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Théologiques
Les alliances interethniques en Afrique de l’Ouest
Nouvelles stratégies de réconciliation
Zaoro Hyacinthe Loua, S.J.
Volume 23, numéro 2, 2015 Résumé de l'article
En Afrique de l’Ouest, l’alliance est un concept clé des relations sociales ou
Théologies de la réconciliation mieux des relations intercommunautaires et interethniques. L’introduction de
ces « alliances interethniques » dans les processus de réconciliation
URI : https://id.erudit.org/iderudit/1042749ar sociopolitique permet de rejoindre non seulement les protagonistes des
DOI : https://doi.org/10.7202/1042749ar conflits, mais aussi les autres communautés qui leur sont liées par des
alliances. Car la véritable réconciliation n’est possible que lorsqu’on est
capable de se remettre en question, d’aller au-delà des liens biologiques,
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ethniques et régionaux pour dire la dure vérité aux frères et aux soeurs de
même sang, voire aux géniteurs. Mais l’usage de ces alliances exige
réactualisation et adaptation en vue d’en faire une « nouvelle stratégie » de
Éditeur(s) réconciliation sociopolitique en Afrique de l’Ouest. Les acteurs de
réconciliation ne devraient-ils pas dialoguer avec la sagesse des traditions
Faculté de théologie et de sciences des religions, Université de Montréal
religieuses locales ?
ISSN
1188-7109 (imprimé)
1492-1413 (numérique)
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Loua, Z. H. (2015). Les alliances interethniques en Afrique de l’Ouest : nouvelles
stratégies de réconciliation. Théologiques, 23(2), 185–201.
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Théologiques 23/2 (2015) p. 185-201
Les alliances interethniques en Afrique
de l’Ouest
Nouvelles stratégies de réconciliation
Zaoro Hyacinthe Loua*, S.J.
De son étymologie latine pax, le mot « paix » signifie un pacte, c’est-à-dire
l’aboutissement d’une alliance scellée entre deux ou plusieurs adversaires.
De cette définition, nous pouvons déduire que la paix est étroitement liée
à l’accomplissement des exigences de la relation interpersonnelle et des
rapports d’alliance. Par exemple, si les partenaires ne sont pas fidèles à
l’alliance, la paix disparaît. Cette première acception ne désigne pas un état
ou une situation comme être en paix, avoir la paix ou vivre en paix mais
plutôt une action : faire la paix, agir pour la paix et construire la paix. Il
ne s’agit pas d’un objet que l’on possède mais d’un bien, d’une valeur à
acquérir. Dès lors, la paix s’inscrit fondamentalement dans un processus ;
elle se construit par un choix, une décision ou mieux, par un acte de
volonté et renvoie à la volonté de deux ennemis de mettre un terme à leurs
inimitiés et de fixer ensemble les conditions de leur coexistence pacifique.
Puisque la paix est une construction constante de rapports chaleureux
de bon voisinage basés sur les valeurs humaines et sur la créativité des uns
et des autres afin de surmonter les difficultés, il nous paraît clair que pour
dépasser les heurts et les frustrations, la recherche de stratégies de paix en
tenant compte de la contribution possible de toutes les croyances demeure
un effort capital. C’est dans cette perspective que s’inscrit le présent travail
de réflexion ; son but est de proposer une « nouvelle stratégie » de réconci-
liation par laquelle chrétiens, musulmans et adeptes des religions tradition-
* Zaoro Hyacinthe Loua, S.J., est prêtre jésuite de Guinée-Conakry. Il détient un doc-
torat en théologie systématique et en histoire et a été Directeur général du Centre de
recherche et d’action pour la paix (CERAP) en Côte d’Ivoire (2011-2014). Ses
recherches actuelles portent sur la gestion des conflits et le dialogue interreligieux en
Afrique de l’Ouest. Il a récemment publié : (2017) Guinée, la réforme scolaire de
1968. Un grand rêve brisé ?, Paris, L’Harmattan.
© Revue Théologiques 2015. Tout droit réservé.
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nelles africaines se retrouvent, se comprennent, s’estiment et s’acceptent
mutuellement. Il s’agit de trouver de nouvelles manières de mener le pro-
cessus de réconciliation dans un contexte où les efforts de paix ne semblent
pas influer sur le cours de la violence sociopolitique.
Parmi les mécanismes culturels de maintien de relations humaines
pacifiques ou de prévention de conflits, qui sont aussi vieux que le monde,
figure ce qu’il est convenu d’appeler « alliances socioculturelles ». Celles-ci
peuvent être définies comme des pactes qui unissent des peuples ou des
lignages entre eux, ou comme un moyen de régulation de relations non
conflictuelles entre groupes alliés. De telles alliances existent aussi bien à
l’intérieur des frontières nationales qu’au-delà de celles-ci. Dans le passé,
ces alliances socioculturelles ont pu mettre fin à des conflits et à des ten-
sions intercommunautaires en Afrique de l’Ouest1. Aujourd’hui, peut-on
encore recourir à ce type d’alliance dans les différents processus de récon-
ciliation en Afrique de l’Ouest ? Peut-on faire de la notion d’alliance un
concept clé de la réconciliation sociopolitique en Afrique de l’Ouest ?
