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Cahiers de Géographie Du Québec: Olivier Jacquet Et Gilles Laferté

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres

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Cahiers de géographie du Québec

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en


Bourgogne dans l’entre-deux-guerres
The Wine Route and emergence of wine-related tourism in
Burgundy between the two world wars
La ruta de los vinos y la emergencia de un turismo vitícola en
Borgoña, entre las dos guerras
Olivier Jacquet et Gilles Laferté

Volume 57, numéro 162, décembre 2013 Résumé de l'article


À la fin du XIXe siècle, les guides excluent totalement la gastronomie et la vigne
des visites qu’ils proposent aux touristes de passage en Bourgogne. Seuls les
Version originale soumise en juin 2013. sites naturels et les monuments historiques attirent l’attention des voyageurs.
Version révisée reçue en novembre 2013. La gastronomie et le vin sont alors perçus et vendus comme des produits de
luxe aristocratiques et internationaux – c’est-à-dire territorialement
désincarnés. Le poids du négoce et sa liberté en termes de vinification (capacité
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d’assemblages de vins d’origines géographiques différentes) conditionnent
DOI : https://doi.org/10.7202/1026527ar
amplement cette réalité. À la fin des années 1930, la transformation des
normes de production et de commercialisation des vins en faveur d’un système
Aller au sommaire du numéro d’appellations d’origine, combinée à la réinvention culturelle des folklores
régionaux et aux volontés républicaines de valoriser les petites patries au sein
de la grande patrie française, vont bouleverser les représentations régionales.
Éditeur(s) En s’appropriant les concepts folkloristes républicains, les acteurs du marché
des vins fins bourguignons vont ainsi réinventer l’univers de sens du produit.
Département de géographie de l’Université Laval Ces initiatives aboutissent à la création d’une nouvelle réalité touristique pour
la Bourgogne, désormais visitée pour ses vignes et ses vins, réalité qui se
ISSN concrétise en 1937 par la création, en Bourgogne, de la toute première route
touristique vitivinicole en France.
0007-9766 (imprimé)
1708-8968 (numérique)

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Citer cet article


Jacquet, O. & Laferté, G. (2013). La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme
viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres. Cahiers de géographie du
Québec, 57(162), 425–444. https://doi.org/10.7202/1026527ar

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La Route des Vins et l’émergence d’un
tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-
deux-guerres
The Wine Route and emergence of
Olivier JACQUET
wine‑related tourism in Burgundy between
Chaire UNESCO Culture et Traditions du Vin
the two world wars Université de Bourgogne
[email protected]
La ruta de los vinos y la emergencia de un Gilles LAFERTÉ
turismo vitícola en Borgoña, entre las dos INRA UMR CESAER
guerras [email protected]

Résumé
À la fin du XIXe siècle, les guides excluent totalement la gastronomie et la vigne des visites qu’ils
proposent aux touristes de passage en Bourgogne. Seuls les sites naturels et les monuments
historiques attirent l’attention des voyageurs. La gastronomie et le vin sont alors perçus et vendus
comme des produits de luxe aristocratiques et internationaux – c’est-à-dire territorialement
désincarnés. Le poids du négoce et sa liberté en termes de vinification (capacité d’assemblages
de vins d’origines géographiques différentes) conditionnent amplement cette réalité. À la fin des
années 1930, la transformation des normes de production et de commercialisation des vins en
faveur d’un système d’appellations d’origine, combinée à la réinvention culturelle des folklores
régionaux et aux volontés républicaines de valoriser les petites patries au sein de la grande patrie
française, vont bouleverser les représentations régionales. En s’appropriant les concepts folkloristes
républicains, les acteurs du marché des vins fins bourguignons vont ainsi réinventer l’univers de
sens du produit. Ces initiatives aboutissent à la création d’une nouvelle réalité touristique pour
la Bourgogne, désormais visitée pour ses vignes et ses vins, réalité qui se concrétise en 1937 par
la création, en Bourgogne, de la toute première route touristique vitivinicole en France.

Mots-clés
Vignoble, vin, terroirs, tourisme, propagande, folklore.

Abstract
At the end of the nineteenth century, tour guides totally excluded vineyard visits and gastronomic
activities from their Burgundy sightseeing tours. Only natural sites and medieval monuments
were of interest to visiting travelers. Gourmet products and wines were perceived at the time
as being internationally recognized high-end upper-class luxury products, so not associated
with any particular region. The trading weight of certain wines and the winemaking freedom
enjoyed by vintners (freedom to produce blended wines from grapes of different geographical
origins) were major factors contributing to this situation. Towards the late 1930s, major changes
occurred in production and marketing standards in France, with the introduction of appellations
of origin, together with a cultural renaissance based on regional traditions, along with a strong
drive on the part of the Republic’s political establishment to promote local “homeland” areas

Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013 Pages 425-444
Version originale soumise en juin 2013. Version révisée reçue en novembre 2013.
within the great French motherland. In appropriating Republican ideas on the concept of
tradition, entrepreneurs in the fine Burgundy wines market created an entirely new world of
meanings associated with their particular end product. The creation of France’s very first Wine
Tour Route in 1937 established wine-related tourism as a key feature of the Burgundy region,
a region whose wines and vineyards are still attracting visitors today.

Keywords
Vineyards, wine, French terroirs, tourism, propaganda, folk traditions.

Resumen
A fines del siglo XIX, los guías turísticos excluían totalmente la gastronomía y la vid de las visitas
que ellos proponían a turistas de paso por Borgoña. Solo los sitios naturales y los monumentos
medievales atraían la atención de los viajeros. La gastronomía y el vino son entonces percibidos
y vendidos como productos aristocráticos e internacionales de lujo, es decir, desencarnados
territorialmente. El peso del negocio y su libertad en términos de vinificación (capacidad de
mezclar vinos de orígenes geográficos diferentes) condicionan ampliamente esta realidad. Al
final de los años 1930, la transformación de normas de producción y de comercialización de
vinos favoreciendo un sistema de denominación de origen, combinada a la reinvención cultural
de folklores regionales y a las voluntades republicanas de valorizar las pequeñas patrias en el
seno de la gran patria francesa, van a transformar las representaciones regionales. Apropiándose
de conceptos folkloristas republicanos, los actores del mercado de vinos finos borgoñeses van
a reinventar así el universo de significado del producto. Esas iniciativas desembocan en la
creación de una nueva realidad turística en Borgoña, en adelante visitada por sus viñas y su
vinos, realidad que se concretiza en el año 1937 con la creación, en Borgoña, de la primera
ruta turística vitícola en Francia.

Palabras claves
Viñedo, vino, terruño, turismo, propaganda, folklore.

Introduction
« On peut aller de Gevrey à Nuits par la route nationale et l’on passe alors devant
quelques-uns des plus fameux crus de France : Chambertin, Clos-Vougeot, Romanée,
etc., noms glorieux qui font rêver les plus fins gourmets ! Mais pour le touriste épris de
beautés naturelles, ce trajet est sans intérêt : s’il veut jouir des sites agrestes qu’offrent
nos combes de la Côte-d’Or, c’est le chemin de l’arrière-côte qu’il faut prendre. » Telle est
la vision d’un parcours touristique en Bourgogne, en 1911, véhiculée dans le Bulletin du
Syndicat d’Initiative de Dijon et de Côte d’Or (p. 131). De manière symétrique, dans les
guides nationaux et internationaux, toujours pour la route de Dijon à Chagny, le Manuel
du voyageur de Karl Baedeker, en 1903, ne retient de la Côte viticole que Santenay pour
ses sites antiques, la vue du haut de la colline, ses plantations de conifères et… son « petit
établissement d’eau minérale » (p. 315-316) ! De même, le fameux Guide du voyageur
en France d’Adolphe Joanne, en 1906, s’il mentionne également la route de Dijon à
Chagny et cite alors les principales communes de la Côte viticole évoquant d’un mot
l’existence de grands vins, il ne propose aucune excursion dans le vignoble, préférant
s’arrêter sur les églises et monuments des villages viticoles et détaillant avec précision
les monuments de Beaune, au premier rang desquels l’hôpital (p. 31-33).

