Cahiers de Géographie Du Québec: Olivier Jacquet Et Gilles Laferté
Cahiers de Géographie Du Québec: Olivier Jacquet Et Gilles Laferté
2025 10:47
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Résumé
À la fin du XIXe siècle, les guides excluent totalement la gastronomie et la vigne des visites qu’ils
proposent aux touristes de passage en Bourgogne. Seuls les sites naturels et les monuments
historiques attirent l’attention des voyageurs. La gastronomie et le vin sont alors perçus et vendus
comme des produits de luxe aristocratiques et internationaux – c’est-à-dire territorialement
désincarnés. Le poids du négoce et sa liberté en termes de vinification (capacité d’assemblages
de vins d’origines géographiques différentes) conditionnent amplement cette réalité. À la fin des
années 1930, la transformation des normes de production et de commercialisation des vins en
faveur d’un système d’appellations d’origine, combinée à la réinvention culturelle des folklores
régionaux et aux volontés républicaines de valoriser les petites patries au sein de la grande patrie
française, vont bouleverser les représentations régionales. En s’appropriant les concepts folkloristes
républicains, les acteurs du marché des vins fins bourguignons vont ainsi réinventer l’univers de
sens du produit. Ces initiatives aboutissent à la création d’une nouvelle réalité touristique pour
la Bourgogne, désormais visitée pour ses vignes et ses vins, réalité qui se concrétise en 1937 par
la création, en Bourgogne, de la toute première route touristique vitivinicole en France.
Mots-clés
Vignoble, vin, terroirs, tourisme, propagande, folklore.
Abstract
At the end of the nineteenth century, tour guides totally excluded vineyard visits and gastronomic
activities from their Burgundy sightseeing tours. Only natural sites and medieval monuments
were of interest to visiting travelers. Gourmet products and wines were perceived at the time
as being internationally recognized high-end upper-class luxury products, so not associated
with any particular region. The trading weight of certain wines and the winemaking freedom
enjoyed by vintners (freedom to produce blended wines from grapes of different geographical
origins) were major factors contributing to this situation. Towards the late 1930s, major changes
occurred in production and marketing standards in France, with the introduction of appellations
of origin, together with a cultural renaissance based on regional traditions, along with a strong
drive on the part of the Republic’s political establishment to promote local “homeland” areas
Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013 Pages 425-444
Version originale soumise en juin 2013. Version révisée reçue en novembre 2013.
within the great French motherland. In appropriating Republican ideas on the concept of
tradition, entrepreneurs in the fine Burgundy wines market created an entirely new world of
meanings associated with their particular end product. The creation of France’s very first Wine
Tour Route in 1937 established wine-related tourism as a key feature of the Burgundy region,
a region whose wines and vineyards are still attracting visitors today.
Keywords
Vineyards, wine, French terroirs, tourism, propaganda, folk traditions.
Resumen
A fines del siglo XIX, los guías turísticos excluían totalmente la gastronomía y la vid de las visitas
que ellos proponían a turistas de paso por Borgoña. Solo los sitios naturales y los monumentos
medievales atraían la atención de los viajeros. La gastronomía y el vino son entonces percibidos
y vendidos como productos aristocráticos e internacionales de lujo, es decir, desencarnados
territorialmente. El peso del negocio y su libertad en términos de vinificación (capacidad de
mezclar vinos de orígenes geográficos diferentes) condicionan ampliamente esta realidad. Al
final de los años 1930, la transformación de normas de producción y de comercialización de
vinos favoreciendo un sistema de denominación de origen, combinada a la reinvención cultural
de folklores regionales y a las voluntades republicanas de valorizar las pequeñas patrias en el
seno de la gran patria francesa, van a transformar las representaciones regionales. Apropiándose
de conceptos folkloristas republicanos, los actores del mercado de vinos finos borgoñeses van
a reinventar así el universo de significado del producto. Esas iniciativas desembocan en la
creación de una nueva realidad turística en Borgoña, en adelante visitada por sus viñas y su
vinos, realidad que se concretiza en el año 1937 con la creación, en Borgoña, de la primera
ruta turística vitícola en Francia.
