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2011 Bobroff La Recherche

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savoirs

Physique

Une supraconductivité
magnétique ?
Cent ans après leur découverte, les mécanismes
à l’origine de la supraconductivité restent en partie
mystérieux. Les physiciens explorent de nouvelles par Julien Bobroff,
chercheur au laboratoire
pistes pour les expliquer et fabriquer des matériaux de physique des solides,
université Paris-Sud et CNRS
supraconducteurs plus performants. à Orsay.

L
aisser passer le courant élec- damentale concernant les supracon- À l’époque, ce laboratoire est le seul à
trique sans opposer la moin- ducteurs les plus chauds, dits de « haute maîtriser la liquéfaction de l’hélium, le
dre résistance, sans perdre température », échappe encore aux phy- liquide le plus froid qui existe. Grâce à
la moindre énergie, tel est siciens. Que se passe-t-il au sein de ces cela, ce jour-là, Kamerlingh Onnes et ses
le précieux atout des maté- matériaux ? collègues mesurent pour la toute pre-
riaux dits « supraconducteurs ». Mais mière fois la résistance électrique d’un
cette propriété ne se manifeste qu’à Résistance nulle. Depuis trois ans métal, le mercure, à seulement quel-
des températures très basses : les supra- et la découverte d’un nouveau type de ques degrés du zéro absolu. Ils décou-
conducteurs les plus chauds connus à supraconducteurs, les pnictures, une vrent alors que cette résistance est
ce jour ne le deviennent qu’au-dessous hypothèse suscite un vif intérêt : alors nulle : c’est la première manifestation
de – 135° C. Voilà cent ans que le phéno- que dans les métaux supraconducteurs de la supraconductivité [1]. Et c’est celle
mène a été découvert, 13 prix Nobel ont classiques le magnétisme n’intervient qui conduira aux applications que l’on
récompensé des travaux liés à ce sujet, pas, dans ces pnictures, il pourrait jouer connaît aujourd’hui (lire « Des applica-

© BENOIT RAJAU/ CNRS PHOTOTHEQUE


des milliers d’articles scientifiques ont un rôle clé. Cette piste magnétique est tions par étapes », p. 58).
été publiés et pourtant il n’a pas révélé le dernier épisode d’une histoire qui a Dès 1933, le physicien allemand
tous ses secrets. Si aujourd’hui on com- connu bien des rebondissements. Walther Meissner observe une deuxième
prend comment les métaux classiques Revenons au tout premier épisode. propriété tout aussi spectaculaire des
acquièrent cette propriété quand ils Il se passe le 8 avril 1911 dans le labo- supraconducteurs. Il constate que les
sont refroidis jusqu’à parfois quelques ratoire de Heike Kamerlingh Onnes, champs magnétiques de faible intensité
degrés du zéro absolu, l’explication fon- à l’université de Leyde aux Pays-Bas. ne les pénètrent pas. Ainsi, quand on

Fig.1 Formation de la supraconductivité


© infographie Bruno bourgeois

à température ambiante, les électrons libres (en vert) sont freinés une valeur dite critique, les électrons s’associent en paires (au centre),
par les imperfections du réseau d’atomes qui forme le matériau. Ce qui se rassemblent en une onde quantique, désormais insensible aux
dernier n’est pas supraconducteur. Dès que la température passe sous imperfections (à droite). Le matériau devient supraconducteur.

56 • La Recherche | octobre 2011 • nº 456


Ces couches d’atomes de fer (en rouge) et d’arsenic (en bleu), qui alternent avec des couches contenant des atomes
de baryum (en jaune), forment la structure en feuillet des pnictures, les derniers-nés des supraconducteurs.

