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Campus N° 95
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Les tuniciers, ou urocordés, sont des animaux qui se résument, au stade adulte, à un sac
rempli d’eau ancré à une roche. L’organisme, muni de deux siphons, contient un tube
digestif et des organes de reproduction. On reconnaît leur apparentement aux vertébrés
lorsqu’ils sont encore au stade larvaire. Ils ressemblent alors à des têtards qui se meuvent
librement. A un certain moment de son développement, la larve de tunicier fixe sa tête
sur un support, perd sa queue et la plus grande partie de son système nerveux,
et demeure ainsi jusqu’à la fin de sa vie.
Une des règles de base du vivant est que la na- L’évolution n’est donc pas un chemin li-
ture ne peut pas produire n’importe quoi. Si néaire conduisant du plus simple au plus
l’on s’en tient à l’homme, le nombre de mons- compliqué?
truosités est, par exemple, relativement res- Pas forcément. Certains organismes marins
treint. On retombe toujours sur les mêmes: qui nous sont très proches, tels que les uro-
un pied ne pousse jamais à la place d’une cordés ont une vie larvaire qui ressemble
main et inversement. Cela signifie que le beaucoup à celle d’un poisson, mais en se
schéma de construction d’un organisme vi- développant, cet organisme ne cesse de se
vant est tel que les possibilités sont limitées. simplifier pour aboutir à un individu adulte
Or cette notion de contrainte, venue non pas qui n’est plus qu’un tube accroché à un ro-
de l’environnement extérieur, mais de l’in- cher. L’évolution peut aussi aller vers le plus
térieur de nous-même, du plan de construc- simple.
tion inscrit dans nos gènes, est quelque peu
absente des textes de Darwin. Un des arguments souvent avancés par les
créationnistes pour démontrer que l’évolu-
A-t-on donné une importance excessive tion n’est pas une science est que la théorie
aux écrits de Darwin? de Darwin n’est pas démontrable. Est-ce
C’est surtout la façon dont cette théorie a exact?
été utilisée qui est sujette à discussion. Il ne Oui, car pour prouver formellement cette
faut pas se tromper de cible. Darwin (et son théorie, il faudrait être en mesure de remon-
collègue Wallace oublié) a eu le génie de voir ter jusqu’à l’animal ancestral qui serait au
juste. Cependant, aujourd’hui, énormément début de la chaîne. Or cet animal n’existe
de choses sont considérées comme des adap- plus. Toutes les espèces qui existent actuel-
tations, alors qu’elles n’en sont pas nécessai- lement ont en effet évolué en même temps
rement. Les faux yeux qui se trouvent sur les que nous, c’est pourquoi les singes ne sont
ailes des papillons, par exemple, sont souvent pas nos ancêtres, mais nos cousins. En outre,
situés aux extrémités des ailes. Il existe toute même si on admettait que cet être ancestral
une mythologie pour expliquer leur utilité existe et qu’on parvienne à le transformer en
pour attirer les femelles ou pour éloigner les être humain, cela ne suffirait pas à démon-
prédateurs. Mais dans les faits, ces explica- trer que c’est comme cela que les choses se
tions sont très difficiles à démontrer. sont passées, mais uniquement qu’il est pos-
sible qu’elles se soient passées comme cela.
Comment expliquez alors la présence de Cela dit des faits innombrables démontrent
ces faux yeux? la véracité de la théorie de l’évolution, ce qui
Leur apparition pourrait très bien être le en fait une science et non pas une religion.
résultat d’un processus aléatoire. On peut On peut toujours discuter de la manière dont
tout à fait imaginer que l’aile du papillon cela s’est passé exactement, mais on sait que
soit construite de telle sorte qu’à un mo- «Une des règles cela s’est passé, et sans l’aide de quiconque. ❚
ment donné, il y ait un effet collatéral: dans
le but d’avoir une bonne aile, on est obligé
de base du vivant
d’y mettre des yeux parce que telle voie de est que la nature ne
signalisation a un promoteur qui répond à
telle protéine. C’est une idée qui n’est pas fa- peut pas produire
cile à accepter parce que l’on est convaincu
que toute évolution doit posséder une valeur
n’importe quoi.
