue. Le gamin se baissa et prit
une gourde qui flottait dans le seau et l’y plongea et
but. L’eau était salée, sulfureuse. Il but longuement.
Tu crois que j’pourrais faire boire ma vieille mule
quelque part.
L’ermite se frappait la paume avec le poing et jetait
des regards éperdus.
J’veux bien aller chercher de l’eau fraîche. T’as qu’à
me dire où c’est.
Dans quoi tu vas faire boire ta mule ?

26
Le gamin regarda le seau puis il regarda autour de
lui dans la cabane où l’on y voyait à peine.
J’vais pas boire après une mule, dit l’ermite.
T’as pas un vieux seau ou quelque chose ?
Non, s’écria l’ermite. Non. J’en ai pas. Il frappait l’un
contre l’autre les saillants de ses poings serrés devant
sa poitrine.
Le gamin se leva et tourna la tête vers la porte. Je
trouverai bien quelque chose, dit-il. Où est le puits ?
En haut de la colline, t’as qu’à suivre la trace.
Il va bientôt faire trop noir pour y voir dehors.
La trace est profonde. Suis tes pieds. Suis ta mule.
J’peux pas y aller.
Il sortit dans le vent et chercha des yeux la mule
mais la mule n’était pas là. Au loin vers le sud les éclairs
fusaient sans bruit. Il monta le sentier parmi les herbes
qui lui cinglaient les membres et il trouva la mule à
côté du puits.
Un trou dans le sable avec des cailloux entassés
autour. Un morceau de peau séchée en guise de cou‑
vercle et une pierre par-dessus pour la maintenir en
place. Il y avait un seau de peau brute et une poignée
de peau brute et une corde de cuir gras. Un caillou était
attaché à la poignée pour que le seau s’enfonce et se
remplisse plus commodément et le gamin fit descendre
le seau jusqu’à ce que la corde fût devenue molle dans
sa main tandis que la mule regardait par-dessus son
épaule.
Il tira trois seaux pleins et il les tenait pour que la
mule ne les renverse pas et ensuite il remit le couvercle
sur le puits et redescendit à la cabane par le sentier en
conduisant la mule.
Merci pour l’eau, cria-t-il.

27
La sombre silhouette de l’ermite apparut dans l’em‑
brasure.
T’as qu’à rester avec moi, dit-il.
C’est bien comme ça.
Tu ferais mieux de rester. Va y avoir un orage.
Tu crois ?
J’le crois et j’ai raison.
Bon.
Apporte ton couchage. Apporte tes affaires.
Il défit les sangles et jeta la selle par terre et entrava
la mule en lui attachant un pied de devant à un pied
de derrière et rentra son paquetage. Il n’y avait pas de
lumière à part le feu et le vieux était assis en tailleur
près de la flamme.
Où tu voudras, où tu voudras, dit-il. Où est ta selle ?
Le gamin fit un signe avec le menton.
Laisse-la pas dehors si tu veux pas la retrouver man‑
gée. On a faim par ici.
Il sortit et se heurta à la mule dans l’obscurité. Elle
était là immobile à contempler le feu.
Va-t’en, idiote, dit-il. Il ramassa la selle et rentra à
l’intérieur.
Et maintenant tire-moi cette porte avant qu’on s’en‑
vole, dit le vieux.
La porte n’était qu’une masse de planches accrochée
à des gonds de cuir. Il la traîna sur le sol de terre battue
et la fixa avec la targette de cuir.
Sans doute que tu t’es égaré, dit l’ermite.
Non, je suis venu tout droit.
Il leva vivement la main, le vieux. Non, non, dit-il.
J’veux dire qu’il fallait que tu t’sois perdu pour être
venu jusqu’ici. Il y a eu une tempête de sable ? Tu

28
t’es écarté de la route dans la nuit ? T’as été attaqué
par des voleurs ?
Le gamin réfléchit à ces questions. Oui, dit-il, on
s’est écartés de la route d’une manière ou d’une autre.
Je me le disais bien.
Ça fait longtemps que t’es ici ?
Où ça ?
Le gamin était assis sur son paquetage en face du
vieux de l’autre côté du foyer. Ici, dit-il. Dans le coin.
Le vieux ne répondait pas. Il détourna brusquement
la tête et se prit le nez entre le pouce et l’index et
souffla par terre un double cordon de morve et s’essuya
les doigts à la couture de son pantalon. J’suis du Mis‑
sissippi. Je faisais la traite des esclaves, j’ai pas honte
de le dire. Ça rapportait gros. Je me suis jamais fait
prendre. J’ai fini par en avoir plein le dos, voilà tout.
Plein le dos des nègres. Attends que j’te fasse voir
quelque chose.
Il se retourna et fouilla parmi les peaux et tendit
un petit objet noir à travers les flammes. Le gamin le
retournait entre ses doigts. Le cœur d’un homme, des‑
séché et noirci. Il le rendit au vieux qui le garda dans
le creux de sa main comme pour le soupeser.
Y a quat’choses qui peuvent détruire le monde, dit-il.
Les femmes, le whisky, l’argent et les nègres.
Ils restaient assis en silence. Le vent gémissait dans
le morceau de tuyau monté dans le toit au-dessus
d’eux pour évacuer la fumée de la cabane. Au bout
d’un moment le vieux rangea le cœur.
Ce truc-là m’a coûté deux cents dollars, dit-il.
T’as payé deux cents dollars pour ça ?
Oui, vu qu’c’était le prix qu’on demandait du sale
moricaud qu’avait ça suspendu dedans.