Palabras claves
Viñedo, vino, terruño, turismo, propaganda, folklore.
Introduction
« On peut aller de Gevrey à Nuits par la route nationale et l’on passe alors devant
quelques-uns des plus fameux crus de France : Chambertin, Clos-Vougeot, Romanée,
etc., noms glorieux qui font rêver les plus fins gourmets ! Mais pour le touriste épris de
beautés naturelles, ce trajet est sans intérêt : s’il veut jouir des sites agrestes qu’offrent
nos combes de la Côte-d’Or, c’est le chemin de l’arrière-côte qu’il faut prendre. » Telle est
la vision d’un parcours touristique en Bourgogne, en 1911, véhiculée dans le Bulletin du
Syndicat d’Initiative de Dijon et de Côte d’Or (p. 131). De manière symétrique, dans les
guides nationaux et internationaux, toujours pour la route de Dijon à Chagny, le Manuel
du voyageur de Karl Baedeker, en 1903, ne retient de la Côte viticole que Santenay pour
ses sites antiques, la vue du haut de la colline, ses plantations de conifères et… son « petit
établissement d’eau minérale » (p. 315-316) ! De même, le fameux Guide du voyageur
en France d’Adolphe Joanne, en 1906, s’il mentionne également la route de Dijon à
Chagny et cite alors les principales communes de la Côte viticole évoquant d’un mot
l’existence de grands vins, il ne propose aucune excursion dans le vignoble, préférant
s’arrêter sur les églises et monuments des villages viticoles et détaillant avec précision
les monuments de Beaune, au premier rang desquels l’hôpital (p. 31-33).
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Ainsi, à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le voyageur privilégie les monuments
historiques et les sites naturels. Cette vision du tourisme s’exprime d’ailleurs clairement
à travers les guides Sites et Monuments édités à cette époque par le Touring Club
de France (Bertho-Lavenir, 1999 ; Harp, 2002). Ces ouvrages se targuent de faire
« l’inventaire des beautés, richesses naturelles et archéologiques de la France ». Né de
l’alpinisme et, plus généralement, de l’excursionnisme ou de la villégiature dans des
stations de bord de mer, le mouvement touristique joue un rôle fondamental dans la
sauvegarde des paysages français par le vote de la loi de 1906 sur la « Protection des
Sites et Monuments naturels » (Luginbuhl et Sansot, 1989 : 231).
La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 427
À partir de ces corpus et
d’une étude sociohistorique
et multispatiale des jeux
d’acteurs impliqués dans
ces mutations territoriales,
nous évoquerons, dans
un premier temps, les
processus de construction
et les caractéristiques du
folklore et de la gastronomie
régionale bourguignonne
entre les dernières années
du XIXe siècle et le début
du XXe. Nous montrerons
ensuite comment
d e s r é s e a u x d ’ a c te u r s
économiques, politiques
et culturels investissent
ces nouveaux champs du
régionalisme pour créer
un cadre inédit d’intérêt
touristique autour de la
vigne et du vin. En parallèle
à cette réflexion, il s’agira
de ne pas perdre de vue la part prise, dans ces mutations, par l’intégration du nouveau
système des appellations d’origine dans le vignoble, cadre juridique indispensable à
la consécration de la vigne et du vin comme emblème touristique, voire patrimonial,
de la Bourgogne.
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implique son autorité intellectuelle à toute entreprise régionaliste, notamment au sein
de l’Association bourguignonne pour le maintien et la renaissance des traditions et des
fêtes populaires, unissant à la fin des années 1920 les mondes folkloristes érudits aux
mondes touristiques plus entrepreneuriaux, puis, au sein de la Commission nationale
des groupes folkloriques. Selon le mot de Gabriel Jeanton, un folkloriste est aussi un
« traditionaliste convaincu ». Travailler sur le folklore, c’est alors partir à la recherche
des origines de la culture et de « l’âme » locale, régionale ou nationale précédant la
centralisation étatique et l’industrialisation. Les traditions paysannes seraient des
vestiges fossilisés, héritées directement de l’Antiquité. Le folklore, cette pré-ethnologie
de la France, est une archéologie sociale de la Nation. Si le folklore et le régionalisme
rassemblent autant, avant et après guerre, c’est sans doute parce qu’ils reprennent ce
consensus idéologique de la Nation française qui a émergé à la fin du XIXe siècle, autour
de l’amour de la petite patrie comme fondement de l’amour de la grande avec comme
acteur principal de la Nation, le peuple, les Gaulois devenant les ancêtres téléologiques
des Français (Citron, 1987 ; Thiesse, 1991).
