Cours Ergonomie L1
Cours Ergonomie L1
INTRODUCTION
Les évolutions du travail et les changements intervenus dans la nature des problèmes de
prévention, ont amené également des transformations des pratiques préventives.
La prévention, essentiellement technique et préscriptive (nécessaire au demeurant) prend
progressivement en compte les exigences humaines (individuelles, sociales, socio-
économiques) et il est clair que son efficacité ne peut en être que renforcée.
De plus, dans la mesure où cette prise en compte est possible dès la conception (des outils, des
équipements de travail,
des installations, des situations de travail), il est alors possible, non seulement de mettre en
oeuvre des mesures palliatives spécifiques après que le système ait été installé, mais encore de
véritablement construire une stratégie de prévention intégrée au projet.
On a donc pris le parti de parler de « construction » de la prévention et pas seulement «
d'intégration » ; en effet il ne
s'agit pas « d'injecter » de l'extérieur, à la conception, quelque recette toute faite, ou quelque
règle même connue, ni une norme existante. Il s'agit de mettre en œuvre, au sein de l'évolution
même du projet, un processus de construction intégré aux exigences mêmes de celui-ci.
L’objectif général de ce cours (1) est donc de fournir aux préventeurs, ou de façon générale
aux fonctionnels de la prévention, des repères méthodologiques, ainsi que des concepts clés,
qui contribuent à l’intégration de la prévention dans les projets de conception des situations de
travail, projets pour lesquels ils sont de plus en plus fréquemment sollicités.
Des études ont révélé que des périodes prolongées de saisie de texte, une mauvaise disposition
du poste de travail, des mauvaises habitudes, des conditions et des relations professionnelles
stressantes ou des problèmes de santé peuvent être à l'origine de blessures corporelles. Ces
blessures peuvent se manifester sous la forme de syndrome du tunnel carpien, de tendinite,
d'épanchement de synovie et d'autres troubles musculaires et articulaires.
Les signes avant coureurs de ces troubles peuvent apparaître au niveau des mains, des
poignets, des bras, des épaules, du cou ou du dos et peuvent prendre les formes suivantes :
7ACTIVITE
L’activité est la mobilisation de la personne humaine pour réaliser les taches ; c'est-à-dire la
mise en œuvre de ses fonctions physiologiques et psychologiques, par une personne
particulière, à un moment particulier.
L’ergonomie permet par l’étude de l’activité, de comprendre, d’une part certains aspects du
travail sur la santé et d’autre part certaines caractéristiques de la performance (résultat du
travail).
L’activité comme processus se déroulant dans le temps. Son analyse prend en compte les
enchaînements de prises d’information, de raisonnements, de communications et d’actions.
Dans cette perspective les caractéristiques des opérateurs sont prises en compte, si nécessaire,
pour expliquer les activités, mais elles ne constituent pas un objet direct de l’analyse (par
exemple : caractéristiques biologiques comme la taille, sociologiques comme la culture, ou
cognitives comme les connaissances).
L’activité comme réalisation, par opposition à la tâche comme prescription
d’objectifs et de procédures L’activité ne peut être confondue avec la tâche que dans le cas où
l’opérateur est remplacé par un automate Les modèles d’analyse du travail qui privilégient les
3
activités, plutôt que les structures et les tâches, caractérisent l’ergonomie « centrée sur
l’activité », par opposition à l’ergonomie « du composant humain ».
L’activité est un processus complexe, original, évolutif pour s’adapter à la tâche mais aussi
pour la transformer.
Ces deux faces du travail sont indissociables : une tâche sans activité = des machines à l’arrêt,
des imprimés dans les tiroirs ; et une activité sans référence à une tâche = gestes et paroles qui
perdent toute signification.
Par convention :
« charge de travail » = astreinte (effet du travail)
« facteurs de la situation de travail » = soit « contrainte » (facteurs externes à la tâche elle-
même, par exemple ambiance bruyante, chaleur, rythme imposé trop élevé…), soit « (niveau
d’) exigence du travail » (variable caractéristique de la performance attendue, ou norme de
production, par exemple : quantité d’information à traiter, degré de difficulté d’une prise de
décision ou d’une résolution de problème).
Concept de capacité limitée de traitement de l’information (évaluation de cette capacité selon
la théorie de l’information dans les années 1950), dont le corollaire est le concept de
surcharge informationnelle. Deux concepts qui reposent sur un modèle issu de la théorie de
l’information :
Théorie du canal unique, développée dans les suites immédiates de la théorie de l’information
et de la métaphore du cerveau-ordinateur. Ce cadre théorique procède d’une vision
quantitative des processus intellectuels sous forme de flux d’information plutôt que d’une
vision qualitative de l’information à traiter. Selon cette théorie, il y a une quantité
d’information limitée du canal (l’opérateur humain est un canal de transmission), évaluée
dans les unités propres à la théorie de l’information à 3 bits, soit une discrimination moyenne
de l’ordre de 7 signaux unidimensionnels par seconde.
4
Limite qui varie en fait considérablement selon les individus, les stimuli et les situations.
De la contrainte.
5
Les opinions des opérateurs contredisent ou ne sont que partiellement en accord avec des
résultats fournis par des indicateurs objectifs.
6
Le sentiment d’astreinte est fortement influencé par d’autres facteurs (motivation de
l’opérateur, satisfaction qu’il retire de son travail).
Les techniques objectives ne sont pas toujours utilisables (le recueil des opinions par
entretien ou questionnaires) est souvent le seul possible.
Il faut interroger les personnes sur des critères précis : telle tâche comparée à telle autre,
tel poste de travail comparé à tel autre, sous telle condition comparée à telle autre, …
Dégager les facteurs d’exigence les plus apparents et les classer en fonction de leur
fréquence (si la population d’opérateurs est suffisamment nombreuse).
La méthode consiste pour la tâche secondaire, à introduire une stimulation par signaux
binaires, le plus souvent par voie auditive (2 niveaux de fréquence) auquel le sujet doit
associer une réponse conventionnelle (par exemple appuyer sur une pédale) ; la tâche
secondaire ne doit pas interférer avec la tâche principale.
L’expérimentateur fait varier l’exigence de la tâche binaire en faisant varier la vitesse des
signaux. Les deux tâches effectuées simultanément, on mesure la diminution de la tâche
binaire, et on évalue la charge engendrée par la tâche principale. La tâche principale est une
composition littéraire libre et on peut ainsi quantifier la dégradation de la performance. On
assiste à une dégradation très importante de la performance, avec en plus des manifestations
agressives à l’origine d’interrogations déontologiques.
Critique de fond : gérer deux tâches est un travail en soi et n’est pas simplement la gestion de
2 tâches indépendantes.
7
Cette méthode présente des difficultés théoriques majeures : L’introduction d’une tâche
additionnelle fait varier la capacité de travail normale (élévation du niveau de
vigilance) et il y a interférence entre tâche principale et tâche ajoutée (concurrence pour
l’utilisation des canaux sensoriels ou moteurs, en entrée comme en sortie),
D’autre part, au niveau du système nerveux central, lorsque la charge augmente, le sujet
modifie sa stratégie opératoire.
Critique par rapport au concept de charge lui-même : l’idée de charge de travail renvoie à un
idéal selon lequel le travailleur devrait être au repos. Or un des critères mis en évidence par la
psychopathologie du travail est l’ennui : être au travail sans rien faire n’est pas un idéal.
Concept qui est de très peu d’utilité, car à part élaborer des normes en laboratoire, cela ne dit
rien du type de transformation que l’on peut faire dans la réalité.
Lorsque la tâche peut être réalisée par des modes opératoires différents, inégalement
générateurs de charge (inégalement coûteux en astreinte résultante), l’opérateur adopte les
modes opératoires les plus compatibles avec la capacité de travail.
Si la contrainte est faible les modes opératoires seront divers.
Si contrainte tend vers la saturation, les MO les plus économiques seront utilisés, avec une
fréquence supérieure et par un nombre supérieur de sujets.
En conclusion, dans certains cas au moins, on peut interpréter les changements de MO comme
le reflet d’un processus régulatoire permettant de maintenir la charge globale à un niveau
inférieur à la capacité limite, pour éviter une dégradation majeure de la performance.
Au plan méthodologique, le repérage des changements est difficile, l’analyse expérimentale
doit être fine.
La difficulté essentielle est de discriminer entre les changements attribuables aux effets
régulatoires de la charge de travail mental, et ceux qui constituent directement une réponse
adaptée aux nouvelles conditions de la situation de travail.
Un exemple de variation des activités opératoires associées aux variations de la charge de
travail :
Quand augmente la quantité d’information il y a surcharge informationnelle et dégradation de
la performance, mais pas nécessairement une astreinte directement proportionnelle, pour deux
raisons :
Les facteurs de contrainte ont des effets qui ne sont pas toujours réguliers : l’opérateur
modifie sa stratégie opératoire.
Il y a des changements opératoires consécutifs aux variations du niveau d’exigence.
Les raisonnements des contrôleurs pour la recherche des conflits et pour la tâche de
régulation de l’atterrissage (Orly et Roissy).
Les communications verbales échangées entre les pilotes et le contrôleur.
L’activité mnémonique.
La répartition des tâches entre le contrôleur et son assistant.
La prise d’informations visuelles.
9
La variable qui exprime le mieux la variation du niveau d’exigence est le nombre d’avions à
contrôler simultanément.
Résultats obtenus sur une dizaine d’années et avec des méthodes différentes (observations
systématiques, simulations, expérimentations) :
a) Nombre d’avions faible (1 à 3 avions pour le contrôle d’approche, dont le maximum est
8 ; 1 à 5 avions pour le contrôle en route, dont le maximum est 12-14).
Pour chaque avion, le temps moyen accordé pour le traitement informationnel est minimal.
Troubles de la réception.
Troubles de la perception.
Troubles de la coordination.
Troubles de l’attention et de la concentration.
Troubles de la pensée.
Troubles de la fonction motrice directrice de la personnalité.
Perturbation des relations sociales.
La ventilation spécifique au repos est de l’ordre de 26 m1/ml en moyenne, ce qui veut dire
que 26 ml d’air doivent être respirés pour que 1 ml d’oxygène soit absorbé.