29
Il s’agitait dans le coin et revint avec une vieille mar‑
mite de cuivre noircie, souleva le couvercle et plongea
un doigt à l’intérieur. Les restes d’un lièvre maigre de
la prairie inhumés dans de la graisse froide et confits de
moisissure bleu pâle. Il remit le couvercle sur la mar‑
mite et la posa dans les flammes. Y a pas grand-chose
mais on va partager, dit-il.
Je te remercie.
T’as perdu ton chemin dans l’noir, dit le vieux. Il
remuait le feu, tirant des cendres de fines défenses
d’os.
Le gamin ne répondit pas.
Le vieux dodelinait de la tête. Dur est le sort du
pécheur. Dieu a créé ce monde, mais il l’a pas fait au
goût de chacun, pas vrai ?
Il a pas dû beaucoup penser à moi.
Sûr, dit le vieux. Mais où est-ce que l’homme va cher‑
cher toutes ses idées ? Est-ce qu’il a vu un aut’monde
et est-ce qu’il l’a trouvé meilleur ?
J’peux m’imaginer des endroits mieux et où on serait
mieux.
Est-ce que tu peux faire qu’ils existent ?
Non.
Non. C’est un mystère. On a du mal à savoir ce
qu’on a dans la tête parce qu’on a que sa tête pour
le savoir. On peut connaître son cœur mais on le veut
pas. Et ça se comprend. Vaut mieux pas trop regar‑
der là-dedans. C’est pas le cœur d’une créature qui
suit la voie que Dieu lui a tracée. Tu peux trouver du
vice chez la moindre des créatures, mais quand Dieu
a créé l’homme le diable était à son côté. Une créature
qui peut faire n’importe quoi. Faire une machine. Et
une machine pour faire la machine. Et le mal qui peut

30
tourner tout seul pendant mille ans, pas besoin de s’en
occuper. Tu le crois ?
J’sais pas.
Faut que tu l’croies.
Quand la pâtée du vieux fut réchauffée il la distri‑
bua et ils mangèrent en silence. L’orage avançait vers
le nord et il fut bientôt là grondant au-dessus de leurs
têtes et détachant des écailles de rouille qui tombaient
en minces filets du conduit. Ils étaient penchés sur
leurs assiettes et essuyaient la graisse avec les doigts
et buvaient à la gourde.
Le gamin sortit et récura sa tasse et son assiette dans
le sable puis revint en faisant tinter la vaisselle de fer-
blanc comme pour chasser un fantôme aux aguets dans
l’obscurité de la ravine. Au loin les nuages d’orage se
cabraient en palpitant contre le ciel électrique pour
disparaître à nouveau aspirés dans le noir. Le vieux
était assis l’oreille tendue sur le vide hurlant au-dehors.
Le gamin referma la porte.
T’as un brin de tabac pour moi ?
Non, fit le gamin.
J’pensais bien que t’en aurais pas.
Tu crois qu’il va pleuvoir ?
Ça m’en a tout l’air. Mais sans doute que non.
Le gamin contemplait le feu. Il commençait à s’as‑
soupir. Il finit par se lever et hocha la tête. Le vieux
l’observait par-dessus les flammes mourantes. Va pré‑
parer ton lit, dit-il.
Ce qu’il fit. Il étendit ses couvertures sur la terre
tassée et retira ses bottes puantes. Le conduit de fumée
gémissait et il entendait la mule dehors qui tapait du
pied et renâclait et dans son sommeil il se débattait et
grognait comme un chien qui rêve.