426 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
Ainsi, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le voyageur privilégie les monuments
historiques et les sites naturels. Cette vision du tourisme s’exprime d’ailleurs clairement
à travers les guides Sites et Monuments édités à cette époque par le Touring Club
de France (Bertho-Lavenir, 1999 ; Harp, 2002). Ces ouvrages se targuent de faire
« l’inventaire des beautés, richesses naturelles et archéologiques de la France ». Né de
l’alpinisme et, plus généralement, de l’excursionnisme ou de la villégiature dans des
stations de bord de mer, le mouvement touristique joue un rôle fondamental dans la
sauvegarde des paysages français par le vote de la loi de 1906 sur la « Protection des
Sites et Monuments naturels » (Luginbuhl et Sansot, 1989 : 231).

Dans ce cadre, le paysage touristique typique bourguignon ne saurait être la vigne,


puisqu’il s’agit là d’un paysage non naturel mais agricole, moderne, une laideur
productive, une banalité viticole. Ce sont alors prioritairement les monuments
historiques des villes de Dijon, Beaune et, secondairement, Semur et Sens qui forment
l’image de la Bourgogne. En témoignent encore, au début des années 1920, les affiches
dessinées pour la promotion touristique de la Bourgogne par la compagnie des chemins
de fer PLM, affiches qui ne représentent encore aucun paysage.

Vingt-six années après les recommandations du Syndicat d’Initiative de Dijon et de la


Côte-d’Or, en 1937, la Route des Grands Crus de Bourgogne voit pourtant le jour. Cette
route touristique dédiée à la vigne et au vin traverse le vignoble de Côte-d’Or, de Dijon
à Chagny, et s’impose comme la première voie automobile de ce genre en France (une
année auparavant, était née la toute première route des vins au monde, en Allemagne)
(figure 1). Dans cette contribution, en s’appuyant sur les évolutions des registres
touristiques nationaux, nous voudrions montrer comment, entre la fin du XIXe siècle et
l’entre-deux-guerres, s’est opérée cette mutation qui fera passer la Bourgogne du statut
de région de passage, parfois visitée pour ses sites naturels et monuments, à une région
touristique dont l’axe principal sera la vigne. Il s’agira d’appréhender les stratégies qui,
au début du XXe siècle, débouchent, d’une part, sur un basculement de l’image perçue
de la Bourgogne et, d’autre part, sur le passage d’un paysage esthétique à un paysage
commercial autour d’un nouveau lien entre le vin et le lieu.

La réalisation de cette route touristique vitivinicole s’inscrit ainsi dans un processus


de construction historique impliquant de nombreux réseaux d’acteurs, inscrits
dans des espaces pluriels, du national au local. Cette contribution s’appuie donc
sur une analyse sociohistorique, dont les auteurs sont conscients des importants
jeux d’échelle (Revel, 1996) en œuvre dans l’évolution touristique décrite. Ce sont,
dès lors, les archives des multiples réseaux d’acteurs inscrits dans ces jeux qui
fournissent la base de l’analyse. Ainsi, notre propos s’appuie, au niveau local, autant
sur la littérature folkloriste d’avant 1914, les fonds des chambres de commerce,
les archives publiques des mairies et départements et les archives privées des
propriétaires, négociants et groupements professionnels que sur la presse de la
période étudiée. L’autre volet documentaire fait une plus large place aux jeux
existant entre les niveaux régionaux et nationaux, en particulier autour de la presse
spécialisée, des fonds juridiques de l’Institut national de l’origine et de la qualité
(INAO) (anciennement l’Institut national des appellations d’origine) ou, dans les
archives publiques des associations gastronomiques et touristiques.

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 427
À partir de ces corpus et
d’une étude sociohistorique
et multispatiale des jeux
d’acteurs impliqués dans
ces mutations territoriales,
nous évoquerons, dans
un premier temps, les
processus de construction
et les caractéristiques du
folklore et de la gastronomie
régionale bourguignonne
entre les dernières années
du XIXe siècle et le début
du XXe. Nous montrerons
ensuite comment
d e s r é s e a u x d ’ a c te u r s
économiques, politiques
et culturels investissent
ces nouveaux champs du
régionalisme pour créer
un cadre inédit d’intérêt
touristique autour de la
vigne et du vin. En parallèle
à cette réflexion, il s’agira
de ne pas perdre de vue la part prise, dans ces mutations, par l’intégration du nouveau
système des appellations d’origine dans le vignoble, cadre juridique indispensable à
la consécration de la vigne et du vin comme emblème touristique, voire patrimonial,
de la Bourgogne.

Le folklore et la gastronomie, nouveau répertoire touristique de


l’entre-deux-guerres

Création d’un folklore touristique en Bourgogne


Le mouvement touristique qui va s’instaurer au cours de l’entre-deux-guerres puise
en premier lieu dans la production érudite de la tradition, très largement développée
au XIXe siècle par les sociétés savantes (Chaline, 1995) et les groupes folkloriques
locaux. Ainsi, fin XIXe siècle, la région connaît une importante activité érudite,
particulièrement dans le sud de la Bourgogne (Laferté, 2009) marquée par plusieurs
personnalités. Reprenant le principe du musée Arlaten d’Arles fondé par Frédéric Mistral
(Martel, 1992) et celui du groupe costumé des arlésiennes, région provençale phare
dans le mouvement folklorique et touristique, Perrin de Puycousin créé un musée et
un groupe folklorique à Tournus, en 1886. Il écrit par ailleurs plusieurs articles dans les
revues locales. De même, Gabriel Jeanton (Bletton-Ruget, 2002) est à la fois un auteur
prolifique avec des centaines de publications dans les revues locales et nationales de
folklore, dès 1910 jusqu’à la Deuxième Guerre mondiale, et un revivaliste convaincu.
Il crée un groupe costumé à Mâcon, un Comité départemental des arts appliqués. Il

428 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
implique son autorité intellectuelle à toute entreprise régionaliste, notamment au sein
de l’Association bourguignonne pour le maintien et la renaissance des traditions et des
fêtes populaires, unissant à la fin des années 1920 les mondes folkloristes érudits aux
mondes touristiques plus entrepreneuriaux, puis, au sein de la Commission nationale
des groupes folkloriques. Selon le mot de Gabriel Jeanton, un folkloriste est aussi un
« traditionaliste convaincu ». Travailler sur le folklore, c’est alors partir à la recherche
des origines de la culture et de « l’âme » locale, régionale ou nationale précédant la
centralisation étatique et l’industrialisation. Les traditions paysannes seraient des
vestiges fossilisés, héritées directement de l’Antiquité. Le folklore, cette pré-ethnologie
de la France, est une archéologie sociale de la Nation. Si le folklore et le régionalisme
rassemblent autant, avant et après guerre, c’est sans doute parce qu’ils reprennent ce
consensus idéologique de la Nation française qui a émergé à la fin du XIXe siècle, autour
de l’amour de la petite patrie comme fondement de l’amour de la grande avec comme
acteur principal de la Nation, le peuple, les Gaulois devenant les ancêtres téléologiques
des Français (Citron, 1987 ; Thiesse, 1991).