L’efficacité de la ventilation est maximale pour des exercices de faible intensité ; elle diminue
lorsque la puissance s’élève.
La ventilation pulmonaire comme critère d’étude du travail musculaire :
Le débit vésicatoire maximal mesuré au cours d’épreuves respiratoires, dépasse 120 1/min
chez l’homme adulte jeune, pouvant parfois atteindre 140. Considérés séparément, le volume
courant maximal est de l’ordre de 3 1 pour l’homme et de 2 1 pour la femme, et la fréquence
respiratoire maximale de 65 à 70/min ; mais ces valeurs extrêmes n’assurent pas une
ventilation très économique.
De tels niveaux de ventilation ne sont jamais atteints au cours du travail industriel mais
donnent une idée des réserves de l’organisme. Pour une consommation d’oxygène de 1,6 à 2
1/min (50 % de la capacité aérobie), correspond un débit ventilatoire de l’ordre de 45 1/min
(35 % de la ventilation maximale).
Un travail entraînant une dépense énergétique de 280 W, compatible avec une durée d’activité
prolongée, comporte une fréquence respiratoire de 14 l/min, un volume courant de 1,4 1 et un
débit respiratoire maximal de 20 1/min. Pour respecter une marge de sécurité suffisante au
cours de travaux intenses et de durée maximale limitée, la ventilation pulmonaire ne devrait
pas dépasser 40 1/min chez l’homme et 35 1/min chez la femme.
Afin de simplifier les études de terrain, on peut estimer le coût énergétique du travail à partir
des seules mesures du débit ventilatoire. Cette estimation repose sur les relations linéaires
établies entre la ventilation et la consommation d’oxygène lorsqu’une grande précision n’est
pas exigée.
En sens inverse, il est possible de fixer le niveau probable de la ventilation pulmonaire pour
une tâche de niveau énergétique donné. Une telle estimation est intéressante dans le cas
particulier où doivent être fixées les caractéristiques des masques de protection utilisés pour
effectuer certains travaux en atmosphère toxique ou poussiéreuse.
Exemples de postes de travail étudiés par la ventilation pulmonaire :
Dans une étude consacrée au travail du bûcheron : débits ventilatoires de l’ordre de 50 à 60
1/min au cours d’opérations d’abattage d’arbres à la scie d’une durée de 15 min. De telles
valeurs indiquent nettement une intensité de travail élevée, incompatible avec une durée
d’activité prolongée. C’est d’ailleurs ce que confirmaient les mesures de consommation
d’oxygène, celles-ci atteignant 2,3 à 2,8 1/min.
La fréquence cardiaque reflète également l’intensité du travail musculaire.
15
Au repos, le débit cardiaque (volume de sang chassé par le cœur dans l’unité de temps) est
de l’ordre de 5 1 /min. Le sang irrigue l’organisme et apporte les nutriments (glucides, lipides)
et l’oxygène fixé au niveau des poumons.
Lors du travail musculaire, les fonctions respiratoire et cardiaque s’établissent à un niveau
supérieur à ce qu’elles sont au repos : Accroissement de la ventilation pulmonaire. Le débit
ventilatoire peut dépasser 60 à 80 1/min ; Le débit cardiaque peut atteindre 25 ou 30 1/min au
cours de travaux musculaires intenses ce qui permet à l’organisme d’accroître le transport de
l’oxygène et des déchets métaboliques. Cette augmentation est due elle même à l’accélération
de la fréquence cardiaque.
Au début d’un travail musculaire, le muscle tire d’abord son énergie de réactions anaérobies ;
il fait ensuite appel aux réactions aérobies en utilisant pour les combustions l’oxygène fixé en
réserve. Mais, très rapidement, le prélèvement d’oxygène dans le milieu extérieur augmente.
Les fonctions respiratoire et circulatoire prennent leur nouveau régime. L’organisme retrouve
progressivement un état constant, caractérisé par des valeurs à peu près stables de la
consommation d’oxygène, de la ventilation pulmonaire et de la fréquence cardiaque.
La dette d’oxygène est le volume d’oxygène qui aurait permis au muscle d’obtenir, par des
réactions aérobies, l’énergie qu’il emprunte en réalité aux réactions anaérobies, si la totalité de
l’oxygène nécessaire avait été immédiatement disponible.
Un des témoins de cette dette d’oxygène est l’apparition dans le sang de l’acide lactique.
Deux variables sont plus facilement mesurables au cours du travail : la fréquence cardiaque
et la fréquence respiratoire.
16
La fréquence cardiaque est le facteur principal de régulation du débit cardiaque, dont dépend
le débit de l’oxygène consommé par les cellules et permet par conséquent d’évaluer
indirectement le niveau énergétique du travail effectué.
a) La fréquence cardiaque doit être mesurée au cours du travail musculaire sur un sujet dont
les déplacements sont négligeables : le sujet peut rester relié par un fil à un
cardiofréquencemètre, fonctionnant à partir d’un signal électrocardiographique.
b) La fréquence cardiaque doit être déterminée au cours d’une tâche comportant des
déplacements importants et fréquents : Le signal cardiaque est transmis à distance.
c) La fréquence cardiaque ne doit pas être mesurée au cours du travail, ou bien on ne dispose
pas de l’appareillage nécessaire. La courbe de récupération cardiaque, établie suivant le
protocole de Brouha, renseigne bien sur le travail demandé au muscle cardiaque au cours de
l’effort et sur la vitesse du retour au repos.
b) Le coût cardiaque, terme proposé par Brouha exprime le travail supplémentaire que doit
effectuer le cœur au cours d’un exercice. Le coût cardiaque de travail est égal au nombre des
pulsations comptées au-dessus du niveau de repos entre le début et la fin du travail
musculaire. Le coût cardiaque de récupération correspond au nombre de pulsations comptées
au-dessus du niveau de repos après l’arrêt du travail. Le coût cardiaque total est la somme des
pulsations comptées au-dessus du niveau de repos depuis le début du travail jusqu’à la fin de
la récupération.
Dans le cas des mesures de fréquence cardiaque réalisées après l’arrêt du travail, Brouha
considère comme excessif un chiffre de 110/min pour la première minute de la récupération.
Des valeurs inférieures à 90/min devraient toujours être trouvées dans les trois premières
minutes de la récupération ; celle-ci est de plus jugée satisfaisante si la troisième valeur,
établie suivant le protocole de Brouha, est inférieure de 10 pulsations à la première.
Les améliorations de postes, comme l’a montré Brouha, se traduisent également par un
abaissement des courbes de récupération.
Pour établir ces courbes, on demande au sujet d’interrompre la tâche qu’il accomplit dans les
conditions habituelles et on le fait asseoir à proximité immédiate du poste de travail.
18
Une demi minute après cessation de l’activité les pulsations sont comptées pendant 30
secondes ; le nombre obtenu, doublé donne une valeur P1 ramenée à la minute. La même
opération est répétée entre 1 min 30 et 2 min, puis entre 2 min 30 et 3 min, donnant les
valeurs P2 et P3. Les trois points obtenus permettent de tracer une courbe de récupération
cardiaque dont le niveau est fonction du niveau atteint par la fréquence cardiaque pendant le
travail.
En conclusion, et avec un certain recul par rapport à une telle approche purement
physiologiste :
Fréquence cardiaque : pas très bon indice, pour des raisons propres à l’indice lui même.
Consommation d’oxygène : idée du moteur humain ; bon indice si corrélé avec un travail
physique important mais ne rend pas compte d’un effort statique.
Lorsqu’on a à faire à des postures à la fois statiques et dynamiques il faut combiner des
indices composites (FC et consommation d’oxygène) mais il y a en fait une mauvaise
corrélation.
Il y a un certain nombre de travaux très intenses du point de vue de la mesure, mais pour
lesquels les opérateurs ne formulent pas de plaintes, et vice-versa (travaux à forte composante
cognitive).
ERGONOMIE
Définition étymologique :
De « ERGON » : travail au sens de l’oeuvre et de « NOMOS » : loi, règle ;
étymologiquement, l’ergonomie est une discipline scientifique ayant pour objet le travail.
Etude scientifique de la relation entre l’homme et ses moyens, méthodes et milieux de travail.
19
Son objectif est d’élaborer, avec le concours des diverses disciplines qui la composent, un
corps de connaissances, qui dans une perspective d’application, doit aboutir à une meilleure
adaptation à l’homme des moyens technologiques de production et des milieux de travail et de
vie.
Le résultat de l’activité est toujours une « œuvre (ergon) personnelle », signe de l’habileté, de
la personnalité de celui qui l’a produite.
Le résultat de l’activité d’un travailleur est toujours singulière : objet, partie d’objet ou service
dont les caractéristiques concrètes dépendent entièrement de l’activité mise en œuvre pour
l’exécuter. Même dans la production de masse, les objets standardisés qui sont fabriqués ne
sont identiques qu’en apparence. Avec le travail humain investi, ils portent la trace
personnelle, même infime, de celui qui les a réalisés. Cette trace peut être relative à des
savoir-faire spécifiques, à des modes particuliers d’utilisation des machines ou des outils....
Les couturières sur une chaîne de l’habillement désignent sans erreur la collègue ayant réalisé
telle couture, posé tel passant. Dans un atelier où les ouvrières n’avaient pas le droit de se
déplacer, nous avons enregistré les communications entre chacune d’elles et la monitrice.
Parmi d’autres choses (qualité, réglage des machines...) nous avons recueilli des remarques du
type « dis à Josiane qu’elle fasse gaffe en posant ses passants, ils débordent légèrement… »
20
C’est après la deuxième guerre mondiale qu’a été créée en Angleterre l’Ergonomics
Research Society rassemblant des chercheurs d’origines variées : psychologues, anatomistes,
physiologistes, ingénieurs qui avaient été confrontés pendant les années de guerre aux «
problèmes du fonctionnement d’opérateurs humains intacts et en bonne santé », de leur
performance dans des systèmes techniques complexes et des conditions et limites de ce
fonctionnement.
