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Les Droits de La Femme - Olympe de Gouges

Le document est une lettre adressée à la reine, défendant la nécessité de rétablir les droits des femmes et de promouvoir leur égalité avec les hommes. Il souligne l'importance de la femme en tant que mère et épouse, tout en appelant à une réforme des mœurs et à une prise de conscience des droits perdus. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne y est également présentée, affirmant que la femme naît libre et égale à l'homme en droits.

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Les Droits de La Femme - Olympe de Gouges

Le document est une lettre adressée à la reine, défendant la nécessité de rétablir les droits des femmes et de promouvoir leur égalité avec les hommes. Il souligne l'importance de la femme en tant que mère et épouse, tout en appelant à une réforme des mœurs et à une prise de conscience des droits perdus. La Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne y est également présentée, affirmant que la femme naît libre et égale à l'homme en droits.

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À la reine

MADAME,
PEU faite au langage que l’on tient aux Rois, je n’emploierai point
l’adulation des Courtisans pour vous faire hommage de cette singulière
production. Mon but, Madame, est de vous parler franchement ; je n’ai pas
attendu, pour m’exprimer ainsi, l’époque de la Liberté : je me suis montrée
avec la même énergie dans un temps où l’aveuglement des Despotes punissait
une si noble audace.
Lorsque tout l’Empire vous accusait et vous rendait responsable de ses
calamités, moi seule, dans un temps de trouble et d’orage, j’ai eu la force de
prendre votre défense. Je n’ai jamais pu me persuader qu’une Princesse,
élevée au sein des grandeurs, eût tous les vices de la bassesse.
Oui, Madame, lorsque j’ai vu le glaive levé sur vous, j’ai jeté mes
observations entre ce glaive et la victime ; mais aujourd’hui que je vois qu’on
observe de près la foule de mutins soudoyée, & qu’elle est retenue par la
crainte des lois, je vous dirai, Madame, ce que je ne vous aurais pas dit alors.
Si l’étranger porte le fer en France, vous n’êtes plus à mes yeux cette Reine
faussement inculpée, cette Reine intéressante, mais une implacable ennemie
des Français. Ah ! Madame, songez que vous êtes mère et épouse ; employez
tout votre crédit pour le retour des Princes. Ce crédit, si sagement appliqué
raffermit la couronne du père, la conserve au fils, et vous réconcilie l’amour
des Français. Cette digne négociation est le vrai devoir d’une Reine.
L’intrigue, la cabale, les projets sanguinaires précipiteraient votre chute, si
l’on pouvait vous soupçonner capable de semblables desseins.
Qu’un plus noble emploi, Madame, vous caractérise, excite votre ambition,
et fixe vos regards. Il n’appartient qu’à celle que le hasard a élevée à une
place éminente, de donner du poids à l’essor des Droits de la Femme, et d’en
accélérer les succès. Si vous étiez moins instruite, Madame, je pourrais
craindre que vos intérêts particuliers ne l’emportassent sur ceux de votre
sexe. Vous aimez la gloire : songez, Madame, que les plus grands crimes
s’immortalisent comme les plus grandes vertus ; mais quelle différence de
célébrité dans les fastes de l’histoire ! l’une est sans cesse prise pour exemple,
et l’autre est éternellement l’exécration du genre humain.
On ne vous fera jamais un crime de travailler à la restauration des mœurs, à
donner à votre sexe toute la consistance dont il est susceptible. Cet ouvrage
n’est pas le travail d’un jour, malheureusement pour le nouveau régime. Cette
révolution ne s’opérera que quand toutes les femmes seront pénétrées de leur
déplorable sort, et des droits qu’elles ont perdus dans la société. Soutenez,
Madame, une si belle cause ; défendez ce sexe malheureux, et vous aurez
bientôt pour vous une moitié du royaume, et le tiers au moins de l’autre.
Voilà, Madame, voilà par quels exploits vous devez vous signaler et
employer votre crédit. Croyez-moi, Madame, notre vie est bien peu de chose,
surtout pour une Reine, quand cette vie n’est pas embellie par l’amour des
peuples, et par les charmes éternels de la bienfaisance.
S’il est vrai que des Français arment contre leur patrie toutes les
puissances ; pourquoi ? pour de frivoles prérogatives, pour des chimères.
Croyez, Madame, si j’en juge par ce que je sens, le parti monarchique se
détruira de lui-même, qu’il abandonnera tous les tyrans, et tous les cœurs se
rallieront autour de la patrie pour la défendre.
Voilà, Madame, voilà quels sont mes principes. En vous parlant de ma
patrie, je perds de vue le but de cette dédicace. C’est ainsi que tout bon
Citoyen sacrifie sa gloire, ses intérêts, quand il n’a pour objet que ceux de
son pays.
Je suis avec le plus profond respect,
MADAME,
Votre très humble et très obéissante servante,
DE GOUGES.
Les Droits de la femme
HOMME, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la
question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? qui t’a donné le
souverain empire d’opprimer mon sexe ? ta force ? tes talents ? Observe le
créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu
sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet
empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les
végétaux, jette enfin un coup-d’œil sur toutes les modifications de la matière
organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche,
fouille et distingue, si tu le peux, les sexes dans l’administration de la nature.
Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble
harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel.
L’homme seul s’est fagoté un principe de cette exception. Bizarre, aveugle,
boursoufflé de sciences et dégénéré, dans ce siècle de lumières et de sagacité,
dans l’ignorance la plus crasse, il veut commander en despote sur un sexe qui
a reçu toutes les facultés intellectuelles ; il prétend jouir de la révolution, et
réclamer ses droits à l’égalité, pour ne rien dire de plus.

Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne

À décréter par l’Assemblée nationale dans ses dernières séances ou dans


celle de la prochaine législature.

Préambule

Les mères, les filles, les sœurs, représentantes de la nation, demandent


d’être constituées en assemblée nationale. Considérant que l’ignorance,
l’oubli ou le mépris des droits de la femme, sont les seules causes des
malheurs publics et de la corruption des gouvernements, ont résolu d’exposer
dans une déclaration solennelle, les droits naturels, inaliénables et sacrés de la
femme, afin que cette déclaration, constamment présente à tous les membres
du corps social, leur rappelle sans cesse leurs droits et leurs devoirs, afin que
les actes du pouvoir des femmes, et ceux du pouvoir des hommes pouvant
être à chaque instant comparés avec le but de toute institution politique, en
soient plus respectés, afin que les réclamations des citoyennes, fondées
désormais sur des principes simples et incontestables, tournent toujours au
maintien de la constitution, des bonnes mœurs, et au bonheur de tous.
En conséquence, le sexe supérieur en beauté comme en courage, dans les
souffrances maternelles, reconnaît et déclare, en présence et sous les auspices
de l’Être suprême, les Droits suivants de la Femme et de la Citoyenne.

Article premier

La Femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. Les


distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

II

Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels


et imprescriptibles de la Femme et de l’Homme : ces droits sont la liberté, la
propriété, la sûreté, et surtout la résistance à l’oppression.

III

Le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la Nation, qui


n’est que la réunion de la Femme et de l’Homme : nul corps, nul individu, ne
peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.

IV

La liberté et la justice consistent à rendre tout ce qui appartient à autrui ;


ainsi l’exercice des droits naturels de la femme n’a de bornes que la tyrannie
perpétuelle que l’homme lui oppose ; ces bornes doivent être réformées par
les lois de la nature et de la raison.

Les lois de la nature et de la raison défendent toutes actions nuisibles à la


société : tout ce qui n’est pas défendu par ces lois, sages et divines, ne peut
être empêché, et nul ne peut être contraint à faire ce qu’elles n’ordonnent pas.

VI

La Loi doit être l’expression de la volonté générale ; toutes les Citoyennes


et Citoyens doivent concourir personnellement, ou par leurs représentants, à
sa formation ; elle doit être la même pour tous : toutes les citoyennes et tous
les citoyens, étant égaux à ses yeux, doivent être également admissibles à
toutes dignités, places et emplois publics, selon leurs capacités, et sans autres
distinctions que celles de leurs vertus et de leurs talents.