L’importance du mouvement folkloriste savant en Bourgogne


Le folklore est donc avant tout une activité culturelle s’enracinant dans l’idéologie
nationale dominante, avec un volet savant – une recherche des prétendues origines
régionales, nationales populaires, ancestrales, civilisation immuable en train de
disparaître sous les coups de l’industrialisation et de la modernité depuis la moitié
du XIXe siècle – et un volet action publique – faire revivre ces traditions dans le
peuple en essayant de rediffuser ces pratiques localisées au sein des élites locales.
C’est ce double programme qu’assigne Gabriel Jeanton à l’ensemble des sociétés
savantes bourguignonnes en 1927 lors de leur congrès : « Les fêtes populaires locales
ont disparu dans notre province ou sont en voie de disparition. Il en est de même du
costume des différents pays de la Bourgogne. La bourgeoisie a beaucoup contribué à
la suppression de ces fêtes, de ces costumes et de toutes les particularités ethniques
de la province. Elle a pris, la première, la mode française, qui était surtout, la façon
de faire de Paris. L’élite provinciale a tué la vie provinciale et éteint la vieille flamme
ancestrale qui s’était transmise de génération en génération depuis les temps les
plus reculés de la Gaule primitive […] La vieille sève des pays de France s’est tarie,
nos populations se sont déracinées. » Il s’agit dès lors de
ressusciter l’âme de la province en revivifiant les traditions qui vont mourir. Dans cet
ordre d’idée sont les Fêtes des Feux celtiques et les manifestations en quelque sorte
sporadiques qui, un peu partout, de la Bresse au Morvan et du Mâconnais au Beaunois,
ont eu pour résultat de faire reprendre à l’occasion de certains événements marquants
l’ancien costume local à la jeunesse bourguignonne (Bulletin de la Société historique et
archéologique de Langres, n° 120, 1er juin 1927 : 174).

Les premières initiatives touristiques sous le signe du folklore régionaliste


Bénéficiant de cette activité érudite et folkloriste riche, les entrepreneurs touristiques
bourguignons jouent alors la carte du folklore pour capter une partie du flux
touristique qui traverse la région le long de la nationale 6 menant de Paris à la
Côte d’Azur. Le groupe des Brelaus de Chagny constitué en 1926 par Charles Brunot,
originaire de Chagny, commune située sur la nationale 6, haut-fonctionnaire parisien
à la retraite, fondateur du Syndicat d’Initiative de Chagny, membre de l’Académie
de Mâcon, ami de Jean Charles‑Brun, le fondateur de la Fédération régionaliste

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 429
française en 1900 (Thiesse, 1991), en est la plus parfaite illustration. Pour mettre
sur pied ce groupe folklorique, Charles Brunot se réfère directement aux travaux de
Gabriel Jeanton pour les réadapter à des ambitions touristiques. Charles Brunot a le
profil type du revivaliste, bourgeois, provincial qui a fait carrière à Paris, impliqué
dans les cercles touristiques et régionalistes :
Le Syndicat d’Initiative a l’ambition d’annoncer aux touristes qui roulent sur la grande
route nationale n° 6, les curiosités pittoresques ou intéressantes de notre région. J’entends
les rieurs s’écrier : « Ce sera vite fait ; Chagny ne possède ni monuments, ni sites ; pas
de lacs ; pas de cascades ; pas de grottes ; pas de sommets ; pas de rochers ou de forêts
impressionnantes ; pas de glaciers ; pas même la mer ! » Et la moquerie (qui n’a d’ailleurs
jamais rien créé), de s’esbaudir de nos ambitions dénuées de base. Eh bien, ce que le
paysage et la nature morte ont refusé à la région de Chagny, notre syndicat s’efforce de
le trouver dans la nature vivante et dans les manifestations de la vie sociale. Non ! La
Bourgogne n’est point dépourvue de pittoresque, ni dans les mœurs, ni dans les anciennes
coutumes ; et voilà pourquoi le S. I. de Chagny a tenté d’abord la résurrection de notre
pittoresque Brelau d’autrefois (Ibid. : 107).

Cet extrait exprime bien le tournant du répertoire de figuration du territoire, opposant


d’un côté un modèle artistique du paysage naturel en vogue au XIXe siècle et repris du
genre artistique nature morte et, de l’autre, le modèle folklorique qualifié désormais
de nature vivante.

Le folklore s’impose là où la géographie n’a pas encore donné de distinction touristique


au territoire. Notons que Chagny est entouré de vignobles, mais l’entrepreneur
touristique ne pense pas encore à la possible valorisation touristique de ces espaces
agricoles. Il faut trouver un costume typique pour en faire, comme « le grand nœud noir
de tradition sur les têtes alsaciennes, […] un symbole régional » et « l’arrêt à Chagny
deviendra pour les grands touristes, aussi rituel, aussi consacré, que l’arrêt à Arles, à
Avignon ou aux Baux » [lieux de musées folkloriques de la période] (Ibid. : 108). En
Bourgogne comme en Bretagne (Young, 2007), ce folklore de syndicats d’initiative,
moins respectueux d’une reproduction fidèle du passé que désireux de séduire le
touriste, est bien une entreprise touristique à visée commerciale, promotionnelle.

Bien souvent partie prenante, ou du moins au fait de ces initiatives folkloriques, des
entrepreneurs du territoire bourguignon vont également exceller dans la construction
d’une gastronomie régionale, l’autre élément neuf du répertoire touristique du début de
l’entre-deux-guerres. Il s’agit bien ici, tout comme le font quelques années auparavant
les folkloristes, de définir les cadres particuliers d’une image régionale. En fixant les
canons gastronomiques de la Bourgogne, la démarche s’inscrit encore plus clairement
dans un programme dont les objectifs sont prioritairement commerciaux.

Le nouveau répertoire de la gastronomie régionale


L’initiative de Gaston Gérard, maire de Dijon
Le personnage central de cette initiative donnant naissance à la gastronomie
régionale est le nouveau maire de Dijon, Gaston Gérard, élu en 1919. Dans le sillage
du régionalisme économique de l’entre-deux-guerres (Veitl, 1992), l’objectif de
sa municipalité est d’obtenir le soutien des milieux économiques et commerçants
locaux pour « rendre à Dijon son ancien rang de capitale ». La mise en avant des
trésors artistiques et architecturaux ou encore celle de l’histoire glorieuse des ducs
et de la ville parlementaire (Poirrier, 1995) témoigne de cette priorité nouvelle. Dans

430 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
cette configuration, la gastronomie est construite par la municipalité en marqueur
territorial. La défense du territoire régional est connectée à l’essor économique de la
ville. Le maire ne compte pas ses efforts : aux débuts des années 1920, Gaston Gérard
donne plus de 600 conférences sur le vin, la Bourgogne et Dijon à travers 32 pays où
il prend la défense de la première filière économique exportatrice de la Bourgogne.
Cette promotion acharnée des vins bourguignons et les succès remportés dans la
presse étrangère lui font un nom dans les milieux gastronomiques et alimentaires
nationaux. Prolongeant cette territorialisation des images sociales de la ville, il crée
en 1921 la Foire gastronomique de Dijon. L’objectif de la foire est de « faire revivre les
vieilles traditions culinaires et gastronomiques de la Province de Bourgogne illustrée
par ses vins fameux et la cuisine non moins célèbre de ses Ducs » 1.

Il faut lire dans ce programme gastronomique l’expression d’une thématique nouvelle


que Gaston Gérard, président-fondateur de la Fédération des syndicats d’initiative de
Bourgogne en 1921, connaît bien. Ce discours sur la gastronomie régionale, développé
dans des clubs touristiques (Club des Cent, Club des Gastronomes, les Purs Cent)
qui réunissent une élite nationale souvent modernisatrice (hommes politiques de
premier rang, capitaines d’industries, hommes de presse, hauts fonctionnaires,
artistes…) (Csergo, 1996 ; Ory, 1998 ; Harp, 2002 ; Laferté, 2006), vise à « adapter »
l’offre des auberges provinciales aux exigences bourgeoises des nouveaux touristes
automobilistes parisiens, urbains, en transformant la cuisine paysanne.