L’ergonomie a été transférée au monde industriel où des problèmes voisins se manifestaient.
centrée plutôt sur les aspects normatifs à partir de travaux expérimentaux en laboratoire et
l’efficacité des systèmes hommes-machines dans les pays anglo-saxons (courant des Human
Factors)
centrée plutôt sur la compréhension de l’activité en situation de travail, la transformation
du travail et la protection de la santé dans les pays francophones
L’ergonomie européenne est ancrée sur une tradition d’intérêt pour le travail humain
manifestée bien avant le 19ème siècle :
21
AGRICOLA (1499-1555) décrivant le travail continu en 3 postes, les techniques des mines et
des forges et dessinant des masques de protection, des circuits de ventilation et des
commandes de treuils « adaptés aux hommes ».
RAMAZZINI (1635-1714) dénonçant dans son Traité des maladies des artisans le bruit, la
poussière, les postures néfastes, les travaux de précision usant la vue.
En 1962 apparaît pour la première fois en France le terme Ergonomie, dans la revue Le
Travail Humain, à côté de la psychologie et de la physiologie.
En 1955, OMBREDANE et FAVERGE publient L’analyse du travail, un texte que l’on peut
considérer comme fondateur de l’ergonomie francophone, venu de Belgique.
En 1972, FAVERGE toujours, s’intéresse aux facteurs organisationnels dans le travail, alors
que cette dimension était traditionnellement l’apanage exclusif de la sociologie du travail.
De plus en plus dans l’ergonomie francophone, l’accent est mis sur de nouvelles dimensions
de l’activité. Par exemple :
son inscription dans le temps (planification dans le temps, rythmes circadiens…)
son caractère collectif
ses composantes cognitives
son caractère prévisible (en vue de la conception de dispositifs futurs)
On peut considérer l’ergonomie comme une discipline carrefour-intégratrice, qui au-delà de la
physiologie et de la psychologie crée des ponts avec d’autres disciplines telles que la
psychodynamique du travail, la linguistique, la sociolinguistique, l’anthropologie cognitive du
côté des sciences humaines, ou telles que l’automatique, l’informatique, l’intelligence
artificielle du côté des sciences de l’ingénieur.
ERGONOMIE COGNITIVE
23
L’interaction avec l’objet de l’activité est médiatisée par des intermédiaires symboliques,
aussi bien en ce qui concerne la prise d’informations (fournies par les instruments de
mesure, témoins lumineux, signaux auditifs, messages sur les écrans) que pour
l’interrogation ou pour la commande du système (dialogue sur ordinateur).
L’activité devient dans une large mesure une activité de langage, que ce soit pour la
communication inter-opérateurs ou pour la communication homme-machine.
Ceci ne signifie pas que les modes de production anciens ont disparu. Il y a coexistence de
modes de production très divers, ce qui justifie la poursuite d’études relatives à l’activité
motrice ou à la fatigue musculaire. Les bras manipulateurs sont encore souvent des bras
humains. Notons simplement le développement rapide de nouveaux modes de production.
Au delà des situations de travail le problème peut être élargi à l’ensemble des situations où
l’activité est finalisée, en particulier les situations d’interaction avec des systèmes
informatiques (situations d’interrogation de base de données : horaires d’avions, programmes
24
Ces évolutions ont conduit à l’apparition de l’ergonomie cognitive qui est à la fois :
un art : elle s’intéresse aux connaissances acquises par l’expérience, rarement
formalisées.
une science appliquée : elle recherche des principes réfutables ou généralisables.
une ingénierie : elle cherche à prescrire des solutions pour des situations particulières,
permettant d’atteindre des objectifs de performance, à partir de pratiques et de principes
d’ingénierie. Elle a pour objet la compréhension mais aussi l’action (ce qui la distingue de la
physiologie du travail ou de la psychologie du travail qui n’ont pas pour objet la
transformation des situations).
Exemple :
La finalité des études portant sur la communication H-M est la conception d’interfaces
adaptées à l’activité des utilisateurs. Les recherches ont montré que l’inadéquation des
dispositifs de commande et de contrôle est liée à la confrontation de deux systèmes de
traitement d’information, ayant chacun sa propre logique de fonctionnement : d’un côté
l’opérateur, de l’autre la machine.
Ce qui apparaît à l’opérateur est le reflet de la structure des données et des programmes
en machine. Cette structure est issue des contraintes propres à la machine, mais aussi de la
représentation du travail à effectuer qui est celle du concepteur du système.
Or, l’activité des utilisateurs est déjà organisée par la formation, l’expérience de la tâche
ou la pratique de tâches analogues. Si les structures de représentation machine et humaine
diffèrent, l’opérateur est contraint à une réorganisation mentale des données qui
complexifie l’activité et peut conduire à. une dégradation de la performance. La conception
d’interfaces suppose donc que soit identifiée l’organisation des connaissances des
opérateurs, la situation optimale étant celle où la représentation machine est isomorphe à
la représentation utilisée par l’opérateur.
25
Les yeux ne sont pas des récepteurs passifs qui comme une caméra enregistreraient les
images du monde extérieur.
Cette exploration d’une partie seulement de l’espace, celle où on s’attend à trouver des
informations utiles, est expérimentée par chacun : un sens interdit nouvellement installé sur
un parcours connu ne sera pas vu car on ne recherche pas d’information à cet endroit. De
même certaines figures sont sans signification jusqu’à ce que l’on sache ce qu’il faut chercher.
La perception n’est donc pas un processus qui commence avec le signal extérieur :
On peut donc dire que l’on voit principalement ce que l’on recherche, ainsi que des
signaux qui s’imposent en vision périphérique par leurs caractéristiques physiques
(mouvements, variation de lumière).
Ces caractéristiques de l’exploration visuelle vont avoir une importance déterminante dans
le choix de la présentation des informations aux opérateurs.
27
En acquérant une meilleure maîtrise de la conduite l’exploration est plus efficace, en ce sens
qu’on néglige ce qui est moins pertinent, au profit des zones à regarder qui sont les plus utiles
compte tenu de la situation et du mode de conduite. On procède à des anticipations.
L’exploration se modifie parallèlement : avec l’expérience.
En fait, les fluctuations de la vigilance à l’état de veille sont surtout connues par les
variations de la performance. Or, plus les tâches sont complexes, moins les variations de
la performance témoignent fidèlement des variations de la vigilance physiologique puisqu’
interviennent d’autres facteurs susceptibles de faire varier cette performance.
Facteurs qui ont trait à la nature des signaux (ou des stimulus) :
- les caractères éveillants sont l’intensité, la nouveauté, et la signification. Ces mêmes
caractères définissent les qualités des stimulus qui provoquent l’attention ;
- la baisse de vigilance se produit de façon équivalente que les signaux soient visuels ou
auditifs. Mais la vigilance est améliorée si des signaux auditifs doublent les signaux
visuels ;
- les signaux visuels sont d’autant mieux perçus qu’ils sont situés au centre du champ de
vision, et la dégradation de la vigilance est moins importante en vision centrale qu’en
vision périphérique ;
- l’imprévisibilité (spatiale ou temporelle) de l’arrivée des signaux augmente le déclin de la
vigilance.
- l’interaction de plusieurs facteurs d’environnement peut avoir des effets marqués sur la
vigilance, même si chaque facteur n’a isolément qu’une action négligeable.
- la présence d’autres personnes, même silencieuses et inactives, diminue la baisse de
vigilance.
- dans les tâches de surveillance monotone, on observe une chute de la vigilance, en même
temps qu’une baisse de la performance, après la première demi-heure de travail. Au fur et à
mesure que la tâche se prolonge, ce déclin est d’autant plus marqué que les signaux sont
rares, de faible intensité et irréguliers dans le temps et dans l’espace ;
- ce déclin s’atténue et peut même disparaître si l’opérateur a connaissance de l’effet de son
action, c’est à dire s’il connaît la qualité du résultat (positif ou négatif) après chaque
signal détecté ou omis ;
- les pauses, même brèves, ont une influence bénéfique sur le maintien de la
vigilance, ainsi que toute source de variation susceptible de briser la monotonie de la tâche ;
- l’existence d’une activité motrice parallèle à la surveillance des signaux augmente
généralement la vigilance. Des effets d’interférence peuvent en outre faire perdre sur le plan
de la performance le gain éventuel dû à l’augmentation de la vigilance.
En ergonomie, la connaissance des facteurs qui influencent la vigilance est
particulièrement importante pour l’étude et l’aménagement des tâches se caractérisant à la
fois par un risque élevé d’endormissement ou simplement de
vigilance trop basse au cours du travail et par la gravité des conséquences de ces états
d’hypovigilance.
C’est le cas des tâches dites de surveillance, si l’opérateur n’a pas grand chose à faire.
C’est le cas aussi des tâches de conduite ou de pilotage où les conséquences d’un
endormissement peuvent être fatales ; en même temps, pour ces tâches, le risque de
somnolence est grand au cours de certaines phases calmes qui sollicitent peu le conducteur
ou le pilote, et ceci d’autant plus que l’organisation du travail peut conduire à dépasser les
limites de la durée de travail ou à se trouver désynchronisés par rapport à leurs propres
rythmes biologiques.
ERGONOMIE DE CONCEPTION
MODE OPERATOIRE
Dès qu’on va plus vite on fait autrement, il y a recomposition du MO. La presse au début
est nécessaire, car comme il y a trop d’incidents, il faut se constituer une réserve au cas où ; et
comme il n’y a pas de stock tampon, il faut reconstituer cette réserve, or les incidents n’ont
pas été prévus par le MO théorique.
32
Le MO prescrit (86 cm) est infaisable au plan des postures, on doit donc resserrer l’espace
(50 cm) en même temps que le temps.
Les boîtes de composants sont remis tous les matins dans l’ordre du MO prescrit : les
ouvrières doivent les replacer selon le MO réel. D’où rappel à l’ordre de la maîtrise : elles
transgressent le MO prescrit. Tout le monde sait qu’elles ne suivent pas le MO, mais on laisse
faire car on sait que c’est comme cela qu’elles y arrivent.
La tâche prescrite des méthodes est de fournir des données communes. Il faut mettre en
rapport l’activité décrite par les MO avec les objectifs que se sont fixés les opérateurs.