La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 429
française en 1900 (Thiesse, 1991), en est la plus parfaite illustration. Pour mettre
sur pied ce groupe folklorique, Charles Brunot se réfère directement aux travaux de
Gabriel Jeanton pour les réadapter à des ambitions touristiques. Charles Brunot a le
profil type du revivaliste, bourgeois, provincial qui a fait carrière à Paris, impliqué
dans les cercles touristiques et régionalistes :
Le Syndicat d’Initiative a l’ambition d’annoncer aux touristes qui roulent sur la grande
route nationale n° 6, les curiosités pittoresques ou intéressantes de notre région. J’entends
les rieurs s’écrier : « Ce sera vite fait ; Chagny ne possède ni monuments, ni sites ; pas
de lacs ; pas de cascades ; pas de grottes ; pas de sommets ; pas de rochers ou de forêts
impressionnantes ; pas de glaciers ; pas même la mer ! » Et la moquerie (qui n’a d’ailleurs
jamais rien créé), de s’esbaudir de nos ambitions dénuées de base. Eh bien, ce que le
paysage et la nature morte ont refusé à la région de Chagny, notre syndicat s’efforce de
le trouver dans la nature vivante et dans les manifestations de la vie sociale. Non ! La
Bourgogne n’est point dépourvue de pittoresque, ni dans les mœurs, ni dans les anciennes
coutumes ; et voilà pourquoi le S. I. de Chagny a tenté d’abord la résurrection de notre
pittoresque Brelau d’autrefois (Ibid. : 107).
Bien souvent partie prenante, ou du moins au fait de ces initiatives folkloriques, des
entrepreneurs du territoire bourguignon vont également exceller dans la construction
d’une gastronomie régionale, l’autre élément neuf du répertoire touristique du début de
l’entre-deux-guerres. Il s’agit bien ici, tout comme le font quelques années auparavant
les folkloristes, de définir les cadres particuliers d’une image régionale. En fixant les
canons gastronomiques de la Bourgogne, la démarche s’inscrit encore plus clairement
dans un programme dont les objectifs sont prioritairement commerciaux.
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cette configuration, la gastronomie est construite par la municipalité en marqueur
territorial. La défense du territoire régional est connectée à l’essor économique de la
ville. Le maire ne compte pas ses efforts : aux débuts des années 1920, Gaston Gérard
donne plus de 600 conférences sur le vin, la Bourgogne et Dijon à travers 32 pays où
il prend la défense de la première filière économique exportatrice de la Bourgogne.
Cette promotion acharnée des vins bourguignons et les succès remportés dans la
presse étrangère lui font un nom dans les milieux gastronomiques et alimentaires
nationaux. Prolongeant cette territorialisation des images sociales de la ville, il crée
en 1921 la Foire gastronomique de Dijon. L’objectif de la foire est de « faire revivre les
vieilles traditions culinaires et gastronomiques de la Province de Bourgogne illustrée
par ses vins fameux et la cuisine non moins célèbre de ses Ducs » 1.