Les cadres structurels, culturels et politiques du renouveau gastronomique


L’entreprise se comprend comme une invention ex-nihilo d’une cuisine régionale
faite de produits locaux, mais arrangés selon les canons hygiéniques et gustatifs
bourgeois, urbains, adaptés à la sociologie du touriste automobiliste de l’époque.
Grâce à ses relations dans les mondes journalistique et publicitaire issus de ces
mêmes clubs gastronomiques, Gaston Gérard attire à Dijon l’ensemble de la
presse gastronomique nationale, qui voit dans cette foire une réalisation pratique
du discours qu’elle a façonné. Rapidement, la Foire gastronomique attire des
centaines de milliers de visiteurs (600 000 en 1925) et garantit la bonne réputation
de la municipalité dans les milieux commerçants dijonnais. S’exprimant devant le
premier de ces clubs gastronomiques parisiens, le Club des Cent, Gaston Gérard, en
sa qualité d’invité d’honneur, présente la gastronomie régionale et célèbre la force
économique du territoire positionné sur le credo de la qualité des traditions locales :
Vous sentez, en effet, qu’au lendemain d’un bouleversement économique sans précédent [la
Première Guerre mondiale], la France a besoin de reprendre conscience de l’éternité de ses
destinées au contact de ses qualités traditionnelles. Elle perdrait son temps à vouloir être une
grande puissance d’affaires. Elle n’a ni les moyens, ni le temps, ni la place de s’américaniser
dans son négoce, dans ses bureaux, dans ses usines. Elle ne doit pas vouloir être le pays qui
fait très grand. Elle doit rester le pays qui fait très bien. Elle le peut aisément. Elle a ses vins
qui ne seront jamais imités parce que, pour les imiter, il faudrait prendre notre terre même
et nous avons prouvé que ce n’était pas facile. Elle a tous les « harnais de bouche » chers
à notre Brillat-Savarin. Elle a donc le devoir, en même temps que la possibilité, de fournir
tous les gourmets du monde. C’est là tout un programme politique et économique… C’est
celui du Club des Cent […]. Nous devons au Club des Cent cette innovation qui s’appelle
tourisme gastronomique, ce merveilleux instrument qui nous libérera de la paresse, de la
veulerie, de la saleté et de l’insurmontable horreur des cuisines internationales (Discours
de Gaston Gérard 1923, Archives du Club des Cent, tome 2).

1 Citation tirée du programme de L’Association bourguignonne pour le maintien et la renaissance des


traditions et fêtes populaires, publié en 1930 et conservé à la bibliothèque municipale de Dijon.

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 431
L’alimentaire représente ici une industrie de la bonne mesure, modernisatrice mais
respectueuse des spécificités locales, des cultures régionales. En ce sens, elle « cadre
bien » avec le fonds de commerce traditionnel du radicalisme, ce mouvement politique
au centre de l’échiquier politique national auquel appartiennent Gaston Gérard et la
plupart des animateurs du régionalisme économique, mouvement et parti politiques
dominants de la période, qui ont joué un rôle pivot dans l’installation définitive de la
République en France. Ce parti se veut le continuateur des valeurs de la Révolution
française autour des libertés individuelles et de la défense de la laïcité contre, d’une
part, les mouvements réactionnaires et, d’autre part, la montée de la gauche socialiste
puis communiste. Le credo économique du radicalisme en France est la défense du
petit propriétaire, de l’artisan maître de son outil de production, de l’indépendant libre,
du petit entrepreneur, contre le capitalisme débridé et l’industrialisation uniforme,
déterritorialisée. Dans cet immédiat après-guerre, la stratégie du radicalisme de
territorialisation de la politique locale l’éloigne de la question sociale et des masses
ouvrières et contribue ainsi à dépolitiser la scène politique municipale qui, avant la
guerre, était de plus en plus tiraillée. En même temps, ce discours permet de réaffirmer
la spécialisation accrue de la France sur l’économie du luxe à partir du régionalisme et de
l’alimentation, thématiques qui seront au cœur de l’Exposition internationale de 1937.

Dès la première année (1921), la Chambre de commerce tenue par l’industrie


alimentaire de la ville (biscuiterie Pernod, Lagoutte, Damidot, Philbée, Lanvin…),
est coorganisatrice de la Foire gastronomique. Durant deux semaines, la foire réunit
l’ensemble des producteurs régionaux à l’exception notoire des négociants de
vins beaunois, craignant le pouvoir de Dijon sur le contrôle de l’économie viticole
régionale. Par ailleurs, la Chambre de commerce et la municipalité stimulent le
milieu des restaurateurs et hôteliers avec l’organisation d’un concours de cuisine
bourguignonne. Pour marquer la spécificité régionale, les dénominations des plats
adoptent une origine territoriale précise, soit pour désigner l’origine des produits
(l’anguille de Seurre, les écrevisses de l’Ozerain, la poularde de Bresse, les escargots
de Bourgogne), soit pour distinguer un mode de préparation spécifique, une sauce
dijonnaise, bourguignonne, auxonnoise, châtillonnaise, ou du nom d’un grand cru
bourguignon. Cette spécificité de la cuisine régionale est également signifiée par
des grands noms historiques locaux, les ducs de Bourgogne, rappelant la place
centrale de Dijon au cœur de la région, les fastes d’un temps où Dijon était capitale.
L’utilisation des noms prestigieux des ducs permet à cette cuisine de s’attribuer
une désignation aristocratique figurant l’excellence du plat. Les visiteurs de la Foire
semblent manger autant de géographie et d’histoire que de poulets et d’écrevisses.

Cette patrimonialisation de la cuisine régionale rejoint donc les principales


préoccupations de la figure renouvelée du touriste féru de gastronomie locale.
La célèbre phrase de Curnonsky saluant la « Sainte alliance du tourisme et de la
gastronomie » est alors reprise par un nouveau genre de guide touristique, le guide
gastronomique. À l’instar du Guide Rouge Michelin qui, dès 1914, publie une carte de
la France gastronomique destinée à lancer les voyageurs sur des routes jalonnées de
mets régionaux, les Guides Bleus ou le Guide Joanne divulguent, à partir des années
1920, ces chemins gastronomiques auprès des touristes qui les lisent (Csergo, 2011).
Dans ces circuits, concernés également par ce renouvellement d’image régionale, le
vin et ses territoires de production prennent alors une place grandissante.

432 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
Le retournement du marché des vins au profit des propriétaires et
la genèse des appellations d’origine vitivinicoles
La constitution de ces nouveaux répertoires de figuration des territoires, le folklore, la
gastronomie, développant alors une image spécifique à la Bourgogne qui est l’une des
toutes premières régions à se positionner sur la gastronomie régionale, va jouer un rôle
déterminant pour l’économie viticole de la période. Progressivement, des propriétaires
vont tirer profit de ce mouvement pour amorcer un changement marketing autour
de la tradition et du vigneron comme garants de la qualité, se différenciant ainsi de
l’image aristocratique des vins prioritairement créée par les négociants au XIXe siècle.
La transformation des normes de production et de commercialisation des vins au
profit d’un système d’appellations d’origine qui s’opère au même moment va entrer en
résonnance avec ces mutations. Les délimitations géographiques fines des vignobles
de Bourgogne contribuent ainsi avec force à l’édification de nouveaux notables
propriétaires valorisant leur production vinicole par l’ancrage de chaque vin dans un
lieu précis. Nous assistons ainsi, en parallèle, à une identification géographique fine
et à une mise en représentation territorialisée du vignoble de Bourgogne.