Dans les MO il y a du visible mais aussi du discours. Les MO ne sont jamais réductibles à ce
qu’on présente sur du papier.
Par le temps : il est cristallisé dans l’activité, y compris dans les représentations
graphiques des MO. Mais il n’y a pas que de la chronologie, il y a aussi beaucoup de
simultanéité ; et donc il y a recomposition des objectifs selon cet accordéon : il y a un mode
opératoire prescrit ; il y a un mode opératoire correspondant à ce que les opérateurs disent
qu’ils vont faire ; et il y a un mode opératoire réel.
Le MO varie en fonction de ces différentes données pour que la production soit assurée en
quantité et en qualité convenable, sans effet néfaste sur l’état interne. Suivant les contraintes
de la situation de travail, l’opérateur se trouve alors plus proche de l’une ou l’autre de deux
situations extrêmes : situation non contrainte ou débordement.
En situation non contrainte, des indices d’alerte (fatigue) relatifs à l’état interne de
l’opérateur le conduit à modifier les moyens et les objectifs pour éviter des atteintes à sa
santé.
Par exemple, occupé à ranger la cave, on constate qu’on n’y parviendra pas dans les délais
prévus ; on peut jouer sur les objectifs, c’est à dire repousser le délai au lendemain, ou sur les
moyens c’est à dire demander l’aide d’un proche.
En situation fortement contrainte les résultats exigés pourront être atteints au prix d’une
modification de l’état interne, susceptible de se traduire à terme par des atteintes sur la santé.
Il n’est pas possible d’agir sur les objectifs ou les moyens
En situation de débordement, l’opérateur ne peut plus atteindre les objectifs fixés quels que
soient les modes opératoires qu’il met en oeuvre. La performance n’est plus obtenue.
PSYCHODYNAMIQIE DU TRAVAIL
1. Psychopathologie du travail
34
L’analyse des effets de l’organisation du travail sur le vécu et le sens du travail pour
l’individu Il s’agit d’une discipline qui a pour objet l’analyse des processus psychiques mis
en œuvre par la rencontre entre l’individu et l’organisation du travail.
Ou encore, l’analyse des effets de l’organisation du travail sur le vécu subjectif du travail et
le sens du travail pour l’individu.
Or toutes les études qui ont été conduites ont constaté l’absence de maladies mentales
spécifiques.
En revanche elles ont mis en lumière certains comportements paradoxaux (par exemple
prises de risques délibérées sur les chantiers de BTP) révélant une souffrance dans le travail
et des stratégies défensives.
2. Psychodynamique
Cette démarche nous conduit à nous intéresser aux conditions et aux formes de la
mobilisation de l’intelligence et de la personnalité dans le travail.
Cette problématique s’appuie sur les apports de plusieurs disciplines : ergonomie
(question du travail), sociologie compréhensive (construction du monde social),
psychosomatique et psychanalyse (vie psychique et ses rapports avec la santé).
La psychodynamique du travail met l’accent sur la dimension fondamentalement
énigmatique du travail en prenant la mesure de la différence entre travail prescrit et travail
réel.
3. L’énigme du travail
Complexité sous-estimée
Chacun est détenteur d’une partie de savoir, pertinent par rapport à sa spécialité.
En revanche, personne ne sait comment articuler les différentes perspectives.
Ainsi, le médecin du travail possède un savoir sur les atteintes à la santé du fait du travail.
Le responsable de la production possède un savoir sur les techniques et l’organisation du
travail. Mais tous deux sont embarrassés lorsqu’il s’agit d’articuler ces deux types de
savoir. Cette articulation ne relève pas d’une pure et simple mise en application de leurs
connaissances.
Et il en est de même pour tous les savoirs spécialisés qui s’expriment sur le travail.
Vivre dans l’entreprise, c’est faire quotidiennement l’expérience de l’absence de cohérence,
voire des contradictions, entre les discours portés par les différents concepteurs du travail.
L’opérateur sur le terrain, chargé « d’appliquer les consignes », n’a qu’une connaissance
très limitée des arguments théoriques mobilisés pour débattre des questions de conception
du travail.
Si le discours sur le travail met en exergue ce qui est maîtrisé, l’intelligence du travail est
focalisée sur ce secteur de l’expérience où le discours défaille, là où il ne s’agit plus de parler
mais de faire.
La prescription sous-estime ou néglige la variabilité de la situation. Les directives sont
données pour une situation type qui ne se présente en fait jamais. Les outils,
l’environnement, l’objet travaillé, l’organisation elle-même, n’ont pas la stabilité que leur
prête le discours sur l’organisation du travail.
L’homme seul travaille, et jamais comme une machine. Travailler impose toujours de sortir
de l’exécution pure et simple. Il n y a pas de travail d’exécution. Il ne suffit jamais de faire
comme on a dit. Il ne suffit pas d’appliquer les consignes. Il ne suffit pas de mobiliser
l’intelligence théorique. Il faut interpréter, improviser, ruser, tricher... Il faut faire appel à
l’intelligence pratique, ancrée dans le corps et dans la personnalité.
Il s’agit d’une intelligence rusée, intelligence courbe. Une intelligence dont les Grecs ont fait
une divinité : METIS, épouse de ZEUS, celle par laquelle il accède au pouvoir sur l’Olympe.
Métis, l’intelligence rusée qui constitue le noyau central du métier (Detienne et Vernant,
1974).
répétition lorsqu’elle devient pénible) qui alertent le corps et sollicitent la curiosité, toute
tendue, dès le départ, vers la recherche d’une explication ou d’une solution.
Cette dimension corporelle de l’intelligence se distingue fondamentalement d’un
raisonnement logique.
C’est cette dimension corporelle de l’intelligence qui est d’abord mobilisée quand les
opérateurs s’efforcent de corriger le fonctionnement d’une ligne de production, voire d’y
introduire de vraies innovations, et la technique n’est interrogée qu’après coup pour
vérifier et universaliser ces essais.
On peut observer de nombreux opérateurs, ignorants de la majeure partie des connaissances
fondamentales en informatique et en mathématiques, qui se montrent capables d’intervenir
efficacement sur la programmation voire la mise au point de logiciels.
Les performances de cette intelligence pratiques sont moins limitées qu’on ne le croit souvent.
Exemple issu d’une enquête réalisée dans une industrie pétrochimique : Les opérateurs qui
surveillent les installations dans la salle de contrôle ont l’habitude, dans les phases de
fonctionnement normal, de jouer au scrabble.
Cette pratique insolite sur un lieu de travail où la surveillance devrait être constante inquiète
les ouvriers eux-mêmes, et suscite une sorte de culpabilité. Ils débarrassent la table lorsqu’on
entend un cadre venir vers la salle de contrôle du process. Les cadres sont informés de cette
pratique du scrabble pendant les heures de travail, ils la désapprouvent et s’efforcent de
l’interdire, sans recourir pourtant à des sanctions.
Un principe fondamental en psychodynamique est que toute conduite, même lorsqu’elle
semble aberrante ou absurde, a toujours un sens. Et d’autant plus lorsque cette conduite
possède une certaine stabilité, jusqu’à preuve du contraire. L’idée qui dirige l’investigation
consiste donc à chercher ce qui, en dépit du vécu subjectif de culpabilité des ouvriers, pourrait
initier et stabiliser la pratique du jeu de scrabble en salle de contrôle.
Lorsque le process fonctionne avec une certaine stabilité et qu’il est bien réglé, les ouvriers
s’ennuient. Cette situation d’inactivité les irrite, les agace, et à a longue s’installe de
l’angoisse.
En jouant au scrabble, ils trouvent une occupation conviviale à proximité des pupitres et se
calment. Mais ce faisant, ils font aussi beaucoup plus qu’il n’y paraît. Le jeu de scrabble
nécessite de la réflexion et du temps entre les coups. Ce qui permet à l’un ou l’autre de
retourner un moment sur les pupitres et de procéder au perfectionnement d’un réglage de
débit ou de pression. Puis il reprend sa place à la table de jeu, ils « écoutent » le process : le
39
bruit, les vibrations, les alarmes, le ronronnement des installations. Et puis lorsque survient
dans ce bruit de fond dont le corps est imprégné, un bruit anormal, le corps réagit et
l’ouvrier se lève. Ainsi les opérateurs auscultent le fonctionnement de l’installation tout en
jouant.
Cette auscultation n’est possible que pour les ouvriers ayant une grande expérience de la
salle de contrôle.
Cette surveillance ne leur a pas été enseignée et ne fait l’objet d’aucune consigne
d’utilisation. Mais, aux dires des ouvriers, elle est très efficace. Tous y participent, cela ne
s’explique pas ; on apprend au contact des ouvriers plus anciens.
Les ouvriers ont donc élaboré une « ficelle », pour contrôler efficacement le process. Or
l’engagement du corps dans cette auscultation du process est malaisé. Si l’ouvrier se met à
écouter activement en se concentrant sur le bruit, il ne parvient plus à entendre.
Ou bien il n’entend plus rien, ou bien tous les bruits deviennent suspects, il ne s’y retrouve
plus et bientôt l’angoisse s’empare de lui. Le régime de croisière de la production exige en
quelque sorte que l’ouvrier se détende, qu’il se mette lui aussi en repos relatif. Alors il
parvient à s’accorder physiquement, sensoriellement, avec le process, et il repère sans
hésitation les anomalies.
Dans ce contexte, on comprend que la pratique du scrabble est «géniale» ! C’est au scrabble
qu’ils jouent, ce qui est inhabituel, et pas à la belote, beaucoup plus fréquente parmi les
ouvriers en France. A la belote, on parle beaucoup, et on fait du bruit. Au scrabble, on fait
silence. En rompant l’ennui et l’angoisse, le jeu de scrabble affine la performance
sensorielle. Le jeu réconcilie la quête de confort et l’efficacité technique.
La découverte du jeu de scrabble comme régulateur du comportement dans la conduite du
process ne relève pas d’un calcul théorique. C’est une découverte empirique, pleine
d’ingéniosité, dont la légitimité n’est démontrée que par son efficacité pratique.