La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 431
L’alimentaire représente ici une industrie de la bonne mesure, modernisatrice mais
respectueuse des spécificités locales, des cultures régionales. En ce sens, elle « cadre
bien » avec le fonds de commerce traditionnel du radicalisme, ce mouvement politique
au centre de l’échiquier politique national auquel appartiennent Gaston Gérard et la
plupart des animateurs du régionalisme économique, mouvement et parti politiques
dominants de la période, qui ont joué un rôle pivot dans l’installation définitive de la
République en France. Ce parti se veut le continuateur des valeurs de la Révolution
française autour des libertés individuelles et de la défense de la laïcité contre, d’une
part, les mouvements réactionnaires et, d’autre part, la montée de la gauche socialiste
puis communiste. Le credo économique du radicalisme en France est la défense du
petit propriétaire, de l’artisan maître de son outil de production, de l’indépendant libre,
du petit entrepreneur, contre le capitalisme débridé et l’industrialisation uniforme,
déterritorialisée. Dans cet immédiat après-guerre, la stratégie du radicalisme de
territorialisation de la politique locale l’éloigne de la question sociale et des masses
ouvrières et contribue ainsi à dépolitiser la scène politique municipale qui, avant la
guerre, était de plus en plus tiraillée. En même temps, ce discours permet de réaffirmer
la spécialisation accrue de la France sur l’économie du luxe à partir du régionalisme et de
l’alimentation, thématiques qui seront au cœur de l’Exposition internationale de 1937.
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Le retournement du marché des vins au profit des propriétaires et
la genèse des appellations d’origine vitivinicoles
La constitution de ces nouveaux répertoires de figuration des territoires, le folklore, la
gastronomie, développant alors une image spécifique à la Bourgogne qui est l’une des
toutes premières régions à se positionner sur la gastronomie régionale, va jouer un rôle
déterminant pour l’économie viticole de la période. Progressivement, des propriétaires
vont tirer profit de ce mouvement pour amorcer un changement marketing autour
de la tradition et du vigneron comme garants de la qualité, se différenciant ainsi de
l’image aristocratique des vins prioritairement créée par les négociants au XIXe siècle.
La transformation des normes de production et de commercialisation des vins au
profit d’un système d’appellations d’origine qui s’opère au même moment va entrer en
résonnance avec ces mutations. Les délimitations géographiques fines des vignobles
de Bourgogne contribuent ainsi avec force à l’édification de nouveaux notables
propriétaires valorisant leur production vinicole par l’ancrage de chaque vin dans un
lieu précis. Nous assistons ainsi, en parallèle, à une identification géographique fine
et à une mise en représentation territorialisée du vignoble de Bourgogne.
Cependant, ce premier projet est refusé par la direction générale de l’Exposition pour son
manque de caractère régional. L’expression aristocratique des vins, qui était possible à
l’Exposition universelle de 1889 pour la Champagne et le Bordelais, ne l’est plus pour
la Bourgogne en 1900. Il s’agit bien d’un changement d’époque avec l’avènement du
régionalisme devenu une doctrine fondatrice de l’expression nationale. Confirmant
le modèle des monuments et sites naturels pour figurer les territoires, la direction de
La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 433
l’Exposition impose un bâtiment patchwork des monuments régionaux reconstitués
fidèlement. Le pavillon se compose ainsi « d’extraits » d’édifices initialement situés à
Mâcon, à Beaune (Hospices de Beaune), à Semur et, bien entendu, à Dijon (Palais des
ducs, Puits de Moïse…), tous symboliques du patrimoine architectural régional (figure 2).
Cette volonté républicaine de mise en avant des régions évoque une mutation
nationale. Elle ne suffit pourtant pas à expliquer la disqualification de l’image
aristocratique des vins de Bourgogne. La mise en avant d’une production viticole
territorialisée va aussi se jouer dans le cadre de la mise en place des appellations
d’origine et dans le conflit que ce processus engendre entre une partie du négoce
et les vignerons propriétaires de la région.