Constitution d’une image aristocratique des vins au XIXe siècle


Tout au long du XIXe siècle, les maisons de négoce systématisent un répertoire
aristocratique et familial pour valoriser leur production (Lucand, 2011). Elles
revendiquent une forte longévité comme signe de bonne réputation, d’excellence
transmise depuis le XVIIIe siècle. Le nom commercial reprend systématiquement un
patronyme familial auquel s’ajoute souvent la mention « et fils », « aîné » ou « frères ».
C’est un modèle de dynasties d’affaires où la famille est surtout une image de marque.
Ces familles-marques de la Côte s’approprient des éléments canoniques d’une mise
en scène aristocratique avec la construction au XIXe siècle de châteaux et manoirs,
l’acquisition d’armoiries nobles par alliance ou par l’invention de toutes pièces de
blasons. Bercée par le doux souhait d’accéder à l’aristocratie, la bourgeoisie affectionne
un vin qu’elle imagine d’aristocrates (Daumard, 1991).

On retrouve cette stratégie commerciale pour la constitution du pavillon de la


Bourgogne à l’Exposition universelle de 1900. Conscients de leur retard commercial,
les négociants bourguignons s’inspirent de leurs concurrents qui ont réussi à la fin
du XIXe siècle, notamment dans les expositions universelles, à rénover l’image du
Champagne et du Bordeaux pour en faire des icônes du savoir-vivre à la française prisé
dans les élites internationales (Guy, 2003 ; Wolikow, 2012). Pour se couler dans ce
modèle aristocratique du luxe international, le projet de pavillon bourguignon de 1900
adopte une architecture néoclassique, faite de colonnes, de statuettes, de décorations
évoquant un style de la mi-XIXe, un style international, de standing.

Cependant, ce premier projet est refusé par la direction générale de l’Exposition pour son
manque de caractère régional. L’expression aristocratique des vins, qui était possible à
l’Exposition universelle de 1889 pour la Champagne et le Bordelais, ne l’est plus pour
la Bourgogne en 1900. Il s’agit bien d’un changement d’époque avec l’avènement du
régionalisme devenu une doctrine fondatrice de l’expression nationale. Confirmant
le modèle des monuments et sites naturels pour figurer les territoires, la direction de

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 433
l’Exposition impose un bâtiment patchwork des monuments régionaux reconstitués
fidèlement. Le pavillon se compose ainsi « d’extraits » d’édifices initialement situés à
Mâcon, à Beaune (Hospices de Beaune), à Semur et, bien entendu, à Dijon (Palais des
ducs, Puits de Moïse…), tous symboliques du patrimoine architectural régional (figure 2).

Cette volonté républicaine de mise en avant des régions évoque une mutation
nationale. Elle ne suffit pourtant pas à expliquer la disqualification de l’image
aristocratique des vins de Bourgogne. La mise en avant d’une production viticole
territorialisée va aussi se jouer dans le cadre de la mise en place des appellations
d’origine et dans le conflit que ce processus engendre entre une partie du négoce
et les vignerons propriétaires de la région.

Le conflit propriétaires  / négociants sur les critères de qualification des vins


La législation sur les appellations d’origine face aux pratiques « hors-sol » du XIXe siècle
Pour bien comprendre le changement des images du vin dans l’entre-deux-guerres,
il faut, en premier lieu, revenir sur les tensions qui travaillent l’économie viticole.
À l’échelle nationale, une crise profonde de surproduction affecte le marché avec le
contrecoup de la crise phylloxérique. Nombre de vins artificiels envahissent alors les
marchés en prenant, sur l’étiquette, les noms connus et valorisés des vins naturels, et ce,
au moment même où les vignobles de ces derniers sont reconstitués. Nous assistons un
peu partout dans l’Hexagone à une crise de surproduction. Les viticulteurs ne peuvent
plus écouler leurs raisins auprès d’un négoce qui s’est désormais détourné de ses
approvisionnements locaux. Afin de répondre à ces dérèglements importants sur les
marchés nationaux du vin, le législateur adopte avant-guerre une série de lois qui culmine
avec la loi du 6 mai 1919, dite Loi sur les appellations d’origine (Jacquet, 2009). Le texte
de cette loi entérine la domination politique de la propriété sur le négoce. En consacrant
uniquement l’origine géographique de la vigne, avec la loi sur les appellations d’origine,
le législateur donne la rente de la qualité des vins uniquement au sol, c’est-à‑dire aux
propriétaires, contre la technique d’élaboration des vins par assemblage, allant de la
vinification au vieillissement, le travail du négociant (Jacquet, 2005).

Rappelons qu’avant cette fameuse loi du 6 mai 1919 sur les appellations d’origine,
l’identification de la qualité des vins est double. Chaque fût ou bouteille comporte deux
signes : d’une part, les noms de villages bourguignons ou de zones géographiques,

434 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
certaines réputées depuis le Moyen-âge, d’autre part, le patronyme du négociant. Le
négoce joue donc sur la réputation de quelques communes reconnues par les acheteurs
et utilisées comme des standards de qualité – un vin de Gevrey-Chambertin n’est
pas nécessairement issu de raisins récoltés à Gevrey-Chambertin. Il est possible, à ce
moment-là, de produire le célèbre vin de Gevrey-Chambertin en utilisant des raisins
émanant de terroirs extérieurs à la commune et considérés comme équivalents en
termes de qualité. Ainsi, avant la délimitation du village en 1929, de nombreuses
bouteilles de ce cru contiennent du raisin issu des communes voisines (Morey ou
Brochon, par exemple), voire d’autres terroirs non bourguignons (Vallée du Rhône,
par exemple). Ces zones d’équivalence ne sont donc pas objectivées avant 1919. Ainsi,
des assemblages portant à la fois des noms géographiques réputés et la marque du
négociant, qui garantit ce même savoir-faire, sont mis sur le marché 2. Vinifiant et
commercialisant le vin, c’est donc uniquement le négoce qui donne le nom au vin,
jouant alors sur sa propre réputation en cas de surclassement du produit.

Consécration du lieu dans les normes de production et de commercialisation des vins


Pour tenter de réguler les pratiques sur le marché, les syndicats de vignerons
entreprennent deux types d’action judiciaire : les procès contre les fraudeurs et les
jugements propres à délimiter les territoires viticoles institués par la loi de 1919.

Ces jugements de délimitation opposent alors deux conceptions des appellations


d’origine, l’une très restrictive, favorisant les grands propriétaires détenant les
parcelles les plus centrales des appellations, l’autre plus extensive, plus favorable
aux petits propriétaires. Selon la structure de leur propriété, les propriétaires
mobilisent des preuves d’usages locaux, loyaux et constants contradictoires pour
tenter d’imposer leur définition du territoire.

Cette invocation des usages locaux, loyaux et constants, preuve devant les tribunaux du
bien fondé de telle ou telle demande d’appellation, joue un rôle sans doute déterminant
dans l’identification spatiale des crus bourguignons. Devant les juges, pour prouver
des usages historiques favorables à une définition restreinte des appellations, les
propriétaires de crus reprennent systématiquement le plan de hiérarchisation des
vignobles de la Côte de 1860, ce qui conduit à officialiser une représentation cohérente
du vignoble (Laferté et Jacquet, 2005) (figure 3). Réalisée par le Comité d’agriculture
et de viticulture de Beaune en vue de l’Exposition universelle de Bruxelles, en 1862,
cette carte qui devient la preuve des délimitations du département de Côte-d’Or,
répertorie, délimite et classe en plusieurs cuvées tous les crus situés entre Dijon et
Santenay. Constamment convoquée, elle centre dès lors les regards sur les grands
crus, fixant ainsi durablement le tracé qui les relie.

