Le Dormeur
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil de la montagne fière,
Luit : C'est un petit val qui mousse de rayons.
5 Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
10 Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
Il est possible que Rimbaud se soit inspiré du poème de Victor Hugo
DEMAIN DES L’AUBE
paru dans Les Contemplations en 1856
MEME THEME : la jeunesse foudroyée
MEME COMPOSITION : dévoilement progressif du drame
Demain dès l'aube : lettre d'amour -> mort
Le Dormeur du val : paysage printanier -> mort
MEME EFFET : puissant étonnement
mais
poème de Rimbaud ≠ complainte d’une père en deuil
= REQUISITOIRE INDIRECT CONTRE LA GUERRE
Ce n’est pas ici par la polémique ou la dénonciation qu’il tente de convaincre son lecteur
comme dans Le Mal
mais par l’EVOCATION LYRIQUE
de ce que la nature nous offre
(la vie, la chaleur du soleil, les parfums)
et que la guerre met en péril
IMAGES DE BONHEUR = FAUSSES PISTES
destinées à mettre en relief un dénouement spectaculaire,
ce sont aussi des ARGUMENTS CONTRE LA GUERRE.
Problématique
Comment Rimbaud utilise dans ce poème l’évocation lyrique du bonheur de vivre
au service d’un réquisitoire contre la guerre ?
Structure du passage
Poème = SONNET
en respectant sa COMPOSITION TRADITIONNELLE :
1.
4 strophes
DEUX QUATRAINS + DEUX TERCETS
2.
AUTONOMIE SYNTAXIQUE de CHAQUE STROPHE
Chaque quatrain se termine par un point et contient une phrase.
Les tercets contiennent deux phrases chacun.
3.
Chaque STROPHE = ETAPE dans la CONSTRUCTION DU SENS
mais liberté prise / système de rimes classique
Rimbaud n’emploie pas le même jeu de rimes dans les deux quatrains
et remplace les rimes embrassées traditionnelles par des rimes croisées.
donc
quatre étapes :
1. PREMIER QUATRAIN : description du PAYSAGE
2. SECOND QUATRAIN : description du PERSONNAGE
3. PREMIER TERCET : SOMMEIL
4. SECOND TERCET : révélation de sa MORT
Explication
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil de la montagne fière,
Luit : C'est un petit val qui mousse de rayons.
5 Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
10 Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
1er quatrain
Description du paysage
C'est un trou de verdure où chante une rivière
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil de la montagne fière,
Luit : C'est un petit val qui mousse de rayons.
TABLEAU DE LA NATURE
avec de nombreuses NOTATIONS VISUELLES
décrivant avec précision le lieu
1er quatrain : arrière-plan
v. 1
« C’est » = présentatif => suggérer la présence
// emploi du verbe « être » au présent
« est » = définition du cadre
« un » = article indéfini => cadre inconnu
« trou de verdure » = vallée étroite
lieu qui donne l’impression d’un endroit abrité
« où chante une rivière » = 1er indice d’une PERSONNIFICATION de la NATURE
v. 2 + rejet
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ;
+ « follement » (v. 2), « fière » (v. 3)
Nature en fête
= une fée dotée du pouvoir magique
d’habiller d’argent les herbes qui l’environnent
OXYMORE
« haillons » + « d’argent »
appuyé par le rejet du vers 3
Nature = pouvoir de métamorphoser la pauvreté en richesse
Enfin au vers 11 la « Nature » est magnifiée d’une majuscule, personnifiée par l’apostrophe,
et implicitement comparée à une divinité maternelle.
v. 3 + rejet
où le soleil de la montagne fière,
Luit :
Nouveau rejet
Décalage constant de la phrase et du vers
= façon de mimer l’exubérance joyeuse des éléments naturels
Rejet de « luit » => insistance sur la LUMIERE
// mention du « soleil » (v. 3)
en écho les « haillons d’argent »
= MÉTAPHORE
« haillons d’argent » = projections d’embruns sur les herbes proches de la rivière,
gouttes d’eau où s’accroche la lumière du soleil
= LAMBEAUX DE LUMIERE (les haillons sont des vêtements déchirés)
Reprise de la notation de la lumière au vers suivant.
C'est un petit val qui mousse de rayons.
Reprise du PRESENTATIF « c’est » (v. 1)
+ reprise de l’ARTICLE INDEFINI « un »
= effet de CLÔTURE de 1er quatrain
« petit val » = reprise du TITRE
« qui mousse de rayons » : METAPHORE
La lumière est si compacte qu’elle semble liquide
Fin du 1er quatrain sur la lumière
// 2e quatrain : « la lumière pleut » (v. 8)
2e quatrain
Description du personnage
5 Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
Passage de l’arrière-plan au
PREMIER PLAN
avec présentation du personnage :
« Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, » (v. 5-6)
Champ lexical du CORPS
« BOUCHE » (v. 5), « TETE » (v. 5), « NUQUE » (v. 6)
ORGANISATION DE LA DESCRIPTION
1. IDENTITE : « un soldat »
2. AGE : « jeune »
3. HAUT DU CORPS : « bouche », « tête », « nuque »
« Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut. »
REJET du verbe « Dort » (v. 7)
Champ lexical du SOMMEIL et du CALME
« étendu » (v. 7), « lit » (v. 8)
CORPS ALLONGE
= information répétée avec insistance
« la nuque baignant » ; « il est étendu dans l’herbe » ; « dans son lit »
Notations de COULEUR
où domine le VERT
« herbes », « trou de verdure », « son lit vert »
+ « frais cresson bleu » où bleu = vert foncé
mais
2e strophe marquée par la dégradation du bonheur
AMBIVALENCE DES INDICES
1er quatrain : beauté du cadre
où toutes les conditions sont rassemblées pour être heureux
2e quatrain : présentation du dormeur
avec
1. « la nuque baigant dans le frais CRESSON bleu »
= plante qui pousse en terrain marécageux
2. « BOUCHE OUVERTE »
= indice possible d’un sommeil heureux ou le rictus de la mort
3. « PALE » = signe d’une beauté délicate ou de la maladie ?