VII

Nulle femme n’est exceptée ; elle est accusée, arrêtée et détenue dans les
cas déterminés par la Loi. Les femmes obéissent comme les hommes à cette
Loi rigoureuse.

VIII

La loi ne doit établir que des peines strictement et évidemment nécessaires,


et nul ne peut être puni qu’en vertu d’une Loi établie et promulguée
antérieurement au délit et légalement appliquée aux femmes.

IX

Toute femme étant déclarée coupable ; toute rigueur est exercée par la Loi.

Nul ne doit être inquiété pour ses opinions mêmes fondamentales la femme
a le droit de monter sur l’échafaud ; elle doit avoir également celui de monter
à la Tribune ; pourvu que ses manifestations ne troublent pas l’ordre public
établi par la Loi.
XI

La libre communication des pensées et des opinions est un des droits les
plus précieux de la femme, puisque cette liberté assure la légitimité des pères
envers les enfants. Toute Citoyenne peut donc dire librement, je suis mère
d’un enfant qui vous appartient, sans qu’un préjugé barbare la force à
dissimuler la vérité ; sauf à répondre de l’abus de cette liberté dans les cas
déterminés par la Loi.

XII

La garantie des droits de la femme et de la citoyenne nécessite une utilité


majeure ; cette garantie doit être instituée pour l’avantage de tous, et non pour
l’utilité particulière de celles à qui elle est confiée.

XIII

Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses d’administration,


les contributions de la femme et de l’homme sont égales ; elle a part à toutes
les corvées, à toutes les tâches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à
la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de
l’industrie.

XIV

Les Citoyennes et Citoyens ont le droit de constater par eux-mêmes, ou par


leurs représentants, la nécessité de la contribution publique. Les Citoyennes
ne peuvent y adhérer que par l’admission d’un partage égal, non seulement
dans la fortune, mais encore dans l’administration publique, et de déterminer
la quotité, l’assiette, le recouvrement et la durée de l’impôt.

XV

La masse des femmes, coalisée pour la contribution à celle des hommes, a


le droit de demander compte, à tout agent public, de son administration.
XVI

Toute société, dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée, ni la
séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de constitution ; la constitution
est nulle, si la majorité des individus qui composent la Nation, n’a pas
coopéré à sa rédaction.

XVII

Les propriétés sont à tous les sexes réunis ou séparés ; elles ont pour
chacun un droit inviolable et sacré ; nul ne peut en être privé comme vrai
patrimoine de la nature, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement
constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable
indemnité.