Rappelons qu’avant cette fameuse loi du 6 mai 1919 sur les appellations d’origine,
l’identification de la qualité des vins est double. Chaque fût ou bouteille comporte deux
signes : d’une part, les noms de villages bourguignons ou de zones géographiques,
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certaines réputées depuis le Moyen-âge, d’autre part, le patronyme du négociant. Le
négoce joue donc sur la réputation de quelques communes reconnues par les acheteurs
et utilisées comme des standards de qualité – un vin de Gevrey-Chambertin n’est
pas nécessairement issu de raisins récoltés à Gevrey-Chambertin. Il est possible, à ce
moment-là, de produire le célèbre vin de Gevrey-Chambertin en utilisant des raisins
émanant de terroirs extérieurs à la commune et considérés comme équivalents en
termes de qualité. Ainsi, avant la délimitation du village en 1929, de nombreuses
bouteilles de ce cru contiennent du raisin issu des communes voisines (Morey ou
Brochon, par exemple), voire d’autres terroirs non bourguignons (Vallée du Rhône,
par exemple). Ces zones d’équivalence ne sont donc pas objectivées avant 1919. Ainsi,
des assemblages portant à la fois des noms géographiques réputés et la marque du
négociant, qui garantit ce même savoir-faire, sont mis sur le marché 2. Vinifiant et
commercialisant le vin, c’est donc uniquement le négoce qui donne le nom au vin,
jouant alors sur sa propre réputation en cas de surclassement du produit.
Cette invocation des usages locaux, loyaux et constants, preuve devant les tribunaux du
bien fondé de telle ou telle demande d’appellation, joue un rôle sans doute déterminant
dans l’identification spatiale des crus bourguignons. Devant les juges, pour prouver
des usages historiques favorables à une définition restreinte des appellations, les
propriétaires de crus reprennent systématiquement le plan de hiérarchisation des
vignobles de la Côte de 1860, ce qui conduit à officialiser une représentation cohérente
du vignoble (Laferté et Jacquet, 2005) (figure 3). Réalisée par le Comité d’agriculture
et de viticulture de Beaune en vue de l’Exposition universelle de Bruxelles, en 1862,
cette carte qui devient la preuve des délimitations du département de Côte-d’Or,
répertorie, délimite et classe en plusieurs cuvées tous les crus situés entre Dijon et
Santenay. Constamment convoquée, elle centre dès lors les regards sur les grands
crus, fixant ainsi durablement le tracé qui les relie.
Reste qu’il y a un véritable flottement dans l’application de la loi avec une jurisprudence
souvent contradictoire d’un vignoble à l’autre, d’une année sur l’autre. Bien plus, les
fraudes se multiplient face à de nouveaux comportements opportunistes : une partie
des propriétaires déclarent des récoltes beaucoup plus importantes que leurs récoltes
réelles et revendent au négoce des droits d’appellation d’origine de papier, dit des
2 Le même système d’équivalence existe aussi pour des « crus » plus restreints. Ainsi, lorsqu’un vin est
issu des raisins d’une seule et unique parcelle, d’un seul « cru », les négociants n’hésitent pas à le faire
remarquer expressément, même si la chose est rarissime. Cela prouve bien que la pratique courante
tend à favoriser le système des équivalences, même entre crus.
La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 435
« acquits fictifs », permettant aux négociants de reprendre des assemblages avec des
vins issus d’autres régions. Ces diverses fraudes conduisent à trouver deux ou trois
fois plus de bourgognes sur le marché qu’il n’en serait produit. Les années 1920 sont
alors des années noires pour le commerce des vins de Bourgogne, la diversité des
techniques de dénomination des vins, la multiplication des fraudes rendues publiques,
détériorent l’image des vins et discréditent toute une partie du négoce bourguignon.
Une poignée de grands propriétaires largement investis à la fois dans le monde des
sociétés savantes et dans le monde touristique, également très proches de Gaston Gérard,
donc très bien informés des discours folkloriques et gastronomiques de l’époque, vont
comprendre tout l’intérêt de rénover l’image des vins de Bourgogne en la détachant du
négociant à la réputation entachée pour faire du propriétaire, et plus spécifiquement
du vigneron, le garant de la qualité du vin. Ces propriétaires sont alors des précurseurs,
les premiers à se lancer dans la vente directe à la propriété, esquivant le négociant de la
chaîne et cherchant de nouveaux marchés pour leur production. Ces initiatives inédites
vont ainsi procurer aux mondes politique, économique et culturel, les ingrédients
nécessaires à l’invention de la Route touristique des Grands Crus de Bourgogne.