31
Il se réveilla pendant la nuit dans la cabane plongée
dans une obscurité quasi totale avec l’ermite penché
sur lui et presque dans son lit.
Qu’est-ce que tu veux ? dit-il. Mais l’ermite s’esquiva
et au matin quand le gamin se réveilla la cabane était
vide et il prit ses affaires et partit.
Pendant toute cette journée il observa une mince
ligne de poussière du côté du nord. Elle ne paraissait
pas bouger du tout et la soirée était déjà avancée quand
il put constater qu’elle venait dans sa direction. Il tra‑
versa une forêt de chênes verts et il but et fit boire sa
mule à un ruisseau et continua à la nuit tombante et fit
un bivouac sans feu. Les oiseaux le réveillèrent dans le
bois poussiéreux et sec où il était couché.
À midi il avait retrouvé la prairie et au nord la pous‑
sière s’étendait sur tout le bord de la terre. Le soir la
tête d’un convoi de bétail était en vue. De grandes
bêtes mauvaises dont les cornes avaient une formi‑
dable envergure. Cette nuit-là il s’arrêta au camp des
convoyeurs et il mangea des haricots secs et du pain de
munition et on lui raconta la vie sur les pistes.
Ils venaient d’Abilene, à quarante jours de marche,
en route pour les foires de la Louisiane. Suivis par des
meutes de loups, de coyotes, d’Indiens. Le bétail meu‑
glait tout autour sur des miles dans l’obscurité.
Ils ne lui posèrent pas de questions, pauvres diables
déguenillés qu’ils étaient. Quelques sang-mêlé, des
nègres libres, un Indien ou deux.
On m’a volé mon équipement, dit-il.
Ils firent un signe de tête à la lueur du feu.
On m’a pris tout ce que j’avais. J’ai même plus de
couteau.
Tu pourrais signer pour venir avec nous. On a perdu

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deux hommes. Ils sont retournés pour aller en Cali‑
fornie.
C’est par là que je vais.
J’me disais bien que toi aussi t’allais p’têt’ en Cali‑
fornie.
Ça se peut. J’suis pas décidé.
Les gars qu’étaient avec nous s’sont joints à un
groupe qui venait de l’Arkansas. Ils allaient à Bexar.
Et ils veulent continuer vers l’ouest par le Mexique.
J’vous parie qu’ils ont bu à s’en noyer la cervelle à
Bexar.
Et moi j’parie que l’vieux Lonnie aura grimpé toutes
les putes de la ville.
Ça fait loin jusqu’à Bexar ?
À peu près deux jours.
C’est plus loin que ça. M’est avis que ça en fait plu‑
tôt quatre.
Celui qui voudrait y aller par où il faudrait qu’il
passe ?
Tu prends au sud et tu tombes sur la route à peu
près à une demi-journée d’ici.
Tu veux aller à Bexar ?
Possible.
Si tu vois le vieux Lonnie là-bas dis-lui de m’en gar‑
der un morceau. De la part du vieux Oren tu lui diras.
Il va t’payer à boire s’il a pas déjà bu tous ses sous.
Au matin ils mangèrent des crêpes avec de la mélasse
et les convoyeurs sellèrent les chevaux et se mirent
en route. Quand il rejoignit sa mule il y avait un petit
sac de fibre attaché à la corde de l’animal et à l’inté‑
rieur du sac le contenu d’une tasse de haricots secs
et quelques poivrons et un vieux couteau Greenriver
auquel on avait fait une poignée avec de la ficelle. Il

33
sella la mule, l’échine de la bête écorchée et de plus
en plus glabre, les sabots fendus. Les côtes comme des
arêtes. Ils repartirent en clopinant à travers l’intermi‑
nable plaine.
Il arriva en vue de Bexar dans la soirée du quatrième
jour et il s’arrêta sur la misérable mule au flanc d’une
colline basse pour contempler la ville au-dessous, les
paisibles maisons d’adobe, la ligne des chênes verts
et des peupliers marquant le cours du fleuve, la place
emplie de chariots avec leurs bâches de toile crue et
les bâtiments publics blanchis à la chaux et la coupole
mauresque de l’église s’élevant au-dessus des arbres et
le fort et la haute poudrière de pierre au loin. Une brise
légère agitait les frondaisons de son chapeau, ses che‑
veux gras et collés. Il avait les yeux sombres et vrillés
dans un visage creux et hanté et une puanteur fétide
sortait des gouffres de ses bottes. Le soleil venait de se
coucher et à l’ouest s’étendaient des récifs de nuages
rouge sang d’où surgissaient de petits engoulevents du
désert pareils à des fugitifs échappés de quelque grand
incendie aux confins de la terre. Il cracha une salive
sèche et blanchâtre et cogna contre les côtes de la mule
les étriers de bois fendu et ils repartirent en vacillant.
Il descendait une étroite route sablonneuse et sur
cette route il rencontra un tombereau qui sortait de
la ville avec un chargement de cadavres, le tintement
continu d’une clochette ouvrant le chemin et une lan‑
terne se balançant au hayon. Trois hommes étaient assis
sur la banquette, tellement blancs de chaux et presque
phosphorescents dans le crépuscule, pas très différents
eux-mêmes des morts ou des esprits. Une paire de che‑
vaux tirait la charrette et ils montèrent la route dans
un léger miasme de phénol et ils disparurent. Il s’était