Après élucidation, ce jeu peut être toléré sans réserve tant par les ouvriers eux mêmes,
libérés de leur culpabilité, que par l’encadrement rassuré sur cette pratique.
D’une manière plus générale, ce maniement de l'intelligence rusée déroute le savant
et demeure méconnu des cadres et ingénieurs.
Pourtant, cadres et ingénieurs usent également de telles pratiques. Dans les laboratoires
de recherche expérimentale, une part des découvertes passe par des manipulations et des
ajustements empiriques qui relèvent plus de recettes de cuisine et de ficelles que d’une
logique rationnelle positive.
40
C’est le corps qui met l’intelligence en éveil : dès que le corps rencontre une sollicitation,
l’intelligence rusée investit la situation.
Un corps fatigué ou malade affaiblit l’intelligence rusée et la créativité. L’intelligence rusée a
donc un caractère pulsionnel. C’est ce qui explique que la plupart des gens bienportants
éprouvent le besoin d’exercer leur intelligence. Il y a une sorte d’intentionnalité irrésistible.
Dans l’intelligence rusée. La contrepartie c’est que la sous-utilisation du potentiel de
créativité est une source de souffrance, de déstabilisation de l’économie psychosomatique,
voire de décompensation et de maladie.
En résumé donc, l’intelligence pratique est une intelligence du corps, son ressort est la ruse,
elle est au coeur du métier, elle est à l’oeuvre dans toutes les activités y compris théoriques,
elle est fondamentalement créatrice, elle est largement répartie parmi les hommes, elle est
pulsionnelle, et sa sous-utilisation est pathogène.
4. Définition du travail
Le travail c’est la mobilisation des hommes et des femmes face à ce qui n’est
pas prévu par la prescription, face à ce qui n’est pas donné par l’organisation du travail.
Pour les concepteurs et spécialistes du travail il suffit d’organiser la communication entre
les concepteurs du travail et les opérateurs afin d’enrichir l’organisation du travail à partir
de l’expérience des opérateurs.
5. L’obscurité du travail
Dans la mesure où les objectifs sont atteints, les responsables peuvent en déduire que
l’organisation est satisfaisante. Si les échecs, les défauts ou les accidents, se voient, la
mobilisation qui permet de les limiter ou les éviter ne se voit pas.
Ceci explique que se développent un peu partout des modes de gestion du personnel qui
effacent la question de l’expérience du travail et postulent l’interchangeabilité des
hommes.
Ce déni se dévoile le jour où l’on décide de remplacer les hommes par une machine.
On s’aperçoit que la machine marche mal et se révèle alors tout le travail inaperçu
qu’assuraient les opérateurs et que la machine n’est pas capable de faire.
C’est donc lorsqu’il vient à manquer que le travail se révèle. Au contraire, plus il est
efficace, moins il se voit.
L’activité = engagement du corps : la techné sort de la tête, la métis est dans le ventre.
A partir de l’épreuve du réel, l’opérateur doit restructurer son expérience, dans les 3
dimensions de son rapport au monde que sont : la validité de son savoir, la légitimité des
règles qu’il applique et l’authenticité de son propre engagement.
La transformation de l’expérience en connaissances généralisables qui puissent être
utilisées dans d’autres circonstances constitue un enjeu majeur. Elle dépend de la façon
dont les relations sociales de travail soutiennent ou au contraire s’opposent à cette
élaboration.
La visibilité du travail : La coopération n’a pas ce caractère d’évidence que supposent les
concepteurs du travail.
Il ne suffit pas de juxtaposer les tâches et de prévoir les communications entre postes. Ce ne
sont pas les tâches, le travail prescrit qu’il faut coordonner mais les façons de travailler.
Il faut donc leur donner une certaine visibilité, mais on bute sur une contradiction :
Les façons de faire face à l’inattendu sont fortement personnalisées. La ressource mobilisée
n’est plus de l’ordre du savoir. Dans la mesure où les tâtonnements de l’opérateur mettent
en jeu des caractéristiques très personnelles, dans la mesure aussi où la perspective de
l’échec génère de la culpabilité, l’opérateur répugne généralement à donner en spectacle ses
expérimentations. L’invention implique un certain degré d’intimité.
L’organisation du travail doit donc concilier le besoin d’intimité nécessaire à la mobilisation
de la personnalité et l’exigence de visibilité nécessaire à la coordination.
L’élément fondamental qui permet à la fois l’intimité et la visibilité et qui permet
l’alternance entre ces deux moments de l’expérience du travail est la confiance.
La confiance est un problème crucial pour la coopération, dans la mesure où entre confiance
et défiance il n’existe pas de moyen terme. Problème également mystérieux dans la mesure
44
où la confiance n’est pas une donnée qui caractériserait à priori une situation ou des individus.
La confiance est construite.
La construction de la confiance : Comment se construit-elle ? Pas à partir du partage de
conceptions théoriques : le travail prescrit ne peut constituer le ciment de la confiance.
La confiance ne se construit véritablement que dans la crise : C’est la façon dont l’autre se
comporte face à l’imprévu, la constatation que l’on continue à agir selon des principes
partagés, qui fondent la confiance. On a confiance parce qu’on sait qu’on sait qu’on partage
les mêmes règles.
Au travail on a confiance parce qu’on sait qu’on n’interprète pas, qu’on n’improvise pas,
qu’on ne triche pas n’importe comment. Parce qu’on sait qu’on travaille dans le cadre de
règles partagées. Ces règles sont les règles du métier, non réductibles à la prescription.
Elles garantissent qu’il y a bien une potentialisation des efforts de chacun pour le travail
des autres.
L’importance des espaces de convivialité
Le travail implique une activité de construction de règles. Cette construction suppose
l’existence d’espaces de débat, de confrontation des opinions.
Ces espaces existent dans les entreprises, mais ce ne sont pas les espaces officiels, ni les
cercles de qualité, ni les institutions représentatives. Il s’agit plutôt des espaces de
convivialité : là où on prend le café ou les repas, ou là où on attend le bus.
L’organisation du travail fonctionne souvent avec un modèle implicite selon lequel il
suffirait d’aligner les personnels les uns à côté des autres pour que la coopération naisse.
Les espaces de convivialité sont donc souvent considérés comme non productifs ce qui est
une erreur.
La coopération n’est pas donnée, elle demande un travail très important d’élaboration de
règles. Ce travail prend le plus souvent la forme du récit. Dans les espaces de convivialité, le
gens racontent des histoires, sur la vie, sur le travail, sur l’articulation du professionnel et de
l’extra professionnel.
A travers ces histoires ils mettent en œuvre des épreuves de vérité qui permettent de tester
si ce qu’on fait est correct et reconnu par les collègues. Elles permettent d’enrichir le
patrimoine collectif grâce aux contributions amenées par chacun. Dans ces espaces se
travaillent sans qu’on y prenne garde, les questions déontologiques, éthiques, qui vont
permettre la confiance, donc la coopération.
A défaut, le risque est de se voir multiplier les particularismes entre les différents groupes
dans l’entreprise, voir entre les individus, et d’aboutir à une fragmentation du tissu social.
45
La coopération ne peut pas être prescrite car elle consiste justement à ajuster ce qui est au-
delà de la prescription.
Le défi auquel est confronté tout être humain est de trouver à ses pulsions une issue
compatible avec son insertion sociale et à travers laquelle il puisse construire son histoire
propre.
47
8. L’identité au travail
PSYCHOLOGIE ERGONOMIQUE
Exemple :
L’analyse d’un travail sur machine outil pourra montrer que les apprentis mettent du
temps pour acquérir la maîtrise d’une opération et commettent des erreurs.
L’ergonomie est multidisciplinaire, donc la place des disciplines auxquelles elle se réfère
varie selon les types d’études conduites :
On peut être amené à s’intéresser en priorité aux efforts physiques : l’homme en tant que
source d’énergie. On fera donc appel à la physiologie du travail.
Si le travail fait appel en priorité aux capacités perceptives et mentales on fera plutôt appel à
la psychologie, dans la mesure où elle est capable de définir le rôle de ces capacités et les
règles de leur mise en jeu.
La psychologie permettra également d’évaluer les conséquences à long terme de
contraintes de temps : horaires, cadences, par exemple, ou encore comment déterminer
l’origine des erreurs de lecture d’un schéma, comment présenter l’ensemble des informations
qui doivent être fournies à l’opérateur à son poste de contrôle à distance pour qu’il puisse
intervenir rapidement et sans erreur….
La psychologie ergonomique peut également aider au bon diagnostic de la nocivité de
certaines conditions de travail grâce entre autres à des instruments utilisés dans le cadre de
l’analyse du travail. Cette nocivité résulte de ce que les capacités sont sollicitées au-delà de
leurs limites ce qui entraîne une trop grande charge de travail.
51
Elle peut résulter aussi, de ce que les capacités sont insuffisamment mises en
oeuvre (tâches répétitives ou fractionnées).
SANTE
approche offensive, proposer d’améliorer les compétences, par la formation, et par les aides
en ligne.
Les conceptions de la charge mentale de travail peuvent être mises en relation avec la santé
cognitive. On peut, traditionnellement, considérer la charge mentale comme une nuisance, en
ne considérant que les dangers de son excès, ou la considérer comme un stimulant de
l’activité, comme un défi à relever. Dans cette dernière perspective, la fatigue mentale est
alors signe de santé, comme est signe de santé la fatigue physique du sportif.
Dimension physique :
Premier niveau d’approche : en termes de contrainte et d’astreinte :
Contrainte : Vient de l’extérieur ; par exemple bruit, température, pression…
Astreinte : L’effet de ces manifestations sur les personnes.
Il existe des caractéristiques physiologiques, il y a des propriétés de l’organisme qui ne
peuvent pas être modifiés et on ne peut donc que changer le milieu.
Mais cette approche ne rend pas compte du fait que dans une même situation de travail, deux
opérateurs peuvent être très différenciés (par exemple les jeunes soudeurs ont des
conjonctivites car ils ont besoin de prélever de l’information sur l’outil).
Le rôle de l’anticipation :
Les régulations humaines sont plus complexes que les régulations par la machine car il y a
constamment anticipation.