4. « Son LIT vert » : lit de repos ou de douleur ?
A chaque fois : DOUBLE INTERPRETATION
1er tercet
Le sommeil
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
10 Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
SUITE DE LA DESCRIPTION du dormeur
avec descente jusqu’aux « PIEDS » (v. 9)
Reprise du thème du SOMMEIL :
« il dort » (v. 9), « il fait un somme » (v. 10).
Répétition de « DORT » x 3
toujours en position privilégiée
1. en rejet en début de vers : v. 7
2. en rejet après la césure : v. 9
3. en début de vers : v. 13
« souriant » = signe de sa SERENITE
indice qui vise à tromper le lecteur
sur le sens réel de la scène (fausse piste)
mais
associé à des indices contraires de MALAISE
maintien d’une certaine AMBIGUÏTE
mais les INDICES ALARMANTS prennent le dessus.
1.
COMPARAISON du dormeur avec « un ENFANT MALADE » (v. 10)
= indice morbide mis en relief par le CONTRE-REJET « Souriant comme »
qui permet de retarder l’arrivée de l’élément-clé : « enfant malade »
2.
mention du FROID : « il a froid » (v. 11)
cela malgré la chaleur du soleil mentionné dans les quatrains
2e tercet
Révélation de la mort
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
DERNIERE ETAPE de la DESCRIPTION :
on remonte des pieds jusqu’au CŒUR
« poitrine » (v. 13)
pour y découvrir la BLESSURE
« deux trous rouges au côté droit »
Tout se passe comme si le regard parcourait ce corps pour trouver son SECRET
AGGRAVATION des INDICES MORBIDES :
1.
« Les parfums ne font pas frissonner sa narine »
= IL NE RESPIRE PLUS les parfums
2.
« la main sur sa poitrine »
ATTITUDE D’UN CADAVRE
mais
Rimbaud continue de contredire ces indices macabres
par des INDICES RASSURANTS :
« il dort » (v. 13), « tranquille » (v.14)
Maintien jusqu’à la fin d’une certaine
MARGE D’HESITATION
But = intensité de la chute finale
DERNIER VERS => puissant EFFET DE SURPRISE
grâce à la REPETITION DES INDICATIONS RASSURANTES jusqu’au vers 14 (« tranquille »)
=> le lecteur le plus attentif néglige presque nécessairement les indices contraires
Ces signaux alarmants sont perçus et sèment le doute
mais pas suffisamment pour permettre d’anticiper sur la révélation finale :
« Il a deux trous rouges au côté droit ».
Effet provoqué saisissant grâce à
la réduction à 9 syllabes de la dernière unité grammaticale
« Il a deux trous rouges au côté droit »
COUPE FORTE occasionnée par le REJET
=> rupture qui détache cette courte phrase
= CHUTE
Art de la chute = terminer un texte par une
FORMULE BREVE, INATTENDUE
apportant un ECLAIRAGE NOUVEAU SUR LE SENS DU POEME.
Cette technique est traditionnelle dans le sonnet.
Mais elle a rarement été utilisée aussi spectaculairement que dans ce poème de Rimbaud.
3 EFFETS MAJEURS :
1.
EFFET ÉMOTIONNEL
Suspense tout au long du poème
=> brutalité de l’effet de surprise final
Dispositif qui produit sur le lecteur une émotion forte
2.
EFFET INTELLECTUEL
Radical changement de perspective opéré par le dernier vers
=> nécessité d’une SECONDE LECTURE
La fin valide toutes les inquiétudes qu’avaient pu faire naître certaines expressions
et invalide l’interprétation optimiste de la scène.
Prenant conscience d’avoir été abusé par une adroite stratégie d’écriture,
le lecteur est porté à refaire le chemin
pour étudier la progression du texte
et comprendre comment le piège a fonctionné.
3.
EFFET ARGUMENTATIF
Efficacité d’une condamnation indirecte de la guerre
Sobriété et simplicité du réquis itoire indirect contre la guerre
Ce n’est pas ici par la polémique ou la dénonciation qu’il tente de convaincre son lecteur
(comme dans Le Mal par exemple)
mais par l’évocation lyrique de ce que la guerre met en péril.
4.
EFFET PHILOSOPHIQUE
Réflexion sur la MORT
Mort = RETOUR A LA MERE-NATURE
Paradoxalement, cet éloge de la vie
semble se combiner avec une image sublimée de la mort.
Une mort paisible,
sous la protection d’une Nature magnifiée par un N majuscule
et décrite comme une mère berçant son enfant
(« berce-le chaudement » v. 11).