34
retourné pour les regarder passer. Les pieds nus des
morts étaient ballottés d’un bord à l’autre comme des
bouts de bois.
Il faisait sombre quand il entra dans la ville, accom‑
pagné de chiens qui aboyaient, de visages écartant les
rideaux des fenêtres où brûlait une lampe. Le léger
cliquètement des sabots de la mule se répercutait
dans les petites rues désertes. La mule flaira le vent
et tourna dans une ruelle et déboucha sur une place
où l’on distinguait à la lueur des étoiles un puits, une
auge, une barre d’attache. Le gamin se laissa tomber de
sa selle et prit le seau posé sur le rebord de pierre et le
fit descendre dans le puits. Il y eut un faible clapotis.
Il retira le seau, l’eau s’égouttait dans l’obscurité. Il
plongea la gourde et but et la mule pressa ses naseaux
dans le creux de son coude. Quand il eut achevé, il posa
le seau dans la rue et s’assit sur le bord et regarda la
mule boire dans le seau.
Il traversa la ville avec l’animal en main. Il n’y avait
personne. Il finit par arriver à une place et il crut
entendre des guitares et un cor. À l’autre extrémité
de la place il y avait des lueurs qui venaient d’un café
et des rires et des cris stridents. Il conduisit la mule
à travers la place puis de l’autre côté devant un long
portique en direction des lumières.
Il y avait un groupe de danseurs dans la rue et ils
portaient des costumes de couleurs vives et ils criaient
quelque chose en espagnol. Ils étaient à la limite des
lumières lui et la mule et ils regardaient. Des vieillards
étaient assis le long du mur de la taverne et des enfants
jouaient dans la poussière. Ils portaient tous d’étranges
costumes, les hommes des chapeaux à la calotte aplatie,
de blanches chemises de nuit, des pantalons boutonnés

35
sur le côté extérieur de la jambe et les filles avaient
des visages fardés et criards avec des peignes d’écaille
dans leurs cheveux noirs aux reflets bleus. Le gamin
traversa la rue avec la mule et l’attacha et entra dans
le café. Des hommes étaient debout au comptoir et la
conversation s’interrompit quand il entra. Il s’avança
sur le sol d’argile luisant, passa devant un chien assoupi
qui ouvrit un œil et le regarda et il arriva au comptoir
et posa les deux mains sur le carrelage. Le serveur lui
fit un signe de tête. Dígame, dit-il.
J’ai pas d’argent mais j’ai soif. J’viderai les ordures
ou j’balayerai par terre ou n’import’quoi.
Le serveur regarda de l’autre côté de la salle où deux
hommes étaient assis à une table et jouaient aux domi‑
nos. Abuelito, dit-il.
Le plus âgé des joueurs leva la tête.
Qué dice el muchacho ?
Le vieux leva les yeux sur le gamin et retourna à
ses dominos.
Le serveur haussa les épaules.
Le gamin se tourna vers le vieux. Tu parles améri‑
cain ? dit-il.
Le vieux détacha les yeux de sa partie de dominos.
Il examinait le gamin d’un regard vide.
Dis-lui que j’veux travailler pour me payer un verre.
J’ai pas d’argent.
Le vieux haussa le menton et fit claquer sa langue.
Le gamin regardait le serveur.
Le vieux ferma le poing avec le pouce tourné vers
le haut et le petit doigt vers le bas et rejeta la tête en
arrière et se versa une rasade imaginaire dans le gosier.
Quiere hecharse una copa, dit-il. Pero no puede pagar.
Au comptoir les hommes observaient.

36
Le serveur regardait le gamin.
Quiere trabajo, dit le vieux. Quién sabe. Il retourna
à ses dominos et joua sans plus se mêler de rien.
Quieres trabajar, dit l’un des hommes qui étaient
au comptoir.
Ils se mirent à rire.
Qu’est-ce qui vous fait rire ? dit le gamin.
Ils se turent. Les uns le regardaient, d’autres fai‑
saient la moue ou haussaient les épaules. Le gamin
s’adressa au serveur. T’as sûrement quelque chose que
je peux faire pour un verre ou deux. Je le sais. Aussi
sûr que je suis ici.
Au comptoir quelqu’un dit quelque chose en espa‑
gnol. Le gamin les dévisageait. Ils échangèrent un clin
d’œil et prirent leurs verres.
Il s’adressa de nouveau au serveur. Il avait les yeux
sombres et étroits. Balayer par terre, dit-il.
Le serveur clignait des yeux.
Le gamin recula et fit des mouvements comme
s’il balayait et cette pantomime secouait les buveurs
d’une silencieuse gaieté. Balayer, dit-il en montrant
le sol d’argile.
No está sucio, dit le serveur.
Il se remit à balayer. Balayer, bon sang, dit-il.
Le serveur haussa les épaules. Il alla au bout du
comptoir et prit un balai et le rapporta. Le petit prit le
balai et alla au fond de la salle.
Elle était rudement grande, la salle. Il balaya dans
les coins où des arbres en pot se dressaient silencieux
dans la pénombre. Il balaya autour des crachoirs et il
balaya autour des joueurs attablés et il balaya autour
du chien. Il balaya devant le comptoir et quand il arriva
à l’endroit où se tenaient les buveurs il se redressa et