Notre approche s’effectue en trois étapes. Nous commençons par pré-
senter ce que nous appelons « alliances interethniques ». Ensuite, nous
analysons le contexte sociopolitique de ces alliances. Enfin, nous montrons
comment les alliances peuvent se mettre au service de ceux et celles qui
mènent courageusement les processus de paix en Afrique de l’Ouest.
1. Les alliances interethniques en Afrique de l’Ouest
Il existe dans toutes les sociétés humaines des pactes d’amitié et de protec-
tion, de fidélité et de loyauté, des alliances de vie et de sécurité. Des
hommes et des femmes, dans leurs rapports respectifs, prennent des enga-
gements mutuels par des pactes, des contrats ou des alliances. L’alliance
conjugale, par exemple, exprime la communion des époux et elle demeure
la « référence même de l’Alliance de Dieu avec son peuple » (Sesboüé 1988,
110). Aussi l’alliance est-elle une expérience humaine fondamentale qui
conduit les individus et les peuples à renforcer les liens sociaux.
Les alliances interethniques comprennent la « parenté à plaisanterie »
(généralement considérée comme un système de solidarité), le cousinage,
le pacte de sang et l’alliance de non-agression ou de non-complicité d’agres-
sion entre clans et entre groupes ethniques. Comme les alliances judéochré-
tiennes, les alliances interethniques sont souvent scellées dans des rites
1. Par exemple, l’alliance de non-agression ou de non-complicité entre les deux groupes
ethniques Kpellè de Guinée et Mano du Liberia.
les alliances interethniques en afrique de l’ouest 187
sacrificiels en lien avec le sacré et engagent les générations futures des
parties contractantes (Fouéré 2008). Dans cette perspective, Mgr Théodore
Mudiji définit les alliances comme des « médiations symboliques qui visent
à frapper l’imagination et la sensibilité, l’intelligence et le cœur des parties
en conflits. » (Mudiji 2011) Situées dans le contexte ouest-africain, ces
alliances sont pratiquement des systèmes de rapport social qui, d’une part,
déterminent l’éthique des peuples lors des événements identitaires (cérémo-
nies culturelles, rites de passage, etc.) et, d’autre part, sont utilisés comme
des techniques de conciliation.
Certaines stratégies de prévention et de résolution de conflits sont des
« institutions singulières » (Broohm 2004). Ainsi en est-il de tous les pactes
de sang, qui sont inscrits dans une vision religieuse et anthropocosmique
(Hazoume 1937). On y a recours en cas d’homicide et il s’agit alors de cas
grave de rupture des liens sociaux. Le renouvellement de ce genre de pacte
n’entraîne pas seulement l’harmonie horizontale (paix sociale) mais surtout
l’harmonie verticale (relation entre l’homme et Dieu). Les pactes de sang
entre les individus, les clans et les ethnies ont pour but de forger la coha-
bitation pacifique. En Guinée Conakry par exemple, les Kissi, les Malinké,
les Kouranko, les Lélé, les Soussou et les Peulh installés à Kissidougou (à
l’est du pays) ont scellé une alliance de cohabitation pacifique. Cette
alliance est symbolisée par trois pierres enterrées au centre d’un village
appelé Mara, situé à cinq kilomètres de la commune urbaine de Kissidougou.
En effet, l’alliance interethnique est souvent comprise comme un
ensemble de liens conviviaux privilégiés et permanents, établis horizontale-
ment (relation entre les membres de la communauté) et verticalement (rela-
tion entre les membres de la communauté et les ancêtres, voire Dieu) à
l’intérieur du système parental ; et dans la relation avec l’Autre par l’Ancêtre,
activités dans une démarche personnelle renouvelée, et qui fonctionnent sur
la base de l’humour et la dérision. (Ndiaye 2003, 4)
1.1 Origines ancestrales des alliances interethniques
Il convient de reconnaître qu’il est difficile de situer dans le temps et dans
l’espace l’origine des alliances interethniques. Il est tout aussi difficile
d’identifier avec précision, d’un point de vue géo-ethnique, les ancêtres qui
les ont établies en des actes hautement symboliques et inculqués de façon
permanente dans la conscience collective des descendants. Cependant, la
plupart des ethnologues et des historiens s’accordent pour dire que l’ori-
gine des alliances interethniques est multiple en fonction des ethnies. Ce
sont, en fait, des savoirs ancestraux.
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Dans la plupart des sociétés ouest-africaines où se pratiquent par
exemple l’alliance à plaisanterie et le cousinage, l’origine reste mythique
car elle est perçue comme une expérience ancestrale. Les alliances intereth-
niques proviendraient de l’aspiration de peuples à la cohabitation paci-
fique, à l’harmonie socioculturelle et à un vivre ensemble malgré les
différences socioculturelles. Une telle aspiration a permis de poser les
balises d’un espace social ouvert et intégrateur, où la violence est gérée.
Marie-Aude Fouéré aborde dans le même sens la question des « rela-
tions à plaisanterie ». Elle en identifie les origines suivantes : la guerre,
l’assistance mutuelle, les relations commerciales, migratoires et le mariage.