adaptative. Or ce n’est pas le cas. Et si notre Un pied ne pousse
main possède cinq doigts, ce n’est pas parce
que c’est la meilleure solution, mais parce jamais à la place
que c’est celle qui a été retenue. Notre erreur
tient au fait que nous cherchons du sens là où
d’une main et
il n’y en a pas. inversement»
Université de Genève
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dossier | Darwin
Lire l’évolution
dans les gènes
—
Charles Darwin a développé sa théorie de l’évolution au moyen
de la sélection naturelle sans connaître les lois de l’hérédité et encore
moins l’existence des gènes. Les découvertes réalisées en biologie
moléculaire ont pour l’essentiel confirmé l’intuition du savant anglais
Vers la fin de sa vie, Charles Darwin a imaginé «transformisme». Cette théorie, proposée
une théorie qui peut sembler aujourd’hui bien bien avant lui par le naturaliste français Jean-
curieuse: Les organismes des êtres vivants se- Baptiste de Lamarck, affirme que les espèces
raient, selon lui, remplis de «gemmules». Ces ne sont pas immuables, mais issues d’autres
dernières, présentes dans tous les organes, se espèces et peuvent elles-mêmes donner nais-
rassembleraient dans les parties génitales sance à de nouvelles. Si ce raisonnement est
au moment de la reproduction pour correct, en remontant mentalement
transmettre les caractéristiques de
l’individu à sa descendance. Il s’agit — le temps – ce que le savant anglais
n’a pas manqué de faire –, on devrait
là, de la part du naturaliste britan- Jean-Michel rencontrer les ancêtres communs à
nique, d’une tentative – manquée – Gibert, de plus en plus d’animaux, de plan-
assistant au
d’expliquer le phénomène de l’héré- tes, etc., jusqu’à finalement tomber
Département
dité, une des pierres angulaires de sa de zoologie sur l’aïeul ultime, père (ou mère) de
théorie de l’évolution. Malgré ses ef- et de biolo toutes les formes de vie. Autrement
forts d’imagination, la transmission gie animale, dit, tous les organismes de la Terre
des caractères physiques d’une géné- Faculté des sont apparentés.
ration à l’autre est restée pour lui un sciences Cette intuition a été confirmée par
mystère jusqu’à la fin de sa vie. Cela la découverte de la molécule d’ADN
dit, on ne peut guère le lui reprocher: La gé- et du code génétique, que se partagent tous
nétique n’existait pas encore en ce temps-là les organismes vivants que l’on connaisse.
et les lois de l’hérédité de Gregor Mendel, bien L’hypothèse d’une origine commune a été
que découvertes en 1865, n’étaient encore renforcée par le fait que certains gènes se re-
connues de personne. trouvent presque à l’identique dans des espè-
ces très éloignées les unes des autres.
Tour de force «C’est le cas notamment d’un gène appelé «en
Ce «raté» scientifique ne donne que plus de grailed» dont une des fonctions est d’indiquer aux
prestige à sa grande réussite, l’explication de cellules où elles se trouvent et ce qu’elles doivent Les corneilles d’Europe ont été séparées en deux po-
pulations lors de la dernière glaciation. Deux espèces
l’évolution des espèces au moyen de la sélec- faire, précise Jean-Michel Gibert. Ce gène a
distinctes ont émergé, la corneille noire vivant à l’ouest
tion naturelle. Sans rien connaître des gènes été identifié initialement chez la mouche, mais on (à gauche) et la corneille mantelée vivant à l’est
ni de l’ADN, Darwin a en effet réussi le tour retrouve des homologues chez de nombreuses espè (à droite). Avec la disparition des glaces il y a 10 000
de force d’élaborer une théorie qui demeure ces de vertébrés. Suivant les espèces, les gènes de ans, les deux espèces se sont rencontrées de nouveau
le long d’une frontière – mouvante – qui traverse
valable aujourd’hui, moyennant quelques lé- la famille engrailed sont utilisés pour construire l’Europe du nord au sud et passe actuellement par
gers remaniements. Mieux: les découvertes des structures différentes. Certains animaux en la ville de Vienne. Des hybrides naissent régulière-
réalisées en biologie moléculaire n’ont fait possèdent même deux, voire quatre exemplaires, ment, mais semblent moins adaptés à la reproduction
et ne donnent que peu de descendance.
que confirmer l’intuition du savant anglais. mais la séquence des protéines codées par ces gènes
A tel point que l’on peut, aujourd’hui, «lire est presque identique sur certaines portions.»
l’évolution dans les gènes», comme l’affirme le Les différentes versions d’«engrailed» deux animaux qui sont pourtant séparés par
biologiste Jean-Michel Gibert. sont même en partie interchangeables. Les plus de 500 millions d’années d’évolution.