37
s’appuya sur le balai et les regarda. Ils se consultèrent
en silence et finalement l’un des clients prit son verre
sur le comptoir et s’écarta. Les autres suivirent. Le
gamin balaya devant eux jusqu’à la porte.
Les danseurs étaient partis, la musique aussi. De
l’autre côté de la rue un homme était assis sur un banc,
vaguement éclairé par la lueur qui filtrait du café. La
mule était toujours là où il l’avait attachée. Il secoua le
balai sur les marches et rentra dans la salle et remit le
balai dans le coin où le serveur l’avait pris. Puis il alla
au comptoir et y resta.
Le serveur ne s’occupait pas de lui.
Le gamin tapa avec les phalanges.
Le serveur se tourna et se mit une main sur la hanche
et pinça les lèvres.
Et ce verre alors, dit le gamin.
Le serveur ne bougeait pas.
Le gamin fit le geste de boire qu’avait déjà fait le
vieux et le serveur agita nonchalamment sa serviette
dans sa direction.
Andale, dit-il. Du revers de la main il lui faisait signe
de déguerpir.
Le visage du gamin se rembrunit. Fils de garce,
dit-il. Il s’avança le long du comptoir. L’expression
du serveur n’avait pas changé. Il sortit de dessous le
comptoir un pistolet militaire démodé à platine à silex
et fit basculer le chien avec le saillant de sa paume.
Un grand claquement de bois dans le silence. Un tin‑
tement de verres le long du comptoir. Puis le grince‑
ment des chaises que les joueurs poussaient contre
le mur.
Le gamin se figea. Grand-père, dit-il.
Le vieux ne répondit pas. Il n’y avait pas un bruit

38
dans le café. Le gamin se tourna pour le chercher des
yeux.
Está borracho, dit le vieux.
Le gamin observait les yeux du serveur.
Le serveur montrait la porte avec le pistolet.
Le vieux s’adressa à la salle en espagnol. Puis il parla
au serveur. Puis il mit son chapeau et sortit.
Le visage du serveur était exsangue. Quand le ser‑
veur tourna au bout du comptoir il avait posé le pistolet
et il tenait un tire-bonde d’une main.
Le gamin recula au centre de la salle et le serveur
s’avança vers lui d’un pas lourd comme un homme qui
va accomplir une corvée. Par deux fois il s’élança pour
frapper et par deux fois le gamin s’écarta sur la droite.
Puis il recula. Le serveur se figea. Le gamin se hissa
d’un bond léger par-dessus le comptoir et saisit le pis‑
tolet. Personne ne bougeait. Il ouvrit la batterie en la
frottant sur le haut du comptoir et fit tomber la poudre
d’amorce et reposa le pistolet. Puis il choisit deux bou‑
teilles pleines sur les rayons derrière lui et il fit le tour
du comptoir avec une bouteille dans chaque main.
Le serveur était immobile au milieu de la salle. Il
respirait lourdement et il se tournait pour suivre les
mouvements du gamin. Quand le gamin s’approcha il
leva le tire-bonde. Le gamin s’accroupit légèrement
avec les bouteilles à la main et esquiva puis fracassa
sur la tête de l’homme la bouteille qu’il tenait dans
la main droite. Le sang et la liqueur giclèrent et les
genoux de l’homme fléchirent et il roulait des yeux
blancs. Le gamin avait déjà lâché le goulot et avant
même que la bouteille fût retombée il lança l’autre
bouteille dans sa main droite, la passe dite du brigand,
et l’abattit d’un mouvement de revers sur le crâne du

39
serveur, et à l’instant où il s’écroulait il lui vrilla dans
l’œil le tesson déchiqueté.
Le gamin jeta un regard circulaire à travers la salle.
Quelques hommes portaient un pistolet à la ceinture
mais personne ne bougeait. Il sauta par-dessus le comp‑
toir et saisit une autre bouteille et la fourra sous son
bras et sortit. Le chien était parti. L’homme qu’il avait
vu assis sur le banc était parti. Il détacha la mule et la
conduisit de l’autre côté de la place.