Dans une situation non contrainte, on peut agir sur la tâche. La régulation peut se mettre sur
les buts à atteindre et sur les moyens.
On prélève des signaux d’alerte qui viennent de l’organisme et on agit sur le moyen ou sur le
but.
En réalité on n’a pas toujours l’occasion de mettre en place ce type de régulation ; ce qui
entraîne un risque d’atteinte de la santé.
L’étape suivante est le débordement : atteintes sur la santé, mais on ne peut plus
53
atteindre le but non plus, quels que soient les modes opératoires.
Il y a un rôle actif joué par l’opérateur dans sa relation travail-santé.
Il n’y a aucun lien entre la performance et le coût pour l’opérateur. Ce n’est pas parce que le
travail est bien fait qu’il n’y a pas de répercussion sur la santé. Tant qu’il n’y a pas de
dégradation de la performance on laisse l’opérateur continuer selon les modes opératoires
habituels et on ne traite la situation que lorsqu’il y a débordement.
Méfiance sur les discours en termes de motivation : ce ne peut être un critère pour
l’ergonomie. Les opérateurs peuvent être très motivés mais au détriment de leur santé.
Deux niveaux d’analyse pour l’ergonome :
La compréhension de l’activité de l’opérateur : qu’est-ce qui explique que l’opérateur agit
comme cela pour agir sur la situation de travail ?
Pour quelle raison cette activité est-elle pathogène ? par exemple, pour certains
opérateurs l’activité peut conduire à de l’anxiété, ce qui est un facteur de diminution
des défenses immunitaires.
Dimension cognitive :
Première caractéristique :
Difficilement séparable de la dimension physique.
Relation étroite entre l’information et l’énergie ; le fait d’avoir de l’information permet de
dépenser moins d’énergie.
Dans toute activité professionnelle il existe une activité mentale.
Les perceptions donnent des représentations, qui conduisent à des processus et des niveaux
de traitement, puis à des actions.
On peut décrire le fonctionnement cognitif en termes économiques.
Les récepteurs ne reçoivent pas passivement les informations du monde extérieur (sinon on
serait saturé) ; ils fonctionnent comme un filtre. Il y a sélection des informations dans le
milieu.
Il y a anticipation et disponibilité plus grande à certaines informations. exemple : («
Comprendre le travail pour le transformer ») :
Dans certains cas, des schèmes d’actions très intégrés sont disponibles pour faire face à la
situation : immédiatement ils guideront l’exploration perceptive, le traitement de
l’information prélevée, le choix des actions à effectuer, l’anticipation de leur résultat, et le
contrôle de la cohérence entre résultat anticipé et résultat réel.
54
Un conducteur qui voit le feu passer à l’orange jette un coup d’oeil dans le rétroviseur pour
estimer la distance de la voiture qui le suit, un autre coup d’oeil pour estimer l’état du
carrefour, la présence d’un policier. Suivant le cas il freine ou il accélère…
Dans d’autres cas, l’action ne résulte pas de la simple mobilisation d’un schème disponible en
mémoire. Elle fait l’objet d’une construction par l’opérateur.
Deuxième caractéristique :
La dimension cognitive est guidée par l’expérience. Dans un environnement inconnu on se
trouve saturé par les informations. C’est une des raisons de « l’erreur humaine », qui n’est pas
une faute mais un échec.
Troisième caractéristique :
Les organes des sens ne sont pas que des capteurs ; il y a une exploration active guidée par
un but. C’est en fonction du but qu’il y a une signification.
Traitement sélectif du milieu au niveau de la perception.
Ce qui conduit à une représentation d’une situation. La représentation est influencée par le
contexte, le but à atteindre, et par l’expérience.
But à atteindre : par exemple il y a souvent des conflits entre opérateurs de production et
opérateurs de maintenance car ils n’ont pas la même représentation ; par exemple : arrêts pour
la maintenance préventive, mais le but des opérateurs de production est de produire car les
arrêts coûtent cher.
Exemple : cf. l’expérience de Ochanine de moulage de la tyroïde par des jeunes médecins et
des médecins expérimentés : les représentations sont biaisées dans une finalité d’action ; seuls
certains aspects nécessaires à l’action sont retenus.
La santé renvoie à l’idée de compétence : construction d’une professionnalité, d’un métier, le
fait de donner sens au travail.
La compétence est un concept difficile et non traditionnel en ergonomie.
Ce sont des connaissances organisées, relativement stables pour mettre en oeuvre des
conduites de plus en plus ajustées pour la production.
C’est l’ensemble des connaissances : formelles, verbalisables, pouvant être transmises ;
concernant la tâche le fonctionnement des machines…et des savoir-faire : moins formalisable
55
ou exprimable, issu de l’expérience et de la pratique ; que l’on peut mettre en oeuvre sans
apprentissage nouveau.
Permet à l’opérateur d’attribuer des significations issues de la situation de travail, essentielles
pour l’action, y compris pour une action économique.
Les résultats de l’apprentissage dépendent donc largement du temps laissé pour parvenir à la
maîtrise de la tâche et des moyens fournis en vue de la mise en relation des différentes
situations rencontrées (possibilité de chercher du recours en cas de difficultés, formation
permettant de mettre en relation des situations rencontrées avec des connaissances
techniques).
Méfiance en ergonomie par rapport à ce concept de compétence, car il est souvent confondu
avec l’idée de qualification.
56
L’idée de compétence est liée à la maîtrise du métier, qui a dans une entreprise une valeur
marchande et qui donc est un facteur de développement de l’entreprise. On est donc conduit à
établir des critères d’évolution dans l’entreprise (par exemple grilles de salaires).
En fait on parle de qualification et non de compétence ; les responsables d’entreprises font
souvent l’amalgame.
La compétence est la mobilisation par l’opérateur de ses connaissances et savoir-faire.
Souvent il y a méconnaissance des compétences réelles mobilisées par les opérateurs dans une
situation. L’un des résultats de l’analyse du travail est la mise en évidence de ces
compétences. C’est la première étape pour la reconnaissance d’un métier.
Méfiance également parce que souvent l’absence de compétence est identifiée à des
dysfonctionnements. Des systèmes de production conduisent à des mises en oeuvre de
compétences parfois aberrantes (par exemple compétences pour réguler des
dysfonctionnements systématiques) ; compétences qui n’ont pas de rapport avec une
professionnalité.
Il faut donc concevoir des systèmes techniques pour que les gens développent des
compétences non inutiles pour le métier ; cela passe surtout par l’organisation du travail.
La division du travail peut conduire à ce que les opérateurs ne connaissent jamais le résultat
de leur travail (par exemple contrôle qualité). Il est nécessaire de pouvoir expérimenter, de
faire des essais avec le système technique, mais il faut pouvoir dégager du temps.
Les conditions sociales de la compétence : la compétence constitue un des enjeux sociaux.
Par exemple, un des enjeux de la CAO est de pouvoir réaliser des projets autrement, mais en
réalité les ingénieurs sont dans une situation difficile : ils doivent apprendre aux gens un
certain nombre de choses qui constitue leur propre professionnalité.
Ce qui implique la possibilité de dire qu’on ne sait pas. En réalité il n’y a que les ingénieurs
(les « nantis de la connaissance ») qui peuvent se le permettre ; les opérateurs eux, doivent
savoir…
Dimension psychique :
Il s’agit de distinguer le travail qui rend malade de celui qui contribue à la santé.
Question implicite : est-on plus malade à travailler qu’à ne pas travailler ?
Pour Christophe Dejours il faut distinguer le travail qui rend malade et le travail pour lequel
c’est la santé.
La peur : (BTP, Chimie…) : Recrudescence d’arrêts après des accidents graves ; indices :
bizutage ; idéologies défensives de métier. La manière de se défendre de cette souffrance est à
travers le collectif. Il est délicat de toucher au collectif de travail et donc difficile de toucher à
la dimension organisationnelle.
L’ennui : Peut être présent alors qu’on est sous forte contrainte de temps et avec des cycles
très courts : problème de la répétition.
Répression du fonctionnement psychique qui est lourd de conséquences : diminution des
capacités d’imagination et de raisonnement logique ; morbidité très importante après la
retraite : une espèce d’envahissement d’une vie psychique qu’on ne sait plus gérer.
Conséquences sur la vie extra professionnelle : Conditions de travail difficiles ; refus de parler
du travail à la maison ; les enfants ne peuvent pas se construire une représentation du travail ;
ce qui devient une source de marginalité.
Cas où le travail est la santé : par exemple un chirurgien qui sublimerait son désir de sang par
son activité professionnelle (Freud) ; cela pose la question de certaines professions (par
exemple médecin légiste ; ou pour un enseignant : garantie de gérer une instabilité
intellectuelle …).
SITUATION DE TRAVAIL
Englobe et complète la tâche (qui peut être décrite en dehors de la présence de l’opérateur).
Introduction du caractère dynamique de l’activité. L’opérateur est considéré comme un acteur,
par son activité il modifie sa situation. C’est la confrontation d’une personne avec ses
caractéristiques propres, à des objectifs et des moyens de travail socialement déterminés.
Les mêmes objectifs et moyens de travail assignés à des personnes différentes constitueront
des situations de travail différentes qui se traduiront par des performances et des effets sur les
personnes distincts. La prise en compte de la diversité des individus est une des lignes de
force de l’ergonomie. Elle soulève fréquemment des difficultés importantes compte tenu de
l’unicité de conception des moyens de travail utilisés par différents travailleurs.
TACHE
C’est ce qui est imposé à l’opérateur par des instances qui lui sont extérieures ; par exemple :
59
Les locaux.
L’environnement physique du poste.
Le matériel, les outils à mettre en oeuvre.
Ce sont les objectifs assignés au travailleur par des instances qui lui sont extérieures :
les objectifs de production, de qualité..., ils peuvent être relativement globaux, définis sur
une longue période, les critères de qualité peuvent être peu précis….
les procédures à suivre pour atteindre les objectifs : méthodes de travail, consignes,
normes..., précisées par leurs contraintes, en particulier temporelles (cadences, délais
impartis).
les moyens à disposition : matières, machines, outils, documentation... ; la prescription
peut être matérialisée dans les moyens de travail ([Link]. enchaînement des pages d’écran dans
un logiciel).
les caractéristiques de l’environnement physique (bruit, chaleur, travail de nuit...).