Reste qu’il y a un véritable flottement dans l’application de la loi avec une jurisprudence
souvent contradictoire d’un vignoble à l’autre, d’une année sur l’autre. Bien plus, les
fraudes se multiplient face à de nouveaux comportements opportunistes : une partie
des propriétaires déclarent des récoltes beaucoup plus importantes que leurs récoltes
réelles et revendent au négoce des droits d’appellation d’origine de papier, dit des

2 Le même système d’équivalence existe aussi pour des « crus » plus restreints. Ainsi, lorsqu’un vin est
issu des raisins d’une seule et unique parcelle, d’un seul « cru », les négociants n’hésitent pas à le faire
remarquer expressément, même si la chose est rarissime. Cela prouve bien que la pratique courante
tend à favoriser le système des équivalences, même entre crus.

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 435
« acquits fictifs », permettant aux négociants de reprendre des assemblages avec des
vins issus d’autres régions. Ces diverses fraudes conduisent à trouver deux ou trois
fois plus de bourgognes sur le marché qu’il n’en serait produit. Les années 1920 sont
alors des années noires pour le commerce des vins de Bourgogne, la diversité des
techniques de dénomination des vins, la multiplication des fraudes rendues publiques,
détériorent l’image des vins et discréditent toute une partie du négoce bourguignon.

Une poignée de grands propriétaires largement investis à la fois dans le monde des
sociétés savantes et dans le monde touristique, également très proches de Gaston Gérard,
donc très bien informés des discours folkloriques et gastronomiques de l’époque, vont
comprendre tout l’intérêt de rénover l’image des vins de Bourgogne en la détachant du
négociant à la réputation entachée pour faire du propriétaire, et plus spécifiquement
du vigneron, le garant de la qualité du vin. Ces propriétaires sont alors des précurseurs,
les premiers à se lancer dans la vente directe à la propriété, esquivant le négociant de la
chaîne et cherchant de nouveaux marchés pour leur production. Ces initiatives inédites
vont ainsi procurer aux mondes politique, économique et culturel, les ingrédients
nécessaires à l’invention de la Route touristique des Grands Crus de Bourgogne.

La mise en folklore économique d’un vignoble de terroirs et la


naissance de la Route des Grands Crus de Bourgogne

La folklorisation du vignoble par les propriétaires ou la constitution d’une


image vigneronne des vins
La première initiative de folklorisation du vignoble a lieu à Meursault, avec la Paulée de
Meursault (Laferté, 2002 et 2006 ; Whalen, 2007 a et b) . Celle-ci agrège alors l’ensemble
des innovations en gestation. Il s’agit bien de la rénovation d’une tradition, la Paulée étant
initialement un repas de fin de vendanges entre le propriétaire et les vendangeurs. Il
s’agit désormais d’une mise en scène folklorique avec des chants en patois et des groupes
folkloriques qui animent le repas. Le repas gastronomique reprend les plats élaborés
lors de la Foire gastronomique. La présence de journalistes chargés de faire le plus large

436 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
écho possible à ce vin de vignerons souligne le caractère promotionnel de la tradition. Le
marketing des vins s’engage ici à rebours de l’image aristocratique, mettant en avant non
plus une image internationale bourgeoise et déterritorialisée, mais une image régionaliste,
bourguignonne, populaire.

Si la Paulée est indéniablement une très belle réussite, elle reste une initiative localisée
autour des vins de Meursault. Elle va par contre servir de modèle pour une entreprise
de plus large envergure, la création de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. En
effet, au tournant des années 1930, la réouverture annoncée du marché américain
avec la fin de la prohibition, en 1933, suscite beaucoup d’espoir :
Je suis certain qu’une propagande habile, faite par les vignerons de France, peut réussir
aussi bien et même mieux que celle des marchands de tabacs anglais. Boire du vin français
deviendra la chose à la mode, ce que tous les gens à la page ne peuvent [se] dispenser de faire.
Dans les deux ans, je peux le dire sans crainte, ils doubleront ainsi la vente de leurs produits
et plus haut les droits de douane et plus cher le vin, plus chic sera-t-il d’en boire. Nombre de
particuliers, la clientèle bourgeoise américaine, cherchent à s’approvisionner directement
chez les vignerons de France, afin d’être assurés de recevoir des vins d’origine authentique
(Bulletin du Syndicat viticole de la côte dijonnaise, n° 11, novembre 1933 : 329-330).

Face à des négociants discrédités, il faut s’appuyer sur un autre personnage-clé


du vignoble. Le vigneron est désormais construit comme le garant traditionnel de
l’authenticité. Tout l’enjeu est alors de mener une propagande habile. La presse
professionnelle de l’époque multiplie les conseils. Pour les produits de luxe, les
publicistes s’accordent sur l’efficacité de la publicité rédactionnelle, c’est-à-dire l’achat
de journalistes et de journaux pour que ces derniers publient des articles dans les
informations générales vantant les mérites des vins de Bourgogne. La pratique est alors
courante. Comme le souligne l’Union des syndicats de propriétaires et de négociants
créée pour l’occasion en 1928, « il faut passer résolument à l’action. La publicité
rédactionnelle, dans les journaux de France et de l’étranger, si brillamment utilisée en
faveur des Cafés du Brésil, peut et doit faciliter l’écoulement des vins bourguignons »
(Baudoin, 1928 : 5) 3. Pour financer la caisse collective de propagande, le syndicat des
négociants est chargé de prélever 1 pour 1000 du produit des ventes entre propriété et
négoce et 1 pour 1000 du chiffre d’affaires des négociants, soit grossièrement 2 pour
1000 du volume d’affaires des membres de l’Union (Ibid.) 4. Cette somme provoque
alors la risée de la Revue du vin de France :
Les animateurs (de la propagande bourguignonne) deviennent vraiment amusants
lorsqu’ils vous montrent la manière dont ils vont se procurer les ressources de ce
budget. […] Si vous additionnez le total des transactions de toute la Bourgogne, vous
constatez que toutes les ressources que vont se procurer les initiateurs suffiront tout
juste à alimenter quelques contrats d’un an et d’une page dans deux ou trois confrères
comme l’Illustration 5. […] Actuellement, il est des négociants en vins qui possèdent
individuellement des budgets de publicité supérieurs à celui que vont se procurer la
masse des viticulteurs bourguignons. Le vin de Bourgogne est un produit de luxe, il
faut le faire connaître comme tel (Baudoin, 1928 : 3).

3 Rapport sur la publicité collective en Bourgogne, M. Ponsot cité par Baudoin (1928).
4 Nous précisons grossièrement 2 pour 1000, car le millième prélevé à la propriété se rapporte à une
somme inférieure au millième des ventes du négoce.
5 Principal titre de la presse illustrée de la France de l’entre-deux-guerres.

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 437
Toute la difficulté est donc là, comment assurer une propagande adaptée à moindre
frais pour les vins de Bourgogne ? Ne pouvant payer une campagne de publicité
rédactionnelle, les négociants propriétaires de Nuits-Saint-Georges, emmenés par
Georges Faiveley, diplômé de l’École Supérieure de Commerce de Dijon alors en
pointe sur les techniques publicitaires, vont organiser une manifestation folklorique
pour faire venir les journalistes.

La Confrérie des Chevaliers du Tastevin : la tradition comme garante de la


qualité
En 1934, est créée la première confrérie vineuse, la Confrérie des Chevaliers du Tastevin
rassemblant une vingtaine de grands propriétaires et propriétaires négociants de
Nuits-Saint-Georges et de la Côte de Nuits à l’exclusion des négociants beaunois. Les
membres de la confrérie se déguisent sous les traits de vignerons portant une robe
rappelant les attributs du vin de Bourgogne et se présentant directement comme un
collectif, les continuateurs des confréries du Moyen Âge et des sociétés de secours
mutuels. Ils se réunissent lors de plusieurs chapitres annuels, répétant invariablement
le même rituel humoristique devant un public de journalistes et de personnalités,
notamment la presse internationale et surtout américaine.