Postambule

Femme, réveille-toi ; le tocsin de la raison se fait entendre dans tout


l’univers ; reconnais tes droits. Le puissant empire de la nature n’est plus
environné de préjugés, de fanatisme, de superstition et de mensonges. Le
flambeau de la vérité a dissipé tous les nuages de la sottise et de l’usurpation.
L’homme esclave a multiplié ses forces, a eu besoin de recourir aux tiennes
pour briser ses fers. Devenu libre, il est devenu injuste envers sa compagne.
Ô femmes ! femmes, quand cesserez-vous d’être aveugles ? Quels sont les
avantages que vous avez recueillis dans la révolution ? Un mépris plus
marqué, un dédain plus signalé. Dans les siècles de corruption vous n’avez
régné que sur la faiblesse des hommes. Votre empire est détruit ; que vous
reste-t-il donc la conviction des injustices de l’homme. La réclamation de
votre patrimoine, fondée sur les sages décrets de la nature ; qu’auriez-vous à
redouter pour une si belle entreprise ? le bon mot du Législateur des noces de
Cana ? Craignez-vous que nos Législateurs Français, correcteurs de cette
morale, longtemps accrochée aux branches de la politique, mais qui n’est plus
de saison, ne vous répètent : femmes, qu’y a-t-il de commun entre vous et
nous ? Tout, auriez-vous à répondre. S’ils s’obstinaient, dans leur faiblesse, à
mettre cette inconséquence en contradiction avec leurs principes ; opposez
cour rageusement la force de la raison aux vaines prétentions de supériorité ;
réunissez-vous sous les étendards de la philosophie ; déployez toute l’énergie
de votre caractère, et vous verrez bientôt ces orgueilleux, non serviles
adorateurs rampants à vos pieds, mais fiers de partager avec vous les trésors
de l’Être-Suprême. Quelles que soient les barrières que l’on vous oppose, il
est en votre pouvoir de les affranchir ; vous n’avez qu’à le vouloir. Passons
maintenant à l’effroyable tableau de ce que vous avez été dans la société ; et
puisqu’il est question, en ce moment, d’une éducation nationale, voyons si
nos sages Législateurs penseront sainement sur l’éducation des femmes.
Les femmes ont fait plus de mal que de bien. La contrainte et la
dissimulation ont été leur partage. Ce que la force leur avait ravi, la ruse leur
a rendu ; elles ont eu recours à toutes les ressources de leurs charmes, et le
plus irréprochable ne leur résistait pas. Le poison, le fer, tout leur était
soumis ; elles commandaient au crime comme à la vertu. Le gouvernement
français, surtout, a dépendu, pendant des siècles, de l’administration nocturne
des femmes ; le cabinet n’avait point de secret pour leur indiscrétion ;
ambassade, commandement, ministère, présidence, pontificat, cardinalat ;
enfin tout ce qui caractérise la sottise des hommes, profane et sacré, tout a été
soumis à la cupidité et à l’ambition de ce sexe autrefois méprisable et
respecté, et depuis la révolution, respectable et méprisé.
Dans cette sorte d’antithèse, que de remarques n’ai-je point à offrir ! je n’ai
qu’un moment pour les faire, mais ce moment fixera l’attention de la
postérité la plus reculée. Sous l’ancien régime, tout était vicieux, tout était
coupable ; mais ne pourrait-on pas apercevoir l’amélioration des choses dans
la substance même des vices ? Une femme n’avait besoin que d’être belle ou
aimable ; quand elle possédait ces deux avantages, elle-voyait cent fortunes à
ses pieds. Si elle n’en profitait pas, elle avait un caractère bizarre, ou une
philosophie peu commune, qui la portait aux mépris des richesses ; alors elle
n’était plus considérée que comme une mauvaise tête ; la plus indécente se
faisait respecter avec de l’or ; le commerce des femmes était une espèce
d’industrie reçue dans la première classe, qui, désormais, n’aura plus de
crédit. S’il en avait encore, la révolution serait perdue, et sous de nouveaux
rapports, nous serions toujours corrompus ; cependant la raison peut-elle se
dissimuler que tout autre chemin à la fortune est fermé à la femme que
l’homme achète, comme l’esclave sur les côtes d’Afrique. La différence est
grande ; on le sait. L’esclave commande au maître ; mais si le maître lui
donne la liberté sans récompense, et à un âge où l’esclave a perdu tous ses
charmes, que devient cette infortunée ? Le jouet du mépris ; les portes même