Il se réveilla dans la nef d’une église en ruine, ses


yeux papillotants découvrant le plafond voûté et les
hauts murs affaissés avec leurs fresques déteintes. Le
sol de l’église était recouvert d’un épais guano desséché
et de déjections de vaches et de moutons. Des pigeons
battaient des ailes à travers les strates de lumière
poudreuse et dans le chœur trois busards sautillaient
sur la carcasse dépouillée de quelque bête morte.
Sa tête était dans un étau et sa langue était enflée
par la soif. Il s’assit et regarda autour de lui. Il avait
mis la bouteille sous sa selle et il la trouva et la leva
et la secoua et retira le bouchon et but. Il était assis
avec les yeux clos, la sueur perlait sur son front. Puis
il rouvrit les yeux et recommença à boire. Les busards
descendirent l’un après l’autre et passèrent en trotti‑
nant dans la sacristie. Au bout d’un moment il se leva
et sortit pour chercher la mule.
Elle n’était nulle part en vue. La Mission occupait
huit ou dix acres de terrain clôturé, lieu désolé qui
abritait quelques chèvres et quelques baudets. Dans
l’enceinte de pisé de l’enclos étaient aménagées des
cabanes où logeaient des familles d’immigrants et

40
quelques feux de cuisine déroulaient une mince fumée
dans le soleil. Il contourna le mur de l’église et entra
dans la sacristie. Les busards s’éloignèrent en remuant
la paille et le plâtre comme d’énormes bêtes de basse-
cour. En haut sous des voûtes cintrées s’agglutinait une
sombre masse velue qui remuait et respirait et pépiait.
Dans la pièce il y avait une table en bois avec quelques
pots d’argile et contre le mur du fond gisaient les restes
de plusieurs corps, parmi lesquels un enfant. Il rentra
dans l’église en traversant la sacristie et prit sa selle.
Il but le reste de la bouteille et mit la selle sur son
épaule et sortit.
La façade de l’édifice était ornée de rangées de saints
dans leurs niches sur lesquels des soldats américains
avaient essayé leurs fusils, les statues amputées du
nez et des oreilles et mouchetées des taches sombres
du plomb qui s’était oxydé sur la pierre. Les énormes
portes ouvragées et lambrissées pendaient de travers
sur leurs gonds et une Vierge de pierre ciselée tenait
dans ses bras un enfant décapité. Il restait là les yeux
clignotant dans la chaleur de midi. Puis il aperçut les
traces de la mule. Ce n’était que la plus pâle altération
de la poussière et elles venaient de la porte de l’église
et traversaient le terrain jusqu’à la grille qu’il y avait
dans le mur du côté est. Il ajusta la selle sur son épaule
et partit le long des traces.
Un chien couché à l’ombre du portail se leva et
s’avança chancelant et morose dans le soleil et attendit
qu’il eût passé son chemin puis s’en retourna. Il prit
la route qui descendait vers le fleuve, pitoyable figure
dans ses guenilles. Il arriva dans un bois épais de paca‑
niers et de chênes et la route se mit à monter et il put
voir le fleuve au-dessous de lui. Des Noirs lavaient une

41
calèche dans le gué et il descendit et s’arrêta au bord
de l’eau et au bout d’un moment il les appela.
Ils aspergeaient les laques noires et l’un des hommes
se releva et se retourna pour le regarder. Les chevaux
avaient de l’eau jusqu’aux genoux dans le courant.
Quoi ? cria le Noir.
Vous avez pas vu une mule ?
Une mule ?
J’ai perdu une mule. Elle a dû passer par ici.
Le Noir s’essuyait le visage avec le revers du bras.
J’ai vu quéqu’chose descendre la route y a p’têt’ une
heure. J’crois que c’est parti par là vers l’aval le long
d’la rivière. C’était p’têt’ une mule. Ça avait pas trop
de queue et pas trop de poil non plus, mais sûr y avait
des longues oreilles.
Les deux autres Noirs souriaient. Le gamin regardait
vers l’aval. Il cracha et prit le sentier à travers les saules
et les creux remplis d’herbe.
Il trouva la mule à une centaine de pas en aval. Elle
était mouillée jusqu’au ventre et elle leva les yeux sur
lui puis replongea la tête dans l’herbe luxuriante de
la rive. Il jeta la selle par terre et ramassa la corde qui
traînait et attacha l’animal à une branche et lui donna
un coup de pied sans conviction. La mule se poussa
légèrement de côté et continua de paître. Il se passa
la main sur le sommet du crâne mais il avait perdu
quelque part l’incroyable chapeau. Il descendit en se
frayant un chemin à travers les arbres et s’arrêta pour
regarder les ondes froides qui tourbillonnaient. Puis il
entra dans l’eau du fleuve comme le plus misérable
candidat au baptême.
3
Invité à s’enrôler dans l’armée – Un entretien avec le capitaine
White – Les idées du capitaine – Le camp – Il vend sa mule –
Une cantina dans le Laredito – Un mennonite –
Un compagnon tué.

