Texte A : Jean RACINE, Britannicus, Acte II, scène 2, 1670.
Néron, empereur de Rome entre 54 et 68, vient de tomber subitement amoureux de Junie, qui aime
Britannicus, demi-frère de l’empereur. Il la fait enlever en pleine nuit par ses soldats pour la
séquestrer dans son palais. Il s’adresse à Narcisse, son confident.
NÉRON
Narcisse, c’en est fait. Néron est amoureux.
NARCISSE
Vous !
NÉRON
Depuis un moment ; mais pour toute ma vie.
J’aime, que dis-je, aimer ? j’idolâtre Junie.
NARCISSE
Vous l’aimez ?
NÉRON
Excité d’un désir curieux,
5 Cette nuit je l’ai vue arriver en ces lieux,
Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
Belle sans ornement, dans le simple appareil1
D’une beauté qu’on vient d’arracher au sommeil.
10 Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
1
dans le simple appareil : comme nue.
Relevaient de ses yeux les timides douceurs.
Quoi qu’il en soit, ravi d’une si belle vue,
15 J’ai voulu lui parler, et ma voix s’est perdue :
Immobile, saisi d’un long étonnement,
Je l’ai laissé passer dans son appartement.
J’ai passé dans le mien. C’est là que, solitaire,
De son image en vain j’ai voulu me distraire.
20 Trop présente à mes yeux, je croyais lui parler ;
J’aimais jusqu’à ses pleurs que je faisais couler.
Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce ;
J’employais les soupirs, et même la menace.
Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
25 Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
Mais je m’en fais peut-être une trop belle image :
Elle m’est apparue avec trop d’avantage,
Narcisse, qu’en dis-tu ?
NARCISSE
Quoi ! seigneur, croira-t-on
Qu’elle ait pu si longtemps se cacher à Néron ?
NÉRON
30 Tu le sais bien, Narcisse. Et, soit que sa colère
M’imputât le malheur qui lui ravit son frère2 ;
Soit que son cœur, jaloux d’une austère fierté,
Enviât à nos yeux sa naissante beauté ;
Fidèle à sa douleur, et dans l’ombre enfermée,
35 Elle se dérobait même à sa renommée :
Et c’est cette vertu, si nouvelle à la cour,
2
Junie pense que Néron est la cause de la mort de son frère.
Dont la persévérance irrite mon amour.
Quoi, Narcisse ! tandis qu’il n’est point de Romaine
Que mon amour n’honore et ne rende plus vaine3,
40 Qui, dès qu’à ses regards elle ose se fier,
Sur le cœur de César4 ne les vienne essayer ;
Seule, dans son palais, la modeste Junie
Regarde leurs honneurs comme une ignominie5,
Fuit, et ne daigne pas peut-être s’informer
45 Si César est aimable, ou bien s’il sait aimer !
3
vaine : vaniteuse, fière d’elle.
4 Par « César », Néron se désigne lui-même, comme Empereur. Il le fait à nouveau au vers 55.
5
ignominie : déshonneur extrême.