Cette tradition inventée reprend, en les systématisant, les ingrédients en gestation


à la Paulée. On retrouve la gastronomie régionale bourgeoise avec un restaurateur
préparant des menus élaborés avec des produits régionaux aux noms de plats évoquant
immanquablement la Bourgogne et ses villages viticoles. Le répertoire régionaliste
est mobilisé avec l’embauche exclusive d’une troupe locale de cabaret, rebaptisée
Les Cadets de Bourgogne. L’objectif officiel des Cadets de Bourgogne est « de rénover la
bonne et vieille chanson française et de servir la cause de la Bourgogne par les chansons
du terroir ». Cette image « terroir » du groupe est exprimée dans les costumes de scène
des Cadets de Bourgogne, vêtus en tonneliers (tablier) et vignerons (instruments de
travail à la ceinture, béret). De même, les Cadets sont accompagnés de leur pianiste
en costume de layotte 6. Aucun des Cadets n’est vigneron, mais c’est le rôle qu’ils
jouent sur scène. Élargissant quelque peu le répertoire culturel de la Paulée grâce
aux relations de certains propriétaires nuitons avec la troupe théâtrale d’avant-garde
de Jacques Copeau – retrouvant une matrice bien connue de l’entre-deux-guerres, le
goût des avant-gardes pour l’art populaire –, les grands négociants-propriétaires de
la Côte de Nuits organisent une cérémonie humoristique de cette même troupe de
cabaret en s’inspirant du Malade imaginaire de Molière. La cérémonie tout à la gloire
du vin de Bourgogne commence par une entrée magistrale de la confrérie en robe.
Suivent des mots humoristiques en latin macaronique du Grand Maître de la Confrérie
puis les intronisations des journalistes de la presse nationale et internationale et des
personnalités invitées. Cette cérémonie se déroule dans les caves, le caveau nuiton,
ajoutant au rupestre décalé de la cérémonie. Le marketing traditionaliste se fait à la
cave quand celui aristocratique se tenait au salon.

Conformément aux techniques de la publicité rédactionnelle de l’époque développées


pour les marchés du luxe (Chessel, 1998), les journalistes de la presse gastronomique
présents sont défrayés, subventionnés, stimulés par l’organisation de concours

6 Femme descendue de l’arrière côte au moment des travaux de la vigne et vêtue d’une robe, tablier et
capeline à bords rigides.

438 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
récompensant de bouteilles les articles les plus élogieux. Dans leurs articles, ils
reprennent l’univers de sens de la gastronomie régionale qu’ils ont eux‑mêmes constitué
et qu’ils se félicitent de voir mis en scène par les propriétaires bourguignons. Ils
développent avec emphase leur discours de l’authentique, du national, du rituel pour
célébrer le vin de Bourgogne comme un vin éternel, un vin de vigneron. Le journal
L’Illustration considère qu’en publiant son reportage sur les festivités bourguignonnes,
il donne « ainsi la main à la paysannerie et à la vieille France, et cela, d’autant plus que
ces fêtes se divisent comme un mystère du Moyen‑Âge [sic] » (Article de P.-E. Cadhilac,
15 décembre 1934 : 554-555). De même, la revue Grands Crus et Vins de France titre « La
fête des vignerons nuitons » (Janvier-février 1934 : 2-17). Dès 1935, soit un an après la
création de la Confrérie, Le Jour parle déjà de « la traditionnelle réception des Chevaliers
du Tastevin » (N° 23, novembre 1935). Selon P.-E. Cadhilac, « l’office est célébré par
deux cents Bourguignons drus, au bec salé et quelques Parisiens indignes dont nous
sommes ». Dans cette « foule de Bourguignons » un peu bourrus, à la « fine gueule »,
véritables gastronomes parce que véritables provinciaux d’une région gastronomique
non perdue par l’urbanité et l’industrie dévastatrice, le Parisien est le ver dans le fruit, à
la fois observateur dérangeant le cours du temps immuable et palais trop grossier, trop
moderne, trop urbain, pour la finesse de la cuisine villageoise éternelle. Les journalistes
« exotisent » les participants à l’assemblée pour en faire des « bourguignons », qualificatif
qui désormais est synonyme de bon buveur et de fin gastronome. « On célèbre les
vertus de notre race et de notre terroir et, en évoquant le passé, on prépare l’avenir.
Le Tastevin grandira. Il franchira les limites de sa province, il essaimera par toute la
France viticole et contribuera sans doute à fonder cette charte des vins qui défendra
nos vignes et nos chais contre les malfaçons et la fraude » (Ibid.). La Confrérie est déjà
perçue comme un modèle auquel se référer et sa réussite semble bien proposer une
réunification de normes édictées dans les années 1920 : celle d’un bon goût et d’une
mesure dans l’alcool, celle de la qualité garantie des vins par l’authenticité, la tradition
et le propriétaire, celle d’une rénovation des traditions au fondement de la culture
nationale. La Confrérie dépasse la rentabilité publicitaire espérée puisque, selon les mots
de son fondateur, « aucune publicité commerciale, même à prix d’or, n’aurait obtenu ce
résultat » (Rodier et Cadhilac, 1947).

La diffusion du modèle au paysage : la Route des Vins ou le paysage


gastronomique
Le très large écho fait dans la presse nationale à ce folklore commercial, le soutien
important de la presse gastronomique et touristique à ces initiatives comme la place
importante de l’économie alimentaire dans le commerce régional vont définitivement
stéréotyper l’image régionale bourguignonne autour de l’économie viticole et alimentaire.

Certaines régions de France paraissent rester sur le modèle du régionalisme ancien et


érudit et semblent en peine pour honorer le programme de régionalisme moderne de
l’Exposition internationale de 1937 – et de manière emblématique, une des régions
les plus en difficulté est la Champagne, dont le produit phare est vendu sous un
imaginaire aristocratique, dégusté au salon du pavillon (et non à la cave où est alors
exposé le procédé de fabrication du champagne) aux larges fenêtres « à la française »,
cantonnant définitivement l’artisan régionaliste au musée (Moentmann, 2003 : 319).
À l’inverse, les chambres de commerce de Bourgogne chargées de la réalisation du

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 439
pavillon de leur région à l’Exposition de 1937 ont peu de mal à identifier un folklore
moderne propre à relancer l’économie locale et à promouvoir l’idée d’une excellence
française. Le clou du pavillon de la Bourgogne est alors une cave stylisée à l’image du
caveau nuiton où se tiennent des chapitres de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin
et où l’on sert la production viticole bourguignonne (Laferté, 2006 ; Whalen, 2007b).
Des chants traditionnels bourguignons sont alors à l’honneur ainsi que l’ensemble
des outils du vigneron. Le premier étage du pavillon stylisant les formes canoniques
de l’architecture régionale est un restaurant gastronomique servant les spécialités
bourguignonnes. Les tableaux qui, désormais, ornent ce restaurant sont des scènes
villageoises et populaires tranchant avec les paysages vides, ou parfois peuplés de
voyageuses bourgeoises et romantiques, des affiches artistiques évoquées plus haut.
Les saynètes locales de liesse renvoient alors à une idéalisation festive des mondes
populaires, faisant de ces derniers les gardiens moraux de l’authentique, de la
fraîcheur, de la simplicité. La nouvelle affiche de la Bourgogne de la Société nationale
des chemins de fer, qui a pris la suite du PLM en 1939, prend alors acte des évolutions
gastronomiques de l’entre-deux-guerres avec un verre de vin immense au milieu
de l’affiche, laissant en second plan les mêmes monuments qu’au début du siècle
(figure 4). Le premier intérêt touristique et le premier identifiant de la Bourgogne est
bien son vin, qui s’impose comme le marqueur de l’ensemble de la région.