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écho possible à ce vin de vignerons souligne le caractère promotionnel de la tradition. Le
marketing des vins s’engage ici à rebours de l’image aristocratique, mettant en avant non
plus une image internationale bourgeoise et déterritorialisée, mais une image régionaliste,
bourguignonne, populaire.
Si la Paulée est indéniablement une très belle réussite, elle reste une initiative localisée
autour des vins de Meursault. Elle va par contre servir de modèle pour une entreprise
de plus large envergure, la création de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin. En
effet, au tournant des années 1930, la réouverture annoncée du marché américain
avec la fin de la prohibition, en 1933, suscite beaucoup d’espoir :
Je suis certain qu’une propagande habile, faite par les vignerons de France, peut réussir
aussi bien et même mieux que celle des marchands de tabacs anglais. Boire du vin français
deviendra la chose à la mode, ce que tous les gens à la page ne peuvent [se] dispenser de faire.
Dans les deux ans, je peux le dire sans crainte, ils doubleront ainsi la vente de leurs produits
et plus haut les droits de douane et plus cher le vin, plus chic sera-t-il d’en boire. Nombre de
particuliers, la clientèle bourgeoise américaine, cherchent à s’approvisionner directement
chez les vignerons de France, afin d’être assurés de recevoir des vins d’origine authentique
(Bulletin du Syndicat viticole de la côte dijonnaise, n° 11, novembre 1933 : 329-330).
3 Rapport sur la publicité collective en Bourgogne, M. Ponsot cité par Baudoin (1928).
4 Nous précisons grossièrement 2 pour 1000, car le millième prélevé à la propriété se rapporte à une
somme inférieure au millième des ventes du négoce.
5 Principal titre de la presse illustrée de la France de l’entre-deux-guerres.
La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 437
Toute la difficulté est donc là, comment assurer une propagande adaptée à moindre
frais pour les vins de Bourgogne ? Ne pouvant payer une campagne de publicité
rédactionnelle, les négociants propriétaires de Nuits-Saint-Georges, emmenés par
Georges Faiveley, diplômé de l’École Supérieure de Commerce de Dijon alors en
pointe sur les techniques publicitaires, vont organiser une manifestation folklorique
pour faire venir les journalistes.
6 Femme descendue de l’arrière côte au moment des travaux de la vigne et vêtue d’une robe, tablier et
capeline à bords rigides.
438 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
récompensant de bouteilles les articles les plus élogieux. Dans leurs articles, ils
reprennent l’univers de sens de la gastronomie régionale qu’ils ont eux‑mêmes constitué
et qu’ils se félicitent de voir mis en scène par les propriétaires bourguignons. Ils
développent avec emphase leur discours de l’authentique, du national, du rituel pour
célébrer le vin de Bourgogne comme un vin éternel, un vin de vigneron. Le journal
L’Illustration considère qu’en publiant son reportage sur les festivités bourguignonnes,
il donne « ainsi la main à la paysannerie et à la vieille France, et cela, d’autant plus que
ces fêtes se divisent comme un mystère du Moyen‑Âge [sic] » (Article de P.-E. Cadhilac,
15 décembre 1934 : 554-555). De même, la revue Grands Crus et Vins de France titre « La
fête des vignerons nuitons » (Janvier-février 1934 : 2-17). Dès 1935, soit un an après la
création de la Confrérie, Le Jour parle déjà de « la traditionnelle réception des Chevaliers
du Tastevin » (N° 23, novembre 1935). Selon P.-E. Cadhilac, « l’office est célébré par
deux cents Bourguignons drus, au bec salé et quelques Parisiens indignes dont nous
sommes ». Dans cette « foule de Bourguignons » un peu bourrus, à la « fine gueule »,
véritables gastronomes parce que véritables provinciaux d’une région gastronomique
non perdue par l’urbanité et l’industrie dévastatrice, le Parisien est le ver dans le fruit, à
la fois observateur dérangeant le cours du temps immuable et palais trop grossier, trop
moderne, trop urbain, pour la finesse de la cuisine villageoise éternelle. Les journalistes
« exotisent » les participants à l’assemblée pour en faire des « bourguignons », qualificatif
qui désormais est synonyme de bon buveur et de fin gastronome. « On célèbre les
vertus de notre race et de notre terroir et, en évoquant le passé, on prépare l’avenir.