Dans le cadre de la guerre, précise-t-elle, l’alliance interethnique se définit
comme une forme de rapports sociaux instaurés par un pacte dont le but
est de mettre fin à la guerre. En pratique, cette relation devient un contrat
ou une alliance entre les signataires. Il s’agit d’un traité de paix. En outre,
cette façon « d’“enterrer la hache de guerre”, qui avait pour but l’atténua-
tion de la conflictualité entre groupes, est envisagée comme un règlement
pacifique des conflits sur le long terme » (Fouéré 2008, 79). Ainsi, pour
éviter que son peuple ne devienne l’objet de pillages extérieurs et de guerres
fratricides, Tiyë, le chef du pays Monè (une région de la Guinée Conakry)
fut amené à signer un pacte de paix avec Samory Touré, le grand roi guer-
rier des Malinké (groupe ethnique situé au nord-ouest de la Guinée). Il
s’agissait d’un pacte non seulement de deux chefs mais également de deux
groupes ethniques : les Malinké et les Kpellè.
Nous convenons donc avec Marie-Aude Fouéré que les alliances inte-
rethniques ou claniques ont été instituées par des contrats de paix passés
entre individus, « des ethnies ou entre des clans. Ces alliances pouvaient
être politiques (mettre fin à la guerre), matrimoniales (échange de femme),
économiques (échange de biens). Cette relation a donné lieu à des rapports
pacifiques et égalitaires entre les contractants. » (Fouéré 2008, 81) Au-delà
de leur origine ancestrale, les alliances interethniques ont pour visée prin-
cipale l’harmonie sociale des peuples.
1.2 Au-delà des liens biologiques dans les alliances interethniques
L’alliance à plaisanterie est un système de solidarité interethnique très
répandu en Afrique de l’Ouest2. Elle se définit comme une relation de
2. Le thème de la parenté ou alliance à plaisanterie a fait l’objet de plusieurs colloques
et recherches scientifiques dans le monde. Les 27-28 octobre 2005, le Centre d’études
les alliances interethniques en afrique de l’ouest 189
détente dont le but est de purger (catharsis, au sens premier, signifie puri-
fication) des tensions entre les groupes.
Dans son livre Gens de parole, Sory Camara entreprend une étude de
différents aspects de l’alliance et affirme que l’alliance à plaisanterie
permet de canaliser les tensions éprouvées dans des rapports de parenté
clanique et avec les alliés matrimoniaux. En effet, l’alliance à plaisanterie, à
travers les échanges verbaux à caractères irrévérencieux entre alliés, établit
une relation pacificatrice qui joue le rôle d’exutoire de tensions qui, autre-
ment, dégénéreraient en violences. (Camara 1992, cité par Sissao 2006, 3)
Ces échanges souvent injurieux n’entraînent aucune conséquence
fâcheuse. Il s’agit donc d’un phénomène social au service de la cohésion
sociale.
La lecture du livre de Camara permet de percevoir une nuance entre la
parenté et l’alliance, mais c’est plutôt Doulaye Konaté qui en fait un trai-
tement systématique. Ce dernier montre que l’alliance à plaisanterie ne
« repose pas sur une parenté réelle entre alliés, à la différence de la “parenté
à plaisanterie” » qui concerne des personnes ayant des liens de parenté
avérés (par exemple, la possibilité est donnée à un petit-fils de plaisanter
avec son grand-père ou à un individu de s’adresser « vertement » à sa belle-
sœur ou à l’épouse du frère aîné, et inversement). L’exemple des neveux,
considérés comme des médiateurs attitrés dans la culture kpellè de Guinée
et chez les Lyela du Burkina Faso, montre cette nuance entre les termes
utilisés (Bassole 1984).
Cependant, « la manifestation la plus remarquable du sanankuya
[“alliance à plaisanterie” dans la langue Malinke et en Kanalaa, langue du
groupe ethnique Kpellè de Guinée Conakry] est attestée dans les échanges
de plaisanterie entre alliés » (Konate 1977, 11). Cet effort de clarification
de termes d’alliances variées n’occulte pas l’interdépendance de celles-ci sur
le plan des pratiques sociales.
et de recherches internationales (CERI) de France a organisé un colloque à Paris sur
le thème « Alliances à plaisanteries et politiques en Afrique de l’Ouest ». Le
18 décembre 2002, un atelier tenu au Max Planck Institute for Social Anthropology
(Halle, Allemagne) avait pour thème « Friendship, Descent, Alliance in Africa ». Lors
de la rencontre annuelle des African Studies Associations de 2003 à Boston, la
réflexion portait sur « Joking Kinship and Interethnic Cooperation in Senegambia ».
Un séminaire de l’Institut d’études africaines d’Aix-en-Provence, intitulé « Pardon,
palabre, plaisanterie : espaces publics africains et passés recomposés », a eu lieu le
16 novembre 2005. La revue Cahiers d’études africaines a consacré un numéro [184
(2006)] à la question de pacte, d’alliance et de plaisanterie.