Bien que sceptique au début de sa vie, chercheurs ont ainsi remplacé celui d’une Le rongeur transgénique issu de cette mani-
Darwin a fini par être convaincu par le souris, par son homologue de la mouche, pulation s’est développé bien mieux qu’un
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animal dont le gène a été rendu carrément vrons jaunes présentent en fait une mutation tou
inopérant, ce qui montre que la fonction mo- chant un gène particulier dont le produit est requis
léculaire du produit du gène est remarqua- pour synthétiser des pigments rouges à partir de
blement conservée. pigments jaunes.»
Darwin constate aussi que les individus Quand les mutations touchent un gène
d’une même population présentent de légères dit régulateur, elles peuvent exercer une in-
variations morphologiques. Cette observation fluence sur le programme de développement
possède, elle aussi, un fondement moléculaire. d’un organisme. «En principe, une fleur se
Les génomes que l’on rencontre au sein d’une compose, en partant de l’extérieur, de sépa-
même espèce ne sont en effet jamais identi- les, de pétales, d’étamines puis de carpelles,
ques. Ils comportent de petites variations dues poursuit Jean-Michel Gibert. Lorsque le fonc-
tionnement de certains
gènes est altéré, le plan de
Jean-Michel Gibert
construction de la fleur
peut se modifier et don-
ner une séquence de type:
sépales, pétales, pétales
et de nouveau sépales. De
telles mutations ont été
sélectionnées (sans le sa-
voir) par les jardiniers car
elles produisent des fleurs
possédant plus de pétales,
donc plus de couleurs.»
Les variations sur ce
thème sont innombrables,
comme le montre la diver-
sité de formes et de cou-
leurs qui se rencontrent
parfois au sein d’une même L’évolution
espèce (l’être humain ne
faisant pas exception).
selon Darwin
«Concrètement, toutes les
différences moléculaires que La théorie de l’évolution des espèces
l’on observe entre les espèces au moyen de la sélection naturelle peut
étaient au départ de simples se résumer ainsi: il existe des variations
variations naturelles au sein entre individus d’une même espèce et
d’une même population, pour- ces variations sont, au moins en partie,
transmissibles de génération en généra-
suit Jean-Michel Gibert. Au
tion. Cependant, les ressources (l’espace
fil du temps, certaines de ces
ou la quantité de nourriture, par exemple)
à des mutations qui surviennent de temps en mutations peuvent augmenter en fréquence parmi du milieu où habite cette espèce sont
temps dans l’ADN et qui se transmettent à la l’ensemble des individus jusqu’à se ‹fixer› et devenir limitées. Seule une fraction des individus
descendance. ainsi la caractéristique d’une nouvelle espèce.» d’une génération contribueront donc
La plupart du temps, ces mutations n’en- à la création d’une nouvelle. Ceux qui
traînent pas de conséquences visibles. C’est Sélection naturelle possèdent des caractéristiques avanta-
quand elles touchent, par hasard, une partie Le processus de fixation dépend beaucoup geuses en fonction de l’environnement
importante d’un gène qu’elles peuvent être de la démographie, c’est-à-dire de la taille des dans lequel ils vivent contribueront
traduites par des changements perceptibles, populations, de leur structure, de leur possible plus à la reproduction que les autres.
La variation qui leur octroie cet avantage
certains plus spectaculaires que d’autres. isolation, des mouvements de migration ou
deviendra donc plus fréquente dans
«La couleur naturelle d’un poivron est rouge, encore de la dérive génétique (certaines mu-
la population de la génération suivante.
mais il en existe aussi des jaunes dans les étals des tations peuvent se fixer dans une population,
supermarchés, note Jean-Michel Gibert. Les poi mais pas dans une autre, par le simple fait
Université de Genève