approche un aimant d’un supraconduc- Une première explication de ce qui se trons n’ont plus ce comportement indi-
teur, l’aimant est repoussé et lévite au- passe dans les supraconducteurs a été viduel mais adoptent un comportement
dessus du supraconducteur. Depuis, les donnée par le physicien allemand Fritz collectif : à très basse température, les
physiciens ont montré que cette supra- London dans les années 1930. Selon sa ondes individuelles se superposent
conductivité à deux facettes n’était pas théorie, dans ces matériaux, les élec- pour former une onde quantique collec-
l’apanage du mercure. Si on les refroi- tive, que l’on appelle aussi condensat [2].
dit suffisamment, plus de la moitié des Cette onde collective n’a plus le même
éléments de base de la classification comportement que les électrons qui la
périodique deviennent supraconduc- composent, un peu comme le mouve-
teur, tout comme de nombreux autres L’essentiel ment d’un banc de poissons en mer.
matériaux plus complexes, à l’instar des Quand elle se déplace, elle n’est plus
>>Les supraconducteurs
alliages ou des oxydes. sensible aux imperfections du réseau
conduisent le courant sans
© JULIEN BOBROFF/ LABORATOIRE DE PHYSIQUE DES SOLIDES

Comment le froid modifie-t-il à ce résistance à des températures


d’atomes ni à leurs vibrations. Il n’y a
point les propriétés de la matière ? proches du zéro absolu. donc plus de résistance électrique.
Dans un métal ordinaire, les électrons Selon la théorie, cette onde collec-
>>LA découverte des cuprates et
d’un courant sont gouvernés par les tive est aussi très sensible à l’effet d’un
des pnictures, supraconducteurs
lois de la physique quantique. Celles-ci champ magnétique extérieur. Quand
fonctionnant à plus haute
les décrivent non pas comme des billes température, remet en question la on approche un aimant, les électrons
électriquement chargées, mais comme compréhension du phénomène. qui la composent forment des bou-
des ondes qui se déplacent au sein du cles de courant électrique à la surface
>>une nouvelle hypothèse
réseau d’atomes [fig. 1]. Ces ondes sont du supraconducteur, qui induisent à
suppose que cette supraconducti-
freinées par les imperfections du maté- vité naîtrait grâce au magnétisme. leur tour des champs magnétiques.
riau et perdent de l’énergie : c’est le phé- Ces champs compensent exactement
nomène de résistance électrique. le champ extérieur et provoquent >>>

nº 456 • octobre 2011 | La Recherche • 57


savoirs

Physique

Une supra- Fig.2 L’effet Meissner


conductivité
magnétique ?
>>> ainsi l’effet Meissner, c’est-à-dire
la lévitation [fig. 2].
Cependant, ce scénario rencontre un
obstacle : dans le monde quantique,
seuls les bosons, une classe de particu- à gauche, le champ magnétique de l’aimant marron (lignes bleues) pénètre la
les élémentaires dont font partie par rondelle de matériau gris. Quand celui-ci devient supraconducteur (à droite), des boucles
exemple les photons, peuvent occuper de courant électrique se forment à sa surface (flèche rouge). Elles induisent des champs
simultanément un même état quanti- magnétiques qui compensent le champ extérieur, alors dévié. Résultat, l’aimant s’élève.
que et former ainsi une onde collective.
Or les électrons ne sont pas des bosons, paire est justement un boson capable de Certains d’entre eux le sont jusqu’à
mais des fermions, l’autre classe de par- créer une onde collective. L’explication – 135°C, soit près de 100 °C de plus que les
ticules élémentaires. Comment peu- semble donc trouvée. Néanmoins, selon records précédents. Ce sont des oxydes à
vent-ils donc former un condensat ? la théorie BCS, au-dessus de – 250 °C, les base de cuivre, des cuprates. Leur struc-
Pendant plus de quarante ans, les plus atomes vibrent trop pour permettre ture correspond à une superposition de
grands physiciens, de Albert Einstein aux électrons de s’apparier. La supra- feuillets d’atomes. Chaque feuillet est
à Lev Landau, ont buté sur cette ques- conductivité paraît alors condamnée formé par un maillage carré d’atomes
tion. Jusqu’à ce que trois Américains, au domaine de l’hélium liquide, à quel- de cuivre et d’oxygène. Pour compren-
John Bardeen, Leon Cooper et Robert ques dizaines de degrés au plus du zéro dre comment les électrons réussissent
Schrieffer, proposent une solution en absolu, et beaucoup pensent alors son à s’apparier au sein de ces matériaux,
1957 [3]. Leur théorie dite BCS (leurs ini- histoire achevée. les physiciens se sont intéressés à leur
tiales) montre comment deux électrons comportement au sein de cette struc-
peuvent s’apparier : quand un électron, Feuillets d’atomes. Mais en 1986, ture. Contrairement aux métaux habi-
chargé négativement, se déplace au sein deux physiciens d’IBM à Zurich,Johannes tuels, comme l’or ou le cuivre, dans les-
du réseau d’atomes chargés positive- Georg Bednorz et Alexander Karl Müller, quels les électrons ont une plus grande
ment, il les attire sur son passage. Les relancent le domaine.Ils viennent d’iden- liberté de mouvement, à l’intérieur des
atomes déplacés attirent à leur tour un tifier une nouvelle famille de supracon- cuprates, les électrons se déplacent le
deuxième électron, qui forme avec le ducteurs à des températures bien plus long des arêtes des carrés. Mais comme
premier une paire dite de Cooper. Cette élevées que les limites théoriques [4]. deux charges négatives se repoussent, ils