190 zaoro hyacinthe loua
Pour notre propos, nous utilisons l’expression « parenté ou cousinage
à plaisanterie » dans le sens d’alliance à plaisanterie afin de conserver
l’idée de la parenté fictive, métaphorique, qui est ainsi instituée entre
groupes socioprofessionnels (castes), entre villages, régions, patronymes,
ethnies. Il faut garder à l’esprit les entrecroisements : un groupe ethnique
peut plaisanter avec un groupe socioprofessionnel, un patronyme avec un
groupe ethnique. Les alliances à plaisanterie se transmettent à la descen-
dance. (Smith 2004, 159)
La parenté et l’alliance renvoient à l’idée fédératrice de familles, de
clans, de groupes ethniques et de régions. Ainsi, l’alliance elle va au-delà
des relations parentales et des liens biologiques par le fait qu’elle traduit
aussi la relation entre alliés de différentes origines socioculturelles.
Considérée dans sa capacité fédératrice, l’alliance interethnique repose
en fait sur un supra-langage ou une supra-culture qui facilite la « symbiose
des cultures » et renforce les liens de solidarités. Dans ce contexte, l’ethnie
n’a plus le dernier mot ; l’alliance, entendue comme relation historico-reli-
gieuse, devient le rapport par excellence qui unit les membres du clan ou
de l’ethnie. Cette relation est prise au sérieux par les populations car dans
l’esprit des gens, une sanction surnaturelle (généralement ancestrale) attend
quiconque contrevient aux règles telles que l’interdiction de verser le sang
d’un allié plaisant ainsi que les devoirs de médiation de dernier recours, de
protection, d’entraide et de solidarité. C’est donc cette relation historico-
religieuse, qui fédère les différents groupes ethniques, que nous appelons
« alliance interethnique ».
Les alliances interethniques constituent, en fin de compte, une sorte de
« pont entre certains terroirs linguistiques et culturels » (Smith 2004, 161).
C’est un processus d’accueil, d’ouverture et de solidarité. Elles reposent sur
des fondements conceptuels, linguistiques, socio-structurels, mythico-his-
toriques, rituels et territoriaux extrêmement solides, qui permettent aux
hommes et aux femmes de construire la paix dans un contexte approprié.
Il en va de la force du langage, pour ainsi dire :
Le but réel de la parenté à plaisanterie est de faire régner la paix. Dans la
société traditionnelle africaine, la parole ne joue pas seulement le rôle d’in-
formation immédiate, elle est aussi révélation d’une certaine attitude et
disposition à l’égard d’autrui ; révélation et répétition d’un moment vécu
ensemble, d’une histoire commune, ou si l’on préfère, « vécu partagé ».
Lorsque le jeu verbal et physique des alliances à plaisanterie repose sur une
base institutionnelle, lorsque les formes et les contenus sont violents dans la
procédure, et lorsque l’ensemble des propos prend l’allure de véritables
les alliances interethniques en afrique de l’ouest 191
joutes oratoires, d’insultes et de moqueries, l’on se rend compte que leur
portée n’est pas aussi simple qu’elle paraît, et qu’elle ne vise pas le seul
besoin d’établir des relations au quotidien. En effet, cette forme de commu-
nication réalise une prise en charge totale de l’individu, de ses caractéris-
tiques physiques, morales, spirituelles et intellectuelles, de sa réalité
quotidienne, de son statut social, de son histoire individuelle et de l’histoire
de son groupe. L’on instaure de façon ostentatoire la guerre verbale et ges-
tuelle pour ne pas arriver à la vraie guerre, destructive des biens et des per-
sonnes. (Sissao 2006)
Ce qui nous intéresse, ce sont les implications pratiques de ces alliances
interethniques. La première conséquence sociale est que chacune des parties
contractantes devient pour l’autre un hôte. D’où l’importance de l’hospitalité
dans les sociétés régies par les alliances. Ainsi, écrit Afan, « [l]a base de l’hos-
pitalité est moins l’appartenance au même groupe que l’alliance négociée
entre les groupes différents. Les peuples se plaisent à souligner la primauté
des rapports de solidarité et de réciprocité entre les hommes : “c’est une main
qui lave l’autre” » (Afan 2001, 264). Cette solidarité supra-ethnique et
supra-familiale dispose les peuples à l’unité des groupes ethniques, comme
elle dispose des peuples de différentes origines à la paix.
Cependant, dans le contexte de rivalités politiques et religieuses, ces
relations supra-matrimoniales sont souvent reléguées aux oubliettes. Dans
le contexte ouest-africain, en Guinée, au Mali et en Côte d’Ivoire par
exemple, les violences politiques ont montré les limites de ces alliances
interethniques dans la prévention des conflits. Nous sommes étonnés de
constater que des clans, qui ont une riche histoire d’alliance, s’entretuent
pour des raisons politiques et religieuses. De plus, ironie du sort, les auto-
rités religieuses et politiques se servent souvent de ces alliances sociales
pour mener à bien les processus de réconciliation. D’où la nécessité de
redynamiser ces savoirs ancestraux dans un contexte marqué par la vio-
lence et la mondialisation.
1.3 Les limites des alliances interethniques
Il convient d’admettre que la notion d’alliance est exclusive. Dans la rela-
tion d’alliance, la solidarité est souvent vécue entre les membres seulement.
L’alliance des Mano de Guinée et de ceux du Liberia (Afrique de l’Ouest),
par exemple, ne vise que les protagonistes. De plus, les relations d’alliance
n’entraînent pas automatiquement la réconciliation. Les rivalités idéolo-
giques, religieuses et politiques conduisent fréquemment les partenaires
d’une même alliance ou d’une même parenté à des violences inimaginables.
