Séance 5 : Deux sœurs face à leur conscience
ISMÈNE. - Tu sais, j’ai bien pensé, Antigone.
ANTIGONE. - Oui.
5 ISMÈNE. - J’ai bien pensé toute la nuit. Tu es folle.
ANTIGONE. - Oui.
ISMÈNE. - Nous ne pouvons pas.
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ANTIGONE, après un silence, de sa petite voix. - Pourquoi ?
ISMÈNE. - Il nous ferait mourir.
15 ANTIGONE. - Bien sûr. À chacun son rôle. Lui, il doit nous faire mourir, et nous, nous devons aller enterrer notre frère.
C’est comme ça que ça été distribué. Qu’est-ce que tu veux que nous y fassions ?
ISMÈNE. - Je ne veux pas mourir.
20 ANTIGONE, doucement. - Moi aussi j’aurais bien voulu ne pas mourir.
ISMÈNE. - Écoute, j’ai bien réfléchi toute la nuit. Je suis l’aînée. Je réfléchis plus que toi. Toi, c’est ce qui te passe par la
tête tout de suite, et tant pis si c’est une bêtise. Moi, je suis plus pondérée. Je réfléchis.
25 ANTIGONE. - Il y a des fois où il ne faut pas trop réfléchir.
ISMÈNE. - Si, Antigone. D’abord c’est horrible, bien sûr, et j’ai pitié moi aussi de mon frère, mais je comprends un peu
notre oncle.
30 ANTIGONE. - Moi je ne veux pas comprendre un peu.
ISMÈNE. - Il est le roi, il faut qu’il donne l’exemple.
ANTIGONE. - Moi, je ne suis pas le roi. Il ne faut pas que je donne l’exemple, moi... Ce qui lui passe par la tête, la
35 petite Antigone, la sale bête, l’entêtée, la mauvaise, et puis on la met dans un coin ou dans un trou. Et c’est bien fait
pour elle. Elle n’avait qu’à ne pas désobéir.
ISMÈNE. - Allez ! Allez ! ... Tes sourcils joints, ton regard droit devant toi et te voilà lancée sans écouter personne.
Écoute-moi. J’ai raison plus souvent que toi.
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ANTIGONE. - Je ne veux pas avoir raison.
ISMÈNE. - Essaie de comprendre au moins !
45 ANTIGONE. - Comprendre... Vous n’avez que ce mot-là dans la bouche, tous, depuis que je suis toute petite. Il fallait
comprendre qu’on ne peut pas toucher à l’eau, à la belle et fuyante eau froide parce que cela mouille les dalles, à la
terre parce que cela tache les robes. Il fallait comprendre qu’on ne doit pas manger tout à la fois, donner tout ce qu’on
a dans ses poches au mendiant qu’on rencontre, courir, courir dans le vent jusqu’à ce qu’on tombe par terre et boire
quand on a chaud et se baigner quand il est trop tôt ou trop tard, mais pas juste quand on en a envie ! Comprendre.
50 Toujours comprendre. Moi, je ne veux pas comprendre. Je comprendrai quand je serai vieille. (Elle achève doucement.)
Si je deviens vieille. Pas maintenant.
ISMÈNE. - Il est plus fort que nous, Antigone. Il est le roi. Et ils pensent tous comme lui dans la ville. Ils sont des
milliers et des milliers autour de nous, grouillant dans toutes les rues de Thèbes.
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ANTIGONE. - Je ne t’écoute pas.
ISMÈNE. - Ils nous hueront. Ils nous prendront avec leurs mille bars, leurs mille visages et leur unique regard. Ils nous
cracheront à la figure. Et il faudra avancer dans leur haine sur la charrette avec leur odeur et leurs rires jusqu’au
60 supplice. Et là, il y aura les gardes avec leurs têtes d’imbéciles, congestionnés sur leurs cols raides, leurs grosses
mains lavées, leur regard de bœuf qu’on sent qu’on pourra toujours crier, essayer de leur faire comprendre, qu’ils vont
comme des nègres et qu’ils feront tout ce qu’on leur a dit scrupuleusement, sans savoir si c’est bien ou mal... Et
souffrir ? Il faudra souffrir, sentir que la douleur monte, qu’elle est arrivée au point où l’on ne peut plus la supporter ;
qu’il faudrait qu’elle s’arrête, mais qu’elle continue pourtant et monte encore, comme une voix aiguë... Oh ! je ne peux
65 pas, je ne peux pas...