Des applications par étapes


AUjourd’hui • Des cavités pour l’étude de l’activité pour s’en servir comme
• Des bobines de fils supraconductrices cérébrale. fusibles géants.
supraconducteurs peuvent faire circuler • Des filtres
permettent de créer des du courant alternatif supraconducteurs en À VENIR
champs magnétiques très intense, destiné à électronique sont plus En imaginant des
très élevés, car elles ne produire des champs efficaces grâce à leur supraconducteurs
résistent pas au courant et électromagnétiques. résistance nulle. Ces fonctionnant à
donc ne s’échauffent pas Ces derniers guident et filtres équipent déjà température
à son passage. Elles sont accélèrent les particules de nombreux relais de ambiante, une déferlante
utilisées notamment dans dans des accélérateurs, téléphonie mobile. d’objets du quotidien
les IRM dans les hôpitaux. comme le LHC au CERN. pourraient en tirer
Des câbles électriques • Des détecteurs supra- En développement profit. On pourrait par
supraconducteurs sont conducteurs sont très Les physiciens cherchent exemple imaginer des
également testés pour sensibles aux champs actuellement à développer bijoux qui lévitent
transporter plus de magnétiques. On les uti- à grande échelle les ou un sac à dos
courant que les câbles lise en physique, en géolo- supraconducteurs pour qui ne frotte plus.
métalliques. gie, et même en médecine stocker de l’énergie, ou www.supradesign.fr

58 • La Recherche | octobre 2011 • nº 456


doivent s’éviter. Le parcours de chaque
électron dépend donc de celui des autres, Fig.3 Hypothèse magnétique
on dit qu’ils sont « fortement corrélés ».
Quelle est alors la colle qui permet à ces
électrons corrélés de former des paires de
Cooper ? Vingt-cinq ans après la décou-
verte des cuprates, il n’existe toujours
pas de théorie convaincante pour l’ex-