192 zaoro hyacinthe loua
En outre, ces alliances ne peuvent servir que dans un contexte socio-
culturel limité. Elles ont par conséquent moins de possibilité de transcender
les intérêts des nations de même que les ambitions des communautés
locales. Les crises sociopolitiques que traversent la plupart des nations
d’Afrique de l’Ouest traduisent bien les limites et la fragilité de ces
alliances, car elles sont souvent violées par les belligérants, même si des
personnes qui se sont échappées des zones de combats témoignent parfois
d’avoir bénéficié de la protection de leurs alliés.
On constate également une certaine disproportionnalité entre les
fautes commises et les sanctions proposées par les alliances intereth-
niques. Contrairement aux lois modernes qui prévoient des mécanismes
juridictionnels de réparation plus ou moins proportionnée aux préjudices
subis, la violation des règles prévoit des réparations morales et des sacri-
fices expiatoires. Le but est alors de restaurer l’harmonie entre les alliés.
Aujourd’hui, force est de reconnaître que la sanction morale ne saurait
en aucun cas se substituer aux sanctions pénales pour des préjudices
importants.
On constate également que les alliances interethniques ont moins de
poids pour résoudre des tensions liées à la pauvreté de ceux et celles qui
n’ont pas de pouvoir économique. Dans des situations de clientélisme
politique, de népotisme, de clanisme, de corruption, de régionalisme et
d’ethnisme, on fait souvent l’expérience de l’exploitation égoïste de ces
alliances. Pour la nouvelle génération, surtout la jeunesse urbaine, les
alliances interethniques sont du passé et appartiennent à la vieille géné-
ration. Ces exemples montrent suffisamment l’importance d’un processus
préalable de redynamisation et de réactualisation de ces alliances inter
ethniques en vue de renforcer la cohésion sociale. « À vin nouveau, outres
neuves » dit le Seigneur dans l’évangile de saint Marc (5,37-39).
Bien que ballotées par le vent de la mondialisation, les communau-
tés africaines restent, en général, fondamentalement attachées à leurs
croyances ainsi qu’aux us et coutumes. À cet égard, Jean-Marc Éla
écrit :
Devant les difficultés de l’existence, l’Africain tend à revenir spontanément
aux traditions ancestrales, aux autels et aux bois sacrés, aux marigots et aux
puits, à tous les moyens de protection grâce auxquels durant des siècles des
collectivités ont vécu. Bref, l’Afrique rurale recourt à la religion pour sur-
monter les servitudes et les peurs qui pèsent sur sa vie quotidienne. Dans des
milieux marqués par le déracinement et l’insécurité, le retour aux vieilles
pratiques religieuses et aux croyances ancestrales atteste la permanence d’un
les alliances interethniques en afrique de l’ouest 193
fonds religieux que les mutations de la société africaine n’ont pas entière-
ment détruit. (Éla 1980, 54)3
Ce fonds religieux peut aider à redynamiser les valeurs religieuses sus-
ceptibles d’aider les hommes et les femmes à vivre ensemble malgré tout.
Il est donc possible, en cas de conflit entre ces communautés, de retourner
à ces croyances et à ces valeurs communes pour réinventer une stratégie de
réconciliation. Il s’agit de mettre en œuvre des alliances « sans fétiche [et
de]soumettre les savoirs ancestraux à la confrontation » (Éla 2006, 9), en
vue de renforcer la paix. La réinterprétation et la redynamisation des
savoirs ancestraux sont des voies pour un ministère inculturé de réconci-
liation en Afrique de l’Ouest, dont la plupart des pays souffrent de violence
de tout genre.
2. La banalisation de la violence en Afrique
En Afrique de l’Ouest comme partout ailleurs, la violence est banalisée.
L’histoire de l’Afrique est caractérisée par la violence des conquêtes, des
guerres et des razzias. Dans son article « De la guerre et de la paix en
Afrique », l’historien ivoirien Pierre Kipré énumère les diverses formes de
violence dans le continent africain : la violence politique (guerres civiles,
conflits frontaliers), la violence économique (pauvreté et toute forme
d’injustice économique), la violence sociale (exclusion) et la violence cultu-
relle (acculturation) (Kipré 2003, 133). L’auteur ne mentionne pas expli-
citement la violence religieuse, mais elle est présente à travers la violence
culturelle. Il faut également mentionner la violence constitutionnelle qui,
de plus en plus, marque la situation politique de certains pays telle la Côte
d’Ivoire.
Aujourd’hui, un regard attentif sur l’actualité brûlante et boulever-
sante du continent permet de confirmer l’omniprésence de la violence
sociopolitique. Les mouvements djihadistes déstabilisent tout et sèment la
terreur dans certains pays comme le Mali, le Nigeria, le Cameroun, etc.
Ces pays sont tristement secoués par de nombreux attentats souvent attri-
bués à la secte musulmane de Boko Haram. En Somalie, les combats entre
les partisans politiques entraînent des pertes en vies humaines et des dépla-
cements de populations vulnérables. Le printemps arabe, qui a commencé
3. Éla reconnaît que cette attitude paraît, pour beaucoup, une « mentalité rétrograde »
et un « frein au progrès ».