de la bienfaisance lui sont fermées ; elle est pauvre et vieille, dit-on ;
pourquoi n’a-t-elle pas su faire fortune ? D’autres exemples encore plus
touchants s’offrent à la raison. Une jeune personne sans expérience, séduite
par un homme qu’elle aime, abandonnera ses parents pour le suivre ; l’ingrat
la laissera après quelques années, et plus elle aura vieilli avec lui, plus son
inconstance sera inhumaine ; si elle a des enfants, il l’abandonnera de même.
S’il est riche, il se croira dispensé de partager sa fortune avec ses nobles
victimes. Si quelqu’engagement le lie à ses devoirs, il en violera la puissance
en espérant tout des lois. S’il est marié, tout autre engagement perd ses droits.
Quelles lois reste-il donc à faire pour extirper le vice jusques dans la racine ?
Celle du partage des fortunes entre les hommes et les femmes, et de
l’administration publique. On conçoit aisément que celle qui est née d’une
famille riche, gagne beaucoup avec l’égalité des partages. Mais celle qui est
née d’une famille pauvre, avec du mérite et des vertus ; quel est son lot ? La
pauvreté et l’opprobre. Si elle n’excelle pas précisément en musique ou en
peinture, elle ne peut être admise à aucune fonction publique, quand elle en
aurait toute la capacité. Je ne veux donner qu’un aperçu des choses, je les
approfondirai dans la nouvelle édition de tous mes ouvrages politiques que je
me propose de donner au public dans quelques jours, avec des notes.
Je reprends mon texte quant aux mœurs. Le mariage est le tombeau de la
confiance et de l’amour. La femme mariée peut impunément donner des
bâtards à son mari, et la fortune qui ne leur appartient pas. Celle qui ne l’est
pas, n’a qu’un faible droit : les lois anciennes et inhumaines lui refusaient ce
droit sur le nom et sur le bien de leur père, pour ses enfants, et l’on n’a pas
fait de nouvelles lois sur cette matière. Si tenter de donner à mon sexe une
consistance honorable et juste, est considéré dans ce moment comme un
paradoxe de ma part, et comme tenter l’impossible, je laisse aux hommes à
venir ; la gloire de traiter cette matière ; mais, en attendant, on peut la
préparer par l’éducation nationale, par la restauration des mœurs et par les
conventions conjugales.
Forme du Contrat social de l’Homme et de la Femme.
Nous N et N, mus par notre propre volonté, nous unissons pour le terme de
notre vie, et pour la durée de nos penchants mutuels, aux conditions
suivantes : Nous entendons et voulons mettre nos fortunes en communauté,
en nous réservant cependant le droit de les séparer en faveur de nos enfants,
et de ceux que nous pourrions avoir d’une inclination particulière,
reconnaissant mutuellement que notre bien appartient directement à nos
enfants, de quelque lit qu’ils sortent, et que tous indistinctement ont le droit
de porter le nom des pères et mères qui les ont avoués, et nous imposons de
souscrire à la loi qui punit l’abnégation de son propre sang. Nous nous
obligeons également, au cas de séparation, de faire le partage de notre
fortune, et de prélever la portion de nos enfants indiquée par la loi ; et, au cas
d’union parfaite, celui qui viendrait à mourir, se désisterait de la moitié de ses
propriétés en faveur de ses enfants ; et si l’un mourait sans enfants, le
survivant hériterait de droit, à moins que le mourant n’ait disposé de la moitié
du bien commun en faveur de qui il jugerait à propos.
Voilà à-peu-près la formule de l’acte conjugal dont je propose l’exécution.
À la lecture de ce bizarre écrit, je vois s’élever contre moi les tartuffes, les
bégueules, le clergé et toute la séquelle infernale. Mais combien il offrira aux
sages de moyens moraux pour arriver à la perfectibilité d’un gouvernement
heureux ! j’en vais donner en peu de mots la preuve physique. Le riche
Épicurien sans enfants, trouve fort bon d’aller chez son voisin pauvre
augmenter sa famille. Lorsqu’il y aura une loi qui autorisera la femme du
pauvre à faire adopter au riche ses enfants, les liens de la société seront plus
resserrés, et les mœurs plus épurées. Cette loi conservera peut-être le bien de
la communauté, et retiendra le désordre qui conduit tant de victimes dans les
hospices de l’opprobre, de la bassesse et de la dégénération des principes
humains, où, depuis longtemps, gémit la nature. Que les détracteurs de la