ANTIGONE. - Comme tu as bien tout pensé !
ISMÈNE. - Toute la nuit. Pas toi ?
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ANTIGONE. - Si, bien sûr.
ISMÈNE. - Moi, tu sais, je ne suis pas très courageuse.
75 ANTIGONE, doucement. - Moi non plus. Mais qu’est-ce que cela fait ?
Il y a un silence, Ismène demande soudain :
ISMÈNE. - Tu n’as donc pas envie de vivre, toi ?
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ANTIGONE, murmure. - Pas envie de vivre... (Et plus doucement encore, si c’est possible.) Qui se levait la première,
le matin, rien que pour sentir l’air froid sur sa peau nue ? Qui se couchait la dernière, seulement quand elle n’en
pouvait plus de fatigue, pour vivre encore un peu plus la nuit ? Qui pleurait déjà toute petite, en pensant qu’il y avait
tant de petites bêtes, tant de brins d’herbe dans le près et qu’on ne pouvait pas tous les prendre ?
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ISMÈNE, a un élan soudain vers elle. - Ma petite sœur...
ANTIGONE, se redresse et crie. - Ah, non ! Laisse-moi ! Ne me caresse pas ! Ne nous mettons pas à pleurnicher
ensemble, maintenant. Tu as bien réfléchi, tu dis ? Tu penses que toute la ville hurlante contre toi, tu penses que la
90 douleur et la peur de mourir c’est assez ?
ISMÈNE, baisse la tête. - Oui.
ANTIGONE. - Sers-toi de ces prétextes.
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ISMÈNE, se jette contre elle. - Antigone ! Je t’en supplie ! C’est bon pour les hommes de croire aux idées et de
mourir pour elles. Toi, tu es une fille.
ANTIGONE, les dents serrées. - Une fille, oui. Ai-je assez pleuré d’être une fille !
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ISMÈNE. - Ton bonheur est là devant toi et tu n’as qu’à le prendre. Tu es fiancée, tu es jeune, tu es belle...
ANTIGONE, sourdement. - Non, je ne suis pas belle.
105 ISMÈNE. - Pas belle comme nous, mais autrement. Tu sais bien que c’est sur toi que se retournent les petits voyous
dans la rue ; que c’est toi que les petites filles regardent passer, soudain muettes, sans pouvoir te quitter des yeux
jusqu’à ce que tu aies tourné le coin.
ANTIGONE, a un imperceptible sourire. - Des voyous, des petites filles...
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ISMÈNE, après un temps. - Et Hémon, Antigone ?
ANTIGONE, fermée. - Je parlerai tout à l’heure à Hémon : Hémon sera tout à l’heure une affaire réglée.
115 ISMÈNE. - Tu es folle.
ANTIGONE, sourit. - Tu m’as toujours dit que j’étais folle, pour tout, depuis toujours. Va te recoucher, Ismène... Il fait
jour maintenant, tu vois, et, de toute façon, je ne pourrai rien faire. Mon frère mort est maintenant entouré dune garde
exactement comme s’il avait réussi à se faire roi. Va te recoucher. Tu es toute pâle de fatigue.
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ISMÈNE. - Et toi ?
ANTIGONE. - Je n’ai pas envie de dormir... Mais je te promets que je ne bougerai pas d’ici avant ton réveil. Nourrice va
m’apporter à manger. Va dormir encore. Le soleil se lève seulement. Tu as les yeux tout petits de sommeil. Va...
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ISMÈNE. - Je te convaincrai, n’est-ce pas ? Je te convaincrai ? Tu me laisseras te parler encore ?
ANTIGONE, un peu lasse. - Je te laisserai me parler, oui. Je vous laisserai tous me parler. Va dormir maintenant, je
t’en prie. Tu serais moins belle demain. (Elle la regarde sortir avec un petit sourire triste, puis elle tombe soudain lasse
130 sur une chaise.) Pauvre Ismène !
J. Anouilh, Antigone (1944).
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