194 zaoro hyacinthe loua
le 14 janvier 2011 en Tunisie, vacille entre « espoir et désillusion4 ». Après
le renversement des monarques, on se rend compte que les espoirs ne se
concrétisent pas et que les droits fondamentaux, au nom desquels certains
se sont tant battus, ne sont pas respectés.
En République Démocratique du Congo (RDC), au Congo Brazzaville,
le massacre des citoyens ne s’arrête pas. Depuis une décennie, des mouve-
ments armés et des factions rebelles en RDC plongent les pays dans une
instabilité chronique. Il y a lieu de s’interroger sur le rôle des armées natio-
nales en Afrique.
Les coups d’État aussi bien militaires que constitutionnels sont deve-
nus des moyens de gestion du pouvoir et des modes de régulation de l’État.
L’armée reste de plus en plus au service d’une personne et non de l’État.
Des meurtres de manifestants, des brigades de la mort, des exactions de
toute sorte ont été commises, tout simplement pour satisfaire un seul
homme5. Confirmant cette banalisation de la violence en Afrique, le pro-
fesseur Djibril Samb admet « qu’un Africain sur cinq vit dans un pays en
proie à un conflit profond et plus du tiers des pays africains, depuis 1960,
ont traversé des conflits et des crises plutôt graves. » (Samb, 2010)
Ce constat donne raison aux thuriféraires de l’afro-pessimisme qui
n’hésitent pas à assimiler l’Afrique à un continent de tous les malheurs
(génocides, coups d’État, guerres civiles, terrorisme, dictatures sanglantes,
corruption, détournement de richesses naturelles, braconnage, diamants de
sang, maladies tropicales et Sida). Ce cliché est repris par Sylvie Brunel qui
estime que « [p]our le plus grand nombre, l’Afrique est le continent du
malheur et de l’échec : guerres civiles, sécheresses, maladies, pauvreté,
enfants soldats, corruption, dictature, gouvernements fantoches. Le conti-
nent tout entier est gratifié d’un jugement spécial, un mélange de pitié et
de répulsion. » (Brunel 2015, 1) Il est vrai que l’Afrique n’est pas le seul
continent où la violence sociopolitique est banalisée, mais cette hypothèse
mérite aujourd’hui une attention particulière puisqu’on assiste impuissam-
ment à un tel surgissement de l’horreur et de l’ignominie que cela n’en finit
pas de ternir l’image d’une Afrique pourtant pérenne et source d’espoir.
4. Voir <https://www.letemps.ch/monde/2016/01/13/desillusions-printemps-arabes> ;
<http://www.lemonde.fr/tunisie/article/2014/01/14/les-espoirs-et-desillusions-des-
tunisiens-face-a-la-revolution_4347661_1466522.html>, consultés le 22 juin 2016.
5. C’est ainsi que les forces armées sont souvent devenues des fantoches du pouvoir
politique, car elles se sont préoccupées de défendre un régime au lieu des institutions
républicaines. Le contraire est possible, c’est-à-dire que le gouvernement devient le
fantoche des forces armées dans la mesure où il exécute les ordres des dirigeants
militaires.
les alliances interethniques en afrique de l’ouest 195
Cette approche plutôt pessimiste de la réalité africaine reflète la faillite
de l’État, dont les conséquences plongent la plupart des nations africaines
dans une crise sociopolitique sans précédent. La mauvaise gouvernance
— la « patrimonialisation » des richesses nationales, selon le mot de Bayard
— demeure assurément l’une des causes des crises sociopolitiques.
L’Afrique est devenue le continent des réfugiés et des déplacés dont la
survie dépend d’une assistance humanitaire externe ; l’aide au développe-
ment et l’intervention humanitaire, motivé apparemment par la compas-
sion et la charité, ne doivent pas enfermer l’Afrique dans un statut de
victime et dans une sorte de dépendance.
Dans ce contexte de banalisation de la violence, les efforts à fournir
pour mettre en œuvre une réconciliation sont énormes. Que d’énergie
déployée pour faire la paix ! Les autorités religieuses et politiques se sont
engagées dans des processus de réconciliation mais aussi de restauration
d’une société de justice, de paix et d’unité. Les leaders religieux en parti-
culier n’ont ménagé aucun effort pour analyser la situation et appeler le
peuple à la paix et à la réconciliation, tout en proposant parfois des solu-
tions de sortie de crise. Malgré ces tentatives, l’Afrique de l’Ouest demeure
aux prises avec d’innombrables conflits politiques et tensions intereth-
niques. Le recours aux savoirs ancestraux, précisément aux alliances inte-
rethniques6, pourrait promouvoir la paix en Afrique de l’Ouest.
3. Nécessité de redynamiser les alliances interethniques
Le problème que nous voulons signaler à présent par notre propos n’est
pas de transposer les alliances interethniques mais de les réinterpréter et de
les redynamiser en vue d’inventer une pratique nouvelle de la réconcilia-
tion. Dans la plupart des pays de la région ouest-africaine la réactualisa-
tion des savoirs ancestraux a été rendue possible avec l’implication des
leaders religieux (leaders chrétiens, musulmans et adeptes des religions
traditionnelles africaines) dans des processus de réconciliation sur les plans
individuel et familial aussi bien que politique et national. Ainsi, lors de
l’avènement de la démocratie en Afrique, certaines conférences nationales
pour débattre sur des questions d’intérêt national ont été présidées par des
chefs religieux. Mgr Isidore de Souza, archevêque de Cotonou, est devenu
6. De récentes études anthropologiques montrent que les alliances sociales sociocultu-
relles, communément appelées les « parentés à plaisanterie » qui ont autrefois servi à
la gestion des conflits, peuvent encore être réactualisées et utilisées dans les processus
de réconciliation et de paix. Voir Griaule (1948) ; Paulme (1939) ; Pritchard (1933).