Le Tastevin grandira. Il franchira les limites de sa province, il essaimera par toute la
France viticole et contribuera sans doute à fonder cette charte des vins qui défendra
nos vignes et nos chais contre les malfaçons et la fraude » (Ibid.). La Confrérie est déjà
perçue comme un modèle auquel se référer et sa réussite semble bien proposer une
réunification de normes édictées dans les années 1920 : celle d’un bon goût et d’une
mesure dans l’alcool, celle de la qualité garantie des vins par l’authenticité, la tradition
et le propriétaire, celle d’une rénovation des traditions au fondement de la culture
nationale. La Confrérie dépasse la rentabilité publicitaire espérée puisque, selon les mots
de son fondateur, « aucune publicité commerciale, même à prix d’or, n’aurait obtenu ce
résultat » (Rodier et Cadhilac, 1947).
La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 439
pavillon de leur région à l’Exposition de 1937 ont peu de mal à identifier un folklore
moderne propre à relancer l’économie locale et à promouvoir l’idée d’une excellence
française. Le clou du pavillon de la Bourgogne est alors une cave stylisée à l’image du
caveau nuiton où se tiennent des chapitres de la Confrérie des Chevaliers du Tastevin
et où l’on sert la production viticole bourguignonne (Laferté, 2006 ; Whalen, 2007b).
Des chants traditionnels bourguignons sont alors à l’honneur ainsi que l’ensemble
des outils du vigneron. Le premier étage du pavillon stylisant les formes canoniques
de l’architecture régionale est un restaurant gastronomique servant les spécialités
bourguignonnes. Les tableaux qui, désormais, ornent ce restaurant sont des scènes
villageoises et populaires tranchant avec les paysages vides, ou parfois peuplés de
voyageuses bourgeoises et romantiques, des affiches artistiques évoquées plus haut.
Les saynètes locales de liesse renvoient alors à une idéalisation festive des mondes
populaires, faisant de ces derniers les gardiens moraux de l’authentique, de la
fraîcheur, de la simplicité. La nouvelle affiche de la Bourgogne de la Société nationale
des chemins de fer, qui a pris la suite du PLM en 1939, prend alors acte des évolutions
gastronomiques de l’entre-deux-guerres avec un verre de vin immense au milieu
de l’affiche, laissant en second plan les mêmes monuments qu’au début du siècle
(figure 4). Le premier intérêt touristique et le premier identifiant de la Bourgogne est
bien son vin, qui s’impose comme le marqueur de l’ensemble de la région.
440 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
l’incarnation de la Bourgogne 7, la vigne son paysage emblématique. Longtemps
incapable de se définir une image paysagère face à l’absence de beautés naturelles
marquantes, la Bourgogne a finalement trouvé son paysage moderne. Aujourd’hui,
cette route est nommée « les Champs‑Élysées de la Bourgogne » par les organisations
touristiques régionales et on peut lire, sur la plaquette de présentation de la route : « Une
route pour partir à la rencontre de la Bourgogne et du bourgogne. Car l’un ne peut aller
sans l’autre. Venir en Bourgogne sans partir à la rencontre de ses vignobles reviendrait
à visiter Rome sans se rendre au Capitole. » 8 Toute page touristique sur la Bourgogne,
aujourd’hui, reprend ce paysage de vigne 9, symbole alors d’une histoire dite deux fois
millénaire, d’un terroir béni des dieux, d’un vin d’histoire, d’un vin non falsifiable parce
que produit du sol et de vignerons authentiques.
Conclusion
La littérature a largement rappelé le rôle central du paysage dans la formation
des imaginaires nationaux (Thiesse, 1999 ; Walter, 2004). Emboîtant le pas à cette
figuration politique de la Nation illustrée pour la France par la diversité de ses paysages
régionaux, le paysage – comme tous les éléments du répertoire régionaliste, au premier
rang desquels le patrimoine et le folklore – a également tenu un rôle économique de
promotion des produits de luxe alimentaires, montrant alors concrètement les attributs
du terroir, l’exceptionnalité de la terre, la spécificité de l’artisanat, l’unicité de la pierre.