saine philosophie cessent donc de se récrier contre les mœurs primitives, ou
qu’ils aillent se perdre dans la source de leurs citations.
Je voudrais encore une loi qui avantageât les veuves et les demoiselles
trompées par les fausses promesses d’un homme à qui elles se seraient
attachées ; je voudrais, dis-je, que cette loi forçât un inconstant à tenir ses
engagements, ou à une indemnité proportionnée à sa fortune. Je voudrais
encore que cette loi fût rigoureuse contre les femmes, du moins pour celles
qui auraient le front de recourir à une loi qu’elles auraient elles-mêmes
enfreinte par leur inconduite, si la preuve en était faite. Je voudrais, en même
temps, comme je l’ai exposée dans le bonheur primitif de l’homme, en 1788,
que les filles publiques fussent placées dans des quartiers désignés. Ce ne
sont pas les femmes publiques qui contribuent le plus à la dépravation des
mœurs, ce sont les femmes de la société. En restaurant les dernières, on
modifie les premières. Cette chaîne d’union fraternelle offrira d’abord le
désordre, mais par les suites, elle produira à la fin un ensemble parfait.
J’offre un moyen invincible pour élever l’âme des femmes ; c’est de les
joindre à tous les exercices de l’homme : si l’homme s’obstine à trouver ce
moyen impraticable, qu’il partage sa fortune avec la femme, non à son
caprice, mais par la sagesse des lois. Le préjugé tombe, les mœurs s’épurent,
et la nature reprend tous ses droits. Ajoutez-y le mariage des prêtres ; le Roi,
raffermi sur son trône, et le gouvernement français ne saurait plus périr.
Il était bien nécessaire que je dise quelques mots sur les trouilles que
cause, dit-on, le décret en faveur des hommes de couleur, dans nos îles. C’est
là où la nature frémit d’horreur ; c’est là où la raison et l’humanité, n’ont pas
encore touché les âmes endurcies ; c’est là surtout où la division et la
discorde agitent leurs habitants. Il n’est pas difficile de deviner les
instigateurs de ces fermentations incendiaires : il y en a dans le sein même de
l’Assemblée Nationale : ils allument en Europe le feu qui doit embraser
l’Amérique. Les Colons prétendent régner en despotes sur des hommes dont
ils sont les pères et les frères ; et méconnaissant les droits de la nature, ils en
poursuivent la source jusque dans la plus petite teinte de leur sang. Ces
Colons inhumains disent : notre sang circule dans leurs veines, mais nous le
répandrons tout, s’il le faut, pour assouvir notre cupidité, ou notre aveugle
ambition. C’est dans ces lieux les plus près de la nature, que le père
méconnaît le fils ; sourd aux cris du sang, il en étouffe tous les charmes ; que
peut-on espérer de la résistance qu’on lui oppose ? la contraindre avec
violence, c’est la rendre terrible, la laisser encore dans les fers, c’est
acheminer toutes les calamités vers l’Amérique. Une main divine semble
répandre par tout l’apanage de l’homme, la liberté ; la loi seule a le droit de
réprimer cette liberté, si elle dégénére en licence ; mais elle doit être égale
pour tous, c’est elle surtout qui doit renfermer l’Assemblée Nationale dans
son décret, dicté par la prudence et par la justice. Puisse-t-elle agir de même
pour l’état de la France, et se rendre aussi attentive sur les nouveaux abus,
comme elle l’a été sur les anciens qui deviennent chaque jour plus
effroyables ! Mon opinion serait encore de raccommoder le pouvoir exécutif
avec le pouvoir législatif, car il me semble que l’un est tout, et que l’autre
n’est rien ; d’où naîtra, malheureusement peut être, la perte de l’Empire
François. Je considère ces deux pouvoirs, comme l’homme et la femme qui
doivent être unis, mais égaux en force et en vertu, pour faire un bon ménage.
Il est donc vrai que nul individu ne peut échapper à son sort ; j’en fais
l’expérience aujourd’hui.
J’avais résolu et décidé de ne pas me permettre le plus petit mot pour rire
dans cette production, mais le sort en a décidé autrement : voici le fait :
L’économie n’est point défendue, surtout dans ce temps de misère. J’habite
la campagne. Ce matin à huit heures je suis partie d’Auteuil, et me suis
acheminée vers la route qui conduit de Paris à Versailles, où l’on trouve
souvent ces fameuses guinguettes qui ramassent les passants à peu de frais.
Sans doute une mauvaise étoile me poursuivait dès le matin. J’arrive à la