© infographies Bruno bourgeois


pliquer. Pour autant, les recherches sur
les cuprates n’ont pas conduit les phy-
siciens dans une impasse, au contraire.
Cet échec apparent et la difficulté de Au sein d’un pnicture, sur ce feuillet d’atomes de fer, les aimants quantiques des
traiter ces électrons corrélés ont forcé électrons, ou spins, sont orientés dans un sens ou dans l’autre (flèches vertes). Lorsqu’une
les physiciens à imaginer et à dévelop- zone est riche en électrons voisins de spins opposés, elle est dite antiferromagnétique
per de nouvelles méthodes théoriques et (nuage vert). Ces zones seraient à l’origine de la supraconductivité dans les pnictures.
expérimentales, qui ont profondément
renouvelé la physique de la matière Tout électron possède une propriété parition d’un même signal magnéti-
condensée. quantique que l’on appelle le spin, une que appelé « résonance », justement
L’étude de ces matériaux à fortes cor- sorte de petit aimant. Si tous ces spins quand le composé devient supracon-
rélations a ouvert un nouveau domaine s’alignent dans le même sens, le maté- ducteur. Certains chercheurs y voient
très fécond, car elles sont à la base riau devient comme un gros aimant. En la signature d’une colle magnétique à
de nombreux phénomènes électri- laboratoire, on peut ajouter des élec- l’origine des paires de Cooper pour ces
ques, thermiques et magnétiques assez trons au sein des matériaux supracon- deux familles de supraconducteurs.
étranges découverts depuis. ducteurs. Ce faisant, on constate que les Ces fluctuations de spin seraient-elles
pnictures comme les cuprates finissent à l’origine de la supraconductivité à
Colle magnétique. C’est dans ce par perdre cette propriété pour devenir haute température ? De nombreuses
contexte d’avancées, mais aussi de antiferromagnétiques, une forme d’or- questions restent ouvertes et rien n’est
frustrations, qu’il faut replacer le der- ganisation de la matière dans laquelle tranché : ce magnétisme fluctuant est
nier rebondissement en date. En 2008, les spins des électrons s’organisent tête- délicat à mesurer, et d’autres modèles
alors qu’on croyait la supraconducti- bêche, l’un à l’endroit, l’autre à l’envers. tout aussi convaincants existent, en
vité à « haute température » limitée Ces spins organisés détruisent en effet particulier pour les cuprates.
aux feuillets de cuivre et d’oxygène des la supraconductivité, car ils agissent Mais si les recherches futures confir-
cuprates, un groupe japonais du Tokyo comme de petits aimants qu’on aurait ment que la colle est bien magnétique,
Institute of Technology découvre un insérés au sein même du supracon- alors plus rien n’interdit d’imaginer
nouveau type de matériau supraconduc- ducteur. Or, comme le montre l’effet un supraconducteur à température
teur, les « pnictures », formés de plans Meissner, aimants et supraconducteurs ambiante, ce magnétisme fluctuant
d’atomes de fer et d’arsenic [5]. Avec une s’excluent. pouvant survivre à nos températures.
température critique* de – 210 °C, ils sont Mais paradoxalement, même quand Restera à le découvrir. n
certes moins performants que les cupra- ils sont supraconducteurs, ces pnictu-
tes, mais leur intérêt réside surtout dans res et ces cuprates gardent une trace [1] H. Kamerlingh Onnes, Comm. Phys. Lab. Univ.
Leiden., 122b, 1911.
le fait qu’ils offrent un nouvel éclairage d’antiferromagnétisme. Ils possèdent
[2] F. London, Superfluids, ed. Wiley & Sons, 1950.
sur l’origine de la supraconductivité à de petits îlots antiferromagnétiques, [3] J. Bardeen, L. Cooper, et R. Schrieffer, Phys. Rev., 108,
haute température. Depuis trois ans, ils qui se font et se défont à différents 1175, 1957.
sont donc intensément étudiés. endroits au fil du temps, un phéno- [4] J. G. Bednorz et K. A. Müller, Z. Physik B, 64, 189,
Les pnictures ressemblent beaucoup mène nommé « fluctuation de spin ». 1986.
[5] H. Hosono et al., Nature, 453, 376, 2008.
aux cuprates. Ils ont une même struc- Cette fois, le supraconducteur s’accom-
ture en couches. Et dans leur cas les phy- mode de cette situation. Cette forme de
siciens croient avoir identifié ce qui les magnétisme plus fluctuante et moins Pour en savoir plus
rend supraconducteurs. La colle élémen- organisée pourrait même expliquer >>J.
 Matricon et G. Waysand, La Guerre du froid,
taire qui relierait les électrons par paires d’où vient la supraconductivité. En Seuil, 1999.
serait ici de nature magnétique. effet, lorsque deux électrons ont des >>D.
 Van Delft, « The Discovery of Superconductivity »,
Physics Today, 12/2010, p. 38.
spins opposés, ils peuvent alors former
>>S.
 Blundell, La Supraconductivité, cent ans après, à
*La température critique est une paire de Cooper [fig. 3]. En outre, de paraître chez Belin, 2011.
la température au-dessous de laquelle
le matériau devient supraconducteur. récents travaux ont montré à la fois >>www.supraconductivite.fr
dans les cuprates et les pnictures l’ap- Un site de référence sur la supraconductivité.

nº 456 • octobre 2011 | La Recherche • 59

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