Il se reposait nu sous les arbres avec ses guenilles


étalées parmi les branches au-dessus de lui quand un
autre cavalier qui descendait le long du fleuve tendit
les rênes et s’arrêta.
Il tourna la tête. À travers les saules il pouvait voir
les jambes du cheval. Il se roula sur le ventre.
L’homme mit pied à terre et resta à côté du cheval.
Il étendit le bras et saisit son couteau à poignée de
ficelle. Ça va là-bas, dit le cavalier.
Il ne répondit pas. Il fit un mouvement de côté pour
mieux voir à travers les branches.
Ça va là-bas ? Où t’es ?
Qu’est-ce que tu m’veux ?
Je voulais te parler.
De quoi ?
Damnation, sors de là ! J’suis blanc et chrétien.
Le gamin leva le bras à travers les saules pour attra‑
per son pantalon. La ceinture pendait et il la tira mais
le pantalon était accroché à une branche.
Nom de Dieu, dit l’homme. T’as tout de même pas
grimpé dans c’t arbre.

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Va au diable et fous-moi la paix.
Je voulais juste te parler. C’était pas pour que tu te
mettes en boule.
Eh bien tu m’y as mis en boule à présent.
C’est pas toi l’gars qu’a défoncé la tête de ce Mex
hier au soir ? J’suis pas la justice.
Qui ça intéresse ?
Le capitaine White. Il veut que ce gars-là signe son
engagement dans l’armée.
Dans l’armée ?
Oui mon gars.
Quelle armée ?
La compagnie qui est sous le commandement du
capitaine White. On va flanquer une tripotée aux Mexi‑
cains.
La guerre est finie.
Il dit que non, que c’est pas fini. Où t’es ?
Il se leva et tira sur son pantalon là où il l’avait accro‑
ché et il l’enfila. Il chaussa ses bottes et mit le couteau
dans la tige de sa botte droite et sortit des saules en
passant sa chemise.
L’homme était assis dans l’herbe les jambes croi‑
sées. Il était habillé de vêtements en peau de daim
et il portait un chapeau haut de forme en soie noire
poussiéreuse et il avait un petit cigare mexicain au coin
de ses dents serrées. Quand il vit ce qui se frayait un
chemin entre les saules il hocha la tête.
On dirait que t’en as vu de dures, hein fiston ? dit-il.
Sûr que ça a pas été rose tous les jours.
T’es prêt à aller au Mexique ?
J’ai rien perdu par là-bas.
C’est une chance pour toi de t’élever en ce monde.

44
Ça ou aut’chose faut que t’essayes de t’en sortir avant
de couler pour de bon.
Qu’est-ce qu’ils vous donnent ?
Chaque homme touche un cheval et ses munitions.
M’est avis que dans ton cas on pourrait aussi t’trouver
des habits.
J’ai pas de fusil.
On t’en trouvera un.
Et les gages ?
Damnation, t’auras pas besoin de gages, p’tit. Tout
ce que tu peux ramasser tu fais main basse dessus. C’est
au Mexique qu’on va. Y aura du butin. Pas un homme
de la compagnie ne reviendra sans être un riche pro‑
priétaire. Qu’est-ce que t’as comme terres à l’heure
qu’il est ?
J’ai jamais été soldat moi !
L’homme l’examinait. Il retira d’entre ses dents le
cigare éteint et tourna la tête et cracha et l’y remit.
D’où est-ce que t’es ? dit-il.
Du Tennessee.
Du Tennessee. Eh bien je suis sûr que tu sais te
servir d’un fusil.
Le gamin était accroupi dans l’herbe. Il regardait
le cheval de l’homme. Le cheval était habillé de cuir
damasquiné garni d’argentures ciselées. Il avait une
étoile blanche sur le front et quatre balzanes blanches
et il croquait de grandes bouchées d’herbe grasse. D’où
que t’es ? dit le gamin.
J’suis au Texas depuis trente-huit. Si j’avais pas
rencontré le capitaine White j’sais pas où j’serais
maintenant. J’avais encore l’air plus misérable que toi
aujourd’hui et il est venu et il m’a ressuscité comme
Lazare. Il m’a remis les pieds dans l’droit chemin.

45
J’buvais et j’courais les femmes de mauvaise vie que
même l’enfer aurait pas voulu de moi. Lui il a vu qu’il
y avait quéqu’chose en moi que ça valait la peine de
sauver et toi c’est pareil, je le vois. Qu’est-ce que t’en
dis ?
J’sais pas.
Viens toujours avec moi tu verras le capitaine.
Le petit arrachait des touffes d’herbe. Il regarda de
nouveau le cheval. Bon, dit-il. J’crois pas que ça peut
faire de mal.
Ils traversèrent la ville avec le recruteur magnifique
sur son cheval balzan et le gamin derrière lui sur la
mule comme s’il avait fait partie du butin. Ils prirent
par d’étroites allées où les cabanes à clayonnages
fumaient dans la chaleur. De l’herbe et des figuiers
de Barbarie poussaient sur les toits et des chèvres s’y
promenaient et quelque part au loin dans ce sordide
royaume de torchis s’élevait le grêle tintement de clo‑
chettes funèbres. En haut de la rue du Commerce ils
tournèrent sur la Grand-Place parmi une multitude de
chariots et ils traversèrent une autre place où des gosses
vendaient des raisins et des figues dans des petites
charrettes à bras. Des chiens squelettiques s’enfuyaient
devant eux. Ils traversèrent la plaza militaire et ils pas‑
sèrent la petite rue où le gamin et la mule avaient bu
la nuit d’avant et il y avait des groupes de femmes
et de jeunes filles près du puits et autour toutes les
formes imaginables de jarres d’argile avec leurs pail‑
lons d’osier. Ils passèrent devant une petite maison
d’où leur parvenaient les lamentations des femmes et
la petite charrette funèbre attendait devant la porte
avec les chevaux patients et immobiles dans la chaleur
et les mouches.