Dans la description des tâches peuvent rentrer également les conditions sociales du travail
(modalités de rémunération, types de contrôles et de sanctions, par exemple).
Les tâches prescrites - en particulier les objectifs et les procédures - peuvent être plus ou
moins précisément définies, par des langages plus ou moins codés, permettant ou
sollicitant une interprétation plus ou moins libre par les opérateurs.
L’ergonomie distingue :
Les objectifs constitutifs des tâches prescrites procurent les principaux critères de toute
intervention ergonomique :
production, qualité, fiabilité des systèmes, etc. Mais ces objectifs peuvent, eux aussi,
donner lieu à des propositions de modification.
Les critères concernant la santé des travailleurs sont actuellement plutôt définis comme des
contraintes que des objectifs.
60
TRAVAIL
Le travail est étudié par de nombreuses disciplines spécialisées telles que la technologie, la
physiologie, la psychologie du travail, la sociologie du travail, l’économie…qui découpent
chacune dans le travail le domaine qui la concerne.
Aborder le travail par son histoire (et sa préhistoire), permet de distinguer deux modes de
production : D’une part : un système individuel et autonome, qui représente une constante
dans l’activité humaine. D’autre part : un système collectif, qui bien qu’historiquement plus
épisodique, est actuellement prédominant, où le travail est divisé, c’est à dire réparti entre
plusieurs acteurs et hiérarchisé.
Le système individuel a donné naissance, par division, au système collectif.
La comparaison du travail individuel artisanal et du travail collectif industriel permet de
caractériser l’aliénation opératoire qui caractérise le travail collectif de type industriel et qui
justifie l’intervention ergonomique.
Au cours de la préhistoire la technicité est un fait de nature, plus instinctive que réfléchie.
Elle se dégage difficilement et lentement de l’animalité car les gains opératoires sont
conditionnés par les gains anatomiques.
Au fur et à mesure des transformations cérébrales, la technicité devient un fait de culture.
61
3 GRANDES EPOQUES :
De l’antiquité à la fin du moyen-âge : Tradition du travail hautement qualifié de
l’artisan, mais dévalorisation du travail manuel.
De la Réforme à l ’Encyclopédie : Valorisation du travail en général, suivi d’un mépris
pour le travail manuel puis de la réhabilitation de la technique.
Du XIXème à nos jours : Contexte politique, économique et technique favorisant la
production de masse.
Le modèle libéral : Dans les premières villes, à dimension encore humaine, les travailleurs
assurent librement les productions qui enrichissent la cité.
Les paysans libres et les artisans maintiennent - et maintiendront jusqu’à nos jours - la
tradition d’un travail hautement qualifié.
Pourtant, une discrimination sociale existe qui dévalorise - et continuera de dévaloriser plus
ou moins ouvertement selon les époques - le travail manuel par rapport aux autres
occupations notamment intellectuelles ; les scribes égyptiens, en attendant les philosophes
grecs, en apportent plusieurs témoignages.
Le modèle concentrationnaire : La construction de masse des Pyramides préfigure la
production de masse contemporaine ; et le travailleur égyptien, l’ouvrier spécialisé
d’aujourd’hui.
Il s’agit d’une méthode administrative égyptienne élaborée pour la construction des
pyramides, une grande machine politique, économique, militaire, bureaucratique et royale
qui réprime toute autonomie individuelle (…). Une structure invisible composée d’éléments
humains vivants, mais rigides, chacun assigné à sa charge, à son rôle, à sa tâche particulière,
afin de permettre l’immense rendement de travail et les desseins grandioses de cette grande
organisation collective (…) Elle constitue un exploit technologique qui servit de modèle à
toutes les formes ultérieures d’organisation mécanique (…). Partout où elle fut assemblée
avec succès, elle multiplia le rendement de l’énergie et effectua le travail à une échelle qui
n’avait jamais été conçue auparavant ».
64
Dans la Grèce antique (- 3 000 à - 400 ans) l’artisan (technitès) est décrié parce que,
contrairement au paysan propriétaire, il est un démiurge tributaire d’une clientèle qui lui
impose ses goûts et l’empêche de s’exprimer complètement par son travail. Il est dans une
classe socialement inférieure, celle des démiurges et travaille pour le dèmos.
« Le seul trait commun des démiurges est de devoir à autrui leurs moyens d’existence, de
recevoir d’autrui leur nourriture, vêtements ou objets familiers, donc de vivre grâce aux dons
d’autrui dus à la reconnaissance, sinon à la pitié, éprouvée par autrui ou obtenus en
compensation du travail accompli pour le compte et sur ordre d’autrui ». (L’idée de travail
dans la Grèce archaïque, Aymard, 1948.)
Plutarque déclare également : « Si nous prenons quelque plaisir à voir l’œuvre, nous
n’éprouvons que mépris pour l’ouvrier (…). Tels objets sont plaisants, mais nous considérons
ceux qui les réalisent comme des gens médiocres et vulgaires ».
Dans la Grèce primitive la valeur humaine et sociale du travail se mesure à son
indépendance. Même si Ulysse est à la fois bûcheron, maçon, charpentier, tapissier et orfèvre
; le travail est considéré dégradant s’il place l’exécutant sous la dépendance d’un autre.
A l’époque classique, l’extension de l’esclavage dévalorise tous les métiers. Seule est digne
de l’homme l’oisiveté, qui n’est d’ailleurs pas la paresse, mais la réflexion et l’étude (scholé
: loisir studieux). «C’est le propre d’un homme bien né que de mépriser le travail» écrit Platon
dans La République. Aristote déclare également dans Le Politique :
« La cité organisée au mieux ne fera pas de l’artisan un citoyen (…). La qualité de citoyen n
‘appartient pas à tous les hommes libres ; elle appartient à ceux qui ne travaillent pas
nécessairement pour vivre ».
La civilisation latine reproduit la civilisation grecque. La Rome primitive est composée
d’agriculteurs et de soldats. Une Rome coloniale lui succède qui puise ses biens et ses
esclaves dans les territoires conquis. Et qui emprunte à la Grèce classique, avec sa culture, son
mépris du travail manuel : «Vulgaire est l’art des ouvriers qui œuvrent de leurs mains ; il est
sans honneur », écrit Sénèque. Et Cicéron qualifie de «sordide» le métier d’artisan. Le rejet
du travail se répand dans le peuple : dans la Rome impériale, 200 000 plébéiens oisifs vivent
des subsides de l’Etat ; et dès le 3ème siècle il faut fonctionnariser les corps de métier, les
65
agents des transports et jusqu’aux paysans pour les maintenir au travail. De l’attitude de
l’Antiquité envers le travail, on retiendra surtout l’antagonisme qu’elle reconnaît entre un
travail intellectuel valorisé et un travail manuel discrédité.
Successivement, les sumériens, les grecs et les romains considèreront les techniques comme
subalternes car mettant en œuvre un travail servile et humiliant.
Le moyen-âge
A partir du XIème siècle les cités se libèrent de la tutelle des seigneurs et attirent
commerçants et artisans, les premiers créent des ateliers mécanisés et inventent le
capitalisme en développant des relations d’affaire ; les seconds se groupent en corporations
et développent une créativité qui continuera à se manifester librement.
66
Si les outils de l’artisan conservent leur forme ancestrale, leur efficacité est améliorée grâce
à la découverte de sources d’énergie : éolienne (voiles, moulins à vent orientables),
hydraulique (moulins à eau), ou animale (collier d’attelage).
Cependant, homme et outil ne font qu’un.
L’artisan reste méprisé ; mais se créent toutefois des confréries (corporations à référence
religieuse) qui réglementent le métier et défend ses intérêts. La reconnaissance de l’artisan
et sa promotion sociale passent donc par ces corporations qui élaborent une hiérarchie :
maître, apprenti et valet (appelé compagnon à partir du XV ème).
A partir du XVème : développement du machinisme (les invasions et épidémies ayant décimé
la population laborieuse), et époque des « grandes découvertes » : influence de Léonard de
Vinci (1452 – 1519).
La valorisation de la technique ne commencera qu’à la Renaissance.
DE LA REFORME A L’ENCYCLOPEDIE
Cette période qui s’étend du 16ème au 18ème siècle, est parcourue par 3 courants :
La Réforme vient apporter une morale d’action. Luther, Calvin décèlent dans tout homme
une énergie potentielle, une « vocation » qu’il a le devoir d’investir dans le travail, peu
importe qu’il soit intellectuel ou manuel, afin de ne laisser aucun talent inemployé.
La Renaissance, puis l’époque classique, font renaître le mépris de l’Antiquité pour le
travail manuel, un mépris qui se maintiendra jusqu’à la Révolution.
Se développent les découvertes scientifiques ; la méthode expérimentale réhabilite la
technique et les «arts mécaniques ».
L’Encyclopédie marque la rupture entre le passé artisanal et l’avenir industriel :
Ce mouvement débouche au 18 ème siècle, sur l’Encyclopédie, encore traditionnelle dans sa
description des métiers, déjà moderne par son apologie laïque du travail, et qui marque la
ligne de partage entre le passé artisanal et l’avenir industriel.
Il est intéressant de remarquer les origines étymologiques de « artisan » (du latin ars) et de «
technique » (du grec technè), qui signifient toutes les deux connaissance théorique et
pratique d’un métier ainsi que son résultat. Jusqu’au 19ème les deux termes artiste et
artisan se réfèrent à cette même fonction.
« Le Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers (oeuvre des
Encyclopédistes, entre 1745 et 1772) distingue dans son intitulé même, les catégories de
pratiques humaines en empruntant à la classification médiévale (arts libéraux et arts
67
mécaniques) : Les arts et les métiers renvoient aux divers modes de travail artisanal, selon
que la part de réflexion et du calcul l’emporte sur la part des manipulations ou inversement.