196 zaoro hyacinthe loua
le président de la Conférence nationale du Bénin et celle-ci sert maintenant
de modèle aux autres conférences nationales africaines7. Cette implication
des leadeurs religieux illustre suffisamment la possibilité de réinterpréta-
tion des savoirs ancestraux dans un monde dit moderne.
En Guinée Conakry par exemple, la création d’un Conseil des sages
constitue une occasion voire une stratégie de réinterprétation des approches
traditionnelles de conciliation. Le Conseil des sages est un organe consul-
tatif, un pouvoir traditionnel institutionnalisé par l’État (Ordonnance 093/
PRG/85 du 17 avril 1985). Les membres du Conseil des sages ne sont pas
des fonctionnaires de l’État ; ils se mettent bénévolement au service de leurs
concitoyens pour les aider à résoudre les problèmes de tout genre (Condé
2003, 59-60). En 2006, le Conseil des sages et les chefs coutumiers de la
ville de N’Zérékoré ont joué le rôle de médiateurs dans une querelle entre
des musulmans et des chrétiens ; ils ont demandé à Mgr Philippe Kourouma
et à son vicaire général l’Abbé Alexis Lamah de les aider à réconcilier les
protagonistes. La présence de ces hommes d’Église dans le processus cultu-
rel de réconciliation et au milieu de personnes de différentes confessions
religieuses est un atout pour ce que doit être la nouvelle pratique de la
réconciliation en Afrique de l’Ouest.
Dans cette recherche des valeurs africaines susceptibles de contribuer
à la culture de la paix, le professeur Lanciné Sylla évoque la situation du
Botswana où
les chefs traditionnels continuent, non seulement de présider la palabre du
kgotla et les tribunaux coutumiers, mais aussi ce sont eux qui forment la
seconde chambre du parlement bicaméral à côté de l’Assemblée nationale
classique. Le Botswana est une démocratie parlementaire dont la stabilité
s’explique certainement par cette endosmose de la tradition et de la moder-
nité dans le système politique. (Sylla 2007, 288)
En général, ces assemblées se sont inspirées « d’expériences antérieures
aussi diverses que la tradition africaine de la “palabre” » (Meny 1993,
168). Les décisions s’y prennent par conciliation, par compromis et par
consensus et non par un vote « mécanique et arithmétique » selon le prin-
cipe démocratique. Cette endosmose est au fondement de notre hypothèse
7. Mgr Laurent Monsengwo, alors évêque de Kisangani (alors Zaïre), Mgr Basile Mvé,
évêque d’Oyem (Gabon), Mgr Kpodzro, évêque d’Atakpamé (Togo) et Mgr Kombo
Ernest, évêque d’Owando (Congo-Brazza) seront respectivement présidents des
conférences nationales de la République Démocratique du Congo, du Gabon, du
Togo et du Congo Brazzaville.
les alliances interethniques en afrique de l’ouest 197
selon laquelle ceux et celles qui militent pour la paix doivent dialoguer
avec la sagesse des traditions locales. Il s’agit d’impliquer (dans le sens de
empowerment) les leaders politiques, religieux et coutumiers dans la ges-
tion des conflits sociopolitiques.
3.1 Conception d’un programme de redynamisation
Pour une efficacité des alliances interethniques dans les processus de paix
en Afrique de l’Ouest, il importe de lancer un programme de redynamisa-
tion en ce sens. L’introduction de ces alliances interethniques dans les
programmes éducatifs permet non seulement de les redynamiser mais
surtout de les perpétuer. Dans son livre, Alliances et parentés à plaisanterie
au Burkina Faso. Mécanisme de fonctionnement et avenir, Sissao Alain
Joseph donne quelques suggestions d’adaptation de ces alliances intereth-
niques pour le monde d’aujourd’hui et surtout pour le bénéfice des cita-
dins. La redynamisation se ferait, selon lui, à travers des ateliers
d’initiations, l’organisation de matchs de football et de soirées récréatives
interethniques, la création d’un enseignement des alliances et parentés à
plaisanterie au sein du cursus scolaire et universitaire, la confection de
documents pédagogiques sur l’origine des alliances et parentés à plaisan-
terie, l’organisation de colonies de vacances entre régions « alliées à plai-
santerie », l’institution d’une journée nationale (etc.) afin de « cultiver la
différence » (Sissao 2002, 186).
Comme Alain Joseph Sissao, nous pensons qu’il est important de
rendre ces alliances plus accessibles et plus compréhensibles pour tous et
par tous les moyens, y compris l’enseignement, les émissions audiovi-
suelles, les campagnes de sensibilisation, les actions en faveur du brassage
des peuples (mixage des peuples ou diversité des peuples sur un même
territoire) dont l’affectation des fonctionnaires hors de leur région d’ori-
gine), l’encouragement des mariages interethniques, le jumelage des villes,
bref, tout ce qui permettent à chacun de sortir de son univers et de mieux
connaître l’autre (Gonnin 2004, 12-13).