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Le capitaine avait installé son cantonnement dans un
hôtel sur une plaza où il y avait des arbres et une petite
pergola verte avec des bancs. Une grille de fer sur la
façade de l’hôtel donnait sur un passage conduisant à
une cour derrière le bâtiment. Les murs étaient blan‑
chis à la chaux et garnis de petits carreaux de couleur
à motifs. L’homme du capitaine portait des bottes cise‑
lées à hauts talons et elles tintaient avec un bruit sec
sur la brique et sur l’escalier qui menait de la cour aux
chambres du haut. Il y avait des plantes vertes dans la
cour et elles venaient d’être arrosées et elles fumaient.
L’homme du capitaine s’avança à grands pas le long
du balcon et frappa énergiquement à la porte du fond.
Une voix leur dit d’entrer.
Il était assis en train d’écrire des lettres devant un
bureau de rotin, le capitaine. Ils restaient là à attendre,
l’homme du capitaine avec son chapeau noir entre ses
mains. Le capitaine continuait d’écrire et ne levait
même pas les yeux. Dehors le gamin pouvait entendre
une femme qui parlait en espagnol. À part ça il n’y avait
que le grincement de la plume du capitaine.
Quand il eut terminé il posa sa plume et leva les yeux.
Il regarda son subordonné puis il regarda le gamin puis
il pencha la tête pour relire ce qu’il venait d’écrire. Il
s’adressa à lui-même un signe de tête approbateur et il
saupoudra la lettre de sable avec un petit sablier d’onyx
et la plia. Ayant pris une allumette parmi d’autres dans
une boîte posée sur le bureau il l’alluma et l’appliqua
contre un pain de cire à cacheter et attendit qu’un petit
médaillon rouge se fût répandu sur le papier. Il secoua
l’allumette, souffla une seconde sur le papier et pressa
sa chevalière sur la cire. Ensuite il posa la lettre entre
deux livres sur son bureau et se renversa en arrière dans

47
sa chaise et regarda de nouveau le gamin. Il inclina
gravement la tête. Prenez place, dit-il.
Ils s’assirent sur une sorte de banquette taillée dans
du bois sombre. L’homme du capitaine avait un gros
revolver à la ceinture et en s’asseyant il fit remonter sa
ceinture de sorte que l’arme reposait maintenant entre
ses cuisses. Il mit son chapeau par-dessus et se pencha
en arrière. Le gamin croisait l’une derrière l’autre ses
bottes crevées et se tenait droit sur la banquette.
Le capitaine repoussa sa chaise et se leva et fit le
tour du bureau et s’arrêta devant. Il resta là pendant
une minute calculée puis il se hissa sur le bureau et
s’assit avec ses bottes ballantes. Il y avait du gris dans
ses cheveux et ses longues moustaches mais ce n’était
pas un homme âgé. Alors c’est toi le gars, dit-il.
Quel gars ? dit le gamin.
Quel gars mon capitaine, dit l’homme du capitaine.
Quel âge as-tu, fiston ?
Dix-neuf.
Le capitaine fit un signe de tête. Il inspectait le
gamin. Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
Quoi ?
Dis mon capitaine, dit le recruteur.
Mon capitaine ?
Je te demande ce qui t’est arrivé.
Le gamin se tourna vers l’homme qui était assis à
côté de lui. Il baissa la tête pour se regarder et regarda
de nouveau le capitaine. J’ai été attaqué par des voleurs,
dit-il.
Des voleurs, dit le capitaine.
Ils m’ont pris tout ce que j’avais. Ma montre et tout.
Est-ce que t’as un fusil ?
Non à présent j’en ai plus.

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Des villes dans la plaine
(La Trilogie des confins III)
Éditions de l’Olivier, 1999
Points no P961

No Country for Old Men


(Non, ce pays n’est pour le vieil homme)
Éditions de l’Olivier, 2007
Points no P1829

La Route
Éditions de l’Olivier, 2008
Points no P2156

La Trilogie des confins


Éditions de l’Olivier, 2011

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