La civilisation industrielle imposera la dichotomie du beau et de l’utile. Elle confère une
valeur spécifique à l’art, épanouissement conceptuel, symbole superfétatoire de la richesse,
et seulement une valeur d’utilité à la technique artisanale. »
DEFINITION DU TRAVAIL
La notion moderne de travail renvoie à une réalité si polymorphe qu’il faut pour la définir
utiliser une formule très générale ; telle que celle-ci :
« Le travail est l’activité par laquelle l’homme transforme utilitairement son environnement ».
68
Formule qui englobe le travail artisanal, ménager, industriel, agricole, les activités du
tertiaire, etc. Et aussi bien le travail intellectuel que le travail manuel.
Au travers de cette disparité, la dualité fondamentale des modes de production se
maintient et s’affirme :
Toutes les formes actuelles du travail peuvent être ramenées à deux modèles :
le travail individuel de type artisanal,
le travail collectif de type industriel.
L’autre, qui est celle de l’organisateur industriel, utilise la méthode scientifique. Elle
maîtrise les lois qui régissent l’opération ; elle peut ainsi, à l’avance et à distance, planifier
dans le détail la fabrication, l’organiser sous forme d’algorithmes et remplacer finalement le
travail par un fonctionnement.
Il n’y a pas de moyen terme entre ces deux logiques : l’opérativité est une imagination en acte
qui repose sur une communication à double sens avec le milieu ; elle relève de l’hémisphère
droit. L’organisation scientifique du travail utilise un raisonnement déductif, logico-
mathématique, à sens unique et qui exclut une information en retour ; elle émane de
l’hémisphère gauche. Ce qui signifie que, par rapport à l’artisan, l’exécutant ouvrier a perdu,
avec le pouvoir d’organiser, celui de donner cours à son imagination créatrice.
L’artisan était l’organisateur et l’exécutant de son propre travail. En tant qu’exécutant, il
ressentait dans son organisme même le soulagement ou la surcharge apportés par telle
modification, fortuite ou voulue, du mode opératoire ou du contexte. En tant
qu’organisateur, il lui suffisait alors d’utiliser les informations proprioceptives précédentes
pour réaliser des équilibres entre le facile et le difficile qui épargnent sa fatigue et
majorent la gratification intrinsèque retirée du travail.
Cette régulation est assurée par l’hémisphère droit. Elle a disparu chez l’ouvrier industriel ;
enserré dans un réseau dense de consignes et d’interdits, l’exécutant se mécanise ; sa
prestation devient machinale au sens étymologique du terme ; obéissant à la logique
algorithmique et séquentielle de l’hémisphère gauche que lui impose l’organisateur.
En résumé, le travail autonome de type artisanal est une activité régie par l’hémisphère
cérébral droit, par laquelle un homme établit une relation opérative à double sens avec un
environnement qu’il transforme utilitairement. Le travail collectif de type industriel est une
activité utilisant la logique de l’hémisphère cérébral gauche, par laquelle des hommes en
relation hiérarchique exercent une maîtrise à sens unique sur leur environnement pour le
transformer utilitairement.
Le premier mode de travail est perçu comme gratifiant et créatif par ceux qui l’exercent.
Le second n’est ressenti que comme contraignant par les exécutants ouvriers. D’où le
sentiment qu’ils ont de subir une aliénation opératoire imputable à l’industrialisation.
La première conséquence est que les valeurs à promouvoir sont celles-là mêmes qui se
rapportent au travail artisanal : Autorégulation, opérativité, créativité.
70
Ce qui signifie que l’ergonomie n’a pas à intervenir dans le cas d’un travail autonome
librement organisé et régulé par l’opérateur ; ici, le lien naturel entre l’organisation et
l’exécution (assurées par une même personne) permet à l’autorégulation :
de jouer à plein.
Et d’obtenir ainsi une adaptation quasi spontanée du travail à l’homme dont témoigne au
long des siècles le perfectionnement progressif des outils et des techniques assuré par les
artisans eux-mêmes.
En d’autres termes, le travail autonome réalise une ergonomie avant la lettre et qui
dispense de l’autre.
L’ergonomie ne s’applique donc qu’au travail collectif, divisé et hiérarchisé, de type
industriel ; elle est, spécifiquement, « la science du travail aliéné ».
Afin de compléter l’approche du travail que propose Pierre Cazamian, on peut se référer
également à celle que propose Catherine Teiger (article « du travail humain à l’activité des
hommes et des femmes »publié dans la revue Education Permanente n° 116/1993.3).
« Le travail est une activité finalisée, réalisée de façon individuelle ou collective par un
homme ou une femme donnés, dans une temporalité donnée, située dans un contexte
particulier qui fixe les contraintes immédiates de la situation. Cette activité n’est pas neutre,
elle engage en retour celui (celle) qui l’accomplit ».
Le travail n’est donc pas un concept abstrait, mais un concept incarné, dans un corps, dans
un espace et dans un temps.
Le travail ne pouvant être dissocié de celui ou celle qui l’accomplit (idée de la différence
entre le travail théorique (prescrit), et l’activité), il implique obligatoirement des interrelations
dans 3 domaines : l’activité, les conditions de l’activité et les conséquences de l’activité.
L’activité, avec sa dimension énigmatique (cf. le développement de P. Cazamian) est au
centre de ces interrelations fluctuantes.
71
VARIABILITE
VARIABILITE INDIVIDUELLE
Il y a une variabilité sur les cycles longs : croissance importante jusqu’à 20 ans, puis
différentes atteintes biomécaniques, perception sensorielle, altération du sommeil, de la
mémoire…La mémoire à court terme (par exemple se souvenir d’un n° de téléphone avant de
l’avoir noté = environ 7 unités d’information), diminue fortement avec l’âge. En revanche, la
mémoire à long terme est a priori illimitée et continue d’augmenter avec l’âge.
Variations à court terme : fluctuations circadiennes, de l’ordre de la journée. L’indice
souvent utilisé est celui de la variation de la température : beaucoup de libération hormonale
pendant le sommeil ; mais aussi fluctuation de la mémoire et de la vigilance au cours de la
journée. Il y a des régulations par le rythme cosmique mais aussi des régulations d’ordre
social : par exemple prise des repas. Dans le cadre du travail posté on demande aux gens de
vivre dans un autre cycle que le cycle cosmique et ils doivent mettre en place des
réajustements. Les effets semblent surtout se manifester au niveau de l’altération de la qualité
du sommeil. En retour il y a des effets sur l’apprentissage (corrélation sommeil /
apprentissage). Il y a une forte diversité selon les personnes dans la mise en œuvre de ces
réajustements.
Présupposés :
stabilité du poste : par exemple en matière de réglage des outils, ceux-ci ne sont jamais
parfaitement réglés et il y a des dérèglements. Variation de l’environnement (éclairage… ce
qui peut se traduire en termes de postures). Dérèglements systématiques (usure des outils),
mais les opérateurs gèrent cela : les opérateurs anticipent les réglages en fonction de cette
usure présumée. Par contre des évènements complètement aléatoires peuvent survenir
(pannes). Variation de l’alimentation électrique pouvant conduire à la perte d’un fichier
informatique : quelles sont les conditions de la sauvegarde d’un fichier ?
74
vieillissement qui commence à préoccuper les entreprises ; dans 15 ans ce phénomène sera
massif. On est très loin de la situation décrite par les médias en ce qui concerne la
généralisation des robots.
Il y a une transformation technologique qui touche surtout le tertiaire et qui conduit à une
taylorisation du travail de bureau.
Dans les industries, le travail répétitif est toujours aussi important, il se fait sous contrainte de
temps (rythme de travail imposé par la machine) et les cycles se raccourcissent.
Il y a une inégalité professionnelle en ce qui concerne l ‘âge : par exemple dans l’habillement,
dans l’électronique on est « vieux » à 30 ans ; par contre les avocats (« bâtonnier ») valorisent
l’âge. Tous les indices de vieillissement dans l’automobile à 54 ans sont beaucoup plus
importants que chez les instituteurs : ce qui montre que le travail fait vieillir. Les catégories
les moins atteintes sont les cadres supérieurs et les plus atteintes les contremaîtres. Ce sont
des opérateurs qui ont vieilli dans le même environnement. L’espérance de vie croit pour les
professeurs et les manoeuvres, mais l’écart se creuse aussi de plus en plus.
Cette ouvrière, OS dans la métallurgie, est intérimaire. Elle parle de son emploi et de son
absence de qualification dans des termes qui pourraient laisser supposer une absence complète
d’intérêt, de possibilité d’investissement... Pourtant, après avoir arrêté cinq fois « sa » presse
parce qu’elle n’est pas sûre de la qualité des pièces fabriquées, s’être fait « engueuler » par le
chef d’atelier qu’elle « a dérangé » pour lui demander son avis, avoir sollicité une collègue
plus ancienne pour décider avec elle s’il faut mettre les pièces au rebut, cette femme nous
explique, pièce en main qu’un défaut n’est jamais simple à détecter. Devant la rayure à peine
perceptible, elle décrit :
« Voyez-vous, Monsieur, un défaut, ça naît quelque part. On ne sait pas ce qu’il va devenir.
Quelquefois, il grandit, se développe et il faut décider à partir de quel moment ce n’est plus
acceptable. D’autres fois, il se stabilise et disparaît. Il faut être très attentive ».
Cette compréhension, fondamentale, de l’activité de travail est possible seulement en
situation. Elle requiert une attention à ce que fait concrètement 1’ouvrière et nécessite qu’un
dialogue se noue avec elle sur les raisons qui l’on conduite à mettre cette pièce au rebut.
Un peintre en bâtiment explique : « avec un pinceau neuf je ne sais pas travailler. Je fais des
coulures. Il faut que je fasse le pinceau à ma main ».
76
Une dactylo dont on change la machine électrique ne « sent plus » qu’elle a doublé une lettre.
D’une façon générale, elle n’aime pas travailler sur la machine d’une collègue même s’il
s’agit du même modèle : « elle ne réagit pas pareil et je fais des fautes de frappe ».
Un chef d’équipe dans le bâtiment explique ainsi les difficultés rencontrées la veille pour
mettre en place une banche : « Fernandez était absent. Celui qui le remplaçait était certes
compétent, mais ça ne fait rien, ça ne tournait pas rond ».