Apprécier la vigne comme paysage aujourd’hui en Bourgogne sur la Route des Grands
Crus, c’est bien sûr s’émouvoir à la manière ancienne de l’artiste romantique du jeu
des saisons et des couleurs sur la vigne. Mais les touristes qui prennent cette route
cherchent assez peu des points de vue. La route des vins n’est pas aménagée de tables
7 C’est à cette période également que l’Automobile Club de Bourgogne se choisit une grappe de raisin
comme logo. De même, l’École supérieure de commerce de Dijon reprend les grappes de raisin
auxquelles elle ajoute le signe du caducée orné pour logo. Le caducée est le signe d’Hermès, le dieu
grec des marchands.
8 Plaquette de la Route des Vins, Bourgogne 2006.
9 Voir le site Internet sur le tourisme en Côte-d’Or qui s’ouvre sur les vignes : http://www.cotedor-tourisme.
com/index.php?lg=en&rub=17
La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 441
de signalisation comme le sont les combes, un peu plus haut sur la Côte et donnant
des panoramas. Apprécier un paysage de vigne comme le font les milliers de touristes
français et étrangers qui, chaque année, empruntent cette route la plus touristique
de Bourgogne, c’est donc plus sûrement, à la manière du gastronome républicain,
s’émouvoir du travail patient et artisanal du vigneron que les alignements des pieds de
vigne et des piquets figurent ; c’est reconnaître un patronyme familial de propriétaires
sur plusieurs générations ; c’est se figurer et sembler toucher, par les vieilles pierres,
bâtisses et caves, l’histoire d’une terre que l’on sait travaillée pour la vigne depuis
plusieurs siècles, voire millénaires ; c’est lire les panneaux de signalisation de villages
mondialement connus dont le seul nom évoque des biens de luxe rares et convoités,
ou de voir et toucher une terre dont le prix à l’hectare dépasse l’entendement,
imaginant alors les fluctuations de prix selon l’inclinaison de la terre ou selon le bon
ou mauvais côté d’une route, d’un chemin. Le plaisir de contemplation du paysage
viticole suppose donc pour le visiteur une socialisation à l’histoire viticole idéalisée,
patrimonialisée, qu’incarne la notion de terroir pour se figurer l’exceptionnalité du
territoire parcouru. En ce sens, le paysage de la vigne est moins un paysage esthétique,
renvoyant à des écoles artistiques comme c’est le cas pour le paysage provençal
et ses petits villages accrochés aux collines et entourés de champs de tournesol,
lavande ou oliviers dont l’esthétique a été magnifiée par les impressionnistes aux
usages touristiques constamment renouvelés (Chamboredon, 1980 : 106), moins ce
paysage esthétique, donc, qu’un paysage gastronomique, fait d’une connaissance des
noms des villages-produits et d’une sensibilisation aux signes de la qualité viticole,
le travail de la vigne, la mise en scène de l’histoire. Sur une route des vins, les tables
d’orientation sont remplacées par des panneaux et une signalisation annonçant les
limites de chaque cru, au mètre près. Ce touriste gastronome ému de reconnaître les
signes de la qualité viticole est alors prêt pour succomber aux charmes de la vente
directe auprès du propriétaire ou du vigneron d’un vin qu’il comprend d’exception,
espérant simplement être à la hauteur, c’est-à-dire de disposer du minimum de culture
œnophile, au moment de la dégustation. Le public d’un paysage viticole est sans doute
proche de sa clientèle gastronomique. Il s’agit bien d’un paysage pour connaisseurs,
amateurs de vins, épris d’un produit et de son « idéologie » vigneronne et folkloriste,
l’idéologie du terroir (Rogers, 2014).
442 Cahiers de géographie du Québec Volume 57, numéro 162, décembre 2013
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La Route des Vins et l’émergence d’un tourisme viticole en Bourgogne dans l’entre-deux-guerres 443
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