barrière où je ne trouve pas même le triste sapin aristocrate. Je me repose sur
les marches de cet édifice insolent qui recélait des commis. Neuf heures
sonnent, et je continue mon chemin : une voiture s’offre à mes regards, j’y
prends place, et j’arrive à neuf heures un quart, à deux montres différentes, au
Pont-Royal. J’y prends le sapin, et je vole chez mon Imprimeur, rue
Christine, car je ne peux aller que là si matin : en corrigeant mes épreuves, il
me reste toujours quelque chose à faire, si les pages ne font pas bien serrées
et remplies. Je reste à peu près vingt minutes ; et fatiguée de marche, de
composition et d’impression, je me propose d’aller prendre un bain dans le
quartier du Temple, où j’allais dîner. J’arrive à onze heures moins un quart à
la pendule du bain ; je devais donc au cocher une heure et demie ; mais, pour
ne pas avoir de dispute avec lui, je lui offre 48 fols : il exige plus, comme
d’ordinaire, il fait du bruit. Je m’obstine à ne vouloir plus lui donner que son
dû, car l’être équitable aime mieux être généreux que dupe. Je le menace de
la loi, il me dit qu’il s’en moque, et que je lui payerai deux heures. Nous
arrivons chez un commissaire de paix, que j’ai la générosité de ne pas
nommer, quoique l’acte d’autorité qu’il s’est permis envers moi, mérite une
dénonciation formelle. Il ignorait sans doute que la femme qui réclamait sa
justice était la femme auteur de tant de bienfaisance et d’équité. Sans avoir
égard à mes raisons, il me condamne impitoyablement à payer au cocher ce
qu’il demandait. Connaissant mieux la loi que lui, je lui dis, Monsieur, je m’y
refuse, et je vous prie de faire attention que vous n’êtes pas dans le principe
de votre charge. Alors cet homme, ou, pour mieux dire, ce forcené s’emporte,
me menace de la Force si je ne paye à l’instant, ou de rester toute la journée
dans son bureau. Je lui demande de me faire conduite au tribunal de
département ou à la mairie, ayant à me plaindre de son coup d’autorité. Le
grave magistrat, en rédingote poudreuse et dégoûtante comme sa
conversation, m’a dit plaisamment : cette affaire ira sans doute à l’assemblée
Nationale ? Cela se pourrait bien, lui dis-je ; et je m’en fus moitié furieuse et
moitié riant du jugement de ce moderne Bride-Oison, en disant : c’est donc là
l’espèce d’homme qui doit juger un peuple éclairé ! On ne voit que cela.
Semblables aventures arrivent indistinctement aux bons patriotes, comme aux
mauvais. Il n’y a qu’un cri sur les désordres des sections et des tribunaux. La
justice ne se rend pas ; la loi est méconnue, et la police se fait, Dieu sait
comment. On ne peut plus retrouver les cochers à qui l’on confie des effets ;
ils changent les numéros à leur fantaisie, et plusieurs personnes, ainsi que
moi, ont fait des pertes considérables dans les voitures. Sous l’ancien régime,
quel que fût son brigandage, on trouvait la trace de ses pertes, en faisant un
appel nominal des cochers, et par l’inspection exacte des numéros ; enfin on
était en sûreté. Que font ces juges de paix ? que font ces commissaires, ces
inspecteurs du nouveau régime ? Rien que des sottises et des monopoles.
L’Assemblée Nationale doit fixer toute son attention sur cette partie qui
embrasse l’ordre social.
P.S. Cet ouvrage était composé depuis quelques jours a été retardé encore à
l’impression ; et au moment que M. Taleyrand, dont le nom sera toujours
cher à la postérité, venant de donner son ouvrage sur les principes de
l’éducation nationale, cette production était déjà sous la presse. Heureuse si je
me suis rencontrée avec les vues de cet orateur ! Cependant je ne puis
m’empêcher d’arrêter la presse, et de faire éclater la pure joie, que mon cœur
a ressentie à la nouvelle que le roi venait d’accepter la Constitution, et que
l’assemblée nationale, que j’adore actuellement, sans excepter l’abbé Maury ;
et la Fayette est un dieu, avait proclamé d’une voix unanime une amnistie
générale. Providence divine, fais que cette joie publique ne soit pas une
fausse illusion ! Renvoie-nous, en corps ; tous nos fugitifs, et que je puisse
avec un peuple aimant, voler sur leur passage ; et dans ce jour solennel, nous
rendrons tous hommage à ta puissance.
©Ilivri 2015

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