La Bourgogne, région jusque-là sans


paysage typique, peut alors décliner
cette schématisation de l’image
régionale sur tous les éléments du
répertoire de figuration de l’image
régionale. En 1937, une route des
g rands cr us de Bourgogne est
inaugurée, allant de Dijon à Santenay
par la nationale 74, celle-là même
que le Syndicat d’Initiative de Dijon
déconseillait aux touristes en 1911
pour son manque d’intérêt touristique.
Dans ce projet de 2,5 millions de
francs, financé par la puissance
publique – les services des Ponts et
Chaussées et le Conseil général –, il
s’agit également d’aménager les accès
à partir de la route nationale aux
villages viticoles de la Côte, communes
portant des noms d’appellations
d’origine suivant les principes du
plan érigé en 1860 et réapproprié par
les vignerons propriétaires lors des
jugements de délimitation (Bulletin du
Syndicat viticole de la côte dijonnaise,
juillet 1937 : 165). Le vin est devenu

440 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
l’incarnation de la Bourgogne 7, la vigne son paysage emblématique. Longtemps
incapable de se définir une image paysagère face à l’absence de beautés naturelles
marquantes, la Bourgogne a finalement trouvé son paysage moderne. Aujourd’hui,
cette route est nommée « les Champs‑Élysées de la Bourgogne » par les organisations
touristiques régionales et on peut lire, sur la plaquette de présentation de la route : « Une
route pour partir à la rencontre de la Bourgogne et du bourgogne. Car l’un ne peut aller
sans l’autre. Venir en Bourgogne sans partir à la rencontre de ses vignobles reviendrait
à visiter Rome sans se rendre au Capitole. » 8 Toute page touristique sur la Bourgogne,
aujourd’hui, reprend ce paysage de vigne 9, symbole alors d’une histoire dite deux fois
millénaire, d’un terroir béni des dieux, d’un vin d’histoire, d’un vin non falsifiable parce
que produit du sol et de vignerons authentiques.

Conclusion
La littérature a largement rappelé le rôle central du paysage dans la formation
des imaginaires nationaux (Thiesse, 1999 ; Walter, 2004). Emboîtant le pas à cette
figuration politique de la Nation illustrée pour la France par la diversité de ses paysages
régionaux, le paysage – comme tous les éléments du répertoire régionaliste, au premier
rang desquels le patrimoine et le folklore – a également tenu un rôle économique de
promotion des produits de luxe alimentaires, montrant alors concrètement les attributs
du terroir, l’exceptionnalité de la terre, la spécificité de l’artisanat, l’unicité de la pierre.

La vigne comme paysage contemplatif est donc une création récente, de


l’entre‑deux‑guerres. Avec les toits colorés et la pierre des monuments locaux, elle forme
typiquement le paysage bourguignon en raison, à la fois, de l’absence d’autres registres
paysagers nationalement et internationalement valorisables et du rôle précurseur de
l’économie viticole bourguignonne dans la redéfinition vigneronne et traditionnelle
de la qualité. Ce modèle traditionnel de la qualité s’est développé après la Deuxième
Guerre mondiale pour la plupart des produits aspirant à la qualité alimentaire avec
la multiplication de confréries, d’appellations d’origine contrôlées (Abdelmalek et
Chauvigné, 2001 ; Garcia-Parpet, 2001) et de paysages agricoles gastronomiques. Ainsi,
dès l’entre-deux-guerres, l’économie française a pleinement intégré le rôle de la publicité
pour son développement (Chessel, 1998), ouvrant pour son économie alimentaire un
chemin singulier autour d’une valorisation traditionaliste et régionaliste des produits.
La spécialisation française dans l’économie du luxe est bien passée par des usages
commerciaux de productions savantes, allant du folklore à la géographie et à l’histoire.

Apprécier la vigne comme paysage aujourd’hui en Bourgogne sur la Route des Grands
Crus, c’est bien sûr s’émouvoir à la manière ancienne de l’artiste romantique du jeu
des saisons et des couleurs sur la vigne. Mais les touristes qui prennent cette route
cherchent assez peu des points de vue. La route des vins n’est pas aménagée de tables

7 C’est à cette période également que l’Automobile Club de Bourgogne se choisit une grappe de raisin
comme logo. De même, l’École supérieure de commerce de Dijon reprend les grappes de raisin
auxquelles elle ajoute le signe du caducée orné pour logo. Le caducée est le signe d’Hermès, le dieu
grec des marchands.
8 Plaquette de la Route des Vins, Bourgogne 2006.
9 Voir le site Internet sur le tourisme en Côte-d’Or qui s’ouvre sur les vignes : http://www.cotedor-tourisme.
com/index.php?lg=en&rub=17

La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 441
de signalisation comme le sont les combes, un peu plus haut sur la Côte et donnant
des panoramas. Apprécier un paysage de vigne comme le font les milliers de touristes
français et étrangers qui, chaque année, empruntent cette route la plus touristique
de Bourgogne, c’est donc plus sûrement, à la manière du gastronome républicain,
s’émouvoir du travail patient et artisanal du vigneron que les alignements des pieds de
vigne et des piquets figurent ; c’est reconnaître un patronyme familial de propriétaires
sur plusieurs générations ; c’est se figurer et sembler toucher, par les vieilles pierres,
bâtisses et caves, l’histoire d’une terre que l’on sait travaillée pour la vigne depuis
plusieurs siècles, voire millénaires ; c’est lire les panneaux de signalisation de villages
mondialement connus dont le seul nom évoque des biens de luxe rares et convoités,
ou de voir et toucher une terre dont le prix à l’hectare dépasse l’entendement,
imaginant alors les fluctuations de prix selon l’inclinaison de la terre ou selon le bon
ou mauvais côté d’une route, d’un chemin. Le plaisir de contemplation du paysage
viticole suppose donc pour le visiteur une socialisation à l’histoire viticole idéalisée,
patrimonialisée, qu’incarne la notion de terroir pour se figurer l’exceptionnalité du
territoire parcouru. En ce sens, le paysage de la vigne est moins un paysage esthétique,
renvoyant à des écoles artistiques comme c’est le cas pour le paysage provençal
et ses petits villages accrochés aux collines et entourés de champs de tournesol,
lavande ou oliviers dont l’esthétique a été magnifiée par les impressionnistes aux
usages touristiques constamment renouvelés (Chamboredon, 1980 : 106), moins ce
paysage esthétique, donc, qu’un paysage gastronomique, fait d’une connaissance des
noms des villages-produits et d’une sensibilisation aux signes de la qualité viticole,
le travail de la vigne, la mise en scène de l’histoire. Sur une route des vins, les tables
d’orientation sont remplacées par des panneaux et une signalisation annonçant les
limites de chaque cru, au mètre près. Ce touriste gastronome ému de reconnaître les
signes de la qualité viticole est alors prêt pour succomber aux charmes de la vente
directe auprès du propriétaire ou du vigneron d’un vin qu’il comprend d’exception,
espérant simplement être à la hauteur, c’est-à-dire de disposer du minimum de culture
œnophile, au moment de la dégustation. Le public d’un paysage viticole est sans doute
proche de sa clientèle gastronomique. Il s’agit bien d’un paysage pour connaisseurs,
amateurs de vins, épris d’un produit et de son « idéologie » vigneronne et folkloriste,
l’idéologie du terroir (Rogers, 2014).

À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la Route des Grands Crus de Bourgogne


impose donc auprès des producteurs, mais surtout auprès des consommateurs,
une nouvelle approche économicotouristique du vignoble. En outre, elle fixe l’idée
d’un continuum entre le lieu de production d’un vin et sa perception gustative par
le consommateur, processus d’ailleurs largement repris dans les années 1970-1980
par l’Institut national des appellations d’origine, qui cherche à objectiver sa doctrine
du « lien au terroir ». Cette route devient ainsi un des tout premiers modèles de
l’œnotourisme repris, sous des formes similaires, dès les années 1950 dans toute
l’Europe, et dès les années 1980-1990 dans les autres pays viticoles du monde.

442 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
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