L’exploitation de ces alliances permet de les instaurer en réseaux sus-
ceptibles d’atténuer les conflits, à défaut de les juguler. Pareil déploiement
de ces alliances permet d’espérer qu’elles peuvent servir d’instrument de
cohésion entre les communautés nationales, unissant des peuples au même
destin national et régional (Gonnin 2004, 13).
La création de nouvelles alliances adaptées à la nouvelle génération
ouest-africaine passe par l’invention de communautés d’alliance, de
198 zaoro hyacinthe loua
conseils, de structures d’accompagnement et d’accueil des victimes de vio-
lence, de recherche des pratiques culturelles de réconciliation et de résolu-
tion de conflits ; le but est toujours de contribuer à la construction de ponts
par-dessus les murs identitaires et pour les « cœurs barbelés » (Jacques
1999) dans les pays d’Afrique. Loin de devenir des structures communau-
taires fermées sur elles-mêmes à cause d’une doctrine confessionnelle ou
autre, ces alliances demeurent ouvertes à toutes sortes de pratiques contri-
buant à la paix, à l’unité et au renforcement des liens de fraternité. Elles
seront des lieux de célébration du don de la vie et de prière œcuménique ;
elles représentent un observatoire politique de la vie sociale et une instance
de pression (advocacy) pour faire régner la justice sociale, la vérité et la
paix sur le plan national.
Les communautés d’alliance constituent des lieux où la violence, les
divergences religieuses, l’injustice et l’oppression seront surmontées grâce
à l’action invisible de l’Esprit, présent dans toutes les cultures, et par le
recours à des mécanismes éprouvés de résolution des conflits issus des
traditions et des coutumes locales. La raison d’être des communautés
d’alliance est de faire une alliance de justice pour contrer l’oppression, une
alliance de vérité pour déjouer le mensonge et une alliance de paix pour
combattre la violence.
Conclusion
Notre propos visait à faire de la notion d’alliance le concept clé de la
réconciliation en Afrique de l’Ouest. Nous avons montré que l’alliance est
expression d’union, de communion, de fidélité, d’accueil, de parenté et de
fraternité. L’alliance renvoie, d’une manière générale, à la relation à
l’autre ; elle est l’une des voies pacifiques de la gestion des conflits dans la
plupart des sociétés africaines. De plus, les alliances interethniques vont
au-delà de la parenté réelle, des liens biologiques ; elles sont « supra-fami-
liales » interethniques.
L’introduction de ces alliances interethniques dans les processus de
réconciliation sociopolitique permet de rejoindre non seulement les protago-
nistes des conflits, leurs familles et leurs communautés, mais aussi les autres
communautés qui leur sont liées par des pactes de paix, par des alliances
matrimoniales et par des relations de cousinage. La véritable réconciliation
n’est possible que lorsqu’on est capable de se remettre en question, d’aller
au-delà des liens biologiques, ethniques et régionaux pour dire la dure vérité
aux frères et aux sœurs de même sang, voire aux géniteurs.
les alliances interethniques en afrique de l’ouest 199
Il nous paraît important que ces alliances soient réactualisées et adap-
tées au contexte ouest-africain d’aujourd’hui en vue d’en faire un instru-
ment de réconciliation et de paix. Les leaders religieux, dans leur mission
de paix et de réconciliation, devraient dialoguer avec la sagesse des tradi-
tions religieuses locales.
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les alliances interethniques en afrique de l’ouest 201
Résumé
En Afrique de l’Ouest, l’alliance est un concept clé des relations sociales ou
mieux des relations intercommunautaires et interethniques. L’introduction
de ces « alliances interethniques » dans les processus de réconciliation socio-
politique permet de rejoindre non seulement les protagonistes des conflits,
mais aussi les autres communautés qui leur sont liées par des alliances. Car
la véritable réconciliation n’est possible que lorsqu’on est capable de se
remettre en question, d’aller au-delà des liens biologiques, ethniques et
régionaux pour dire la dure vérité aux frères et aux sœurs de même sang,
voire aux géniteurs. Mais l’usage de ces alliances exige réactualisation et
adaptation en vue d’en faire une « nouvelle stratégie » de réconciliation
sociopolitique en Afrique de l’Ouest. Les acteurs de réconciliation ne
devraient-ils pas dialoguer avec la sagesse des traditions religieuses locales ?
Abstract
In West Africa, covenant is a key concept in social relations and even more
so within intercommunity and interethnic relationships. The introduction of
these « interethnic relationships » in the process of social-political reconcil-
iation allows not only the protagonists in the conflict to be reached but also
the other communities that are attached to them through covenants. True
reconciliation cannot be attained except where we are able to reassess one-
self into question, going above and beyond biological, ethnic and regional
ties to speak the hard truth to our blood brothers and sisters, even our
progenitors. However the use of these covenants demands readjustment and
adaption for a « new strategy » for a social-political reconciliation in West
Africa. Should not the actors of reconciliation converse with the wisdom of
the local religious traditions ?